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« La poésie n’est pas dans l’émotion qui nous étreint dans quelque circonstance donnée – car elle n’est pas une passion. Elle est même le contraire d’une passion. Elle est un acte. Elle n’est pas subie, elle est agie. Elle peut être dans l’expression particulière suscitée par une passion, une fois fixée dans l’œuvre qu’on appelle un poème et seulement dans l’émotion que cette œuvre pourra, à son tour, provoquer. En dehors de l’œuvre poétique accomplie, il n’y a nulle part de poésie. Elle est un fait nouveau, certainement relié aux circonstances qui peuvent émouvoir le poète dans la nature, mais ce n’est que formé par les moyens dont dispose le poète que ce fait, chargé de poésie, viendra prendre la place qui lui revient dans la réalité. Ce n’est pas l’art que la nature imite, c’est la poésie, parce que la poésie nous a appris à y voir ce qu’elle y a mis ». (Pierre Reverdy, En vrac)
Ce dimanche 1er juillet. - La poésie qui se veut poétique est à mes yeux la négation de la poésie, laquelle ne veut rien par définition si ce n’est apparaître par surprise. La poésie poétique pose, et la plupart de celles et ceux qui se disent ou se veulent poètes posent. À vrai dire les pires poseurs, parmi les gens de lettres, qui la plupart posent, sont les poètes et plus gravement souvent : les poétesses. Poètes et poétesses se tiennent cependant les coudes et se déclarent volontiers frères et sœurs, comme les membres d’une secte, se flattant les uns les autres et parfois se rejetant comme les membres de sectes concurrentes ou adverses, se jugeant et parfois s’anathématisant comme ce fut la pratique des églises rivales des premiers jours ou comme cela se voit encore dans les congrégations cultuelles ou culturelles de toute sorte, jusqu’aux grouillements tribaux des sectateurs de poésie pseudo-poétique des réseaux sociaux, etc.
Ce lundi 2 juillet. - La (re)lecture de Langue fantôme[1] de Richard Millet m’enchante par sa lucidité, même si son catastrophisme me semble exagéré; mais il y a chez lui de l’artiste de l’exagération comme chez Thomas Bernhard.

D’ailleurs son texte me rappelle à tout moment Maîtres anciens et la présence du vieil homme de Tintoret, figurant l’héritage présent du Maître incontestable, m’a rappelé nos longues stations, avec François F., au Kunstmuseum de Vienne, devant cette figure et, plus longues encore, devant la Vierge de Mondsee.

Or je vais y revenir dans une réflexion que je voudrais développer sur l’art suisse et la littérature en prolongement de la lecture du livre de Michel Thevoz, L’Art suisse n’existe pas.
Parler de l’inexistence de l’art suisse ne peut que déboucher sur l’inexistence de l’art contemporain, que Thévoz se garde bien de pointer, et sur l’inexistence proliférante de la littérature mondialisée où tout un chacun se pose en écrivain dans l’hébétude ravie des collectifs sympas.
°°°
Depuis hier je suis revenu à la peinture avec la reprise d’un premier état du Cervin resté en rade pendant des mois. Or j’ai une quinzaine d’ébauches du même acabit que je vais reprendre et améliorer ces prochains temps – autre façon de dire que le temps ne chôme pas.

Ce mardi 3 juillet. –Après avoir accompagné ma bonne amie à la clinique de La Prairie, je me suis arrêté ce matin au Rubis, sur la place de l’Hôtel de ville de Vevey, pour y prendre mon café au lait et y savourer la prose délectablement solennelle consacrée au match de qualification de la Suisse au huitième de finale du Mundial , cet après-midi, où l’on parle de l’Histoire en train de s’écrire et autres fadaises de circonstances…
Ce mercredi 4 juillet. – J’aborde la lecture de Reconquêtes de Fabrice Pataut, que PG m’a dit un roman remarquable. Et ça part en effet très fort, brillant et concentrique, cinglant et de la même poésie corsée que les nouvelles d’Un Jeudi parfait ou le roman Valet de trèfle. Richard Millet, autre auteur de PG, proclame la fin du roman français, mais FB en est l’heureux contre-exemple et je m’en réjouis. Mais qui parlera de Fabrice Pataut ? Moi, justement !
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À l’école, à chaque retour du jour, de la nature. Là que ça respire, pour autant que je respire.
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Je suis frappé, et de plus en plus, de constater l’incapacité des auteurs de moins de trente ans, ou même de quarante ans, de prendre en considération le legs de leurs aînés, si l’on excepte quelques auteurs « cultes » adulés pour de plus ou moins bonnes raisons, tels Cendrars ou Nicolas Bouvier, dont l’usage relève le plus souvent du mimétisme folklorique.
Ce jeudi 12 juillet. – La publication, sur Facebook, de la couverture du livre de Michel Thévoz, représentant une étude de fesses de Félix Vallotton, m’a valu d’être bloqué par le censeur automatique du réseau social, dont je ne sais trop comment il fonctionne mais qui m’a fait réagir avec véhémence, comme s’il s’agissait d’une personne, en remarquant que cette image est visible aux devantures des meilleures librairies. Mais à quoi bon argumenter ? Je m’étais déjà fait «attraper» en publiant une image de poitrine féminine dénudée, dont le haut était une burqa masquant le visage de la femme, et je présume que l’on ne sort pas de la logique du téton de la miss Jackson provoquant un émoi national dans ce même pays dont le budget de l’industrie pornographique dépasse celui de la NASA. Donc au temps pour moi, et jusqu’à la prochaine !

Ce lundi 16 juillet. – Après mon ordinaire quart d’heure de désespérance, je repique. Pour me dire que ce qui est à proscrire, s’agissant de la série prétendument pousse-au-suicide que représente 13 reasons why, est, bien plus que le sujet de la série (le suicide d’une ado stupide), l’image que la série donne de la société en ramassant tous les poncifs relatifs au mal-être des adolescents, en flattant ceux-ci au lieu de dire ce qui est en réalité. Et du coup c’est reparti pour une chronique que j’espère tonique.
Ce mardi 17 juillet. – Me viennent aujourd’hui deux poèmes, comme ça, l’un après l’autre, venus d’on ne sait où – comme toujours.
Le premier s’intitule Rêverie en forêt, et tous mes thèmes sont là, et le second Dans le bleu, qui me semble également couler de source, un peu malgré moi…
Rêverie en forêt
Le vieux flûtiste est mort.
On n’entendra plus dans les bois,
le temps de le pleurer,
les roulades de Rossignol.
La douleur oubliée
sous les arches d’un long silence,
par le temps qui s’en va,
nous fera retrouver l’enfant
d’une autre vie rêvée
dans ces années d’avant le temps,
quand nous n’y pensions pas.
Le souvenir en attendant
des jardins suspendus
de Byzance, par les chemins
d’un infini perdu -
le souvenir nous reviendra.
Dans le bleu
De multiples récits
adviendront à n’en plus finir
d’étages en étages,
au nuancier de tous les bleus.
Là-bas dans ses grandes largeurs
au miroir de ses fosses
s’ouvre le lac de nos mémoires,
et le pic noir s’élance
entre les sourdes pulsations
d’un cœur qui ne dit pas
s’il est d’ici ou des ailleurs
ignorés des saisons.
Le jour se lève un peu partout;
et tout à coup quelqu’un s’en va.

Ce mercredi 18 juillet. - Simplicité et frugalité. L’étoile ascétique cligne de l’œil. Une chose après l’autre en toute sérénité, sans peur et sans tricher. La façon de travailler de notre aide jardinier népalais Buddha m’impressionne et m’enchante. Voici l’humanité bonne : consciencieuse, respectueuse, travailleuse, joyeuse !
Ce jeudi 19 juillet. - Deux nouveaux poèmes ce matin, que je trouve pas mal après en avoir liquidé deux autres.
Le premier :
Tout n’est pas dit
J’aime bien aller le matin,
les pieds dans la rosée,
flairer l’odeur des derniers feux
dont les fumées s’éventent
là-bas où les gens se reposent
encore à fleur de songes.
Le silence et moi sommes seuls
à déplier le premier rose
de l’aube dans le bleu
du temps retrouvé et des choses.
J’aime aussi te savoir au monde,
mais ça reste secret...
Et le second :
Atelier de réparation
L’enfant n’est pas content:
ce jouet qu’on lui a donné
sans le lui demander
n’est pas conforme au règlement;
cela ne vole pas
comme les oiseaux de papier;
cela ne marche pas
la tête en bas sans un viseur;
cela n’obéit pas
au dormeur dûment établi
dans l’ancienne institution
de la vie aux abris –
cela tire n’importe où .
L’enfant ne sourit pas
au n’importe quoi qui agite
la meute des parleurs;
l’enfant ne souscrit
pas aux arguments spécieux
des émeutiers avides;
l’enfant récuse tout avocat
qui ne sache danser
sur la corde des étonnés.
Au labo de l’enfant j’entends
la chanson douce des instruments.
°°°
La plupart des poètes actuels ne me parlent pas. Aucun (enfin presque) ne me semble avoir résolu le problème fondamental de la poésie (je parle de la langue fraçaise) qui touche à la fois (en même temps) au rythme et à la mélodie, à la fluidité et aux angles vifs, au sens manifeste et à tout l’obscur qui le prècède ou lui succède, au fruit et à la bête, etc.
Sans doute y en a-t-il quelques-uns qui me parlent, de Jacques Réda à William Cliff ou de Franck Venaille à James Sacré, notamment, mais aucun ne m’éclaire autant que l’obscur Reverdy dont chaque page (ou presque) fait agir en moi ce que j’estime la poésie…
Ce vendredi 20 juillet. – L’humiliation est bonne. C’est l’expérience qui m’a délimité, avec l’aspiration à la lumière. Je présume que mon écriture claire ou plus obscure en procède. Mon goût pour celles de Cingria et de Witkiewicz, que tout oppose, vient en tout cas de là.
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Je reçois ce matin ce message réconfortant de Fabrice Pataud, à propos de La Fée Valse.
« Cher JLK, Je souris et ris et réfléchis mélancoliquement à la lecture de La Fée Valse, dont j’apprécie plus chaque jour les masseurs, les polonais et les incestueux décontractés.
Il y a des perles rares dans ces brèves. Je ne sais comment les appeler, nouvelles ? soties ?
Ce sont des brèves je crois, pour lesquelles je tenais à vous dire non pas bêtement BRAVO, ni fastidieusement CHAPEAU, mais sincèrement mon admiration. Cordialement. Fabrice Pataut ».
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Mon poème Apories et marteaux concrétise, il me semble, une pointe. C’est la combinaison parfaite, à mes yeux, d’une intuition flottante et d’un redressement par la pensée et la grammaire, qui aboutit à une forme – et cela seul compte en poésie…
Apories et marteaux
En langue originale
on ne peut vraiment tout dire:
tanka ni lingala
n’y suffiront quand se dément
le plus clair des clairières,
et que l’ombre sévit
en feignant de se dévoiler.
Seule la publicité
semble alors à même de traduire
ce qui ne se peut dire.
Quant au grand langage oublié,
même en langue il se tait.
On attend le génie
à construire la machinerie
des machines à déconstruire
le secret des machines.
Ce samedi 21 juillet. – La lecture du roman de Barilier m’en impose et me conforte dans l’idée que non seulement rien n’est perdu, mais que tout reste à relancer et vivifier dans l’esprit de ce qui doit être transmis, et d’abord absorbé et transformé comme le roman le permet ici, etc.
Ce dimanche 22 juillet. – Beethoven dans la nuit. La IXe au-dessus du lac et des forêts, sous un ciel crépitant de vieilles étoiles silencieuses. Que l’ode à la Joie, ce chant de la terre habitée, prière d’un sourd reprise par toutes les voix des vivants - que ce chœur émouvant soit ce soir notre doux linceul.
Ce lundi 23 juillet. – J’ai composé ce matin une liste dédiée à Ceux qui se conforment, visant les nouveaux formels de mise au pas des réseaux sociaux, à commencer par Facebook et le mot d’ordre : souriez ! Et dans la foulée : échangez ! partagez votre chat et votre cancer !
Ce mardi 24 juillet. – Beethoven, Rembrandt et Proust d’un côté (que j’écoute sans discontinuer sur l’audiophone de ma Honda Jazz en allant et venant de Valmont tous les soirs), et de l’autre les journaux, les éructations de la gauche et de la droite contre Macron - d’un côté la lumière et la liberté, et de l’autre la meute aux paupières de plomb…
Ce mercredi 25 juillet. – En descendant ce soir à Valmont par la route étroite des Avants à Glion, j’ai pensé à une chronique sur le temps perdu par les vacanciers coincés dans les files d’attente au portail nord du Gotthard, entre autres lieux de supplice, auxquels je propose diverses formes d’échappatoires ludiques et conviviales (le jeu Hâte-toi lentement sorti des valises, par exemple, ou la conversation familiale retrouvée), et remontant ensuite par le col de Jaman j’ai noté les premiers paragraphes de ladite chronique sur mon portable :
« En ces jours de migrations routières et autoroutières vers le sud, marquées à longueur d’heures par de récurrentes annonces radio relatives aux engorgements, ralentissements et autres attentes plus ou moins longues prévues (notamment) aux portails des tunnels alpins ou s’obstinent crânement à se présenter les vacanciers , il est stimulant, pour les esprits positifs et confiants en le génie humain, d’imaginer toute les parades aux situations ordinairement considérées comme des pertes de temps ou des motifs de mauvaise humeur voire de franche agressivité dans les habitacles et parfois même d’un véhicule à l’autre, etc. »
Ce jeudi 26 juillet. – Le roman de Barilier, sans doute son meilleure, a eu droit, dans Le Temps, à ce qu’on peut dire un aplatissement caractéristique de la manière des éteignoirs du milieu littéraire et médiatico-universitaire romand, dont Isabelle R., qui signe cette pauvre prose, est le triste parangon sans entrailles et sans la moindre capacité de sortir de sa posture pédante et de manifester le moindre enthousiasme proportionné à un tel livre…
Ce vendredi 27 juillet. – Le jeune Népalais au prénom de Buddha, qui s’est occupé ces jours des travaux de bois et de jardin autour de La Désirade, m’a enchanté par sa façon d’être et de travailler, aussi sérieuse que souriante, inventive et compétente. Nous nous sommes entendus sans vaines explications, je lui ai fait à manger et il a fait plus et mieux que ce que nous attentions de lui, et reconnaissant avec ça - bref c’est ce que j’aime chez les gens qui pensent avec les mains, selon l’expression de Rougemont, et ce fut une bonne rencontre, de surcroît, avec des échanges de musiques et de paysages…
Ce dimanche 29 juillet. – Je me suis lancé, en vue de présenter trois livres récents des éditions d’autre part dans ma prochaine chronique, dans la lecture d’Hériter du silence de Mathias Howald, dont c’est le premier roman, qui m’a immédiatement touché par sa façon, à partir de photographies prises par son père défunt, de parler de celui-ci et d’évoquer tout un univers familial avec un mélange d’acuité objective et de sensibilité plus douloureuse qui m’a impressionné par sa justesse, me renvoyant à nos relations et à nos souvenirs. En outre, l’auteur capte bien les intonations du parler local et rend, sans peser, l’atmosphère particulière, tissée de pudeur et de gêne qui préside souvent aux relations dans nos familles.

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Au cours d’une longue conversation téléphonique, cet après-midi, Pierre-Guillaume me dit qu’il apprécie beaucoup la refonte des Jardins suspendus, où il voit maintenant un fil rouge, qui en fait un vrai livre et pas seulement un recueil de textes juxtaposés. Or ce constat me touche beaucoup en cela qu’il me prouve que PGDR est un lecteur attentif et qu’il ne va pas se contenter de publier mon livre «comme une lettre à la poste» mais qu’il va s’engager en lecteur et éditeur autant que je m’engage en lecteur et en auteur.

Ce lundi 30 juillet. - Passé la soirée d’hier sur la terrasse de l’Évêché en compagnie de Roland Jaccard et de Steven Sampson que j’étais allé cueillir au Palace où Roland a sa suite depuis douze ans…
Très bonne conversation, bonne chère aussi (pour Steven et moi un gaspacho andalou et une vitello tonnato parfaits) arrosé d’Humagne non moins apprécié de mes amis.

La discussion a d’abord roulé sur une question de Steven, me demandant si je me situais à gauche ou à droite, à quoi j’ai répondu que, loin de n’être ni de gauche ni de droite comme c’est la tendance dans la France de Macron, je me considérais comme étant à la fois de gauche et de droite, selon les objets, mais surtout rétif à toute forme d’idéologie, politique ou religieuse.
Ensuite nous nous sommes assez nettement opposés, Steven et moi, à propos du premier best-seller de Joël Dicker, en lequel il ne voit qu’un pillage des auteurs américains, alors que j’y ai trouvé plutôt un hommage à ceux-là (John Irving, Salinger ou Philip Roth, notamment) et le roman diablement bien construit d’un jeune homme de vingt-cinq ans, aux thèmes tout de même intéressants, etc. Mais je vois bien qu’il y a chez notre ami, «sorti de Harvard», pas mal de préjugés littéraires ou culturels qui ont resurgi en fin de soirée quand nous avons, Roland et moi, défendu l’usage de Facebook en lequel il voit une aliénation qui altère tout ce qui y est produit, reprenant la thèse de McLuhan selon laquelle le message va de pair avec le massage, ou vice versa, etc.
Nos échanges, parfois vifs, n’ont cependant pas été altérés par aucune agressivité, même quand Roland, jamais à court de vues paradoxales, s’est mis à faire l’éloge de la scientologie, au bord évidemment de nous faire grincer les dents…
Plus amusante encore : la relation, par Roland, de ses relations avec la pègre dont certains membre éminents fréquentent le Yushi, tel Alain Caillol, supposé avoir coupé le doigt du baron Empain lors du rapt de celui-ci, devenu l’ami de sa victime après des années d’incarcération et avouant à notre commensal que l’ex play-boy, abandonné de tous, l’ennuie un peu par son manque de conversation. Dans la bouche de l’auteur de Penseurs et tueurs, ces anecdotes relèvent de la légende dorée sur tranche, que je prolonge à ma façon en révélant, à qui veut l’entendre, que l’hôte du Lausanne-Palace revient régulièrement en Suisse pour préparer de nouveaux casses avec ses amis artistes de la cambriole, etc.
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Revenir à la notion de degree telle que la module Shakespeare par la bouche d’Ulysse, dans Troïlus et Cressida, qui vaut plus que jamais dans notre époque d’indifférenciation croissante, où l’on exalte à n’en plus finir la différence pour mieux se fondre dans la troupe grise et la jactance de la multitude. Le degree marque la gradation de toute hiérarchie, dont la reconnaissance et l’évaluation ne peuvent se faire que sur la base de l’expérience personnelle. Ce n’est pas une valeur abstraite mais une déduction réaliste. Il n’est d’apprentissage et de connaissance avérée que par l’expérience du chaos, au sens large, ou du désordre plus personnel, et plus l’expérience est cuisante, mieux on peut en déduire les degrés d’un ordre incarné.
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S’agissant de mes carnets – qui ont en somme valeur de journal intime ou extime -, il y a ce qu’on note sur le moment et ce qu’on ne reprend que deux ou trois jours après, ce qu’on se rappelle plus tard et ce qu’on a écrit entretemps en marge ou ce qu’on rajoute parfois pour embellir à tort ou préciser à raison, plus tout ce qu’on corrige, ou qu’on ne note pas, ou qu’on oublie de relever et qui ressurgira d’une autre façon ailleurs, peut-être dans quelque écrit de fiction, etc.

