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De chair et de temps
Par JLKQuand affleure le désir de chairau parfum matinal,ou quand fleurit le carnavaldes couleurs de passage,en toute ardeur et de tout âge;quand le garçon bondità cru sur son cheval,dans la foulée sauvagedes filles aux cheveux tout défaits,vous relâchez vos cris,vous vous croyez vivant longtemps,et le Temps vous sourit…L’écharde est pour les empêchésdu plus simple abandon,quand pêcher à l’hameçond’un sourire de traversreste si bon aux tendres frères -et sœurs à l’avenant…À chaque bestiole sa babiole,chanteront les aïeulesse rappelant les cabriolesun pied dans le cercueil;baisez donc jeunes gens,tant que le temps est au bel âge,avant d’aller vous reposeraux paisibles rivages… -
Et Dieu là-dedans ?

L'année 2012 a été marquée par la parution, aux éditons Bernard De Fallois, d'un essai de haute volée de Jean Soler, très substantiel mais accessible à tous, intitulé Qui est Dieu ? et constituant une manière de synthèse limpide de la trilogie consacrée par cet humaniste érudit au monothéisme. Le texte qui suit m'en semble une belle et bonne introduction.
POURQUOI LE MONOTHEISME ?
par Jean Soler
Heureux les chercheurs qui étudient les dieux grecs ou les dieux égyptiens ! Ils ne risquent pas trop que leurs croyances religieuses infléchissent leur jugement ou que leurs analyses critiques heurtent la foi de leurs lecteurs, car personne, depuis bien longtemps, ne croit plus en Zeus ou en Osiris. Mais il en va autrement pour le dieu que nous appelons « Dieu », qui, lui, a encore trois milliards de fidèles dans le monde. Il semble néanmoins indispensable, dans l’approche scientifique des religions, de ne faire aucune différence entre ces divinités. Les dieux sont des personnages historiques qui apparaissent un jour, qui vivent plus ou moins longtemps – aussi longtemps qu’il existe des hommes qui en sont persuadés – et qui finissent par disparaître ou par se fondre dans d’autres dieux.
La question qui m’a retenu[1] est celle de comprendre depuis quand et pourquoi les Juifs de l’Antiquité ont admis comme un dogme qu’il n’existe et ne peut exister qu’un dieu, alors que jusque là, dans toutes les sociétés connues de nous, le monde divin se caractérisait par la pluralité et la diversité des êtres surnaturels.
Poser la question en ces termes suscite des résistances – même dans le milieu universitaire, j’en ai fait l’expérience – parce qu’il est évident aux yeux des croyants que Dieu, ce dieu-là, l’Unique, le seul « vrai Dieu », existe de toute éternité, et que les hommes l’ont toujours su, plus ou moins obscurément. Les adeptes des trois religions monothéistes jugent donc tout à fait normal que Dieu, pour des raisons qui lui appartiennent, se soit révélé à l’un des peuples, celui des Hébreux, et plus précisément à tel ou tel de ses membres, à Abraham d’abord, à Moïse ensuite, comme la Bible en témoigne, pour aider l’humanité à acquérir une connaissance plus claire de son existence et de ses volontés.
Cette position, qui paraît inattaquable si l’on se place dans l’optique des croyants, n’est plus tenable aujourd’hui, en raison des acquis de la recherche scientifique. Non seulement, en effet, l’existence d’Abraham et de Moïse est remise en cause (les archéologues n’ont trouvé, par exemple, aucune trace du séjour de tout un peuple dans le désert du Sinaï[2]) mais la divinité qui s’est adressée à Abraham et à Moïse n’est pas, d’après le texte hébreu de la Bible lu sans idée préconçue, le Dieu Unique. Il s’agit d’un dieu parmi d’autres nommé « Iahvé » (peu importe comment se prononçait son nom et comment il est transcrit dans nos langues). Ce fait, car c’est un fait, est masqué par l’illusion rétrospective qui projette sur ce passé lointain et largement mythique les convictions qui sont les nôtres sur le Dieu Un, illusion entretenue par le tour de passe-passe qui consiste à escamoter, dans les traductions de la Bible, le mot « Iahvé », pour mettre à sa place les mots « Dieu », « le Seigneur » ou « l’Eternel », termes qui désignent aujourd’hui, sans équivoque, le Dieu de la croyance monothéiste[3].
Comment s’exprime le récit biblique où ce dieu s’adresse à Abraham, qui s’appelle encore Abram, pour la première fois ? « Iahvé dit à Abram : Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père pour le pays que je t’indiquerai. Je ferai de toi un grand peuple et je te bénirai », Genèse 12, 1-2. D’emblée Abraham est présenté comme l’ancêtre d’un peuple promis à un grand destin : nous l’appelons le « peuple élu ». Et la bénédiction du dieu – qui ne dit à aucun moment qu’il est le seul Dieu véritable – se traduira par l’octroi à des tribus nomades d’un « pays » où ils pourront se sédentariser : la « Terre promise ». C’est la première mention dans la Bible d’un contrat passé entre l’un des dieux et l’un des peuples, d’une « alliance » aux termes de laquelle, si le peuple reste fidèle à ce dieu, le dieu le favorisera par-dessus tous les autres peuples. Ce contrat a été renouvelé, affirme la Bible, quelques siècles plus tard, avec Moïse. Que dit le dieu au prophète quand il s’adresse à lui pour la première fois, du fond d’un buisson qui brûle sans se consumer : « Je suis le dieu de tes ancêtres, le dieu d’Abraham, le dieu d’Isaac, le dieu de Jacob », Exode 3, 6. Il est toujours question d’un dieu ethnique, qui révèle à Moïse, comme une marque insigne de faveur, son vrai nom : « Iahvé », et qui se soucie avant tout de sauver son peuple de l’esclavage où il est réduit en Egypte. Ni dans cet épisode ni plus tard, au cours des entretiens que Moïse aura avec Iahvé sur le mont Sinaï, le dieu ne se présente comme l’unique dieu qui existe, un dieu universel qui serait celui de tous les peuples et se préoccuperait du sort de l’humanité. J’ai montré dans La Loi de Moïse que les prescriptions que donne le dieu au prophète, à commencer par les Dix Commandements, ne sont pas les impératifs d’une morale universelle mais des règles de conduite destinées à assurer l’unité et la cohésion du peuple hébreu en vue de sa survie.
Ce type de religion n’est pas spécifique des Israélites (les descendants de Jacob, surnommé Israël). On le rencontre dans tout le Proche-Orient ancien, bien avant que les Hébreux entrent dans l’Histoire, comme l’attestent les nombreuses inscriptions mises au jour en Mésopotamie. Vers l’an 2025, par exemple – près de huit siècles avant Moïse, si celui-ci a existé et s’il a vécu, comme on l’assure, au milieu du XIIIe siècle - des textes font état d’un peuple jusque là inconnu qui dit vénérer un dieu tout aussi inconnu que lui, « Assur ». Le dieu et le peuple ont conclu une alliance à ce point étroite que le peuple se définit par l’appellation d’« Assyriens » : les fidèles du dieu Assur, et qu’il a donné le nom de son dieu à sa capitale : « Assur ». Un peu plus tard, dans la même région, les Babyloniens adoptent pour dieu protecteur « Marduk ». Or, aussi bien les inscriptions que les vestiges de sanctuaires prouvent que ces deux peuples vénéraient en même temps d’autres divinités. Nous avons affaire à une forme de polythéisme que nous nommons aujourd’hui, d’un terme qui n’est pas encore dans les dictionnaires, la « monolâtrie ». La monolâtrie est le culte rendu à un dieu de préférence aux autres, sans nier pour autant l’existence des autres dieux, dont certains ont un rapport privilégié, eux aussi, avec d’autres peuples. Les Juifs de l’Antiquité n’ont fait qu’imiter ce qu’ils voyaient pratiquer autour d’eux en liant leur sort à un dieu aussi obscur que Marduk ou Assur mais dont ils attendaient la même protection : on espère qu’un dieu inconnu ou marginal pourra se consacrer entièrement à vous, alors qu’un dieu célèbre, sollicité par beaucoup de peuples, risquerait de vous négliger ou de donner sa préférence à d’autres. Un prophète biblique, Michée, qui a vécu à Jérusalem au VIIIe siècle avant notre ère, est très conscient de cette situation : « Tous les peuples marchent chacun au nom de son dieu, et nous, nous marchons au nom de Iahvé, notre dieu, pour toujours et à jamais », Michée, 4, 5. Il n’empêche que les Israélites, à l’exemple des Assyriens et des Babyloniens, avaient d’autres dieux, notamment Baal, et même une déesse, compagne de Iahvé, Ashéra, comme en témoigne la Bible, si on la lit sans verres déformants, et comme le confirment des inscriptions découvertes récemment en Israël, qui parlent de « Iahvé et son Ashéra »[4].
Quel que soit le rôle joué par les autres dieux, chaque peuple attribue ses succès, surtout ses succès militaires, au dieu avec lequel il a fait alliance, et il a tendance à penser que son dieu est le plus grand des dieux. On le voit dans les inscriptions mésopotamiennes. On le constate également dans la Bible. Après le passage de la mer Rouge, qui est présenté comme une victoire remportée par les Hébreux sur les Egyptiens grâce à l’intervention miraculeuse de leur dieu, Moïse et le peuple entonnent un cantique de remerciements où ils disent : « Qui est comme toi parmi les dieux [elim, pluriel d’el, « dieu »], Iahvé ? », Exode 15, 11. Cette formulation appartient, sans nul doute, à l’univers polythéiste – pour peu qu’on ne trahisse pas le texte en traduisant : « Qui est comme toi parmi les forts, Eternel ? » (Bible du rabbinat français). Ce passage et bien d’autres prouvent que « Moïse ne croyait pas en Dieu », comme je l’ai écrit, avec un brin de provocation, dans L’Invention du Monothéisme, pour faire comprendre que les textes attribués par la tradition à Moïse – les cinq premiers livres de la Bible que les Juifs appellent la Tora et les chrétiens le Pentateuque – ne sont pas, dans leur presque totalité, monothéistes.
Dans ces conditions, comment se fait-il que le peuple juif soit à l’origine de la croyance en un Dieu unique ? Si cette dernière ne remonte pas à Moïse, quand est-elle apparue et dans quel environnement ? Pour tâcher de répondre à cette question, nous ne pouvons nous appuyer que sur la Bible, car aucun autre peuple n’a adopté cette religion avant le peuple juif. Le cas du pharaon Akhenaton, qui a régné un siècle avant l’époque où Moïse est supposé avoir vécu, ne constitue pas une exception. D’après les égyptologues d’aujourd’hui, Akhenaton était un roi caractériel qui a voulu imposer un dieu personnel, Aton, dont il serait le seul représentant et le seul interprète, ce qui revenait à écarter le clergé jusqu’alors tout-puissant, surtout celui du dieu Amon à Thèbes. Mais Aton n’est autre qu’Amon, Rê etc., le même dieu suprême du panthéon égyptien, représenté par le Soleil et adoré sous des noms différents selon les lieux, les époques et la course de l’astre pendant le jour et la nuit. Qui plus est, les hymnes à Aton attribués à Akhenaton décalquent de très près des hymnes à Amon ou à Rê nettement antérieurs, y compris dans l’emploi de l’adjectif « unique » servant à qualifier le dieu, pour mettre l’accent sur son caractère exceptionnel, hors du commun, et non pas pour dire qu’il était le seul dieu à exister[5]. Quoi qu’il en soit, le culte institué par Akhenaton n’a pas survécu à la mort du roi. Un siècle après, son souvenir était aboli et ses temples détruits. Moïse n’aurait pas pu entendre parler de lui ni surtout s’inspirer de sa réforme, puisque le prophète hébreu n’était pas monothéiste ! Le monothéisme véritable a été sécrété bien plus tard, au sein du peuple juif, sans aucune influence directe venue d’un autre peuple, et c’est la Bible seule qui peut nous mettre sur la voie de ses raisons d’être.
Ici, je ferai état d’un autre apport de la recherche contemporaine. La Bible que nous lisons est un écrit presque aussi tardif que le monothéisme, nettement postérieur à ce que laissait croire la tradition et même à ce que pensaient la plupart des spécialistes il y a encore trente ans. L’archéologie israélienne est arrivée à la conclusion que les Hébreux n’ont pas écrit leur langue avant le IXe ou même le VIIIe siècle. Si Iahvé avait écrit de sa main, en hébreu, les Dix Commandements sur deux tables de pierre, les Israélites n’auraient pas pu déchiffrer ce texte avant plusieurs siècles. Quant à Moïse, le scribe de la Tora, non seulement il ne croyait pas en Dieu mais il ne savait pas écrire ! Il est largement admis aujourd’hui que le premier noyau de la Bible, la version initiale du Deutéronome, le cinquième livre du Pentateuque actuel, date du roi Josias qui a régné à Jérusalem dans la deuxième moitié du VIIe siècle, peu avant la prise de la ville par Nabuchodonosor et la déportation des notables en Babylonie. Le travail d’écriture a repris pendant le demi-siècle qu’a duré l’Exil et il s’est poursuivi sur plusieurs générations après le Retour à Jérusalem. Tous les textes rédigés jusqu’alors – jusqu’au Ve siècle y compris, le siècle de Périclès chez les Grecs – parlent de Iahvé comme du dieu national des Israélites et font toujours mention d’une alliance exclusive conclue entre ce dieu et ce peuple. Il faut en déduire qu’au début du IVe siècle encore les Juifs n’étaient pas devenus monothéistes. Alors, que s’est-il passé ?
La thèse que je soutiens est que la croyance monothéiste est apparue quand l’échec de l’alliance s’est révélé patent et qu’il a fallu trouver une explication crédible à cet échec.
Les Israélites ont été assurés, en effet, de la supériorité de leur dieu aussi longtemps que Iahvé leur a apporté d’éclatants succès : la sortie d’Egypte malgré l’armée du pharaon lancée à leurs trousses, la conquête de Canaan, la constitution d’un puissant royaume régi par deux grands rois, David puis son fils Salomon. Tels étaient du moins les récits qui avaient été transmis, disait-on, par les ancêtres. En réalité, je l’ai dit plus haut, il n’y a aucune preuve archéologique de la sortie d’Egypte et de l’errance du peuple hébreu pendant quarante ans dans le désert du Sinaï (il n’y a pas non plus de preuve certaine de la guerre de Troie qui aurait eu lieu à la même époque : les Grecs aussi bien que les Juifs ont reconstruit leur passé lointain sur des mythes). Bien plus, les archéologues n’ont pas découvert de traces de la guerre éclair racontée par la Bible pour la conquête de Canaan : l’occupation a été progressive et plutôt pacifique, d’autant plus qu’une partie au moins des Israélites étaient des autochtones. Plus surprenant encore, car nous entrons désormais dans l’Histoire, aucun vestige archéologique, aucun document épigraphique datant à coup sûr du royaume de David et de Salomon n’a été découvert[6]. Certains spécialistes en viennent à douter de l’existence de Salomon et non plus seulement d’Abraham ou de Moïse. En tout état de cause, si Salomon a existé, il faut l’imaginer en chef de village plutôt qu’en souverain d’un important royaume – d’autant plus que les annales des pays voisins ignorent cet Etat et jusqu’au nom de Salomon. Il n’en reste pas moins que ce personnage a pris une stature emblématique dans la mémoire collective des Hébreux. Or, à lire la Bible – et ce qu’elle dit peut être recoupé, à partir du IXe siècle, par d’autres sources – après le règne de Salomon les Israélites ont connu malheurs sur malheurs. Dès la mort du roi, la plupart des tribus qui s’étaient fédérées – dix sur douze selon la Bible – ne reconnaissent pas son successeur et font sécession en créant un nouvel Etat, dans le nord du pays, et en se dotant d’une nouvelle capitale, Samarie, pour concurrencer Jérusalem. Sont ainsi face à face deux royaumes rivaux, qui à certains moments se feront la guerre. Pour les auteurs de la Bible, c’est là la première « catastrophe » (shoah en hébreu) subie par le peuple élu. Le plus nombreux, le plus puissant et le plus riche des deux royaumes tombe bientôt sous la coupe des Assyriens qui, vers la fin du VIIIe siècle, s’emparent de Samarie, déportent une partie de la population et annexent le pays à leur Empire. Ce fut la deuxième catastrophe dans l’histoire des Juifs. Il y en aura une troisième quand les Babyloniens, au début du VIe siècle, mettent fin au royaume du Sud en détruisant Jérusalem et en déportant toute l’élite du pays. Les Israélites ont alors perdu la totalité de la Terre que leur dieu, pensaient-ils, avaient offerte à leurs ancêtres. Ils ont pu espérer, vers la fin du VIe siècle, avec la victoire des Perses sur les Babyloniens, la libération des exilés et le retour d’une partie d’entre eux à Jérusalem, qu’ils allaient pouvoir reconstituer le vaste royaume de Salomon. Les œuvres bibliques datant de l’Exil – en particulier les prophéties de Jérémie, qui est resté à Jérusalem avant de fuir en Egypte, et celles d’Ezéchiel, déporté à Babylone – témoignent de ce rêve. Mais le rêve ne s’est pas réalisé. Pendant les deux siècles qu’a duré l’Empire perse, les habitants de la Judée n’ont fait que végéter, sans roi, sans armée, sans indépendance, dans un minuscule canton de l’Empire achéménide qui allait de l’Indus au Nil et du golfe Persique à la mer Noire, en englobant une partie du monde grec, avec les cités de Milet ou d’Ephèse. Les inscriptions perses qui énumèrent les différents peuples entrés dans l’Empire mentionnent les Assyriens, les Babyloniens, les Egyptiens et même les Arabes, mais jamais les Juifs. L’historien-ethnologue grec Hérodote qui a séjourné, au Ve siècle, en Perse, en Egypte et jusqu’en Phénicie, dans l’actuel Liban, aux portes d’Israël, n’a jamais entendu parler des Juifs, de leur religion ni du temple qu’ils avaient reconstruit à Jérusalem après leur retour de Babylone. C’est pourtant dans cette période, sous la domination des Perses, que les Juifs ont conçu une religion tout à fait nouvelle, le monothéisme.
