Le Rêveur solidaire (9)

Thomas Bernhard en ses récits et autres proférations.

Dans la vrille de Maîtres anciens.
Avec les Mange-pas-cher
Du bon usage des prix littéraires…
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En lisant et en annotant Au présent, recueil de notes, ou Apprendre à une pierre et ses autres notes dans l'esprit d'En lisant, en écrivant...





Mais là encore les mille détails supplémentaires rapportés par Donald Rayfield sur les relations d’Olga avec la famille avant et après la mort d'Anton, le transport du corps dans un wagon d’huître fraîches, la sarabande des quatre mille pelés et tondues, fervents lecteurs ou curieux sordides, accompagnant la dépouille d’Anton Pavlovitch au cimetière de Novodevitchi sous le regard effondré de son ami Gorki – et Chaliapine s’exclamant en pleurant: «et c’est pour cette racaille qu’il a vécu, pour elle qu’il a travaillé, enseigné, dénoncé», tout ça brassé par une vie et une œuvre – et quelle vie, quelle œuvre! –, tout ça se trouve bel et bien restitué dans Anton Tchekhov – une vie…
Et pour suivre: https://www.lecturesdumonde.com/le-reveur-solida…niques-2017-2025/








Femme de coeur et de cran, romancière très appréciée du grand public pour ses sagas scrupuleusement documentées (l'un des rares auteurs suisses à avoir dépassé les 100.000 exemplaires) Anne Cuneo nous a quittés à l'âge de 78 ans, le 11 février 2015. Les éditions Héros-Limite entreprennent une série de rééditions de ses livres, amorcée avec Le Maître de Garamond.
Le mélange des tribulations personnelles et des convulsions de notre époque imprègne l'oeuvre d'Anne Cuneo, principalement dans sa première partie à caractère autobiographique. Dans le sillage d'autres femmes de grand mérite, telles Alice Rivaz ou Yvette Z'Graggen, Anne Cuneo a vécu l'émancipation de la femme du triple point de vue existentiel, littéraire et politique, non sans s'imposer comme l'un des auteurs suisses les plus lus et les plus traduits du moment.
Les difficultés n'ont pas été épargnées, et dès son plus jeune âge, à celle que la mort tragique du père antifasciste (en 1945), l'exil et le cancer marqueront à travers les années, entre autres épreuves surmontées avec autant de détermination que d'énergie dans le travail tous azimuts du journalisme, de l'écriture romanesque et théatrale, mais aussi du cinéma. De façon très remarquable, elle a su déjouer à sa façon les problèmes du déracinement et de l'identité en poussant à l'extrême le particularisme helvétique du multilinguisme puisqu'elle ajouta, à sa langue maternelle, la pratique professionnelle du français, de l'allemand et de l'anglais. Journaliste de métier, figure bien connue de la télévision romande, chroniqueuse à 24 Heures de la vie alémanique et zurichoise (elle vivait dans le quartier populaire du Niederdorf), Anne Cuneo avait tiré, de sa pratique journalistique, le souci d'une écriture claire et simple, coupant court à toute ornementation littéraire pour transmettre au lecteur les éléments de son observation ou de son émotion.
Le projet d'Alice Rivaz, grande dame non moins engagée de la génération précédente, d'assumer pleinement une écriture de femme sera vécu, par l'auteure de Gravé au diamant (1967), l'un de ses mémorables premier livres, dans une intense présence au monde et sur les multiples fronts de l'écriture-exorcisme, du roman historique ou policier, entre autres.
Née à Paris en 1936 dans un milieu cultivé opposé au fascisme mussolinien, passée d'Italie en Suisse après la mort de son père, Anne Cuneo a connu, dès son adolescence à Lausanne où sa mère fut obligée de la "caser" dans un internat catholique où, pauvre, elle faisait à la fois office d'élève et de servante, les conflits de classes qu'elle théorisera plus tard en bonne marxiste de ces années-là.
Lorsqu'elle s'explique,en 1971, sur ce qui la pousse à écrire, Anne Cuneo se campe dans une posture à la fois défensive et intraitable,en contraste avec le ton souvent éthéré des lettres romandes dominées par les figures du prof et du pasteur.
"Je me suis toujours considérée comme un reflet (un des reflets) du groupe social dans lequel je vis", affirme-t-elle alors avant de préciser: "reflet d'une situation, je ne pouvais me faire que miroir. Je ne pouvais pas écrire n'importe quoi. Il y a un ordre d'urgence. Quoi que cela me coûte, le temps presse trop pour que je chante les pommiers en fleurs, la pleine lune qui, réellement, me brûle et me tord. L'urgence ,ce sont les problèmes quotidiens".
Dans La Vermine datant de la même époque où je la revois présenter les oeuvres de Chester Himes ou de Scott Fitzgerald dans un cercle d'étudiants progressistes impatients de se cultiver hors de la grisaille académique, elle parle au nom des laissés-pour compte de la nouvelle société d'abondance, de même qu'elle introduira le thème des immigrés dans le diptyque du Portrait de l'auteur en femme ordinaire (1980-82).
Entretemps, son témoignage personnel "en situation" aura cristallisé, après une très attachante chronique de ses premières années lausannoises intitulé Le Temps des loups blancs, dans Une cuillerée de bleu (1979) évoquant le cancer qui l'a frappée et sa découverte de la médecine "de classe".
Dès la fin des année 80, la romancière va se déployer dans les plus grandes largeurs de romans-enquêtes historiques très documentés, retraçant les trajectoires de personnages d'exception méconnus du grand public, tel le virginaliste Francis Tregian (dans Le Trajet d'une rivière) ou l'imprimeur Antoine Augereau dans Le maître de Garamond, un troisième "pavé" se trouvant consacré, sous le titre d'Objets de splendeur, à Shakespeare et son époque.
D'inégale densité, tant sous l'aspect du contenu que de l'écriture, l'oeuvre d'Anne Cuneo témoigne, avec sincérité et batailleuse vigueur -notamment dans ses écrits les plus personnels, tel le journal d'une grossesse non désirée dans Mortelle maladie - de la condition de la femme dans lea seconde moitié du XXe siècle, et plus encore reflète une trajectoire personnelle jamais alignée.
Éditions: Â l'enseigne des éditions Héros-Limite, La Petite bibliothèque Anne Cuneo vise à réunir les fresques historiques de cette grande figure de la littérature romande, au rythme d'un ouvrage par an.











