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Livre - Page 11

  • Notes panoptiques, 2001

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    Un romancier doit oser être bête autant que minutieux et précis. Certaine idiotie (mais rusée, s’entend) est pour ainsi dire la clef de son rapport avec la réalité et les gens. Il ne doit pas être plus intelligent. Sans faire la bête, il doit se laisser aller à la naïveté ou aux élans irraisonnés, à tout ce qui fait l’imprévu de la vie et des êtres.

    Gore Vidal: «Il n’y a qu’à propos de l’argent qu’on ne nous mente pas aujourd’hui.»


    Après cet assez obscène défilé de mode à la TV, inspiré par les danses de derviches-tourneurs, on se demande: à quand la messe en dessous affriolants ?

    medium_Cendrars4.jpgMe réveille ce matin sur la page de Moravagine consacrée à la Révolution russe et au règne de la femme - règne essentiellement du masochisme selon le narrateur. En fait confond (selon moi) guerre des sexes et amour, passion maladive et compréhension réciproque. Je sais qu’il y a beaucoup de vrai dans ce qu’il dit (que disaient déjà Strindberg et Weininger, ou Gripari plus près de nous) mais cette vision du monde est néanmoins pathologique. C’est sûrement la loi de la vie qu’il énonce, mais ce qui nous intéresse est tout ce qui, dans l’ordre humain, la transgresse et la sublime, même si c’est pour aboutir au chaos.

    «Je suis le pavillon acoustique de l’univers condensé dans ma ruelle», écrit Cendrars dans Moravagine.

    Passé l’après-midi à Grignan chez les Jaccottet, vingt-sept ans après notre première rencontre. Ces gens sont à la fois adorables (elle surtout) et un peu sur leur garde (surtout lui), et la conversation, passée certaine crispation, est à la fois naturelle et intéressante. En écoutant Philippe Jaccottet, je me disais qu’en somme tout devient égal avec l’âge, sauf l’essentiel. Je note cela sur la table d’un restauroute du type standard où j’ai décidé de passer la nuit. Médiocre repas bon marché. Bergerac passable. A une table voisine, une retraitée terriblement bavarde (la soixantaine finissante) fait une véritable conférence sur le cinéma (Marlon Brando, Orson Welles, le cinéma actuel) à son conjoint qui n’en place pas une. Tous deux en survêtements au repas. Elle finit son cours ex cathedra par un exposé des moeurs du coucou...
    Pleine de retraités à 19h.30, la salle est quasiment déserte deux heures plus tard. Que font-ils à l’instant ? Regardent-ils tous le même film ? (A Grignan, en janvier)

    Comme chez Balzac, on apprend des tas de choses en lisant Gauche et droite de Joseph Roth. Et plus que tout on se dit: c’est intéressant. Je ne comprends pas très bien le titre, car il n’est guère question de gauche ni de droite là-dedans. Il y a de l’extrémisme avec Théodore, type du nationaliste raciste et antisémite par compensation à sa médiocrité, mais on ne saurait dire qu’il incarne la droite, et moins encore que Paul, son frère ennemi, n’incarne la gauche. Il n’y a à vrai dire qu’un seul personnage là-dedans qui incarne les idéaux de gauche, et c’est le Dr König dont Paul Bernheim aime à se faire le contradicteur. Mais on ne saurait dire pour autant que le roman mette en scène l’antinomie gauche-droite. C’est plutôt une typologie de l’arrivisme sous tous ses aspects. Le plus intéressant est celui du sauvage Brandeis, le plus minable celui de Théodore Bernheim. Au reste, Joseph Roth ne s’en tient pas à des types représentatifs: il montre bel et bien des hommes et des femmes, avec leurs faiblesses et leurs aptitudes. On n’en aime vraiment aucun, mais on est intéressé parce qu’ils sont vrais. Surtout on éprouve de la compassion. Non sentimentale et bien réelle cependant. Compassion pour des êtres fragiles, prompts à s’abuser (sauf Brandeis, sans doute le plus libre d’entre eux) et qui se débattent dans un monde hostile, sombre et froid.


    Complètement écoeuré, ce matin, en lisant les nouvelles liées aux mesures de sécurité invraisemblables qui entourent le World Economic Forum de Davos. J’en aurais presque honte d’être suisse, si je ne me disais pas que non: que la Suisse, que les Suisses ne peuvent être réduits à ces lécheurs de bottes.

    Très intéressé ce matin, par tout ce que me raconte Antonio de sa trajectoire de saisonnier en Suisse, avec tout ce que cela suppose d’humiliations et de tribulations, puis je rencontre deux personnages singuliers: un Tessinois proche de la soixantaine, costaud et méfiant, ancien capitaine de la marine marchande qui vit dans une belle villa gardée par un boxer surnommé König. Très raciste et monté contre les gens de l’Est, il assène ses opinions avec une sorte d’aplomb viril à la fois inquiétant et triste. M'invite finalement à revenir avec une femme, mais belle et Suisse, pas «une de ces catins russes»...
    De retour dans le quartier d’Antonio, celui-ci me conduit chez une voisine dont il me dit que son témoignage peut être intéressant. De fait. Mimy Medernach, Luxembourgeoise septuagénaire, a vécu en 1999 un drame atroce. Durant la nuit de l’éclipse, un Noir armé d’un couteau a pénétré dans sa maison et l’a agressée, dont elle pense qu’il voulait la saigner. Elle s’est battue comme une lionne sans pouvoir l’empêcher, cependant, de lui déchirer le bas du visage à coups de dents. Elle en porte encore les cicatrices et reste traumatisée. Comme elle est un peu pressée, nous en restons là, mais il m’a semblé plonger, en un quart d’heure, au coeur d’un des problèmes que rencontre aujourd’hui le Portugal, confronté à l’émigration sauvage de milliers de sans -papiers. (Albufeira, en février)

    Qu’un roman est l’histoire de nos possibles.

    Besoin de fraîcheur, de fraîcheur et de grâce, de grâce et de nouveauté, de nouveauté et de gaîté. Marre de la mauvaise humeur et des chimères noires. Marre de la contention et du tétanisme.

    De la nécessité de tourner la page.

    Vision, avant la descente sur Bilbao, des Pyrénées crevant les nuages comme de hautes vagues aux crêtes de sucre glace. Ensuite, vision buzzatienne de la grand ville ouvrière serrée entre de hautes collines. L’aérogare style futuriste transi, prélude à l’architecture de la grand coquille vide du musée Guggenheim, apothéose de la culture vendue à l’argent. A part quelques «oeuvres» minimalistes de Sol Lewitt et autres stars du marché international, c’est le vide absolu qui me fait tituber et presque m’effondrer. Encore heureux que la cafétéria, où l’on place les gens au compte-goutte, comme dans un sanctuaire, ait une cuisine un peu moins nulle... (Bilbao, en février)

    Beau temps ce matin sur la Costa verde. Le pays m’évoque une sorte de Suisse océanique. Et cette vision de fin d’après-midi: des herbages du haut des falaises troués ici et là et par où monte le tonnerre des vagues. Par là, me dit Ramon, que les paysans jetaient naguère le bétail malade.

    Journal inutile de Paul Morand. Très sec, parfois embêtant (mondanités, relations sociales, etc.) mais plein de choses assez corsées, parfois abjectes. Grand seigneur méprisant, l’écrivain supérieur à l’homme.

    Repris ce matin la lecture des Légataires de Michel Layaz. Le personnage du père, premier à s’exprimer et en pleine crise existentielle, est vraiment peu convaincant. Non seulement on n’est pas touché par ce qu’il raconte, mais on n’y croit guère. Des phrases pénibles, qui trahissent un manque total de sensibilité à la langue et à la forme, du genre de cette horreur: «J’écoute des voix enfantines jouer aux fléchettes sur ma poitrine.» Vraiment... Et je suis censé lire cela jusqu’au bout ?

    Nécessité de tout transformer. Leçon de Teilhard dans Le Milieu divin. Tout ce qui monte converge. Ne prêter le flanc à rien de bas.

    Belle matinée de soleil printanier au marché provençal de Sanary-sur-Mer, où j'achète un petit oranger à ma bonne amie. En passant je souris à une vieille dame qui dit à sa commère: «Il me faut maintenant une sole bien dodue et bien charnue». Cela me rappelle le «haricot bien gras» de Molière.

    Timothy Findley, auquel je rends visite à Cotignac, me répète ce que lui a dit Thornton Wilder lorsqu'il lui a fait lire sa première pièce «Tiffy, tu écris sur les sommets, nous ne t’entendons pas, il te faut redescendre jusqu’à nous pour que nous t’entendions »…

    Période de noir. Il faut que je m’en sorte, et je ne m’en sortirai qu’en réparant ma relation aux mots et aux choses. Je dois dire aussi la folie du monde - la folie ordinaire. Je dois travailler à la réparation mais avec la distance de l’humour.

    Très intéressé par le nouveau roman de Nancy Huston, Dolce Agonia. Un livre de la cinquantaine plein d’observations que je pourrais contresigner.

    Je me suis levé pour fermer les persiennes de l’autre pièce où je trouvais qu’il y avait trop de jour, un instant j’ai regardé à travers les fentes des persiennes le type d’en face en dessus du coiffeur qui a toujours l’air aux aguets à la fenêtre entrouverte de sa salle de bain, j’ai vu le Bosniaque de la maison d’à côté qui passe des heures à scruter la rue en maillot de corps, j’ai vu le coiffeur désoeuvré sur son seuil, j’ai vu d’autres passants dont les gestes évoquaient autant de bribes de vie, je me suis vu derrière ces persiennes et je me suis dit que c’était la meilleure chose que je pouvais faire à ce moment-là et je suis resté comme ça toute la journée dans la pénombre, après avoir cueilli n’importe lequel des livres qui traînaient par là, et c’était Le capitaine est parti déjeuner et les marins se sont emparés du bateau. (Lausanne, en mars)

    «Tu ne sais pas aimer ceux que tu aimes jusqu’au jour où ils disparaissent brutalement. Alors tu comprends comme tu restais subtilement à distance de leur souffrance, comme tu te protégeais souvent, comme tu avais rarement le coeur disponible, tout à tes réseaux de donner-et-prendre.»

    Body Art de Don DeLillo. Cela commence par le petit déj’ d’un homme et d’une femme observés comme sous un verre grossissant. A un moment donné, la femme découvre un cheveu sur ses lèvres qui n’est ni de lui ni d’elle, et songe alors au trajet de ce cheveu. Une espèce d’hyperréalisme qui me plaît assez. Ce à quoi j’aspire de mon côté, d’une certaine façon. Une attention extrême pour les choses. Don DeLillo explore l’intimité des deux personnages en parlant de ce dont personne ne parle, qui a rapport au rapport des objets et des corps, âmes comprises cela va sans dire.

    «Cette façon mystérieuse qu’elle avait toujours de rendre émouvantes les choses les plus ordinaires.»

    «Et puis si quelque chose vous ennuie, vous êtes libre de partir. A mon avis, on a oublié deux choses dans la Déclaration des droits de l’homme: le droit de se contredire et le droit de s’en aller.» (Jean Eustache)

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    Proust est vraiment le sommet de l’artifice et de l’art, mais je ne puis lire Du côté de Guermantes qu’à raison de quelques paragraphes à la fois. Au-delà je suis comme saturé. J’ai besoin ces temps d’une littérature plus rapide et plus dure, qui me rende mon souffle et ma gaieté.

    Commençant L’Outlaw de Simenon je me dis: voilà, c’est cela, le roman, il n’y avait personne et tout à coup il y a des personnages, il y a Paris et la dèche, le travail des hommes et les odeurs de la vie.

    Faites-moi confiance de Donald Westlake est une bonne satire du journalisme putassier genre tabloïds, et finalement un éloge du vrai journalisme, ce qu’on prendra avec un grain de sel.

    Une nouvelle lucidité m’est venue ces derniers temps à l’égard des livres. En piochant l’autre jour dans ma bibliothèque française, je me disais «non, pas celui-ci», puis «celui-là m’embête», jusqu’au moment où je suis tombé sur Ces Merveilleux nuages de Sagan. Et là, oui, là j’ai retrouvé ce «quelque chose» de vivant et de vrai (et de surprenant à chaque épithète) que je trouve si rarement dans les livres actuels, et de moins en moins dans mes relectures, sauf chez un Simenon, dont la phrase est cependant moins électrique que celle de Sagan.

    Un peu vanné, je pêche cinq ou six livres que j’«essaie» alternativement. Seul le premier chapitre de Bonjour tristesse de Françoise Sagan trouve grâce. Et c’est l’expression juste: cette drôle de bonne femme a de la grâce. Ce qui est tout de même différent du fait d’avoir la grâce.

    A la TV, reportage sur les animaux abandonnés à la SPA. Les regards de ces chiens: celui qui a le cou littéralement scié (plaie ouverte sur tout le pourtour par une laisse en fil de fer) ou le petit clebs tremblant comme une feuille, rendu fou par on ne sait quoi ou qui, entre autres victimes de l’impitoyable sentimentalité humaine, tout cela me rend triste.

    Je vais aller maintenant, et revenir en somme, mais bien plus loin, à ma liberté.

    (Trois jonquilles naines, quand je vais chercher du bois, m’apparaissent comme des signes de persévérance... ah mais, v'là que j'fais du Jaccottet).

    Retrouver le temps et le prendre.

    Cézanne: «Maman me donne la force de ne pas voir que par elle, car je sais que la mort n’est pas une absence et que la nature n’est pas anthropomorphique.»

    Rodin: «La nature a besoin d’être vue et respirée simplement et continuellement».

    De retour a casa, je reprends les livres de Philippe Sollers pour voir si je ne me suis pas trompé à son égard en me montrant parfois si sévère à son égard, mais non: Paradis est vraiment un galimatias, Logiques et Lois sont réellement illisibles, et nous allons maintenant vers autre chose...

    Assez touché par les personnages d’Intérieurs de Woody Allen. Surtout intéressant par cette douce horreur: l’insupportable mère qui arrange l’appart de sa fille et de son gendre en fonction de «ce qui se fait de mieux». La lancinante dictature du bon goût. Très bien un moment, puis cela tourne au sentimentalisme psychanalysant, style Bergman à la juive new yorkaise.

    Décrire une journée entièrement vide. Une journée d’aujourd’hui.

    Il faut donner des réponses physiques aux questions de la vie.

    Cézanne: «Il y a de quoi étudier et faire des tableaux en masse».

    Devenir ignorant de soi-même - tendre à cela tout le temps.

    Cézanne: «Les galvaudeux à médailles et décorations que c’est à faire suer.»

    Romance de Catherine Breillat. Totale indigence de cette société-là (les intellos français) et de ce regard sur le monde. Pas de milieu entre la frigidité et le désir de crever de plaisir. Aucune liberté réelle, sauf celle de dire queue et con à l’écran et de les montrer. Mais la liberté est autre chose, qui implique le regard entier.

    Sans humilité: rien; sans amour: rien.

    Reprenant la lecture de Proust (Le Côté de Guermantes) je me dis que c’est là le génie à l’état de fusion, où bouillonnent l’intelligence et la sensibilité, la connaissance et l’intuition, la musique et le délire maîtrisé.

    Me dis à l’instant que l’écriture doit redevenir le centre nerveux de toutes mes journées, à quoi tout rapporter. A tout instant le texte en cours est en instance d’être complété. Il n’est plus question alors de travail calculé ou de paresse dès lors qu’on est attentif. Mille tableaux à chaque instant. grand Jeu.

    Il faut reprendre, tous les matins, la chasse aux dieux.

    Très touché par la lecture de La Colombe assassinée de Pietro Citati, qui constitue la plus fine et la plus belle approche que je connaisse de l’univers de Marcel Proust.

    Nietzsche: «Je remercie le ciel à chaque instant pour ce vieux monde pour lequel les hommes n’ont pas été assez simples ni assez silencieux.»

    De Mallarmé: «Qu’une moyenne étendue de mots, sous la compréhension du regard, se range en traits définitifs, après quoi le silence.»

    Lorsque Mallarmé, trois mois avant sa mort, reçoit la première édition de Rimbaud, il s’exclame: «Le voici, l’incomparable livre, l’aérolithe chu de quels espaces.»

    En lisant la préface à La guerre du goût, je comprends mieux ce qui me dérange tout de même chez Philippe Sollers, qui tient à sa prétention de se tenir au centre du centre (à Paris, coeur de la France et donc du monde) et au top du top. J’apprécie ce qu’il défend quand son amour est plus fort que sa vanité, mais celle-ci est trop souvent envahissante, qu’on ne trouve ni chez Proust ni chez Céline, lesquels savent simplement ce qu’ils valent. Il y a chez lui comme la conscience d’un manque, et sans doute faut-il le chercher dans son manque total de génie romanesque. C’est un grand commentateur mais pas du tout un créateur. Il sait ce qui est création chez Rimbaud ou chez Proust, mais il ne peut lui même que citer ou mettre en rapport - il ne peut pas ajouter. Ni Femmes, qu’il trouve lui-même si révolutionnaire, ni moins encore Portrait du joueur ou Paradis n’ajoutent quoi que ce soit au roman contemporain. C’est un écrivain du discours critique et de style classique, mais en rien un fondateur de style au sens où l’ont été un Proust ou un Céline, un Joyce ou un Ramuz, un Faulkner ou un Thomas Bernhard.

    En lecteur de Proust, Pietro Citati (dans La colombe poignardée) est plus intéressant que Philippe Sollers. Ce qu’il dit par exemple de l’attention à autrui que manifeste Proust, qui ne s’aime pas lui-même et n’est pas du tout le Narcisse qu’on a dit parfois, est très éclairant et juste ce me semble: «Il y a quelque chose d’abyssal dans l’amour que voue Proust à l’inimitable unicité d’une personne». Ou cela: «Aucun écrivain, peut-être, ne ressentit comme lui l’absolue altérité de l’autre, la soif en l’autre, l’échec de cette métamorphose, puis la capacité de représenter, dans son art, tant ce succès que cet échec.» Me rappelle qu'Angelo Rinaldi a dit pis que pendre de ce livre de Citati, par jalousie crétine évidemment.

    Il y avait ce matin, au milieu du paysage tout enneigé aux formes indistinctes, un merle chanteur juché à la pointe du plus haut sapin, qui m’a rempli de gaieté. (A La Désirade, en avril)

    Ma première pensée de ce matin va aux enfants cancéreux. Ma première pensée à tous ceux qui se réveillent avec la conviction que la mort approche. Ma première pensée à cette pensée en moi de plus en plus constante et de plus en plus tonique aussi d’une certaine façon: que la mort est donneuse de vie.

    Sur le tram est écrit:
    Ceci est un tram.

    L’égocentrisme n’est tolérable qu’à la mesure de Proust, c’est à savoir total si le don correspondant est total. Où la tyrannie est retournée par un absolutisme artiste. Mais évitons le raseur...

    Proust ou l’enfant despote.

    A 54 ans, Proust est déjà mort depuis trois ans...

    Apprendre à ne plus se cabrer devant la difficulté, mais l’affronter en claire connaissance de cause, comme un mur de grimpe.

    Très intéressé par le Poète tragique d’André Suarès, même si quelque chose m’agace aussitôt, qui tient à l’emphase lyrique de l’auteur. Pourtant que d’observations justes et nouvelles dans ce qu’il dit de Shakespeare.

    Pratiquer la lecture comme un déchiffrement continuel, à la fois intense et très sélectif. Tout n’est pas bon à lire (surtout aujourd’hui où se publie n’importe quoi) mais tout peut être relevé en passant, comme cette observation sur l’émission Loft Story, constituant une métaphore de la tautologie contemporaine: je vis ce que je vois que je vis.

    Désaccord parfait, de Philippe Muray, m’intéresse et m’agace à la fois. Il y écrit pas mal de choses pertinentes mais sur le ton du prophète absolutiste et péremptoire à la Bloy, ou plutôt à la Nabe (disons en dessous de Bloy, mais au-dessus de Nabe) qui tourne au catastrophisme et à cet après-moi-le-délugisme qui me fatiguait chez Dimitri. Plus que les nuances, qui sont peu de mise dans le pamphlet, c’est la bonne humeur qui me manque là-dedans, ou plus exactement l’humour, la verve d’un Marcel Aymé, qui disait des choses carabinées sans se prendre au sérieux pour autant.

    Tout à coup des idées d’histoires affluent. Des histoires d’aujourd’hui. L’histoire du type amoureux de sa différence. L’histoire du type piercé à mort. L’histoire du loft infecté. Une histoire d’atelier d’écriture. Des histoires d’enfants abandonnés. Des histoires de faites ce que je dis et pas ce que je fais. Une histoire de nopédo. L’histoire de la maison aux volets fermés. Une histoire de combats de chiens. Des histoires atroces et belles. De histoires qui parleraient du monde dans lequel nous vivons. Des histoires qui diraient la folie de l’époque. Des histoires qui nettoieraient à la fois la langue et les têtes. Des histoires qui feraient office d’exutoire et d’exorcisme. D’abord et surtout: des stories…

    Bernanos: «La Civilisation Mécanique finira par promener autour de la terre, dans un fauteuil roulant, une Humanité gâteuse et baveuse, retombée en enfance et torchée par des Robots.»

    Malgré son ton catastrophiste qui m’agace encore ici et là (me rappelle tellement nos vaticinations avec Dimitri), Après l’Histoire de Philippe Muray est quand même un formidable travail de repérage de la déréalisation contemporaine. Toutes ses observations, je les avais faites, mais il a le mérite de les rassembler et d’en nourrir une réflexion suivie.

    Il y a ce soir, dans le ciel azuré, un grand poisson rose et gris.

    Finalement étonné par le dernier roman de Michel Layaz, Les Légataires, dont les trois premières parties m’ont paru faibles, et qui se trouve comme réordonné et formellement ressaisi par la quatrième. Il s’agit d’un quatuor familial dont chaque déposition entre en jeu avec les autres. Or, celle du père, de la fille et du fils sont comme écartelées entre le mal-être et une sorte de pose artiste commune, tandis que le témoignage de la mère, seul, dégage une sorte de bonté unificatrice. Jamais je n’avais vu un livre ainsi sauvé in extremis, et je me demande seulement si c’est volontaire, mais non: sûrement pas.

    Il ne faut pas ajouter au malheur de la pauvre humanité, et je l’entends à tous les sens du terme, car il y a une moquerie qui ajoute, une haine qui ajoute tandis que l’humour vise plutôt à la guérison, l’humour et à la rigueur la bonne ironie, disons de Candide. Il ne faut plus se laisser prendre au piège de la hargne, qui est elle-même fille de la haine. Il faut être bon, non pas sentimental ni jobard mais bon.

    Coming out est l’histoire d’un jeune ahuri qui a décidé d'assmer sa différence, comme on dit. Une manie régressive (il s’est découvert le goût prononcé d’être langé et torché) l’a poussé à rejoindre les rangs de ceux qui vont affirmant leur différence. Or il ne tarde à s’apercevoir du fait que sa différence à lui n’est pas acceptable par ceux qui ne trouvent bonne que la leur. Il en sera naturellement rejeté mais poussera l’obstination jusqu’à accomplir bel et bien son coming out, non sans découvrir au passage divers aspects de la société actuelle, des baisoirs parisiens aux galeries exposant des tampons de menstrues. L’événement important, au demeurant, reste pour lui la rencontre de Loula, à l’émission de télé Les nouveaux parias, à laquelle il a eu accès et où il rencontre également le coupeur de tresses, qui sera leur ami de noces. Cette histoire connaît donc un happy end, bien mérité certes par le protagoniste. (Projet de nouvelle)

    L’Italie est tombée aux mains d’un magnat souriant et corrompu, sans que nul ne bronche.
    (15 mai)

    Philippe Muray n’est pas plus romancier que Philippe Sollers. Même problème aussi chez Nabe. Ces gars-là sont très bons en matière de constats, d'analyses et de discours polémique. Mais quant à faire vivre un roman et ses personnages, c’est une autre affaire. Ce sont des gens de l’explication et non de l’implication.