Comment le comprendre ? En renonçant d’abord aux notions de Révélation et de Livres sacrés, même si l’on croit en « Dieu ». Les fidèles du Dieu unique ont bien dû admettre, au XVIe siècle, que la terre tourne autour du soleil, et, trois siècles plus tard, que l’homme n’est pas né d’un coup, tel qu’il est aujourd’hui, mais qu’il est issu d’une très longue évolution des espèces, malgré ce qu’assure la Bible. Ils devront s’accommoder aussi, désormais, du fait qu’aucun texte biblique n’affirme que Dieu – l’Unique – s’est fait connaître d’un Israélite, à quelque moment que ce soit, en lui disant : Il n’existe qu’un Dieu, voilà la Vérité en matière de religion. Je te confie la mission de mettre par écrit cette Vérité, d’en convaincre ton peuple et de la diffuser dans le reste de l’humanité. Les quelques versets qui sont habituellement cités pour accréditer cette lecture sont isolés de leur contexte et interprétés à contresens. Il n’y est question, encore et toujours, que d’un dieu particulier qui se préoccupe exclusivement de son peuple, l’ethnie des Israélites. Et c’est – j’en suis convaincu – l’échec répété de cette ethnie, malgré son alliance avec un dieu présenté comme le plus grand des dieux, qui est à l’origine de la révolution monothéiste. Mais revenons en arrière.
La première « catastrophe » dans l’histoire nationale – la scission du royaume de Salomon en deux Etats rivaux – a été expliquée après-coup par les rédacteurs de la Bible comme la conséquence de l’infidélité du souverain qui aurait toléré, à Jérusalem même, à la fin de sa vie, le culte d’autres divinités (Premier livre des Rois, 11). La deuxième « catastrophe » – la disparition du royaume de Samarie, le plus important des deux Etats – a été justifiée également par l’infidélité de ses rois qui auraient introduit le culte de dieux étrangers, notamment de Baal, pour concurrencer le dieu des ancêtres. Ainsi, plutôt que de mettre en doute la puissance de Iahvé, on a incriminé son peuple. Cette réaction n’est pas propre aux Hébreux. Nous connaissons, en Mésopotamie, des textes plus anciens où des cités rendent compte des revers qu’elles ont subis par une punition de leur dieu. Personne n’est prompt, peuple ou individu, à mettre son dieu en cause et à l’abandonner. Pour continuer à croire en lui, on préfère lui attribuer les défaites aussi bien que les victoires. Si le « peuple de Iahvé » connaît des malheurs, pensent les auteurs de la Bible, ces malheurs sont l’œuvre de Iahvé. On cherche alors à comprendre quelle faute les anciens ont commise, pour éviter de la commettre à nouveau. C’est sous le règne de Josias, semble-t-il, autour de 620, que l’idée a prévalu, dans l’espoir d’empêcher Jérusalem de subir le sort de Samarie, que Iahvé était un dieu « jaloux » : qui ne tolérait pas de rivaux dans la vénération qu’il exigeait des Israélites – ce qui prouve d’ailleurs que le culte de Iahvé avait cohabité jusqu’alors avec celui d’autres dieux, comme c’était courant, je l’ai signalé, dans la monolâtrie des dieux nationaux au Proche-Orient. La monolâtrie n’est que l’une des modalités de la croyance polythéiste et la réforme de Josias, qui exigeait que le peuple adore le seul Iahvé, en un seul lieu de surcroît, le temple de Jérusalem, n’est qu’une variante apportée à la forme antérieure de monolâtrie. Dater de cette époque la naissance du monothéisme, comme le font certains[7], est une erreur. Ils confondent la monolâtrie et le monothéisme, lequel seul énonce qu’il ne peut exister qu’un dieu.
A la lumière des vues nouvelles apparues au temps de Josias, on a soutenu que Iahvé avait utilisé d’autres peuples – les plus cruels d’entre eux – pour punir les Israélites de leur infidélité. Cette idée présentait le double avantage de maintenir la toute-puissance présumée de Iahvé et de ne pas attribuer les succès des peuples ennemis au pouvoir de leurs dieux. Pour que personne, ni chez les ennemis ni chez les Israélites, ne puisse se tromper en imputant les échecs de ces derniers à d’autres dieux que Iahvé, on a affirmé – Jérémie, par exemple, chapitre 51 – qu’après avoir servi d’instruments entre les mains de Iahvé, ces ennemis seraient châtiés à leur tour pour avoir fait couler le sang de son peuple. Et l’Histoire a paru corroborer cette conviction. En effet, après avoir détruit le royaume de Samarie, les Assyriens ont été écrasés par les Babyloniens. Quant aux Babyloniens, après avoir détruit le royaume de Jérusalem (la Judée), ils ont été défaits et anéantis par le roi des Perses, Cyrus. Mais avec les Perses, tout va changer. Les Perses, sans le vouloir et sans le savoir, vont mettre en défaut l’idéologie biblique.
Loin de punir les Israélites pour obéir au dessein de Iahvé, les Perses les ont en effet libérés de leur exil à Babylone, en 539. Ils leur ont permis de retourner à Jérusalem et d’y rebâtir leur temple. Mieux même, ils ont financé ces travaux et ils ont exempté d’impôts le clergé. Mieux encore, quelques décennies plus tard, des rois perses ont confié des missions à des Judéens demeurés en exil et proches de la cour pour qu’ils aillent à Jérusalem prêter assistance à la communauté du Retour qui en avait bien besoin, tellement elle était désorganisée et dans la misère. Le propre échanson du roi, Néhémie, a fait deux missions au milieu du Ve siècle. Esdras, un prêtre-scribe, est arrivé probablement au début du IVe siècle. Ce dernier a joué un grand rôle pour fixer par écrit les lois attribuées à Moïse et reconnues par le pouvoir perse pour les affaires concernant les Juifs (ainsi appelle-t-on désormais les Judéens et, plus généralement, les membres de l’ethnie israélite). En un mot, les Perses se sont montrés irréprochables à l’égard des Juifs, au point que Cyrus est appelé dans la Bible le Messie, c’est-à-dire « l’oint de Iahvé »[8], et que les Juifs ont pu croire pendant un certain temps que les Perses se rendraient compte qu’ils devaient leur réussite au dieu des Juifs et qu’ils se rallieraient à lui. Mais rien de tel ne s’est produit. Les Perses se comportaient avec les Juifs comme avec les autres peuples de l’Empire, ni plus ni moins. Ils respectaient la religion ainsi que les coutumes des peuples assujettis. Dans une inscription découverte en 1879 à Babylone sur un cylindre d’argile, il est dit que Marduk lui-même, le dieu national du pays, a chargé Cyrus, un étranger, de punir le roi des Babyloniens de son infidélité en s’emparant de sa capitale. Dans la suite du texte, Cyrus assure vénérer Marduk, qu’il appelle son « Seigneur », et dit qu’il a libéré les populations étrangères qui avaient été déportées – sans faire mention des Juifs[9]. Cette attitude des Perses correspond de près à celle qu’ils ont eue envers les Judéens, au témoignage de la Bible, et à la politique qu’ils ont appliquée à l’égard de l’Egypte, après avoir conquis le pays. Une statue de Darius découverte dans sa capitale iranienne, à Suse, en 1972, porte une inscription en hiéroglyphes où le roi des Perses se présente, à l’image des pharaons, comme le fils de Rê, le dieu suprême des Egyptiens. Mais d’autres inscriptions gravées sur la statue en perse, en élamite et en akkadien, rendent hommage à Ahura-Mazda, « le grand dieu qui a créé cette terre ici, qui a créé ce ciel là-bas, qui a créé l’homme, qui a créé le bonheur pour l’homme, qui a fait Darius roi ». Et Darius déclare plus loin : « Qu’Ahura-Mazda me protège, ainsi que ce que j’ai fait »[10]. Il est clair que les Perses rendaient hommage au dieu principal de chacun des peuples entrés dans l’Empire, pour obtenir son concours ou du moins sa neutralité, mais c’est à leur dieu national, Ahura-Mazda, qu’ils attribuaient leurs succès. A ce dieu, ils prêtaient les mêmes pouvoirs – en particulier celui de Créateur – que les Juifs à Iahvé. Mais entre les deux divinités, il y avait une différence considérable. La puissance d’Ahura-Mazda était crédible : on pouvait penser qu’elle avait permis à son peuple de conquérir un immense territoire ; celle de Iahvé était sérieusement sujette à caution : son peuple ne faisait que se morfondre, en obscur vassal, dans un étroit recoin de l’Empire perse.
Pouvait-on espérer que la domination des Perses ne serait que passagère, comme l’avait été celle des Assyriens et des Babyloniens, et qu’ensuite Iahvé réduirait les Perses à néant pour redonner aux Juifs un grand royaume ? Même cette espérance était fragile. Iahvé avait puni les Assyriens et les Babyloniens, après s’être servi d’eux, parce qu’ils avaient opprimé les Juifs. Mais de quoi Iahvé devrait-il punir les Perses ? Il n’y avait rien à leur reprocher ! Fallait-il alors en conclure que le plus grand des dieux n’était pas Iahvé mais Ahura-Mazda ? L’admettre a pu être une tentation éprouvée par certains. La Bible fait état, dans d’autres circonstances, du ralliement d’Israélites aux dieux des vainqueurs. Un roi de Jérusalem, vers la fin du VIIIe siècle, après avoir été battu par les Araméens, s’est dit : « Puisque les dieux des rois d’Aram les secourent, je leur sacrifierai et ils me secourront », 2 Chroniques 28, 23. Beaucoup de peuples dans le monde – et d’abord dans cette région – ont disparu avec leur religion pour s’être soumis à d’autres peuples et avoir adopté leurs croyances et leurs coutumes. Mais chez les Juifs, alors, religion et identité nationale étaient devenues tellement imbriquées qu’abandonner Iahvé aurait été l’équivalent d’un suicide collectif. Toute leur histoire mythique mise désormais par écrit et toutes les paroles de leurs prophètes ne cessaient de leur répéter qu’ils n’étaient pas comme les autres, qu’ils devaient se tenir à l’écart des nations étrangères (les goyim), parce qu’ils étaient promis par leur dieu à un grand destin. « C’est un peuple qui demeure à part et qui n’est pas compté parmi les nations » : ainsi se décrivent-ils dans la Bible (Nombres, 23, 9). Leurs lois contribuaient elles aussi, et tout particulièrement les interdits alimentaires, à maintenir cette séparation : « C’est moi, Iahvé, votre dieu, qui vous ai séparés des peuples, et ainsi, vous séparerez la bête pure de l’impure, l’oiseau impur du pur, et vous ne vous rendrez pas abominables par la bête, par l’oiseau, par tout ce dont fourmille le sol, bref, par ce que j’ai séparé de vous comme impur », Lévitique 20, 24-25[11]. Renoncer à cette idéologie qui leur avait permis de supporter beaucoup de revers et plusieurs catastrophes aurait été renoncer à être eux-mêmes. Reconnaître qu’ils s’étaient trompés les aurait condamnés à disparaître.
Pour ne pas en venir là, les guides du peuple avaient cherché depuis longtemps à amender la religion initiale. Ils avaient décrété, sous Josias, que le dieu national ne supportait aucun rival, et on avait chassé les dieux étrangers. Après le retour de Babylone, Esdras avait pensé qu’il fallait épurer l’ethnie pour la rendre digne d’être à nouveau le « peuple de Iahvé » et on avait chassé les femmes étrangères avec leurs enfants, en interdisant strictement désormais les mariages mixtes (Esdras 10 et Néhémie 13). Dans le temple reconstruit, on multipliait les sacrifices expiatoires et les rites de purification pour respecter les innombrables commandements que Iahvé avait prescrits, disait-on, à Moïse et que le prophète avait notés : on disposait maintenant de rouleaux pour enseigner ces lois à tous les Juifs. Que pouvait-on faire d’autre en vue d’obtenir le pardon des fautes commises par les ancêtres, de retrouver grâce auprès de Iahvé et de redevenir le grand peuple à qui Moïse avait dit : « Tu annexeras des nations nombreuses et toi, tu ne seras pas annexé. Iahvé te mettra à la tête et non à la queue ; tu seras uniquement en haut, tu ne seras jamais en bas », Deutéronome 28, 12-13 ? Il fallait bien constater que toutes ces réformes et tous ces efforts étaient restés sans résultats. Rien n’était venu modifier la condition subalterne et insignifiante dans laquelle le peuple vivotait. Les Juifs s’étaient-ils trompés en misant tout sur le seul Iahvé ? Le doute, étalé sur plusieurs générations, a dû être véritable et profond. Un psaume remanié à l’époque perse peut donner une idée de cet état d’esprit : « Tu nous a rejetés et couverts de honte (…) Tu fais de nous la fable des nations (…) Tout cela est arrivé sans que nous t’ayons oublié, sans que nous ayons trahi ton alliance (…) Réveille-toi ! Pourquoi dors-tu, Seigneur ? », Psaume 44, 10-24. L’explication par la culpabilité du peuple a épuisé ses effets, des voix osent s’élever maintenant pour mettre en cause Iahvé lui-même. Les interrogations sur le pouvoir réel du dieu étaient d’autant plus inévitables qu’on voyait, au même moment, les Perses triompher sans commettre aucun méfait qui aurait pu attirer sur eux le courroux de Iahvé. Bien plus, le peuple a dû finir par savoir, comme ne l’ignorait pas Néhémie, qui vivait à la cour de Suse, que les Perses attribuaient leurs succès à leur dieu, Ahura-Mazda, avec de bonnes raisons de le faire. Cette situation qui a perduré pendant les deux siècles de l’Empire achéménide a mis en porte-à-faux l’idéologie qui avait permis aux Juifs de l’Antiquité d’expliquer leurs malheurs sans remettre en cause la puissance de leur dieu ni l’alliance qui avait fondé leur identité. Il faut supposer que durant cette période sur laquelle nous n’avons pratiquement aucun document – elle rappelle les « siècles obscurs » qui ont précédé la renaissance, au VIIIe siècle, de la civilisation grecque – une crise intellectuelle a dû se développer et s’accentuer. Pour la surmonter, il n’y avait que deux voies : abandonner la doctrine traditionnelle et sacrifier le passé, ou trouver une idée radicalement neuve capable de sauver, à la fois, le peuple et son dieu. Cette idée a été le monothéisme.
Il est impossible de savoir quand et par qui cette idée a été formulée pour la première fois. Il en va de même, souvent, dans l’histoire des sciences, quand il s’agit d’identifier le ou les auteurs d’une théorie venue dénouer la crise dans laquelle la recherche s’était enlisée : j’ai avancé ce parallèle en m’aidant des analyses de Thomas S. Kuhn sur les révolutions scientifiques[12]. Il a fallu du temps pour que la théorie monothéiste se fraie un chemin, du temps pour qu’elle gagne des adeptes, du temps pour qu’elle s’impose finalement à tout un peuple, dans la deuxième moitié du IVe siècle, semble-t-il, sinon au début du IIIe, quand les Grecs sont venus supplanter les Perses sans que la situation des Juifs change en quoi que ce soit.