Une lecture de la Divine Comédie (56)
Purgatoire, 6e corniche. Chant XXII. Gourmands et intempérants.
Que l'on parle poésie et providentielle intercession de la femme sur une corniche surplombant le vide béant où se pressent les ombres fuyantes des gourmands et des intempérants de la chair et de sa soeur la chère en veine de repentance: telle est l'extravagance de la scène, limite comique, dans laquelle se trouve le pauvre Dante dans la foulée des deux illustres lettrés que furent Virgile et Stace de leur vivant, et voici qu'un rebond de la conversation l'amène, tout en identifiant l'identité de divers autres figures éminentes de la poésie médiévale, à évoquer la nouvelle école et le nouveau style - le fameux dolce stil nuovo - dont on pourrait dire que la doctrine, et notamment avec la médiation de la femme aimée ou aimante - marque la fusion de la théologie et d'une sorte de théopoésie faisant le lien entre les inspirations profanes et divines du poète.
La foison de détails historiques ou mythologiques constitue souvent un obstacle à la lecture de la Commedia, qu'il est loisible au lecteur de surmonter par le recours aux commentateurs plus érudits que lui, et je m'en remets souvent, pour ma part, au bon maître qui nous a fait lire Dante (le pilier quasi unique de son enseignement, avec quelques détours par L'Arioste ou les pièces de Pirandello, notamment) entre nos dix-sept et dix-neuf ans, et que je retrouve avec reconnaissance dans les trois volumes de paraphrases très documentée et dénuées de toute prétention créatrice dans leur traduction littérale. C'est ainsi que maintes précisions sont apportées, à tout moment, à propos des personnages les plus souvent inconnus ou oubliés qui apparaissent, alors que d'autres interprétations plus personnelles ou philosophiquement plus élaborées se trouveront dans les digressions souvent éblouissantes d'un Philippe Sollers, en dialogue avec Benoit Chantre, ou chez un Ossip Mandelstam, poète familiers des sources profondes, et chez un Giovanni Papini, écrivain et Florentin face à l'écrivain et le Florentin Alighieri.
Plus précisément, en l'occurrence, Sollers excelle dans ses variations sur le thème du rapprochement des notions d'intellect et d'amour (Dames qui avez intelligence, d'amour, selon le poète Bionagiunta de Lucques, initiateur du dolce stil nuovo à venir), en insistant sur ce que signifie l'intellect d'amour selon Dante lui-même.
Une fois de plus aussi, l'on constate que tout se tient dans les multiples strates des signifiants du poème, Sollers ajoutant à cela que tout fait note (au sens également musical) et que tout signifie en consonance, alors que le Dottor Mégroz nous gratifie de plans précis des configurations astrales fixant le moment où apparaît tel Arbre dont la figure symbolique fait écho à celui de la Genèse, avant la vision de tel Ange de la tempérance dont la contemplation reste impossible autant que le sera l'expression des réalités paradisiaques...

