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Pâques de nos enfances
Pour Anthony NolanJe ne sais pas que direà celui qui ricane.Le silence enfantin défiel'insidieux Adversaire.Il convient aussi biende tenir grand ouvertela volière aux lapins.L'ode à chacun chacunedu plus médiéval baladinen fervent logicielfait lézarder l'éclair au sommeil.On s'attend au meilleurdans la nuit à saveur de prune,de la terre au soleil,par la brune et retour.Quand au jour des Rameauxreviendront nos enfances,nous nous réjouironssimplement d'être là.Le démon reptilienricanera tant qu'il pourrade notre pascale échappée:la licorne envolée ,le vif poney bleutéque ton âme ravieaura deligoté.Au-dessus des oliviers,le Juste juste sourira:à l'immonde on ne répond pas.Du tombeau rouleral’oeuf du lapin en chocolat. -
Les mots de l'absence
Ce sont des brouillons de poèmes,de ces vagues papiersqu’on a mis de côté et qui traînent;ce sont des sentimentsconfiés aux minces feuilletsque le temps a froissés,dont il ne reste à peu près rien...Tu étais habillée en fleursur la photo jaunieretrouvée dans tous ces papierstu ressembles à la vie ;que nous avions imaginée -ta poésie demeure,et mon coeur est anéanti...Nos mots parleront malgré nous:,je te laisserai direce que je sais que tu diras,et tu n'entendras pasce que tu sais que je vais dire...Peinture: Edvard Munch. -
Au regard des webcams
Ils s’enroulent comme des serpents,la queue entre les dents;elles sont comme eux qui sont comme elles:on dirait des œufs blêmesqui se couvent eux-mêmes...Ils sont exhibés, transparents,saturés de leur videtels des amibes aux abîmes,elles marchent seules et se parlantils ne s’entendent plus se taire...Ils s’enroulent en fouleindifférente et solitaire -tristement souriants... -
Prends garde à la douceur
(Pensées en chemin, XXII)De l’immobilité. – La forêt, quant à elle, ne bouge pas. Quand tu entres en elle, tu entends son silence comme d’une église vide quand il n’y a là que Dieu qui t’épie derrière les colonnes des arbres, et se cache quand tu crois qu’Il se montre pour jouer ou peut-être t’éprouver - on n’est pas sûr avec Lui, s’il est avec le gibier ou le chasseur. Tu ne lui parleras jamais, ni ne L’écoute vraiment même si certaine voix en toi se fait parfois passer pour Lui, enfin c’est ce que tu déduis à l’approche de ce qu’ils appellent l’âge de raison, et tu sens que Dieu échappe à toute raison…Des chemins de traverse. – Lorsque tu marches, solitaire, dans les bois des hauts de la ville, tu te sens être ce que tu es, à savoir un être sans guêtres ni paraître, un échappé de l’asile de la ville, non pas le fils de l’employé Untel à cravate et chapeau social mais le double douteux de ce rejeton tout paisible d’apparence qu’on voit s’éloigner sans inquiétude vu qu’il revient toujours avec son cher bouquin sous le bras - que voulez-vous : c’est un papivore, plus tard il sera sûrement Professeur enseignant les humanités, et ce poste va rapporter, mais cette dérision ne t’atteint pas : tu marches de travers depuis toujours…De la chasse au cerf. - Nous laissons à d’autres les grands symboles, nous ne courons pas après les figures mythiques, les sylphes et les ondines ont fui au premier boucan des chantiers d’autoroutes et c’étaient tant pis pour elles et pour eux : qu’elles aillent pondre leurs œufs blêmes dans les salons des milieux intéressés, et qu’ils en fassent des poèmes tandis que nous déplacions les lieux de traque et cassions la baraque au dam des administrés, enfin tout cela n’était pas ressenti par la Bête encerclée mais nous nous débattions de concert…De la complicité. – C’est cela : peut-être l’instinct, peut-être une fragilité natale ou donnée par les divers sangs rouges ou blancs, peut-être un goût venu d’on ne sait où, ou quelque manque, quelque douleur antérieure, quelque aspiration spéciale de l’espèce jamais prononcée ailleurs que dans les veillées ou les lendemains de curées ou de tueries, va savoir de quoi la vie qui survit se repaît, mais les fils épargnés, les fils adulés n’ont de cesse que de retourner dans les bois et d’écouter ensemble les contes dont les menteries les font rêver de tomber les fées…Peinture: Frantz Metzger. -