L’adoption du monothéisme par les Juifs a modifié du tout au tout leur vision du monde. Il n’y avait plus lieu d’interpréter l’Histoire en termes de rivalités entre dieux protégeant et aidant chacun son peuple. Comparer, en particulier, le dieu des Juifs et le dieu des Perses n’avait plus de sens : c’était le même dieu[13], le Dieu Unique, qui favorisait, selon des desseins connus de lui seul, tantôt un peuple et tantôt un autre. Cette évidence nouvelle, véritablement révolutionnaire, perçue par les Juifs et eux seuls, donnait à ces derniers une clef pour expliquer leurs malheurs passés et présents tout en gardant l’espoir de retrouver un jour la faveur de la divinité qui les avait fait sortir d’Egypte et les avait dotés d’un grand pays où ils avaient édifié un puissant royaume. Ce dieu, on cessera peu à peu de l’appeler « Iahvé », comme on faisait du temps où il fallait, grâce à un nom propre, le distinguer des autres dieux. On l’appellera désormais « Dieu » (elohim) ou « Seigneur » (adonaï). Quand la Tora est traduite en grec par des Juifs d’Alexandrie, au IIIe siècle avant notre ère, à l’intention des Juifs d’Egypte qui ne connaissaient plus l’hébreu, la mutation monothéiste est achevée : dans la Septante, « Iahvé » a complètement disparu au profit de théos (« Dieu ») et de kurios (« Seigneur »)[14].
C’est ainsi que les Juifs ont changé de religion, sans attribuer nulle part cette innovation à une inspiration divine. Ils ont cru (ou laissé croire), pour raccorder le présent au passé, que cette vue nouvelle tenue pour la Vérité remontait au Sinaï. Et ils ont apporté dans ce sens quelques corrections à la Bible : ils ont réécrit, par exemple, le premier chapitre de la Genèse[15]. Néanmoins, ils ont respecté pour l’essentiel un texte déjà fixé et considéré comme sacré parce que dicté par Dieu à Moïse. De ce fait, la Bible hébraïque que nous lisons aujourd’hui est presque entièrement antérieure à l’époque où la croyance en un Dieu unique est devenue un dogme dans la religion des Juifs – un millénaire environ après Moïse, si ce prophète a une réalité historique – dogme qu’ils ont inventé dans le but de tirer Iahvé, et de se tirer eux-mêmes avec lui, du gouffre où ils étaient descendus ensemble.
Mon hypothèse permet de comprendre que, par la suite, le Dieu unique n’a jamais cessé d’être considéré par les Juifs comme le Dieu des Juifs avant tout et non pas comme celui de tous les peuples. La preuve en est qu’au début de notre ère encore, le temple de Jérusalem, seul lieu où pouvait se célébrer, affirmait-on, le culte du Dieu Un, était réservé aux seuls Juifs. Les archéologues ont mis au jour deux panneaux où il est écrit, en grec et en latin : « Qu’aucun étranger ne pénètre à l’intérieur de la balustrade et de l’enceinte qui entourent le sanctuaire. Celui qui serait pris ne devrait accuser que lui-même de la mort qui serait son châtiment[16].
Ce sont les premiers chrétiens qui ont coupé les racines ethniques de Dieu. Paul surtout, né Juif, a dit et redit dans ses lettres pastorales : puisqu’il n’existe qu’un Dieu, il est nécessairement le Dieu de tous les peuples et de tous les individus ; et il n’y a dès lors aucune raison de faire des distinctions entre les Juifs et les non-Juifs[17].
Cependant, à partir du moment, au début du IVe siècle de notre ère, où un empereur romain, Constantin, s’est converti au christianisme, le dieu « Dieu » est devenu progressivement le dieu des Romains, puis des Européens et des peuples qu’ils ont soumis. Il a de nouveau été la marque identitaire, non plus d’une ethnie particulière, comme c’est toujours le cas dans le judaïsme, mais d’un ensemble de nations unies dans le culte du Fils de Dieu. Et l’islam, au VIIe siècle, tout en affirmant très fort son attachement au Dieu unique emprunté aux Juifs et aux chrétiens, a triomphé en fédérant, autour de l’enseignement de Mahomet, des tribus arabes jusqu’alors rivales, et en les entraînant à la conquête d’un vaste empire.
Le fait que le monothéisme ne puisse se passer, quoi qu’en disent les théologiens, d’un enracinement national explique qu’aujourd’hui encore, des peuples qui affirment vénérer le même Dieu se livrent à des luttes impitoyables pour faire prévaloir leur propre conception du Dieu Un.
Jean Soler*
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[1] Cf. ma trilogie « Aux origines du Dieu unique » : L’Invention du monothéisme (éd. de Fallois, 2002) ; La Loi de Moïse (2003) ; Vie et Mort dans la Bible (2004) ; collection de poche « Pluriel », Hachette Littératures, 2004 et 2005 pour les deux premiers volumes.
[2] Cf. Israel Finkelstein and Neil Asher Silberman, The Bible Unhearted, New York, 2001 ; trad. fr. La Bible dévoilée, Bayard, 2002.
[3] Un autre subterfuge consiste à désigner ce dieu par les quatre lettres – le « tétragramme divin » : IHVH – qui servent à l’écrire dans la Bible. Mais l’hébreu ne note que les consonnes et les semi-consonnes pour ce dieu comme pour les autres, comme pour tous les mots de la langue ! C’est à cause d’une prétendue interdiction de prononcer ce nom, « le Nom », que certains le transcrivent dans les autres langues en IHVH, et le prononcent « Adonaï » (« Seigneur ») au lieu de « Iahvé ». En réalité, cette interdiction n’est pas dans la Bible. Voir L’Invention du monothéisme, p. 108-110 et 123-124, ainsi que La Loi de Moïse, p. 45-47.
[4] Cf. notamment Amihai Mazar, Archaelogy of the land of the Bible, 10,000 – 586 B.C.E., New York, 1990.
[5] L’Invention du monothéisme, p. 87-89.
[6] Les arguments de Finkelstein et Silberman, op. cit., sont très convaincants.
[7] Notamment les auteurs de The Bible Unhearted, chapitre 11.
[8] Cette référence à Cyrus se trouve dans le recueil de prophéties attribuées à Isaïe (45, 1), lequel a vécu deux siècles avant le roi des Perses !
[9] Cf. Pierre Lecoq, Les inscriptions de la Perse achéménide, Gallimard, 1997, p.181-185.
[10] Cf. Pierre Briant, Histoire de l’Empire perse, Fayard, 1996, p.492, et Les inscriptions de la Perse achéménide, op. cit., p.246-247.
[11] Cf. mon article « Sémiotique de la nourriture dans la Bible », Annales, E.S.C., Paris, juillet-août 1973. J’ai repris cette étude, avec des compléments, dans Vie et mort dans la Bible, 2004, p.13-29.
[12] Cf. Thomas S. Kuhn, The structure of scientific revolutions, Chicago, 1962 et 1970 ; trad. fr. La structure des révolutions scientifiques, Flammarion, 1983. Et Jean Soler, L’Invention du monothéisme, p.91-93.
[13] L’assimilation des deux divinités a pu être facilitée par le fait qu’Ahura-Mazda n’était pas représenté, lui non plus, sous des formes figuratives.
[14] Cf. dans L’Invention du monothéisme le chapitre « L’effacement de Iahvé », p.107-110.
[15] Cf. le chapitre « Des retouches monothéistes » dans L’Invention du monothéisme, p.99-102.
[16] Vie et Mort dans la Bible, p.89.
[17] Cf. notamment la Troisième Epître aux Romains, 29-30.
JEAN SOLER. Agrégé des lettres. A été le conseiller culturel de l’ambassade de France en Israël de 1969 à 1973 et de 1989 à 1993. A collaboré à l’Histoire universelle des Juifs, sous la direction d’Elie Barnavi, Hachette Littératures, 1992. Auteur d’une trilogie Aux origines du Dieu unique, éd. de Fallois, 2002, 2003, 2004.
Jean Soler, Qui est Dieu ?. Editions Bernard de Fallois, 2012. Dans un style clair et accessible à tous, Jean Soler met d'abord en lumière «six contresens sur le dieu de la Bible», une divinité qui n'est pas le Dieu unique des trois religions monothéistes mais un dieu parmi d'autres, du nom de «Iahvé», conçu comme le dieu national des seuls Juifs.
Il relate ensuite, sans référence aucune au surnaturel, la généalogie du dieu «Dieu», telle qu'il l'a reconstituée à partir des acquis de la recherche scientifique.
Il explique enfin pourquoi cette croyance peut porter plus que d'autres à l'extrémisme et à la violence, comme on l'a vu avec les Croisades, l'Inquisition ou les Guerres de religion, et comme on le voit de nos jours avec les conflits du Moyen-Orient, sans compter l'influence, indirecte mais bien réelle, de l'idéologie monothéiste sur le nazisme et le communisme, ces deux fléaux du siècle passé. -
Comme une douce folie
(Ou l’autre voie de sagesse,ou les figures de l'Aimant)Les gens ne l’aiment pas beaucoup:il est trop différent,et ne partage pas le goûtdu nombre dit influent;il ne fait rien comme il faudrait,ne croit pas aux idéesou plutôt n’a que des idéesportées comme des croix ;il semble en effet clouéà la seule penséequ’on suppose délibérée,et pourtant il éluderatout ce qu’on en dira -personne ne saurait l’aimerqui ne comprend pas ça…Il est ouvrier et chercheur,elle est maître verrier,il est tourneur en atelier,elle est apiculteur,iels se reconnaissent à çaqu’ils sont de bonne foi,aucun d’eux ni d’elles d’ailleursn’a le même tailleur -toustes sont sapé(e)s à la dyableen désordre admirable…Il n’y a de règle au Mobilequ’à la loi de l’Aimanttrès subtil ustensileà portée du premier enfantsensible et vibratile -aussi tenez-les bien en main,l’enfant à son entrainet le chien si l’enfant est aveugle -quant à l’Aimant, disent les Chinois,pendant que la meute beugle,plutôt que l’outil de la Fin,voyez-y le Chemin…JLK -
Le fil invisible
(Chronique des tribus)81. Que l'amitié donne suite...Vaut-il mieux avoir deux pères gays également attentifs à la bonne éducation de leur enfant, qu’un père absent, se demandaient hier soir les deux dîneurs de la Brasserie de la Gare donnant sur celle-ci que d’aucuns aimeraient truffer de caméras cachées pour surveiller les dileurs (avec ou sans pères ceux-ci, et du Nigéria ou d’ailleurs), et Quentin d’attaquer sa salade César en remarquant qu’il y a des mois qu’il se fait la gare matin et soir sans remarquer beaucoup plus de trafic que sur les rives du lac des Laurentides où il a situé son roman intitulé Notre Dame-de-la merci, par ailleurs postfacé par son commensal présent (à savoir moi-même en personne), et je lui lance que les médias se la jouent dramatique pour attirer encore la moindre attention du public, sur quoi les deux amis un peu complices en dépit de presque deux générations d’écart, évoquent le père terrible de Fédor (Quentin vient d’achever la lecture de L’Idiot) et leurs paternels respectifs et respectables chacun à sa façon (l’un est artiste et l’autre fut employé modèle), et alors là, me le rappelant soudain en me demandant quelle mouche m’a piqué de suivre mon compère avec cette salade César où je ne trouve que des feuilles à brouter, je sors, de ma sabretache, une liasse de photocopies d’un. long papier de John Cowper Powys précisément consacré à Dostoïevski - ça c’était hier soir et Quentin ce matin me « texte » ceci via Messenger : « Je termine l’article de Powys que tu m’as amené hier. C’est une merveille. J’aime beaucoup ce qu’il dit de la capacité de Dostoïevski de transmettre la « sentiment cubiste » d’une vie de communauté. C’est exactement comme cela que je ressens la lecture de L’Idiot, mais plus encore dans Les Démons où tout un monde semble fourmilier à l’arrière-plan, avec une cohérence aussi indubitable qu’imperceptible ».Et voilà pour le fil invisible de l’amitié telle que je la conçois, où la réciprocité vive se fonde sur des goûts, voire des passions partagées, le véritable ami (incluse il va sans dire l’Amica) étant celui qui donne suite comme Verlaine donne suite à Rimbaud même après leurs plus foireuses discutes, tandis que le jeune Arthur donnera suite par défaut à la fuite de sa brute de père ferraillant en Crimée puis s’adonnant en secret à la traduction du Coran - et l’on sait qu’en Arabie le feu poète enseignera à ses collègues européens la manière des mâles musulmans de pisser accroupi comme on prie à genoux... -
Comme en rêvait le Capitaine
« La grammaires est la base, le fondement de toutes les connaissances humaines » (Frédéric Rimbaud, père d’Arthur, combattant en Crimée et traducteur du Coran)Je ne vous entends pas très biendans le grand bruit que fonttous vos influenceurs,où toute opinion les vaut toutes,où tout devient déroute,parodie de vaine sapienceou prétexte à haute palabredans la langue de marbre,je veux dire : la langue de boisau fil de sabrede l’imbécile impatienceindifférente aux vraies saveurs…La Machine saura très bienmimer cette grammaire,et moduler tout savoir-fairede l’ancienne parluresans faille ni rature,saura même le point-virgule,secret de la féruledes anciens maîtres littéraires,saura tout n’est-ce pas,sauf le devinez-quoi…Le père de Rimbaud parlait fort,mais rêvait en secretd’un fils lui sortant de la cuisseet parlant comme on dit: en langue,sans éviter l’harangueun peu vulgaire dans les troquets ;un vrai fils quoi, qui bande et pisseau ciel où Dieu raviqu’on Le fasse exister ainsine peut que tout bénirde ce chant et de son soupir… -
Nos multiples vies
(Chronique des tribus)80.La veille au soir, juste après avoir revu le film italien intitulé Il filo invisibile, évoquant les tribulations d’un jeune Leone gratifié par la vie de deux pères, le fils puîné de l’employé modèle et de la ménagère à son affaire a relevé, sur son fil de WhatsApp, un message de son amigo Mario Martin lui annonçant qu’il venait, avec les siens, de survoler son petit pays à destination de la Pologne native de son épouse - et les deux pères de Leone, le père militaire de Rimbaud abonné aux absents fils de l’air, le titre de la bio monumentale que Mario Martin s’apprête à publier au Mexique, consacrée à la « vie sans vie » du philosophe Albert Caraco dont le vrai père s’était effacé devant un substitut – tout ce magma l’a ramené à la « vida sin vida » de ce parangon du génie vivant de la vie dont l’existence a fasciné des kyrielles de lettrés biographes infoutus de comprendre qu’on peut être le plus grand poète de son canton et se tirer un jour sans remercier pour seul double motif de fantaisie et de liberté.Lire le matin les Béatitudes est un exercice propre à se récurer l’âme essentielle et bien accueillir la donnée du présent en cours (tu sais par l’Almanach que ce 3 mai dédié par les catholiques aux saints Philippe et Jacques – celui-ci mis à mort au pied du temple de Jérusalem), a inspiré à la sagesse populaire un dicton sarcastique (« Mai commence par une croix, et qui se marie en traîne deux » ), la date du 3 mai 1494 est celle du débarquement de Christophe Colomb à la Jamaïque dont les Arawaks seront bientôt exterminés, et la pensée du jour (l’Almanach toujours) est empruntée à Victor Hugo : « La pensée n’est qu’un souffle, mais ce souffle remue le monde », et tout à l’heure tu prendras via Youtube des nouvelles de la Maison-Blanche et du front ukrainien où le chaos du monde se perpétue au dam des mères (tu t’imagines Vitalie Cuif quand elle apprend que le militaire de passage lui a fait un nouvel enfant juste avant de repartir pour la Crimée !) et des fils et du Saint Esprit qui tarde à se manifester dans le « chaordre » dont parlait Albert Caraco…
C’est en comédie à l’italienne que le film Il filo invisibile traite le thème du garçon à deux pères dont la mère porteuse vit aux States avec un biker, et cela le dramatise et le dédramatise donc sur fond de tendresse bienvenue, comme il en manque quand on ne s’en remet qu’aux techniciens de la psychologie qui estiment par exemple (thèse reprise par un biographe de Rimbaud) qu’un garçon qui n’a pas été « coaché » par un père biologique durant ses deux premières années risque de ne pas se développer comme il faut, risquant de devenir poète ou peut-être pire: philosophe en exil partout...Un autre biographe de Rimbaud – celui-ci contredit par celui-là – prétend que le jeune Arthur aurait été violé par des soldats à l’époque de la Commune, sans la moindre preuve, alors qu’un autre biographe de Rimbaud prétend que celui-ci n’a jamais touché au commerce d’armes, quand a les preuves du contraire ; et ce serait toute une histoire à rallonges à la Roberto Bolaño que d’entreprendre l’aperçu biographique comparatif des biographes de Rimbaud, dont chacun est à peu près persuadé que « son » Arthur est le plus vrai ou le moins invraisemblable, à commencer par Edmund White qui a commencé de lire Rimbaud en version bilingue la nuit dans les toilettes de son internat pour seuls garçons de Detroit (USA), d'emblée un peu désolé de constater que son homosexualité relevait dans les années 50 d’une maladie et plus d’un vice abominable ou même d’un crime comme à la «Belle époque», tandis que les pères de Leone recourent à l’ADN pour savoir qui est qui, etc. -
Comme au printemps une main
Il recopie de vieux écrits,ses longs cheveux sont blancscomme la neige des printempseffacés par l’oubli;mais les mots des jours et des nuitsque la main recopiesera demain le lendemaind’autres vies livrées à l’oubli…Moi j’allais sur mes dix-sept ansau salon d’agrémentoù mes sœurs aimaient se faire belleset j’écoutais ce qu’elles disaient:c’était la volière aux rebelles,comme le plus bruissant bouquetde vocables soyeuxcomme autant de joyaux joyeuxruisselés des caquets -mais cela ne se décriraque par l'écrit, je crois…La fumée des papiers brûlésne nous empêche pasde lire ce que le vieux cinglérecopiait là-basau dam des vigiles de l'Oublirépétant à l’envi:ce ne sont qu’histoires inventées,effacez-moi tout ça -et la main légère au printempsde remonter le Temps... -
Comme une grâce
Le soir les gens baissent la voix,le long du quai aux Fleursoù tant de fois aux mêmes heuresoù le lac enflammédécoupe en ombres de papieren silhouettes noiresles gens soudain plus importantsd’augmenter la beauté,nous nous regardions …Si je n’étais pas seul ce soir,je ne saurais revoirau ciel comme abandonnél’image de ton visagesouriant à la dérobéeà ce que sans le dire tu sentaisdu jour semblant perdu …Cela ne se perdra jamais :le coucher du soleil paraîtun cliché bon marché,et nous marchions alorsdans l’or en fusion du lointainque nous tenions en main,mais passent à l’instant les vivants -que revive la grâce…Image JlK: Crépuscule le long du quai aux Fleurs -
Non pas le ciel
(En mémoire d’Emily Dickinson)Non pas le ciel que vous pensez ,que vous croyez à vous,que vous louez les yeux levés,convaincus qu’il vous voit;non pas le ciel qui parlera,ou se taira: qu’importe,pas le ciel qui écoute aux portes,mais le ciel vert qu’il y a là -le ciel aux yeux ouverts…À Pérouse cette année-la,le ciel vert était rose,et la prose de nos murmuress’accordait à ces chosesdont on est sûr alors qu’elles durent;à Sienne aussi, puis à Séville,à Sils, à Ségovieaux noms suaves oubliés,les ciels auront laisséce bleu d’éternité qui nageà l'envers des nuages…Non pas le ciel jamais nommé:juste le ciel donné…Peinture: Nicolas de Stael. -
Julien Sansonnens décrit juste une vie dans Une vie juste...