Une lecture de la Divine Comédie (55)








Dante. Purgatorio. Traduit par Jacqueline Bisset. La plus belle traduction (en version bilingue) du moment . GF. Flammarion, 2005.
René de Ceccaty. La Divine Comédie. Nouvelle traduction avec la seule version française en octosyllabes simplifiant la lecture et la rythmant remarquablement. Magnifique introduction du traducteur. Points Seuil, 2017,
Francois Mégroz. Le Purgatoire. Traduction littérale dénuée de toute poésie mais très appréciable pour ses nombreux commentaires. L’Âge d’Homme, 1995.

Une lecture de La Divine Comédie (51)
Purgatoire. Chant XVII. De la troisième à la quatrième corniche. Visions de colère punie. L'ange de la douceur. Virgile expose la théorie de l'amour. Apparition des négligents. Dante s'endort.
Sortant du brouillard comme d’un rêve confus - ce moment de l’éveil conscient sera repris souvent et culminera à la fin du Paradis -, Dante nous prend à témoin d’une façon joliment familière que René de Ceccaty traduit avec la limpidité requise :
« Il t’en souvient, lecteur, perdu
Dans les Alpes embrumées, comme
Une taupe, tu voyais peu »...
Et d’enchaîner sur les pouvoirs de l’imagination, à la fois soutien du « désir de savoir » et possible leurre, comme la recherche de la vérité ou la quête d’amour à tout moment sont menacées par de faux-semblants.
Cette nouvelle étape de l’escalade du Purgatoire (« c’est par ici qu’on monte ! » a lancé une voix cinglante) sera marquée par un premier aperçu de ce qu’est l’Amour, mobile supérieur de toute la Commedia, dont les obstacle à son rayonnement sont détaillés par le bon guide, lequel pointe « le manquement à l’amour du bien par paresse » et les « rames molles » qui participent déjà du mal.

Dans la pénétrante introduction précédant sa traduction (87 pages d’une immense érudition et d’une lecture cependant aisée), René de Ceccaty explique la difficulté quasi inextricable de rendre tout ce qui est signifié par le poème original (aussi obscur en certains points pour les innombrables interprètes italiens qui en ont fait autant de cheveux blancs), soulignant à proportion l’étonnante et gracieuse évidence de sa part lumineuse et bien claire - même aux yeux des taupes (ou semi-taupes) que nous sommes.
En l’occurrence, ce que dit Virgile, qu’on pourrait dire un saint laïc pré-chrétien, des trois obstacle majeurs à l’amour selon l’esprit divin, saisit ainsi par sa simplicité évangélique, si l’on peut dire, en décrivant le mal qu’on veut « pour autrui » en ces termes:
"Quand on veut supprimer autrui
Par arrogance et seulement,
Et l'abaisser pour exceller.
Quand on craint de perdre pouvoir,
Grâce, honneur, gloire devant l'autre,
On lui souhaite le contraire.
Enfin quand on est ulcéré
D'être insulté, pour se venger
On fomente le mal d'autrui"...
Or l’aperçu reste partiel, limité à ce lieu ou l’on purge mollesse, et bien d’autres réponses seront appelées ensuite par autant de questions auxquelles le lecteur autant que Dante seront confrontés non sans avertissement octosyllabique de l'excellent Virgile: "Tu dois, toi-même, les trouver »...
Dante. Le Purgatoire. Présentation et traduction de Jacqueline Risset. GF Flammarion, 374p. 2005.
René de Ceccaty. La Divine Comédie, nouvelle traduction. Points Seuil, 690p. 2017.