    En lisant César Birotteau, je me rends compte à quel point j’ignore les mécanismes précis de la société, et à quel point aussi ceux-ci sont ignorés de la plupart des écrivains contemporains. Tout ce que Balzac décrit en matière de nouvelles moeurs économiques, et notamment sur les pratiques de la Spéculation (c’est lui qui met la majuscule), ou ce qu’il montre des conséquences d’une faillite et des moyens d’y échapper, paraît d’un véritable expert et sans que le roman ne devienne jamais un reportage trop pesant. On parle de Balzac à propos de Simenon, mais je ne vois pas cela chez Simenon, à quelques exceptions près sans doute (tel Le Bourgmestre de Furnes), en tout cas pas avec cette précision (sauf pour le détail des métiers et des lieux) et cette conscience organique et morale, politique et même religieuse de la vie de la société. En voyant souffrir Birotteau, je me suis rappelé qu’en effet certains êtres souffrent d’être plongés dans le déshonneur social, alors que ma génération s’est est plutôt flatté.... Mon père avait encore un honneur de ce côté-là, mon père et mes grands-pères, à n’en pas douter. Cela n’accusait pas forcément un conformisme à dédaigner, mais le subsistance d’un respect que, trop souvent, et pour notre malheur, nous avons perdu.

    Je viens d’achever la lecture de César Birotteau avec un sentiment rarement éprouvé à la fin d’un livre, sauf peut-être à la fin du Père Goriot, et qui correspond peut-être au sentiment qu’une vie est achevée et rachetée en même temps dans une sorte de saint retournement. Oui, c’est assez curieux: il me semble qu’il y a comme une aura de sainteté qui flotte sur la fin de ce livre admirable, qu’on présente souvent comme le symbole d’une ascension sociale et d’une faillite, alors que j’y vois plutôt, pour ma part, le grand livre de l’ambition naïve, du déshonneur et du rachat.

    Après César Birotteau, j’enchaîne avec La Maison Nucingen, en me régalant du monologue de Bixiou-Balzac. Heureuse époque que celle où le bonheur du jeune homme bien était codifié, jusque dans l’ordonnance de ses plaisirs et l’administration de ses vices. Heureux temps où la société était encore un grand corps tenu ensemble et pas ce magma indistinct qu’elle est devenue par les temps qui courent.

    medium_Trevor.2.jpgAchevé Les péchés originels d’Edward Tripp de William Trevor, qui est décidément un écrivain selon mon coeur, plus encore peut-être qu’un Philip Roth, même s’il ne brasse certes pas aussi large. Cette nouvelle raconte l’histoire de deux vieux enfants, la soeur et le frère, deux quadragénaires qu’on dirait bien plus âgés à vrai dire et qui partagent une douce folie religieuse. Déjà la première nouvelle de ce dernier recueil paru (Très mauvaises nouvelles) m’avait beaucoup plu, racontant la revanche d’un type qui fut toujours humilié en son enfance, notamment en se faisant exclure de tous les jeux amoureux entre garçons, et qui, adulte, est devenu gay et, invité in extremis à une réunion des anciens de sa classe et leurs femmes (d’habitude il n’était pas convié), sème la panique en révélant ses moeurs aux enfants et en racontant ce que leurs pères faisaient entre eux...

    Très mauvaises nouvelles de WilliamTrevor, l’un des seuls écrivain contemporains qui me fasse penser à l’exclamation de Cézanne: «Il y a de quoi étudier et faire des tableaux en masse.» Par exemple ces Amourettes de bureau, qui relatent la conquête d’une jeune gourde, fraîchement arrivée dans une nouvelle place, par un Don Juan spécialisé dans le déniaisage de pauvres filles.

    J’aime la passion mais pour autant qu’elle serve un dessein. La passion pour la passion, l’ambiance de la passion ne m’intéresse plus.

    Pourquoi suis-je particulièrement touché par William Trevor et Joseph O’Connor, Philip Roth ou John MacGahern. Pourquoi n’y a-t-il pas le moindre auteur français qui m’intéresse autant que ceux-là à l’heure qu’il est ? Lorsque je lis Philippe Sollers ou Philippe Muray, qui sont tous deux de bons critiques mais de piètres romanciers, je ne fais que vérifier mes observations sur ce qui oppose ou distingue l’explication et l’implication. Les écrivains français de cette époque s’impliquent très peu, tandis que «mes» Anglo-saxons ne font que cela. Je deviens plus écrivain à lire William Trevor ou Philip Roth, surtout je deviens plus humain, parce que ces écrivains m’apportent de nouveaux détails qui relèvent à la fois de la réalité et de leur médiation. Je ne sais pas un grand médium dans la littérature française contemporaine, tandis que Philip Roth et William Trevor, ou Joseph O’Connor, John McGahern en sont à l’évidence.

    Expression du moment: «Il faut que vous affirmiez votre position citoyenne».

    Il fait ces jours des soirs aux dégradés de couleurs si doux qu’on dirait parfois du Poussin, oui il me semble que c’est ce type de douceur. Devant ce paysage je suis le plus souvent enclin à penser que la vie a un sens et que nous ne sommes pas ici par hasard, que nous avons une mission personnelle et particulière et que cela compte ou sera compté d’une manière ou de l’autre. Je sais bien qu’il me suffit d’ouvrir un journal ou de prêter l’oreille à la rumeur chaotique du monde pour que tout ce sens prêté à la vie et à notre existence soit remis en question et paraisse une trop belle illusion. Rien que de penser à la mort d’un enfant ou aux Dayaks coupeurs de têtes dont je lisais tout à l’heure le récit des massacres de ces derniers jours, et nos tranquilles convictions se trouvent réduites à néant. Je sais tout cela, et qu’il me reste la sagesse stoïque au lieu du désabusement, du désespoir ou de la tristesse. Et pourtant la tentation du sens ne m’a pas lâché, et moins encore le besoin de donner du sens. Et si le seul sens était, précisément, de donner du sens. Je ne sais pas, et ce si beau soir moins que jamais...
    (A La Désirade, en juin).

    Trouvé ceci dans une nouvelle de William Trevor: «Pourquoi pensez-vous que je vous ai confié ce secret ? - Parce que nous sommes des navires qui se croisent dans la nuit».

    Je ne sais trop ce que j’aime particulièrement dans les nouvelles de William Trevor, mais je crois que c’est simplement la vie, c’est à dire la vérité singulière de la vie incarnée par tel être ou mise en évidence par telle situation, la vie médiocre et chère à la fois, non pas tant ce qu’on voudrait mais ce qui est et qui vaut aussi par référence à ce qu’on aurait voulu, ce qui est à la fois triste et qui fait sourire, ce qui nous fait dire communément que «c’est la vie»... Il y a de la mélancolie et du rire dans ce regard. Il y a de l’attention et de l’indulgence, mais également une certaine cruauté proportionnée à celle de la vie, une fois encore, et que pondère l’humour et la tendresse de l’écrivain. Trevor ne dore jamais la pilule, mais il ne noircit pas non plus. Il sourit à la vie même noire et nous en fait sourire.

    Ce qui m’intéresse essentiellement, chez William Trevor, ce sont les détails.

    En lisant Le Livre d’images d’Alberto Manguel, je me dis que c’est très bien, vraiment intéressant et d’une érudition vécue, puis je lis une page du Songe d’un homme ridicule, et c’est alors pour être saisi à la gorge. D’un bel essai cultivé, l’on passe au feu de dieu de la littérature. De l’explication plate à l’implication.

    Je dois lutter moi aussi contre le sentiment de l’homme ridicule que tout est égal. Une vraie diablerie là-dedans. L’histoire même de Monsieur Tout-le-monde. Il écoute les gens parler et se rend compte que pour certains tout est égal. Pour ma part je suis parfois tenté, mais je lutte contre cela. En regardant ma fille cadette je constate son souci et cela me fortifie. Même souci chez ma fille aînée et chez ma bonne amie. Ces bonnes volontés contre la résignation ou la désespérance.

    Peut-être la désinvolture est-elle encore pire que l’indifférence ?

    Cette phrase essentielle dans Le songe d’un homme ridicule: «Je concevais clairement que la vie et le monde semblaient maintenant dépendre de moi.» Ou cela encore: «Sur notre terre, nous ne pouvons véritablement aimer que par la souffrance et seulement à travers cette souffrance.»

    La vérité qui se dégage du Songe d’un homme ridicule, et que je sens profondément en moi, est que l’homme a tout souillé. «Le fait que je... que je les ai tous débauchés !»

    «Quand ils sont devenus méchants, ils ont commencé à parler de fraternité et d’humanité, et ils ont compris ces idées.»

    Je considère vraiment très peu d’écrivains aujourd’hui comme des gens sérieux, qui aillent vraiment au fond des choses. Dès que je lis Dostoïevski, tout le reste me paraît fade. Pareil avec Faulkner, mais Dostoïevski passe avant Faulkner, parce qu’il préfigure le démon de notre temps.

    Tchékhov est un maître de l’émotion, mais il me paraît trop fin et trop sensible, trop intelligent et pas assez tout par rapport à Dostoïevski, qui est vraiment tout. Tolstoï est tout d’une façon souveraine, tandis que Dostoïvski est tout à genoux, se traînant dans la ruelle comme le dernier des derniers alors qu’il est le premier des premiers.

    Le type qui ne se laisse démonter par rien. Qui est tout à fait sûr de son bon droit. Qui pense par exemple que rêver est une chose importante, enfin ce qu’il appelle rêver: en réalité observer la nature. Qui aime chanter avec sa soeur. Qui n’est pas du tout un spécialiste mais un amateur, un amateur de chansons et un amateur de couleurs, un amateur d’objets et de travaux bien faits (pour cela que je dédie la nouvelle à mon père), un amateur de poésie qui s’ignore. (Sur Le maître des couleurs, recueil de nouvelles en chantier)

    Je ressens une angoisse physique dès mon réveil, que les médicaments calment un peu. Mais il y a autre chose: il y a une force délétère, sûrement liée à l’alcool, mais qui traduit physiquement une autre tendance morbide en moi, qu’il me faut combattre à tout instant. Or il m’a suffi, ce matin, de lire une page d’Annie Dillard pour en venir à bout.
    (A La Désirade, en juillet)

    La distribution des couleurs, j’en suis convaincu, est une affaire de sentiments. Mais cela peut passer par les mots ou les sons. Chaque langage dit la même chose. Toutes les langues disent la même chose autrement.

    Lu ce matin une douzaine de pages du Kafka de Pietro Citati. Il y a chez celui-ci une mélodie continue, très rare chez les essayistes, et que je retrouve chez Annie Dillard. Il est poète en parlant de Proust, de Felice ou de Katherine Mansfield, bien mieux que tant de poètes et plus que maints romanciers.

    Songe à la notion de reprise dont il est question chez Anne Dillard et qui est également un moment important de ma propre démarche. Reprendre et pousser plus loin.

    Plus je le lis et le relis, plus je me rends compte quel maître du direct est Bukowski. Droit aux tripes et au coeur avec les mots les plus usuels.

    Mon idée, avec Le Maître des couleurs, est de faire le portrait d’un homme bon. Avec Le Violoniste du treizième, c’est d’une femme de qualité que je voudrais parler. Avec L’Indien, c’est d’un ange adolescent que je parle. Avec L’enfant du Nil, c’est de la jeunesse éternelle, et avec A la vie à la mort, c’est du profond aujourd’hui. Voilà ce que devrait être, pour l’essentiel, ce livre que je voudrais pur de tout effet.

    Le protagoniste du Maître des couleurs est un personnage que je pourrais situer entre mon père et moi. C’est à la fois un régulier et un extravagant, un sage et un fol, un type d’hier et un type de demain...

    Je me sens tout à coup plus sûr de moi, comme si quelque chose s’était déclenché hier, en écrivant deux nouvelles nouvelles. Tout à coup j’ai commencé à raconter dans la masse et, comme jamais je crois, je me suis mis à écrire très sûrement et très vite, avec bonheur et jouissance. A croire que je viens, à ma façon de casser le morceau, ou disons une nouvelle gangue d’écorce. Tout à coup je me suis mis à écrire avec la fluidité et l’intensité, la précision et la justesse que j’envie tellement à Bukowski et qui va me permettre de donner enfin ma mesure.

    J’ai structuré, cet après-midi, le recueil de nouvelles que j’intitulerai probablement Le maître des couleurs, et dont j’aimerais donner le tapuscrit à Bernard Campiche vers le 30 août. Sur l’ensemble des histoires en projet, j’en ai retenues 11, alternant les longues et les plus brèves: une longue, une brève, etc. Les longues comptent environ 20 pages dactylographiées, les brèves la moitié. L’ensemble représente donc à peu près 170 pages tapuscrites, soit 340.000 signes, soit environ 250 pages imprimées.

    Vu ce soir un reportage assez écoeurant de la BBC, consacré au réseau pédophile Wonderland, qui a été traqué sur Internet et momentanément démantelé. J’y vois une image symbolique de la régression contemporaine et du vice spécialisé. Ma bonne amie me dit que ce genre de perversions a toujours existé, mais je n’en suis pas aussi sûr. En tout cas, je ne crois pas qu’on ait pratiqué, en réseau, des sévices à caractère sexuel sur des bambins de moins de cinq ans et même des nourrissons. Il y a sûrement eu des ogres ici et là, mais ce qui frappe ici est que ces abominations se commettent par Monsieur Tout-le-monde.

    Le terme de conséquence désigne, je crois, l’un de mes thèmes majeurs.

    Repris ce matin Balzac, avec Splendeur et misère des courtisanes, où je ne m’attendais pas à retrouver Lucien de Rubempré. Très frappé, dans la préface, de tomber sur une observation liée à la sexualité délétère, visant notamment les petites filles. Le monde de Wonderland avant la lettre. Comme nous en parlions justement avec ma bonne amie, qui me disait que tout cela n’était pas nouveau, j’ai été intéressé de lire ce que raconte Balzac à propos des petits rats (dix, douze ans) de l’opéra que les beaux messieurs se plaisaient à dépraver. Reste que cet exemple est lié à un milieu étroit, babylonien en somme, tandis que la pédophilie de masse a quelque chose de beaucoup plus pathologique, me semble-t-il, relevant de la régression bien plus que des vices raffinés.

    Malgré la multiplication de mes personnages, tout me devient comme un seul grand monologue dans
    Le Maître des couleurs.

    Repris hier Loin d’eux de Laurent Mauvignier, dont on a dit grand bien et qui a obtenu le Prix des libraires. Or je ne pourrai lire ça jusqu’au bout, même si le ton en est assez attachant. Mais les personnages, le contenu de ce livre me semblent très convenus, vus et revus. Un garçon un peu glandeur (vague à l’âme) est parti de chez les siens pour Paris, où il se suicide. On ne sait trop pourquoi, les voix alternent pour se le demander, c’est un peu confus et parfois mal rythmé, on ne comprend finalement pas trop l’enjeu de tout ça, et disons que c’est l’écriture qui devrait sauver la mise, qu’on a dite en phase avec la parole des gens sans écriture justement. Pour ma part, je sens cependant l’artifice à plein nez, et ne trouve pas que cette écriture soit vraie. Bref, c’est à mes yeux une fausse révélation comme il y en a eu tant et plus à travers les années.

    La lecture du Journal de Katherine Mansfield me fait un bien étrange, un peu comme la lecture de Rozanov, mais je ne sais plus où j’ai laissé Feuilles tombées et il y a chez Mansfield une dimension affective et artiste qui m’est plus proche que la psychologie parfois si tordue de Rozanov.

    Très impressionné par la fermeté intérieure qui se perçoit dans les petits récits (Le vent souffle) de Katherine Mansfield. «Il faut avoir un écran de fer devant le coeur», disait-elle, comme le rapporte Pitro Citati qui évoque la formidable haine dont était capable cette fée clochette...

    Tout est recentré dans l’équilibre. Ce que j’ai toujours dit par rapport à la voie médiane, bonnement la seule de celui qui parcourt les arêtes.

    En resongeant à mes dérives alcooliques, je me dis que peut-être j’ai besoin de cela comme Baudelaire avait besoin de la boue et du ruisseau. Je m’en détache progressivement et pourtant je constate, quoi qu’il se passe (et il ne se passe quasi rien) que je reste toujours tout sourire. C’est d’ailleurs ce que j’essaie d’exprimer avec Le maître des couleurs et
    Le violon du treizième.

    Au Buffet de la Gare, j’entends parler ce que je crois des psychologues d’entreprises. Ils parlent d’affects et de ressources. A un moment donné, j’ai le sentiment d’assister à une scène de séduction, de la part du plus ferré, qui flatte l’autre et lui explique combien il attend de lui. Tout ce que dissimule ce langage pseudo-technique.

    En reprenant la lecture de Lolita, je souris comme le loup dans le buisson qui voit trembloter la chevrette.

    Me trouve à l’instant au Sèvres-Raspail, au zinc duquel j’entends un Français moyen s’en prendre à la responsabilité des Américains. Ceux-ci, selon lui, ne s’intéressent dans la monde qu’au pétrole, et n’ont en somme que ce qu’ils méritent. A la table voisine, en outre, une jeune file explique à son père (que j’ai d’abord pris pour son client, à cause de son air un peu pute) que c’est sûrement Bush lui-même qui a «fait le coup»... (Paris, ce 11 septembre)


    Curieusement, la terrible réalité des attentats qui viennent de frapper les Etats-Unis se trouve aseptisée par les médias, à commencer par les Américains. On ne parle pas de morts (il doit y en avoir plusieurs milliers) mais de «disparus», et l’on n’a pas vu une image de blessés graves ou de cadavres.
    Ce soir à la télévision, c’est une autre réalité qui nous a été montrée: de l’incroyable rigueur des talibans à Kaboul. Ainsi avons-nous pu voir une série d’exécutions en public, dans un stade bondé. Une femme voilée a été abattue d’une balle dans la tête, un homme a été égorgé comme un porc et un autre pendu. Autant d’images de cauchemar, et combien réelles, dont procède immédiatement la réalité des inimaginables attentats de mardi dernier.

    medium_Chessex3.jpgUne page entière, dans Le Temps de ce week-end, est consacrée aux gens qui se font des ennemis dans le milieu littéraire. Je comprends maintenant pourquoi certaine consoeur a tenté de me joindre mercredi passé. Il y est en effet longuement question de la polémique qui m’a opposé à Maître Jacques, lequel s’étale de long en large sur les raisons qui lui valent, selon lui, des ennemis. Sa façon de plastronner, et de poser même au saint, me paraît du plus éminent ridicule, et je suis ravi de n’avoir pas été atteignable l’autre jour. Par ailleurs, la journaliste responsable de la page a bien choisi la citation de L’Ambassade du papillon où je rive son clou à Chessex, notant que le prétendu renard a une grave marque de collier au cou. Tout cela m’indiffère complètement cependant: ma bonne amie m’en a fait la lecture fragmentaire, mais je n’ai même pas regardé la page...


    Commencé la journée en lisant des pages des Caractères de la Bruyère, puis abordé les écrits de jeunesse de Flaubert. Le besoin de français qui me reprend, et de nouvelles expériences dans notre langue. Très peu de choses intéressantes aujourd’hui de ce point de vue-là. A peu près personne qui m’intéresse vraiment à cet égard.

    Le type, communiste dans les années 70 (même stalinien à ce qu’on m’a dit), actuellement rédacteur en chef d’un de nos grands quotidiens, et qui s’inquiète gravement, au petit écran, de ce que la majorité des journalistes actuels, en Suisse, soient de gauche, ne reflétant donc pas forcément l’opinion de la population. Mais quelle délicatesse... Or, ce qu’il faudrait préciser, pour le rassurer, c’est que la plupart de nos confrères ne sont pas de gauche, mais simplement bien pensants.

    Nouvelle dénomination pour les pompes funèbres: l’Espace funétique...

    L’alcool pour pallier le froid du monde et la platitude de tout.

    Tout regarder sans discontinuer. Le poète-marcheur derrière le gommier, les lesbiennes soleuroises ou le jeune homme au regard de Fayoum.

    La littérature selon Robbe-Grillet me semble essentiellement un jeu basé sur de possibles combinatoires de formes, et toujours à côté de ce qui me paraît l’essentiel, à savoir l’émotion et le sens.

    Les jeunes gens d’affaires, dans le TGV, qui parlent entre eux sans quitter des yeux les colonnages de chiffres et de formules qu’ils font défiler sur leurs écrans respectifs. En seraient presque à communiquer par mails d’un bout de compartiment à l’autre...

    Grand beau sur Paris ce matin. La rencontre et l’entretien avec Jean-Claude Guillebaud, dans son bureau du Seuil, se sont passés au mieux, de même que l’heure et demie en compagnie du sémillant Jean d’Ormesson, à la fois flatteur et intéressant. Ce qui m’a le plus amusé, c’est de l’observer avant notre rencontre, à un carrefour de la rue Marceau où au feu, rouge, un conducteur handicapé bloquait toute une file. Or le plus excité était le petit homme en costard bleu dans sa Mercedes sport, que j’ai retrouvé quelques instants plus tard chez Laffont. A cela je ne m’attendais pas: que ce grand séducteur fût un si petit homme, disons 1,65m.
    (Paris, en octobre)

    Nouvelle possible: de ces rencontres à la manière de certaine short story de Kureishi, les corps la nuit et sans visages. Le sexe tout à fait à fleur de peau et même pas forcément de sexe. Peut-être juste un rituel simulacre. Me rappelle ce qu’en disait Jouhandeau, comme un hommage du corps au corps.

    Baiser les yeux ouverts sur l’admirable peau. Faire jouir est meilleur que jouir (sentiment de Pascal Ferret dans Le viol de l'ange
    )

    Aragon: «Au fur et à mesure que je perdais ma sauvagerie, le miracle s’étendait sur ma vie comme le pétrole sur l’eau».

    Rêvé, la nuit dernière, que je baisais une chèvre. Mon côté pâtre grec...

    C’est aujourd’hui que, jour pour jour, il y a un an, Bernard m’a annoncé que la petite était perdue. Il me l’a rappelé ce matin, en me racontant plus en détails par quels affres il a passé, m’avouant pour la première fois que, sans Line et François, il aurait sans doute mis fin à ses jours.
    (Lausanne, 8 novembre)

    Il n’y a rien de grand dans la littérature française contemporaine. Rien du tout de grand, si l’on se rappelle Proust, Claudel ou Bernanos, Céline ou Aragon.

    La traversée de Paris en métro, qui me rappelle mes premières observations de 1974, est toujours une épreuve salutaire en cela qu’elle relativise terriblement tout ce que nous pouvons nous représenter à propos de notre situation dans la monde. Nous sommes à peu près rien à la mesure de la foule, et chacun de nous est cependant quelqu’un et, comme l’écrivait Charles-Albert, «il suffit qu’il y ait quelqu’un ».

    medium_Gerber_kuffer_v1_.jpgAlain Gerber me dit qu’il n’a pas voulu d’enfant par crainte d’avoir, à ses côtés, «une pendule» qui lui rappelle à tout moment l’heure de sa mort. Il a compris que nous allions mourir dès l’âge de la maternelle, frappé par l’évidence, à un moment donné, que tous les parents qui l’entouraient seraient morts lorsqu’il aurait atteint leur âge... Cela me frappe d’autant plus que, pour ma part, je n’ai pris conscience de la réalité de la mort qu’à la naissance de Sophie.