Ce mardi 31 juillet. – Brume de beau temps caniculaire ce matin. Tard levé (vers 10 heures) après un cauchemar faisant écho au film Abattoir 5, vu hier soir, où il est question du monstrueux bombardement de la ville de Dresde, en 1945 - film composite et plutôt raté quoique intéressant en cela (notamment) qu’il incrimine le «geste» punitif des Alliés devenus ici, comme à Hiroshima, criminels de guerre.
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Repris ce matin la lecture d’Hériter du silence de Mathias Howald dont bien des pages, relevant du roman familial et de la relation père-fils, me touchent beaucoup et suscitent en moi bien des échos, me donnant envie de reprendre de vieux albums ou les deux cahiers rédigés par mes parents à mon intention.
…
J’arrive ici au bout des 404 pages manuscrites de l’épais livre-cahier, dont la couverture représente une mappemonde, acquis l’an dernier à San Diego, chez Barnes & Noble, et commencé le 14 juin 2017, jour de mes septante ans. Enrichi d’une quarantaine d’aquarelles ou de gouaches, ce carnet d’une année sera déposé dans mes archives bernoises de mon vivant ou à titre posthume – Dieu le sait comme on dit sans savoir ce qu’on dit…
A la fin de l’évocation, dans Penseurs et tueurs[2], de sa rencontre avec Michel Foucault, qui vient de lui parler d’un jeune étudiant très intelligent et sensé, mais sujet parfois à des accès de violence qui le faisaient enfermer, et qui finit par subir une lobotomie frontale, Roland Jaccard écrit ceci qui m’a beaucoup touché : « Je sentais Michel Foucault, par ailleurs si pudique dans l’expression de ses sentiments, encore ému. Nous nous tûmes. Il était temps de prendre congé. J’ignorais que ce serait notre dernière occasion de parler de notre rapport à la folie, de Freud, de Binswanger, de la psychanalyse existentielle, du suicide et de son Histoire de la sexualité écrite dans un style si limpide. À ce propos, il me dit que dès lors qu’on écrit simplement on passe en France auprès des intellectuels pour un benêt. Rien ne les épate plus qu’une écriture sibylline. J’approuvais, bien sûr. En me raccompagnant jusqu’à l’ascenseur, il me prit par le bras, et, comme s’il tenait à ce que ses derniers mots restent gravés dans ma mémoire, me confia : « Vous savez, je suis un libéral et un sceptique comme vous ».
« Dehors, une bise glaciale soufflait sur Paris. J’avais presque envie de pleurer.
« Comme si ce bref retour sur notre passé avait remué des torrents d’émotion que j’avais peine à maîtriser. Quelques mois plus tard, il était emporté par une épidémie qui bouleversa l’air du temps. Les choses ne seraient plus jamais comme avant. Les mots non plus. « La plus belle chose qu’on puisse offrir aux autres, c’est sa mémoire », a écrit Foucault. C’est ce que j’ai tenté de faire. Sans le trahir, ni me trahir ».

[1] Richard Millet. Langue fantôme ; suivi de Eloge littéraire d’Andres Breivik. Pierre-Guillaume de Roux, 2012.
[2] Roland Jaccard. Penseurs et tueurs. Pierre-Guillaume de Roux, 2018.

Ces notes constituent la substance du Notebook à l’enseigne d’un Pasaporte de la Republica de Cuba octroyé à l’écrivain libre Quentin Mouron, en l’Ambassade du papillon, par l’employé de faction JLK, le 23 décembre 2011, veille de Noël. Il est souhaitable de ne pas en prendre connaissance avant la lecture du premier roman de ce jeune auteur prometteur, mais seulement après…
Quentin Mouron. Au point d’effusion des égouts. Morattel, 137p.
- L’exergue de Duras prépare à la comédie.
- « Encore une fois la comédie ».
- Et le départ mimant Voyage : « C’est à Los Angeles que ça a commencé ».
- Dans la touffeur d’août où le smog s’enflamme.
- « Et c’est un ciel plus grand qu’ailleurs ».
- Le pavé à consistance molle, ramollie ramollo par la chaleur. Comme à Paris, sauf que plus. Comme à Rome plutôt.
- « On traverse toutes les dimensions d’un coup ».
- Tout de suite se démarquant des impressions générales.
- « Qu’après le mythe c’est rien ».
- Il va dire ce qu’il a vu et ressenti « débarqué de l’avion, au crépuscule, dans l’incendie ».
- Et cette première sentence pour cadrer sa phénoménologie express : « C’est une erreur de chercher l’essence dans l’analyse, postérieurement, au réveil. Il faut sentir le soir même, toutes voiles dehors et l’émotion qui brûle la gorge. Le feu du ciel. Et le délire ».
- Et déjà lui vient un début de fièvre.
- Il va défaillir le petit crevé : il verse.
- Se dit alors qu’il n’est pas fait pour les voyages. Mais qui le serait ?
- Cependant à la douane il passe gentiment. « Je sortais de l’enfance, j’avais pour moi les sortilèges et les rondeurs, le sourire franc- la gueule d’une pièce ».
- D’emblée je relève la papatte. La palpite.
- Le sens des mots. Le sens plus encore d’un mot pour l’autre, secret d’horlogerie fine.
- Il a encore « le chic » et « le casier en fleurs ».
- Mais le voici tituber.
- Juste aidé par un gros Hollandais.
- Sur quoi le voilà sauter dans un taxi auquel il indique Sunset Boulevard. Eh !
- Rend très bien la course en zigzags et la folie visuelle. Tout à fait ce que j’ai vu à Houston et à Montréal et à New York et à Tokyo. « Ma tête partait au bilboquet ».
- Et alors 36 chandelles. K.O. debout. Il verse pour de bon.
- Très bon enchaînement ensuite en rupture de plan.
- Ce que me disait Alain Cavalier : « Le cinéma c’est l’art de passer d’un plan à un autre ». Exactement ça dans Hitchcock, Cassavetes ou Godard.
- Donc change de plan temporel aussi avec un recul : « Je me suis égaré quelquefois dans les ruelles qui bordent le boulevard ».
- Et ce sont quelques silhouettes des ruelles. De vieux édentés. Les paumés à caddies. Des ados menottés.
- Et toute de suite le côté naturellement caricatural et théâtral de tout ça.
- Comme dans un film.
- Mais « abouché avec la vie ».
- Tout ça très finement noté. Mais c’est si rapide que ça risque de ne pas être capté du premier coup si l’œil glisse trop vite.
- Il y a la Catwoman.
- Il y a Elvis le énième.
- Faut que l’illusion tienne.
- Remarque que « Los Angeles tient par ses rue secondaires ».
- Ce qu’on ne dirait pas de San Francisco de la même façon ni de New York.
- « On vend du rêve, c’est bien vrai – on sait aussi vous le reprendre».
- L’illusion pallie la crainte de la réalité. Los Angeles dans les grandes largeurs effraie. Moins verticalement que New York mais horizontalement bien plus et par l’imagination des films.
- Philosophe sur l’illusion : « Quand je joue, je sais pourquoi je joue, quand je vis, je ne sais pas pourquoi je vis ».
- Il n’en faudrait pas trop comme ça, mais là ça va…
- Et voici le cousin Paul.
- Un type « tout au théâtre ».
- Campé en une page.
- Policier de carrière mais de la « petite police » alors qu’il se rêve Rambo.
- Vivant par procuration et « compensations ».
- Un « qui n’a rien ».
- Lorgnant les fillettes.
- Collectionnant des fichiers pornos et se faisant pincer a casa. Jeter au trou.
- Le jeune voyageur, lui, a de nouveau versé à ce qu’il semble.
- Et se retrouve chez sa cousine Clara, dans un tout autre topo.
- Westlake qu’il va découvrir à son tempo lent. « Par dedans ».
- Déçu assez vite quand il y va vraiment.
- Le quartier est riche et chiant, mortel. « les voisins sont aussi très propres ».
- « Sans mythologie, prêtrise, aucune pédérastie ».
- Le raccourci de cette phrase est un quartier. Exactement ce que j’ai capté dans le quartier du consul à New Orleans. « D’une blancheur d’hôpital ». Le ciel en cage.
- Et la cousine Clara un peu dingue. Exactement la mère de Kevin !
- L’Américaine quinqua divorcée névrosée obsédée par la queue qu’elle n’a pas sous la main.
- Accusant donc son ex d’être un monstre lubrique.
- Elle « couleuvre ». Joli verbe.
- Forme un club de plaignantes du sexe.
- Exactement ce que j’ai vu à la télé le premier jour au Texas : l’émission de Phil Donahue sur le thème des mères se demandant s’il fallait branler leurs garçons…
- Tout ça qui impatiente le jeune homme.
- Qui ne perd rien de l’observation. Sur les thérapeutes, les derviches, les ponctionneurs de fric de névrosées.
- Il défie une des thérapeutes. Qui lui tire la langue.
- Et Clara de pleurer.
- « J’ai pas tout inventé », précise-t-il, malin…
- Elle a quand même une certaine éducation.
- Un peu de bibliothèque.
- Quelques tableaux faux.
- Il sent qu’il la juge un peu trop alors qu’il l’aime bien.
- Trop froid, trop sur soi.
- « Seulement j’avais une verge et elle avait un grain ».
- « Nous avons dû nous renoncer à la fin » (p.30). Très bien cette torsion à l’intransitivité du règlement.
- Un soir pourtant ils filent en virée.
- La paire genre couguar et gigolo.
- Soir d’exception. « Barrés »…
- De brèves sentences et de plus longues plus sentencieuses…
- Clara fait la folle. Tombe dans la piscine.
- On s’amuse !
- Délivrance ? Juste pas !
- Retour le lendemain à la case névrose. « Au fond c’est l’habitude du malheur qui nous le rend incontournable ».
- On a besoin de « poignards ».
- Donc on restera.
- Mais lui s’impatiente ! Sort de ses gonds.
- Ils se fâchent. Se quittent pour la soirée. Se revoient le lendemain. C’est fini.
- Puis c’est son anniversaire.
- Elle l’emmène au bord de la mer. Dans la brume, vers Malibu.
- Et là, surprise de la cheffe, elle lui demande d’arrêter de se palucher. Kevin promet.
- Scène étonnante : elliptique et un peu folle.
- Puis il évoque la bibliothèque de Clara.
- Avec du Bukowski dedans. Et du développement personnel.
- Elle tend à « étendre son esprit ».
- Suite une réflexion pertinente sur la bonne façon de lire (p.34).
- « Il n’y a pas cent façons de lire un livre : il faut s’y jeter d’un bloc, faire corps avec l’auteur – sans réticences, préjugés, morale ».
- Prône l’adhésion et l’immersion.
- Puis se retrouvent à Beverly Hills.
- Tout un monde de « vagins fripés » et d’« antiques couillons ».
- Clara : « Tous les pianistes sont des maniaques ».
- Il y a là un pianiste obsédé par Beethoven.
- « Et nous avons passé la soirée à mentir au monde qui nous l’a bien rendu ».
- Me rappelle la soirée à Sankt Anton avec le directeur du MET qui s’était déculotté. L’Amérique culturelle. Puis les masques glissent.
- Et l’on se retrouve à Rodeo Drive où ça décolle. (pp.37-39)
- Du lyrisme acéré. A lire à haute voix.
- « Si on sait comme ça blesse profondément le cœur, une jante ».
- Une façon de saisir des situations de fait par raccourcis saisissants.
- Et la prison.
- La prison où il fait meilleur que dehors souvent.
- « On leur donne le sens qui manque », lui avait dit son cousin flic.
- Sur quoi il enchaîne sur ses raisons d’écrire.
- Rien que par vanité !
- Pour se mirer génie dans le miroir. C’est ça.
- « C’est une affaire de nerfs », qu’il dit encore.
- Pointe « l’idéalisme foireux », Icare tombé de l’échelle.
- Dit ne plus croire à l’Artiste.
- Va voir une expo à Santa Monica. Fait le désagréable.
- Daube sur les discours esthétiques, science de branleurs. Pas tout faux.
- Participe cependant à « hurlements couverts ». On voit le tableau.
- L’esthétique « passe le temps ».
- Puis se retrouve chez une amie de Clara qui voit des alcooliques partout.
- Parce qu’elle siffle évidemment.
- On le met en garde contre le mari, vrai monstre.
- Et voilà le mari : un pauvre type chauve « le regard en délire », en chaise roulante.
- Qui a fait partie du cabinet de Schwarzenegger.
- Mais ne baise plus pour raison de santé.
- On l’accable. On l’attend au Funeral Home. Il aimerait aimer mais on le pousse là-bas. Très affreux tout ça.
- Puis le youngster reste trois semaines au lit chez Clara.
- Toujours malade ce petit monstre.
- Et c’est là qu’il remarque la fille de la voisine.
- Une certaine Laura.
- Dont Clara lui dit pis que pendre.
- Formidable ensuite : le récit du comment qu’on se laisse prendre. Par une fille pas vraiment belle mais qui accroche.
- Genre cristallisation à l’américaine. Très bien observé tout ça ma foi.
- Avec un aperçu subit du passé de Laura, fille d’alcoolos violents. Mais on lisse en surface. On fait face.
- « J’aurais aimé être dans ses frissons », note-t-il.
- Et pour se défendre : « Je n’aime pas aimer, je dois le dire, parce que j’ai l’impression d’être désarmé, nu, qu’un mot me fait hurler ».
- Ensuite vient le portrait plus détaillé de Laura. Là aussi tout en ellipses.
- Là encore une autre Amérique sous le verni de Westlake : brutale, paumée.
- Mais Laura ne va pas se lâcher pour autant.
- Alors que lui s’abandonne. Elle craint l’intimité, la rejette.
- « Ca m’a valu des misères de n’être pas tranquille, d’être aussi mal moulé à l’écorce du monde ».
- Laura le tolère «par exotisme ».
- Trop maigre pour être chaleureuse.
- Mais avant de se perdre ils vont à Pasadena.
- Lieu très culture Getty, très science et sport.
- « Einstein a vécu à Pasadena, on s’en costume encore »…
- Le cinéma d’Hollywood, plus la componction.
- Mais lui manque de manières culturelles.
- Avec Laura il vit une journée de bonheur quand même, entre L.A. et San Francisco.
- « Il y a des instants où les choses se montrent au jour, sans fard – sans hostilité ».
- « Le bonheur au creux des choses », en somme.
- Donc ça a l’air de mieux rouler. Et puis vient la nuit. Et patatrac !
- Deux pages magnifiques d’intense pudeur (pp.62-63)
- Ce qu’il a « avoué » à Laura se retourne contre lui.
- « A Palo Alto, tout mon bonheur s’est consumé ».
- Ne se parlent plus le lendemain.
- Lui aime intensément.
- Elle au petit pied.
- Elle a déjà passé outre. Lui restera marqué.
- Puis il revient sur Monterrey.
- Très fin cette économie des retours arrière.
- Retour sur une foire aux vieilles voitures. La nostalgie lourde.
- Et vient novembre plus frais. Avec l’envie du désert.
- Se dit qu’il pourrait regagner Laura par là.
- Mais elle courbe le rendez-vous.
- Se souviendra vaguement de lui.
- Evoque alors Los Angeles comme lieu de spectacle.
- Et le précipice que ça signifie.
- Evoque « cette existence qui ne se supporte que dans la projection. Cette existence qui doit sans cesse se mettre en scène »
- Chapitre II. Las Vegas
- Il arrive à Trona.
- Bled perdu s’il en est.
- Où il tombe sur un vieux type à crochet. Vétéran du Vietnam. Mais pas vraiment héros.
- Une vraie ramassée de sensations.
- La fibre d’un chroniqueur épico-lyrique. Sans trémolo.
- Se trouve d’abord à Barstow. Angoissé la moindre.
- La pause cigarette au bord de la route. « Tous les siècles l’un dans l’autre ».
- « Avec plus rien pour me montrer que le monde vieillit ». De la clope et du paquet de chips.
- Puis le temps « s’est remis en route ».
- La prose avance à petites phrases.
- Bakersfield. Paysages désolés. La ville fantôme de Red Mountain.
- Là aussi du vrai.
Et voici Trona. « Aucun menteur ici ». Nowhere.
- Et la station-service. Le vieux au crochet.
- « Pour être exact il faudrait dire les vices ou la violence. La haine ».
- On en apprend plus sur le crochet. Qu’il a échappé à un crash en hélico où ses copains sont restés.
- Le crochet qui se garde une arme pour si jamais, un M16.
- « J’ai rencontré beaucoup de fous dans le désert ».
- Le genre de phrase qui « étend » l’épique.
- Et voilà le champion de la Budweiser dégueulée. Qui poste sur Youtube.
- Joli numéro. Comme on en voit des tripotées sur WebcamWideWorld.
- Pas mal aussi la projection dans le temps : « Quand je suis rentré »…
- Le type typique de l’époque show à la maison. Star mondiale genre Deschiens.
- « Si j’allais moi aussi me cesser de mentir ? Là j’avais à Trona un monde qui ne sait plus mentir. C’était pas à envier ».
- Et d’ajouter : « le gros Jim était sincère. Il ne m’a pas donné beaucoup de goût pour la sincérité ».
- Et cela de remarquable : « Le gros Jim ? Nous étions frères ! Il était moins poète. C’était les mêmes efforts – c’était le même désert ».
- Et de relever qu’il est resté là « moins d’une journée »…
- Et de comparer Trona à Paris.