In Paradiso
Ce sont, alignés sur une table de cuisine recouverte, comme d’une nappe, par la double page ouverte du Figaro, trois bols blancs et un bol noir que la vieille Maria regarde en pensant à quelque chose que le contraste des bols blancs et du bol noir lui ont suggéré, se disant qu’elle est là - comme cette espèce de tableau est là devant elle -, sous le regard du Seigneur qu’elle prie alors de lui dire ce qu’elle verra après ce qu’elle voit là, dans l’autre monde - dis-moi, Seigneur, dis-moi ce que je verrai après, je vais fermer les yeux en comptant les bols qu’il y a là et ensuite je les rouvre et tu me montres ; et la vieille Maria ferme les yeux et compte jusqu’à trois pour les bols blanc, respire et compte le bol noir, puis elle ouvre les yeux et voilà ce qu’elle voit exactement comme c’est là, mais dans une autre lumière qui est peut-être celle qu’elle voit en elle quand elle ferme les yeux.Peinture: Joseph Czapski, Quatre bols et le Figaro. Huile sur toile.Toutes les réactions :Gio Bonzon, Jackie Wyser et 2 autres personnes -
Prends garde à la douceur
(Pensées en chemin, XXI)Du fond des bois. – D’ailleurs il n’a jamais été question de fuir, même si quitter le dedans pour le dehors, et ensuite prendre la clef des champs pour le coin du bois, les sous-bois embusqués et le tréfonds de la question relève apparemment d’un éloignement, alors qu’on ne cesse de s’approcher de la vraie chose là-bas qu’est la rivière ou de la vraie chose là-haut qu’est la canopée, et c’est le mot rivière qui me confirme la chose, et le mot canopée m’est un autre échappée, et de deux bras imaginaires je les enserre comme les genoux de ma mère ou le cou de mon père…Des lieux divers. – L’oncle Fabelhaft, le plus voyageur de la famille, voudra savoir un jour si j’étais plutôt, à l’âge d’ouvrir les yeux et de marcher selon ma fantaisie , de la ville debout ou des alentours de lacs, aspirant front levé au bleu blême des glaciers ou penché à tomber sur les enfilades verticales forées par les démons, et je lui disais alors que non et non : que seule la forêt m’était une maison hors de la maison, et qu’à la maison je dessinais de mémoire les êtres de la forêt, et que c’étaient ceux-là qui essaimaient en d’autres territoires par les tranchées ou en bandes envolées que de saisons en saisons je voyais disparaître et renaître sans avoir délaissé mes carnets ou je dessinais d’autres lointains peut-être inventés par le casanier que je restais sous contrôle ou de bon gré…Des camarades de ruisseau. – Cela ne sera jamais en bande, ni vraiment l’ami unique à venir : juste des acolytes, de bons compères cueilleurs et chasseurs, des accointés de la marche jamais forcée, dans la savane ou à glaner les épis des cultures dorées, par delà les hauts du quartier, de l’autre côté de la forêt. De même langue sommaire, déliés comme on l’est en ces années avant même l’âge de raison, et donc prêts aux petites aventures de ce temps insouciant à capturer les écrevisses et baguer les hannetons, dits aussi cancoires en ces cantons-là…De ce qu’il y a derrière. – Le jeu depuis longtemps consiste à deviner l’autre versant, ce que dissimule le mont qu’il y a par delà la forêt et les contreforts, puis les pierriers, les méplats, les ressauts à chamois, les hauts gazons suspendus et les névés, les torses de roche et les coulées retenues des glaciers, plus haut encore les créneaux où tournoient les choucas, la crête encore éclairée à l’avers de la nuit, l’enjambée imaginaire et la dévalée de l’autre côté, d’autres piémonts et vallées, jusqu’à la mer…Peinture: Chaïm Soutine. -