    Nous avons aussi parlé, avec Alain Gerber, des écrits de Paul Morand, qu’il a découvert récemment après l’avoir longtemps considéré comme infréquentable. Me dit qu’il serait content d’avoir écrit Venises ou New York, et ce n’est pas moi qui vais le contredire.

    Nous en parlions d’ailleurs ce matin avec Jacques Lassalle: il y a eu un miracle avec la littérature française, qui court à travers les siècle, éclate au XIXe et se déploie jusqu’à Proust et Céline, Claudel et Aragon, après quoi la vague retombe. Il me semble évident qu’une grande époque s’achève avec Julien Gracq et, un étage en dessous, François Nourissier et Jean Dutourd, Michel Déon et Jean d’Ormesson. Mais quelque chose est reparti avec le Nouveau Roman et s’affirme à travers Le Clézio ou Butor, plus récemment avec Michel Houellebecq et Maurice G. Dantec, quoique par les thèmes plus que par l’écriture.


    Très touché par le roman, sur son triple deuil, de Janine Massard, dont il émane une étonnante force morale et un humour pour le moins inattendu. Sacrée bonne femme!


    Deuxième visite à notre taulard, à la table voisine de celle d’un grand Noir radieux condamné pour génocide au Rwanda, qu’enlace longuement sa jeune femme et autour duquel dansent de très jeunes enfants. Mon regard croise parfois le sien, mais je ne sais ni ce que je ressens ni ce que je pense. A vrai dire je n’ai pas du tout l’impression d’être en face d’un assassin, et j’ai même quelque doute à ce sujet. Flop me dit que le type est très aimé de tous. Lui-même semble aussi bien accepté par la communauté des détenus, après un différend qui l’a opposé à un pédophile collant, et menacé par les autres, qu’il est parvenu à faire changer de bâtiment pour son propre bien.
    (Prison de Bellechasse, en novembre)

    medium_Guibert_kuffer_v2_.jpgLes Carnets d’Hervé Guibert ressemblent tout à fait à ce bel écrivain, le type du chéri de tout le monde que marque cependant une espèce de sceau, disons le sceau du don, du talent et d’une certaine grâce intérieure - d’une évidente pureté. Quelque chose là-dedans qui me rappelle aussi Le poids du monde de Peter Handke.

    Les auteurs vivants qui m’importent réellement ne sont pas très nombreux. Quels sont-ils ? Disons qu’un J.M. Coetzee ou qu’un V.S. Naipaul, un Philip Roth ou un Ismaïl Kadaré, m’importent à coup sûr, qui sont pourtant bien loin de ma langue. Dans ma langue, aujourd’hui, je crois bien qu’à part un Quignard ou un Modiano, un Le Clézio ou un Butor, un Maurice Chappaz plus près de nous, ou un Philipe Jaccottet, personne ne m’importe beaucoup. Une page de Cingria, de Léautaud, de Morand ou d’Aragon, et je sais à quoi m’en tenir.

    Le titre du dernier film de Kubrick, Eyes wide shut, me rappelle une préoccupation lancinante de ma jeunesse, liée à mon refus d’obtempérer. Toujours j’ai pensée que trop de gens vivaient ainsi eyes wide shut, les yeux largement fermés, avec une capacité prodigieuse de s’aveugler.

    La mesure de Léautaud est assurément nécessaire, et non moins insuffisante à mes yeux. Trop sèche pour mon goût, et nous privant en somme de tout ce que Charles-Albert, longuement, a si justement détaillé. De fait Léautaud nous prive de l’Orient et du cinéma suédois, des Indiens d’Amazonie et des paysans du Donegal, des chansons siciliennes et du plain-chant gégorien, ainsi de suite...

    Le voyage d’automne de François Dufay relate très précisément le périple qui a conduit un groupe d’écrivains français (dont Jacques Chardonne, Marcel Jouhandeau et Ramon Fernandez), en 1941, sous la conduite d’un jeune Sonderführer dont Jouhandeau était toqué, à travers l’Allemagne hitlérienne, de Cologne à Weimar où ils étaient censés participer à un congrès d’écrivains européens. Dieu sait que je n’aime guère les procès à retardement, mais les faits sont tellement incroyables, en l’occurrence, qu’ils méritaient en effet d’être rappelés au lecteur. L’ouvrage fait la part du génie littéraire et de la vanité des gens de lettres. Or, ce sont les plus talentueux, en l’occurrence, Chardonne et Jouhandeau, qui méritent ici les plus grands blâmes. La capacité de Jouhandeau à tout magnifier atteint ici des sommets, qui touchent à la fois au sublime et au sordide. Icônes de chiottes.

    Remarqué hier, dans une vitrine (et ensuite vérifié au miroir) que le lard accumulé ces derniers temps (six kilos de trop) me fait ressembler à mon frère, ce qui m’incline à la fois à chagrin et tendresse. Mon frère que j’ai si mal rencontré, avec lequel je n’ai jamais vraiment parlé et qui s’en est allé bouche cousue, sans se confier à quiconque, même pas à son fils - surtout pas à son fils.

    De plus en plus conscient, et à tout moment, du côté néant de toutes nos petites entreprises. Mais là, précisément, dans la tension de cette conscience, que faire devient réellement intéressant et je dirai presque: facile. En tout cas sensé et motivant. Et cela compte à cette époque de démission et de consentement massif. Retrouver le sens de sa vie, ou plus exactement: retrouver le sens de LA vie en redonnant un sens à SA vie.

    medium_Jouhandeau2.jpgMarcel Jouhandeau à 89 ans, chez Jacques Chancel, il y a quelques années de ça. Murmure suave et péremptoire à la fois, qui nous affirme tranquillement que des écrivains tels Voltaire ou Rousseau ne s’élèvent pas à la hauteur de Racine, La Fontaine ou Pascal. Et comment ne pas être d’accord. Mais alors ? Que penser de la littérature du XXe siècle si celle du XVIIIe est ainsi mise au rebut ?

    Me replongeant dans L’Inassouvissement de mon cher Witkiewicz, je vois mieux, à présent, ce qu’il y a là-dedans de toujours intéressant pour nous, aujourd’hui, et ce qui me rebute au contraire. Je ressens toujours la folle acuité de tout ça, et j’en aime le mélange de vivacité et de beauté très étrange, de puissance créatrice et de révolte, tout en laissant à l’auteur ce qui n’est bon que pour lui. Dans cette optique, j’aime à me rappeler, en lisant Witkiewicz, que Cingria me touche tout autant, qu’on peut situer à son extrême opposé, et que nul des deux ne me fait douter de l’autre. Le chant du monde à l'opposé du poids du monde.

  • Musiques de Pascal Quignard

    Quignard5.jpg

    Pascal Quignard est sûrement l’un des plus grands «musiciens» contemporains de la langue française, dont l’oeuvre polyphonique se déploie dans tous les registres de la sensibilité et de l’intelligence, de l’érudition et de la sensualité verbale. Pas moins de cinquante livres constituent cette oeuvre majeure, récompensée en 2002 par le Prix Goncourt aux Ombres errantes, premier tome de l’ensemble de proses digressives intitulé  Le Dernier royaume, riche de six titres et marquant une sorte d’archipel central.

    Parlant de lui-même (dans Le Dictionnaire de Jérôme Garcin) , l’écrivain notait un jour: «Il aime les papillons qui ne voudraient pas redevenir chenille. Il croit à la métamorphose ou plutôt à la transmigration des formes. Il met plus haut que tout l’image qu’employait Jean Buridan au début du XIVe siècle, selon laquelle les récits des hommes sont les gouttes de vin tombées sur une nappe sèche qui restent en boule et reflètent la salle, les fruits, les ustensiles de cuisine qui y sont déposés et l’invraisemblable beauté des mains, des  seins et des visages des femmes qui sont sur le point de débarrasser la table et qui se penchent sur elle».

    Oscillant entre le roman déployé en amples rêveries (Le salon du Wurtemberg,Les escaliers de Chambord ou Tous les matins du monde), l’érudition «antique», avec les huit tomes de ses fameux Petits traités,  les essais monographiques (sur le poète Maurice Scève ou le peintre du silence Georges de La Tour), les études aux sources du langage ou de l’érotisme (La nuit sexuelle), l’oeuvre de Pascal Quignard, si diverse en apparence, est tenue ensemble par une langue d’une vive clarté et ce qu’on pourrait dire plus précisément sa «lumière dans les mots». Or cette «lumière» est à la fois une «musique».

    Les Solidarités mystérieuses, roman comme monté des profondeurs de la vie à travers la mémoire d’une femme, relayée par diverses autres voix, est ainsi une pure merveille de musicalité sensible. Cette plongée dans le temps, qui interroge nos liens avec nos proches parfois si lointains, mais aussi nos attaches avec la Nature, fait écho  à un autre mémorable roman récent, intitulé Villa Amalia et marqué par un autre portrait de femme.

    Or ce nouveau roman à la fois dur et tendre, comme la vie et les gens, tragique et doux, fait apparaître d’abord une femme affirmée, nette et forte en apparence, claire comme son prénom dont elle fête la patronne, sainte Claire, le 11 août, avec son frère homosexuel Paul, qui fête avec elle la saint Paul le 29 juin.

    Fragile et solide à la fois, le lien qui unit Claire et Paul, est une des ces «solidarités mystérieuses». L’ouverture du roman, avec le retour de Claire dans la Bretagne de son enfance, où elle retrouve sa vieille maîtresse de piano et la nature peuplée de petits animaux chers à sa mémoire, est d’une exceptionnelle qualité de présence, picturale et musicale à la fois. Puis tout se passe comme si Claire se fondait dans ce tableau, et c’est alors que les voix des autres (son frère Paul, Simon l’ami perdu, sa fille Juliette) relaient pour ainsi dire celle de Claire pour compléter son portrait et moduler le roman dans le temps retrouvé des mots  - ce temps de tous dont nous n’habitons que quelques instants et que reflètent les gouttes de vin sur la table du monde...

    Pascal Quignard. Les solidarités mystérieuses. Gallimard, 251p.

  • Ce qu'étaient nos étés

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    Les soirées d’été s’allongeaient,
    nous nous couchions plus tard,
    nos corps étaient abandonnés ;
    la mer, en vieux seigneur
    rêvait de nous envelopper
    de ses vagues langueurs…
     
    Tu marcherais au bout du sable,
    ce serait ton désert :
    tu tracerais ta propre piste,
    tu aurais seize ans maintenant,
    tu lèverais le tendre voile
    de tes timidités –
    tu te ferais artiste…
     
    Les étés restent déposés
    en nous comme de l’or ;
    il peut se faire qu’on nous dérobe
    notre sang passager,
    mais les étés en nous demeurent,
    à nous bronzer le cœur,
    semblant d’éternité…
     
    Peinture: Cézanne.

  • Poussière d'étoiles

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    (Pour Anne Marie, dite la Professorella,
    ce soir de la Saint Sébastien, au téléphone)
     
    Au reflux des larmes tu restes
    un peu comme hébété,
    comme sonné par le vacarme
    du silence esseulé ;
    oui ce seront comme des cris
    te déchirant à vif
    comme des lames de canif
    au fond du ciel indifférent…
    Malgré l’Absence une illusion
    te dit que tout parle encore
    qu’en toi tout reprend corps,
    et de tout un concert de voix,
    la sienne comme aucune
    semble écouter en toi la tienne -
    mais tu sais qu’il n’y a personne…
    À cela près qu’on ne sait pas :
    si jamais on saura :
    ce qui était, ce qui es,
    ce qui sera sous la Grand’ Voile :
    poussière d’étoiles que tout cela -
    téléphone-moi de là bas…
    Image: Philip Seelen, portrait astral de JLK.

  • Gracias a la vida

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    (À nos sœurs d’ici-bas)
     
    J’ai peu de lettres de sa main,
    comme si tout écrit
    qui ne fût pas texte sacré
    lui eût paru peu digne
    de simplement nous raconter,
    ainsi se parait-elle
    en costume et queue d’hirondelle
    pour se poser au clavecin
    à jouer du Chopin…
     
    Le carnage entre gens qui s’aiment
    ne sera pas de mise
    après l’ouverture des valises
    à l’arrivée là-bas
    devant la mer ouvrant ses bras
    sous la lune de miel;
    il n’y aura pas de fiel
    dans le premier ciel des auras,
    et plus haut le septième
    de son œil de lune à la feuille,
    clignera son conseil…
     
    C’est dans le Psaume et loin de Job,
    bien accrochés au mât
    des misaines ourdies
    par le Grand Océan qui bat,
    que nous écrirons la story
    de notre humble détour,
    et nous clignons aussi,
    dans l’herbe noire où tout scintille,
    payant ainsi à l’œil
    cette maudite vie qu’on aime…
     
     
    Y en el alto cielo su fondo estrellado
    Y en las multitudes la hombre que yo amo
    (Violeta Parra, 1966)

  • Sebastiano


    Sebastiane3.jpgLe pauvre garçon doit terriblement souffrir, mais j’ai ce qu’il faut pour le soulager quand les soldats nous laisseront seuls.
    Pour l’instant le supplice continue.
    Chaque flèche qui le pénètre me pénètre. Ils ne visent que la chair pleine, en évitant les os et les organes vitaux, de sorte que cela pourrait se prolonger des heures, mais je sais que ce sont eux qui flancheront les premiers et que pendant leur sieste je pourrai m’approcher de lui.
    Je me demande parfois si Dieu s’ombrage de la douceur de mes caresses. Je ne sais exactement qui a ordonné le supplice, et je me soumets à la volonté supérieure comme Sebastiano lui-même s’y soumet, mais comment Dieu ressent-Il la chose à ce moment-là ?
    La réponse que je donne pour ma part est une caresse plus douce encore, qui fait soupirer le jeune homme et lui tire ses dernières larmes, juste avant la conclusion.
    Sebastiane2.jpgPersonne ne me voit lui planter le couteau de cuisine au coeur. Personne ne l’a entendu me supplier de lui donner le coup de grâce. Sa queue se libère enfin du pagne quand ma lame s’enfonce en lui, mais le bleu de ma robe de pucelle se confond à celui du ciel et personne n’y verra la tache
    .

  • Au Café des années bohème

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     En lisant  Dans le café de la jeunesse perdue, de Patrick Modiano, qui nous plonge dans une rêverie existentielle dont Paris est le décor magique.

    On croit avoir saisi l’essence des romans de Patrick Modiano en évoquant les airs de la nostalgie qui s’en dégagent, avec une atmosphère très particulière, à la fois nette et vaguement mélancolique, propice à la rêverie comme le sont certains lieux écartés qui « diffusent », et qu’on retrouve avec des variations depuis La place de l’étoile, premier ouvrage remontant à 1968, dans Villa triste et Rue des boutiques obscures, notamment, et dans une vingtaine d’autres livres de la même eau claire-obscure, quelque part entre les ciels mouillés de Simenon et le pavé sec (comme le scotch) de Sagan, avec quelque chose de proustien dans le choix des noms et la musique des titres.

    Dans le café de la jeunesse perdue en est un nouvel exemple, dont l’exergue parodiant les premiers vers de la Divine comédie de Dante est emprunté à Guy Debord : « A la moitié du chemin de la vraie vie, nous étions environnés d’une sombre mélancolie, qu’ont exprimée tant de mots railleurs et tristes, dans le café de la jeunesse perdue ».

    Ladite mélancolie s’incarne ici dès l’apparition au Condé, café situé dans le quartier de l’Odéon, fermant tard et réunissant la clientèle « la plus étrange », d’une femme semblant « fuir quelque chose » et pénétrant toujours dans l’établissement par sa porte la plus étroite dite « la porte de l’ombre ». Le premier portrait de cette créature encore jeune, se tenant d’abord à l’écart puis se mêlant à la table la plus animée pour s’y taire ou lire Horizons perdus, bientôt surnommée Louki par la compagnie, se trouve esquissé par un étudiant de l’Ecole supérieure des Mines plus ou moins impatient de s’entendre recommander de s’en carapater sous peine d’assommante carrière, témoin réservé, voire timide, du petit théâtre bohème où se croisent des traîne-patins et des écrivains, tel le dramaturge Adamov au « regard de chien tragique », ce Bowing dit Le Capitaine qui tient un livre d’or de tous les déplacements de la clientèle, ou ce soi-disant « éditeur d’art » qui va le relayer dans l’office de la narration avec la précision maniaque d’un détective, ce qui lui va comme un gant puisque détective il est en effet, enquêtant sur la disparition d’une certaine Jacqueline Delanque, épouse d’un certain Choureau, enfuie de ce bref malentendu conjugal pour devenir Louki…

    Comme le plus souvent chez Modiano, le semblant d’enquête policière en cache une autre, plus essentielle ou exactement : plus existentielle. Loin de s’en tenir à tel cliché de la nostalgie des sixties, style jeunesse « existentialiste » finissante, le roman nous entraîne ainsi, de la rive gauche « artiste », en d’autres lieux de solitude et de dèche moins décorative d’où viennent aussi bien Jacqueline, sa mère et sa camarade Jeannette Gaul dite Tête de mort et se roulant volontiers dans la « neige »…

    N’en disons pas plus, car il faut laisser le lecteur « écouter » Modiano, entre Schubert et Tchékhov, avant la noire conclusion de ce livre doux et dur, fluide et poreux, dans lequel on entre par une porte sombre et qui nous laisse au seuil d’un « ailleurs » éperdu…

    Patrick Modiano. Dans le café de la jeunesse perdue. Gallimard, 148p.  

     

     

  • De géniales «Incandescentes», fées et sourcières

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    Le Rêveur solidaire (33)

     

    Au sommet de la pensée poétique, Simone Weil, Maria Zambrano et Cristina Campo revivent ainsi par la grâce d’un admirable triptyque d’Elisabeth Bart.

    Comme il y a des danseurs et des danseuses, il sera question, dans cette chronique du 14 juin, de penseuses autant que de penseurs, et de mutuelle reconnaissance, d’expériences parfois proches et de visées communes, de passions terrestres et d’aspirations dépassant les fantasmes de puissance et de domination - et ces trois danseuses de la pensée ont un nom et de profondes affinités conjuguant les mouvements du corps et de l’esprit, du cœur et de l’âme. Voici donc Simone Weil (1909-1943), Maria Zambrano (1904-1991) et Cristina Campo (1923-1977).

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    J’ai commencé de lire Les incandescentes à la veille de mes septante-deux ans, venu au monde un 14 juin par le train de 8h 47 (titre d’un vaudeville de Georges Courteline, ainsi que l’accoucheur l’apprit à ma chère petite mère qui ne fit pas la grève ce jour-là), je connaissais déjà les noms de Simone Weil la Française et de Maria Zambrano l’Andalouse, et j’avais été touché plus récemment par l’incomparable beauté des livres traduits de Cristina Campo l’Italienne, mais voici qu’une dame d’à peu près mon âge, donc une jeune fille de certaine expérience, lumineuse d’intelligente pénétration et d’écriture, au nom d'Elisabeth Bart, m’a embarqué dans une nouvelle traversée vers quels mondes et merveilles dans ce triple sillage des «incandescentes». Je suis loin, pour le moment, d’avoir absorbé la substance extrêmement riche de ce livre, mais je ne laisserai pas passer le 14 juin sans le recommander vivement.

    Ce qui ne peut que s’écrire...

    Un autre «danseur» rompu aux exercices les plus exigeants de la pensée, en la personne de Ludwig Wittgenstein (1889-1951) , reste connu d’un peu tout le monde pour une sentence devenue «culte» dans les cafés philosophiques, voire même «bateau» dans la jactance la plus courante, jusque sur les réseaux sociaux, à savoir que «ce qui ne peut se dire il faut le taire».

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    Bonne idée, n’est-ce pas ? que d’en appeler à l’humilité du silence dans un monde brassant les opinions dans le chaos de l’universel caquetage. Sur quoi Maria Zambrano propose une variante à valeur éventuelle de rebond : «Ce qui ne peut se dire, c’est ce qu’il faut écrire», que la lectrice et le lecteur entendront au sens d’une écriture à la fois exigeante et limpide, tout à fait à l’écart de la graphomanie actuelle.
    Wittgenstein achoppait aux limites extrêmes du langage et de l’intelligibilité, en logicien proche, par ses intuitions et autres illuminations, des poètes et des mystiques. Or Simone Weil, Maria Zambrano et Cristina Campo auront, chacune selon sa complexion et son expérience «sur le terrain» et dans les épreuves de la maladie ou de l’exil, vécu la même quête de l’indicible Vérité.

    Et le féminisme là dedans ? J’y viendrai , et pas seulement au motif que je partage le privilège d’être né un 14 juin, le même jour que le camarade Che Guevara, ce probable macho devenu l’icône du tout et n’importe quoi.

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    Or la quête commune de Ludwig, Simone, Maria et Cristina impliquait bel et bien une autre «révolution», mais qui était avant tout affaire de pensée dansée, de langage et donc de relation entre les personnes, et donc d’apprentissage et de filiation, et donc d’admiration et de reconnaissance, et donc donc d’amitié et d’amour - et d’abord d’attention et de silence autour d’un noyau «secret» qu’on dira l’absolu pour faire court. Cela pour le «fond de la question».

    Cependant une révolte incarnée contre le faux, contre l’injuste, contre la volonté de puissance portant la pensée occidentale à l’opposé de la mesure grecque jusqu’aux pics de l’hybris actuelle, un commun refus de ce qui «nous» a menés à Auschwitz et à Hiroshima fondent la quête de nos «incandescentes» et de leurs alliés présents ou passés, qu’il s’agisse de Gustave Thibon pour Simone Weil ou d’Ortega Y Gasset - premier maître de Maria Zambrano -, d’Elemire Zolla et des grands écrivains (Tchekhov, Borges ou John Donne) qu’elle a commentés ou traduits, pour Cristina Campo - et la « famille » s’étend dans l’espace et le temps, de Platon aux conteurs des Mille et une nuits, ou de Baudelaire à Jean de La Croix, etc.

    Blessures de chair et de guerres

    images.jpegLa force égale du verbe et d’une même pensée hors norme se retrouve chez les «incandescentes » à proportion de leur exigence et de ce qu’elles ont enduré dans leur chair (maladie et déracinement) ou leur âme (cœur et esprit) devant la terrible condition humaine.

    De même que Ludwig Wittgenstein, génie de la logique mondialement reconnu qui eût pu se claquemurer dans les murs de l’Université, a multiplié les engagements militaires ou civils, la fragile Simone Weil travailla en usine et pesta de ne pouvoir rejoindre les résistants français, puis rencontra Maria Zambano, l’anti-franquiste, au front de la guerre civile espagnole; sur quoi la philosophe espagnole vécut de longues années en exil, au cours desquelles elle se lia à Cristina Campo, luttant elle-même contre la maladie qui l’emporta prématurément - comme Simone Weil...

    Cristina_Campo.jpgTribulations physiques ou morales à l’avenant, avec des accès d’extrême conscience politique ou compassionnelle, notamment chez Simone Weil que la seule représentation d’une injustice accablait, au point que certains (un Claudel, notamment) en ricanèrent en invoquant une sorte de sainte folie. Et Cristina Campo de s’identifier aux «sans langue» qui souffrent sans pouvoir l’exprimer…

    Une écriture purifiée

    « Écrire, c’est le contraire de parler » affirmait Maria Zambrano. « Parler, c’est lâcher les mots, écrire, c’est les retenir ». Et l’auteur des Incandescentes de préciser : « Cette mystérieuse activité, écrire, dans sa plus haute acception, ne se confond pas entièrement avec un travail, quoiqu’en dise le lieu commun qui assimile l’écrivain à un artisan. Se rejoignant dans le même désir de vérité, Maria Zambrano, Simone Weil et Cristina Campo la conçoivent comme une expérience spirituelle qui exige une purification».