Une lecture de La Divine Comédie (50)
Chant XVI. Dans la fumée des coléreux. Marc le Lombard. Explication du libre arbitre. Les causes de la corruption. (Lundi de Pâques, vers 5 heures de l'après-midi).
La scène est saisissante, une fois de plus, des poètes escaladant la montagne du Purgatoire de corniche en corniche, soudain plongés dans une purée de pois à couper au couteau dans laquelle ils n’entendent d’abord qu’un lointain chœur chantant l’Agnus dei, avant que ne se distingue la voix d’une ombre que Dante, à la demande de Virgile, interpelle pour lui demander qui elle (ou plutôt il) est et par où l’on continue de monter.
Ainsi que l’écrit la romancière Elsa Morante, citée par René de Ceccaty au début de sa nouvelle traduction de la Commedia, le chef-d’œuvre de Dante est d’un réalisme que « seuls les crétins » pourraient méconnaître, et c’est, de fait, par la foison de détails parfois hyperréalistes que le poète nous scotche en nous faisant passer sur moult obscurités de savoir ou de formulation que cette nouvelle traduction de Ceccaty, soit dit en passant, éclaircit et simplifie à sa façon par ses solutions limpides et élégantes que module le choix à fines ellipses de l’octosyllabe distribué en tercets - il faudra y revenir au fil de la grimpe...

Dans l’immédiat, la scène frise le surréalisme, qui voit ces nobles messieurs faire connaissance sans se voir dans l’épais brouillard, ou Marco le Lombard développe un très sage discours sur le libre arbitre et le tour détestable de la gouvernance des papes confondant le pouvoir spirituel et la domination par la force.
Lorsque Dante demande, à ce Lombard plein de sagesse, quelle funeste volonté dirige les puissants invoquant le ciel pour se justifier, son interlocuteur lui répond - dans le droit fil de la doctrine du libre arbitre qui responsabilise chaque individu - que si le monde va à sa perte, c’est aux hommes seuls qu’incombe la faute, à commencer par ceux qui devraient montrer l’exemple dans l’observance de lois conçues pour canaliser les vices ou les délires de tout un chacun.
Octosyllabes à l’appui:
« Les lois sont là. Qui les applique ?
Personne. car le pape en place
Peut ruminer, mais marche mal ».
Et d’illustrer à sa façon la théorie politique de Dante lui-même - notamment dans son Banquet -, en rappelant que l’équilibre atteint par Rome avec « deux soleils pour deux voies » l’une de Dieu et l’autre du monde, a été rompu en unissant le glaive et la croix lors même que « la force n’est pas ce qui aide les hommes ».
Pas plus actuel que ce discours de l’invisible interlocuteur qui rappelle que « valeur et courtoisie » ont régné alors que « maintenant les brigands peuvent passer »...
Tout cela dit « dans le noir » figurant ô combien les ténèbres du monde, alors qu’une lumière angélique pointe à la fin de l’entretien, qui incite l’ombre du Lombard à se dérober soudain par humilité...
Dante, La Divine comédie, nouvelle traduction de René de Ceccaty. Points Seuil, 690p. 2017.
Une lecture de La Divine comédie (48)
Le Purgatoire, Chant XIV.
Les envieux. Guido del Duca et Rinieri d’Calboli. Corruption du val d’Arno et de la Romagne. Exemple d’envie punie. Avertissement de Virgile.
(Lundi de Pâques, vers 3 heures de l’après-midi).
Les inflexions dramatiques sont inégales, dans le parcours de la Commedia, mais voici que, le long de la deuxième corniche où les envieux se battent les flancs, le récit se fait pour ainsi dire théâtral, avec le dialogue plein de relief de deux anciens ennemis, un Guelfe et un Gibelin, réunis ici par leur vice partagé et ses composantes sociales et politiques, alliant jalousie et concupiscence, convoitise et corruption.