- Et d’en venir à l’église de Trona, genre bunker ou container.
- En quelques paragraphes : un monde !
- Fabuleuse dégringolade. Pas meilleur raccourci de la déréliction.
- Me rappelle le sapin à la rédaction, orné de papier de chiottes, que je décris dans Soleil d’hiver.
- Evoque le pauvre curé.
- La pauvre pancarte «Ouvert le dimanche ».
- Les ruses de la nouvelle pastorale : bénédiction des billets de loterie, du hamster de Madame, des jerrycans de Monsieur. Folie.
- Tout à fait la dérive d’Import/Export d’Ulrich Seidl en version californienne.
- Et Quentin : « ça renvoie aux anges ».
- Et l’on passe à la course d’école.
- A la Death Valley. Pas le pied pour les écoliers, même pas excités que ça se passe sous la mer.
- Sentence sur le travail. Un peu trop « dans le marbre » à mon goût.
- « On accouche d’une charogne comme racine d’une tragédie ». Bon, ça va…
- Mais après cela repart beaucoup plus fort (pp.85-86).
- Excellentes notations sur le déterminisme et la liberté, même si ça pèche par désabusement juvénile à mes yeux : «La seule liberté, la minuscule –mais l’unique, c’est de se tromper soi-même et d’abuser les autres ».
- Mais non, voyons…
- D’ailleurs les vérités du voyageur sont transitoires : on le verra.
- Intéressant aussi de voir s’amplifier la jalousie à distance.
- Le livre « pour lui montrer »…
- Très bon aussi le retour à la station d’essence.
- Le facteur sonne deux fois c’est connu.
- Et ça lui fait rencontrer Norbert, nouvel olibrius.
- Essai raté avec le crochet : réussi avec le briscard bavarois.
- Très bon portrait là aussi.
- En trois phrases on voit le lascar, émancipé par la voiture, vasectomisé pour la liberté de mouvement. L’époque !
- C’est par Norbert qu’il entend parler de Joshua Tree, où Quentin lira Céline.
- Norbert qui le presse de venir à Vegas !
- « Après L.A. et Trona, il me semblait avoir vécu dix ans ».
- Puis il a une panne.
- Un type à bermudas lui propose son aide et l’invite à un mariage. Il y va.
- Nouvelle séquence carabinée genre Amérique profonde. (p.92)
- Se sent intrus.
- Bientôt regardé de travers.
- Juif ou Arabe peut-être ? La parano galope. J’ai vécu ça comme ça en Floride et avec la mère de Kevin à propos du Vietnam.
- Passage du cercueil dans la cuisine.
- « J’ai roulé jusqu’à Bakersfield avec un souffle au cœur ».
- Excellent : « J’étais arrivé à l’homme au point exact où il se quitte ».
- Puis c’est reparti jusqu’à Beatty.
- Un autre trou où fleurit la crédulité S.F.
- Le type à la caravane qui LES guette. « Les aliens. Les complots. Les maçons ».
- Et puis il a un élan de bonheur nomade.
- Et pense à cela : le repos du nomade, l’envie de se poser.
- Et l’on en vient au vieux John. Qui joue à Farmville avec un Roumain !
- « Que je ne rêvais pas ! ».
- Mais non c’est très réel le virtuel !
- Et débarque un autre type, agacé. Et les deux types parlent au bar sans plus s’occuper du voyageur. Là encore très bien observé. La routine conne des habitués.
- Et le transport soudain. Les stances de café du commerce dans le désert.
- « J’ai lu un truc sur les astéroïdes ».
- Ou ça de géant que Quentin doit inventer : « Il paraît que le monde tiendrait dans la main s’il n’y avait pas de vide ». Chiche qu’il invente pas !
- Il y a là-dedans de l’humanité directe dont parle Elie Faure à propos de Céline.
- Tout plein d’étincelles tout le temps.
- Puis il cède à l’invite de Norbert.
- Et c’est reparti dans le désert populeux.
- Et Vegas alors. L’éblouissement et le bouchon conjugués. On voit ça !
- « Qu’on électrise la détresse ça la rend regardable ».
- Exactement ce qu’il fait en somme avec ses mots.
- Et voilà la « passementerie d’ordures en féerie ».
- Toujours célinien mais à bon escient.
- Et ces notes persos sur la religion du toc (p.113)
- Se raille de faire le sociologue mais c’est aussi bien sinon mieux que le Baudrillard de Cool mémoires. Moins mode, plus dans la pâte et les « configurations d’abattoir ».
- Et voilà le Bellagio. Le pompon doré. Les levées avec Norbert dans la chambre qui valse. Là encore très Import/Export. On écoute Autechre. Tout le boucan.
- Le vieux punk qui convulse sur la moquette…
- Toutes caries et dorures.
- Et de brandir sa poétique. Sa trique seule, ben voyons.
- Et tout qui tourneboule boosté.
- Et tout qui retombe bientôt après les confettis et le vomi.
- Tout ça ramassé en beauté !
- Lendemain de Festen.
- Epilogue – Le Banquet
- Or ce n’est pas fini.
- Car voici le retour à la case départ et le bilan « j’ai perdu ».
- Qu’il croit le jeune gars. Et c’est vrai que les regards pèsent à l’arrivée.
- Genre raconte, fais nous rêver et va ranger tes affaires pour demain…
- Après les grands ciels du bout du monde, le giron des familles. Et après ?
- Chanson connue. Sentiment de frustration. « On va passer à table ».
- Les tapisseries gagnent.
- Le conteur va relancer un peu l’ambiance, mais ça fait mal quand même.
- « On vous étouffe familièrement à bas morceaux de Code, à reliefs de morale, à hoquets de folklore ».
- Cela d’un très jeune écrivain que je ne vois pas proliférer en français d’aujourd’hui.
- Devant les grimaces se promet grave de ne plus jouer.
- Pas croire qu’on « poulope » ensemble. Pas croire !
- Et de pointer le terrible sourire. Tout ce que ça me rappelle ! Le terrible sourire suisse.
- On te veut du bien que c’est pour ton bien.
- Lui proteste qu’il est de plusieurs continents et pas d’Europe ou du recoin.
- Pas citoyen régulier.
- Va voir à la Havane ma salope !
- « Mince haras » au poulain !



Une lecture de la Commedia de Dante (53)
Chant XXI. Cinquième corniche: avarice et prodigalité. Stace le poète.
Une secousse tellurique d'une grande intensité a traversé la montagne du Purgatoire de la base à son sommet sans que Dante ni Virgile ne se l'expliquent, aussi est-ce avec une impatiente curiosité qu'ils vont interroger, à ce propos, une ombre qui vient de leur apparaître, debout au milieu des âmes gisant face contre terre le long de la corniche des ladres et des gaspilleurs - ladite ombre étant elle-même à l'origine du séisme. De fait, celui-ci correspond, ainsi qu'elle s'en explique, à sa libération récente, tant il est vrai que la purification effective d'une âme provoque à tout coup ce formidable tremblement, exultation métaphysique traduite par ce phénomène d'apparence t'ouvre physique... mais d'autres surprises non moindre attendent les compère.

Si le chant s'est amorcé par une évocation évangélique explicite (notamment avec l'épisode de la Samaritaine) de la soif spirituelle, et de la foi qui peut l'étancher, c'est de façon plus incarnée, historiquement et poétiquement fondée, Qu'il se développe ensuite à l'apparition de l'ombre citée, qui n'est autre que celle du poète latin Stace, fameux au Ier siècle de notre ère, contemporain de l'empereur Titus et qui se serait converti au christianisme selon Dante - ce qui ne semble pas avéré.
Mais l'important est ailleurs: dans le fait que l'auteur de la Commedia sauve Stace de la damnation comme il a sauvé Virgile, grâce à la poésie et à la purification terrestre qu'elle a favorisée. D'ailleurs Stace va révéler à Dante que c'est par la lecture de L'Enéide de Virgile qu'il est devenu lui-même, avant que Dante lui apprenne que son guide présent n'est autre que ce maitre sublime - et l'ombre de Stace de s'agenouiller au pied de l'ombre de Virgile, etc.
Touchant épisode que cette triple rencontre aux échos littéraires, poétiques et humains dénuées de tout artifice et donnant lieu, avec une pointe d'humour débonnaire, à une sorte de reconnaissance filiale hautement significative, sous l'égide de l'amitié occulte liant entre eux les grands poètes...

Monsieur Ouine relu au bord de de l'abîme...
En achevant ma énième lecture de Monsieur Ouine, cette fois annotée de part en part, je me demandais comment, aujourd’hui, paraissant en même temps que trois cents autres romans, un tel livre serait reçu, tant par la critique que par les amateurs de littérature. Il est difficile de le dire, malgré les abaissements de la lecture en général et de la critique littéraire actuelle en particulier, et probablement survivent des lecteurs de la qualité d’un Albert Béguin, grand laudateur du livre à sa parution (en avril 1946) ou d’une Claude-Edmonde Magny, qui lui consacra elle aussi un article mémorable.
Or à l’écart des estrades médiatiques, qui sont ce qu’elles sont depuis qu’on y lança Radiguet comme un nouveau savon - ou même avant sans doute -, et malgré l’étiolement qualitatif des gazettes et la peau de chagrin des revues et autres lieux d’échanges, je m’obstine à voir encore des écrivains et des intellectuels qui ne sont ni plus bavards que leurs aïeux ni moins soignés de dentition que les chevaux de leurs aïeux, et je me réjouis par exemple de savoir René Girard vivant, dont la théorie mimétique pourrait s’appliquer à merveille à Monsieur Ouine.
Il est certain qu’en regard d'innombrables productions récentes , et autres commentaires critiques qui relève assez automatiquement de platitudes interchangeables, l’approche d’un livre tel que Monsieur Ouine exige non seulement la plus grande attention et la plus totale porosité, mais également un appareillage qui emprunte à l’expérience existentielle et spirituelle autant qu’à l’esthétique et à la métaphysique, voire à la théologie.
Monsieur Ouine n’est en rien le roman « illisible » qu’ont dit certains, ni non plus le roman « désespéré » qu’on pourrait croire. C’est assurément une descente aux enfers du non-être modulée par une série de personnages dont chacun représente un abîme virtuel, mais c’est également le roman du possible retournement, de tous les aveux (jusqu’à la déréliction glacée du protagoniste) et de tous les égarements.
« Garde ton coeur en enfer et ne désespère pas », disait je ne sais plus quel saint quidam, et voici l’enfer : c’est le monde qui nous entoure, c’est la « paroisse morte » dans laquelle il semble que plus rien n’ait de sens, alors même que les âmes survivent de souffrir encore et que le grand vent de l’Amour les arrache à eux-mêmes - sauf celui que retient ce qu’il est convenu d’appeler le péché contre l’Esprit, mais qui condamnerait définitivement Monsieur Ouine lui-même ?
On n’est pas ici au catéchisme mais dans un roman, grand laboratoire d’humanité où les questions doivent rester incandescentes.
Il faut lire et relire Monsieur Ouine aujourd’hui, comme on peut relire La Route de Cormac McCarthy, sans se demander si nos contemporains sont encore « dignes » de ce livre et qui le comprendra. Un commentateur distrait réduisait naguère le roman à ce qu'il appelait l’ « apophatisme bernanosien » comme si l'ouvrage ressortissait essentiellement à une théologie négative, sans souligner assez, me semble-t-il, l’affirmation christique secrète et traversante de ce livre, qui recrache le tiède pour mieux figurer les avatars inattendus voire infinitésimaux de l’Amour.
Monsieur Ouine, dans l’interprétation d’un René Girard, pourrait être dit le roman de la médiation interne portée à son point extrême, comme il en va des romans de Dostoïevski. Comme celui-ci, mais par une voie plus droite, Bernanos dépasse la tentation du désespoir et mime la sortie du cercle vicieux, comme « par défaut ». L’esprit d’enfance, au sens évangélique, irradie le tréfonds de ce livre glauque et même sale, alors même que cette souillure apparente échappe à la damnation réelle du froid et du non-être: « Le Mal c’est le froid, le Mal c’est le néant, le Mal n’est rien d’autre, finalement, que l’ennui, ce dernier parvenu à son plus idoine état de desséchement »…
Georges Bernanos, Monsieur Ouine, Plon, 1946.






En lisant Kotik Letaev, d’Andréi Biély
Un livre qu'on a l'impression de lire les paupières baissées et le regard tourné vers l'intérieur, lequel s'ouvrirait à l'Univers de la prime conscience: tel est le génial Kotik Letaev d'Andréi Biély.
L'enfance de Kotik, à savoir l'auteur lui-même qui plonge son regard de voyant dans les turbulences de sa mémoire d'avant la troisième année, c'est d'abord le monde indifférencié que doivent percevoir les animalcules de la soupe originelle et toute la suite des créatures non consciente de leur sort, jusqu'aux iguanes accrochés à leurs promontoires, aux îles Galapagos, ruisselants d'eau de mer et faisant rouler les globes de leurs yeux comme de vieilles planètes.
En deça de toute identité, l'on se trouve soudain précipité dans l'espace et le temps, écorché vif, livré au soufle d'un verbe semblant d'avant la parole, avant toute limite établie, dans la polyphobnie chaotique d'
AU COMMENCEMENT.
Dans l'innocence d'un jour éternel, assis sur la pelouse d'une placide maison familiale, l'enfant barbouillé de terre déchire minutieusement les élytres d'un scarabée tandis qu'au-dessus de lui, tombée de ce ciel où ils lui ont dit que Lebondieu demeurait, tonne puissamment une voix, qui n'est peut-être que celle d'un fulminant orage d'été.
Or le craquement sinistre de celui-ci me rappellera toujours, à moi l'enfant des climats alpins de l'ère historique, cette scène du premier massacre et le choc terrible des titans antédiluviens se dressant les uns contre les autres aux créneaux des monts de Savoie ou de l'Oberland maternel.
Ptérodactyles, Iguanodons, Tyranosaures.
Dans la pénombre du bureau de mon grand-père, je coloriais leurs images aux crayons Prismalo.
Ou bien, autre réminiscence confuse: cet après-midi de foehn à l'air de plomb liquide, où l'enfant avait cru qu'ils avaient résolu de le laisser périr de soif, seul dans son nid de Varicelles. Comme elles grouillaient alors au-dessus de l'oreiller rose sentant les larmes et la verveine, ces Varicelles aux trompes de sangsues et aux ailes de papier de soie, qui tournoyaient à chaque poussée de fièvre. Et comme il les avait maudits, alors, sans pouvoir dire quoi que ce fût, elle la mère aux mains gercées (une voix un peu plus haute et plus impatiente) et lui le père exhalant la matin l'eau de Cologne et le soir la fumée de ses Parisiennes. Et le tonnerre secoue la maison. Et l'enfant crie sans mot dire: “Au secours !”. Et la mère: “Je n'en peux plus !”. Et le visiteur à l'odeur inconnue et aux mains pommadées: - C'est la croissance, Madame.
Au commencement était le chaos-sans-images-et-sans-heures.
“En ce temps-là il n'y avait pas de moi -
- il y avait un corps chétif; et la conscience, en l'étreignant, se vivait elle-même dans un monde impénétrable et incommensurable. En moi se formaient des bouillonnements d'écume; la chaleur m'écumait; j'étais torturé, chauffé au rouge; le corps ébouillanté bouillonnait de conscience (os dans acide grésillent, pétillent et bouillonnent). Enfin écuma la première image et ma vie se mit à bouillonner d'images, écuma d'écume montant à moi”.
Ces images, ce sont les mythes, fleurs étranges remontant des grands fonds de l'inconscient de l'Espèce, les archétypes efflorescents de la pensée anthropomorphe, elle-même née de la pensée cosmique.
Ou c'est la basse continue d'un long jour de Scarlatine.
Une puissance amère et brûlante s'est emparée de l'enfant, lequel non seulement cuit dans le feu comme un pain de charbon, mais sait à présent que cette chose qui commence à se craqueler dans les flammes, c'est lui-même.
JE SUIS MOI !
Et j'arrache mes draps, mais les Frissons, dont il est notoire que ce sont les sbires de la sorcière Scarlatine, continuent de me glacer de leur souffle brûlant.
De temps à autre cependant, et quel apaisement ce sera par les années, les draps reviennent à l'enfant tout frais et parfumés, et la lumière vaporeuse filtrant de la fenêtre ouverte à travers les rideaux tirés, paraît chargée d'une vapeur de tisane et des premiers souffles printanniers.
Puis ce sont les premières représentations.
Là, les chambres de DEDANS où cohabitent enfants et mamans, dans un rempart odoriférant d'encaustique et de Baume du Tigre.
Là-bas, l'univers plus mystérieux de DEHORS que rejoignent chaque matin les papas - l'univers des sensations, des images, des émotions et des mots en tas.
Et ce tas est le monde. “Qu'est-ce que cela ?” demande la mère en désignant une poule derrière les grillages du fond du jardin. Et l'enfant de répondre: “Une poule”, et de préciser sous cape: “La poule ? Eh bien, c'est quelque chose de crêtelé-plumeté, ça caquète, ça crétèle, ça picore, ça s'ébouriffe; ça ne change pas au gré de mes états d'âme; la poule, c'est imperméable à tout; et qui plus est, c'est parfaitement distinct; incompréhensible; et pourtant combien précise, époustouflante, cette poule qui vaque à son existence picorante, ébouriffée. D'un côté, mon moi, et de l'autre une mouche. La mouche me tourmente”.
Andréli Biély. Kotik Letaev. L'Age d'Homme.
Dessin: Adolf Wölffli