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    cristina-campo.pngCelle-ci aura été vécue dans le retrait, voire l’anonymat par Simone Weil et Cristina Campo restées inconnues de leur vivant. L’œuvre immense de la première est aujourd’hui largement reconnue, et celle de Maria Zambrano a été couronnée par le prestigieux prix Cervantès, mais demeure peu traduite en français alors qu’Elisabeth Bart situe sa réflexion au sommet de la pensée européenne. Quant aux livres, d’une étincelante beauté, de Cristina Campo, le moins qu’on puisse dire est qu’ils n’ont jamais connu de grands tirages. Nul hasard en un temps où la production massive du livre vise essentiellement au divertissement et à l’évasion.

    D’Antigone à Baudelaire

    Guère plus que Simone Weil, Maria Zambrano et Cristina Campo ne sont des penseuses «à systèmes», pas plus d’ailleurs qu’aucune philosophe femme de ma connaissance. Aucune des trois non plus n’est une idéologue malgré leur enracinement respectif dans la tradition judéo-chrétienne.
    Avec une connaissance parfaite des trois œuvres, Elisabeth Bart en détaille les particularités à partir de thèmes peu «conceptuels» comme l’attention chez Simone Weil, l’exil chez Maria Zambrano et l’autre monde chez Cristina Campo. Une réflexion très développée sur la figure d’Antigone associe les trois « incandescentes » autant que la référence centrale à Baudelaire ; enfin, un fil d’or court à travers le triptyque qui relie également les trois œuvres sous l’égide des liturgies et de la poésie mystique, là encore à l’écart des idéologies.
    «Le critique est un écho, sans contredit», note Cristina Campo dans Les impardonnables, «mais n’est-il pas aussi la voix de la montagne, de la nature, à laquelle s’adresse la voix du poète ? Le critique ne se tient-il pas devant le poète comme le poète se tient devant les appels de son propre cœur ?»

    Ainsi Elisabeth Bart fait-elle écho à la fois aux trois « incandescentes » et aux multiples voix que celles-ci écoutent, du jeune Homère aux doigts de rose (Simone Weil) aux fous de Shakespeare (Maria Zambrano) ou aux sans-voix de la Salle 6 de Tchekhov (Cristina Campo), et chaque lectrice et lecteur de ce ce livre admirable devraient à leur tour lui faire écho.

    Des femmes contre l’amnésie

    Quel rapport entre ces «incandescentes» et la grève des femmes de 14 juin ? Bien plus profond qu’on ne croirait. D’abord parce que les trois penseuses s’inscrivent dans le temps long de la réflexion et de l’expression créatrice, symbolisé par exemple, chez Cristina Campo, par l’analogie qu’elle fait entre le conte populaire et l’art du tapis.

    Alors que l’esprit de revanche et de «table rase» anime certains mouvements féministes radicaux (Elisabeth Bart cite en passant les intempestives Femen), le recours à la tradition et aux filiations créatrices multiples peut aider les femmes à résister à la plus vaste entreprise de nivellement et d’indifférenciation que porte l’idéologie mortifère du Management, dûment brocardé par l'auteure en verve.

    Antimodernes dans leur refus de souscrire à l’idéologie du Progrès marquant l’aboutissement d’une philosophie dominée par la volonté de puissance, les Incandescentes ne sont en rien « réactionnaires » en cela, conclut Elisabeth Bart, qu’elles «ne veulent pas la restauration d’un pseudo-passé», alors qu’elles «ouvrent le chemin d’une renaissance : renaissance de la poésie, d’une pensée poétique, renaissance de la vie spirituelle sans laquelle il n’est pas de vraie vie».

    Elisabeth Bart. Les Incandescentes. Simone Weil, Maria Zambrano, Cristina Campo. Éditions Pierre-Guillaume de Roux, 236p. 2019.

    Dessin: Matthias Rihs.

  • Miguel Bonnefoy enlumine la légende vécue des siens

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    Fabuleuse reconnaissance en filiation, Le rêve du jaguar, dernier roman du jeune Franco-Vénézuélien déjà couvert de prix, est à la fois un grand roman familial à la Garcia Marquez (ou à la Cendrars) et un cadeau princier à la langue française, dont l’écriture chatoie de mille feux poétiques accordés à mille histoires d’amour. À lire illico presto !
    Un bonheur de lecture à peu près sans pareil de nos jours marque la découverte du dernier roman de Miguel Bonnefoy, intitulé Le Rêve du jaguar et gratifié l’automne passé de deux grands prix littéraires, lesquels s’ajoutent à ceux qui ont marqué la reconnaissance immédiate de ses ouvrages précédents. À ceux- là nul doute que vous reviendrez fissa si vous les avez loupés jusque-là, comme c’est le pendable cas du soussigné. On en veut plus, en attendant le probable chef-d’œuvre à venir, car ce gars-là, se dit-on en pariant sur l’avenir (comme lui d’ailleurs le reconnaît avec modestie dans ses interviouves) a l’étoffe d’un grand écrivain.
    Dès les premières pages, ainsi, de ce roman à la fois picaresque et poétique, son jaguar nous prend par la gueule et ne nous lâchera pas avant le dernier paragraphe de la saga nous ramenant au premier, sur le parvis d’une église dédiée à San Antonio où une mendiante muette au prénom de Teresa découvre un nouveau-né enveloppé dans un lange contenant, comme un premier message de repentance et de recours à un possible amour à venir, une petite rouleuse à cigarettes de métal argenté aux jolies gravures…
    Mais où nous emmène donc ce galopant galopiau avec son début de feuilleton à la Dickens ? Où l’auteur a-t-il déniché l’histoire de ce gosse mendiant à deux ans, apprenant tôt à se défendre et dont nous savons déjà qu’il aura plus tard en ces lieux une rue à son nom, d’abord mal aimé par sa mère d’adoption qui l’armera pourtant mieux qu’aucune autre contre les aléas de la vie, lui offrira son premier cadeau (la petite machine à se rouler des cibiches) et son premier conseil après un vol de pirogue à ses dix ans : ne vole pas alors que tu as des ailes pour devenir quelqu’un, travaille !
     
    Quand les clichés et le kitsch valdinguent…
    Vais-je pécher par « spoiling » en dévoilant ici, avec plus de détails, la « story » d’Antonio Borjas Romero, premier grand personnage du Rêve du jaguar ? Se poser la question revient à penser que « raconter l’histoire » suffirait à la gâcher en lui ôtant l’effet de surprise. Or la surprise de la vraie littérature est-elle là ? Le « pitch » d’un roman, ou le résumé plus étoffé de ses épisodes, suffisent-ils à en rendre compte ? Essayez donc de proposer le « scénar » de ce roman à ChatGPT et vous verrez le résultat…
    Or, si l’on pourrait dire que tous les ingrédients d’un feuilleton à stéréotypes et clichés « téléphonés » sont réunis a priori dans l’histoire du petit Antonio, nous savons (par Youtube) que le grand-père de Miguel Bonnefoy, cardiologue et chirurgien illustre, fait pratiquement partie du domaine public vénézuélien, l’extraordinaire personnage offert sur un plateau à son petit-fils plumitif ayant déjà fait l’objet de deux bios documentées.
    Est-ce dire alors que cette histoire relève d’une resucée opportuniste ? Et s’agissant de la non moins fascinante moitié d’Antonio, Ana Maria Rodriguez, devenue première femme médecin de sa région, en quoi relève-t-elle de la littérature et pas du documentaire journalistique à nuance féministe ? Toute la question de l’alchimie romanesque est là, et sans celle-ci, «raconter l’histoire » d’Antonio et d’Ana Maria, puis de leur fille Venezuela et de leur petit-fils Cristobal (double narratif de l’auteur) aurait pu se limiter à de la romance au goût du jour comme il en ruisselle sur Netflix et consorts.
    À ce propos, comme j’aurai regardé les huit premiers épisodes de la série colombienne tirée de Cent ans de solitude qui vient d’être programmée sur la plateforme en question en même temps que je lisais Le Rêve du jaguar, je n’ai pu m’empêcher de me demander ce qu’elle ajoutait au roman, ou ce qui lui manquait pour l’égaler ; et à l’inverse, ce qui fait du roman de Miguel Bonnefoy bien plus qu’un canevas de série télé…
    Pour en revenir au Rêve du jaguar, il faudrait à vrai dire, idéalement, « oublier » que sa base est fondée sur des « faits réels », et lire le roman comme nous avons lu L’île au trésor dans l’enchantement de nos lectures d’enfance ou de jeunesse, en toute innocence, comme les livres dont le jeune Cristobal va lui-même se gaver avec passion.
    Reste à préciser encore, en quelques mots, ce qui fait valdinguer les stéréotypes de genre et les clichés dans ce roman dont l’auteur ose évoquer la scène de son jeune protagoniste installé sur un tabouret, dans une gare routière, et priant les passants de lui raconter la plus belle histoire d’amour qu’ils connaissent, pour en remplir un carnet – plus kitsch tu meurs ? Mais pas du tout !
    Vous y croirez comme à la transformation du crapaud en prince, dans les contes, ou comme au miracle qui empêche Michel Strogoff de devenir aveugle, comme au Transsibérien de Cendrars qui répond, à l’impudent lui demandant s’il l’a vraiment pris : que t’importe, si mon poème te l’a fait prendre !
    Car tout est là : les mots de Michel Bonnefoy, ou plus exactement son art de trouver un mot pour un autre (règle des trouvères), son véritable génie de la formule, de la métaphore inattendue, et la beauté sidérante qui se dégage de ses phrases. Et sous les mots, le sens, le savoir et la saveur qui en est le fruit.
    Tout au long du roman, sans trace de pédantisme, documentée mais mine de rien, la lecture du monde opérée par Miguel Bonnefoy en appelle à tous les sens, autant qu’à tous les «instituteurs » et tutrices de passage, conformément à la lecon d’Ana Maria à son petit-fils : Ah bon, tu veux écrire ? Mais « si tu veux devenir écrivain, écoute ceux qui ne le sont pas ». Ce que le fiston a si bien entendu qu’il en tirera une mélodie à lui et sans pareille.
     
    Du cendrier à l’étoile, de l’individuel au collectif
    Friedrich Dürrenmatt disait qu’il faut écrire « entre le cendrier et l’étoile », et c’est ce qu’on pourrait dire aussi de la position du romancier Bonnefoy, sensible également à « l’effet papillon » qui fait que des événements apparemment infimes peuvent déclencher des tornades.
    Côté « cendrier », le romancier pratique un art constant du détail révélateur, qui caractérise les objets autant que les personnages de l’épique traversé des années et des lieux, du village-dépotoir lacustre à palafittes où pataugent les enfants nus (alors que des panneaux volés le long d’une route proclament « Pas de bonheur sans Chevrolet ») à ce qui deviendra, au temps de la ruée vers l’or noir, la cité tentaculaire de Maracaibo ; et pour les étoiles, il suffit de lever les yeux au ciel immense des Caraïbes dont les pluies diluviennes laissent sur les prés des myriades de perroquets morts tandis qu’affluent les langoustes comme les sauterelles de la Bible…
    La plupart des personnages de ce roman sont hauts en couleurs, non moins qu’en douleurs, alors que le thème de la résilience marque les destinées personnelles d’Antonio et d’Ana Maria, pour la première des trois générations évoquées, et le transit des années va de pair avec celui lui de l’ascension sociale des protagonistes, jusqu’aux plus hautes sphères de la médecine, mais ni l’un ni l’autre ne seront des mandarins coupés de la vie des gens, au contraire : tous deux seront sympathisants des révoltes sociales marquant les décennies, dont l’instabilité est symbolisée par la succession de 32 constitutions…
    Fils lui-même d’un ancien militant de l’extrême-gauche chilienne soumis à la torture sous Pinochet, Miguel Bonnefoy ne s’exprime jamais, dans Le Rêve du jaguar, en idéologue partisan, qu’il s’agisse de la cause des femmes (l’une de ses priorité déclarées) ou des révolutions successives, dont il tire un bilan où pèse lourdement la corruption des uns et des autres.
    Qu’il évoque l’accession du jeune Antonio à la maturité sexuelle, dans la maison de passe au beau titre de Majestic, le retour subit de son père disparu dont il ne découvrira l’identité que bien plus tard, sa rencontre d’Ana Maria et leurs études communes, l’oncle avocat au soutien « sévère mais juste », la venue au monde de Venezuela et le refus de la jeune fille de suivre les traces prévues par les siens, rêvant de Paris avant de s’exiler en France, entre autres tribulations liées parfois aux soubresauts de la politique, le romancier parvient à concilier l’observation nuancée et sympathique de tous les personnages du premier plan, dans le mouvement général d’une société en mutation. Des pages particulièrement remarquables sont ainsi consacrées aux révoltes et aux réformes du monde agricole et à la succession des gâchis et autres avancées, sur fond d’instabilité chronique combien actuelle…
     
    Le souffle d’une fable picaresque
    Au demeurant, jamais le roman ne cesse d’être porté par une sorte de souffle de légende qui l’arrache à l’anecdote seulement sociale ou politique, sans se désincarner pour autant. Par delà le probable « mentir vrai » du romancier jouant de malice inventive, la vérité poétique du romancier vaut sans doute celle des biographes « pour l’essentiel ».
    Il y a là, sous l'effet d'une espèce de grâce unificatrice (« Le poète est celui qui unifie », me disait un jour Pierre Jean Jouve), une fusion de l’affectif personnel et de la tendresse collective, de la conscience tragique et de l’élan vital, de l’éthique religieuse quoique sans référence confessionnelle aucune, et de l’esthétique littéraire la plus poreuse et le plus généreuse, dans la filiation évidente du réalisme magique cher à Garcia Marquez, un vrai miracle que scelle finalement la musique tout à fait originale et combien prometteuse encore de Miguel Bonnefoy .
     
    Miguel Bonnefoy. Le Rêve du jaguar. Editions Rivages, 2024. 294p. Prix Femina et Grand Prix du roman de l’Académie française.

  • Comme une alliance

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    (All'Amica cara)
     
    Le type au bord du ciel vacille:
    il ne voit plus la terre
    noyée là-bas dans le brouillard,
    et c’est aussi sa vie
    que son regard à l’instant perd…
     
    Où êtes vous jeunes amants,
    hier encore immortels,
    craignez-vous aussi ce présent
    qui nous brûle les ailes ?
     
    Nulle tristesse au demeurant,
    à l’instant ne me vienne:
    que votre joie reste la mienne,
    à la grâce du Temps…
     
    Affresca: al Duomo di Orvieto, da Luca Signorelli.

  • Une langue à venir

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    (En mémoire de Charles Du Bos)
     
    Lire, alors serait une prière,
    une porte qui s’ouvre,
    un chemin comme une rivière,
    une étoile qu’on découvre
    dans l’aube des profonds miroirs;
    une voix qu’on entend,
    seule dans le grand bruit du noir,
    votre voix retrouvée -
    la seule d'entre les voies qui tienne…
     
    Les paysages sont exquis
    à qui regarde bien:
    ils sont le lieu, ils sont le lien,
    le lien entre les lieux,
    de la muraille des forêts
    au secret que recèlent
    les ombres au front levé
    des vanités et de leurs failles -
    reviens donc au plus simple
    te suggère le doux lecteur…
     
    La médiocrité ne voit rien,
    satisfaite de soi,
    ne reçoit rien que le jour donne,
    et nul écho n’en vient
    que les idioties qu’on fredonne
    sur les mornes chemins
    où tout est déjà tracé -
    mais là-bas d’autres mots t’appellent
    que tu liras les yeux fermés...
     
    (Peinture: Georges de La Tour, Enfant de choeur, vers 1645)

  • Lettre à Jean Ziegler

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    À La Désirade, ce samedi 22 septembre 2012

     

    Mon cher Jean, Comment vas-tu, comment vis-tu, comment survis-tu en ces temps où tu dois éprouver, autant ou plus que d’autres, le terrible poids du monde ?

    Je pense tous les jours à toi, ces jours précisément où je te sais miné par les tribulations des pauvres Syriens alors que je me trouve à la veille, pour ma part, d’un voyage en Afrique noire où je vais débarquer lundi prochain pour la première fois ; et tout naturellement je pense à tout ce que tu as vécu et partagé de l’Afrique depuis tes premiers voyages et tes premiers livres, témoignant de ton attention à ce pauvre continent autant qu’à notre pauvre Suisse. Or je fais ce pauvre rapprochement sans aucun sanglot d’homme blanc dans la voix, mon cher Jean, je me le dis sans aucune crainte de faire insulte aux damnés de la terre du vrai pauvre monde : je le dis en constatant autour de nous la pauvreté d’esprit et de cœur du monde nanti et repu dans lequel nous vivons et crevons de bien-être. Note que je ne crache même pas sur celui-ci. Je ne vais pas ajouter, à l’obscénité de nos privilèges, celle d’une mauvaise conscience à trop bon marché. Mais le sentiment-sensation d’accablement, dans la profusion et le superflu qui nous submergent, n’en est pas moins réel et jusqu’au dégoût – jusqu’à en vomir.

    Hyènes2.jpgJ’ai lu beaucoup de livres, ces derniers temps, et vu beaucoup de films relatifs à l’Afrique. Plus précisément, je viens de revoir trois fois de suite Hyènes, le film du Sénégalais Djbril Diop Mambety, inspiré par La Visite de la vieille dame de Dürrematt. Je me rappelle, comme d’hier, notre rencontre au Centre Dürrenmatt, cher Jean, et la façon dont un ponte d’Economie suisse s’y est moqué de toi en te reléguant parmi les vieilles lunes. Je me rappelle avoir pris ta défense, moi qui ne suis pas plus de gauche que de droite, comme l’était je crois Dürrenmatt, au nom de la révolte plus radicale de celui-ci. Et ce matin je me dis que le vieux Fritz est plus que jamais plus jeune que nous tous en sa protestation fondamentale de diabétiqe gand buveur et grand fumeur de cigares, dont la vieille carne n’en finit pas de répéter, en Suisse néolibérale autant qu’en Afrique pillée et mondialisée : « Vous avez fait de moi une putain. Je vais faire du monde un bordel ».

    Bernanos7.jpgC’est entendu : le poète exagère. C’est son job. Lorsque Dürrenmatt compare la Suisse à une prison sans murs dont chaque prisonnier serait son propre gardien et celui du voisin, il exagère. Le grand imprécateur Thomas Bernhard, qui affirmait que l’Autriche actelle était restée nazie pour l’essentiel, se disait également « un artiste de l’exagération ». Et toi aussi, mon cher Jean, tu as souvent exagéré et m’as souvent souvent exaspéré en réduisant la Suisse à un pays de receleurs, comme m’exaspère souvent ma propre façon de tout pousser au noir…

    L’un de tes confrères sociologues, mon cher Jean, un vrai Suisse pur de pur celui-là, m’a fait un jour de toi le portrait le plus sévère, dans le bureau jouxtant le tien, conspuant à la fois tes idées et tes positions politiques, tes livres scientifiquement si peu rigoureux et tes étudiants africains académiquement si foireux, t’appelant simplement « le fou ». Or j’ai repris à mon compte cette appellation, toute négative évidemment chez ton pair au-dessus de tout soupçon, mais se parant à mes yeux d’une aura toute positive en son ensauvagement, et voici que je t’appelle Jean le fou, notre dingue providentiel, notre héros national à dégaine de missionnaire des Nations Unies mandaté pour enquêter sur la destruction massive des nations désunies. Ta folie est d’une espèce de poète. En lisant et relisant tes livres je vois de mieux en mieux, sous le langage du sociologue et de l’idéologue qui m’exaspère parfois, le geste humain de celui qui s’engage à corps perdu avec la conviction, par-delà toutes les désillusions, qu’« il ne faut pas se rendre », et ce regard lucide et blessé sur le personnage que tu joues dans tes pérégrinations autour du monde, dans l’insoutenable Destruction massive

    Hyènes1.jpgJe ne sais ai tu as vu le film Hyènes de Djibril Diop Mambety, mon cher Jean, mais je suis sûr que toute ton Afrique est là, humiliée et magnifique. La beauté défigurée, la jeunesse bafouée, l’amour trahi, la colère vengeresse, la solitude et la mélancolie : tout cela cohabite dans les expressions de la fasinante actrice incarnant la vieille dame de tous les âges aux multiples masques fragiles ou implacables. Or il se dégage de ce personnage, bonnement réinventé par le réalisateur noir, une noblesse et une dignité qui participe de ce qu’on peut dire l’universelle ressemblance humaine. Sony Labou Tasi disait écrire « pour qu’il fasse plus homme » en lui, et c’est exactement ce qu’on se dit en « vivant » ce film à la fois si beau et si triste, et tellement généreux et joyeux, qui nous rend plus humains aussi. Rarement j’ai vu les femmes africaines aussi belles que que dans ce filmenoutre traversé de figures muettes et immobiles, décalées dans le champ, qui ont l’air de se demander ce qui diable est en train d’arriver dans leur bled ? Rien n’est dit là qui procède directement de la pièce de Dürrenmatt, mais l’image, et les cadrages, et le montage, permettent cette sorte d’aparté taiseux des sans-langage, comme on le percevrait chez des paysans du Valais ou de l’Afghanistan. Mais qu’est-ce que cet affolement ? ont-ils l’air de se demander. Mais où ces hyènes courent-elles donc ? Mais est-ce ainsi qu’on va réellement survivre ?

    La hyène, tu le sais, mon cher Jean, est l’animal symbolisant, dans les contes africains, la survie et le savoir habile qu’elle appelle naturellement, la connaissance empirique mais à ras les herbes, l’intelligence toute matérielle en somme inférieure à la sagesse plus spirituelle et sereine du lion.

    Lorsque Linguère Ramatou, la vieille dame du film, annonce la venue du « temps des hyènes », c’est évidemment le temps de la rapacité plus que de la survie, le temps de la ruée aux produits, le temps du nouveau culte des objets et de l’argent qu’elle proclame amèrement en ricanant à la face de ceux qui l’ont poussée à se vendre. Or que voyons-nous tous les jours autour de nous, mon cher Jean ? Et n’est-ce pas revigorant, pourtant, de voir qu’un poète de cinéma africain, reprenne à son compte la fable théatrale la plus apte à figurer, sans se limiter à la dimension économique ou politique, la fuite en avant du monde actuel en proie aux crises mimétiques collectives et que menace collectivement la perte de son âme ?

    Ces confrontations et ces enrichissements réciproques ont été le sel des siècles et des cultures en dépit de tous les replis tribaux ou nationaux, et je suis sûr, en ces temps de nouvelles crispations identitaires parfois très compréhensibles, voire légitimes, que la culture vivante à venir passera par ces échanges.

    Max7.jpgJe pars demain au Congo avec un jeune écrivain camerounais établi à Genève du nom de Max Lobe, dont le regard sur notre réalité suisse ne cesse de recentrer le mien par décentrage, si j’ose dire. C’est lui qui m’a fait découvrir Hyènes et je lui ai filé l’autre jour les romans africains de Simenon dont il ignorait tout. Il a publié l’an dernier un premier récit intitulé L’Enfant du miracle, où son expérience d’étudiant à Lausanne alterne avec ses souvenirs d’enfant de Douala. Il en publiera un deuxième en janvier prochain qui fait alterner les scènes africaines et celles des bas-fonds des Pâquis. Ce garçon qui a l’âge de nos filles, disposant d’un master de management, est en quête d’un job digne de ses compétences comme beaucoup de jeunes gens actuels, et je suis très reconnaissant aux éditions Zoé de l’avoir accueilli. En attendant ce sera passionnant, je crois, de confronter nos observations à Lubumbashi…

    Nétonon2.jpgDe notre terrasse de La Désirade, mon cher Jean, je devine les hauts de Caux où s’achève un autre roman africain, au titre de Mosso, signé par un autre de mes amis, le Tchadien Nétonon Noël Ndjékéry, qui décrit, avec une truculence incisive, les tribulations d’une jeune femme en rupture de communauté par insoumission à des règles qu’elle juge dépassées, se débrouille comme elle peut dans son pays en proie à l’abritraire et à la corruption, et finit en Lémanie dans les pattes d’un Vaudois brasseur d’affaires et se piquant d’humanitarisme. Cela ne manque de rappeler, évidemment, l’humanitarisme de façade du couple de stars hollywoodiennes qui adoptent le jeune Noir de L’Amour nègre, dans le roman de Jean-Michel Olivier dont tu viens de lire la suite d’Après l’orgie passant, elle aussi, par nos contrées enchanteresses.