L’échange à trois voix s’amorce assez bizarrement, après que Dante s’est identifié, à la demande des deux ombres qu’il a approchées, semblant venir des bords d’un certain ruisseau, avec l’air de ne pas oser prononcer le nom de l’Arno, comme si celui-ci était maudit.
Or l’un des deux pénitents, du nom de Guido del Duca, de Ravenne, ancien juge de la Romagne, explique alors en quoi le val d’Arno, et la Romagne, ou plus exactement leurs habitants, méritent en effet d’être décriés comme autant de porcs et, en suivant l’aval du ruisseau, de roquets «plus hargneuxqu’il n’en ont la force », auxquels en dessous, « de chute en chute » et tandis que l’eau « s’enfle », succèdent renards pleins de ruse et loups féroces.
Pourtant, et ce repentir explique sa présence en ce lieu, le contempteur s’accuse lui-même avec véhémence :
"Mon sang fut si enflammé d’envie
que si j’avais vu quelqu’un se réjouir,
tu m’aurais vu devenir tout pâle.
Je moissonne la paille de ce que j’ai semé ;
O race humaine, pourquoi mets-tu ton cœur
Là d’où tout compagnon doit être exclu ? »
Après quoi suit une nouvelle litanie saisissante, évoquant tous les nobles d’antan, les bons chevaliers « qui nous donnaient amour et courtoisie », enfin tout un âge d’or passé dont on voit bien que Dante regrette lui-même la disparition, remplacé par des « cœurs qui se sont faits si méchants » sous l’effet de l’envie et de la corruption.

Le lecteur contemporain pourrait alors penser, non sans malice plus ou moins opportune, que rien n’a tellement changé sous le ciel d’Italie, et notamment s’il a le loisir, ces jours, de suivre les épisodes de la nouvelle série italienne de Stefano Accorsi, intitulée 1992 et détaillant les menées des affairistes et autres politiciens milanais corrompus, tous partis confondus ou presque, qui firent l’objet de la vaste opération Mani pulite, mains propres…

La Toscane de 1300 n’est pas, tant s’en faut, comparable à la capitale lombarde de la fin du XXe siècle, et le rêve de Dante de rétablir « amour et courtoisie » sous l’autorité d’un Empereur juste et bon, au dam des fripouilles pontificales de son temps, restera toujours lettre morte, alors que, plus que jamais, l'envie et la corruption prospèrent.
Cependant on relèvera dans la foulé, avec Giovanni Papini, que les personnages de la Commedia, même passés de l’autre côté des eaux sombres, restent furieusement vivants…
Or la vie brasse, aussi bien, les pires penchants de notre engeance, autant que ses aspirations à s’élever, comme Virgile ne manque pas d’ailleurs, à tout coup, de le rappeler à Dante que ses curiosités politiques et tout humaines ne cessent de « freiner à la montée »…
Dante. Le Purgatoire. Traduction et commentaire de Jacqueline Risset. Flammarion GF.
À consulter aussi pour ses utiles explications érudites : Lire la Divine comédie, par François Mégroz. L’Âge d’homme, 1994.
Une lecture de La Divine comédie (47)
Le Purgatoire, Chant XIII.
Deuxième corniche : les envieux. Invocation de Virgile au soleil. Exemples de charité criés par des voix mystérieuses. Sapia de Sienne. Confession de Dante
(Lundi de Pâques, vers 1 heure de l’après-midi)
Allégé du poids du P de l’orgueil (premier péché cardinal effacé par l’ange de service), Dante accède, avec son mentor, à la deuxième corniche cette fois pure de toute inscription ou représentation explicative, juste éclairée par l’astre solaire.
Or la vision a giorno n’en est pas moins inquiétante par ce qu’elle révèle, sous l’espèce de pénitents agglutinés en triste troupe dont les manteaux et les visages se confondent à la pierre dure et grise.
Tels sont les envieux dont les litanies invoquent la bénédiction des saints et compagnie, alors que Dante constate, pour sa part, ce détail affreux : à savoir qu’ils ont les yeux cousus !
On l’a vu et revu en enfer : Dante a le génie du contrapasso, à savoir : la concrétisation d’une peine compensatoire proportionnée à la peine commise. Ainsi pourrait-on dire que l’envie, la jalousie ou la concupiscence ont aveuglé, sur terre, ceux-là qui aspirent maintenant à se purifier de ce mauvais penchant...
Si, comme il le soulignera d’ailleurs explicitement, Dante se trouve moins personnellement concerné par l’envie que par l’orgueil, l’on ne peut pas dire que le premier exemple d’envieux, ou plus exactement d’envieuse, qu’il donne ici soit vraiment significatif.
Plus exactement, l’apparition et le récit de la Siennoise Sapia, qui s’est réjouie de voir ses concitoyens défaits par les Florentins lors d’une bataille, relève de ce qu’on pourrait dire la Schadenfreude, ou plaisir de voir souffrir autrui.