Prends garde à la douceur
(Pensées en chemin, XX)Des pieds sur terre. - Ils t’attendent là-bas dans ce qu’ils estiment les cases utiles, par avance ils sont supposés te caser, les voisins en sont témoins, c’est le monde comme il va qui veut comme ça que chacun se case, sinon ou irait-on, et bientôt le frère aîné sera casé vu qu’il apprend un métier à ce qu’ont dit les voisins...De l’imprévisible.- Dès ces années cependant on relève un certain vagabondage dans les allées et venues de celui qu’on appelle déjà tantôt le Poète et tantôt l’Artiste, et son regard même échappe aux questions des voisins, sa façon de ne pas répondre ou de répondre à côté, et les siens ne semblent pas s’en inquiéter alors qu’on sait ce qu’on sait...Des formules adéquates.- Les voisins qui parfois s’observent et parfois se jugent ont été garants de ce que serait le quartier dès les débuts de celui-ci, disons : le nouveau quartier de ces années moins difficiles d'après la seconde de guerre des mondes où les employés se retrouvaient dans leurs maisons aux jardins contigus et plein d'enfants et bientôt la télé...De l’autre vie.- Il se rappelle le bruissement continu de la forêt, surtout à son moment préféré qu’on dit entre chien et loup, quand les aguets s’aiguisent et que les silhouettes devenant des ombres signifient en silence : menace, et la présence du naturel , quoique réduite à des froissements d’ailes et des semblants de cris ou de plaintes, lui fait ressentir, la gorge nouée et la peur au ventre, ce qu’il imagine que ressentent les habitants furtifs du sous-bois ou des hautes branches entre la nuit faite d’en bas et les dernières lueurs du ciel aux oiseaux évoquant un autre monde encore...De l’inattention.- Il se reprochera parfois de ne pas avoir noté précisément leurs noms, savoir où se planque le putois et ce que fomente la fouine de son côté, ce que perçoivent les chevreuils quand un certain feulement se fait entendre au fin fond des fourrés, et les noms différenciés des arbustes variables ou des espèces et sous-espèces de petits volatiles et autres insectes dits tantôt utiles et tantôt nuisibles par l’Instituteur à l’impeccable écriture penchée...De l’évolution.- Les noms des plantes et des maladies ont d’abord été établis en latin que certains d’entre vous apprendront plus tard s’ils veulent faire médecins, déclare l'Instituteur aux cheveux soigneusement plaqués de côté, mais observons en attendant la fougère que voici ou dessinons les cotylédons - cependant il sera donné à certains écoliers de s’intéresser aux étymologies et c’est alors que l’hypothèse et l’hypoténuse se distingueront de l’hippodrome aux joyeux jockeys... -
Houellebecq par défaut
À propos d’anéantir et d’une œuvre tantôt injustement dévaluée et tantôt surévaluée pour de mauvaises raisons. De la juste mesure et du degree cher à Shakespeare…(Dialogue schizo)Moi l’autre : - Donc tu as choisi de défendre anéantir, toi qui récuses le nihilisme…Moi l’un : - Je n’ai rien choisi du tout. J’ai lu anéantir comme j’ai lu tous les romans de Michel Houellebecq, dont les essais et autres «interventions» m’intéressent moins, sans parler de sa poésie qui me semble relever pour l’essentiel de la grimace pure; je l’ai lu et en ai été intéressé malgré ses limites et ses failles, puis j’ai été touché par ses cent dernières pages qui sont d’un écrivain de premier ordre et d’un frère humain en lutte, précisément, contre