Après avoir traité de sujets plus dramatiques en apparence, comme dans L’Enfant aux étoiles évoquant la tragédie de l’Ordre du Temple solaire, l’écrivain sonde les eaux semblant paisibles, voire stagnantes d’une vie de couple approchant de la cinquantaine - mais les Suisses au-dessus de tout soupçon risquent, eux aussi, de se prendre une tasse…Julien Sansonnens avait-il une arrière- pensée malicieuse en intitulant son sixième roman Une vie juste, par allusion à un essai qui fit date bien avant sa naissance (en 1979), et même avant le déploiement critique de la « nouvelle histoire » helvétique, paru en 1967 sous le titre de La Suisse ou le sommeil du juste, signé Georges-André Chevallaz, historien très éveillé – il a même empêché de dormir les petits collégiens que nous étions à plancher sur son traité d’histoire suisse - et syndic de Lausanne poussant le zèle citoyen jusqu’à la présidence de la Confédération ? Eh bien non, le romancier, consulté entretemps par courriel, ne connaissait pas l’ouvrage en question, rapportant juste son titre à une oscillation ambiguë entre honorabilité et étriquement - donc l’ironie y couvait bel et bien, aussi discrète qu’elle filtre dans la narration du protagoniste, ou plus exactement dans le rapport du romancier avec celui-ci, son double à certains égards – même génération et même calvitie…Or ce titre d’Une vie juste convient parfaitement à ce récit, en première personne – laquelle se montre combien soucieuse de précision « horlogère » et de netteté « propre en ordre » -, d’un honnête citoyen au nom de Christophe Huguenin typique en somme de la classe moyenne suisse (européenne ou même occidentale), avec épouse moderne au format (Estelle a un job à elle, circule en trottinette et souffre juste un peu d’éco-anxiété en femme responsable) et fille en début d’émancipation sexuelle (sa mère l’a surprise le matin même en posture explicite avec son boyfriend), sans oublier la chatte Canelle vieillissante rappelant à Christophe l’inexorable progrès de nos décrépitudes.Ce Christophe est-il intéressant ? Oui et non. On pense un peu à l’homme sans qualités de Musil, ou aux personnages de Michel Houellebecq en l’accompagnant dans les rues de Neuchâtel, du quartier des Beaux-Arts où le couple partage un cinq-pièces plutôt bourgeois, au Vieux Port où il a rendez-vous tout à l’heure avec Estelle dans un restau-bateau qu’elle a choisi ; intéressant par ses justes propos sur le « langage » de la ville et les « signes » que nous adresse l’urbanisme en évolution, bref il a les yeux ouverts, il est intelligent et poreux mais plutôt rétif devant les nouvelles tendances (le jardinage collectif prôné par l’ « assoce » du quartier n’est pas sa tasse de saké), intéressant mais pas vraiment sympa dans sa façon de ricaner et de juger de ce qui est « juste » sans exagérer, n’est-ce pas.Il y a pas mal de chaud-froid dans la vie de ce Christophe que sa conjointe appelle parfois Chris et parfois même Christ ( !), une enfance plutôt banale voire froide (un père juste con, ainsi qu’on le découvre quand son fils lui présente Estelle et qu’il lâche mornement « une de plus »), une jeunesse plus déliée et chaleureuse au fil des nuits neuchâteloises que nous ne savions pas si branchées à la coule, des horizons ouverts pendant quelques années de bourlingue, une expérience « concrète » réelle (il a ouvert trois restaus à travers les années) , et puis la tendresse vécue avec Jeanne en sa petite enfance et auprès d’Estelle avec laquelle il forme un vrai couple dont il revendique la « personnalité » particulière. Mais maintenant ?Ce qui couve sous le couvercle…Dès le début du récit monologué de Christophe, c’est donc sa vision qui prévaut, non dénuée de pointes visant sa « compagne de vie », comme on dit aujourd’hui « partenaire », et l’on sent qu’il y a « quelque part » un malaise, peut-être même « anguille sous roche », sans que rien ne soit dit avant le rendez-vous sur le restau-bateau sympa où tout à coup tout vire de bord avec les premiers éléments de dialogue marqué par les questions d’Estelle relatives à un nouveau projet et/ou un nouveau départ, ce serait le moment chéri vu qu’on ne se parle plus beaucoup ces dernier temps, donc parlons-en…Plus banale comme situation, et à Neuchâtel au XXIe siècle, tu te dis que ça ne va pas palpiter autant que dans le dernier polar romand de Feuz & Voltenauer jumelés en larrons-qui-gagnent, et pourtant non : sans intrigue ni virage dans le gore, sans technique « forensique » et autres artifices masquant le vide insignifiant des stéréotypes, c’est le vide vibrant de deux vies vivantes que Julien Sansonnens ressaisit à fleur d’émotion et à bout de nerfs, pourrait-on dire, avec deux personnages éduqués et bien « sous tous rapports » comme vous et moi, comme on en trouve chez un Antonin Moeri dans son dernier recueil de nouvelles (Années Solex, 2024) ou dans le prochain roman à paraître de Quentin Mouron (ces prochains temps chez Favre) et suivant la même dérive que l’installateur sanitaire du petit roman Ligne de fuite signé Pierre Ronpipal (pseudo de notre camarade Patrick Morier-Genoud) et distillant le même genre de doux vitriol hyperréaliste – à découvrir aux Nouvelles Éditions Humus...Le sommeil du juste de Chevallaz annonçait prémonitoirement , il y a soixante ans de ça, une prochaine accélération de l’Histoire et un rêve européen à préserver du cauchemar ( ?), mais Une vie juste de Julien Sansonnens, évoque un « sommeil » débordant des frontières helvétiques, à la fois privé et quasi universel, devenu nouvelle norme puisque le couple en panne de projet, l’ennui, le confort, le malaise est désormais celui de toute une civilisation - jusqu’au Japon ou Yukio Mishima (exergue du présent roman) l’écrivait de sa plume-scalpel : «Toute œuvre d’art naît d’une résistance à son époque ».Julien Sansonnens. Une vie juste. Editions Livreo Alphil, 2025. -
Imagier du vivant
Frères et sœurs(Chronique des tribus, 75)Autant il peut être déprimant de perdre un ami de son vivant, de constater le déni de ses idéaux de jeunesse ou l’enlisement dans la médiocrité d’une relation marquée par des passions jadis partagées, autant les retrouvailles, par delà les années, de deux compère liés l’un à l’autre par d’inoubliables « minutes heureuses » et autres riches heures, rencontres et découvertes de concert, participent du meilleur de la vie, et c’est cela même que nous aurons vécu aujourd’hui, mon camarade Claude et moi, d’abord à détailler l’originale beauté des objets accumulés dans le logis lausannois qu’il partage avec sa moitié et leur fille aimée, ramenés par lui de quatre coins de la planète dont il a parcouru plus de cent pays, et ensuite en « feuilletant » l’incomparable Album de son travail photographique que j’apparierai, sans exagérer, à celui d’un Cartier-Bresson ou d’un Robert Doisneau, dans le droit fil d’un réalisme poétique conjuguant l’esthétique (dénuée de tout esthétisme figé ou flatteur) et la saisie au vol de la vie en sa fraîcheur et son mouvement.
Sept décennies après nos premières menées de jeunes reporters (lui pour l’image et moi pour le texte) débusquant tel vieux Marcheur de la Paix à longue barbe de pacifiste – notre reportage sur le mythique Max Daetwyler invitant les grands de ce monde (Kennedy et Krouchtchev) à lui emboiter le pas derrière son grand drapeau blanc – ou parcourant les églises et autres rafiots d’Amstedam squattés par les provos hippies, je me suis replongé dans quelques souvenirs personnels de notre collaboration de quelque temps, au début des années 70, avant de pousser plus avant dans ce qui se déploie comme une œuvre de photographe poursuivie des années durant, de l’île de Wight au Portugal où il a longtemps vécu, en passant par l’Égypte et l’Inde, l’Asie et tous les pays où l’ont conduit se activités de reporter-cameraman de la télé romande, avec le même regard caractérisant sa vision de l’humain et des circonstances multiples de la vie où nature et culture ne cessent d’interférer en portant le visage singulier des gens au tout premier rang.
Sacré lascar à la Cendrars, aussi attentif à tel tissu copte de plus de mille ans, ramené d’Égypte comme il a ramené tel immense Bouddha doré de Thaïlande, qu’à la dégaine de Charlotte, alias Charles le travesti du café popu lausannois du Rôtillon - où croisaient aussi Roudoudou le balayeur (on ne disait pas encore technicien de surface selon l’obscène usage actuel) et diverses « hautes dames » selon l’expression de Cingria, ou nous voici dans l’Alfama de Lisbonne ou parmi les oiseaux des marais saisis au vol, chaque objet ou chaque être vivant racontant son histoire, et voici les dessins d’enfant de sa fille, un récit de vie de sa douce à traduire du portugais, moult sculptures africaines et, déployés sur une paroi, ces deux panneaux des aborigène indiens Warlis à la grâce merveilleuse…
Surtout cela une fois encore : ce regard de l’ami Claude, d’un frère humain sensible, précisément, à la ressemblance humaine - mais quel bonheur de se retrouver comme ça…Claude Paccaud, ses trésors et ses images. -
Et comme surpris au silence…
Et ce qui vous sera reprissera le don précieuxqui reste là sans nulle tracecomme une vaine grâce -tant de mots pour tâcher de direce qui reste secret,ou plutôt ce qui est insu,ce qui reste inconnu,bouche cousue, mystère -point de mots là non plus…Ou ce serait à murmurerderrière cette barrièreimagée par le vieil Homèredes dents de qui voudrait parler -et qui pourrait l’entendrecelui qui ment comme il respiredans le vent qui soupire -et pourtant ce murmurevous console de sa blessure…Comme un souffle aura donc passéque nul n’attendait plusau jardin dévasté,comme un relent d’un chant passé,comme un rebond forçant l’oublià ce prochain repli,comme un rai de quelle lumière -et c’est à répéter:comme un trait lumineuxtracé que le silence efface…Peinture JLK: Comme un signe sur le Mont Saint-Clair... -
Comme un brin de paille
(À la lumière de Verlaine)Le passé nous attend en douceen constante ressource:il suffit de mettre à la voileau présent des étoilespour voir se révéler des chosesau-delà de nos proses...C’était la qu’on ne voyait pas,et cela restera celé,ou disons morcelécomme éparpillé au tréfondsde notre ciel profond …Je lisais Dante dans mon coin,dont Rimbaud n’est pas loinsans s’en douter le moins du mondeet les images à l’avenantvenaient et venant revenaientcomme les vents en tourbillonde Florence aux Ardennes,et des lucioles en plein jouraffolent les boussoles…On a écrit qu’au samedid’avant Pâques en gloirele Crucifié dans les enfersdéfiant tout espoir,consolait les damnés -et l’histoire répétéepar tous les chemins étoiléset dans le temps de gare en gare,éclaire l'Innocentquand dans le sang gronde en rumeurla voix de l'océan... -
Amadeus for ever
Merveille des merveilles, sous le lilas fleuri, merveille je m’éveille(Jean-Pierre Schlunegger)La merveille apparaît comme ça :sans jamais crier gare,à la façon du vieux Mozartà ses sept ans déjà,quand du piano les pieds en l’airil faisait monter la lumière;le vieux piano rajeunissait:jamais je n’ai sautési joyeusement à la corde,murmurait-il en plein sommeil,et tout l’orchestre à l’unissonrépétait la chanson,dans l’harmonieux désordre:merveille sous le lilas…Quand le piano voyage en rêve,les mots ailés reviennentqui font comme une trêvedans le bruit abruti,les guerres n’en finissant pasle bruit des violents imbécilesqui battent et frelatentau dam de nos âmes docilestout ce qui échappe au néant…La mélodie pourtant survitau regard innocentdu seul nom de Mozartdont les os au néant reposent ;au néant, je veux dire:au ciel où la luneà l’œil à couleur de prunevoit les choses autrement:la merveille là-haut reflétant,en mélodie commune,comme le veut l'enfant Mozartla merveille du lilas… -
Fêtes et défaites
(En souvenir de mon grand frère)
J’ai pris par l’ancien raccourci
qui du ciel au lac
serpente entre les vignes,
et mon sac ne pesait rien ;
à treize ans ce n’est pas toi
qui ne fait pas le poids:
tout insigne que tu paraisses,
tu porterais ton frère
dans la sente aux vipères…
Tu te rappelles tout ça
comme l’été revient:
vous étiez si légers là-bas,
le museau taché de raisin,
les bras ouverts comme des ailes,
cette autre année où deux garçons
vous étiez si sereins,
comme des dieux en caleçons
sur les rochers soleilleux…
La vie sépare même les frères,
et tu le vois ce soir :
tu vois tout ça comme en miroir :
l’eau tout en bas et dans ses moires
les reflets de vos corps
en étoiles qui flottent
immobiles et sans voiles
dans la lumière idiote -
tant d’étés avant le dernier plongeon
de ton frère indocile
croyant se la jouer saumon…
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Révérence à Vargas Llosa (1936-2025)
Quelques lectures et un entretien.Il fut, avec Gabriel Garcia Marquez, le dernier Grand de la littérature latino-américaine contemporaine. Le Péruvien Mario Varga Llosa est mort le 13 mars 2025, à Lima, dans sa 89e année. Son oeuvre, couronnée par le Prix Nobel de littérature en 2010, lui survivra sans doute comme celle d'un romancier au grand souffle épique et profondément impliqué dans la vie réelle, où il intervint au plus haut niveau de la vie politique de son pays...Retour sur son livre le plus autobiographique, Le Poisson dans l'eau, à propos duquel je l'avais rencontré à Paris en 1995.Vargas Llosa dans l’arène
Dans ses Mémoires que traverse un souffle épique, le romancier péruvien alterne les chapitres de son autobiographie et ceux du récit de sa campagne présidentielle de 1990. Rencontre à Paris, en mars 1995.S’il est de nombreux écrivains à s’être engagés politiquement en ce siècle, pour le meilleur et parfois le pire, ceux qui ont réellement été amenés à exercer le pouvoir sont rares.Deux exemples à l’Est: le romancier serbe Dobrica Cosic, sacré «père de la nation» mais finalement écarté de la présidence par Slobodan Milosevic, et le dramaturge tchèque Vaclav Havel assumant, en homme providentiel, un pouvoir effectif.À ces deux cas faillit s’ajouter celui de Mario Vargas Llosa, romancier péruvien de renom mondial passé de la gauche bon teint à un libéralisme éclairé au nom duquel, de 1987 à 1990, il se laissa convaincre d’entrer dans l’arène (il avait déjà refusé un portefeuille de premier ministre à Fernando Belaunde dans les années 1980) sous la pression d’un véritable mouvement populaire.C’est de cette aventure marquée par la «sale guerre» finale dont profita l’obscur Alberto Fujimori, lequel n’eut de cesse de récupérer les thèmes de son adversaire, que Mario Vargas Llosa fait le récit et le bilan dans Le Poisson dans l’Eau, où il entremêle le récit de son apprentissage de la vie et la relation des tenants et aboutissants de sa campagne présidentielle.