Entretien, de JLK avec Livia Mattei, à la casa Rossa de Trieste, à l'occasion de la parution d’un libelle carabiné
Vient de paraître, chez Pierre-Guillaume de Roux, le 25e livre de JLK, intitulé Nous sommes tous des zombies sympas et constituant, sous l’appellation de «libelle», un brûlot virulent visant la massification globalisée (Nous sommes tous des Chinois virtuels), le nivellement de la littérature par les stéréotypes et la quête du succès à bon marché (Nous sommes tous des auteurs cultes), l’acclimatation de tout esprit critique à l’enseigne d’une nouveau conformisme «décalé» (Nous sommes tous des rebelles consentants), l’abaissement de l’Art au niveau d’un produit structuré soumis à la plus juteuse spéculation (Nous sommes tous des caniches de Jeff Koons), le déploiement d’une forme nouvelle de lynchage public à grande échelle (Nous sommes tous des délateurs éthiques), la dégradation du langage poétique devenant bavardage sentimental où chacun se la joue Rimbaud ou Minou Drouet sur les réseaux sociaux (Nous sommes tous des poètes numériques) et enfin le glissement progressif de l’humanité sympathique vers une espèce de plus en plus formatée, uniformisée et fardée à la manière des Anges de la télé et autres sous-produit du feuilleton Kardashian (Nous sommes tous des zombies sympas).
Composé dans l’urgence en moins de trois mois, ce livre dédié à la mémoire de Cristina Campo, Dominique de Roux et Philippe Muray - trois esprits supérieurement éclairés rompant d’avec la veulerie de temps qui courent -, l’ouvrage demandait, tant pour sa conception que pour sa réalisation, quelques explications que Livia Mattei, bien connue en Mitteleuropa cultivée pour l’alacrité sagace et la pénétration de ses lectures, a tenu à recueillir auprès de son vieil ami invité pour l’occasion dans sa demeure, dite Casa rossa, des hauts de Trieste…
1. Nous sommes tous des Chinois virtuels
Livia Mattei: - Votre dernier livre, caro, est immédiatement mordant par son écriture et la charge de son contenu, qui relèvent du pamphlet. Alors pourquoi l’appeler « libelle » alors même que, dès le premier chapitre, vous attaquez durement les deux Présidents de la Chine néo-maoïste et de la Suisse capitaliste participant au déni de mémoire de celle-là par opportunisme ?
JLK: - Il se trouve que, par nature tant que par éducation, je préfère le judo au karaté. Autour de mes dix-huit ans, j’ai été marqué par l’enseignement d’un prof d’italien du nom de François Mégroz, qui nous faisait lire la Commedia de Dante et, au titre de ceinture noire, initia les garçons de la classe intéressés aux rudiments des mouvements élémentaires dits Uki-goshi ou Kesa-Gatame. Ce que j’en ai retenu est essentiellement qu’au lieu de frapper pour faire tomber son adversaire, mieux vaut préparer et accompagner sa chute en douceur en combinant Uki-Goshi (6emouvement du premier groupe du gokyo) avant de l’immobiliser au sol (Kesa gatame). En outre, tout s’oppose chez moi à la pratique binaire en matière de langage. Le pamphlet cogne de manière le plus souvent univoque. Le libelle pointe, pique et n’est pas sans s’inspirer, en tançant, de la danse immobilement vibratile de la libellule.
Lorsque Ueli Maurer, le Président de la Confédération helvétique en exercice, de passage à Pékin, déclare servilement qu’il faut « tirer un trait » sur le massacre de Tian’anmen, il incite aussi vivement à la pique que lorsque le président chinois à vie Xi Jinping donne aux Occidentaux plus ou moins pleutres, au forum économique de Davos, des leçons de libre échange. Mais cette entrée en matière « politique » ne tarde à déboucher, dans mon libelle, sur une réflexion beaucoup plus générale opposant ces « chinoiseries » très réelles à ce que j’appelle les Chinois virtuels que nous devenons tous peu ou prou.
L.M. : - Vous distinguez nettement, en effet, le Chinois virtuel du Chinois «plus que réel». Qu’est-ce à dire plus précisément ?
JLK: - Nous nous sommes écrits des billets bleus et verts, chère Livia, pendant plus de cinquante ans, et désormais nous « échangeons » par MESSENGER ou par SKYPE, et d’un CLIC nous « partageons » sur FACEBOOK. C’est ce que j’appelle devenir des Chinois virtuels. Par l’extension de la machine et par sa soumission à l’Empire commercial, quel qu’il soit. Je ne parle donc pas du Péril Jaune mais d’une uniformisation virtuelle qui, par la multiplication des images lisses et des mots sans chair, nous coupe de ce que j’appelle le plus-que-réel. Il va de soi que le massacre de Tian’anmen, ou la catastrophique pseudo-révolution pseudo-culturelle et ses millions de victimes, ne sont que des images symboliques, mais renvoyant à des faits combien réels. Plus-que-réels, mais qui ont été et continuent d’être niés, sauf par les esprits libres que je cite – un Simon Leys dans Les habits neufs du Président Mao,ou un Jean Pasqualini dans Prisonnier de Mao que lisait mon père dans les années 70 alors que je me débarrassais, de mon côté, de mes illusions de progressiste virtuel marxisant…
L.M: - Vous prétendez que vous avez cessé d’être gauchiste en mai 68 après avoir vu de près les barricades parisiennes. N’est-ce pas un raccourci ?
JLK: - Bien entendu. Je me suis éloigné du progressisme en m’efforçant de parler son langage, que j’ai vite ressenti comme une langue de bois, et surtout, à 19 ans, donc en 1966, en découvrant le socialisme réel en Pologne et l’usine à exterminer d’Oswiecim – Auschwitz en bon allemand. Mais j’ai mis bien plus longtemps à me défaire de toute idéologie, gauchiste ou réactionnaire, et c’est essentiellement contre l’idéologie que je ferraille dans ce nouveau livre…
L.M. : Qu’entendez-vous exactement par idéologie ?
JLK: Disons que c’est l’usage des idées soumis à tel ou tel système religieux, philosophique, politique, social ou commercial, plus généralement : utilitaire. L’idéologie marque la pétrification de la pensée. Tout langage argumentatif y succombe. La poésie seule y échappe, sauf quand elle retombe dans le prône, le catéchisme religieux ou politique ou la publicité.
L.M.: Vous vous en prenez violemment à ceux que vous appelez les jobards de l’intelligentsia parisienne, chantres du maoïsme dans les année 70, Sollers et consorts…
JLK: - L’épisode de la visite de la bande de la revue parisienne Tel Quelen Chine maoïste, relaté sans aucun recul par Julia Kristeva dans Les samouraïs, est en effet un moment emblématique de l’aveuglement des idiots utiles occidentaux, immédiatement pointé par Simon Leys, l’exemple à mes yeux de l’intellectuel intègre, mais traîné dans la boue par Le Monde où il était taxé d’agent d’influence américain. Philippe Sollers est retombé sur ses pattes avec l’habileté acrobatique qu’on lui connaît, mais un Alain Badiou n’en démord pas et les témoignages accablants sur cette époque se sont multipliés.
L.M.- Passons donc à la Chine plus que-réelle de Xi Jinping, que vous évoquez à propos du roman China Dreamde l’exilé Ma Jian…
JLK: - Oui, et là encore c’est au très regretté Simon Leys que je suis gré d’avoir découvert cet auteur, dont la satire du bonheur chinois actuel est carabinée, à la fois déchirante et salubre. Ma Jian est certes un intellectuel de haut vol, mais c’est d’abord un écrivain en pleine pâte, et c’est en quoi il relaie les fables contre-utopiques de Zamiatine (Nous autres), des Anglais Aldous Huxley (Le meilleur des mondes), et George Orwell (La ferme des animaux et 1984) ou du Polonais Witkiewicz (L’Adieu à l’automne etL’Inassouvissement), en travaillant sur la langue de bois du néo-communisme hyper-capitaliste de la Chine actuelle, avec laquelle la Suisse prétendument hyper-démocratique fricote par « pesée d’intérêt », comme elle fricote avec l’Arabie saoudite en fermant les yeux sur l’assassinat de Jamal Khashoggi…
L.M.: - Avez-vous honte d’être Suisse ?
JLK: - Pas plus que vous ne devez avoir honte d’être Italienne, bonne femme et restée bien belle. D’ailleurs je ne sais pas trop ce que signifie «être Suisse» dans un pays aussi composite que l’Europe où le paraître compte plus, en nombre, que l’être, et je sais assez quelles tueries séculaires, religieuses ou politiques, claniques ou idéologiques de tous bords ont abouti à cette entité viable qu’est la Suisse réelle d’aujourd’hui, que j’aime de plus en plus…
Livia Mattei:- Après la massification collectiviste, vous vous en prenez à l’idolâtrie publicitaire. Mais où et quand est apparu selon vous ce qu’on appelle l’auteur culte, voire cultissime ?
JLK.- Il me semble que le lancement du jeune Raymond Radiguet, vendu dans les années 1920 comme un savon par Grasset, annonce la couleur, en phase avec la première idolâtrie hollywoodienne d’importation. Le personnage devient plus important que son œuvre, ou plutôt son image fantasmée, comme celle de Sagan en voiture de sport.
L.M.: - Le type de succès même immense qu’ont connu un Victor Hugo ou un Edmond Rostand change alors de nature par le truchement de la publicité et des médias...
JLK: - Exactement, et le culte à l’américaine fabrique des mythes à foison qui seront recyclés dès les années 1960 par des modes impliquant les écrivains autant que les stars du cinéma ou de la chanson. Curieusement cependant les livres cultes et les auteurs cultes ne sont pas forcément les plus lus du grand public, notamment en France où un certain sens de la qualité et un certain snobisme font encore le tri avant le règne de la seule quantité. Un Henri Michaux est célébré comme un auteur culte à sa mort : quinte pages dans Libé ! C’est dire!
L.M.: - Vous amorcez votre aperçu des auteurs cultes contemporains avec Joël Dicker. Pourquoi cela ?
JLK: - Parce que la success story de ce wonderboy suisse idéalement mal rasé me semble emblématique. D’abord du fait de l’indéniable talent de storytellerdu jeune auteur, dont le premier succès est due aux libraires et aux lecteurs plus qu’à la publicité et aux médias , ensuite par le formatage du deuxième roman au niveau d’une série aussi niaise que fade, même si l’habileté technique y était encore. Mais tel est bien l’auteur culte des temps qui courent: c’est un habile. Votre Umberto Eco en est d’ailleurs un exemple probant, en plus smart que notre mini-Federer feuilletoniste...
L.M.:-Selon vous Joël Dicker ne serait pas un écrivain mais plutôt un écrivant...
JLK: - De fait, je reprends la distinction faite par Audiberti entre écrivains - auteurs de pleine pâte qui imposent un ton unique -, écriveurs- gens de plume faisant le meilleur usage de la langue mais sans originalité foncière, et écrivants qui usent d’un langage standard et fabriquent souvent des livres plus vendables que maints écrivains. On ne fera pas de ce classement un système, mais ça peut aider à un repérage graduel qui se perd aujourd’hui faute d’esprit critique ...
L.M : - Vous donnez ensuite l’exemple d’Anna Todd et de ses sex-sellersvendus par millions...
JLK: - C’est le fond de la nullité à succès, sur la base d’un journal de collégienne publié sur Internet, plébiscité par des millions de gamines et récupéré par un grand éditeur américain d’un opportunisme typique. Plus indigente qu’une Barbara Cartland, la bimbo texane préfigure le degré zéro du feuilleton ou la notion même d’auteur n’a plus de sens. L’obsession sexuelle n’y est d’ailleurs plus qu’une sanie de compulsion puritaine mais ça cartonne chez les zombies...