le nihilisme – le sien et celui plus inquiétant du monde actuel…Moi l’autre : - Parlons d’abord du nihilisme de MH…Moi l’un : - Il me semble relever, surtout, d’un malentendu, même s’il y a , dès Extension du domaine de la lutte, un sentiment général et particulier de déprime, d’incertitude et d’aquoibonisme d’époque faisant écho, dans la génération suivant celle des baby-boomers de 68, à la « grande déprime des militants ». Mais dès Extension du domaine de la lutte, aussi, le romancier est là avec sa verve insolente, le scalpel de son regard, son malaise personnel mais aussi sa gaîté de vélocipédiste virtuel dans les jolies forêts (c’est tout à la fin), son expérience agricole, la puissance reptilienne du sexe et tous les discours «sur» qui font encore rage en 1994…Moi l’autre : - Je me souviens que tu as immédiatement «marché» à la découverte d’Extension, tout en pointant les lourdeurs, les crâneries un peu vaines – le côté « je vais vous en mettre »…-, le relâché du style et la muflerie de cet auteur immédiatement sûr de lui en sa pleine incertitude…Moi l’un : - Oui, tu te rappelles : nous sortions des deux-Magots avec Vincent Ravalec, nous nous arrêtons devant la vitrine de La Hune et là le gentil Vincent nous balance : «voilà ce qu’il faut lire» en pointant le livre de MH. Or c’était d’autant plus généreux qu’il y avait de la fluidité et du vif critique « à la Houellebecq » dans ses nouvelles à lui et dans son Cantique de la racaille qui venait de paraître…Moi l’autre : - Tu sais ce qu’il est devenu ?Moi l’un : - Je sais qu’il aura soixante ans le 1er avril prochain et que ce n’est pas une blague.Moi l’autre : - Ensuite, ton intérêt immédiat pour Extension du domaine de la lutte est un peu retombé avec Les Particules élémentaires…Moi l’un : - Oui, mais je ne sais plus trop pourquoi. Peut-être l’impression qu’il se la jouait visionnaire et manipulait des personnages sans entrailles et se branlant un peu trop ostensiblement… et le personnage quand nous l’avons rencontré, sa morgue et son mépris de l’interlocuteur… peut-être aussi le malentendu lié à son phénoménal succès, je n’en sais rien, ce qui est sûr est que ce roman a fait date et qu’il s’y trouve des choses intéressantes, pour le moins… D’ailleurs il y en a aussi dans Plateforme, qui m’a semblé à vrai dire plus mal fichu que Les Particules élémentaires, mais avec des observations remarquables, comme celle qui porte sur l’acclimatation conformiste que représentent les humoristes vedettes et leur prétendue critique de la société… Cela étant, je me suis dit ces derniers jours, après anéantir, que j’avais peut-être manqué quelque chose à la lecture des Particules et qu’il faudrait y revenir…Moi l’autre : - Sur quoi le registre s’est élargi, et le propos approfondi avec La Possibilité d’une île…Moi l’un : - Là, c’est ce que je dirai le virage américain de MH, avec une envolée dans la conjecture spatio-temporelle vraiment sidérante, c’est le cas de dire. Aussi, la bordel de tendresse qu’on retrouvera, plus intime, dans La Carte et le territoire, et plus encore dans anéantir, me semble une constante et la vraie clef anti-nihiliste de l’œuvre, sans minimiser sa composante para-philosophique, de Schopenhauer à Pascal…Moi l’autre : - Un critique a prétendu récemment, à propos d’anéantir, que c’était un roman d’extrême-droite et chrétien qui plus est, comme s’il pointait une régression grave…Moi l’un : - Disons que ça fait partie d’un jeu de dupes, auquel MH participe plus ou moins à son corps défendant. Le fait que le protagoniste d’anéantir soit un homme fatigué du monde et de lui-même, qui cherche un sens à sa vie, flotte entre sa femme plus ou moins affiliée à une secte néo-païenne et des