    Zahnd1.jpgDu cinéma aux romans je pourrais rebondir sur scène avec Ndongo revient, la pièce de ton fils Dominique, ou avec celle de mon compère René Zahnd, Bab et Sane qui a épaté les publics de toutes couleurs de France en Afrique et d’Allemagne en Suisse. Avec deux comédiens irrésistibles, dont Hassane Kouyaté qu’on retrouvera dans la prochaine pièce de René inspirée par latragédie de Thomas Sankara, ce dialogue mêle l’humour le plus caustique à une réflexion sur le pouvoir et la soumission qui traverse elle aussi les cultures et les époques.

    Or chaque fois que je passe par les hauts de Lausanne, à proximité de l’ancienne villa princière de Mobutu, il me semble entendre le dialogue de ses deux gardiens dont l’auteur a si bien rendu la psychologie, me rappelant d’autres pièces réellement africaines. Ce qui est sûr en tout cas, c’est que René Zahnd, compagnon de route de René Gonzalez au merveilleux théâtre de Vidy, dont j’espère qu’on le reconduira à la direction de celui-ci alors que les médiocres le snobent comme le milieu littéraire et théâtral local l’a toujours fait - que René donc serait cent fois plus habilité que moi à représenter la Suisse au Congrès des écrivains francophones qui s’ouvre lundi à Lubumbashi. Du moins parlerai-je là-bas de sa démarche d’écrivain-voyageur passionné d’Afrique noire, comme je parlerai de Dürrenmatt et de L’Amour nègre, de Mosso ou encore de cet autre complice qu’est devenu depuis quelques années mon ami Bona Mangangu, jamais rencontré ailleurs que sur la Toile mais que je connais par ses livres et sa peinture et dont j’essaie de faire publier le nouveau roman évoquant la dernière nuit du Caravage…

    Millet.jpgÀ lire ces derniers jours un essai récent de Richard Millet qui a fait trop de bruit pour trop peu de chose, intitulé Langue fantôme et augmenté d’un chapitre annonçant sans vergogne un Eloge littéraire d’Andres Breivik, j’ai ressenti ce profond malaise, mélange de dégoût et de tristesse, que j’ai toujours éprouvé devant les égarements de l’intelligence fascinée par la force. On a vu ça au XXe siècle à l’extrême-droite autant qu’à l’extrême gauche. Un roman russe méconnu, L’Envie de Iouri Olécha, montre cela très bien dans les milieux révolutionnaires du début des Soviets. À droite je me rappelle les textes de Gonzague de Reynold, notre nationaliste helvétiste à poitrine creuse et bréchet de poulet à particule, célébrant la rutilance fringante des soldats allemands, mais à gauche je me rappelle aussi les hymnes aux activistes voire aux terroristes d’esthètes non moins fascinés à la Jean Genet. Et je sens cela aussi entre les lignes parfois pertinentes de Richard Millet: je sens que cela bande là-desous pour la Force comme on le sent aussi chez un Dantec et comme je l’ai senti chez mon ami Dimitri quand il exaltait la pureté des escadrons de Serbes où je ne voyais pour ma part que des brutes ivres violeuses et tueuses.

    Hélas c’est plus fort que moi, mon cher Jean, et je n’y ai aucun mérite en digne fils de mon père le très doux démocrate et bon paroissien protestant : je hais la force des marioles et j’incarne bonnement ce que Richard Millet taxe de décadence en vitupérant le mélange des cultures et le « petit nègre » des hordes insoumises à la pure tradition littéraire française. J’ai presque honte d’aimer la littérature si cet amour va comme chez lui de pair avec la morgue des Maîtres, et puis je me dis que non : que sa façon d’adouber Thomas Bernhard ou Sebald, comme les derniers purs de purs, est assi douteuse que sa façon de taxer d’impurs ou de dégénérés tous les Américains et les Français, de placer Claude Simon au pinacle et de dégommer Le Clézio, bref de tout soumettre à son goût parfois excellent et parfois exécrable. Enfin, lui qui ne jure que par le style se montre ici souvent confus et empesé, sans aucun panache si je le compare au magistral Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire aux envolées, aux traits et aux piques, aux portraits et aux envois dignes des grands pamphlétaires de gauche ou de droite à la Vallès ou à la Bloy !

    Richard Millet vomit la multiculturalisme et mélange tout, son exécration des immigrés et du politiquement correct – où je le suis volontiers -, son mépris de la démocratie et sa haine de la gauche, dans une suite de généralisation abusives qui se diluent bel et bien dans l’insignifiance pointée par Le Clézio, dont on comprend au passage qu’il lui ait rivé son clou après avoir subi son fiel vipérin.

    Suisse370001.JPGNous autres Suisses, qui avons émigré plus souvent qu’à notre tour au début du XXe siècle, quittant un pays sans ressources pour survivre et revenant sur nos terres avec des savoirs acquis dans le monde entier, nous avons appris à cohabiter après des siècles de conflits à n’en plus finir, et je suis triste de voir souvent que nous le désapprenons. Or ce que j’aime chez toi, qui me disais que ta grand-mère la démocrate des collines bernoises était plus révolutionnaire que toi, c’est ton vieux fonds de paysan catholique au cœur généreux et à l’esprit civique.

    Tunisie66.jpgL’an dernier au début de l’été, mon cher Jean, nous nous trouvions en Tunisie avec notre ami l’écrivain Rafik Ben Salah, neveu du ministre socialiste Ahmed que tu as bien connu, et je n’ai cessé de m’évertuer de calmer la fureur anti-islamiste de celui qui, dans tous ses livres, n’a cessé de stigmatiser la triple tyrannie des pères, des imams et du pouvoir. Or ce voyage a été, pour ma bonne amie et moi autant que pour Rafik, ses frères et sœurs établis dans leur pays, ou pour les amis que nous y avons rencontrés – cette romancière,ce médecin très engagé dans le mouvement de libération, le frère avocat de bon conseil, telle autre universaitaire –, une formidable expérience de simple humanité. Devant les palaces vides de la Tunisie vendue au tourisme, je me suis rappelé les reproches du Rafik de vingt ans à son oncle ministre : comme quoi le pouvoir allait faire de la Tunisie une putain ! Là encore quelle exagération. Mais la vieille dame de Dürrenmatt n’a pas fini de voyager. Avec ou sans les islamistes, elle aurait encore tant des choses à dire là-bas autant que chez nous, avec ou sans populistes.

    Enfin je te laisse, cher fou. Je t’embrasse fraternellement et te remercie encore pour tout.

    P.S. Au nombre des 33 livres de la bibliothèque volante que j'emporte au Congo, je relève la nouvelle édition en poche de La haine de l'Occident , avec ta préface sans illusions ni désespoir, un roman de Mongo Beti qui a plus d'un demi-siècle, Le pauvre Christ de Bomba, le livre tout récent d'un jeune Haïtien, Mackenzie Orcel, intitulé Les immortelles, et un autre roman de ces dernières années, Mathématiques congolaises, d'un auteur du nom d'In Koli Jean Bofane. Tout ça, plus le whisky et le chocolat fourré, va faire tanguer les zingues...

  • Ce que la nuit dit au silence

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    Le secret fait baisser les voix,
    et l’on voit les regards
    se détourner - on préfère ne pas savoir;
    je vous le dis tout bas,
    murmure une voix là-bas,
    et la rumeur comme une vague
    remontée de l’aigreur
    se répand en laideurs…

    Vous ne savez rien de mes jours,
    dit la la nuit au silence,
    son vieil ami dont la décence
    infiniment sourit
    aux paisibles tant qu’aux ardents,
    le sourire et le feu
    se liguant volontiers en nous
    pour faire pièce aux méchants
    faussaires de vérités qui blessent…

    Les jours ne veulent rien savoir:
    ce sont de trop vieux sages
    pour se repaitre encore d’images
    aux écrans avilis
    par toute les simulations -
    venez à nous gentils enfants
    des secrets bien gardés,
    et tout vous sera révélé…

    Peinture: Thierry Vernet, conversation nocturne.

  • Frères et soeurs

    (Chronique des tribus)

     

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    1. En mémoire de l'Hidalgo
    Le frère dit à la sœur que sa vie tient à un fil : que vraiment il se sent en fin de partie, que le souffle lui manque, qu’il marche comme un vieux alors qu’il se sent l’esprit encore tout vif, mais la carcasse ne suit plus, il est évident que tout se déglingue, qu’il se réveille fatigué et qu’ensuite il se traîne ; mais elle, octogénaire pimpante qui a ce soir un sac avec elle, sort de celui-ci une ample vareuse de cuir fauve comme neuve, et des gants noirs genre ecclésiastique tout confort et sept paires de lunettes de lecture, et lui dit sans relever rien de ce qu’il lui a déclaré : je t’ai mis ça de côté, t’auras l’air comme lui d’un Hidalgo, tu vas voir le style, et le frère de se récrier : ah merci frangine mais les gants pas question, pas du tout le genre de la maison, et elle replongeant la main dans son sac : et ça encore, tu ne vas pas refuser, et voici qu’elle lui sort encore un pull sport chic gris à chevrons, un longue belle écharpe de matière noble et de couleur chaude, puis encore trois paires de bas de belle épaisseur et doux au toucher, et la voilà qui insiste pour les lunettes avec lesquelles il lira et écrira en pensant au cher disparu – de fait c’est comme ça, comme un transit visible et une digne passation de signes extérieurs d'élégance hispano-latino que le frère voit le geste impérieusement généreux de la sœur de lui confier les vêtements chics et autres objets usuels de l’Hidalgo dont elle vient de célébrer la première année du deuil : ce besoin de transmettre qui l’obsède lui-même de la même façon en ces jours où se pose pour lui la question de la cession de son propre legs personnel, à savoir le Corpus (« ceci est mon corps », sans majuscules) d’une vingtaine de milliers de livres ainsi qu'une bonne centaine de tableaux de maîtres moyens et modestes ou autres objets curieux dont un Bouddha séculaire aux flancs rongés par les termites et telle figure votive du peuple Inuit taillée au canif à manche de corne dans un os de baleine…
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    2. Le pull sport chic. – Leur frère aîné lui reprochait à tout coup de se poser trop de questions, mais ça ne l’a pas empêché, en déballant le pull gris à chevrons très classe que lui a offert sa sœur, de se lancer dans une suite vertigineuse d’interrogations liées aux données du donner et du recevoir, au fait d’offrir de tout cœur un objet chargé de significations inattendues, au cadeau devenant objet transitionnel sans que le donneur (ou la donneuse de l’occurrence) ni le receveur ne le réalisent peut-être, à moins que celui-ci le saisisse aussitôt et réagisse peut-être à fleur de nerfs (ce cousin recevant un lot de cravates de la veuve de l’oncle longtemps emprisonné pour une sale affaire), mais pas de quoi s’affoler dans le cas du pull sport chic à chevrons que la sœur a cru bon de lui offrir en toute générosité sororale un rien maternante (« ca le changera de ses pulls troués »), et qui malgré tout « l’interroge », comme on dit aujourd’hui, l’évidence lui sautant soudain aux yeux que sa sœur l’a choisi lui alors qu’il eût été exclu qu’elle le proposât à leur frère aîné (vraiment trop corpulent passé la quarantaine) ou au plus grand de ses petits-fils (trop svelte et peut-être trop large d’épaules), la question renvoyant alors incidemment à celle de l’identification physique (mais peut-être aussi psychologique, affective ou esthétique), d’un vêtement et d’une personne, qui ferait de ce pull sport chic gris à chevrons l’emblème de telle personnalité (ici l’Hidalgo hors de ses heures de travail, ne sortant pas à l’air du soir sans « une petite laine » ou se pointant à l’apéro de fin de matinée sur le Paseo de Benidorm), incompatible avec la « dégaine » de tel autre personnage supposé a priori le porter sans problème, comme la sœur en a jugé de son frère puîné…
    La question élargie serait donc, exacerbée par l’esprit d’escalier du frère en question – ce coupeur de cheveux en quatre, selon le frère aîné hélas décédé il y a une vingtaine d’années -, de savoir ce qui fait, d’un vêtement personnel même « à l’état de neuf », un objet-cadeau effectivement transmissible et à qui, précisément selon quels critères objectifs ou quel ressenti « au pif », étant entendu que la transmission gracieuse d’un pull genre sport chic convenant à un mâle blanc portant encore beau dans sa soixantaine apparente d'octogénaire ne peut se faire qu’à un individu à peu près de la même taille et de la même prestance sociale (et là ça coince un peu, songe le frère puîné) et du même goût (moi et les chevrons, ça fait deux…) , sans minimiser le fait du ventre plus ou moins plat…
    Ergo : le frère se dit ce soir qu’il va garder le pull sport chic à chevrons en souvenir de l’Hidalgo, quitte à le revêtir lors de la prochaine visite de sa sœur, histoire de lui faire plaisir vu que c’est pour lui faire plaisir qu’elle l’a pour ainsi dire « élu »…
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    3. À la chasse
    Au moment d’endosser l’ample vareuse à profondes poches que sa sœur lui a offert en mémoire de l’Hidalgo, le frère, trouvant au vêtement le tour d’une veste de chasse, s’est aussitôt rappelé la partie mémorable qu’il aura vécue, quarante ans plus tôt, avec le fameux écrivain Vladimir Volkoff, monté en notoriété durant ces années, et qui surgit ce matin-là, à la porte du motel de Macon (Georgia) qu’il avait réservé à son invité, vêtu d’un véritable déguisement de chasseur de comédie, le costume à motifs de camouflage et le chapeau qu’on dira typique chapeau de chasse solognac, ou chapeau bob à larges bords rappelant les chapeaux de brousse et que le romancier portait légèrement de côté par coquetterie héritée de ses années de militaire en Algérie, comme le fusil de chasse apparié...
    Le frère, lui, n’avait point d’arme et s’était récrié la veille avec véhémence à la seule idée de tuer un animal, ni bécasse à la Maupassant ni même bécassine, pas une mouche, pas un pou – enfin en principe, et Volkoff, un rien piqué, avait admis la réserve de cette espèce d’objecteur de conscience qu’il emmènerait tout de même en forêt, en espérant le convertir un peu après avoir renoncé à le persuader de la noble nécessité, non seulement de la chasse mais de la guerre, et de son occasionnelle sainteté...
    Que la partie de chasse de ce jour-là ait été un fiasco total pour l’écrivain tueur, le frère s’en félicitait, Volkoff le présentant volontiers, revenu en France, comme son « porte-poisse », mais la sœur voulut savoir ce qu’il avait fait, lui, le rabat-joie, pendant que le chasseur chassait, alors le frère de faire le crâne : j’étais couché au pied d’un sycomore, en mon innocence rêveuse de déserteurs virtuel, et je songeais à ces vers de Victor Hugo inspirés par une sorcière de l'ile de Man qui, ayant recueilli un pigeon blessé par un chasseur, murmurait en sa magique tendresse : «N’est-ce pas Nature, / que tu hais les semeurs de trépas / Qui dans l'air frappent l'aigle et sur l'eau la sarcelle, / Et font partout saigner la vie universelle ? »
     
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    4. La belle noyeuse
    Le frère, transi sous le ciel bas, l’air glacial comme réfracté par les flancs des monts noirs enneigés jusqu’au bord du lac où il se trouve à mater le manège de la cinglée, se félicite d’avoir accepté la veste de cuir de l’Hidalgo que lui a offert sa sœur l’avant-veille au soir, plus lourde à ses épaules lui semble-t-il, ses mains dans les profondes poches (il se maudit d’avoir refusé les gants) et se les gelant juste mentalement à voir vraiment, à l’instant, la silhouette à capuche noire se désaper sur le rivage.
    Cette folle a-t-elle résolu de se noyer le lendemain de Noel ? Le frère décrira la scène à sa sœur par Whatsapp, quitte à ce que ça lui donne froid (elle doit être arrivée à Marbella), comment il a vu le personnage à capuche se rapprocher de l’eau nanti d’un sac noir, comment il lui a semblé d’abord que c’était un mec à l’invisible visage, lequel a surgi soudain après la dépose du sac, et l’ouverture du sac, l’apparition d’un long limaçon rouge qui ne pouvait être qu’un caleçon de naïade, et c’est là que le frère à pensé nageuse plus que supposée noyée, et que le néologisme lui est venu en concluant, au vu de la splendide nudité glorieusement féminine de l’énergumène, qu’il s’agissait là d’une noyeuse.
    Tout cela relevant bonnement de l’Apparition, la noyeuse nageant maintenant là-bas comme si de rien n’était, sa seule tête au bonnet noir émergeant des flots transis comme d'une ondulante otarie, le frère, juste après s’être fait un selfie prouvant à sa sœur qu’il avait bel et bien endossé la veste de cuir de l’Hidalgo sans laquelle il eût canné de froid, s’interdit en revanche de fixer l’image de la belle noyeuse, comme s’il eût voulu se la garder rien que pour lui, telle étant la chair: faible et ravie...
     
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    5. Sous le manteau
    Face au lac froid, sous le ciel noir, la veste de chasse de l’Hidalgo est devenue caban d’ombre sous lequel le frère se sentait chaste et pur, non pas soumis au don’t touch ( noli tangere) de la pudeur conventionnelle ni moins encore interdit de contact comme au temps du confinement totalitaire, mais retenu de surprise en somme de haut comique comme en enfance quand on découvre derrière le bosquet le bouc bougrant la bique ou que le piton du grand frère, le nichon de la sœur pointent du pigeonnier ou au balcon.
    De fait, autant l’apparition de la belle noyeuse excluait toute songerie sensuelle tant l’atmosphère tendait à la frigidité tactile, autant elle exaltait l’aspect drolatique de l’exhibition de chair fraîche – c’est le moins qu’on pût dire – dans sa tournure à la fois hardie et platement sportive voire hygiénique relevant du seul souci de « garder la forme ». Et quelle expression sérieuse elle avait ! Quel air de défi quand se redressant sur les cailloux durs elle l’avait aperçu la regardant mine de rien du bord du quai. concluant peut-être au voyeur vicieux ou même au potentiel harceleur, se détournant impatiemment sans remarquer le petit signe amical qu’il lui avait adressé en pensant à ses filles à peu près du même âge, retrouvées la veille avec les enfants petits et toute la smala fêtant la naissance miraculeuse du divin hippie.
    « Par ailleurs tu te souviens que notre mère aussi allait se la jouer sirène du lac passé 80 ans, le jour même où sa dernière attaque l’a terrassée », texte le frère à la sœur qui répond illico par le même canal numérique de Whatsapp : «Mais c’était en été… ».
    Et demain ils reprendront leurs échanges relatifs aux redoutables pudeurs de leurs aïeules, qui eussent peut-être désapprouvé l’exhibition de la belle noyeuse, mais est-ce si sûr en ce monde où, sous le manteau, la vie continue de ménager ses surprises ?
     
     
     
     
     
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    7. Comme un sac de charbon !
    Dans le fragment de récit de vie de leur père, rédigé pour le frère qui l’a transmis à sa sœur aînée en pièce attachée, il est question d’une enfance petitement heureuse dont quelques images bien concrètes frisent le misérabilisme sans le chercher (le père est trop timide pour exagérer), comme celle des enfants jouant dans la cour de l’immeuble miteux de l’avenue de France, soudain surpris par le bruit sourd quoique violent de ce qu’ils croient d’abord un paquet de tapis jeté d’un des hauts balcons par quelque ménagère de mauvaise humeur, et qui se révèle le corps d’un vieillard impatient d’en finir avec sa pauvre vie, tombé là comme un sac de charbon…
    La sœur dira à son frère qu’elle ne s’attendait pas à la noirceur de ces épisodes familiaux, ce qu’il y apparaît de poisseux et de sordide, typique en somme des quartiers de l’Ouest suburbain, vers Renens et Crissier où cela « sent l’ouvrier », le dégoût de l’alcool sale et du sexe banalisé au lieu mal famé dudit Chalet vert où paressent les oncles du « deuxième lit », tout cela raconte un entre-deux guerres local dont on n’avait pas idée, relève la sœur, et le frère abonde en se rappelant, par tendre contraste, ses aïeux gentils de la période suivante où l’on passait du noir et blanc vicié à un semblant de couleurs...
    « Notre père, à son aveu, était un garçon trop adipeux, économiquement faible au milieu des fils de nantis du collège, que ceux-ci harcelaient à merci, et sa langue ne se déliait en insolences qu’auprès de sa mère qui le boudait alors pendant des semaines, à ce qu’il dit, et son père à lui se taisait - tout cela faisant de lui le futur empêché qui a trop subi sans oser envoyer promener son monde », commente le frère, et la sœur : « comme toi je découvre tout ça et ça me rapproche un peu plus de lui avec, dans son récit ce bruit épouvantable de sac de charbon qui tombe, non mais j’ai mal pour lui »
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    8. Déchirons la Vieille !
     