L.M. : - Et voici Michel Houellebecq. Tout autre animal !
JLK: - Et sûrement un écrivain, ça ne fait pas un pli, avec un ton et une tripe sans pareils. Vaut-il pour autant l’appellation d’ écrivain national comme l’a tiré récemment un magazine de la droite française ? Pauvre France alors : «pays défait» comme l’appelle Pierre Mari dans une salutaire lettre ouverte aux élites présumées et autres importants de l’insignifiance établie... Et poète, comme on l’a intronisé ? Mais quelle poésie de gadoue si l’on excepte quelques rayons sur la poubelle genre Bukowski chez les Deschiens. Cela étant le lascar est un médium social et psychologique remarquable, et son observation portée sur le langage actuel et les faux semblants idéologiques et culturels est d’une pertinence unique. Et puis il n’a cessé d’évoluer, et son bilan dermatologique semble s’améliorer...
Mais grand écrivain ? Comparez sa phrase et sa poétique à celles de Céline ou Proust, à Bernanos ou à dix autres stylistes du niveau d’Audiberti ou de Paul Morand, Giono ou Jacques Chardonne et revenons à la considération fine du degreehiérarchique chère à Shakespeare, etc.
L.M.: - Vous prenez aussi la défense de l’auteur culte norvégien Karl Ove Knausgaard, contre ses détracteurs français, dont un Pierre Assouline...
JLK: - On a parlé à son propos d’un Proust norvégien, ce qui fait bondir nos chers Parisiens, qui le réduisent au rang d’un graphomane à santiags, ce qui me semble injuste même si son immense journal intime n’a rien de la tenue poétique de la Recherche ni de l’extraordinaire densité de l’univers proustien. Mais l’hypermnésie de son récit a bel et bien quelque chose de proustien, même si l'auteur lui-même se défend de cette écrasante comparaison, et je lui trouve une remarquable honnêteté dans son approche des êtres et un charme de vieux jeune homme plein de tendresse.
L.M. : - Enfin vous vous moquez plutôt de cette étiquette d’auteur culte ...
JLK: - Et comment, carissima ! Culte de quoi ? Plutôt cuculte, pour singer Gombrowicz ! Et qui en décide ? Voyez et concluez, en n’oubliant pas de tirer la chasse d’eau !
3. Nous sommes tous des rebelles consentants
Livia Mattei : - Avec ce troisième chapitre, vous abordez le thème contemporain du simulacre, maintes fois traité par Philippe Muray, et vous introduisez quelques personnages de la comédie médiatico-littérature de votre cru.
JLK : Philippe Muray, et avant lui un Jean Dutourd – un peu plus à droite – ou un Jacques Ellul – plutôt libéral protestant-, ont eu le mérite, dans le sillage du tonitruant Léon Bloy de l‘increvable Exégèse des lieux communs, de montrer, dans les formules du langage quotidien, comment est vécu et parlé le simulacre des nouveaux bien pensants. Bloy s’en prenait au bourgeois matérialiste et philistin, remplacé aujourd’hui par les faux rebelles qui prétendent « vivre dangereusement », si possible en « bravant les tabous ». Les fameux « bourgeois bohèmes », dits aussi « bobos » - dont on nous rebat un peu trop les oreilles à mon goût vu qu’il y a aussi plein de gogos dans les anti-bobos -, figurent cette posture du pseudo-rebelle célébrant tout ce qui « dérange ». Or j’ai trouvé, dans les rédactions que j’ai fréquentées, et surtout depuis ces vingt ou trente dernières années, les plus belles incarnations du genre. C’est ce qui m’a donné l’idée d’animer, dans un « open space » emblématique, quelques figures de ce petit théâtre de marionnettes sociales dont j’esquisse la satire sans trop forcer le trait…
JLK. : - Pas vraiment. Ou disons qu’il y a plusieurs personnages en un. Sauf celui que j’appelle le Tatoué, qui est unique et dont vous retrouverez l’extravagante figure sur Internet au nom d’Etienne Dumont. Or lui ne donne pas dans le simulacre : d’ailleurs c’est presque un artiste à sa façon, et la critique d’art qu’il pratique est la moins « branchée » qui soit. Quant à sa rébellion, elle se limite à peu près, en littérature, à la célébration aveugle du style de Jean d’Ormesson. Perversion sublime !
L.M. : - En matière de perversion, et pour en revenir au simulacre, c’est surtout le diluement de l’esprit critique que vous pointez sous les dehors d’un nouveau conformisme.
JLK :- Il faut (re)lire aujourd’hui la Lettre ouverte à ceux qui ont passé du col Mao au Rotary, de Guy Hocqenghem, datant de 1986. Cinq ans avant de mourir du sida, Hocqenghem fait le procès des rebelles de sa génération, de Cohn-Bendit à Finkielkraut en passant par Jack Lang, Serge July, BHL, Duras et bien d’autres. Mais les générations suivantes ont-elle tiré profit de cette amère missive ? Bien sûr que non…
L.M. : - Vous refaites aussi la trajectoire qui part du culte de Che Guevara, le révolutionnaire, à la mode des t-shirts ou des posters à la gloire de ce pseudo-messie politique.
JLK : - Et tout le folklore pseudo-rebelle, tout le micmac politico-commercial, et le putanat d’une culture prétendue « décalée » alors qu’elle obéit à tous les poncifs politiquement corrects et au triomphe de l’habileté creuse. À cet égard, le personnage que j’appelle l’Agitée, dans mon « open space » fictif, représente exactement ce nouvel avatar d’un journalisme culturel aux ordres des plans commerciaux de l’édition ou de la distribution cinématographique, revenant en somme à une sorte d’agent de publicité, non sans se dire rebelle évidemment au commerce et à l’industrie… Il va de soi que l’Agitée a son équivalent masculin dans les magazines et es radios, les librairies où elle et il multiplient les coups de cœur imposés par la tendance du moment, tout étant de plus en plus tendance et de plus en plus « du moment »…
Livia Mattei : - Le quatrième chapitre de votre libelle, consacré à l’art dit contemporain, même s’il n’en représente qu’une partie, démarre à fond de train puisque vous y taxez Jeff Koons, le plus grand «vendeur» actuel de charlatan…
JLK : - Charlatan est bien le mot dans l’absolu que représente l’Art méritant une majuscule et une révérence point forcément pieuse mais non moins sincère, de Lascaux à Nicolas de Staël, mais vous aurez remarqué que je nuance le terme en présentant notre ami Jeff comme un manager capable et un spéculateur cynique aussi avisé que le bateleur actuel de la Maison-Blanche. En fait, plus que cet habile crétin milliardaire qui a su recycler à sa façon toutes les resucées pseudo-avant-gardistes de son époque, dans la lointaine filiation de Marcel Duchamp ou sur les traces plus récentes de Warhol & Co, ce sont ses laudateurs extraordinairement complaisants que je vise, galeristes en vue ou conservateurs, critiques ou historiens d’art, qui ne cessent de glorifier ses babioles de luxe, jusqu’à la dernière enchère du Balloon Dogvendu à plus de 55 millions de dollars. Je vise les pontes de Beaubourg ou de la Fondation Beyeler qui se foutent du public avec des hymnes d’une vacuité prétentieuse sans pareils, et toutes celles et tous ceux qui en rajoutent comme à propos d’un Damian Hirst et de pas mal d’autres stars momentanées du Marché de l’Art. Faites un tour dans les archives de la Toile et vous verrez que pour un Jean Clair, lucide et implacable connaisseur à qui on ne la fait pas, la majorité des commentateurs se couchent…
L.M. - Votre premier coup de gueule date de 1992, à Lausanne. C’était encore du temps de notre délicieuse Cicciolina…
JLK : - C’était l’hiver, il faisait froid, nos amies les Brésiliennes ou les Roumaines se les gelaient sur les trottoirs de l’ancien quartier industriel du Flon, et c’est là, dans un ancien atelier de tanneur recyclé en loft de luxe, j’ai découvert, au milieu de toute une société de snobards de nos régions, les fellations ravissantes et les sodomies reluisantes de Jeff et sa putain mauve, traité en délicates teintes sulpiciennes, à 75.000 dollars la pipe et 150.000 dollars le caniche de bois polychrome, la truie ou la verge du Maître en matière polymère…
L.M.- Vous étiez alors chroniqueur littéraire à 24 Heures,mais vous avez commis un édito d’humeur qui vous a presque valu un procès…
JLK : - Comme je traitais la galerie de porcherie modèle et plaignais les péripatéticiennes de la rue voisine moins bien traitées, l’épouse de trader new yorkais qui tenait la boutique a failli me traîner en justice, mais un abondant courrier de lecteurs m’a valu d’y couper, alors même qu’un artiste branché de la place me taxait de censeur à la Goebbels. Mais ça n’est qu’un début anecdotique, avec la série porno de Made in Heaven, après laquelle Jeffie allait frapper beaucoup plus fort « à l’international »…
L.M. – Ce qui me touche, c’est que vous parlez surtout, entre vos diatribes, de l’Art qui vous tient à coeur…
JLK : Je ne suis pas un spécialiste ni un critique d’art, mais j’aime la peinture depuis l’âge de treize ou quatorze ans, quand j’ai découvert les coulures vert sombre ou les moires à multiples noirs des murs de Paris d’Utrillo, et un bon prof à lavallière m’a entraîné ensuite dans les jardins provençaux de Cézanne, les jardins marins de Gauguin et les jardins méditerranéens de Bonnard, et c’était parti pour rencontrer un jour Joseph Czapski et devenir l’ami de Thierry Vernet, très humbles et très admirables artistes partageant en outre une admiration presque sans bornes pour l’un des derniers représentants de la grand peinture occidentale en la personne de Nicolas de Staël. Donc au pamphlet s’oppose l’exercice amoureux…
L.M. - Comme vous rappelez le conformisme des pseudo-rebelles, dans le chapitre précédent de votre libelle, vous vous en prenez à ce qu’on pourrait un nouvel académisme à verni progressiste, consacré par des collectionneurs fortunés et répertorié comme dans une Bourse…
JLK :- Jean Clair, dans cet essai salubre qui s’intitule L’Hiver de la culture, décrit assez exactement le processus qui a permis à un pseudo-artiste comme Jeff Koons - dont on peut rappeler qu’il a fait lui aussi ses débuts comme trader à Manhattan -, de développer ses sociétés de bricolage de luxe « à l’international », citant ce bunker bâlois, nommé le Schaulager, où sont stockées les œuvres les plus intéressantes du point de la spéculation, au gré des décideurs qui manipulent le Marché de l’Art à leur guise. En Suisse, nous avons ensuite de sports-francs qui facilitent le transit de ces « produits structurés » en 3 D, si j’ose dire. Tout cela pour convenir, carissima Livia, que le prétendu progressisme de Jeff Koons, si proche du peuple n’est-ce pas, célébré par l’impayable Bernard Blistène, lors de la rétrospective Koons à Beaubourg relève de la pure foutaise…
L.M. : Après Lausanne, Bilbao, Versailles, Beaubourg et Bâle, vous revenez en votre pays pour administrer une taloche posthume au très officiel influenceur local que fut Pierre Keller en terre vaudoise…
JLK : Bah, c’est en effet le serpent qui se mord la queue, et je ne vais pas cracher sur le joli cercueil de Pierre Keller décoré par le plasticien millionnaire John Armleder, mais le fait est que, des pissotières de Los Angeles, constituant son premier sujet de photographe-plasticien, au culs de chevaux et autres étapes dans le pseudo-conceptuel, avant sa vraie carrière de manager post-scolaire et de notable concélébré par tous les amateurs de vins et de beaux discours, ce Vaudois parfaitement aligné, jusque dans sa gay-attitude joviale, n’aura pas manqué de célébrer verbalement les idoles du Marché de l’Art que sont devenus un Jeff Koons ou un Damian Hirst, proclamant lui-même en tant que fondateur et directeur de l’ECAL Ecole cantonale d’art de Lausanne) : « Avant de leur apprendre à devenir artistes, j’apprends à nos élèves à se vendre »…
Livia Mattei : - Après les faux rebelles et les faux artistes, vous vous en prenez aux moralistes à la petite semaine, et là ça semble vous faire plus mal, non è vero caro ?
JLK : - On ne peut rien vous cacher, et c’est vrai que ce chapitre m’a donné pas mal de fil de fer barbelé à retordre vu que le sujet de la dénonciation est aujourd’hui aussi compliqué que délicat. Mais je le devais à Pierre-Guillaume, qui est devenu mon ami principal en un peu plus d’une année et qui a subi, à travers l’un de ses auteurs, un épisode de lynchage médiatico-littéraire d’une indescriptible violence…
L.M. - Vous voulez parler de Richard Millet…
JLK : - Précisément. Un auteur que je connaissais assez mal alors que j’ai dans ma bibliothèque plusieurs de ses livres, et qui m’avait un peu agacé avec ses prises de positions publiques sur la mort du roman et la nullité de la littérature française actuelle. J’avais en outre lu, avec un réel intérêt, son essai intitulé Langue fantôme, où il évoque le délabrement de la langue et du style, et son « éloge littéraire » d’Andres Breivik, malgré son titre évidemment choquant au lendemain de l’ignoble massacre d’Utoya, ne m’était pas apparu pour autant comme une défense du terroriste en question, mais je n’avais guère suivi « l’affaire Millet » que de loin, et voilà que Pierre-Guillaume me raconte en détail ce qu’il en a été et m’offre Ma vie entre les ombres, admirable roman de chair et de terre qui me ramène à La Confession négativeet me fait réviser mon jugement avec pas mal de bémols sur le côté parano et catastrophiste des essais de l’auteur, tel L’Opprobre…
L.M.- Richard Millet n’occupe cependant qu’une partie de votre réflexion sur la délation, qui remonte pour vous en enfance…
JLK. - J’en ai même fait une affaire personnelle, et c’est en quoi mon libelle est autre chose qu’un pamphlet, puisque j’y implique mon infime personne, évoquant la honte que j’ai éprouvée, à dix ans, dans une chambre d’hôpital partagée avec une vingtaine de jeunes lascars très bruyants, après que j’ai alerté la veilleuse de nuit pour qu’elle fasse taire ces emmerdants qui empêchaient de dormir le petit martyr que j’étais au lendemain de mon opération. J’avais dénoncé et plusieurs jours durant j’ai subi le juste mépris de mes compagnons, et le plus fort est que je leur ai donné raison, et le résultat est que j’en ai tiré depuis un onzième commandement personnel : tu ne cafteras point…
L.M. : - Vous ne mettez pas pour autant en cause la dénonciation pour juste cause…
JLK : - J’ai été un lecteur du Canard enchaînédepuis l’âge de 14 ans et ne renie rien des mes indignations, mais la délation est autre chose, et j’en donne des exemples précis…
L.M : - Vous rappelez le sort subi par votre ami Dimitrijevic, dont vous ne partagiez pas pour autant la passion nationaliste…
JLK : - Je me suis éloigné de Dimitri pendant quinze ans, mais jamais ne l’ai dénoncé dans mon journal, et ce sont des raisons humaines bien plus que politiques qui m’ont éloigné de lui. En revanche, j’ai trouvé infâme l’attitude de certains, à commencer par le littérateur Yves Laplace, dans un livre hideux, qui l’a accablé et a vilipendé L’Âge d’Homme en se la jouant justicier vertueux. Par ailleurs, il est très intéressant de voir, à ces moments-là, le délateur sortir du bois – on en apprend alors un peu plus sur l’abjection humaine.
L.M. Vous citez aussi le cas étonnant du cinéaste Fernand Melgar traîné dans la boue par « la profession » alors qu’il dénonçait lui-même les dealers de rue à Lausanne…
JLK : - On peut discuter de la façon un peu maladroite de Melgar de s’en prendre sur Facebook, avec des images non floutées, aux dealers illico assimilés à des victimes par les nouveaux bien pensants, et j’ai trouvé répugnante la lettre collective le dénonçant, mais un autre procès, non moins ignoble, lui avait été intenté au festival de Locarno quelques années plus tôt par le président portugais du jury Paulo Branco - la vertu socialisante incarnée , qui avait taxé son film Vol spéciald’ouvrage fasciste au motif qu’il ne dénonçait pas assez les petits fonctionnaire suisses chargés d’encadrer les requérants d’asile déboutés. Il va de soi que le film en question n’est en rien fasciste, mais Branco illustrait parfaitement les relents de stalinisme de sa génération… Tout ça fait mal quand on pense que Melgar est l’un de nos cinéastes qui documente la réalité d notre pays avec le plus d’attention et non sans sensibilité plutôt « de gauche »…
L.M : - Vous abordez aussi, sans trop vous y attarder, à la vague de dénonciations découlant de l’abus sexuel, et là encore vous y allez d’anecdotes personnelles…
JLK : - De fait, je me sens pas du tout à l’aise dans ce qui se veut un immense et salutaire débat, et je comprends tout à fait que nos filles abondent dans les sens des indignées pour les motifs qu’on sait ; j’évoque d’ailleurs en passant le classique épisode de l’adolescent mignon pris en auto-stop par un adulte barbu et couillu qui lui fait des propositions, puisque je l’ai vécu, ou cet épisode familial qui nous a forcés à traîner un abuseur caractérisé au procès où il a écopé de quatre ans de prison, mais je me méfie des grand mouvements de vertu collectifs, des gesticulations dans un sens ou l’autre, de l’utilisation opportuniste de ces nobles causes et de tout ce que camoufle ce vertueux combat en matière de ressentiment ou de vengeance. Je ne sais pas… J’ai lu il y a quelque temps Mon père, je vous pardonne, le témoignage de Daniel Pittet qui, enfant de chœur issu de famille défavorisée, se faisait violer quatre ans durant par le curé Joël Allaz de si bonne réputation, et le fait est que Daniel Pittet a dénoncé et fait reconnaître d’autres crimes trop souvent enterrés, et comment le lui reprocher ? Cependant je persiste à croire que la délation est autre chose, et la figure humaine du corbeau me reste odieuse, allez savoir pourquoi…
L.M. Ne comptez pas sur moi pour vous répondre, caro, et reprenons donc plutôt un verre de cet excellent Brunello di Montalcino…
Livia Mattei : - Il me semble ressentir, dans ce chapitre où vous en prenez à la banalisation de la poésie, autant qu’à ses aspects guindés voire prétentieux, une implication très personnelle, voire affective, de votre part…
JLK : - Je tiens en effet à ce chapitre plus qu’à tous les autres, qui achoppe au noyau de la littérature de tous les temps et de partout, d’abord à l’oral puis à l’écrit. Je me suis adonné sans conseil ni pression de quiconque, entre l’âge de 13 et de 15 ans environ, à l’exercice d’apprendre par cœur des milliers de vers dont j’empruntais le contenu à une vaste anthologie de la Guilde du livre trouvée dans la bibliothèque paternelle, avec une préférence marquée pour la poésie imprégnée de sentiments délicats de Verlaine et de Musset, tous deux musiciens de la langue s’il en fut, mais aussi de Baudelaire et avant lui du sommital Victor Hugo dont Audiberti affirme qu’après lui plus grand chose ne résiste, et des choses d’Apollinaire ou plus longues de Saint-John -Perse dont ce vers qui ne veut rien dire me reste en mémoire : « Les spasmes de l’éclair sont pour le ravissement des princes en Tauride…
- Vous écriviez-vous-même de la poésie ?
JLK : - Non, du tout, ou alors plus tard, quand je me suis passionné pour l’œuvre de René Char, très riche elle aussi en beaux morceaux obscurs, sinon macaroniques voire incompréhensibles à la façon surréaliste, dont je retenais surtout la sensualité tellurique et les aphorismes tranchants ou lumineux, à quoi je m’essayais à mon tour. Entretemps j’avais oublié tout ce que j’avais appris par cœur, mais l’attention la plus vive à la matière et à la musicalité de la langue m’est restée, ressurgie quand j’ai découvert le lyrisme inouï d’un Charles-Albert Cingria, qui n’a pas pondu le moindre vers mais qui écrit et décrit le monde en poète inspiré, en rupture instinctive avec le « voulu poétique »…
L.M. – Le Printemps de la Poésie, que vous attaquez immédiatement dans ce chapitre, c’est du « voulu poétique » ?
JLK. -C’est forcément du « voulu poétique » à partir du moment où l’institution plus ou moins étatique s’impose en subventionnant toute sorte d’actions visant à visibiliser du « voulu poétique » sur les murs de Paris ou dans les couloirs des piscines de province, et je brocarde immédiatement l’Université de Lausanne qui fait de son Printemps de la poésie une opération marketing avec cheffe de projet et flopée d’« events ».
L.M. :-Vous êtes contre la popularisation de la poésie ?
JLK : - Pas du tout, au contraire, mais le « voulu poétique » est le contraire de la poésie, tant au dévaloir quotidien des réseaux sociaux où le moindre coucher de soleil et le moindre état d’âme font ruisseler les sentiments sentimentaux de pacotille, qu’au pinacle de la prétention « poéticienne ». Il existe en effet, ma chère Livia, dans les universités en train de « réseauter » la poésie du monde entier, des unités, voire des pôles de « poéticiennes » et de « poéticiens » qui se prennent très au sérieux – et j’évoque la terrible gravité d’un de ces « poéticiens», du nom de Philippe Beck, ponte respecté de l’institution littéraire française au plus haut niveau et dont je détaille les perles du recueil intitulé Dans de la nature, d’une prétention pseudo-novatrice et d’une nullité musicale confinant au plus haut comique. D’un côté, vous avez donc le « voulu poétique » affligeant du tout-venant numérique, et de l’autre celui des élites se congratulant entre « frères » et « sœurs » de la congrégation poétique où, soit dit en passant, les faux modestes et les vrais teigneux s’affrontent plus fielleusement que dans aucune autre sphère du milieu littéraire.
L.M. : - Mais là encore, carissimo, vous ne vous en tenez pas aux piques, puisque la vraie poésie vous tient à cœur…
JLK : - Je ne sais pas plus que vous ce qu’est exactement la « vraie poésie », mais je sais distinguer, je crois, ce qui n’en est pas. Je cite, à ce propos, un extrait d’un essai d’Adam Zagajewski, poète polonais qui est de de ceux aujourd’hui qui me touchent le plus, et qui formule la même perplexité. Je cite aussi le pamphlet de Gombrowicz Contre la poésie, qui sait lui aussi ce qui n’est pas de la poésie mais dont je crains qu’il ne m’apprenne rien de bien intéressant sur la « vraie » poésie, au contraire d’un Mandelstam ou d’un Brodsky, d’un Yves Bonnefoy ou d’un Claudel qui sont à la fois poètes et penseurs de la poésie sans poser aux « poéticiens ».
L.M. : La poésie est-elle traduisible ? Vous citez un poème de Zagajewski traduit en italien, puis un autre en français. Pensez-vous que l’un ou l’autre restituent la version polonaise ?
JLK : - Probablement pas, mais ce que me disent ces poèmes traduits me touche plus que d’innombrables poèmes composés en vers libres ou réguliers français, et je lis le Canzoniere d’Umberto Saba, votre voisin triestin, dans sa jolie version manuscrite italienne avant de consulter la traduction française pour corriger ou compléter le texte dont j’ai goûté la musique sans percevoir mainte nuances et détails.
L.M. - Que pensez-vous de l’appréciation d’un Michel Houellebecq, qui prétend que la poésie de Prévert est d’un « con ».
JLK : - Je pense que c’est le jugement d’un occasionnel imbécile, lui-même très mauvais poète et jugeant Prévert sous l’aspect de son petit message anar plus que de son lyrisme réel. Houellebecq intronisé dans la collection Poésie de Gallimard, c’est de la pure foutaise, même si quelques-unes de ses strophes ont un certain charme déglingué à la Bukowski, ceci dit je trouve que les romans de l’amer Michel découlent bel et bien d’une certaine « poétique », qi n’a rien précisément de « voulu poétique »…
L.M. - Voulez vous enfin, à l’heure du limoncello. Nous citer ce que vous tenez pour un beau poème.
JLK. Mais bien volontiers, et je le cite d’ailleurs in extenso dans la foulée de mon libelle, que j’emprunte au très pur et très nervalien poète romand Edmond-Henri Crisinel, et qui s’intitule La Folle.
« Elle a les cheveux blancs, très blancs. Elle est jolie
Encore, dans sa robe aux chiffons de couleur.
Elle emporte, en passant, des branches qu’elle oublie :
Les jardins sont absents et morte est la douleur.
Elle a des yeux d’enfant qui reflètent les jours,
eaux transparente où passe et repasse une fuite.
Sa sagesse est donnée avec des mots sans suite.
Des mots divins qui vont mourir dans le vent lourd ».
Livia Mattei : - Le dernier chapitre de votre libelle achoppe, plus encore que les précédents, aux pires aspects de la crétinisation contemporaine, du feuilleton des Kardashian aux expositions « artistiques » de cadavres plastinés importés de Chine, entre beaucoup d’autres exemples. Cependant, comme votre concept du « Chinois virtuel », vos « zombies » englobent une humanité en déroute qui ne se borne pas aux « freaks » du cinéma américain...
JLK :- Le premier titre du libelle était « Nous sommes tous des génies sympas », par allusion à l’idéologie du tout-culturel chère à Jack Lang, notamment, qui proclamait que tout un chacun est un Rimbaud ou un Mozart en puissance et que le street artdes tags vaut bien les fresques de la Renaissance. Puis, en me rappelant la jeunesse californienne dorée et dévertébrée que décrit Bret Easton Ellis dans un recueil de nouvelles paru en français sous le titre de Zombies, précisément, alors que le titre anglais était The Informers- et cela tombait au moment où je lisais l’espèce de journal rétrospectif autocritique de White, du même « auteur culte », qui disait en interview que les vrais maîtres d la Maison-Blanche étaient actuellement le clan glamour des Kardashian, milliardaires par excellence de l’empire du vide -, ainsi me suis-je dit que l’image du mort-vivant « sympa » serait mieux appropriée à l’évocation d’une humanité en voie de déshumanisation qu’une «star » de la philosophe américaine se félicite de voir accéder au stade suprême de l’épanouissement « naturel » sous forme de compost…
L.M. : Vous achoppez au pire de la culture américaine, mais aussi au meilleur…
JLK : - J’ai cité la géniale Annie Dillard dès le premier chapitre du libelle, et ce n’est pas pour me faire bien voir des néo-féministes d’outre-Atlantique, dont je ne sais d’ailleurs ce qu’elles pensent de cette étrange paroissienne imprégnée par la lecture d’Emerson et des hassidim, de Teilhard de Chardin et des traités de sciences naturelles, sans parler de ses multiples explorations personnelles aux quatre coins du monde. Ce dont je suis sûr est que la pensée d’Annie Dillard – et quand je dis pensée j‘englobe son écriture hautement poétique, ses récits de voyages et ses méditations, ses romans et ses observations sur toutes choses - est à mes yeux, aujourd’hui, l’une des plus vivifiantes et je dirai même l’une des plus belles, comme je le dirai à propos de la pensée et de l’écriture de Cristina Campo que Pierre-Guillaume m’a fait découvrir récemment et à laquelle j’ai aussitôt adhéré: la pensée est portée par la beauté.
L.M.- Vous ne vous réclamez d’aucun système philosophique ?
JLK :Hélas, dès que je perçois le système, j’ai la même réaction de rejet qu’envers l’idéologique : je décline poliment. Cela m’est même arrivé avec un penseur que j’estime du premier rang, à savoir René Girard, dont la théorie relative au mimétisme devient parfois trop systématique, comme je le regrette en lisant la suite de ses essais sur Shakespeare, dans Les feux de l’envie,si passionnant au demeurant. Mes philosophes sont tous des écrivains, et mes penseurs à peu près tous des poètes, de Pascal à Chestov, de Montaigne à Rozanov, ou de Sénèque à cet étonnant brasse-tout de Peter Sloterdijk, de Witkiewicz le catastrophiste à Cingria le psalmiste. Et la perception du monde d’un Tchekhov ou d’un Jules Renard, et leur simplicité toute limpide d’expression, m’ont accompagné dès mes 18 ans alors que l’étudiant raté que j’ai été bâillait aux explications du prof husserlien qui nous chantait de l’Hegel ou de l’Heidegger…
L.M. – Vous vous flattez, cabotin que vous êtes, de n’être titré que de votre université buissonnière, mais ce dernier chapitre accorde un place notable au Sorbonnard Jean-François Braunstein, auteur de La Philosophie devenue folle paru à la fin de l’an dernier…
JLK : J’ai reconnu en Jean-François Braunstein un honnête homme au sens le plus élevé, un prof comme j’eusse aimé en avoir à vingt ans au lieu des bonnets de nuit que j’ai subis ( ou bien apprendre la philo avec un Bachelard, un Jankélévitch ou un Gilson…), je l’ai d’abord rencontré en 3 D chez Yushi, à la table de Roland, ce venu par la suite un ami épistolaire après lecture et présentation de son ouvrage, mais mon enthousiasme n’a rien à voir avec du copinage : sa présentation polémique des dérives mortifères de la philosophie américaine et du nivellisme qu’elle opère au niveau des genres et des gens confrontés à la vie ou à la mort, est des plus toniques. Je ne connaissais mal ou que de loin les théories « starisées » d’un Peter Money, gourou délirant se faisant le chantre « scientifique » de la « pédophilie douce » et de « l’inceste consenti », ou d’une Donna Haraway flanquée de sa chienne Cheyenne qui m’a rappelé les dérives parascientifiques ou pseudo-mystiques d’un Philip K. Dick, et je sais donc gré à notre ami de nous avoir éclairés sur ces diverses théories qui me semblent préfigurer le monde nivelé des zombies… Il me suffit par ailleurs de lire trois pages de Judith Butler, une autre de ses cibles, dont l’écriture est un aussi illisible salmigondis que celle d’un Bourdieu dans ses Méditations pascaliennes,pour m’en détourner autant que des absurdes excès « animalitaires » d’un Peter Singer…
L.M. : Quel rapport avec les Kardashian ?
JLK :À mes yeux bien plus profond qu’on ne croirait, s’agissant d’une sorte de fuite de la vraie Réalité, à la fois mortelle et immortelle. Chez les Kardashian mondiaux je sens le zombie transhumaniste, comme dans les contes de fées flapies de la vieille Barbie Donna Harraway je constate que le survivant est une tautologie. Sacraliser notre compost est la négation même de toute poésie, qui m’horrifie plus encore que la vision des sorcières botoxées du clan Kardashian devenu le clan des pilleurs de tombeaux de partout aux lèvres dégoulinantes de pétrole.
L.M. - La poésie serait alors le contre-poison, plus que la philosophie ?
JLK : - À condition de ne pas « poétiser » la réalité. Ludwig Hohl, génie suisse allemand mal embouché et peu porté à dorer la pilule, affirme que « Celui qui n’a pas vu qu’il est immortel n’a pas droit à la parole », et je trouve le même genre de paradoxes apparents chez une Simone Weil, dans La Pesanteur et la grâce, ou dans cette autre suite d’essais d’Adam Zagajeski intitulée La Trahison et qui postule en passant que nous sommes tous, de naissance, des traîtres à notre vocation, laquelle est de ne rien faire d’autre que de renaître tous les matins et ressusciter comme si c’était Pâques, et c’est en effet Pâques tous les matins au ciel de la poésie, n’est-ce pas Livia ?
À propos de L’échappée libre. Feuilleton critique.
Par Jean-Michel Olivier, écrivain.
1. Du journal au carnet
L’entreprise monumentale de Jean-Louis Kuffer, écrivain, journaliste, chroniqueur littéraire à 24Heures,commence avec ses Passions partagées (lectures du monde 1973-1992), se poursuit avec la magnifique Ambassade du papillon (1993-1999), puis avec ses Chemins de traverse (2000-2005), puis avec ses Riches Heures (2005-2008) pour arriver à cette Échappée libre (2008-2013) qui vient de paraître aux éditions l’Âge d’Homme. Indispensable…
Ce monument de près de 2500 pages est unique en son genre, non seulement dans la littérature romande, mais aussi dans la littérature française (il faudrait dire : francophone). Il se rapproche du journal d’un Paul Léautaud ou d’un Jules Renard, mais il est, à mon sens, encore plus que cela. Il ne s’agit pas seulement, pour l'écrivain, de consigner au jour le jour des impressions delecture, des états d’âme, des réflexions sur l’air du temps, mais bien de construire le socle sur lequel reposera sa vie.
À la base de tout, il y a les carnets, « ma basse continue, la souche et le tronc d’où relancer tous autres rameaux et ramilles. »
Ces carnets, toujours écrits à l’encre verte et souvent enluminés de dessins ou d’aquarelles, comme les manuscrits du Moyen Âge, qui frappent par leur aspect monumental, sont aussi le meilleur document sur la vie littéraire de ces quarante dernières années : une lecture du monde sans cesse en mouvement et en bouleversement, subjective, passionnée, emphatique.
2. Une passion éperdue
Ces carnets se déploient sur plusieurs axes : lectures, rencontres, voyages,écriture, chant du monde, découvertes.
Les lectures, tout d’abord : une passion éperdue.
Personne, à ma connaissance, ne peut rivaliser avec JLK (à part, peut-être, Claude Frochaux) dans la gloutonnerie, l’appétit de lecture, la soif de nouveauté, la quête d’une nouvelle voix ou d’une nouvelle plume ! Dans L’Échappée libre, tout commence en douceur, classiquement, si j’ose dire, par Proust et Dostoïevski, qu’encadre l’évocation touchante du père de JLK, puis de sa mère, donnant naissance aux germes d’un beau récit, très proustien, L’Enfantprodigue (paru en 2011 aux éditions d’Autre Part de Pascal Rebetez). On le voit tout de suite : l’écriture (ou la littérature) n’est pas séparée de la vie courante : au contraire, elle en est le pain quotidien. Elle nourrit la vie qui la nourrit.
Dans ses lectures, JLK ne cherche pas la connivence ou l’identité de vuesavec l’auteur qu’il lit, plume en main, et commente scrupuleusement dans ses carnets, mais la correspondance.C’est ce qu’il trouve chez Dostoiëvski, comme chez Witkiewicz, chez Thierry Vernet comme chez Houellebecq ou Sollers (parfois). Souvent, il trouve cette correspondance chez un peintre, comme Nicolas de Stäël, par exemple.
Ou encore, au sens propre du terme, dans les lettres échangées avec Pascal Janovjak, jeune écrivain installé à Ramallah, en Palestine. La correspondance,ici, suppose la distance et l’absence de l’autre — à l’origine, peut-être, de toute écriture.
De la Désirade, d’où il a une vue plongeante sur le lac et les montagnes de Savoie, JLK scrute le monde à travers ses lectures. Il lit et relit sans cesse ses livres de chevet, en quête d’un sens à construire, d’une couleur à trouver,d’une musique à jouer. Car il y a dans ses carnets des passages purement musicaux où les mots chantent la beauté du monde ou la chaleur de l’amitié.
Un exemple parmi cent : « Donc tout passe et pourtant je m’accroche,j’en rêve encore, je n’ai jamais décroché : je rajeunis d’ailleurs à vue d’œil quand me vient une phrase bien bandante et sanglée et cinglante — et c’est reparti pour un Rigodon.. On ergote sur le style, mais je demandeà voir : je demande à le vivre et le revivre à tout moment ressuscité, vu que c’est par là que la mémoire revit et ressuscite — c’est affaire de souffle et de rythme et de ligne et de galbe, enfin de tout ce qu’on appelle musique et qui danse et qui pense. »
3. Aller à la rencontre
Lire, c’est aller à la rencontre de l’autre. Peu importent sa voix ou son visage, que la plupart du temps nous ne connaissonspas. Les mots que nous lisons dessinent un corps, un regard singulier, une présence qui s’imposent à nous au fil des pages. Et la plupart du temps, c’est suffisant…
Mais JLK est un homme curieux. Il dévore les livres,toujours en quête de nouvelles voix, passe son temps à s’expliquer avec ces fantômes vivants que sont les écrivains. Souvent, il veut aller plus loin. C’est ainsi qu’il part à la rencontre du cinéaste Alain Cavalier ou du poète italien Guido Ceronetti. Et la rencontre, à chaque fois, est un miracle. Correspondance à nouveau. Porosité des êtres qui se comprennent sans se vampiriser. JLK n’a pas son pareil pour nous faire partager, par l’écriture, ces moments de grâce.
Dans L’Ambassade du papillon et dans Les Passions partagées, il y avait les figures puissantes (et parfois envahissantes) de Maître Jacques (Chessex) et de Dimitri(l’éditeur Vladimir Dimitrijevic, , deux personnages centraux de la vie littéraire de Suisse romande. L’Échappée libre s’ouvre sur les retrouvailles avec Dimitri, l’ami perdu pendant quinze ans.
Retrouvailles à la fois émotionnelles et difficiles, car le temps n’efface pas les blessures. Pourtant, JLK ne ferme jamais la porte aux amis d’autrefois et le pardon trouve toujours grâce à ses yeux. Brèves retrouvailles, puisque Dimitri se tuera dans un accident de voiture en 2011 avant que JLK ait pu vraiment s’expliquer avec lui. Mais pouvait-on s’expliquer avec le vif-argent Dimitri, dont la mort fut aussi dramatique que sa vie fut aventureuse ?
D’autres morts jalonnent L’Échappée libre :Maurice Chappaz, Jean Vuilleumier, Gaston Cherpillod, Georges Haldas. Un âged’or de la littérature romande. À ce propos, les hommages que JLK rend à ces grands écrivains (trop vite oubliés) sont remarquables par leur érudition, leur sensibilité et leur intelligence. Et toujours cette empathie pour l’homme etl’œuvre, à ses yeux indissociables.
4. Les secousses du voyage
Sans être un bourlingueur sans feu ni lieu (il est trop attaché à son nidd’aigle de la Désirade et à sa bonne amie), JLK parcourt le monde un livre à lamain. C’est pour porter la bonne parole littéraire : conférences sur Maître Jacques en Grèce ou en Slovaquie, congrès sur la francophonie au Congo,voyage en Italie pour rencontrer Anne-Marie Jaton, prof de littérature à l’Université de Pise, escapade en Tunisie avec le compère Rafik ben Salah, pour juger, de visu, des progrès du prétendu « Printemps arabe ». JLK voyagepour s'échapper, mais aussi pour aller à la rencontre des autres…
Chaque voyage provoque des secousses et des bouleversements, et JLK n’en revient pas indemne.
En allant au Portugal, par exemple, JLK se plonge dans un roman suisse à succès, Train de nuit pour Lisbonne de Pascal Mercier, qui lui ouvre littéralement les portes de la ville.
Sitôt arrivé, il y retrouve le fantôme de Pessoa et les jardins embaumés d’acacias chers à Antonio Tabucchi. La vie et la littérature ne font qu’une. Les frontières sont poreuses entre le rêve et la réalité.
Au retour, « le cœur léger, mais la carcasse un peu pesante », son escapade lusitanienne lui aura redonné le goût (et la force) de se mettre à sa table detravail. Car JLK travaille comme un nègre. Carnets, chroniques, « fusées » ou «épiphanies » à la manière de Joyce. Mais aussi le roman, toujours en chantier, le grand roman de la mémoire et de l’enfance qui hante l’auteur depuis toujours.
« La mémoire de l’enfance est une étrange machine, qui diffuse si longtempset si profondément, tant d’années après et comme en crescendo, à partir defaits bien minimes, tant d’images et de sentiments se constituant en légendeset se parant de quelle aura poétique. Moi qui regimbais, qui n’aimais guère cesséjours chez ces vieilles gens austères de Lucerne, qui m’ennuyais si terriblement lorsque je me retrouvais seul dans ce pays dont je refusais d’apprendre la langue affreuse, c’est bien là-bas que j’ai puisé la matière première d’une espèce de géopoétique qui m’attache en profondeur à cette Suisse dont par tant d’autres aspects je me sens étranger, voire hostile. »
Ce grand livre de la mémoire et des premières émotions, JLK le remetplusieurs fois sur le métier. Il s’appelle L’Enfant prodigue**, et le lecteur participe à chaque phase de son écriture, joyeuse ou tourmentée,exaltée ou empreinte de découragement. JLK nous raconte également lespéripéties de la publication de ce récit aux couleurs proustiennes, en un temps très peu proustien, assurément, obsédé de vitesse et de rentabilité.
À ce propos, JLK rend compte avec justesse des livres, souvent remarquables, qui, pour une raison obscure, passent à côté de leur époque.Claude Delarue et son Bel obèse, par exemple. Ou les romand d’AlainGerber. Ou même la poésie cristalline d’un Maurice Chappaz. Sans parler d’unVuilleumier doux-amer. Ou d’un Charles-Albert Cingria, trop peu lu, qui restepour JLK une figure tutélaire : le patron.
5. Suite et fin
Cette brève plongée dans L’Échappée libre serait très incomplète si je ne mentionnais l’insatiable curiosité de l’auteur, vampire avéré, pour les nouvelles voix de la littérature — et en particulier la littérature romande.
Même s’il n’est pas le premier à découvrir le talent de Quentin Mouron, il est tout de suite impressionné par cette écriture qui frappe au cœur et aux tripes dans son premier roman Au point d’effusion des égouts*. Oui, c’est un écrivain, dont on peut attendre beaucoup. De même, il vantera bien vite les mérites d’un faux polar, très bien construit, qui connaîtra un certain succès : La Vérité sur l’affaire Harry Québert**, d’un jeune Genevois de 27 ans, Joël Dicker. JLK aime allumer les mèches de bombes à retardement qui parfois font beaucoup de bruit…
On peut citer encore d’autres auteurs que JLK décrypte et célèbre à sa manière : Jérôme Meizoz, Douna Loup ou encore Max Lobe, extraordinaire conteur des sagas africaines.
Toujours à l’affût, JLK est le contraire des éteignoirs qui règnent dans la presse romande, prompts à étouffer toute étincelle, tout début d’enthousiasme, et qui sévissent dans Le Temps ou dans les radios publiques. Même s’il se fait traiter de « fainéant » par un journaliste deL’Hebdo (comment peut-on écrire une ânerie pareille ?), JLK demeure la mémoire vivante de la littérature de ce pays, une mémoire sélective, certes, partiale, toujours guidée par sa passion des nouvelles voix, mais une mémoire singulière, jalouse de son indépendante.
Si cette belle Échappée libre s’ouvrait sur l’évocation du père et de la mère de l’auteur (sans oublier la marraine de Lucerne, berceau de la mémoire) et les retrouvailles émouvantes avec le barbare Dimitri, le livre s’achève sur la venue des anges. Une cohorte d’anges.
Ces messagers de bonnes ou de mauvaises nouvelles, incarnés par les écrivains qui comptent, aux yeux de JLK, comme le singulier et intense Philippe Rahmy, « l’ange de verre », dont le dernier livre, Béton armé,qui promène le lecteur dans la ville fascinante de Shanghai, est une grâce.
Dans ce désir des anges, qui marque de son empreinte la fin de cette lecture du monde, on croise bien sûr Wim Wenders et Peter Falk. On sent l’auteur préoccupé par ce dernier message qu’apporte l’ange pendant son sommeil. Message toujours à déchiffrer. Non pas parce qu’il est crypté ou réservé aux initiés d’une secte, mais parce que nous ne savons pas le lire.
Lire le monde, dans ses énigmes et sa splendeur, pour le comprendre et le faire partager, telle est l’ambition de JLK. Cela veut dire aussi : trouver sa place et son bonheur non seulement dans les livres (on est très loin, ici, d’une quelconque Tour d’Ivoire), mais dans le monde réel, les temps qui courent, l’amour de sa bonne amie et de ses filles.
Et les livres, quelquefois, nous aident à trouver notre place…
L’Échappée libre commence le premier jour de l’an 2008 ; et il s’achève le 30 juin 2013. Évocation des morts au commencement du livre et adresse aux vivants à la fin sous la forme d’une prière à « l’enfant qui vient ». Cet enfant a le visage malicieux de Declan, fils d’Andonia Dimitrijevic et petit-fils de Vladimir. C’est un enfant porteur de joie — l’ange qu’annonçait la fin du livre. « Tu vas nous apprendre beaucoup, l’enfant, sans t’en douter, Ta joie a été la nôtre, dès ton premier sourire, et mourir sera plus facile de te savoir en vie. »
Toujours, chez JLK, ce désir de transmettre le feu sacré des livres !
Chaque livre est une Odyssée qui raconte les déboires et les mille détours d’un homme exilé de chez lui et en quête d’une patrie — qui est la langue. L’Échappée libreexplore le monde et le déchiffre comme si c’était un livre. L’auteur part de la Désirade pour mieux y revenir, comme Ulysse, après tant de pérégrinations, retrouve Ithaque.
Il y a du pèlerin chez JLK, chercheur de sens comme on dit chercheur d’or.Une quête jamais achevée. Un Graal à trouver dans les livres, mais aussi dans le monde dont la beauté nous brûle les yeux à chaque instant.
* Quentin Mouron, Au point d'effusion des égouts, Olivier Morattel éditeur, 2012.
** Joël Dicker, La Vérité sur l'affaire Harry Québert, de Fallois-l'Âge d'Homme, 2012.
Cette suite de séquences critique se retrouve sur le blog personnel de Jean-Michel Olivier, observateur de la comédie romande: http://jmolivier.blog.tdg.ch/