réminiscences de Pascal, et que sa sœur Cécile soit chrétienne pratiquante mariée à un notaire au chômage ne suffit pas à idéologiser ce roman par rapport à aucun « bord ». Le grand intérêt d’anéantir est dans sa qualité d’immersion affective, mentale, psychologique et sensuelle. Prétendre que le bonheur selon Houellebecq se réduit à de la bonne baise et que sa religion se réduit à des visites à une église parisienne relève de la pure foutaise. La vérité, à mes yeux, est que MH «prend sur lui» à de multiples égards. Il y a chez lui de l'enfant du siècle - de l’enfant perdu, mais qui déteste à bon droit le plat qu’on fait aujourd’hui sur « l’esprit d’enfance » et la sacralisation du môme.Moi l’autre : - Comment expliques-tu son opposition vive à l’euthanasie ?Moi l’un : - Absolument pas par l’idéologie «chrétienne» ordinaire, au sens de l’acharnement thérapeutique de certains croyants. Ce qui le révulse, c’est la « technicisation » d’une vraie mise à mort, à l’enseigne d’institutions aux dérapages incontrôlés – en Suisse, Dignitas a fini en justice. Plus ordinaire et peut-être plus grave : la « technicisation » de la gestion des vieux dans notre société, et la façon dont on évacue en même temps la représentation et l’idée même de la mort. Tout cela est évoqué dans anéantir, sans généralisation abusive pour autant. Par ailleurs, ce que l’homme MH en pense lui-même, et ce qu’il dit du Christ à la fin de Sérotonine, le fait qu’il lise Pascal et le fait que Paul Raison, son personnage, s’en rappelle telle ou telle pensée, n’est pas à mettre sur le même plan. Ce qui est sûr, c’est que la roman ne défend aucune thèse ni ne privilégie aucun «parti».Moi l’autre : - Et le sexe là-dedans ?Moi l’un : - De ce qu’on appelle le sexe, le discours « sur » le sexe et le marché mondialisé de ce qu’on appelle le sexe, Michel Houellebecq a été l’un des premiers écrivains contemporains à parler en romancier qui, vraiment, « casse le morceau ». Quand la « connasse » d’Extension du domaine de la lutte se fout à poil dès la première page, dans la soirée récréative de son bureau, puis se rhabille de la même façon absurde, MH ouvre les vannes d’une observation « sur le terrain » qui l’a amené un jour aux échangistes de Cap d’Agde que nous avons vu coloniser le village naturiste en quelques années pour en faire un baisodrome à ciel ouvert admis des autorités pour des raisons purement vénales – les « libertins » représentant une nouvelle manne financière appréciable, et décrivant cela, comme il pourrait décrire la prostitution virtuelle mondialisée par les sites d’Internet offrant à chacune et chacun d’arrondir ses fins de mois en s’exhibant, Houellebecq ne moralise pas plus que lorsqu’il évoque le tourisme de masse ou, dans anéantir, la procréation dépersonnalisée préludant au clonage de compagnons de vie à deux pattes. Or dans anéantir, c’est, curieusement, à une re-sacralisation de l’effusion physique qu’on assiste entre Paul et Prudence, sous l’égide de la tendresse et de ce qu’on peut dire un véritable amour. Amour « d’extrême droite » ou amour « typiquement chrétien » ? Et mon cul ? À un moment donné, Houellebecq pointe la nouvelle catégorie contemporaine des «ricanants», et c’est là, je crois, qu’il faut chercher le cynisme…Moi l’autre : - Et que dirais-tu, enfin, de compte, de ce que l’œuvre de Houellebecq représente pour toi ?Moi l’un : - Je dirais que c’est un grand symptôme de notre monde, et son dépassement par le verbe. Dans l’absolu littéraire, si tant est que cette formule pompeuse ait un sens, je me sens plus « chez moi » dans la célébration du chant du monde d’un Charles-Albert Cingria ou, pour l’exorcisme du poids d’un monde, dans les récits d’un Tchékhov, et cent