    Ni l’une ni l’autre de ses deux sœurs n’étant ferrée en théologie, moins encore en exégèse patristique, le frère n’insistera pas sur une façon de parler de l’Apôtre qui va en somme de soi quand il dit qu’il faut « dépouiller le vieil homme », l’une et l’autre ayant assez de bon sens pour comprendre qu’il ne s’agit pas de faire les poches des seniors, mais en ce dernier jour de l’an c’est au parler du populo, plutôt qu’aux métaphores bibliques, qu’il se réfère quand il se fait fort de leur révéler à toutes deux, par messages numériques séparés accompagnant ses meilleurs vœux, cela qu’elles ignorent très probablement: à savoir que les charivaris populaires d’antan précédant le réveillon de la Saint-Sylvestre étaient assortis de danses et de cris destinés à « chasser la Vieille », qu’en certaines régions l’on disait plus férocement « déchirer la Vieille », et pis encore chez les enfants basques de naguère brandissant des chiffons en feu qui s’exclamaient en troupes : « brûlons le cul de la Vieille ! ».
    Or l’Hidalgo lui-même, Asturien de souche et lui aussi sorti d’une tribu populaire à coutumes anciennes et dictons à foison, pourrait-il y ajouter quelque souvenir évoquant à sa façon l’impatience du commun de tourner le dos aux jours passés déjà ridés ou juste bons à jeter aux oubliettes du temps, quitte à les en ressortir plus tard et à les embellir au gré d’une nostalgie croissant avec les années ?
    Trop tard pour le lui demander, mais ce soir nous en convenons autant en levant nos verres: que la veille est décidément une Vieille et que demain matin, même avec un an de plus, nous chanterons Forever young avec Bob Dylan et nos bons amis et amies, nos sœurs et nos kids en chœur ainsi que d’ailleurs ils apparaissent à l’instant sur les deux photos de groupes instagrammés que le frère reçoit de ses deux sœurs…
     
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    9. L'Art d'être grand-père
    Ce premier jour de l’an qui est dédié à sainte Marie, l’octave de la Nativité, naguère fête de la circoncision de Notre Seigneur, étant désormais consacré à la Vierge, on ne sait trop (pense le frère de confession protestante par fatalité familiale) selon quelle décision conciliaire, reste dans la mémoire latente de l‘humanité occidentale comme le jour où le président des Etats-Unis Abraham Lincoln, le 1er janvier 1863, a proclamé l’émancipation des esclaves, mais c’est de toute autre chose que le frère a envie de parler ce matin à sa sœur aînée se royaumant, ces jours, dans une urbanisation chic de Marbella en compagnie de son deuxième petit-fils et de la mère de celui-ci, l’aîné s’exerçant au ski freestyle dans les Alpes du Bas-Valais, non : ce qu’aimerait savoir le frère est quel genre d’abuelito était l’Hidalgo, et sa sœur lui répond qu’il n’en avait pas vraiment l’air, si tu le compares à nos propre aïeux toujours vêtus de gris ou de noir, mais qu'il avait bel et bien sa dignité, ça c’est sûr, et les garçons ne lui dansaient pas sur le ventre, alors le frère le prend pour lui avec ses cheveux toujours trop longs et ses jeans mal repassés, songeant maintenant à l’esseulement probable de ses deux grands-pères aux tournants des nouvelles années qu’ils ont connus à son âge actuel : chacun dans son coin et sans dindes ni feux d’artifice – tant le « pépé de Lausanne » que le « pépé de Lucerne » à peu près oubliés par leurs tribus respectives en train de fêter le réveillon, et le frère ignore à vrai dire à quel moment exactement, où et comment chacun d’eux « s’en est allé », comme on le dit par euphémisme, et la sœur non plus n’aura pas assisté à leurs enterrements respectifs, le second ayant « tenu » vingt ans de plus que son ancien collègue de l’Hôtel Royal du Caire…
    Le soir le frère, à la table de ses amis Jackie et Tonio, aussi vieux de la vieille que lui, en vient à parler de ce statut d’aïeux dignes qu’ils ne lui semblent pas mieux incarner que lui, et l’on en vient à conclure que c’est affaire de génération : tous trois sont des boomers et se voient en ados décatis plus qu’en vénérables aînés prodigues de conseils et autres sagesses, mais de parler de tout ça les rapproche à l’intime et ça réchauffe leur début d’année de vieilles peaux effleurées par la nostalgie…
     
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    10. L'abuelito de la chanson
    Ce matin la sœur était en train de procéder à d’intenses élongations de stretching sur sa terrasse des Mimosas face à la mer étale et sous le soleil slurpant la rosée de la pelouse du golf en pente jouxtant l’urbanisation de Carbopino, dans les environs proches de Marbella où le compère Julio Iglesias coule ses vieux jours en sussurant son Oh la la l'amour, mais c’est d'un autre début de chanson que le frère, l’interrompant dans son exercice hygiénique, lui a fredonné les paroles sur Whatsapp, du poète Goytisolo mis en mélodie par notre cher vieux Paco Ibanez,
    Me lo decía mi abuelito,
    me lo decía mi papá,
    me lo dijeron muchas veces
    y lo olvidaba muchas más...
     
    Et le nom du baladin, autant que le mot abuelito, leur a rappelé à tous deux, et avec l’Hidalgo en pensée, lequel restait alors d’une gauche naturelle de fils d’ouvrier des Asturies quand ils écoutaient ensemble les inoubliables adaptations des Lorca et autres Bergamin (et Machado et tant d’autres) par le vieil anar dans sa nonante et unième année depuis la veille, et la sœur de remarquer alors que sa belle-mère communiste en était fan folle elle aussi, avant de raconter au frère l’anecdote corsée de ladite mère de l’Hidalgo planquant quelque temps chez elle, par pure compassion faisant fi de ses idées, un commandant fasciste alors menacé physiquement par ses adversaires politiques qui, plus tard, par manière de reconnaissance, quand son pouvoir militaire local fut rétabli, protégea le fils conscrit en le gratifiant du titre d’ordonnance au dam des autres jeunes troufions fils à papas franquistes briguant le poste en question…
    Naturellement très à gauche à vingt ans, comme le frère d’ailleurs, l’Hidalgo, débarqué en Helvétie xénophobe, aura transité en un peu plus de six décennies vers la droite conséquente des capitaine d’entreprise, au gré de sa montée en grade de grand travailleur sur le terrain – le frère se rappelle son récit de surveillant-chef des chantiers vénézuéliens donnant ses ordres à cheval, avant son retour au pays où il devint une sorte de ponte de l’immobilier catalan puis asturien…
    Traître à sa classe d’origine ? Bien plutôt Asturien pure et dur, quoique très doux abuelito au dire de la sœur, et Paco ne lui en voudra pas , qui connaît trop bien les arnaques de l’idéologie et les opportunistes se la jouant amis du peuple.…
    Trabaja niño, no te pienses
    que sin dinero vivirás.
    Junta el esfuerzo y el ahorro
    ábrete paso, ya verás,
    como la vida te depara
    buenos momentos, te alzarás
    sobre los pobres y mezquinos
    que no han sabido descollar…
    Travaille mon enfant, ne pense pas
    que sans argent tu vivras.
    Combine efforts et économies
    passe ton chemin, tu verras,
    comment la vie t'apporte
    de bons moments, tu verras
    à propos des pauvres et des méchants
    qu'ils n'ont pas su y faire...
     
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    11. Téléphonages
    L’expression vient au frère de la Recherche proustienne, probablement dans Sodome et Gomorrhe, à l’évocation de la Grande Guerre obscurcissant le ciel de Paris, ou plus exactement l’animant dramatiquement avec des aéroplanes allemands suivis par les longs pinceaux lumineux de la défense aérienne, et dans les salons du faubourg Saint Germain les duchesses et les marquises, inquiètes de l’avancée stratégique des opérations à la fois terrestres et célestes, se répandent en longs téléphonages – et la sœur avoue qu’elle n’a jamais supporté les trop longues phrases de Proust, mais l’image des élégantes de la haute qui se posent en expertes militaires la ravit, et plus encore quand son frère lui révèle que la guerre, alors, a été l’occasion de lancer déjà de nouvelles modes vestimentaire parisiennes, comme aujourd’hui le treillis Sonia Rykiel ou la tenue d’assaut Dolce Gabbana…
    Le frère fait cependant attention, dans ses téléphonages, de ne pas interrompre les activités diurnes ou nocturnes de son hermana grande, soit le matin quand elle procède à ses exercices de yoga ou de stretching suédois, soit le soir quand elle se retrouve seule devant son écran King Size à regarder l’une ou l’autres des séries multinationales dont ils se refilent les titres préférentiels.
    Hier c’était le tendre One Day, pour elle et, ce soir, pour lui, c’est ce film norvégien qui le scotche, évoquant la résistance antinazie des jeunes rebelles d’Oslo au temps de la Collaboration dont le jeune rebelle, aujourd’hui vieux birbe de mémoire, apparaît aux kids d’aujourd’hui – il leur parle dans une université quelconque - comme une image du parfait héros à la dégaine la plus ordinaire.
    Le père téléphone à sa fille aînée qui revient de Toscane, à sa fille puînée qui revient de skier avec ses jeunes gens, à son ami le Marquis revenu hier soir de Paris où il gère ses affaires de rentier, , à l’oiseleur son autre compère de tant d’années; de son côté la sœur aînée prend des nouvelles de sa puînée par WhatsApp; le frère se rappelle ses interminables téléphonages avec tel ami mort en telle année et avec tel autre, se rappelle aussi ses notes de téléphone de ces temps passés et se dit qu’avec Whatsapp il n'y a plus de distance ni de dépense exagérée; mais quoi, la vie n’est elle pas exagération par définition, en tout cas c’est ce que dira tout à l’heure le frère à sa sœur en son prochain téléphonage : qu’il y a trop de tout, que c'est too much et que c’est « trop bien » comme s'exclame le petit-fils Angelito resté là-bas auprès de son abuelita, et caetera.
     
    (À suivre)
     
     
     
     
     
     

     

  • Notre guerre en douce

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    Dans les battements de nos cœurs
    se perçoit au lointain
    le bruit de la guerre qui revient,
    mais faisons semblant d’être morts
    pour aimer sans remords
    cette vie qu’on nous envie…
     
    Dans les ruines là-bas dès l’aube,
    les amants se relèvent ,
    et défiant toutes les trêves
    et les fauves qui rôdent
    s’étreignent en pleine lumière…
     
    Telle est la bataille du tendre,
    la funéraille amère
    des violents qui là-bas se pendent
    au gré d'affreuse fêtes -
    tel est en toi le front de guerre
    des cruautés défaites …

  • Noëls pour mémoire

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    A La Désirade, ce 25 décembre 2024. – Je suis retombé ce matin sur ces notes d’il y a cinquante ans, de mes carnets de l’époque :

     

    La maison de mon enfance avait une bouche, des yeux, un chapeau. En hiver, quand elle se les gelait, elle en fumait une.

     

    Noel8.jpgNoël en famille, ce sera toujours pour moi le retour à la maison chrétienne de mes parents. Au coeur de la nuit, c'est le foyer dont la douce chaleur rayonne dès qu'on a passé la porte. Puis c'est l'odeur du sapin qui nous évoque tant d'autres veillées, et nous nous retrouvons là comme hors du temps. Chacun se sent tout bienveillant. Nous chantons les hymnes de la promesse immémoriale. Nous nous disons sous cape: c'est entendu, nous serons meilleurs, enfin nous ferons notre possible. Nos pensées s'élèvent plus sereines et comme parfumées; et nous aimerions nous dire quelque chose, mais nous nous taisons. (25 décembre 1974)

     

    C'étaient de vieilles cartes postales dans un grenier. Des mains inconnues les avaient écrites. L'une d'entre elles disait: “Je ne vous oublie pas”.

     

    Noël6.jpgOr voici que plus tard, dans la maison de notre enfance, tant d’années après la mort de nos parents, les enfants, les petits-enfants et les arrière-petits enfants de ceux-là ont perpétué à leur façon le rite ancien, quitte à esquinter la moindre les sempiternels chants de Noël. Si la ferveur candide et la stricte observance des formes n’y est plus, l’esprit demeure et j’ai été touché par la joie commune retrouvée autour du dernier tout petit, les yeux bien brillants comme les nôtres à son âge et comme ceux hier de notre vénérable arrière-grand-tante, bonnement aux anges.Il y a de plus en plus de gens, dans nos sociétés d’abondance inégalitaire, que la période des fêtes pousse à la déprime. Tel n’a pas été notre cas, si j’excepte pour ma part quelques années noires. Mais Noël reste le moment privilégié de ces retrouvailles et de ces signes – de ce reste de chaleur dans le froid du monde.Or je tiens à la faire rayonner, cette calorie bonne, à la veille de Noël selon nos dates.

    Donc :

     

    Noel7.jpgJoyeux Noël à toutes et à tous qui passez et laissez ici, de loin en loin, un prénom, un sourire ou un pied de nez. Joyeuses fêtes et très belle année 2016, avec tous les Bonus possibles !

     
  • Cārtārescu le visionnaire se la joue archange de roman

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    Avec Théodoros, roman historico-poétique d’une fascinante splendeur verbale, combinant une épopée conquérante marquée par autant de faits glorieux que de crimes sanglants commis au nom de Dieu comme il continue d’en proliférer, et le récit d’une destinée aux multiples dédoublements, Mircea Cārtārescu signe un chef-d’œuvre porté par un souffle irrépressible, avec un art de l’évocation sans pareil. Poème romanesque d’une beauté saisissante dans ses grandes largeurs autant que dans la polyphonie profuse et savoureuse de ses détails, cette saga à l’orientale, frottée de théologie parfois déroutante, voire délirante, paraît dans une traduction française, signée Laure Hinckel, d’une merveilleuse musicalité.
     
    Fabuleux : tel est Théodoros. Relevant alors de la fable autant que de l’affabulation, où le talent de romancier et de poète de l’auteur roumain Mircea Cārtārescu, très fécond (plus de trente livres parus ) et largement consacré par de multiples prix littéraires, fusionne ici dans un (pseudo) roman historique aux fondements partiellement «réels» mais aux développements aussi extravagants que la vie du protagoniste-modèle, à savoir : Téwodros II
    Dans l’immédiat, à propos de cet extraordinaire personnage, l’on ne peut que recommander, à la lectrice et au lecteur non moins probablement ignorants en la matière que le soussigné, de consulter, sur Internet, la longue notice consacrée à Téwodros II à l’enseigne de Wikipédia, comme ils gagneront en assises documentaires à l’écoute des explications, sur Youtube, de l’écrivain lui-même. Ces précautions ne risquent en aucune façon de « spoiler », comme on dit aujourd’hui, leur intérêt et leur plaisir de lire : disons que baliser le fonds documentaire de Théodoros permettra de mieux apprécier, dès ses premières pages, l’envolée de la narration, en admettant d’emblée que l’auteur prend toutes les libertés avec la « vérité » historique.
    Pour celle et celui qui ne peut accéder à Wikipédia d’un clic, précisons vite fait : que le « vrai » Téwodros II, né Kassa Hailou en 1818 à Charghe (province du Qwara, en Ethiopie très morcelée à l’époque par les guerres des seigneurs locaux), a marqué l'Histoire, au point de fasciner un certain Arthur Rimbaud, par sa fulgurante ascension de chef de guerre et fin stratège visant à l’unification d’un pays déchiré, puis s’efforçant d’appliquer des réformes de modernisation tous azimuts : contre l’esclavage et la corruption des élites politiques et religieuses, pour une redistribution des terres aux paysans, avec l’appui d’une armée elle-même réorganisée selon des normes plus « occidentales », tout cela bel et beau et qui lui vaudra la stature posthume d’un héros, mais autant de déboires de son vivant, à peu près tenu pour un macaque déguisé par la reine Victoria, contesté par les seigneuries locales et combattu, malgré le Christ qu’il adore, par les hiérarques de la « douce orthodoxie » aux dents acérées. Et le roi des rois d’Éthiopie, le negusse negest, de se donner finalement la mort avec le pistolet que lui a offert la « grand-mère de l’Europe ». Cela pour l’Histoire et ses faits avérés d’ores et déjà magnifiés par moult légendes et « narratifs », selon l’expression chic du moment.
    Or, laissant là la «vérité » selon Wikipédia, voici qu’une autre histoire se raconte, commencée par la fin, dont l’idée est venue au jeune Mircea Cāstārescu il y a quatre décennies de ça (il le raconte dans la note finale concluant le roman), jusqu’au moment où, en deux ans, sur fond de dépression, de confusion, de pandémie et de guerres, il a trouvé la force de nouer la gerbe de trente ans de notes prises dans son Journal - et voilà le job, le travail d’une vie pourrait-on dire, avec la transmutation d’une lointaine histoire de « sauvage africain qui singeait son titre sur un trône usurpé », comme le voyait Sa Gracieuse Majesté britannique, en épopée européenne, voire eurasienne, englobant la Grèce des archipels et la Valachie natale de l’auteur, l’Éthiopie et la Judée de la Bible – en attendant la Jérusalem céleste...
     
    Je est un autre, ici ou ailleurs…
     
    L’idée, dans sa version poétique, aurait pu venir au vélocipédiste Einstein (prénom Albert) au cours de ses virées dans la campagne argovienne : à savoir qu’un garçon qui rêve de devenir empereur dans les neiges de Valachie, disparu tel jour pour motif de rêverie, pourrait réapparaître au même instant dans la peau d'un Juif errant, à San Francisco, après avoir partagé la condition des pirates dans les eaux frémissantes de l’Hellade ou environs.
    Entre les âges de trois et sept ans, le jeune Tudor (variante valaque du prénom de Téwodros, anticipant le Théodoros du roman) a entendu, modulées par la bouche de sa mère Sofiana, ces histoires qui vous ont tous fait rêver en enfance en vous ouvrant avec le sésame fameux d’il était une fois, les portes du multivers.
    En affirmant que « Je est un autre », un gamin mal élevé au prénom d’Arthur ne faisait que formuler une vérité vieille comme la nuit des temps, rompant avec les évidences et nous ouvrant, avec transfusion de sang ou non, à tous les dédoublements. Cette histoire du sang, autant que l’histoire du sperme qu’on dit parfois le sang de l’espèce, comptera pour beaucoup dans les motifs métaphoriques du roman Théodoros, comme l’histoire du double. Réclamez-vous du sang du roi Salomon, avec documents à l’appui même trafiqués, et vous verrez l’effet.
    Le petit Tudor, à sept ans, s’est identifié au grand Alexandre dont sa mère lui lisait les faits et gestes : détail courant de la vie, mais qui peut devenir destin ; tout dépend de notre façon de vivre la lecture. La poésie suppose cette identification et ce dédoublement. Et c’est ainsi que, dès les premières pages de Théodoros, nous sommes littéralement pris par la gueule sans bien savoir qui parle au protagoniste, si c’est sa conscience, le double valaque de Téwodros ou un ange – voire sept archanges d’Apocalypse…
    « Au commencement était le Verbe », dit l’apôtre, et c’est reparti en forme de question initiale à laquelle tout un roman tâchera de répondre: « Si tu te signes avec trois doigts poisseux de sang, en te marquant le front au-dessus des sourcils (une goutte glisse le long de ton nez bistre et aquilin jusqu’à ta moustache nouée du côté gauche avec un fil d’or, et tombe sur les dalles de malachite de la forteresse royale) en déposant ensuite une tache au bas de ta chemise d’un atlas si blanc qu’il semble doré, et deux autres sous tes épaulettes en opale, d’abord à droite, puis à gauche, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Amen, ton signe de croix sera-t-il reçu ? »
    La question est posée à lui-même par celui qu’on tient pour « une croix de preux », croix d’orgueil et de désir (« tu as crucifié en tout premier ta pauvre âme »), homme de sang qui a transformé la croix en un char de guerre, qui s’est toujours prosterné à ses propres pieds, mais qu’on ne s’attende pas à une autoflagellation de la part de ce possédé de l’Hybris, car le roman n’est pas un confessionnal mais le lieu aux parfums suaves de l’impureté même et des délices, des péchés très affreusement délicieux, de la Vitalité et du Verbe incarnés. « Sans couilles pas de chef-d’œuvre », écrivait Albert Cohen…
     
    Un livre à vivre plus qu’à comprendre…
     
    Théodoros ne se raconte pas : il se mérite, ou disons, en moins moralisant qu’il se vit, une page après l’autre, et ça fera 600 feuillets à savourer, obstacles compris, surtout si vous cherchez à tout comprendre.
    Le roman d’aventures est revigorant au possible, comme si vous y étiez, comme au bon jeune temps de Long John Silver, dans L’Ile au trésor, ou comme dans les soieries des Mille et une Nuits. Je pourrais vous raconter les épisodes de la fringante piraterie sur le bateau joyeusement bordélique des forbans auxquels les filles tiennent la dragée haute, dans une espèce de phalanstère sexuel flottant , ou je pourrais vous raconter la terrifiante bataille menée par le guerrier présomptueux contre le Gel valaque, ou encore l’inénarrable mine de sel aux immenses statues souterraines, mais non : c’est à vous de vous y coller, pour le plaisir, et quel !
    Plus délicate en revanche, mais à prendre le pied léger : la théologie dans tout ça. L’on sait que le vrai Téwodros était un homme religieux, et son double romanesque ne le lui cède en rien, avec un même séjour monacal et des relations pour le moins problématiques avec les religions voisines ou adverses et les confessions et sectes chrétiennes de tout acabit. Calvinistes et papistes ? Tous des chiens ! God soit leur copilote, mais notre seul et unique chef est le Christ. Pantocrator cela va de soi.
    Ceci dit, faut-il être catholique pour comprendre La Divine Comédie de Dante ? La connaissance de la pensée du docte Thomas d’Aquin, substrat dogmatique du poème, est-elle nécessaire pour apprécier celui-ci ? Faut-il comprendre, et d’abord connaître le Kebra Nagast, livre saint de l’église orthodoxe d’Éthiopie, pour démêler les « signifiés » subtils de Théodoros ? Je n’en crois rien, ni ne crois d’ailleurs que Mircea Cāstārescu le croie. L’humour soit plutôt notre guide, et l’amour de la Littérature. Enfin l’amour de l’Amour, par quoi tout aurait dû commencer, et les lettres de Théodoros à sa mère en sont le fil rouge – rouge sang sublimé -, le fil d’or de pure poésie.
    Mircea Cāstārescu. Théodoros. Traduit du roumain par Laure Hinckel. Éditions Noir sur blanc, 599p. 2024

  • À corps perdu

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    Le corps ne voulait plus, alors:
    plus rien qu’une autre vie,
    le corps n’avait plus d’autre envie
    que d’aller voir un peu dehors
    le temps qu’il fait là-bas…
     
    Le corps ne voulait plus de toi:
    il fuyait comme un rat
    qu’un bruit effraie comme un remords,
    le corps comme une ortie,
    te brûlerait comme aux lisières
    des forêts de l’enfance
    quand, jambes nues, tout innocence,
    vous traversiez les rivières...
     
    Le corps s’en va, là-bas, tout seul,
    ignorant les écueils,
    on dirait qu’il a des nageoires,
    il semble avoir le souffle neuf,
    il lui vient un savoir
    qui lui fait traverser les murs
    qu’une sorte de nuit emporte -
    on dirait qu’on est plus léger,
    l’âme enfin délivrée
    de toute autre sorte de bluff…

  • Ceux qui sont partout chez eux

    Rahmy22.jpgCelui qui se sent partout étranger y compris dans son lit quand il est seul / Celle qui vous dit faites comme chez vous sans se douter que ça risque de craindre / Ceux qui pigent l'accent de partout où ils jactent /Celui qui a appris à se concentrer sur ce qu'il apprend / Celle qui lit quelque part que "la rue dit la vérité" / Ceux qui pensent que la rue "dit la rue" /   Celui qui se laisse volontiers dérouter par les indications erronnées comme ce matin-là à Tôkyo tu t'es fais envoyer à Okinawa alors que tu demandais ton chemin pour Ginza / Celui qui passe sa journeé de retraité coréen à ramener à la maison des enfants perdus  dans la gare de Shinjuku /Celle qui fait du strip-éclair dansle métro de Shangai où son oncle a juste le tems de faire la quête / Ceux qui suspendus à leur poignée avaient l'air de chauve-souris ce matin-là dans le métro de Tôkyo /  Celui (prénom Philippe,de père égyptien) qui constate que "les heures glissent du gris vers un gris plus sombre" / Celle qui se rappelle que le smog de Los Angeles te colle aux dents comme un vieux caramel / Ceux qui se disent qu'avec tant de câbles le ciel ne va pas s'envoler / Celui qui a cru voir Jésus-Christ au coin de la rue où il a disparu / Celle qui remarque que ce qui rassure chez Bouddha est son ventre à rebonds / Ceux qui s'attardent dans le quartier de la Goutte d'or à l'observation de détails curieux genre le griot en vélosolex / Celui qui se demande comment un homme peut en arriver à poignarder son enfant chéri de pas un an / Celle qui a vu le déploiement des "collaborateurs" de l'unité spéciale du DARD dans le quartier où rien n'était censé se passer comme à la télé mais aujourd'hui faut s'attendre à tout dit-elle à Madame Paccaud sortie sur le palier / Ceux qui se passent un clip de Madonna sur leur smartphone /Celui qui a appris à se faire des cataplasmes de blancs d'oeufs chez le même initié qui lui a rappelé les vertus de la compresse de feuille de chou / Celle qui constate que l'homme dégradé est aussi biodégradable que certains produits quoique laissant quelques déchets carnés / Ceux qui voient la mégapole s'éteindre à 21 heures pile / Celui qu'on emporte dans une housse grise et lisse comme la nuit de Kafka / Celle qui se rappelle le goût particulier des lèvres du jeune Gustav Janouch / Ceux qui préfèrent se taire faute de pouvoir aider, etc.