Une coïncidence éditoriale rapproche, comme la carpe et le lapin, l’un de nos plus vénérables écrivains et, aux bons soins de Jean-François Duval, un mouvement littéraire américain déjanté à l’enseigne de la Beat Generation. Mais la littérature est sans frontières et le jeu du rapprochement, non sans malice, est moins gratuit qu’il n’y paraît…
Aphorismes d’Oscar Wilde
Nul ne fut plus adulé, ni plus haï de son temps qu’Oscar Wilde, né le 16 octobre 1854, quatre jours avant Arthur Rimbaud. Prince de l’esprit et des élégances, il fut déclaré corrupteur de la jeunesse et jeté en prison pour s’être affiché en compagnie d’un fils de Lord et fait de sa vie publique un provoquant et constant «coming out », autant qu’il la voulait œuvre d’art à part entière. Et de fait, ses plus proches l’auront souligné : que ce prestidigitateur du verbe était plus merveilleux encore dans sa conversation que dans ses livres, qui le sont déjà dans les tonalités les plus variées, de la fantaisie à la gravité, du brillantissime au tréfonds du désarroi.
Pour revenir à Wilde comme il sied, à savoir le pied léger, on ne saurait trop recommander recueil de ses Aphorismes, préfacé par le très wildien Stephen Fry, qui l’incarna dans le film de Brian Gilbert (1997) et souligne justement le fait que Wilde fut damné, bien plus que pour inversion sexuelle : pour délit de poésie et de génie créateur faisant fi de toutes les hypocrisies morales, sociales, politiques ou pseudo-religieuses.
Souvent paradoxal d’apparence (« Les philanthropes perdent toute espèce d’humanité, c’est leur trait dominant »), Oscar Wilde ne l’est pas pour se distinguer du commun (qu’il respectait bien plus que les bourgeois, fort aimé notamment de ses co-détenus), mais parce que son horreur des bien pensants et des pharisiens vertueux l’y pousse à tout coup avec un pied de nez : « La seule façon de se débarrasser de la tentation, c’est d’y céder »…
Bel esprit postillonnant de bons mots de salon ? Bien plus que ça : certes arlequin mondain, mais aimant, généreux, plus profond souvent que les poseurs et autres raseurs.
Une appréciable postface non signée (établie par Alvin Redman qui a préparé la version originale du recueil) resitue parfaitement Oscar Wilde en sa vie et ses œuvres. Et voilà le travail : « J’ai passé la matinée à relire les épreuves d’un de mes poèmes, et j’ai fini par enlever une virgule. L’après-midi, je l’ai remise »…
Les hommes
« Je me dis parfois qu’en créant l’homme Dieu a quelque peu surestimé ses capacités ».
« Un homme qui fait la morale est le plus souvent un hypocrite, et une femme immanquablement un laideron ».
« Un homme dépravé est un homme qui admire l’innocence, et une femme dépravée est une femme dont les hommes ne se lassent jamais ».
Les femmes
« Les femmes sont faites pour être aimée, pas comprises ».
« Chaque femme est une rebelle, le plus souvent violemment révoltée contre elle-même ».
« Si une femme ne parvient pas à rendre ses erreurs charmantes, ce n’est qu’une femelle ».
Les gens
« On peut toujours être gentil avec les gens dont on se moque totalement »
« J’aime les hommes qui ont un avenir et les femmes qui mont un passé ».
L’art
« L’artiste véritable a en lui une absolue confiance, car il est absolument lui-même ».
« A mon avis, Whistler est, assurément, un des plus grands maîtres de la peinture. Et je me permets d’ajouter que cet avis, Mr Whistler lui-même le partage tout à fait ».
La seule bonne école pour apprendre l’art, ce n’est pas la Vie, c’est l’Art ».
La vie
« Vivre est ce qu’il y a de plus rare au monde. La plupart des gens existent, voilà tout. »
« L’ambition est le dernier refuge du raté ».
« Le rire est l’attitude primitive envers la vie – une façon de l’aborder qui ne survit plus que chez les artistes et les criminels ».
La littérature
« Si l’on ne peut pas relire un livre indéfiniment avec plaisir, ce n’est pas la peine de le relire du tout. »
« Un poète peut survivre à tout hormis une faute d’impression »
« J’exècre le réalisme vulgaire en littérature. L’homme qui tient à appeler les choses par leur nom, à dire qu’une bêche est une bêche, par exemple, devrait être forcé de la manier. Il n’est bon qu’à cela ».
La conduite
« Je compte sur vous pour donner une fausse idée de moi ».
« Je ne remets jamais à demain ce que je crois pouvoir faire après-demain ».
« Il est toujours agréable d’être très attendu et de ne pas arriver ».
Le journalisme
« Il convient de préciser que les journalistes modernes s’excusent toujours en privé auprès de celui qu’ils ont vilipendé en public »
« Le journalisme n’est pas lisible, et la littérature n’est pas lue »
« Dans les temps anciens, les hommes disposaient du chevalet de torture. Dorénavant, ils ont la presse ».
Les apparences
« Il n’y a que les gens superficiels qui ne jugent pas d’après les apparences »
« Un masque nous en dit plus long qu’un visage »
La conversation
« J’ai horreur des gens qui parlent d’eux, comme vous, lorsqu’on a, comme moi, envie de parler de soi »
« Quand les gens sont d’accord avec moi, j’ai toujours le sentiment que je dois être dans l’erreur »
L’éducation
De nos jours, c’est un lourd handicap que d’avoir reçun une bonne éducation. Cela vous ferme l’esprit à tant de choses. »
« L’école devrait être le plus bel endroit de chaque ville ou village – si belle que l’on punirait les enfants désobéissants en leur interdisant d’y aller le lendemain ».
Jeunesse et grand âge
« L’âme naît vieille mais elle rajeunit. Voilà la comédie de la vie. Et le corps naît jeune, mais il vieillit. Voilà sa tragédie ».
La critique
« Le critique est celui qui sait transmuer son impression des belles choses en un matériau nouveau. La forme de critique la plus élevée, tout comme la plus basse, d’ailleurs, est une sorte d’autobiographie ».
La critique a besoin d’être cultivée beaucoup plus assidûment que la création »
L’amitié
« Je crois que la générosité est l’essence de l’amitié ».
La vérité
« Ce serait le meilleur des hommes s’il ne disait pas systématiquement la vérité ».
Dans la vie moderne, rien ne fait autant d’effet qu’une bonne platitude. Aussitôt, tout le monde a l’impression d’être en famille ».
La société
« La société pardonne souvent au criminel, mais jamais au rêveur ».
La pensée
« La cohérence est le dernier refuge de ceux qui n’ont pas d’imagination ».
«La sagesse vient avec les hivers ».
« Ce qui nous apparaît comme une cruelle épreuve n’est souvent qu’un bienfait caché ».
Le sport
« Que ces brutes de filles jouent au rugby, j’y consens volontiers, mais c’est un sport qui ne convient guère aux êtres délicats que sont les garçons »
Le travail
« Nous vivons à l’époque du surmenage et du manque d’instruction ; une époque où les gens sont si industrieux qu’ils en deviennent complètement idiots ».
Oscar Wilde
« Je n’écris pas pour plaire à des cliques : j’écris pour me plaire à moi-même ».
« Les louanges me rendent humbles, mais quand on m’insulte, je sais que j’ai tutoyé les étoiles. »
« J’ai les goûts les plus simples du monde. Je me contente toujours de ce qu’il y a de mieux ».
Oscar Wilde. Aphorismes. Traduit de l’anglais par Béatrice Vierne. Préfacé par Stephen Fry. Arléa, 269p.