écrivains vivants ou disparus me sont plus chers que lui, mais je lui suis redevable de m’aiguiser le regard, je lui reconnais une honnêteté réelle malgré ses arnaques éventuelles, et je me fiche de ses « postures » diverses et même de ses « positions », le tenant pour un révélateur au même titre que l’affreux Ulrich Seidl pour le cinéma de ce qu’on pourrait dire le « réalisme panique », Lucian Freud en peinture, Bret Easton Ellis ou Martin Amis ses pairs romanciers plus ou moins « punks », etc.Moi l’autre : - Ton intérêt, voire ton enthousiasme, sont donc relatifs…Moi l’un : - Le fait est qu’une bonne partie de la critique, sans parler de la fabrique d’opinions et de jugements hâtifs que représentent désormais les réseaux sociaux, comparant tout et n’importe quoi sans nuances, ont perdu le sens de ce que Shakespeare (c’est Ulysse, dans Troïlus et Cressida, qui développe la notion, comme le relève René Girard) appelle le degree, à savoir le repérage des degrés hiérarchiques, dans tout jugement, qui fait qu’on peut apprécier et Molière et Pierre Desproges sans les mettre sur le même niveau, et Proust et Karl Ove Knausgaard, et Céline et Michel Houellebecq, etc. -
Non, ce monde n’est vraiment pas pour nous autres enfants de chœur...
Après La Route apocalyptique et autres romans d’une noirceur éblouissante, Cormac McCarthy nous entraîne au bout de la nuit du XXe siècle dans la foulée d’un solitaire pleurant l’amour de sa vie aux cheveux d’or...
Y a-t-il une vie après la mort, se demandent les présumés vivants qui traversent le désert encombré de ruines des lendemains de l’hiver nucléaire, dans La Route, mais la question que se pose Alicia est plutôt : y a-t-il une vie avant la mort ? Et le paradoxe est applaudi à grandes nageoires par le Kid Thalidomide faisant les cent pas autour de son lit de schizo géniale, nabot chauve qui l’assomme de ses visites fantasmagoriques, qu’elle repousse aussi fraîchement qu’il l’a tarabuste a n’en plus finir, mais « rien à foutre,bordel de merde », pour le dire comme cet affreux-jojo sorti des coulisses du théâtre de marionnettes du psychisme humanoïde, à devenir fou si cela vous a été caché jusque-là.
Or Alicia tient bon , même après sa mort constituant l’ouverture lyrique hivernale et comme auréolée par la magie de Noël: « Il avait un peu neigé dans la nuit et ses cheveux gelés étaient d’or et de cristal et ses yeux glacier durs comme de la pierre. Une de ses bottes jaunes avait glissé et se dressait dans la neige en dessous d’elle. Son manteau se dessinait saupoudré de neige la où elle l’avait abandonné et elle ne portait plus qu’une robe blanche et elle pendait parmi les arbres de l’hiver, poteaux nus et gris, la tête inclinée et les paumes légèrement ouvertes comme ces statues œcuméniques qui réclament par leur attitude qu’on prenne en compte leur histoire. Qu’on prenne en compte les fondations du monde qui puise son essence dans le chagrin de ses créatures".
De fait, Alicia, même défunte, reste infiniment présente dans le chagrin de son frère Bobby Western, protagoniste de ce premier élément d’un diptyque dont le second, Stella Maris, paraîtra cet automne...
Le mal au corps du monde et à l’âme…
Tous les livres de Cormac McCarthy, et les derniers comme en crescendo « pascalien », sont traversés par les ombres du Mal sous ses diverses formes, qui procède en somme de ce que les théologiens appellent le « péché originel », et que le romancier module à sa façon de puritain à l’américaine, dans la filiation des conteurs géniaux à la Nathanael Hawthorne ou Flannery O’Connor, mais également proche des métaphysiques naturelles du « philosophe dans les bois » Thoreau, de son mentor Waldo Emerson ou de leur émule Annie Dillard.