Entretien, à Paris, en 1995.— Vous parlez du ressentiment comme d’une véritable «maladie nationale». Qu’est-ce à dire, plus précisément?— C’est un phénomène courant en Amérique latine et dans tous les pays du tiers monde, mais il est particulièrement marqué dans la société péruvienne où les disparités entre riches et pauvres sont énormes. A cette opposition s’ajoutent de multiples facteurs culturels de division liés à une quantité d’ethnies mal intégrées et au faible niveau intellectuel de la classe aisée. Je cite en outre le profond ressentiment de mon père à l’égard de ma famille maternelle cultivée et tournée vers l’Europe. A ses yeux, être écrivain ou «pédé» revenait à peu près au même...— Vous affirmez que c’est par «devoir moral» que vous vous êtes lancé dans la bataille présidentielle. Mais le goût de l’aventure, ou du pouvoir, n’a-t-il pas aussi joué son rôle?— Si je suis devenu romancier, c’est certainement pour accomplir, par compensation, mon rêve d’enfant d’être un aventurier, et ma femme, qui a beaucoup fait pour me dissuader de me lancer dans le combat politique, pense elle aussi que c’est par goût de l’aventure que j’ai sacrifié trois ans de ma vie d’écrivain. Quant au pouvoir, je ne le briguais pas par intérêt personnel mais pour aider mon pays. Mon regret n’est pas d’avoir échoué à titre individuel, mais de voir une fois de plus l’arbitraire triompher. J’étais content de voir M. Fujimori, parti sans programme, se rallier à mes positions visant à libéraliser l’économie, réduire l’inflation et lutter contre le terrorisme, et c’est pourquoi je me suis tenu sur la réserve. Il a fallu que la démocratie fût sacrifiée pour que je revienne à la charge en avril 1992.— Quel bilan tirez-vous de cette expérience?— Si je suis amer en ce qui concerne mon pays, l’enrichissement que j’en ai tiré du point de vue de la connaissance des hommes est considérable. J’y ai appris que la politique est une pratique, ou plus exactement une technique très spécifique, qui n’a rien à voir avec ce qu’imaginent la plupart des intellectuels. Je n’ai certes jamais été un idéologue en chambre, et je ne débarquais pas dans le monde politique en naïf ou en irresponsable. Sartre, que j’ai passionnément admiré, et beaucoup d’intellectuels de ce siècle, ont été d’une incroyable et complaisante naïveté à l’égard de la politique. Cela étant, je ne m’attendais pas à ce qu’une campagne électorale donne lieu à une guerre si sale.— Votre retrait de la scène politique est-il définitif?— Irrévocable! Mais notez que rien n’est changé quant à mon engagement. J’ai toujours pensé que le rôle de l’écrivain était d’exercer une résistance au pouvoir. Ma position par rapport à l’injustice n’a jamais varié. En préservant ma liberté — d’où ma distance par rapport au communisme — je n’ai cessé d’intervenir publiquement contre les dictatures de droite et de gauche. Cela m’a valu l’opprobre de maints «idiots utiles», et j’ai même été la cible des terroristes. Or je poursuivrai, parallèlement à mon travail de romancier, cette lutte «contre vents et marées» ...Le roman d’une vieIl y a quelque chose d’un éternel ardent gamin rêvant d’îles à trésors chez Mario Vargas Llosa, et le double récit de sa jeunesse ardente, marquant plusieurs de ses livres de violence et passion (de La Ville et les Chiens à La Tante Julie et le Scribouillard) et de sa course à la présidence du Pérou ont un même panache de roman picaresque.Ce n’est pas, pour autant, que l’auteur sacrifie au goût de l’anecdote. De son propre dire, son dessein initial était de témoigner, avec le recul, de ce qu’il a vécu sur la scène politique. Ensuite seulement lui est apparu la nécessité de situer son action par rapport à ses origines et son éducation, les relations conflictuelles l’opposant à son père, son initiation sentimentale et politique et sa traversée de la société péruvienne.A la puissance d’évocation retrouvée de La Maison verte ou de Conversation à «La Cathédrale», Mario Vargas Llosa allie en ces pages le vaste savoir de l’homme de culture décidé à en remontrer à son paternel «philistin» et l’intelligence pénétrante et mobile d’un intellectuel de premier plan, qui ne s’est jamais contenté de regarder le monde du haut de sa tour d’ivoire sans se faire jamais non plus au cynisme de ce qu’on dit la realpolitik...
À propos de La Fête au bouc«Bon, la politique, c'est ça, c'est marcher sur des cadavres», remarque l'un des personnages de La fête au bouc, et sans doute l'observation est-elle fondée pour ce qui concerne le règne de Son Excellence le docteur Rafael Leonidas Trujillo Molina, dit aussi le Chef, le Généralissime, le Bienfaiteur, le Père de la Nouvelle Patrie, qui régna sur la République dominicaine trente ans durant avant d'être abattu dans sa voiture en mai 1961 par des conjurés, dont plusieurs avaient été auparavant des «trujillistes» convaincus.C'est que Trujillo, longtemps allié privilégié des Américains, décoré par le pape Pie XII et considéré comme un héraut de l'anticommunisme, pouvait s'enorgueillir aussi d'avoir fait de son pays une nation moderne, dotée d'une armée forte. Passé maître dans l'art de donner leur chance aux plus capables afin de mieux les soumettre, il s'était également fait aimer de son peuple en grand démagogue paternaliste qui multipliait, par exemple, les parrainages personnels assortis de sommes rondelettes.Cela étant, la corruption et la férocité du régime se faisant de plus en plus criants, il fut l'objet d'un premier complot en juin 1959 et, en janvier 1960, d'une mise en accusation publique courageuse de la part de l'épiscopat dominicain. Or, c'est un an après que nous allons vivre sa dernière journée sous la plume de Mario Vargas Llosa, lequel décrira en même temps la préparation de l'attentat, les coulisses du régime et l'histoire, vécue par de multiples personnages, de cette dictature fondée sur la compromission de toute une société.Le règne de Trujillo, sa personnalité singulière de Titan du travail obsédé par l'hygiène et la bonne tenue vestimentaire, son fascinant regard d'iguane et sa voix de fausset, ses frasques de macho exerçant son droit de cuissage sur les femmes de ses ministres, les scandales provoqués par son fils débauché dans la jet set internationale, les millions planqués par son clan dans les banques suisses, la corruption de sa justice et la brutalité de sa police - toutes ces composantes de son régime ubuesque ont fait l'objet, déjà, d'ouvrages documentés. A cette base sûre et solide, le romancier ajoute ni plus ni moins que la vie et ses innombrables détails, la vie et ses petites misères (le tyran se compisse par faiblesse prostatique, et cela le mine...), la vie sur cette terre sensuelle de la Caraïbe et la vie dans le temps. Avec un art consommé, Vargas Llosa raconte ainsi, dans le même mouvement puissant, le présent du dictateur, l'évolution passée du régime et ce qui se passa après son exécution.Le roman commence, en effet, avec l'arrivée à Saint-Domingue, trente-cinq ans après la mort de Trujillo, de l'avocate Urania Cabral, fille d'un ministre du tyran qui ne s'est jamais expliqué la soumission de son père. Retrouvant celui-ci à l'état d'impotent à peine conscient, elle replonge dans ces années de honte sur lesquelles elle n'a cessé de se documenter après son exil prolongé aux Etats-Unis. En alternance avec ce récit d'une femme généreuse mais durcie par l'épreuve, qui vit ces retrouvailles comme une expiation et produit une sorte de vision cavalière de l'histoire écoulée, le romancier nous fait retrouver au présent, et comme pris dans la tenaille de la même journée, le tyran levé avant l'aube et les conjurés attendant le même soir l'arrivée de sa Chevrolet dans leur guet-apens.Au premier regard du matin, frais comme un gardon, et malgré le mépris humain que trahissent ses pensées, Trujillo n'a rien d'un monstre. Est-ce bien cet élève policé des marines américains qui fait jeter ses opposants aux requins du haut de falaises ou d'hélicos? Ce qui est sûr en tout cas, c'est qu'il est bien moins dégoûtant que les exécuteurs de ses oeuvres plus ou moins basses, tel le sinistre colonel Johnny Abbes Garcia, chef du Service d'intelligence militaire (sic), passé du journalisme à la délation et de la torture sadique aux exécutions; tel aussi le juriste expert Henry Chirinos, surnommé «l'ordure incarnée» par son maître, ou «l'ivrogne constitutionnaliste», qui n'a pas son pareil pour donner «une apparence de force juridique aux décisions les plus arbitraires de l'Exécutif» et qu'Urania Cabral, des années après l'assassinat de Trujillo, retrouvera à Washington.Au-delà de l'histoire particulière de cette dictature bananière, le roman de Mario Vargas Llosa aborde la question du consentement qui se rapporte à bien d'autres régimes de même nature, qu'il s'agisse de l'Allemagne nazie ou de la Roumanie de Ceausescu, notamment. Loin de le traiter en idéologue, le romancier module ce thème en racontant, dans l'atmosphère tendue de la planque, les destinées des quatre conjurés principaux. Pourquoi le plus jeune d'entre eux, le brillant lieutenant Amado Garcia Guerrero, qui fait partie de la garde personnelle de Trujillo, a-t-il juré la mort de celui-ci? Parce que sa loyauté a été éprouvée au prix d'une exécution forcée qu'il ne pourra jamais se pardonner. De la même façon, tous ses compagnons ont été «mouillés», à un moment donné de leur vie, par un régime jouant systématiquement sur le chantage au consentement.On pense évidemment, en lisant La fête au bouc, au portrait d'un dictateur brossé naguère par Gabriel Garcia Marquez dans L'automne du patriarche. De celui-ci, le nouveau roman de Mario Vargas Llosa n'a peut-être pas la somptuosité baroque, alors qu'il nous semble aller beaucoup plus loin dans la ressaisie romanesque des tenants et des aboutissants personnels et collectifs d'une tragédie politique aux résonances universelles.Mario Vargas Llosa. Le Poisson dans l’Eau. Traduit (excellemment) de l’espagnol par Albert Bensoussan. Gallimard, coll. Du monde entier, 505 pages.Mario Vargas Llosa. La fête au bouc. Traduit de l'espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan. Gallimard, Coll. Du Monde Entier, 604 pp.
BIO EXPRESSMario Vargas Llosa est né en 1936 dans le sud péruvien, à Arequipa. Enfance marquée par l’autoritarisme du père et la discipline du collège militaire. Journaliste ès faits divers à 16 ans, il étudie ensuite à Lima. Prise de conscience politique. Début des activités littéraires. Sa nouvelle Leonidas, primée à Paris, lui vaut son premier voyage en Europe en 1957. Son premier recueil de nouvelles, Les Caïds, paraît en 1959. Suivront une vingtaine d’ouvrages, romans essais, pièces de théâtre, traduits chez Gallimard. Rompt en 1971 avec la révolution cubaine. Fonde le mouvement Liberté en 1987. Le prestigieux Prix Cervantès lui a été décerné en 1994. Le Prix Nobel de littérature lui a été décerné en 2010.A consulter aussi: les Entretiens avec Ricardo A. Setti, chez Belfond. -
Ce que dit le silence
« Qui sait, dit Euripide, il se peut que la vie soit la mort et que la mort soit la vie »(Léon Chestov, Les révélations de la mort)Pour Emilia, en mémoire de Pierre-Guillaume.La suprême ignorance est là,de ne plus savoir side la nuit avant l’heure,ou du jour et ses leurressont ce qu’ils sont ou ne sont pas…L’étrange chose qu’une rosequi ne parle qu’en soiet dont jamais aucune foin’osa dire qu’elle dispose…Les mots ne voulaient dire que ça:qu’ils savent qu’ils ignorentque le silence dort,et que la mort n’existe pas…Peinture JLK: Al Devero. -
Contre l'oubli
Philippe Rahmy, poète de corps fragile et d’âme forte, est mort le même dimanche qu’une cinquantaine d’innocents massacrés par un dément, pur produit d’une certaine Amérique. La même qui a semé la mort au Vietnam, ainsi que le rappellent Le sympathisant de Viet Thanh Nguyen, roman saisissant, et la série documentaire Vietnam de Ken Burns et Lynn Novick, faisant acte de mémoire en 9 heures de projection. La même Amérique encore que traversait Philippe Rahmy au début de cette année, à la rencontre d’autres innocents et d’autres victimes...
Pour se souvenir de Philippe Rahmy
« La réalité dépasse la fiction », dit un lieu commun ne signifiant rien de plus que le constat selon lequel « les faits sont les faits » ou la conclusion que « c’est la vie ».
Or notre drôle d’espèce a cela de particulier qu’elle ne se contente pas d’aligner ces platitudes, même si celles-ci l’aident à ne pas désespérer devant certains faits. Il lui faut comprendre, elle s’efforce de ne pas oublier et, tant il est vrai « qu’on peut rêver »: elle s’efforce de tirer un enseignement des pires faits en imaginant un monde meilleur.
«Tu dois changer ta vie!», s’exclame Rainer Maria Rilke, de santé réputée fragile mais d’esprit fort, à la fin d’un poème consacré à la beauté d’un torse d'Apollon sculpté par Rodin. Et c’est la même aspiration qui n’a cessé d’animer un autre poète, de constitution plus délicate encore, du nom de Philippe Rahmy, mort le même premier dimanche d’octobre au soir duquel un Américain du nom de Stephen Paddock massacrait une cinquantaine d’innocents en la capitale des jeux de hasard de Las Vegas.
Si l’on ne s’en tenait qu’au fait de la violence, la conclusion la plus tentante serait celle d’un troisième poète, et cette fois l’un des plus illustres, au nom de Shakespeare et de santé assez robuste pour recréer sur scène toutes les ombres, mais aussi les lumières de notre monde: « La vie n’est qu’une ombre qui passe, un pauvre acteur qui se pavane et s’agite durant son heure sur la scène et qu’ensuite on n’entend plus. C’est une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien ? »
Or, le paradoxe (apparent) est que l’on trouve aussi, chez le même Shakespeare de quoi célébrer la vie sensée, magnifique et réjouissante comme le premier rire d’un enfant. Mais assez de littérature, et revenons aux faits. N’oublions jamais les faits !
« Ne nous oubliez pas ! je ne vous oublie pas »
Le 12 février 2017, Philippe Rahmy accédait enfin au parloir de la prison de Homestead, quelque part en Floride, pour recueillir le témoignage d’une jeune prisonnière noire marquée par une « salope de vie », condamnée à dix ans de prison pour des délits mineurs et risquant le pire en suite de nouvelles accusations probablement fausses. Et tels furent ses derniers mots à ce drôle de visiteur prétendant documenter les incarcérations indues dans l’Amerique de Trump: «Ne m’oublie pas !»