Mais le chant suivant développera ce thème de l’envie, en lequel le penseur allemand Peter Sloterdijk voit l’un des maux les plus ravageurs de notre époque, se manifestant par le démon de la comparaison.
Je l’ai vu à la télé : il me le faut ! Celui-ci est plus riche que moi, celle-là est plus belle, faisons tout pour leur ressembler, etc.
Où l’envie, de fait, nous aveugle et nous empêche de voir la multiplicité du réel, nous transforme en automates concurrents et nous font sombrer dans l’indifférenciation, la cupidité larvée et l’inassouvissement morose.
Dante. Le Purgatoire. Traduction et commentaire de Jacqueline Risset. Flammarion GF.
À consulter aussi pour ses utiles explications érudites : Lire la Divine comédie, par François Mégroz. L’Âge d’homme, 1994.

Au miroir de Shakespeare (15)
La nuit des rois
On peut lire (ou relire) une œuvre géniale sans s'exalter à jet continu; il n'est pas exclu de s'y trouver parfois un peu perdu ou de voir son intérêt se relâcher, pas plus qu’il n’est interdit de le dire. Pour ne prendre qu'un exemple, la lecture de Proust connaît ainsi des tunnels dans la continuité des éblouissements. D'une façon analogue, j'ai senti mon intérêt fléchir un peu, ou s'éparpiller, en regardant la version de La nuit des rois réalisée par Jack Corrie a l'enseigne de la BBC, mais la réalisation me semble moins en cause que la pièce , même si la mise en scène et l'interprétation restent assez conventionnelles, dans le genre téléfilm haut de gamme servi par d'excellents comédiens.

Or le "problème " me semble ailleurs: dans la structure un peu chaotique, sinon tirée par les cheveux, de cette pièce oscillant, voire titubant, entre l'analyse discursive et le burlesque rabelaisien, le charme pur d'une mélodie claire et le tohu-bohu , sans la fusion magique qu'on trouvera dans Le Songe d'une nuit d'été ou La Tempête.
De quoi s'agit-il plus précisément ? D'amour et de folie. Des caprices de l'amour qui font que, contre toute raison apparente, la très belle et très riche Olivia, ne cède pas à l'amour fou du très puissant et magnifique duc Orsino, mais ne tarde à s'éprendre du très charmant envoyé de celui-ci ayant pour mission de la faire fléchir, et qui, sous les traits du bel et jeune Cesario, est une jeune et belle Viola tombant elle-même amoureuse du duc qui l'envoie... Et côté folie, au propre et au figuré: d’une suite de variations sur le thème du fou, assez lourdement incarné en l’occurence.
René Girard a beau exulter à l'évocation de La nuit des rois, où il trouve un concentré de mimétisme illustrant à merveille sa fameuse théorie: la multiplication des doubles et des reflets, dans la pièce, et les situations abracadabrantes à la base de ces triangulations amoureuses, restent tout de même “téléphonées”.
C'est entendu: La ravissante Viola déguisée, en charmant Cesario, allie l'intelligence malicieuse a une perception pénétrante des sentiments, et l'on s'amuse à voir le "garçon" décrire la psychologie féminine en connaissance de cause (!) devant Orsino, qui se met à en pincer pour "lui" malgré la "nature"...

De la même façon , l'on se réjouit de voir l'intendant cauteleux d'Olivia , ce cuistre puritain de Malvolio, se faire piéger de la plus cruelle façon par une drôlesse et trois saoulards, et pourtant...
Pourtant, si jouée qu'elle reste, et malgré sa "valeur ajoutée" en matière de mimétisme girardien ou de comique, shakespearien, La nuit des rois ne me semble pas entrer dans le Top Twenty des pièces du Barde...