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23/03/2017

La beauté sur la terre

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Carnets de Thierry Vernet


Thierry Vernet s’est éteint au soir du 1er octobre 1993, à l’âge de 66 ans, des suites d’un cancer. Genevois d’origine, le peintre avait vécu à Belleville depuis 1958 avec Floristella Stephani, son épouse, artiste peintre elle aussi. Thierry Vernet avait été le compagnon de route de Nicolas Bouvier durant le long périple que celui-ci évoque dans L’Usage du monde, précisément illustré par Vernet.
A part son œuvre peint, considérable, Thierry Vernet a laissé des carnets, tenus entre sa trente-troisième année et les derniers jours de sa vie, qui constituent une somme de notations souvent pénétrantes sur l’art et la vie.


« La beauté est ce qui abolit le temps »

« Je ne sais pas qui je suis, mais mes tableaux, eux, le savent ».

« Mille distractions nous sollicitent. La radio, le bruit, le cinéma, les journaux Autrefois on devait être face à face avec son démon, on devait patiemment élucider son mystère. Maintenant, vite, entre deux distractions, on doit tout dire, avec brio de chic, faire son œuvre en coup de vent. A moins… à moins de résister aux distractions ».

« L’Art commence quand, après une longue et patiente partie d’échecs, d’un coup de genou sous la table on fait tout valser ».


« D’heureux malgré le doute, arriver à être heureux à cause du doute ».

« Faire la planche sur le fleuve du Temps ».

« C’est dans les larmes qu’on parvient à la géométrie ».

« Aux gens normaux le miracle est interdit ».

« Il suffit de voir qui réussit, et auprès de qui, pour être rassuré et encouragé ».

« Nous vivons, en ce temps, sous la théocratie de l’argent ; et malgré soi on sacrifie de façon permanente à ce culte hideux ».

« D’ailleurs c’est bien simple : ou bien les hommes sont ouverts, autrement dit infinis, ou bien ils sont fermés, finis, et dans ce cas on peut les empiler. Ou en faire n’importe quoi ».

« Nous qui avons une patte restée coincée dans le tiroir de l’adolescence, nous en garderons toujours, sous nos rides, quelque chose ».

« D’abord la sensation est souveraine, ensuite le tableau est souverain. Entre ces deux souveraientés, il y a la révolution ».

« Dieu est éternel, le diable est sempiternel ».

« En matière de peinture, la lumière n'a rien à voir avec l’éclairage ».

« Quand son corps devient infréquentable, il convient de le servir poliment, juste ce qu’il demande, et de penser à autre chose, avec enthousiasme ».

« Les visages : des ampoules électriques plus ou moins allumées ».

« Les gens de la rue sont des bouteilles, des quilles, les automobiles des savons échappées de mains maladroites ; Dieu que le monde est beau ! »

« Monsieur Pomarède, mon voisin retraité de la rue des Cascades, me voyant porter un châssis, me dit : « Vous faites de la peinture, c’est bien, ça occupe ! »

« Une forme doit avoir les yeux ouverts et le cul fermé ».

« Je me bats, et il est normal qu’à la guerre on prenne des coups ».

« Ajouter ne serait-ce que sur 10cm2 un peu de beauté au monde, ce qui diminuera d’autant et probablement bien plus de sa laideur ».

« Si l’on tue en soi-même l’espérance du Paradis, on n’hérite que de l’Enfer. C’est, me semble-t-il, le choix de notre civilisation ».

« La foi en le vraisemblable ne nous sauvera pas de grand-chose ».

« Votre société s’ingénie à rendre le désespoir attrayant ».



« La mort, ma mort, je veux la faire chier un max à attendre devant ma porte, à piétiner le paillasson. Mais quand il sera manifeste que le temps est venu de la faire entrer, je lui offrirai le thé et la recevrai cordialement ».

« Je suis un chiffon sale présentement dans la machine à laver. Lâche, hypocrite, flagorneur, luxurieux, cédant au moindre zéphyr de mes désirs et tentations diverses, comptant sur un sourire et mes acquiescements pour conquérir quelques cœurs utiles (et cela enfant déjà pour « m’en tirer » !). La machine à laver à de quoi faire. Mieux vaut tard que jamais.

Le 4 septembre 1993, et ce fut sa dernière inscription, Thierry Vernet notait enfin ceci : « Je peins ce que je crois avoir vu. 4/5 de mon élan m’attache à notre vie et à tout ce qu’elle nous donne de merveilleux, mais 1/5 m’attire vers la vie éternelle d’où tant de bras se tendent pour m’accueillir ».

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492232422.JPG1320679572.JPGÀ lire aussi: Correspondance des routes croisées, de Nicolas Bouvier et Thierry Vernet (1946-1964), fabuleux "roman" dialogué d'une amitié.

Commentaires

Je n'ai pas d'oeil pour la peinture, peut-être davantage d'oreille pour les citations et j'ai adoré celles que j'ai lu çi-dessus.

Écrit par : koan | 21/10/2006

je l'ai découvert graçe à L'usage du monde (livre essentiel si il en est) et j'ai aimé la relation qu'il avait avec Nicolas Bouvier (décrite dans routes et déroutes) merci pour ces citations qui completent le portrait d'un homme sensible au monde

Écrit par : bartllebooth | 27/11/2006

J'aime bien la pensée sur "les visages : des ampoules électriques plus ou moins allumées"... sans commentaire et pourtant c'est très éclairant.

Écrit par : MUSEE LABENCHE | 15/12/2006

Merci pour ces citations d'une lucidité et d'une limpidité rares.

Écrit par : Sarah | 24/02/2008

Entre autres, je garde la reflexion sur la lumière et l'"éclairage" dans un coin de ma tête car elle pourrait s'avérer féconde. Ca sent le vrai.

Écrit par : Clairefond | 26/08/2008

Etrange cette mémoire accordée à un effacement le 1/10/93... dont l'impact atteint les premiers blogueurs les derniers mois de 2006 et qui ressurgit comme un ruisseau têtu en cet fin d'été où la lumière hésite entre les pluies et les rousseurs de l'automne, entre les brumes grises et les éclats rétractiles des soleils métalliques. C'est un homme au bois dormant que vous éveillez de ses mots endormis , de ses toiles embrasées de cette lumière inconnue. Les morts viennent nous hanter de leur douce amitié, il ne faut pas hésiter à entrer dans cette dérive qui nous offre cette beauté. Le temps vorace aurait pu l'engloutir et je n'aurais pas vu et je n'aurais pas lu. Merci d'avoir ouvert cette lucarne...

Écrit par : Christiane | 28/08/2008

Quel beau passeur vous faites... Vous m'offrez un heureux dimanche à découvrir ces mots-là...

Écrit par : D&D | 31/08/2008

Vous êtes gentil et je vois dans la foulée que vous parlez de Doillon. Mais là faut que je file: j'ai un loup blessé en bordure de forêt qui me hurle de rappliquer avec l'opium...

Écrit par : JLK | 31/08/2008

Bonjour au loup de ma part !

Écrit par : Christiane | 31/08/2008

Bonsoir de ma part!
fermer les yeux avec les peintures transcendantes de Thierry Vernet en tête

Écrit par : nicola | 24/04/2013

Les commentaires sont fermés.