La même supplique, exactement, qu’une certaine Patricia, engagée dans la lutte contre les mauvais traitements infligés aux travailleurs agricoles des champs de tomate de Floride, avait adressée à Rahmy après lui avoir fait découvrir (et vivre du matin au soir) les conditions de vie de ces nouveaux esclaves, parfois enchaînés la nuit dans leurs caravanes et subissant en leur chair les conséquences des arrosages massifs de pesticides - 31 substances en une seule saison et des malformations congénitales observées chez les enfants des travailleuses, etc.
J’ai pensé à cette cinglée de Simone Weil - pas la ministre, mais la philosophe juive ouvriériste, prenant sur elle les souffrances du dernier des derniers en s’imposant le travail dans une usine -, en lisant le reportage de Philippe Rahmy, et je me suis rappelé l’incomparable travail de mémoire de Svetlana Alexievitch dans la Russie de Poutine, ou, un sicle plus tôt, le reportage du tuberculeux Anton Tchékhov auprès de sbagnards de Sakkhaline, pour tout dire: la littérature à témoin. Sur quoi la mère du protagoniste du Sympathisant, roman de l’auteur americano-vietnamien Viet Thanh Nguyen, nous lance à son tour : « Ne nous oubliez pas! »
Le sanctuaire des colombes de guerre
Du côté des faits, le président Donald Trump, après avoir minimisé le délire raciste de Charlottesville, a évacué tout débat sur les armes de destruction massive d’usage privée, après le massacre de Las Vegas, en réduisant « le mal absolu » de cet acte au délire d’un fou. Et pour le reste: on oublie!
Comme le recommandait Henry Kissinger, Prix Novel de la paix toujours considéré comme un criminel de guerre par certains de ses compatriotes: « Oublions le Vietnam! »
Oublions donc aussi les propos d’un certain Jimmy Carter, opposant occasionnel de la guerre au Vietnam, et qui, en tant que président, écarta toute initiative réparatrice en faveur des Vietnamiens au motif que les responsabilités étaient partagées.
Mais la encore les faits sont têtus, comme on dit, et les témoins, ou les témoins des témoins n’en finissent pas de ne pas oublier.
Viet Than Nguyen, citoyen américain né au Vietnam, rend ainsi la parole aux Vietnamiens dans un roman d’un comique noir bonnement shakespearien, dont l’un des mérites est de tendre aux Américains (et à nous tous spectateurs et consommateurs mondialisés) le miroir scandaleux du grand art le plus douteux en sa version hollywoodienne, signée Coppola. Apocalypse now ou la vérité tronquée sur une guerre dont les victimes n’ont qu’à se taire.
En clair: dans Le Sympathisant, le capitaine, aide de camp d’un général de l’armée du sud Vietnam réfugié à San Diego après la chute de Saigon, devient consultant sur le tournage d’un film intitulé Le sanctuaire. L’auteur du roman, scandalisé par la vision unilatérale d’Apocalypse now, se pose en anti-Coppola en soulignant le racisme récurrent du monde hollywoodien, mais son roman joue sur tous les registres de la réalité la plus complexe vu que son protagoniste, taupe du vietcong, a été éduqué dans les universités américaines avant de revenir en son pays déchiré par le colonialisme, le nationalisme, le communisme et l’impérialisme.
Formidable image sur la fin du tournage du Sanctuaire: ces acteurs rejouant dix fois leur propre mort en pressant sur leur ventre des saucisses supposé représenter leurs entrailles, bonnes ensuite à nourrir les chiens.
L’art menteur et le document pour mémoire
C’est entendu cher Freddy Buache: Apocalypse now relève du grand art, mais pour ma part j’ai toujours détesté ce film, et maintenant je comprends mieux pourquoi en lisant Le Sympathisant. Notre ami Freddy était lui-même sympathisant du vietcong, ça ne fait pas un pli, comme nous tous à vingt ans, mais les bombardements au napalm sur fond de musique wagnérienne et l’impasse totale sur le point de vue des Vietnamiens, tout de même quelle myopie et quel oubli !
Cinquante ans après, jamais trop tard !
Le film Shoah de Claude Lanzamn relève-t-il de l’art ou du document pour mémoire visant à faire changer les choses ? On ne le demandera pas à Benjamin Netanyaou, pas plus qu’on ne demandera à Donald Trump ou Vladimir Poutine ce qu’ils pensent de la série documentaire Vietnam, a voir aussi impérativement que Shoah pour sa manière de rembobiner le film de cette tragédie amorcée par la colonisation française et concentrant tous les affrontements idéologiques et géopolitiques.
Par delà le show à l’américaine, la flamboyance lyrique d’un Coppola où le réalisme plus cinglant d’un Cimino, entre autres Platoon et Full metal jacket, voici les archives vivantes de cette tuerie alternant les témoignages des uns et des autres, anciens de la CIA ou compagnons de l’oncle Ho (terrible saga de ce patriote de la première heure courtisé et trahi par les bienfaiteurs français et américains prétendus défenseurs de La Liberté...), diplomates délivrés de leur langue de bois ou civils anonymes – une tragédie shakespearienne de plus au bilan que les uns n’oublieront pas avant que les autres remettent ça...
Et la vie continue, les enfants: affaire privée…
Le mercredi 4 octobre, deux jours après la naissance de notre premier petit-fils, j’aurai assisté à la projection de presse d’un documentaire, intitulé Les grandes traversées et réalisé par David Maye, relevant à la fois de la fidélité aux faits et de la poésie de cinéma.
Le réalisateur valaisan, en temps réel, nous fait partager la fin de vie de sa mère cancéreuse et la venue au monde de la deuxième fille de sa sœur. Quoi de commun avec la politique étrangère des States, dont la violence ne remonte pas au Vietnam mais à traversé toute l’histoire, et quel lien avec les victimes innocentes de tous les massacres, de l’injustice et des racismes, des noyés en Méditerranée et des enfants nés malformés d’Immokalee ? Juste cela: notre regard humain sur la vie et la mort, affaire privée.
Un interlocuteur de Philippe Rahmy, dont les parents ont été massacrés à Acteal, au Chiapas, affirme son refus de toute vengeance sur le même ton que ces Vietnamiens interrogés par Ken Burns et Lynn Novick, au même motif qu’il faut rompre le cercle vicieux de la violence. Faut-il attendre qu’une nouvelle génération de jeunes Américains soient massacrés au nom de la liberté de porter des armes pour que l’Amérique violente décide de changer sa vie ? On peut rêver, mais rêver ne suffit pas, nous rappelle tel poète sûrement fou à lier: « tu dois changer ta vie », etc.
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Nuages de beau
Les forêts s’en vont en fumées,on voit passer des Îles,des visages dans les nuéesse forment et défilent…J’aimais quand tu levais les yeux ,tes yeux couleur de ciel,j’aimais le bleu de tes prunellescomme un reflet des cieux…Parfois aussi sous les ondées,nous tenant par la main ,nous nous surprenions à parlercomme au fond d’un jardin …Nous survive la rêverie,vous souviennent les jours,les inspirent ces fantaisiesde ce qu’on dit l’amour …Peinture: Constable. -
Les chagrins éperdus
J’ai vu la vie se retirercomme le jour, le soir,et comme on pleure dans le noirsans oser le montrer,j’essayais de prierou plutôt de ne pas crier- question de dignité :à côté de qui meurton doit rester bien cravaté…Quant aux mots les plus adéquats,je ne vous dit que ça:soyez léger, trouvez un air,comme sait en trouver le trouvère,ou ne parlez que de vos yeux -le silence est un autre aveu;je ne sais pas, et d’ailleursque dire à l’heure qui délire ?Enfin s’agissant des honneurs,on les rendra plus tard,en invoquant Notre Seigneur,debout au garde-à-vous;tout va pour le reste en compost,afin de recycler,nos sûres potentialités -telle étant la riposteà ces sentimentalités…Tu te disais mal entendue:on ne t’écoutait pas:une âme ne pense pas,disais-tu qu’on disait…Je ne sais pas où est ta tombe,au ciel ou dans la cendre,le ciel est dur, tendre est la terre -l’âme perdue n’est que misère…Peinture: Rober Indermaur -
Cruelle poésie
(En mémoire de Vitalie Rimbaud)Plus vous croirez le ligoter,plus il s’échappera,plus vous le clouerez aux mots,plus il déliera,en renversant la table,la folle fugue des vocables;plus vous lui rappelez Raison ,plus il répond: Saisons,et c’est alors un quatuorqu’il fait sonner léger au clavecinlevant aux prés le sacre du matin…Sur la photo là-bas l’enfant,ne semble pas content:il n’a pas l’air d’aimer posercomme les collégiens,souriants philistinsaux destinées de pharmaciens;il se sait seul quand ils sont tous…La mère sévère en attendants’inquiète en grand tourmentde voir déferler le ravagesous le front du sauvagedéfiant Dieu contre l’usage;il y a de quoi s’enrager,à voir le père absentinspirer ainsi l’innocent…Vitalie au sort si cruelse fait baiser à viepar le démon de poésie,mais jamais elle ne fermerasa porte au scélératqu’elle aimera plus que sa vie -l’eau claire et l’ortie des motssoient maudites et bénies … -
Lorsque les mains écoutent
Ils en auront beaucoup parlé :noirci d’entiers camionsde papier à conditionner;Maître Merleau jusqu’au Japona sondé la question :revenons aux fondamentaux,dit-il d’un ton sérieuxaux Nippons scrupuleux ;et la sonate de Vinteuilau seuil d’une autre nuitmodule cette mélodieoublieuse du deuild’un luthier rêvant d’infini…Chacun sait ce que son autre mainignore si l’autre dort:la main du peintre est ingénuequand l’autre reste nue,alors que le corps sans voixrepose comme un seulaux seuil des eaux à mille morts;et deux mains à la nageferont le geste de prierou d’écarter les ailesles appelant à s’envolerdans le ciel inversé…Le tangible n’a pas tout dit,murmure la geishaque la lecture délivrequand les mains nouées un peu lassesse délassent des corps,et la diva sans vanitétout à l’aria du seul toucher,se laisse aller à l’avenantà l’absolu bercement…Dessin: Joseph CzapskiDessin: Joseph Czapski. -
De la liberté ou presque
Ils se sentaient tous égarés:c’est ce qu’ils vous auront dità la montée agressivedes injonctions collectivesaffolées par tous les relaiset réseaux en mêlée -la meute hurlait dans le vortex:tel était le contexte…Mais le contexte n’est qu’un mot,ou peut-être un prétexteà tout réduire en unitéde douteuse simplicité,par les slogans et les formulesincessamment publicitairesdans l’oubli concertédes évitements solitairesaux fructueux émules…Nous entrons en opposition,déclarent les fileuses,là-bas, du plus joyeux coton,vous défilerez mais sans nous,vous vous alignerez,vous vous lamenterez,à genoux et les yeux baissés,vous vous direz perdus,comme si vous l’aviez voulu…La planète est comme un vaisseaudans les flots étoilésoù nous tissons les destinéeset le juste et l’injustese faufilent à l’avenant;la partition vous est fournie,et libre à vous d'en disposer,enfin libres ou presque,quand tout est presque hors le néant...Image: les trois moires. -
Masque de chair
Qui écrit ça quand j’écris ça ?C’est la question du jour:la question qui te reviendrapar delà ton oubli,quand soudain l’écrit sera signed’on ne saura trop quoi,d’on ne sait qui non plus,car tu n’y seras plus…Qu’auras-tu donc été pour moi ?Telle est la vraie questioncar le miroir ne m’apprend rienque la fragile partde ce que de mon en deçàmon regard seul perçoit ,vers ton si fragile au-delà,d'ou me revient ta voix,quand tes yeux m’étaient si précieux …Je ne sais si je t’ai déçu (e),c’est la question qui tue,je me sens partout étranger,tout est neuf et à moi,à moi la vue, à moi l’emoi;je suis votre double à jamais,et je ne suis pas là:je vous parle au delà du trouble -je vous parle d’ailleurs,je ne suis pas ce que tu vois ...Peinture: Francis Bacon. -
Avatars de la menterie
Mon ignorance est un océandont l’oreiller me berce:je grandis de ne pas savoir:je vague et je divague;de port en port, de porte en porte :partout je suis ailleurs,ignorant tout,ignorant l’heure…Je porte en moi comme une idéequi me fait supporterd’être tant en n’étant que rienqu’un infini qui flotte,mais cette idée n’a pas de nom,et qui veut le savoirporte l’épée au fond de grottesoù tout reste secret...Au demeurant le va et vientd’Ulysse et de sa bandem’enchante quand je dorset comme l’antilope rêveen oubliant Pénélopeet ses fileuses de feuilletoncampant sur les rivagesarrimés à vos illusions,je reste du voyage ...L’océan est une fuméedont l’Éternel partout,au nom qui vous reste ignoréplus que le rêve du tatou -l’Éternel à vue de nezsavoure les yeux fermésles parfums éventés;et Mnémosyne au pédalo,loin des serpents, près des oiseaux ,nourrit les mêmes songeriesfleuries de menteries…Image: animaux imaginaires, du sphinx à la chimère. -
Voyants et voyeurs
"Voyants et voyeurs vont voir ailleurs" (la Rumeur)Le quelqu’un qu’il voit au miroirn’est pas tout à fait lui,mais il se garde de le dire;il vaut mieux l’écouter:il dit Je en parlant de soi,mais la soie du discoursflotte bien au-delà de lui -qui est-il pour oser dire moise demandera-t-on,mais on ne signifie personneet lui n’est que question…Quand revient en lui la lumière,il ne voit plus que soi:ce moi que marquent tous les traitsd’un visage apaisé -la guerre même n’aura pu,la guerre et la misère,dans le temps accordé n'ont pudémentir le présage …La voyante aveugle là-bas,en sourirait encoreà voir aux yeux de cet enfantcomme un ciel étoilé:ce gars-là ne dormira pas:je vois de la visiondans la foison de son regard -ma prédiction vaut un dollar… -
Le matin quand on est abeille
Il faut repartir de tout près:il faudrait revenirau zéro du proche infini,c’est cela : il faudrait,et la faux tranche dans le vifdu geste de beautéqui d’un premier matin délieenfin le décisif -il faut changer l’eau des lapins !L’éclat de rire à l’aube pureest le plus beau défiqu’au repli de tous les dénisl’heureux imbécile que je suisbalance en insoumis ;telle la bille de mercure,le lapin n’en a cure,qui a jailli de la Nature…Nature, berce-nous follementet que l’eau ruisselantsur nos corps soudain ajeunispar la fraîcheur de son aversenous mette le cœur en perce;il faut falloir, il le faudrait,la faux signe le vrai,dira le beau, dira le blé -et l'abeille consigne...("Le matin quand on est abeille, pas d'histoires, il faut aller butiner". Henri Michaux) -
Nouvelle du jour
(Au Cantor en son Magnificat)Je mens en toute véritéà l’heure sans pareilleoù mon cœur tout à la musiqueau sommeil se sent allégéde son ombre vermeille;mon corps est comme un samovaroù les idées affluent,mon âme sera l’avenuedéfiant tout hasard …Prenez les mots à la légère:ils ont à dire des chosessi tendres et passagèresqu’ils en deviennent susceptibles,les mots tout comme des fougèresoù ces formes éphémèresque prennent parfois les femmes -les mots vous attirent et s’échappentcomme à la trappe vontsoupirs et sanglots de violons…Défiez-vous des mots cruels,soyez un peu morals:comme un petit cheval dressétachez de mieux parler:brossez les mots et les tressez ,fourbissez moi tout çacomme un décret de général :Dourakine a parlé,répètent les enfants,simplement signifiant:que les mots ainsi signifient…La pierre t’attend là-basinsoucieuse et patiente,au silence de son secret -la faire parler sera ton job:jamais ne te dérobe,et fais circuler la nouvelle:que la grammaire la plus belleest capable du ciel…(Lecture conseillée ce matin: Apprendre à parler à une pierre, d'Annie Dillard. Editions Christian Bourgois, 2017) -
Mémoire des anges

ANGELUS NOVUS. - Tout entretien sur les anges paraît une lubie frivole en ces temps de plat utilitarisme où la futilité massive, précisément, fausse tous les critères. Il est vrai que l'ange paraît s'éloigner de ce monde, comme l'avait conclu Walter Benjamn au terme de sa traversée des enfers du XXe siècle, mais la figure même de ce penseur étrange, épars, à la fois incarné et désincarné, et prenant beaucoup sur lui de l'égarement du monde, laisse bel et bien, à son lecteur d'aujourd'hui, le sentiment diffus et lancinant qu'un ange a passé.