     

     

  • Plus terrible sera la chute

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    Un Prince d’orchestre

    à valeur de grand roman 

    Après Le Turquetto, gratifié de cinq prix, Metin Arditi revient en force avec le portrait dur et tendre d’un ange déchu du gotha musical. Lecture et rencontre.

    « Il dominait tout », lit-on illico à propos d’Alexis Kandilis, chef d’orchestre mondialement connu et protagoniste du douzième livre de Metin Arditi. La cinquantaine fringante et l’insolente beauté d’un macho grec à la Delon, Kandilis se considère lui-même comme le plus grand chef du moment et le meilleur « coup » auprès des femmes. Pour toucher à la « gloire absolue », il lui manque juste de décrocher enfin l’enregistrement du « coffret du siècle », dit le B16, à savoir l’essentiel de Beethoven dont la vente estimée à un million de disques s’ajoutera à celle de la trentaine de CD que le Maître a déjà à son actif. En attendant enchaînant les concerts de prestige aux quatre coins du monde, il savoure sa réussite sous l’œil férocement attentif de Clio, son indomptable mère enfin sortie des galères. Or le présumé Titan n’est pas sans failles ni faiblesses. L’air obsédant du Chant des enfants morts de Mahler lui revient ainsi à tout moment, rappel d’un accident en son enfance. Et puis son orgueil ombrageux lui joue des tours. Ainsi a-t-il, lors d’un concert  récent à  Paris, humilié un percussionniste de façon grossière. Ainsi, alors même que tout semble lui réussir et qu’un club de milliardaires l’accueille même dans ses parties de poker, tout vacille soudain, avant la chute. Un premier article accusateur dans Le Monde, la fronde des musiciens, d’autres papiers vengeurs, l’échec du B16, le rejet de ses riches amis vont faire du prince un paria. Dont Metin Arditi, Président de l’Orchestre de la Suisse romande comme on sait, se défend absolument d’avoir trouvé le modèle chez les chefs qu’il a fréquentés. Le germe du roman est à chercher, à son dire, à d’autres profondeurs.

    « Pourquoi détruit-on si souvent, et si bêtement, d’un mot ou d’un geste, ce que l’on a mis tant de temps et d’efforts à construire ? Je crois que nous sommes tributaires de nos blessures d’enfance, du moins de celles que l’on s’est refusé à confronter, précisément parce qu’elles étaient trop douloureuses ». Ainsi le romancier éclaire-t-il les dérapages successifs de son prince d’orchestre, qui perd sa capacité de raisonnement et sa maîtrise de soi en se rappelant la mort tragique de son jeune frère et la terrible humiliation qu’il a subie dans son adolescence, dont le lecteur découvrira le secret.

    Connaisseur éprouvé du milieu musical et du « Système » économique auquel sont soumis les plus grands interprètes, Metin Arditi se défend aussi de pointer, à travers l’affirmation de puissance méprisante de son protagoniste un défaut de la profession à son plus haut niveau : « Vraiment pas ! Les grands chefs sont des personnes hautement contrôlées et intelligentes, lucides sur leurs propres intérêts. Je n’ai jamais vu de chef se comporter de cette manière… »

    Autant que le milieu des musiciens, de leurs agents ou des critiques en vue, le romancier montre, dans Prince d’orchestre, une connaissance approfondie de la musique elle-même. Ainsi se met-il littéralement dans la peau du chef défié par son orchestre, lors d’une interprétation de la 9e Symphonie de Beethoven au Royal Albert Hall de Londres, au point de faire vivre au lecteur un concert menacé par une débâcle absolue, miraculeusement sauvé par l’émotion. Or, à ses connaissances de mélomane, Metin Arditi a ajouté de sûres informations : « J’ai beaucoup travaillé avec les partitions, les enregistrements, deux spécialistes du travail d’orchestre et des plateaux, une agente de chef d’orchestre à Londres, un bibliothécaire et un compositeur ».

    Ingénieur-romancier, l’auteur de Prince d’orchestre impressionne en outre par la construction, en brèves séquences à multiples points de vue, d’un récit choral extrêmement poreux quant à la psychologie des personnages, tous finement dessinés. Là encore, un travail de minutieux agencement sous-tend ce qui semble la vie spontanée. «Je ne commence pas une écriture avant d’avoir noirci plusieurs cahiers de plans très précis qui, bien sûr, évoluent au fil des recherches préalables à l’écriture, puis au fil de l’écriture elle-même ».

    Par delà ses composantes sociales, artistiques ou purement techniques, c’est à un autre niveau, pourtant, que se situent le plus grand intérêt et l’émotion de Prince d’orchestre, tendus entre l’intensité passionnelle et le défi orgueilleux d’un homme dont l’effondrement rappelle la trajectoire de certains personnages de Georges Simenon, auteur vénéré par Metin Arditi.

    Se disant lui-même bourgeois, et contraint à ce titre de « lutter sans cesse contre la facilité », le self made man a aussi du « métèque » en lui, comme Alexis Kandilis et comme le protagoniste du Turquetto. Le fait que son prince d’orchestre ait été placé par sa mère dans un certain internat de la région lausannoise, après la déchéance du père, renvoie au roman autobiographique Loin des bras (Actes Sud, 2008) dont on retrouve plusieurs personnages dans ce nouveau roman. En outre, quatre personnages importants pourraient participer à la rédemption éventuelle de Kandilis, qui la fuit avec une sorte de furieuse et suicidaire obstination. Il s’agit du Juif Menahem Keller, lui aussi passionné de musique et cherchant dans la Kabbale des réponses aux paradoxes de l’existence et, plus précisément, au coup du sort qui l’a frappé en plaçant son fils sur la trajectoire d’un kamikaze, à Jérusalem, plongé depuis lors dans le coma. Il s’agit en outre de Sacha, le jeune flûtiste russe, homosexuel, qui continue de témoigner de l’admiration à Kandilis après que tous l’ont lâché. Et, enfin, de Tatiana et Pavlina, les deux femmes éprouvées par la vie qui se sont réfugiées dans les bras l’une de l’autre, associant bientôt Alexis à leurs jeux érotiques.

    À propos de ces trois derniers personnages, le lecteur remarquera que le romancier leur donne des airs d’enfants abandonnés plus que de «déviants » au sens conventionnel. Et de préciser : « Oui, j’ai pour eux beaucoup de tendresse, car ils subissent l’ostracisme. Il y a là une forme de racisme sourd, de la part de la société, malgré les progrès réalisés depuis, disons, une génération ».

    Tout cela pourrait sembler « téléphoné » dans un sens politiquement correct, et pourtant non : Prince d’orchestre module, bel et bien, une vision du monde, des individus et des mécanismes sociaux, marquée par la générosité et le bon sens. Aucun des personnages du roman n’est épinglé comme le serait un insecte froidement observé et jugé. Comme le disait Henry James des meilleurs romans, chaque personnage y a en somme raison. Si Prince d’orchestre bascule finalement dans une extrême violence, celle-ci fait en somme écho, avec son aspect de fait divers aussi scabreux que tragique, au chaos bruyant d’une vie sans musique, dominé par les pulsions les plus obscures – tout un monde que nous découvrons tous les jours dans les journaux. Le paradoxe est que l’être le plus raffiné en apparence s’y laisse entraîner. Il y trouve la force insensée de se défenestrer aptès avoir massacré ses amantes. Telle est sa folie, tandis que Beethoven « triomphe » au Victoria Hall.  Or le magnifique roman de cette déchéance par orgueil est, à la fois, un hymne à la musique et à la tendresse.

    Metin Arditi. Prince d’orchestre. Actes Sud, 2012, 372p.                 

  • L’ami Roland boit la ciguë ou la mort d’un moineau perdu…

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    A la veille de ses 80 ans, le chroniqueur et polygraphe Roland Jaccard, qui avait publié deux nouveaux livres depuis le début de l’année, dont son journal 1983-1988 comptant 834 pages et intitulé Le Monde d’avant, a choisi de mettre fin à ses jours, à l’imitation de sa mère autrichienne et de son père vaudois. Esprit libre s’il en fut, hédoniste posant au cynique désabusé en dépit de sa vibrante porosité sensible et de son humour jamais en défaut, notre ami Roland laisse, par delà son important travail de passeur-éditeur, une œuvre personnelle d’une rare vivacité, qui fera date par son style.
    Mais que fut donc son «monde d’avant» ?
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    La première image que je conserve de Roland, en usant du JE comme il le faisait lui-même sans se gêner, est celle, dans notre «monde d’avant» lausannois, d’un long personnage en «calosse» de bain à la piscine de Montchoisi, maigre comme un héron et la mèche un peu canaille bon chic, au milieu d’un quarteron de filles en bikinis, visiblement en train de draguer alors que nous, les garçons, bien cinq ans de moins que lui, nous attendons le moment de l’annonce par haut-parleur: «Attention, on va faire les vagues !» et là nous nous jetterons à l’eau comme des sauvages tandis que le tombeur, là-haut, restera planté bien snob sur ses longues pattes à faire sa cour aux minettes.
    Cela dit, je n’aimais pas Montchoisi, trop fils à papas pour moi, qui préférais les bains popus du port de Pully où nous dévalions en vélo des hauts de la ville avant de plonger dans l'eau verte et ensuite de reluquer les entraîneuses du Tabaris ou du Brummel; et cette fois c’est moi qui ai snobé Roland, au moins soixante ans plus tard chez Yushi, quand je lui ai raconté comment, chatouillant les pieds des belles endormies à plat ventre sans soutifs, nous les faisions se cambrer, sauter en l’air et montrer leur lolos débridés... de Dieu la vue ! Et lui : comme dans Amarcord, mon cher, nous aurons été les ragazzi…
    Ce qui nous fait revenir au centre-ville, un mercredi après-midi au Bio, le cinéma du western-spaghetti par excellence, où la meute à grands cris met en garde John Wayne quand un Indien va lui lancer son tomahouac, et je ne sais pas si Roland est de la bande vu la différence d’âge, mais on lira bientôt ses chroniques de cinéma dans la feuille socialo du coin, et Freddy Buache en personne m’en signera le certificat plus tard : que le même Roland le côtoyait souvent au premier rang dans les salles noires du «monde d’avant», disons au tout début des années 60. Un peu plus tard, j’étais moi-même placeur au Colisée où j’ai vu 25 fois Juliette des esprits de Fellini, auquel je préférais à vrai dire Les Vitelloni en m’identifiant au doux Moraldo. De là comme un début de complicité...
    Ensuite notre Lausanne du «monde d’avant» sera, dans la foulée et pour résumer, celui du bar à café Le Barbare au pied de la cathédrale et de la cité genre Montmartre avec ateliers des Beaux-arts et autres nids d’étudiants, la librairie anar de Claude Frochaux aux escaliers du Marché, ou L’Escale, de l’autre côté du pont Bessières propice aux suicides urbains, avec ses filles de pensionnats huppés célébrées par Godard ; et dans ce monde d’avant les jeunes discutent beaucoup et fument beaucoup et baisent plus librement que leurs parents, et tout ce monde d’avant se politise et se subdivise, il y a plein de groupes et de troupes de théâtre, plein de cafés très enfumés et l’on «toraille» aussi dans les rédactions, enfin il y a là tout un habitus et sa faune des années 60-70 que Roland retrouvera plus ou moins à Paris, diplômé de je ne sais plus quelle faculté, quand il débarquera dans le Quartier latin et se fera un nom au journal Le Monde en tant que chroniqueur freudien jouxtant le sartrien Michel Contat, autre transfuge de nos douces périphéries lémaniques.
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    Je raconte ça pêle-mêle, de mémoire, comme on se le racontait l’an dernier au Palace ou chez Yushi, en zappant une longue période durant laquelle, perçu de Lausanne, le nom de Roland Jaccard flottait un peu dans les marées montantes de la rentrée littéraire, un bout de journal chez Grasset (L’ombre d'une frange) par ci, un extrait de journal chez Zulma par là (Le rire du diable) , et chaque fois que je lui consacrais un papier il me répondait amicalement même quand je l’avais égratigné, bref les années passèrent et tel jour on apprit que les bains Deligny s’étaient noyés dans la Seine, ce qui me sembla le comble de l’humour à la Jaccard avant que j’apprenne, dans son Journal d’un homme perdu, que ce naufrage avait marqué la rupture de son amitié avec Gabriel Matzneff pour quelques années…
     
    De Stefan Zweig à Cyril Hanouna, suivez la courbe…
    Le titre du Monde d’avant fait écho, de toute évidence, au Monde d’hier de Stefan Zweig, et vous n’aurez rien compris à Roland Jaccard si vous ne passez pas par Vienne, vu que l’Autriche le tient par sa mère dont une amie l’a dépucelé à 15 ans, comme il me l’a confié non sans fierté, tant il est vrai que ce «viol», selon son expression, et comme pour défier l’esprit de Me-too, le flattait, lui joli personnage d’une nouvelle de Zweig ou d’Arthur Schnitzler, autre auteur de ses préférences…
    Dans Le Monde d’hier, Stefan Zweig évoque sa rencontre ratée avec un de ses condisciples, proprement génial, du nom d’Otto Weininger et suicidé à l’âge de 23 ans après avoir publié un essai sulfureux intitulé Sexe et caractère, succès européen de l’époque dont la version française a paru à Lausanne, aux éditions L’Âge d’Homme, préfacée par un certain… Roland Jaccard.
    Otto Weininger, juif antisémite et homosexuel, homophobe et misogyne, ne pouvait que plaire à l’ami Roland, car Otto se psychanalysait lui-même en théorisant la guerre des sexes et les aléas de la bisexualité de manière combien plus hardie que ne le ferait Sigmund Freud, alors que les nouvelles de Zweig et les pièces de théâtre de Schnitzler ou de Strindberg brassaient le même matériau psycho-sexuel avec la même rage iconoclaste d’époque.
    Et Roland Jaccard retrouvera le même genre de défi intellectuel dans l’œuvre fascinante d’Albert Caraco, philosophe juif méconnu publiant à compte d'auteur à Neuchâtel et Lausanne, maître altier d’une langue admirablement anachronique, nihiliste en apparence et visant en réalité une réorganisation future de l’écosystème démographique et spirituel mondial (!) pour se suicider en 1971 à 52 ans comme il l’avait annoncé, quasiment sur le cadavre de son père…
    Univers de cinglés que ce «monde d’avant» ? Sans doute, aux yeux des anges sanitaires de la nouvelle censure mondiale, mais c’était à la fois le monde de Socrate (cet affreux pédéraste) et d’Aristote (ce misogyne avéré), plus récemment d’Emil Cioranescu dit Cioran (ce facho recyclé) et d’Albert Caraco (ce raciste prophétisant le retour triomphal des Juifs) ou enfin de Roland Jaccard lui-même, déclaré «infréquentable» par tel folliculaire lausannois une semaine avant sa dernière révérence…
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    À ce propos, je laisse aux vertueux de cet acabit la tâche de taxer Roland Jaccard d'idéologiquement suspect, estimant personnellement que l'idéologie est un virus mortel pour l'Esprit et n'étant jamais entré, avec Roland, dans aucun débat, ni sur la droite française, dont je me foutais quoique publiant deux livres chez Pierre-Guillaume de Roux, classé par les bien-pensants à l'extrême-droite alors que jamais nous n'avons parlé politique ensemble, et je souriais quand Roland traitait mon ami Jean Ziegler d'arnaqueur, estimant que l'un et l'autre valaient mieux que leurs postures idéologiques respectives.
    Un texte assez déchirant, sur son blog, où il est question de la mort d'un moineau, dit assez le peu d'estime, à mon sens injustifié, que Roland se portait. D'aucuns prétendront l'avoir compris, sûrement à trop bon compte, mais moi qui ne croyais ni à son cynisme ni à sa misogynie affichée, ni à ses rodomontades de pro-Trump (juste pour contredire les bien-pensants), ni à son prétendu nihilisme, aussi relatif que celui de Caraco et de Cioran (qu'on lise le journal de celui-ci pour découvrir quel farceur était au naturel le prétendu Maître du néant...), je n'aurai pas le prétention d'avoir compris cet être si superficiel et si complexe à la fois, si vaniteux et si humble, si puant en son parisianisme et si fraternel, si généreux en éditeur de Clément Rosset et de Frédéric Pajak, de Comte-Sponville et de tant d'autres alors qu'il se reprochait son manque de générosité, si gentil au moment même où il se la jouait méchant de cinéma - comme s'il fallait comprendre la vie...
    Et le «monde d’après» ? Le nom de Cyril Hanouna le résumera, bien insuffisamment certes mais lié à une émission auquel Roland participa un soir, consacré à la prostitution. Devait-il y participer ? m’avait-il demandé au téléphone avant de s’y pointer, et comme j’avais assisté peu de temps auparavant, moi qui ne regarde jamais la télé, à l’atroce spectacle ordonné par le monstre en question, je lui dis que même payé (il le serait de 60 euros) jamais je ne m’infligerais une telle torture.
    Mais Roland était joueur (ce que je ne suis aucunement détestant le ping-pong et nul en échecs) et toujours un peu frimeur (comme tout écrivain), et c’est en joueur frimeur qu’il aura touché à tous les aspects du «monde d’après» en restant scotché au monde d’hier. Là-dessus, c’est sur le pauvre Hanouna qu’il conclut son dernier blog d’avant le lundi fatal, comme s’il avait tiré la chasse.
    Mais qu'en est-il du vrai Cyril Hanouna ? Et le monde d'après ne sera-t-il pas aussi habitable que le monde d'avant taxé de décadence absolue par Platon ou Juvénal ? Roland a tiré l'échelle derrière lui et moi je vais retrouver tout à l'heure mes petits-kids Anthony (4 ans) et Timothy (2 ans). Poil aux dents...
     
    De la plume d’oie de Léautaud au smartphone de Roland…
    Roland Jaccard est sans doute le lecteur d’Amiel qui a fait le plus pour la défense et l’illustration du plus extraordinaire Journal intime de l’histoire de la littérature de langue française, jusqu’à se couler dans la peau du pusillanime prof genevois, et de même était-il «fan» des journaux de Benjamin Constant - dont l’esprit sous-tend Les derniers jours d’Henri-Frédéric Amiel - de Jules Renard et de Paul Léautaud en son Journal littéraire rédigé à la plume d’oie…
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    Or c’est via Youtube que Roland, il y a deux ans de ça, m’a relancé, ou plus exactement par Facebook, où nous avions fait ami-ami, quand il me transmit une vidéo de son ami Olivier François, réalisée dans le bureau de Dominique de Roux (le premier écrivain français, proche de L’Âge d’Homme dès les débuts de la maison de Vladimir Dimitrijevic et que j’avais interviewé en 1970, à mes débuts de critique littéraire), dans laquelle il détaillait ses découvertes et préférences en matière cinématographique : un grand moment de passion partagée !
    Et ce n’était pour moi qu’un début, ce premier contact aboutissant bientôt à la rencontre de Pierre-Guillaume de Roux, fils de Dominique et bientôt l’éditeur de mes Jardins suspendus, ceci grâce à l’entregent amical de Roland connu de tous ceux qui se sont assis à sa table de chez Yushi.
    C’est ainsi là que j’ai rencontré Denis Grozdanovitch, son compère aux échecs, Jean-François Braunstein, magistral contempteur de La Philosophie devenue folle, les délicieux Pierre Mari et Mark Greene dont j’ai lu par la suite et commenté les livres par estime réelle et non par copinage de bistrot nippon…
    Se taxant parfois lui-même de «réactionnaire», notre ami Roland, social et sociable en diable, n’en usait pas moins des multiples moyens de communiquer que nous offre aujourd’hui la technologie subtile, rédigeant ses carnets à la main et jouant du podcast et des applis avec la souplesse d’un geek – il n’y a pas d’équivalent dans la langue de Caraco ni de Cioran.
    Joueur et frimeur, Roland Jaccard a fui Paris et le « monde d’après » au commencement du cauchemar sanitaire que nous vivons, réalisant en partie les prédictions d’Albert Caraco, précisément. Il raconte ce dernier épisode dans On ne se remet jamais d’une enfance heureuse, son chant du cygne en quelque sorte, que je l’imagine composer dans sa suite à 800 francs la nuit du Lausanne-Palace, à 33 bornes de la crèche non moins luxueuse de feu Nabokov.
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    Roland m’a vu, de se yeux vu, dérober un ouvrage doré sur tranche intitulé La Désirade, dans la bibliothèque du Lausanne-Palace, il m’a promis de n’en rien dire et je lui sais gré de sa discrétion. En revanche, il m’a autorisé à répandre le bruit, que j’ai fantasmé, selon lequel il séjournerait à l’année dans l’hôtel le plus cher de la ville de Lausanne grâce à sa double vie de casseur, les soirées d’hiver, braquant les villas de la Côte d’azur avec son ami Alain Caillol, ancien complice de Jacques Mesrine et gravement impliqué dans l’enlèvement brutal du baron belge Empain, condamné pour cela à plus de vingt ans de prison qu’il mit à profit pour étudier les œuvres complètes de George Sand - donc le nihiliste conséquent et compétent à tous égards.
    J’aurai vu ça de mon vivant : Alain Caillol chez Yushi. Cela vaut bien Mitterrand débarquant en hélico chez Michel Tournier. Et cela reste le « monde d’avant ».
    Après, Mademoiselle et Monsieur les Millenials, vous lirez Confession d’un gentil garçon ou De l’influence des intellectuels sur les talons aiguilles, vous lirez Une liaison dangereuse avec Marie Céhère ou Cioran et compagnie, vous lirez le Dictionnaire du parfait cynique ou Dis-moi la vérité sur l’amour
    C’est ça, Roland, dis-moi la vérité sur l’amour, et je ferai semblant de te croire, mais surtout restons amis par delà les eaux sombres…
     
    Roland Jaccard. Le Monde d’avant. Journal 1983-1988, Serge Safran éditeur, 2021.
     
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    Roland Jaccard et le moineau égaré.
     