À mes chers enfoirés, Haldas et Dimitri.












A propos de Jeff Koons et de Nicolas de Staël.
Il faut saluer avec des vivats rétrospectifs, au lieu de s’en indigner à la vertueuse, l’apparition à valeur désormais mythique, au pinacle du Marché de l’Art, du charlatan Jeff Koons et de sa putain politicienne au surnom féerique de Cicciolina.
Cette apparition - plus de vingt ans avant l’intronisation du président atypique Donald Trump, et contemporaine de la montée en puissance du Cavaliere Silvio Berlusconi, lequel aura fait de la télévision l’usage éminemment créatif de son influence impériale, comme il en est aujourd’hui de l’usage de TWITTER par le «locataire de la Maison Blanche», selon l’expression consacrée – me semble à vrai dire plus qu’un épisode de la légende dorée du seul Marché de l’Art en cela que la success story de Jeff Koons, de manière évidemment plus impactante que celle d’un Joël Dicker dans l’univers tout de même confiné du best-seller imprimé ou numérique, réalise à de multiples égards les fantasmes de la société présente et future de l’espèce zombie dont chacune et chacun oublie parfois qu’elle a conservé un cœur d’enfant et que sa disposition matinale, relevant d’une hygiène maîtrisée, suppose la relance de son constant émerveillement. Poil aux dents.

Mais j’ai mal commencé en taxant de charlatan celui qui fut d’abord un jeune courtier d’affaires de Manhattan, fils d’un marchand de meubles accessoirement adonné à la décoration d’intérieur et d’une couturière modeste, donc au fait des réalités de ce bas monde, moins verni à la base que ce fils à papa de Donald Trump et cependant remarqué dès son enfance par ses dessinages joyeusement coloriés sur le thème du lapin Rabbit - alors quoi du charlatan là-dedans ?
Je me reprends donc en langage plus approprié en reconnaissant à Jeff Koons la double expérience initiale, bien avant ses premières interventions sur la Scène Artistique, du plasticien virtuel et du potentiel entrepreneur financier décidé à faire fortune, peut-être sous l’influence directe des fameuses émissions télévisées du futur personnage «le plus puissant de la planète», mais à son modeste échelon, comme Jeff le rappellera lui-même volontiers.
***
Cependant il convient de documenter, brièvement, les tenants du «parcours de rêve» accompli par le rejeton de Gloria et Henry, dont un détail significatif, et quelque part émouvant aussi – ou déjà suspect, diront certains mauvais esprits dont je suis – mérite d’être relevé.
Ainsi ce bon vieil Henry Koons accoutumait-il, pour attirer les clients en son magasin d’ensemblier-décorateur, d’orner ses vitrines de tableaux copiés et signés par son fils de neuf ans seulement, presque aussi précoce que Pablo Picasso recopiant lui aussi les reproductions des maîtres du Prado à sept ans mais sans les signer: nuance.
Le fils «prodige» est d’ailleurs loin de snober son paternel, puisqu’on voit l’adolescent, démarcher rubans et dentelles au porte-à-porte, déjà sensible à la beauté du joli qui établira, des années plus tard, sa notoriété de chantre universel du kitsch.
Parenthèse sardonique: un critique morose a pu dire, en des temps heureusement révolus, que le propre du Bourgeois, ou pire : du Petit-Bourgeois, était de trouver beau ce qui est joli et joli ce qui est beau, mais vous savez ce que Jeffie pense de la critique: des nèfles, toujours à rabaisser le génie…
Lui-même , comme souvent les artistes ou les écrivains contraints de faire tous les métiers, n’a d’ailleurs jamais eu le temps de se prendre la tête à propos de ces notions de copie signées ou de critères esthétiques à la flan : il est dans le trend de la vie et va jusqu’à vendre des bouteilles de Coca sur un parcours de golf pour aider ses vieux à payer ses études, bref il paie de sa personne comme il le fera tout au long de sa carrière, et notamment dans sa série Made in Heaven, que je traduira par Label Paradis où, brisant les codes et bravant les interdits, il fait photographier et sérigraphier ses étreintes torrides avec la Cicciolina – mais j’y reviendrai…
Du moins faut-il compléter, tant soit peu, ce trop bref aperçu du transit pour ainsi dire astral de celui qui n’était pas encore, cependant, une étoile montante à la fin des seventies où, élève à Chicago du remuant Ed Paschke, créateur d’une Vaca victoria controversée, il allait commencer d’entrevoir un nouveau concept personnel à développer entre néo-pop art finissant et revival post-surréaliste à la Salvador Dali, etc.

Jeff Koons, immédiatement soucieux de sa «fonctionnalité marchande» - pour emprunter une formule de mon ami sociologue marxiste Jean Ziegler -, est un pur produit de son époque en tant que «plasticien» le plus servilement conformé à un Système schizophrénique intégrant, dès la fin des années 70, la culture et la contre-culture, toute forme de rébellion et son contraire, la prétendue critique de l’académisme et son développement exponentiel en tant que sous-produit, disons pour faire court : un produit-symptôme autant qu’un sous-produit fantôme avant la lettre de la nation zombie.
Jeff Koons sort, métaphoriquement s’entend, du pissoir de Marcel Duchamp et de la série des ready-made, comme son mentor Ed Paschke est sorti des portraits tamponnés d’Andy Warhol avec ses effigies déformées de stars du cinéma (Marilyn Monroe, etc.) ou de l’Histoire de l’art démystifiée (La Joconde, etc.), et tous les produits à venir de la firme Koons, comme ceux de la Factory du cher Andy, ressortiront à un incessant mouvement de recyclage des déchets qu’on pourrait dire insignifiant en termes artistiques alors qu’ils signifient au contraire la Mort de l’Art cautionnée au plus haut niveau par nos élites commerciales, politiques et culturelles.
Avec le financier véreux Bernard Madoff qui l’a kiffé avant tout le monde, pour parler branché, Jeff Koons participe bel et bien à cette course au néant pointée dès les années 20 du XXe siècle par un Stanislaw Ignacy Witkiewicz dans ses écrits sur l’Art en train de se transformer en ornement, vidé de toute substance, des lieux d’aisance du bien-être généralisé.
Bref, le tramway DÉSIR de l’avant-garde du début du XXe siècle n’en finit par de bringuebaler sur la ligne dite progressiste qui conduit à la station CIMETIÈRE, etc.
Avant d’en venir à l’évocation de ma première découverte des produits de la firme Koons, en 1992, j’estime loyal de préciser quelque peu en quoi consiste ma perception personnelle de la chose artistique en sa spécificité remontant à la nuit des temps humains, du côté de Lascaux ou Altamira, ou avant, ou ailleurs, peu importe – on m’a très bien compris, merci.
Plus précisément, je voue à la peinture une vraie passion depuis l’âge de douze ou treize ans, ayant longtemps regardé quelques beaux livres de notre bibliothèque familiale, dont me reste le souvenir de rêveries plus ou moins languides à la vue des corps et des visages de L’Éveil du Printemps de Sandro Botticelli, et ensuite sous l’influence d’un prof de dessin à dégaine d’artiste et au parler distingué du nom de Gauthey – je tiens à saluer ici sa mémoire de très bonne personne, qui ne dessinait guère mais aimait à parler de ce qu’il aimait en nous laissant faire ce qui nous chantait.
Ma dilection particulière pour les neiges noires et les murs chaulés aux écailles roses ou bleuâtres ou aux verts acides de lierre urbain, dans la lumières jaune laiteux des réverbères trouant la nuit d’hiver, tels que les restituent les évocations montmartroise du peintre Maurice Utrillo, ne laissa d’être remarquée par ce Monsieur Gauthey qui me conduisit bientôt dans la Provence de Cézanne et sur les îles saintement païennes de Paul Gauguin, puis dans les jardins de Monet, les jardins de Manet et les jardins de Bonnard.
J’aimais les leçons de Monsieur Gauthey qui avait une voix douce et une lavallière, je le sentais sensible à ma sensibilité et j’étais tout content de me retrouver une fois par semaine dans son atelier scolaire - et quand on est content dans notre pays on s’exclame : c’est bonnard !

Or le Français Pierre Bonnard, comme les Russes Chaïm Soutine et Nicolas de Staël, les Nordiques Edvard Munch et Emil Nolde, les Anglais Francis Bacon et Lucian Freud, le Polonais Joseph Czapski et le Genevois Thierry Vernet, entre peu d’autres, dessinent aujourd’hui encore, dans mon ciel pictural, la constellation des poètes de la peinture qui me sont proches, chacun à sa façon, avec de variables intensités mais sous le signe de la même fusion passionnelle absolument absente de la plupart des productions plastiques contemporaines, qui sont autre chose ou rien du tout – je dirai prestement en ce qui concerne le pauvre Jeff Koons : rien du tout.
Sur quoi j’entre dans le vif de ma première colère, évidemment motivée par ce que je viens de noter, et remontant à ma visite, un soir de l’année 1992, de la première exposition des produits de la firme Koons dans l’espace très smart d’un ancien entrepôt industriel réhabilité, en pleine ville de Lausanne, où je me pointai par curiosité après avoir pris connaissance d’un article sur l’événement en question assorti d’un entretien dans lequel Jeff Koons affirmait ne jamais toucher de ses propres mains aux produits qu’il exposait, l’artiste selon sa conception ne devant faire que faire faire en sorte d’échapper à un processus d’ordre, selon lui, masturbatoire.
Je ne savais rien alors de beaucoup plus précis sur ce plasticien déjà connu des spécialistes - dont je n’étais aucunement au sens convenu - , et des gens à la page qui se pressaient ce soir–là, débarqués de longues voitures venues des banlieues résidentielles de nos villes lémaniques voire même alémaniques, en ce lieu qui était déjà depuis quelque temps, m’avait-on dit, the place to be.
Autre précision nécessaire à la clarté de l’exposé qui suit : je me trouvais alors, âgé de plus de quarante ans, responsable des pages littéraires du journal 24 Heures, et donc point vraiment appelé, à ce titre à me prononcer sur l’exposition en question, à cela près qu’il m’arrivait de commettre des éditoriaux relevant de la gamberge plus générale où j’avais libre cours de traiter de sujets de mon choix.
Ainsi me revois-je ce soir-là, tout expectatif mais sans m’attendre à vrai dire à rien de trop particulier, longeant les trottoirs enneigés où diverses créatures roumaines ou brésiliennes battaient le pavé en grelottant, puis gagnant l’étage mieux chauffé du vaste penthouse déjà surpeuplée de bruissantes dames à visons et de sémillants messieurs déambulant snobement, verre en main, le regard plus ou moins blasé sur les reproductions sérigraphiées de telle intromission de verge mâle en tell vulve femelle, puis de fellations en sodomies traitées en tons douceâtres proprement sulpiciens, puis encore d’angelots de bois conduisant une truoe ou de caniches sculptés en bois polychrome, constituant aussi bien la matière de la période dite Made in Heaven.
D’un coup m’était apparu l’Apparition, si j’ose dire: d’un seul regard tournant, contournant et retourné, j’avais avisé l’event représenté par tout ce beau monde se pâmant devant ces objets censés le provoquer et le déranger, et ces miaulements , ces jappements, ces minaudements et toussotements entre canapés et flûtes de Champagne, ces ronds-de-jambes autour des bibelots de l’inénarrable camelot.