Walter Benjamin appelait de ses voeux cet Angelus novus dont l'effigie, signée Paul Klee ne l'a jamais quitté, mais son propre angélisme sans rien d'angélique au sens commun, est ailleurs: dans la fuite, la perte et la douleur liée à celles-ci, et le surcroît de présence réelle que cela lui donne à nos yeux en dépit de son constat désespéré.DIVAGATION. - Je passe, aujourd'hui, le cap des soixante-six ans. Deux fois l'âge du Christ. Un an de plus que Faulkner à sa mort. Un de moins que mon père et que Céline à la leur. Onze de plus que mon frère. Trois de moins que Ramuz. Simone Weil meurt à 34 ans. Che Guevara à 39 ans. Tolstoï à 82 ans. Tchékhov à 44 ans. Dostoïevski à 60 ans pile. Mon grand-père paternel à 71 ans, mon autre grand-mère à 90 ans. Ceci noté juste par curiosité. Ma bonne amie, à qui je fais part de cette liste, trouve cela déprimant. Moi pas du tout, au contraire.
(À La Désirade, ce vendredi 14 juin)
LE DESIR DES ANGES . - Si la discussion sur le sexe des anges paraît vaine, la question du désir reste très riche de sens et de sensations à leur évocation puisqu'ils en sont l'incarnation désincarnée mais hyper-consciente, où cohabitent l'innocence candide d'avant le sang et le sperme, et la mélancolie de l'âge.L'ange en manteau de pluie Columbo, dans Les ailes du désir, figure bien cette incarnation désincarnée, qui traverse les scènes de crime de l'Histoire avec l'air pensif de celui que la découverte du coupable ne fera jamais triompher.
Surtout je revois Bruno Ganz, dans le taxi du même film, murmurant à son compagnon de mission sur terre: " C'est extraordinaire de n'être qu'un esprit et de témoigner pour l'éternité de tout ce qui a trait à la spiritualité de chaque mortel. Mais parfois moi je me sens fatigué de n'être qu'un esprit, j'aimerais que ce survol éternel se termine enfin. J'aimerais sentir en moi un poids. Sentir que cette densité abolit l'illimité, me rattache au monde terrestre. J'aimerais à chaque pas, à chaque coup de vent, pouvoir dire: "et maintenant, et maintenant, et maintenant, au lieu de dire "depuis toujours" ou "à jamais". S'asseoir à une table ou des personnes jouent aux cartes, pour être salué d'un simple geste amical. Lorsqu'il nous arrive parfois de prendre part nous ne faisons que simuler. Dans ce combat en pleine nuit, on a fait semblant, on a simulé une luxation de la hanche, comme on feint d'attraper le poisson avec eux, comme on feint de s'asseoir à la table où ils sont assis, de boire ou de manger en leur compagnie, quand on fait rôtir les agneaux, quand on sert du vin dans les tente du désert, enfin, on simule"...
Celui qui demande son âge au Temps / Celle qui demande l’heure au Tage / Ceux qui se sentent otages du Temps mais c’est peut-être l’âge, etc.
À LA MORT, À LA VIE. - À l'angélisme béat, voire inepte, limite obscène (genre "nos petits anges" des mères couveuses) de l'imagerie sulpicienne, s'oppose évidemment le fracas du monde, de corridas en crucifixions, dont la peinture de Francis Bacon tire sa dramaturgie sanglante et féerique à la fois. Or Bacon relève lui aussi, je crois, de cette angéologie poétique, en sa face sombre, qui a succédé à l'angéologie dogmatique voire militaire des Docteurs ès théologie et autres visionnaires mystiques tels Jacob Boehme ou Angelus Silesius. Francis Bacon entre en peinture avec une crucifixion blasphématoire (une espèce de spectre blanc de volaille clouée, datant de 1933) qui prélude à son émancipation d'avec son mentor de l'époque, le peintre Roy de Maistre, bientôt rallié au catholicisme traditionnel. Par la suite, l'ange de la mort ne cessera de danser autour de la chaise électrique sur laquelle Bacon assied ses modèles, souvent très beaux selon le canon conventionnel, pour en tirer des figures déformées voire monstrueuses sur fond de couleurs extatiques.
Le même ange de la mort patrouille aux horizons du Voyage au bout de la nuit de Céline, scellant la même beauté noire et le même caractère électrique de sa prose. Enfin, chez Louis Soutter, l'ange des douleurs est partout.
GATSBY. - Il ne m'a fallu que le retour à quelques pages du Great Gatsby pour me rappeler cette évidence: que ce qui nous touche vraiment en littérature, et donc dans la vie, ou inversement, est une affaire d'anges. Je me le disais déjà hier en relisant un récit de Tchékhov intitulé Ceux qui sont de trop, et cela m'est encore plus clair à la lecture de Scott Fitzgerald: que nous crèverions sans les anges.
Cela n'a rien à voir avec ce qu'on décrie justement comme angélisme, au sens d'une idéaliste suavité ou d'une innocence fantasmée de bambins béats: cette bimbeloterie n'a rien de commun avec les anges de tous âges et conditions que je dis, qui en bavent le plus souvent plus que les autres et sont parfois teigneux, voire affreux.
L'affreux et teigneux Charles Bukowski, par exemple, est de ces anges au même titre que ce snob gigolo de Rainer Maria Rilke ou que cette cinglée de Simone Weil ou que cette harpie de Patty Higsmith ou que le calamiteux Rimbaud - tous ayant en commun le même don d'illumination et la même grâce diffusée par Scott Fitzgerald quand il capte la douleur sous le lipstick.
LES SIMULACRES. - L'obstacle majeur à la diffusion lumineuse de l'ange - ce qui revient à parler de l'art ou de la poésie -, est l'agitation imbécile, laquelle procède de la vanité et de l'envie, qui participent elles-mêmes des composants de la basse passion de posséder ou de soumettre ou de s'en mettre pleine la panse ou de s'éclater, comme on dit.
Les Anges de la télé figurent cette agitation au pinacle de la stupidité médiatique. Cependant le rejet vertueux ou la moquerie me semblent insuffisants. Je me disais même, hier soir, que les girls et les boys "élus" sur le plateau de cette émission d'une débilité extrême, sont peut-être, quand même, quelque part, des anges - je me disais que chacun de ces pantins laqués ne ferait pas de vieilles osses dans cette arène du Rien, et dans l'immédiat je remarquai avec espoir un rien de panique enfantine dans l'expression de la pauvre Nabila changeant de culotte à vue, je guettais chez les boys un rien de gouaille ou de bonne vulgarité sous la dégaine à la coule de celui qui assure avec la conviction (voix off) de vivre quelque chose de géant, pour ne pas dire d'Historique comme le martèlent les hystériques du TJ - bref je cherchais à ces zombies programmés une échappée en les imaginant revenus dans leur banlieue avec de subits sanglots de lucidité: je souhaitais secrètement a Nabila & Co de se retrouver un de ces soirs largués et perdus, jetés éperdus loin des spots et des macs de la télé, se frottant enfin les paupières au lever du jour et se sentant des ailes...
LE SECRET. - T’as quelque chose à me dire : je t’entends bien - je m’entends bien avec toi et je m’entends mieux avec moi quand t’es là, partout où je te retrouve sur mon chemin je me retrouve en même temps, j'sais pas pourquoi mais c’est comme ça, même quand y a pas de lumière y en a quand t’es là…MESSAGERS.- La grâce n'est pas toujours où les spécialistes en la matière la situent, même si les saintes et les saints homologués dans les cultes divers ne sont pas sans mérites avérés, mais la percevoir suppose d'abord qu'on se calme, qu'on se taise, qu'on écoute, qu'on se montre plus attentif même en pleine disco ou dans la tonitruance du stade en folie après un but de rêve: les messagers sont parmi nous mais nous ne savons point les voir ni les accueillir. Or il importe de discerner plus clairement ce qui nous en empêche, et ensuite cela pourrait aller mieux.
L'obsession en tout genre est un obstacle sérieux. L'obsession apoplectique du Pouvoir me semble pour ainsi dire rédhibitoire, j'entends: politique, financier et symbolique. Devant ces obstacles, l'ange se sent flagada. Mais il faut se méfier du pire qui use parfois de la parure du Bien. L'obsession de la vertu ou de la pureté peut aussi contrevenir au passage du messager, qu'une certaine tradition spirituelle a raison de voir préférer les mauvais lieux aux tea-rooms proprets. Une certaine obsession de la bonne santé ou de la belle humeur peuvent s'opposer aussi à la libre circulation des personnes angéliques. On n'imagine pas Notre Seigneur dans un fitness ou les poètes Novalis, Baudelaire, Dylan Thomas, Emily Dickinson dans un jacuzzi, alors que leur vocation les porte à s'incarner en douleur et en douceur.
L'incarnation de la douceur est la marque de l'ange.
MON MEILLEUR SOUVENIR. - Ma bonne amie fête aujourd'hui ses 65 ans. Elle vient de finir une nouvelle toile dont l'atmosphère de bord de mer, dans l'esprit de Hopper, est prenante. J'ai vu hier soir un film japonais intitulé After life, qui m'a beaucoup touché. Fondé sur le témoignage de centaines de personnes de toutes conditions, interrogées après leur mort supposée, le film se concentre sur le souvenir unique que chacun aimerait emporter dans l'au-delà. Or j'ai tout de suite pensé au soir de janvier 1982 où j'ai retrouvé ma bonne amie dans un bar, dix-huit ans après notre premier flirt. Mais la naissance de nos deux infantes exigerait au moins trois souvenirs à emporter. Du moins suis-je rassuré par le fait que nos deux grâces s'entendent, avec leur mère, comme des luronnes, aussi bien qu'avec leurs lurons...
(À La Désirade, ce samedi 22 juin)
L'ANGE DE VERRE. - Je me retrouve ce matin à Shangai. Le désir de Shangai m'a souvent effleuré, ces derniers temps, mais à l'état encore vague d'aspiration à la ville-monde, tandis que ce matin c'est du solide: dès les premiers mots écrits par la main de verre je m'y suis reconnu sans y avoir jamais été: "Shangai n'est pas une ville. Ce n'est pas ce mot qui vient à l'esprit. Rien ne vient. Puis une stupeur face au bruit. Un bruit d'océan ou de machine de guerre. Un tumulte, un infini de perspectives, d'angles et de surface amplifiant le vacarme. Toutes les foules d'Elias Canetti se recoupent ici, se heurtent et se multiplient, fuient à l'horizon ou s'enroulent autour des points fixes (kiosques, bouches de métro, abris de bus, passages piétons). Des foules en procession et des foules fermées se pressent dans les parcs. Des foules semi-ouvertes, radiocentriques, chatoyantes, s'écoulent de la rue vers l'intérieur des hypermarchés, flux de chairs et de choses, flux d'essence giclant de vitrine en vitrine, grasses pattes, filoches de doigts, odeurs. L'espace grandit encore. Des foules béantes s'étirent à perte de vue, disséminées le long des voies de chemin de fer ou étirées par les câbles de milliers de grues. Des foules-miroir, enfin, se font face sur les boulevards, étrangement statiques, mastiquées, balançant leurs yeux et leurs cheveux noirs, chacune hypnotisant sa moitié complémentaire. Shangai est à la fois mangouste et cobra".La main de verre descendue du ciel a la mémoire des fractures. "Cinquante au total", écrit-elle. Et reconnaît d'expérience: "C'est peu. D'autres malades s'en font des centaines. J'ai de la chance dans mon malheur".
La main de Philippe Rahmy a repris la mienne hier soir par surprise. Nous venions de recevoir nos nouveaux voisins. Nous avions parlé de Syrie (où S., restauratrice d'art, a travaillé avant le désastre sur les fresques d'un ancien monastère) et de Lubumbashi (où D. a séjourné entre deux missions de l'UNICEF au sud Kivu), et voici qu'en débarrassant je suis tombé sur ce livre jaune au titre peu lisible de Béton armé que nous avions reçu au courrier du matin. Sans relever le nom de l'auteur, je découvre une longue dédicace très amicale à la graphie connue et le prénom de Philippe me renvoyant illico à la couverture: nom de Dieu, l'ange de verre !Dans un rêve récent un messager spécial me conviait au coin d'un jardin municipal au nom difficile à prononcer, aux abords duquel je retrouverais Le Rameau d'Or. Mais voici que la main de verre précisait maintenent le lieu: Porte Nord du parc Zhongshan. Et l'Objet se trouvait là: "Un rameau d'acacia gît au milieu du chemin. Ce morceau de bois est comme la langue chinoise. Sa couleur, son parfum, ses premiers frémissements de bourgeon, ses fruits, ses fleurs, et jusqu'aux bourrasques qui l'ont arraché à son arbre, jusqu'aux pluies qui le font aujourd'hui pourrir sur le sol, appelleraient une description sans fin. Mais ce trésor de nuances est raboté par l'usage. Comme le chinois classique s'est appauvri dans la langue du peuple, la branche, hier florissante, est piétinée par les passants. Au lieu de siffler dans le vent, elle n'émet plus que quatre tons sous la semelle: un ton descendant,un ton descendant-montant, un ton montant, un ton plat. Quand une chaussure l'écrase, un large talon d'homme, le craquement est impératif et plongeant. La pression molle d'un pneu de vélo en tire une plainte offusquée mêlée de surprise. L'attaque nerveuse d'un escarpin fait jaillir une série de bruits qui grimpent le long de la jambe. Enfin, une ixième procession de vieillards réduit en poussière ce reste d'écorce dans un frottement de pantoufles".
Je sentais ces jours que j'avais besoin d'une dernière transfusion d'énergie pour achever mon propre livre, où il est pas mal question aussi d'anges stigmatisés. Or Béton armé m'est arrivé comme une grâce. C'est un livre d'une douce violence dont chaque mot de verre sonne vrai, qui me renvoien aux miens: "Je voudrais raconter la ville telle que la vivent ceux qui la bâtissent. Aboutir à quelque chose qui ressemble à l'idée du travail bien fait, une espèce de point fixe. Un emblème dont on pourrait dire qu'il est beau et surtout qu'il permet à d'autres de vivre mieux, comme un pont, par exemple, qui symbolise différentes qualités poussant les individus à se surpasser sans trop savoir pourquoi, peut-être par fierté ou simplement parce qu'ils ne sont jamais plus heureux que lorsqu'ils adoptent les réflexes du singe qui défie la pesanteur en se balançant de liane en liane".
NOCTUELLE. - De par ma qualité de papillon de nuit je bénéficie de certains privilèges en termes de transit urbain, mais ce n’est pas dire que je passe à travers les murs, que non point, en revanche les vols à basse altitude me sont permis même dans les rues à risques et c’est là qu’il m’est donné certains soirs à la sortie de certains bars de humer la tendre chair humaine sur le bitume – c’est énorme le malheur humain, c’est que ça n’a pas d’ailes le malheur humain, mais ce malheur humain me justifie en somme, moi le messager, et tout est bien…
RETOUR À SHANGAI. - Au lendemain des extrordinaires agapes d'anniversaire offertes par son frère à ma bonne amie pour ses soixante-cinq ans, je me retrouve à Shangai. Sans exagérer: d'extraordinaires agapes à La Châ, nouveau restau des hauteurs à un coup d'aile de pic noir des Pléiades et donnant, à 1300 mètres, sur le lac immense et l'arrière-pays jusqu'au Jura bleuté et plus loin encore.. Le lieu conjugue saveurs et sapience, avec un goût parfait dénué de tout chiqué d'artifice, plats exquis et vins divins, amen. Philippe Rahmy rappelle, dans Béton armé, le proverbe sicilien selon lequel un peuple s'identifie au contenu de son assiette. Or je lui recommande le peuple de La Châ: c'est un bon peuple.Non moins extraordinaire est en outre ce livre de sapience au mille saveurs détaillées par la main de verre. Par exemple au zoo de Shangai devant Cinder le singe nu: "Aucune créature ne ressemble davantage à Dieu qu'un singe sans fourrure". Ou bien au fitness Will's Gym: "Le sportif chinois est tout en épaules". Face à la destruction de la personne caractéristique de la société communiste: "En Chine, l'amour ne se fait qu'en absence d'amour". Ou faisant écho à ce pêcheur fils de pilote américain qui affirme que les States ont lâché douze bombes atomiques sur le Japon qu'ils ont ensuite repeuplé en important un nouveau peuple dans l'archipel. Ainsi de suite: comme unesespèce d'acupuncture excitante et roborative, tour à tour poétique et polémique.