    « Que dire de cet été qui s’achève avec quelques mesures sanitaires de plus, sinon que je l’ai traversé comme un mauvais rêve ? J’en garderai l’image de ce moineau égaré dans la cage de mon escalier, tentant frénétiquement de s’en échapper, frappant les vitres closes avec son bec et mourant d’épuisement ou de panique sur mon paillasson. Quand j’ai entrepris de le délivrer, il était trop tard. Il est toujours trop tard d’ailleurs quand j’entreprends quelque chose. La lâcheté, la paresse, le sentiment profond de l’inutilité de tout acte me conduisent à cette abstention qu’ensuite je me reproche. Ce n’est que quand le drame s’achève que je comprends qu’il s’agissait d’un drame.
    J’aurais certes pu me dire : qu’importe qu’il y ait à Paris un moineau de plus ou de moins ? Mais son cadavre encore chaud là devant ma porte, m’interdisait toute esquive.
    Ma compagne, qui ne manquait pas de mordant, me dit que l’histoire de ce moineau résumait à elle seule l’histoire de toutes les femmes qui m’avaient aimé. Je n’eus même pas le courage de prendre ce petit cadavre encore doux et palpitant dans mes mains et de le descendre dans la cour. Ce fut mon amie qui s’en chargea. Ce qui lui traversa l’esprit pendant qu’elle descendait les six étages, je l’imagine sans peine : je vis avec un irresponsable doublé d’un couard. Mais comme les femmes savent d’instinct que l’irresponsabilité et l’égoïsme sont les deux vertus majeures des hommes, l’affaire en resta là.
    Confortablement installé sur mon lit à écouter des slows, j’en arrivai à cette conclusion : tous ceux qui me laissent tomber ont raison; tous ceux qui me démolissent ont raison; tous ceux qui me dépouillent ont raison. Pourquoi ? Parce que j’ai gâché mes chances. Parce que mes ambitions étaient risibles – et que je ne les ai même pas réalisées. Parce que…..mais tous ces « parce que » sont également dérisoires et inutiles face à cette évidence : le manque de générosité est ce qui se paie le plus cher dans la vie. »

  • Le monde est un grand hôpital où l’on soigne toujours à tâtons

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    Tout dire sur la médecine vécue au quotidien, où cauchemar est plus fréquent que victoire, il y a un siècle comme ce matin : c’est le propos de Vikenti Veressaïev dans ses Notes d’un médecin, prisées par le public (et Tolstoï et Tchékhov à l’unisson) mais suscitant la fureur de certains de ses confrères. Tantôt accusateur implacable, et tantôt défenseur des inévitables pratiques à risques de la médecine, incessamment déchiré par le doute et les limites de sa propre compétence, horrifié par le charlatanisme et la morgue de certains, tant que par l’omertà du milieu, l’auteur laisse, en écrivain sensible, un témoignage d’une exceptionnelle honnêteté, laquelle rime avec humanité.
    À en croire l’écrivain russe Dimitri Bortnikov, de mère « chirurgienne-née » et qui lui mit, la première, les Notes d’un médecin entre les mains, il y a deux espèces de médecins : « Ceux qui, comme les garagistes, veulent comprendre comment ce corps-voiture fonctionne. Ils se fichent de celui qui le conduit. Et puis ceux qui veulent soigner. Et ce sont d’eux que nous gardons la mémoire. Ce sont eux qui souvent deviennent écrivains. En soignant les pauvres…Amoureux de l’humanité, ces médecins soignent ceux qui n’ont rien à donner au médecin, rien, sinon la guérison. Ces médecins-là brûlent d’amour pour le vivant, deviennent fous d’amour pour l’humanité. Mais l’amour trop grand est exigeant, et comment ! Plus l’amour est grand, plus la déception est immense… »
    Et Bortnikov, écrivain largement reconnu et préfacier de ces Notes d’un médecin, de se rappeler qu’il a toujours voulu être médecin comme sa mère et son grand-père maternel et qu’il a travaillé en ses jeunes années dans une maternité où la première chose qu’on lui a dit se réduisait à cet ordre : « D’abord, tu laveras le sol ». Comme Thérèse d’Avila aux novices de son couvent impatientes de flirter avec le Seigneur : « D’abord, vous laverez le sol »…
    C’est aussi la première expérience pratique de la médecine vécue par Vikenti Veressaïev, après la théorie ressassée pendant des années d’études: assister à un premier accouchement sans y toucher , assister à sa première dissection sans y toucher, et ensuite mettre la main à la pâte vivante et vivre la mort de son premier patient après une première erreur de diagnostic, vivre cette horreur de prendre une vie qu’on était supposé sauver, douter absolument de soi, et douter bientôt de la médecine même, avant de découvrir, par la grâce d’un aîné, que l’expérience et la compétence sont aussi de ce monde et que c’est à travailler, travailler et travailler à cette acquisition qu’il faut se consacrer – « soigner la nuit jusqu’à l’aube », dit encore Dimitri Bortnikov, qui rappelle dans la foulée les noms de ces médecins-écrivains amoureux de l’humanité qu’ont été Anton Tchékhov – lequel admirait Veressaïev « pour le courage de son écriture », mais aussi Mikhail Boulgakov, génial auteur du Maître et Marguerite à qui l’on doit également de fameux Carnets d’un jeune médecin, d’André Breton et de Louis Aragon et jusqu’à Rabelais…
     
    Un livre brûlant, et surtout éclairant…
    « Lecteur, tu tiens dans les mains un livre brûlant », écrit encore Dimitri Bortnikov, qui souligne que « son auteur n’a jamais perdu confiance en l’homme ni son amour pour lui en dépit de ce qu’il ressentait : « Parfois, je voyais le monde comme un immense hôpital »…
    Mais quoi de commun, objectera-t-on, entre l’«hôpital» des dernières années du XIXe siècle – les notes de Veressaïev courent entre 1895 et 1900 -, et la médecine actuelle aux transformations vertigineuses, quoi de commun au temps où l’on inoculait la syphilis à des patients-victimes en bonne santé pour en observer « scientifiquement » les effets, et celui des protocoles sophistiqués de l’éthique médicale, en attendant les dernières avancées de l’intelligence artificielle !
    Eh bien justement, à propos de l’IA : les débats actuels sur la nécessité de préserver le facteur humain et la relation personnelle du médecin et du patient sont au cœur, déjà, des observations et des mises en garde de Veressaïev, immédiatement en rupture d’omertà. Ah bon, le milieu médical de l’époque pratiquait déjà l’omertà ? Pas que !
    Plus on avance dans la lecture de ces Notes d’un médecin, plus on constate en effet l’actualité « brûlante » de ses observations, où il s’implique souvent lui-même. Cela commence par deux diagnostic erronnés qu’il formule, étudiant en troisième année, en se croyant atteint d’un sarcome (un grain de beauté irrité par sa chemise), puis en croyant identifier les symptômes d’une « diabète insipide » en interprétant (mal) un ouvrage de référence du célèbre Adolf von Strümpeli - à relever alors au passage que Veressaïev ne cesse de citer la pléthorique littérature médicale de l’époque dont il se gave comme un fou pour compléter son savoir.
    Or dès ses débuts de médecin « sur le terrain », le jeune diplômé constate le malentendu : qu’il est censé désormais faire partie des « augures », alors qu’il ne sait rien. Qu’il ne pourra progresser sans expérience, laquelle le confronte à des pratiques qui le choquent comme les autopsies automatiques, sans consentement des familles, ou l’inoculation de maladies vénériennes aux fins d’observation, et de constater que les femmes subissent un traitement particulièrement humiliant, autant que les patients démunis ; après quoi le thème de la médecine « à deux vitesses » ressurgit - tout cela qui devrait rester « entre nous », relève un éminent patron, lequel aura de quoi fulminer contre ce fâcheux cassant « le morceau ».
    Là-dessus, pas besoin d’insister dur le caractère éminemment actuel de ce qui sépare la médecine « de parade », la « médecine-business », et celle qui vise essentiellement à soulager et guérir le patient. Plusieurs séries « médicales » sud-coréennes en donnent aujourd’hui une illustration critique éloquente, où des « hommes de l’art », qui sont souvent des femmes, résistent à la tentation du gain et de la rentabilité au profit de soins égaux pour tous.
    Au demeurant, s’il lui arrive de désigner explicitement des « bourreaux », Veressaïev n’en rend pas moins hommage aux vrais « héros » travaillant honnêtement, comme il s’y est lui-même employé.
    Riche de nombreux épisodes émouvants, voire parfois déchirants, Notes d’un médecin aborde aussi la question de la vivisection animale, où l’auteur, après avoir « sacrifié » un adorable macaque sur l’autel de ses recherches, s’interroge sur la légitimité de cette pratique « au nom de quel droit »…
    L’on a appris récemment que le sinistre Bachar el-Assad se réjouissait de bénéficier, à Moscou, des meilleurs soins, à l’enseigne d’une médecine de haute qualité, sans comparaisons avec celle des provinces russes...
    Or la troisième partie du livre de Vikenti Veressaïev , où il parle de la survie difficile de beaucoup de ses confrères honnêtes pratiquant ce qu’on peut dire la « médecine des gens », est un véritable tableau chiffré des conditions matérielles de la profession en Russie du début du XXe siècle, avec de forts contrastes entre capitales et campagnes – comme l’illustrent de leur côté tant de récits de Tchékhov - avec des aperçus latéraux sur la situation en Europe, nous renvoyant finalement à la situation de nos jours.
    Pour conclure cependant, le bilan plutôt sombre qu’il tire des conditions de travail de ses confrères lui semble moins alarmant que l’état général de l’« hôpital» de l’époque : « Les honoraires des médecins sont minimes, et cependant ils restent trop élevés pour beaucoup trop de leurs patients », écrit-il en 1900, un lustre après avoir fait ce constat de jeune carabin déjà lucide : « Non aucun doute n’était permis. Un être humain normal, c’est un être humain malade ! L’être humain en bonne santé n’est qu’une heureuse anomalie».
    Alors santé, frères humains, un coup de vodka et prenez soin de vous…
     
    Vikenti Veressaïev. Notes dun médecin. Traduit du russe oar Julie Bouvard. Préface de Dimitri Bortnikov. Editions soir sur Blan, La Bibliothèque de Dimitri, 261p.

  • Ce don que tu reçois

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    (Pour Aliocha)
     
    Je ne suis pas ce qu’ils disent une fille facile, mais je me donne volontiers, et je m’adonne, aussi me suis-je souvent abandonnée entre divers bras, diverses années, jusqu’à me retrouver là, seule mais jamais désenchantée, à sourire en vous qui vous souvenez de moi…
     
    C’est ainsi que je me suis adonnée au piano, après m’être donnée une première fois et avoir été abandonnée - les amants passent et le piano reste, me disais-je en jouant des sonates ou n’importe quoi que je savais par cœur - ma sœur exquise disait que c’était un don de recevoir ainsi la musique en soi, notamment dédiée à certaine Élise…
     
    C’est en effet un don que de bien recevoir ce qui est offert, donner va de soi mais recevoir est une autre affaire qui suppose qu’on abandonne les préventions ordinaires et qu’on se laisse faire sans penser à maldonne - un doux génie y pourvoit sans qu’on s’en doute, et surtout pour qui n’aura pas redouté les secondes fois, la musique est faite aussi de toutes nos déroutes et c’est pourquoi le génie sourit…
     
    Image: Les mains de Martha A.

  • Ceux dont la passion est obscure

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    Celui qui se méfie de lui-même / Celle qui aimerait effacer les péripéties de la nuit passée / Ceux qui dorment dans la salle d’attente de la gare de Sienne / Celui qui se demande ce qu’il fait au bord de la rivière noire / Celle que la voix d’Adolf Hitler incite à se signer / Ceux qui ne savent comment parler à leur cousin néonazi / Celui que son impuissance sexuelle a rendu plus attentif dans ses entretiens de formateur en chef / Celle qui ne prêtera jamais son stylo Mont-Blanc / Ceux qui écoulent les derniers exemplaires des Œuvres complètes de Lénine aux Editions sociales / Celui qui en mai 68 s’est fait choper chez Maspéro en train de piquer Le bleu du ciel de Bataille sur grand papier / Celle qui n’ose pas rire à cause de son nouvel appareil / Ceux qui estiment qu’il est politiquement répréhensible de regarder TF1 / Celui qui recommande la lecture de ses propres livres / Celle qui croit encore que le DJ Fabrice est le meilleur coup de la place de Neuchâtel / Ceux qui estiment qu’ils valent le DJ Fabrice / Celui qui ne parle que de Dieu et de cul / Celle qui reste des heures à sa fenêtre / Ceux qui font peser leur réprobation silencieuse / Celui qui serine aux amoureux que tout à une fin / Celle qui estime que faire des enfants aujourd’hui est irresponsable / Ceux qui se sont pacsés le jour de la Libération / Celui qui injurie les internautes sous le pseudo de Tatie Beurk / Celle qui épie sa voisine nympho / Ceux qui boivent du Nesquick / Celui qui se sait condamné / Celle qui exerce son violoncelle à minuit pour faire chier les Borcard d’à côté ces nuls / Ceux qui dénoncent le travesti Molly au concierge Semedo pour les bouteilles de Pet qu’il/elle balance dans le vide-ordures / Celui qui affirme avoir mal à l’équipe de France / Celle qui porte le maillot de Zidane pour bluffer sa cheffe de projet / Ceux qui vomissent leur pays d’accueil / Celui qui se trouve lui-même au top / Celle qui estime que son compagnon de vie Onésime ferait mieux d’admettre son homosexualité inconsciente / Ceux qui se flattent de leur cynisme immonde / Celui qui distingue sans peine le chant de la fauvette de celui de la mésange huppée / Celle qui a les règles les plus douloureuses de l’atelier de couture de Madame Dupanloup / Ceux qui préfèrent les chiens virtuels du Nintendo / Celui qui rêve de se faire un Coréen / Celle dont la vie a été transformée par la rencontre du représentant des aspirateurs Dyson / Ceux qui estiment que la réputation des aspirateurs Dyson est surfaite / Celui qui limite son ambition prochaine à l’acquisition d’un aspirateur Dyson / Ceux qui raptent les chiens de prix / Celui qui sifflote dans sa Twingo / Celle qui conçoit un logiciel bancaire à l’insu de ses proches / Ceux qui se ramasseront un mélanome à Lanzarote, etc.

    Obscure est ma passion. Dessin à la plume de Louis Soutter

  • Deux ombres claires

     
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    Elle est là partout où il va,
    on pourrait dire son ombre
    à cela près que son air sombre
    ne lui ressemble pas...
     
    Songeuse au café du matin,
    dans le jour si léger
    qu’on le dirait fait de satin,
    elle se tient en retrait,
    accoudée au comptoir,
    invisible dans le miroir,
    mais lui la reconnaît
    et l’emmène bientôt la bas
    à la table que vous savez...
     
    Lui demandez-vous des nouvelles
    qu’il répond: elle repose,
    et l’on fait celui qui comprend,
    celle qui croit savoir les choses -
    on la croyait mortelle...
     
    Les apparences ont des ruses,
    et lorsque ces deux-là
    que toute évidence récuse
    sans raisons ni tracas,
    plaisantent au fond de ce café,
    l’on reste médusé...
     
    Le mystère n’est pas ailleurs
    que dans cette lumière
    étrange et pourtant familière,
    hors du bruit et des heures...
     
    (Peinture: Jacques Truphémus)

  • Le disciple

    panopticon

    …Toi chais pas mais moi je me fais un peu yéchi en montagne, d’abord t’es trop seul, ensuite ça sait faire que monter la montagne, et plus tu montes et plus tu vois pas où ça va, tu fais que monter et tu te dis : tu vas voir, le Maître l'a dit, mais tu vois que tes pieds et les pieds des arbres, et bientôt t’es plus haut que les arbres et après que t’as plus que tes pieds au sommet tu marches dans le vide et là t’as Bouddha qui te dit : continue ! Bouddha qu’est là-bas sous l’arbre, cool le Bouddha et toi qu’as oublié ta fiole de grappa…


    Image : Samivel.

  • Médium des ténèbres

    littérature
    En lisant Le Chasseur de Têtes, de Timothy Findley.


    Les pouvoirs magiques du romancier sont souvent réduits à moins que rien dans la littérature contemporaine, tandis qu'ils se trouvent réinvestis dès la première page du Chasseur de Têtes, à la faveur d'un événement redoutable. Le lecteur y apprend en effet que le fameux Kurtz, héros d'Au Coeur des Ténèbres - fascinant récit de Joseph Conrad qui inspira Francis Ford Coppola dans Apocalypse Now, où ledit Kurtz est incarné par Marlon Brando - s' échappe de la page 181 du livre qu'est en train de lire la bibliothécaire schizophrène Lilah Kemp, une «spirite aux pouvoirs considérables mais indisciplinés», tandis que la tempête fait rage dans les rues de Toronto.
    Dans la foulée, nous ne saurions trop nous étonner du fait que Rupert Kurtz réapparaisse sous les traits d'un éminent psychiatre régnant sur l'univers d'un institut de recherche en psychiatrie, maître occulte d'une véritable manipulation des êtres et des esprits (sans parler des fortunes qu'il capte pour financer ses menées de démiurge), pas plus que ne nous surprend l'apparition de Charlie Marlow, lui aussi «sorti» du récit de Conrad et qui enquêtera, en l'occurrence, sur les choses effrayantes qui se passent dans les coulisses de l'Institut Parkin qu'on pourrait dire l'asile d'aliénés de la société contemporaine.
    C'est, de fait, un voyage au bout de la folie (et donc au bout de la raison) que ce roman mêlant admirablement les observations les plus aiguës d'une peinture de moeurs enracinée (Toronto y est présent avec ses grandes familles friquées et déchirées par la haine à la manière de Dallas, ses artistes décadents et ses clubs de débauche très smart, ses paumés de tous niveaux sociaux, mais aussi son architecture et ses espaces, son brouillard jaune et ses ravins lugubres) et les composantes d'une plus vaste fresque évoquant la dérive des sociétés dites les plus évoluées vers leur autodestruction. Dans la même poussée, le roman accumule les notations hallucinantes d'une plongée au coeur des ténèbres de la psychologie humaine, qui débouche sur une réflexion morale des plus actuelles.
    Jusqu'où ira l'homme dans son obscure volonté de puissance, et pourquoi éprouve-t-il le besoin de souiller les incarnations même de l'innocence? Telles sont les questions que nous nous posons à la lecture du Chasseur de Têtes, notamment, en traversant tel laboratoire d'expériences sur des animaux où le sentiment d'horreur est rendu comme à l'état pur, au-delà de toute sensiblerie, en parcourant les salles d'un établissement psychiatrique réservé à des gosses ou en découvrant, avec Marlow, tel réseau de réalisateurs de snuff-pictures, ces photographies de mises à mort d'enfants où le plaisir sexuel, la torture et la mort trouvent leur accomplissement abject et lucratif...

    Timothy Findley n'a pas attendu l'affaire Dutroux, et les multiples tragédies contemporaines impliquant des viols et des meurtres d'enfants, pour intégrer ce thème dans Le Chasseur de Têtes. Au demeurant, ce n'est là qu'un des «cercles» de l'enfer exploré par l'auteur-médium dans ce roman hanté par de nombreux personnages zigzaguant sans discontinuer d'une fiction à l'autre.
    Voici par exemple Emma Berry, qui s'est refait un prénom à la lecture de Madame Bovary, et qui traîne sa mélancolie nymphomane dans une limousine à silhouette de grande baleine blanche, voici Amy Wylie la poétesse aux oiseaux dont la «folie» paraît tellement moins monstrueuse que la «raison» du Dr Shelley, expérimentatrice glaciale à laquelle la Science semble tout permettre, voici les réincarnations de Pierre Lapin ou de Gatsby le Magnifique, ou encore de telle romancière qui a bien connu Dickens et communique avec Lilah Kemp par voie spirite, ou enfin, comme une présence obsédante, voici les Escadrons M sillonnant les rues de Toronto à la chasse des étourneaux porteurs du virus de la sturnucémie, ce nouveau sida dont on apprendra finalement qu'il participe lui aussi d'une manipulation démoniaque...
    Or, ce qui saisit le plus, à la lecture de ce roman comme saturé par l'horreur, est la poésie étrange et la lancinante tendresse qui s'en dégagent, les constantes ressources d'humour de l'auteur et la beauté de l'objet littéraire, d'une modernité profondément irriguée de savoir et de mémoire. Visionnaire comme l' était Conrad, témoin de l'innocence martyrisée (où les figures faulknériennes de l'enfant et du fou cohabitent avec celle de l'animal blessé), Timothy Findley pétrit à pleines mains la pâte d'une grande oeuvre contemporaine.
    Dès Le Dernier des Fous (Le Serpent à Plumes, 1993), son premier roman, évoquant le dernier été en enfance d'un garçon confronté à diverses destinées catastrophiques, nous avions flairé l'auteur d'envergure. Après Guerres (Le Serpent à Plumes, 1993), saisissante évocation de la première tuerie du siècle, et surtout avec Le Chasseur de Têtes, l'évidence de son génie littéraire nous paraît appeler la plus large reconnaissance.
    Timothy Findley, Le Chasseur de Têtes. Traduit de l'anglais par Nésida Loyer. Editions Le Serpent à Plumes, 1996. 570 p.

    Findley2.jpgPersonnage hors du commun
    Encore méconnu dans les pays de langue française, Timothy Findley est considéré, après la disparition de Robertson Davies, comme le plus grand écrivain canadien de langue anglaise.
    Né en 1930 à Toronto, dans le quartier chic de Rosedale, quoique de famille ruinée (son père était employé de banque, très porté sur la bouteille et la poésie), il fut d'abord acteur (Alec Guinness le fit venir à Londres, où il travailla notamment avec Sir John Gielguld et Peter Brook). Il continua, en 1957, à rouler sa bosse en Californie, vivant de petits métiers, avant d'entreprendre une oeuvre considérable d'auteur dramatique (cinq pièces), de romancier (neuf romans, dont six traduits en français), de nouvelliste, d'essayiste et de scénariste. Monument national au Canada, Timothy Findley est traduit en quinze langues. La complicité singulière avec le monde animal, qui transparaît dans ses livres, a une base existentielle avérée: il vit en effet avec quatorze chats, deux chiens, trois cents carpes japonaises et un rat musqué...

  • Où tu t'en vas...

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    (En lisant Jour de glace d’Anton Pavlovitch Tchekhov)
     
    Pour Nicolas
     
    Hélas il ne fera plus froid,
    dans le monde où tu vas:
    plus de larmes, plus de tracas,
    plus de mal au cœur -
    plus de coeur…
     
    C’était si bien , vous dites-vous,
    de souffrir comme un chien,
    comme un mendiant qu’on humilie,
    ou comme l’enfant,
    là, tout seul au froid qui l’engourdit -
    mais quelle chance il a !
     
    Tu t’en iras le cœur transi:
    chance de regretter
    les ombres sombres de ta vie;
    tu te rappelles la pénombre
    et la beauté des choses
    par les allées où tu t’en vas,
    dans le parfum des roses;
    tu souriras aux jours de glace
    qui t’attendent là-bas…
     
    (Ce dimanche 8 décembre 2024)
    Image: Philip Seelen

  • Au bord du ciel

     
     
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    (En mémoire de Lady L., trois ans après...)
     
    Tu l’ignorais, mais ce beau jour
    du quatorze décembre,
    il y aura trois ans de ca,
    serait ton tout dernier,
    mais je le dis surtout pour nous,
    car tu flottais,déjà,
    sur la barque de ton coma,
    le souffle ralenti,
    et la main ne tenant plus rien...
     
    Plus rien alors que cette Absence
    comme une mer aux seuls reflets;
    ce n’est pas Dieu qui l’a voulu,
    disait l’enfant en toi,
    dont l’enfant à venir dirait,
    en vous fixant aux yeux
    et le prénom de Dieu, c’est quoi?
    À leur Très-Haut tu opposais
    le Très-Bas un peu las
    qui dit-on parlait aux oiseaux,
    ou ta mère aux vieilles sagesses,
    ou ton frère ce parfait vaurien,
    ou ton poète en sa faiblesse,
    et tes enfants et autres chiens...
     
    À de tels moments, à la fin,
    tout sourit dans le temps
    dont les eaux comme en un soupir
    se retirent lentement
    et la nuit t’engloutit,
    et vous voici sur l'autre rive
    de ce ciel au bord de la terre,
    où tout n'est plus rien que lumière...
     
    (À La Maison Bleue, ce 14 décembre 2024)
    Image: Lucia K. alias Lady L.

  • Passagers de l'émouvance

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    À mon ami Richard Dindo
     
    On se fie à l'étoile:
    on croit que l'ange à fait son job;
    tu te tais en silence,
    seul et nu devant l'épilobe...
     
    On ne sait rien quand on distingue
    l'ortie du barbelé,
    le crépuscule de la rumeur
    des bambins de nursery,
    ou les haïkus des gens stressés...
     
    Je devine ce que je saurai
    revenant en forêt
    de nos enfances en allées
    où tel jour je devins
    ce qu'à la fin je devais être,
    au conditionnel de la danse...
     
    Demain sur le tarmac
    un vent de nulle part soufflera,
    nous rappelant les hamacs
    des villages japonais,
    et l'échappée de ce voyage
    dans le temps des visages...
     
    (À La Désirade, ce 11 avril 2017, en relisant Bashô