Cependant, agoraphobe et plus encore vomissant physiquement cette clinquance mondaine, je me trissai et me carapatai en douce en me promettant de revenir le lendemain, carnet en main, en sorte de détailler plus sûrement le matériau exposé dont je pressentais déjà ce qu’il signifiait par delà son insignifiance porno; et ledit lendemain je demandai donc, à la digne galeriste et vestale du lieu, une dame Lehmann épouse de trader new yorkais, la liste des prix qu’elle me remit non sans quelque réserve hésitante – « Ah mais seriez-vous donc collectionneur ? » s’inquiétait-elle – « Eh, qui sait ? » lui laissai-je entendre… – sur quoi je vis ce que j’avais aussi à voir, qui nourrirait la chronique que je me promettais d’ores et déjà de tirer de ce micmac.
Dame Lehmann, à lire la prose arriérée du provincial homoncule que je représentai probablement à ses yeux, envisagea de lancer ses avocats à mes trousses et de me conduire au procès, et peut-être y avait-il de quoi, mais l’avocat de notre journal s’entremit pour lui déconseiller cette publicité après l’afflux de lettres de lectrices et de lecteurs survenus en soutien au folliculaire.
Il est vrai que j’y étais allé assez fort, révélant soudain au quidam le détail des choses, et plus précisément le prix détaillé des choses.
J’annonçai ainsi à la lectrice et au lecteur peut-être serrés en fin de mois que tel jet de foutre du sieur Koons, sur le derrière de sa catin mauve, était proposé, en sérigraphie de moyen format au glamour gluant, pour la somme de 60.000 dollars. J’usai de termes sévères à l’endroit de l’exposition dans son ensemble, parlant de «chiennerie pseudo-artistique» et, poursuivant l’inventaire de la fameuse liste réservée au collectionneur, j’informai l’amateur éventuel qu’une fellation de Jeff par Ilona lui coûterait, cette fois en grand format, la somme de 80.000 dollars, que le caniche de bois polychrome ou la truie conduite par des anges, là-bas au fond du penthouse, lui reviendraient à 50.000 dollars pièce, tandis qu’un grand bouquet de fleurs sculptées, préfiguration de célèbres tulipes à venir, se trouvaient offertes pour quelque 149.000 dollars, TVA non comprise.
Pour aggraver mon cas, je parlai de «porcherie modèle» à propos de la galerie de Dame Lehmann où avait afflué tout une société de gens sûrement influents des sphères économiques et politiques de nos régions, mais je ne me doutais pas alors que mes anodines imprécations - juste condamnées par le vidéaste radical non moins que régional Jean Otth, qui ne pouvait laisser passer ma chronique intitulée Pourrisseurs de l’Art et s’était donc fait un devoir éthique de me comparer à l’inévitable parangon de censure du nom de Joseph Goebbels -, préludaient à l’extension mondiale de l’empire kitsch de Jeff Koons, jusqu’à des hauteurs proprement béantes.
La révérence tactique du plasticien Jean Otth à l’entreprise de Jeff Koons, qu’il vomissait sûrement, en réalité, tout en me comparant à l’esthète nazi au nom de l’art contemporain pour se faire bien voir de la critique établie et du milieu culturel, mérite d’être relevée au titre, précisément, du consentement général, à tous les étages de la culture et de l’économie, des agences de publicité et de la démagogie politicienne, saluant la réussite manifeste du battant à babines.
Or rompons, un instant, avec ces mornes obscénités, pour nous rappeler une tragédie marquant peut-être, symboliquement tout au moins, la mort d’un certain Art millénairement moderne en voie de dangereuse surexposition.

Je reviens donc en septembre 2018. Lady L. et moi ressentons la peinture d’une manière proche. L. est dénuée du moindre snobisme et chacun fait, à l’instant, son chemin dans les salles de l’Hôtel de Caumont d’Aix-en Provence où sont exposées les toiles de Nicolas de Staël en ses dernières années de 1953 et 1954.
Pas un instant, cela va de soi, je ne pense en ces lieux au monde que résume l’ignoble sourire de Jeff Koons: nous sommes saisis de sereine attention, les visiteurs de l’expo sont comme pénétrés eux aussi de la silencieuse musique de cette peinture, sans qu’on puisse parler de vénération convenue : tout est noble, harmonieux, concentré, transfiguré par la couleur et la perception quasi physique de l’Être, oui : cette peinture nous fait être plus, cette peinture n’est pas abstraite au sens ordinaire même si elle ne figure pas toujours au sens ordinaire, nous savons qu’elle a ressuscité des visions solaires de Provence ou d’Agrigente dans la solitude d’un trou d’ombre ; comme les grands poètes vont au fond des mots Staël est allé à l’essence de ces choses que sont les arbres et les pierres le long des chemins, le ciel et les lointains, l’espace vu de dedans ou de partout - comment dire ?
Je le dis brutalement : à l’ère des fripouilles abjectes du marché de l’art mondialisé, dont le parangon est évidemment un Jeff Koons, l’intime joie de Nicolas de Staël illumine chacun en son humble tréfonds.

Nicolas de Staël se donna la mort en se jetant du haut de son immeuble, à Antibes, dans la nuit du 16 au 17 mars 1955. Le jeudi 17 mars à 4h du matin son ami Pierre Lecuire écrivait à Françoise de Staël : «Oh, Françoise, j’en avais toujours peur. Et pourtant, le voyant plus dur, je pensais que cela serait évité. Nous ne sommes jamais assez bons. Je ne peux plus penser à rien qu’à sa solitude. J’avais horreur qu’il me dise qu’il aimait la mort, tant j’avais peur que ce ne soit vrai».
Et quelques jours plus tard, à une autre amie : «Il tenait de l’archange et de l’enfant, de l’un la profondeur, le chant, l’ouverture aux choses grandes et terrifiantes, de l’autre, la cruauté, les perspectives versatiles, la ruse et finalement l’innocence, la magnétique innocence »…
On sait qu’une dramatique relation sentimentale est en partie à l’origine de cet acte désespéré de Nicolas de Staël, qui ne suffit pas pour autant à l’expliquer, pas plus que la panique de l’Artiste devant la montée en flèche de sa cote à la Bourse des marchands du Temple - et comment ne pas se taire à l’évocation de tel mystère personnel ?
Et ensuite, par égard à sa mémoire, comment ne pas faire taire les caquets devant l’idole végétale du pauvre Puppy, dont les avatars suivants constitueront autant d’injures à la face de l’Art, célébrées par cette même meute imbécile que redoutait Nicolas de Staël ?
(Ce texte est extrait du quatrième des sept chapitres du libelle intitulé Nous sommes tous des zombies sympas, ledit chapitre ayant pour titre Nous sommes tous des caniches de Jeff Koons).
Ma visite à l'écrivain maudit
Dix ans après la mort de Céline, Lucien Rebatet passait, au début des années 1970, pour l’écrivain le moins fréquentable de la France littéraire. Condamné à mort pour faits de collaboration, il avait échappé de justesse au poteau après des mois, les chaînes aux pieds, à attendre le peloton. Des propagandistes du fascisme, il avait été le plus frénétique par ses écrits, notamment dans les colonnes de Je suis partout, plus encore dans le pamphlet furieusement antisémite intitulé Les décombres, paru en 1942 et qui lui valut un énorme succès. Connu de ses amis pour sa couardise physique, Rebatet s’était comporté, face à ses juges, avec une indignité complète. Autant dire qu’un tel personnage n’avait rien d’attirant. Mais Lucien Rebatet avait écrit, en prison, un roman magnifique : Les deux étendards. Je l’avais lu à vingt-cinq ans, quelque temps après m’être éloigné du gauchisme bon teint. Un voyage en Pologne, la découverte du Rideau de fer et du socialisme réel, la lecture de Stanislaw Ignacy Witkiewicz et maintes conversations sur les méfaits du communisme, dans le cercle des amis des éditions L’Age d’Homme, à Lausanne, me portaient naturellement à prendre le contrepied du conformisme intellectuel de l’époque, à l’enseigne duquel un Rebatet faisait figure d’ « ordure absolue ». Avec les encouragements de Dominique de Roux et de Vladimir Dimitrijevic, je me pointai donc un jour, moi qui n’était ni fasciste ni antisémite non plus, chez ce petit homme perclus d’arthrose, vif et chaleureux, qui ne tarda à me lancer qu’à mon âge il eût probablement été, lui, un maoïste à tout crin... Les lignes qui suivent reprennent l’essentiel de l’entretien que je publiai au lendemain de ma visite, qui me valut pas mal d’insultes, de lettres de lecteurs indignés et même une agression physique dans un café lausannois. Bien fait pour celui qui se targuait d’indépendance d’esprit…
Entretien avec Lucien Rebatet. Paris, 14 mars 1972.
Vingt ans après la parution de son plus beau livre, Les deux étendards, Lucien Rebatet se trouve toujours au ban de la plupart des nomenclatures du roman français contemporain, son nom ne se trouvant prononcé, par les professeurs de littérature et les critiques, qu’avec le mépris réservé en général aux assassins et aux filous. La raison de cette conspiration du silence : ses opinions politiques. Rebatet fut en effet partisan, jusqu’à la dernière heure, du national-socialisme, « et de l’espèce la plus frénétique », ajoute-t-il lui-même.
Je l’imaginais de haute taille et tonitruant, et je l’ai trouvé plutôt frêle, petit, en robe de chambre et les mains déformées par le rhumatisme, l’œil rieur, d’une gentillesse vous mettant tout de suite à l’aise alors qu’il vous accueille comme s’il vous connaissait depuis longtemps. J’imaginais un intérieur de grand bourgeois cossu (il réside dans l’un des quartiers huppés de Paris) et je suis entré dans un appartement modeste, seuls le bureau et la bibliothèque du maître des lieux en imposant quelque peu. Très vite, le contact allait s’établir : à soixante-neuf ans, Lucien Rebatet m’a sidéré par sa jeunesse d’esprit.
Or il a commencé par évoquer sa condition de proscrit : « Comme on ne m’a pas fusillé, vous comprenez qu’il fallait au moins me clouer le bec. Brasillach liquidé, on pouvait reconnaître son talent. Mais le nazi Rebatet, un écrivain valable ? Pensez donc ! Notez que ma consolation vient des jeunes, qui me semblent beaucoup plus intelligents que leurs aînés. Ils sont ainsi très nombreux à m’écrire, pour me dire qu’ils discutent ferme autour des Deux étendards.
Sans fausse modestie, Lucien Rebatet parle de son chef-d’œuvre avec passion. Il sait bien que les succès annuels de la moulinette littéraire disparaîtront peu à peu des mémoires, et que Les deux étendards demeureront. Pourtant, avant d’aborder plus longuement ce livre qui a motivé ma visite, j’aimerais qu’il s’exprime à propos de ses positions politiques dont je saisi mal les tenants.
« Ah ! vous savez, notre génération a été sacrifiée par la politique. Vous n’avez pas idée, vous qui êtes né après la guerre, de la férocité de la lutte que nous avons dû mener. C’est que la France, en ce temps-là, était dans une pagaille invraisemblable. Vous avez lu Les décombres, hein ? C’était ça, la France : tout y était corrompu, et nous sentions qu’il fallait dire non. Non à la corruption, non au désordre, non au communisme ! Mais allez : à part la lutte contre les « cocos », tout cela est du passé. Un jour, j’ai d’ailleurs écrit dans Rivarol que les gens de mon bord seraient prêts à confesser leurs erreurs, le jours où ceux du bord opposé en feraient autant… »
Suivent quelques propos sur la situation politique actuelle, les « maos » en France, Sartre et la mort tragique d’Overney (« C’est ces intellectuels boutefeu qu’on devrait arrêter, et pas les petits gars qui militent ! », lance-t-il à ce propos), ou le rappel des jours qu’il passa à Sigmaringen en compagnie de Céline : « Il était inénarrable, surtout quand il insultait les Boches. D’une verve prodigieuse ! Il parlait véritablement sa littérature ! »
Dans ses moments d’emportement, Rebatet semble cependant m’adresser un clin d’œil, comme sous l’effet de la distance prise : « Voyez-vous, je ne suis pas un politique. J’ai toujours été mal à l’aise dans ce monde-là. Et je ne suis pas un homme de lettres non plus, Disons que je suis une sorte de propagandiste de certaines idées. » Et comme je m’en étonne, il précise : « Oui, la littérature a toujours été, pour moi, un manifeste, comme dans Les décombres, ou un luxe et une joie, comme dans Les deux étendards. »
Ensuite, comme je lui demande s’il n’y a pas aussi un moraliste chez lui : « Pas moraliste pour un sou s'il s’agit de défendre la Morale ou les Valeurs bourgeoises. Vous le savez bien : le capitalisme est une sorte de vol organisé. Mais si vous le prenez dans le sens où l’entendait un Brice Parrain, alors d’accord : moraliste, si l’on considère que la philosophie doit servir à améliorer l’homme… »
Mais venons-en aux Deux étendards, dont il faut situer d’abord le cadre du grand débat qui s’y développe. Entre Paris et Lyon, trois jeunes personnages à l’âme ardente : Michel Croz, garçon de vingt ans qui débarque à Paris dans les années 1920 pour y achever ses études. Ancien élève des pères, qu’il abhorre, il découvre l’art et la volupté, ainsi que sa vocation d’écrivain. Parallèlement, son ami Régis Lanthelme, resté à Lyon, lui apprend qu’il va entrer chez les jésuites alors même qu’il vient de tomber amoureux fou d’une jeune fille du nom d’Anne-Marie. Michel tombe à son tour amoureux de la belle et, pour s’en approcher, tente de se convertir à la religion qui unit ses deux amis. Peine perdue. Or, fondu dans une histoire d’amour impossible (Anne-Marie ne pouvant suivre ni Régis ni Michel dans leurs croisades opposées pour le Ciel et la Terre), les débat des Deux étendards fait s’empoigner un défenseur de la « religion des esclaves » (le christianisme selon Rebatet) et son contempteur, le nietzschéen Michel.
« Michel Croz, m’explique l’écrivain, est un contestataire avant la lettre. Ce qui le concerne est en partie autobiographique. Il me ressemble. Mais à vingt ans, il est beaucoup plus intelligent que je l’étais, moi. En face de lui, Régis appartient au passé. On pourrait même dire que c’est un personnage historique, comme si le roman se déroulait au XVIe siècle. De nos jours, sa foi d’acier en ferait un intégriste rejeté par l’Eglise romaine, une sorte d’abbé de Nantes. Quant à Anne-marie, c’est vraiment ma fille. Elle a des traits de femmes que j’ai connues, sans doute, mais le personnage, dans sa vie propre et sa manière de s’exprimer, est entièrement inventé ».
A la question, que je lui pose alors, de savoir où il se situe aujourd’hui par rapport à son roman, Lucien Rebatet me répond qu’il lui reste tout proche : « Comme je vous l’ai dit, la jeunesse m’y fait revenir sans cesse. Et puis, les jours où l’on se trouve dans un livre qui marche bien sont les plus beaux de la vie avec l’amour quand on est jeune… »
J’aimerais en savoir plus, cependant, sur les circonstances dans lesquelles son roman a été composé.
« Le 8 mai 1945, j’ai été arrêté par la Sécurité militaire à Feldkirch, en Autriche. J’étais parvenu au chapitre XXVII du livre. Grâce à ma femme, demeurée en liberté, qui se démena pour faire rapatrier mon manuscrit, j’ai pu reprendre mon travail en cellule. A Fresnes, j’étais enfermé en compagnie d’un bandit corse que je bourrais de romans policiers pour le faire taire. La condamnation à mort tomba le 23 novembre 1946. Dès lors, je passai 141 jours les chaînes aux pieds, pendant lesquels j’achevai ce qui allait devenir Les deux étendards. Enfin, sur l’intervention de Claudel, qui estimait qu’on ne pouvait exécuter l’homme qui avait déculotté Maurras, je fus gracié par Vincent Auriol le 12 avril 1947. ma peine étant commuée en travaux forcés, j’allais être transféré à Clairvaux, séparé de mon manuscrit pendant deux ans… »
Evoquant sa captivité, Lucien Rebatet s’en rappelle les affres autant que les aspects positifs : « Sur le plan de l’existence quotidienne, ce fut un enfer stupide, même pour les politiques. Mais pour écrire, c’était extraordinaire. Tous les soirs, on m’enfermait dans une « cage à poules » de 2mx2m où régnait une paix royale. De six heures à minuit, j’écrivais sans discontinuer. En novembre 1949, enfin, la dactylographie de mon roman, représentant 2000 pages environ, me parvint par une voie clandestine. J’y travaillai encore dix mois puis il me quitta, entièrement tapé, par l’entremise d’un charcutier qui fournissait notre cantine. Ma libération eut lieu l’année de la parution du livre, en juillet 1952, après sept ans de prison. »
La conversation, largement arrosée de whisky, s’est prolongée des heures, jusqu’au déclin du jour. Après que Madame Rebatet eut annoncé la nécessité de se préparer pour une séance de cinéma (sous le nom de François Vinneuil, Rebatet tient aujourd’hui encore une chronique cinématographique, avec une pertinence qui n’a d’égale que sa connaissance encyclopédique de la musique), les interlocuteurs se sont levés dans la pénombre et se sont dirigés vers la porte sans que l’écrivain ne cesse de s’adresser à son visiteur: « L’art nous permet de mieux exister, n’est-ce pas ? Voilà ce qu’il nous reste, mon vieux : un certain nombre de valeurs aristocratiques, que ceux qui en ont le désir et la volonté doivent développer. La lucidité, d’abord, et la lucidité partout et à tout instant. Ce qui me paraît très grave, dans l’art d’aujourd’hui, c’est que de nombreux créateurs ne semblent tendre qu’au néant et à la désintégration. Ce qu’il nous faut, au contraire, c’est construire, réinventer des formes correspondant à notre temps, en individus et non en troupe grégaire, avec le « pied léger » cher à Nietzsche… »
Lucien Rebatet. Les deux étendards. Gallimard, collection Soleil, 1312p.
A lire aussi : Une histoire de la musique. Robert Laffont, 1969.
Photo de Lucien Rebatet en mars 1972: Paule Rinsoz.
Lucien Rebatet est mort en septembre 1972.