(À La Désirade, ce 23 juin)
DU FANTASTIQUE SOCIAL. - C'est Guido Ceronetti, lors de notre visite à Cetona où m'avait accompagné la Professorella, qui m'a soufflé la formule de "fantastique social" à propos de Céline, qui me revient en lisant Béton armé et par exemple à cette page me rappelant l'Amérique du Voyage: "Apple Store. 282 Huaihai Zhong Road. 21 heures. Vigiles Matrix, lunettes fumées, oreillettes. Vendeurs gravures de mode, volubiles et montées sur ressorts. Le mien s'appelle Link. Il a un doctorat en informatique, un long métrage en cours, un roman sur le feu, il rédige une grammaire chinoise pour étrangers et il enregistre un CD de rap, parmi d'autres projets. Dehors, la pluie frappe les cloisons transparentes. Les écrans 27 pouces diffusent une lueur d'outre-tombe sur les dizaines d'enfants massés dans le Genius Corner, une garderie aux allures de bloc opératoire. Les gamins y traînent leurs parents. La plupart ont moins de dix ans. Ils ne sont pas ici pour s'amuser. Ils manipulent des logiciels de programmation, juchés sur des tabourets de bar qui leur font des queues de métal. Leurs doigts crépitent. Pattes de mouche. Ils façonnent un monde dont celui-ci est l'ébauche. Comme les scorpions, ils survivront à la pollution, aux catastrophes nucléaires, au réchauffement climatique, à la chute des météores."
Celui qui résiste au déferlement du n’importe quoi / Celle qui assiste à l’orgie de la consommation en se demandant ce qui va l’interrompre / Ceux qui voient la foule se diriger comme une seul vers l’Objet de la convoitise, etc.
BAUDELAIRE MIGRANT. -Moi tu vois j’ai pas connu ni mère ni père, j’ai jamais eu d’amis, mais pas un, on m’a dit que je venais de là-bas mais j’ai pas ça de souvenir, donc je peux même pas dire que j’ai un pays, et comment je me trouve ici, je sais pas, si je trouve beau, je sais pas, je sais pas trop ce qui est beau ou pas beau, j’ai pas appris, mais ce que je sais, tout ce que je sais, mec, et ça je le sais: c’est que je kiffe les nuages, les nuages qui passent, là-bas, les merveilleux nuages…DE LA BONTE. - Le nom de l'enfant Declan, qui signifie en Irlande terrienne: que la tranquille bonté soit, sied bien à ce solide garçon d'un an et des poussières dont le regard intense annonce la vitale énergie et le goût des spéculations stellaires.
Sa mère à la dégaine de punkette est fiérote de me le présenter. Son petit parc est installé au milieu des livres formant alentour des piles, des monceaux, des tours et des murailles, il y en a de toutes les couleurs selon les auteurs, mais pour l'instant la plus vive est celle du livre-fétiche que Declan tient en main avec un dispositif lui permettant, d'une pression du pouce, de déclencher les premières mesures de la Symphonie du Nouveau Monde.La jeune Andonia n'a qu'un seul regret: que Geneviève, sa mère trop tôt disparue, n'ait pu partager ce qu'elle lui annonçait elle-même comme le plus grand bonheur de la vie. De son vivant sa fille ne voulait pas en entendre parler. Mais l'existence est toujours surprenante: j'en sais quelque chose. À qui m'aurait dit ainsi, avant la venue au monde de notre premier enfant, que bientôt ma vie de bohème solitaire et farouche se poursuivrait à deux puis à trois sans compter le clebs bleu de ma bonne amie, j'eusse souri au nez. Mais non: la vie réalise parfois vos plus secrets désirs. De fait à ce moment-là, pour dire vrai, j'en avais marre de n'être qu'un, et la jeune mère de Declan, Andonia la nouvelle timonière de L'Age d'Homme, fille de Geneviève et de Vladimir, ne l'a pas vécu autrement crois-je savoir, avec Jonathan son compagnon...
BAZAR AUX SOUVENIRS. - Or le nouvel Âge d'Homme, que symbolise à l'instant cet enfant, déploie son bazar de livres et de dossiers, de cartons et de papiers dans un seul vaste entresol au soubassement de l'ancien Uniprix lausannois jouxtant le mythique cinéma Capitole, à la devanture duquel irradie une immense affiche de l'Amarcord de Fellini, mon film préféré dans le registre du "je me souviens"...
Je me souviens de la petite Andonia trottinant sur le tapis d'Orient de la maison sous les arbres, après la joie de Geneviève à nous la présenter, et voici trente ans plus tard de nouveaux sourires pallier la douleur des séparations.
Et partout ici: que d'objets de mémoire, que de vestiges, que de chères reliques. Donc voici, dans une vitrine genre balkanique: la toute petite machine à écrire Corona de Charles-Abert Cingria, que Dimitri m'avait offert mais que jamais je n'ai osé emporter, et qui se trouve si bien là, comme ça. Ou voilà la collection des éditions de tête de L'Âge d'Homme, fabuleux objets de bibliophilie conçus dans les ateliers du maître imprimeur Ganguin; et tant d'autres portraits d'écrivains aimés et de tableaux, de dessins m'évoquant tant de belles heures que revivifient aujourd'hui le présent et l'avenir relancé.
LA MAISON SOUS LES ARBRES. - Andonia ma raconte que la maison sous les arbres de hauts de Lausanne où nous avons passé tant de soirées à parler et à nous lire des merveilles (ah le souvenir de la lecture intégrale que j'ai faite un soir en quelques heures de La bouche pleine de terre, à la fin de laquelle nous avions tous les yeux embués...) a récemment été investie par des Roms, qu'elle n'a pas eu le coeur de chasser. La police était prête à les évacuer, mais elle a usé de son droit d'héritière et "comme ça la maison est habitée" en attendant que ses futurs acquéreurs la rasent pour y bâtir du neuf de meilleur rapport.Or c'est tout à fait de l'enfant du Gitan que d'accueillir ainsi des errants rejetés de partout, nous défiant tranquillement de leurs yeux suppliants et malins. Folie de penser que cette maison hantée par tant de présences magiques, cette demeure qui m'évoque, par sa forme de grand chalet de bois, la maison sur la hauteur de Witkiewicz à Zakopane, hypothéquée par Dimitri afin de payer la première édition des Hauteurs béantes d'Alexandre Zinoviev - folie de penser que ce havre de tant de samedis soirs et tant de fin d'années festive soit aujourd'hui le bivouac de sans feux ni lieux. Folie de la vie de Dimitri qu'apaisait ici la douce et lumineuse présence de Geneviève - folie de nos vies folles et sages...
Vladimir Dimitrijevic, Le Mystère ultime: "La littérature, comme toute forme d'art, a une limite. À celle-ci, nous sommes confrontés par le mystère de la souffrance. Cette incroyable évidence: que les sentiments puissent faire souffrir...
Il y a, pour chaque être, un mystère dernier. Je le ressens comme une lutte: nous ne serons jamais tout à fait sûrs de notre immortalité.
Mais c'est aussi la gloire de la littérature que de chercher à percer ce mystère avec ses formules, ses coups de sonde, ses tâtonnements - toutes ces traces laissées dans un langage commun".
À L'enfant qui vientPour Declan, Nata, Lucie et les autres...
Je ne sais pas qui tu es, toi qui viens là, ni toi non plus n'es pas censé le savoir.
Ce que je sais que tu ne sais pas, c'est que tu es porteur de joie. Tu ne sais pas ce que tu donnes, que nous recevons. Après quoi nous te donnerons ce que nous savons, que tu recevras ou non.
Du point de vue de l'ange on pourrait dire que tu sais déjà tout, sans avoir rien appris. C'est une vision très simple que celle de l'ange, toute claire comme le jour où tu es venu, et qui se trouble au fil des jours, mais qu'un premier sourire, puis un rire suffisent à éclaircir.
On ne s'y attendait pas: on avait oublié, ou bien on ne se doutait même pas de ce que c'est qu'un enfant qui éclate de rire pour la première fois; plus banal tu meurs mais ils en pleurent sur le moment, à vrai dire l'enfant qui rit pour la première fois recrée le monde à lui seul: c'est l'initial étonnement et tout revit alors - tout est béni de l'ici-présent.
Tu vas nous apprendre beaucoup, l'enfant, sans t'en douter. Ta joie a été notre joie dès ton premier sourire, et mourir sera plus facile de te savoir en vie.
Du point de vue de l'ange, on pourrait dire que nous ne savons rien, sauf un peu de chemin. C'est l'ange en nous qui a tracé, un peu partout, ces chemins.
Ensuite il t'incombera de choisir entre savoir et ne pas savoir, rester dans le vague ou donner à chaque chose ton souffle et son nom, leur demander ce qu'elles ont à te dire et les colorier, les baguer comme des oiseaux, puis les renvoyer aux nuées.
Les mots te savent un peu plus qu'hier, ce premier matin du monde où tu viens, et c'est cela que nous appelons le temps, je crois, ce n'est que cela: ce qu'ils feront de toi aux heures qui viennent, ce que fera de toi le temps qui t'est imparti sous ton nom - les mots sont derrière la porte de ce premier jour et ils attendent de toi que tu les accueilles et leur apprennes à s'écrire, les mots ont confiance en toi, qui leur apprendras ta douceur.
(À La Désirade, ce 30 juin 2013)
(Ces pages constituent la fin de Mémoire des anges, Lectures du monde 2008-2013, dont le tapuscrit de 420 feuillets a été déposé aux éditions L'Age d'Homme)
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Un regard à partager

À propos de Vallotton est inadmissible, de Maryline Desbiolles.
Pas mal de gens ne voient en la peinture qu'un élément de décoration (on dit aujourd'hui déco, et ça cartonne à la télé), qu'il s'agisse de prairies fleuries à la Monet pour faire ambiance champêtre, en consonance avec les rideaux à ramages du salon, ou de motifs abstraits à la Mondrian pour la cuisine ou la salle de bain. Il n'y a d'ailleurs rien de mal à cela: les musées croulent de peinture décorative, et Monet, ou Bonnard, restent de merveilleux jardiniers-ensembliers.
Mais la peinture-peinture est aussi autre chose, qui nous cloue, et c'est ce qu'exprime immédiatement Maryline Desbiolles dans le petit livre dense qu'elle consacre à se fréquentation de longue date avec la peinture de Félix Vallotton, immédiatement appariée à l'univers de Proust.
La première expérience dont elle témoigne n'a pas à voir directement avec la peinture, plutôt liée à une expérience plus fondamentale, qu'on pourrait dire pompeusement ontologique, découlant en effet du saisissement que tout un chacun peut éprouver en constatant soudain l'unicité plus ou moins vertigineuse de son être (je suis moi et pas un autre...), comme Maryline Desbiolles l'a vécu en son enfance, du côté d'Antibes, en voyant soudain un olivier au bord d'une route (cet olivier et pas un autre). Cette expérience fondamentale de notre présence au monde qui donne à certains la nausée (suivez le regard de Sartre) et en fait léviter d'autres (Cingria n'a pas son pareil pour chanter "l'être qui se reconnaît) relève aussi bien de la métaphysique ou de la poésie, et l'art en cristallise les vertiges d'angoisse ou les "minutes heureuses". Plus précisément, certains artistes nous font revivre ce qui n'a souvent été qu'un ébranlement passager et nous illuminent ou nous clouent.
L'olivier solitaire de Marylin Desbiolles lui est apparu soudain comme "en trop", non sans lui faire éprouver un choc: "C'était violent. D'une violence qui faisait crisser les dents". Or elle a retrouvé cette même violence dans la peinture de Vallotton, même si le premier tableau dont elle croit se souvenir est le fameux Ballon de 1899, figurant un petit garçon à chapeau de paille - un "garçon-soleil",écrit-elle -, qui lui évoquera plus tard le petit Marcel, dans La Recherche, jouant avec Gilberte dans les jardins des Champs-Elysées. C'est alors qu'il faut regarder, plus attentivement, cette toile que Maryline Desbiolles découvrit sur une carte postale, avant de la revoir au musée d'Orsay en grandeur nature, pour en déchiffrer la profondeur cachée sous la scène apparemment anodine. Violence de Vallotton ? Certes pas au premier regard, dans cette toile apparemment candide. Mais en voit-on assez l'ombre ? A-t-on bien regardé ? Que nous dit cet enfant vu du ciel ? Voit-on assez le poids de ce vert lesté de noir; et ces deux minuscules personnages blanc et bleu, au fond de la toile, semblant se parler comme Dante et son guide, ne participent-ils pas eux aussi à l'étrangeté de la scène. Ce n'est pas, à proprement parler, ce que dit Maryline Desbiolles: c'est mon sentiment que j'exprime, à travers ce que je perçois de ce tableau, comme elle exprime son sentiment à elle en regardant avec Vallotton.
De même Maryline Desbiolles évoque-telle les intérieurs de Vallotton (dans lesquels ses personnages ne semblent jamais se fondre tout à fait, jamais à l'aise, contrairement à ceux de Vuillard), ou les nus féminins de Vallotton, soit endormis soit mal consentants. Mais a-t-on assez regardé ces chambres et ces corps ? A-t-on été assez attentif à la terrible confrontation de ses rouges et de ses verts ? A-t-on assez regardé ce que profèrent ou vocifèrent les couleurs de ses paysages ? A-t-on assez vu la beauté sidérante de la nature vue par Vallotton, dont le regard croise souvent ceux de Munch ou de Nolde, comme sa conception de la guerre des sexes (dans son roman La vie meurtrière) rencontre celle de Strindberg ou d'Ibsen ?
"J'ai beau regarder le monde avec Vallotton", écrit Maryline Desbiolles, "j'ai beau le regarder tout crûment, je ne peux me résoudre, pas plus que Vallotton, à ce que le monde soit désenchanté. Car, en vérité, il ne l'est pas."
Evidemment, l'enchantement du monde vu par Vallotton n'a rien d'une romance: c'est un saisissement. "Vallotton me cloue le bec", écrit encore Maryline Desbiolles. Francis Bacon prétendra, plus tard, toucher "directement le système nerveux" par ses couleurs, elle aussi acérées comme des clous. Or, en marge de l'expressionnisme, par delà le projet nabi, Vallotton frôle souvent le fantastique sans céder jamais à ses convulsions (comme dans les paysages de Schiele ou Soutine) ni perdre de sa force expressive.
Maryline Desbiolles est venue à Lausanne et, devant le Léman, n'a pas vu l'aimable lac bleu-vert ou gris-sabre à l'étendue placide, mais "un gouffre". C'est voir avec les yeux de Vallotton...
"Regarder Vallotton", écrit-elle encore, "regarder un Vallotton, regarder est violent. Il faut sans doute jouer le jeu, consentir à sa propre violence pour seulement commencer de voir un de ses tableaux. "Nous sommes au bord du paysage, au bord dune falaise ou d'un champ de betteraves, nous ne reconnaissons rien, nous sommes dépossédés, mais nous nous sentons fortement étreints".
La fin de cet indispensable petit livre (on court l'acheter et la file d'attente au Grand Palais en permettra la lecture en moins d'une heure) évoque une pêche nocturne au lamparo du côté de Cagnes-sur-Mer, où Vallotton a peint et où a vécu Maryline Desbiolles. Mais avant cette conclusion, il faut citer encore ce que l'auteure écrit à propos de La Mare, paysage Honfleur, où elle détaille "une étreinte d'autant plus brusque qu'on ne s'y attendait pas": "La nuit est tombée à présent. Le trou noir de la mare a été découpée au rasoir sur la nappe des lentilles d'eau d'un vert jaune acidulé. Nous serrons les dents. Au bord, sur l'herbe rase, une tignasse ébouriffée de joncs. Dans le fond, on devine un bosquet. Mais surtout, à gauche, un grand sureau dont les ombelles blanches poudroient. Me revient inopinément, une nouvelle fois, le conte de Perrault, Barbe-bleue, "Je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l'herbe qui verdoie", dit Anne, ma soeur Anne. Il se pourrait que Vallotton ait attendu la nuit et l'éclairage de la lune pour débusquer la mare du conte, son entaille trop précise, affolante dans la verdure. La mare est une découpe de ténèbres, elle se casse le nez sur le bord droit du tableau où apparaissent des ondes que je vois tout à coup. Est-ce là le dessin d'une source ou, plus inquiétant, d'un tourbillon qui achèverait de nous entraîner dans le noir, de nous perdre ?"Maryline Desbiolles, Vallotton est inadmissible. Seuil, coll. Fiction & Cie, 43p.