Par ailleurs, la vision « christique » de l’auteur d’Un enfant de Dieu s’est trouvée enrichie, ces dernières décennies, par une réflexion nourrie des inquiétudes contemporaines et des réponses de la science, ici des mathématiques et de la physique.
Plus précisément, les deux jumeaux protagonistes du Passager, Alicia et Bobby, sont les enfants représentatifs de ce qu’on pourrait dire le mal du siècle puisque leur père, en tant que physicien, a participé au projet Manhattan au côté de Robert Oppenheimer, père de la première bombe atomique.
Tout cela, cependant, n’est pas révélé de façon directe et linéaire, pas plus que le « roman noir » annoncé n’a d’intrigue ni de dénouement satisfaisants. À cet égard, les amateurs du genre seront probablement frustrés, alors que l’auteur « brasse » tout ailleurs.
Le premier épisode dramatique vécu par Bobby, plongeur spécialisé dans la récupération d’épaves englouties, confronté au mystère d’un avion sinistré dont un des passagers et la boîte noire ont disparu, devrait constituer un départ d’enquête, mais non : pas de suite à l’énigme. Et pas d’explication plausible non plus au fait qu’il soit poursuivi, 500 pages durant, par on ne sait trop quels « fédéraux » comme il y en a dans toutes les séries…
Très curieusement, alors, comme s’il rejoignait à sa façon un courant « postmoderne », Cormac McCarthy semble jouer, en partie tout au moins, avec les codes de la culture populaire – bande dessinées ou sous-produits de la télévision – dont le langage avarié fonde la jactance du Thalidomide Kid, multipliant les calembours débiles et les impasses de la communication sereine. Et pourtant, contre toute attente, les dialogues opposant Alicia et son « agent pathogène » sont d’autant plus déroutants qu’ils semblent gratuits sans l’être…
Un chant d’amour, d’amitié et de mélancolie
Le hasard a fait que, venant juste d’achever la lecture du Passager, aux pages d’une rare pureté, je suis tombé, via Netflix, sur le documentaire consacré à la tragédie de Waco, en 1983, marquée par la mort de plus de 80 personnes, dont une vingtaine d’enfants brûlés vifs. Tous « morts pour Dieu », prétendait un rescapé des disciples de David Corey, avatar autoproclamé d’un Christ narcissique et pervers à l’extrême, caricature d’une religiosité dévoyée à grande échelle.
Et c’était retrouver, dans sa trivialité, la réalité de cette Amérique dont Cormac Mc Carthy dit qu’elle n’est « pas pour le vieil homme », alors même que le vieil homme ne détourne pas le regard.
Ainsi sera-t-il question, au fil des multiples récits arborescents du Passager, des atrocités vécues au Vietnam par l’un des compères de Bobby Western - lequel le mitraille littéralement de questions -, ou, dans un bar de La Nouvelle Orléans où se trouve un mafieux de haut vol, des circonstances plus que probables de l’assassinat de JFK, que le même Bobby apprécie en connaisseur des armes, comme il l’est des techniques de plongée et de travail sous-marin, de la conduite des bolides de Formule 2 – il en a été un pilote éprouvé dans une vie antérieure – entre autres activités « manuelles » complétant son savoir en matière de physique quantique et de mathématiques très spéciales…
De la même façon, l’on découvrira, en la sœur adorée de Bobby, non seulement un génie des maths à la précocité monstrueuse, mais également une experte en matière de confection des violons et une sorte de mystique inspirée en ses observations sur « la vie ». Comme se le demanderont les amateurs de stéréotypes psychanalytiques et les moralistes à l’américaine, la question se posera de savoir si Western et sa frangine ont passé « réellement » la ligne rouge de l’interdit de l’inceste, alors que nous apprenons ce qu’il en est de bien pire : qu’ils se sont passionnés pour les mêmes livres, comble de l’amour n’est-ce pas ?
Or Le Passager est, pour l’essentiel, un livre d’amour, sans une scène chaude « explicite », cela va sans dire, pas plus qu’on n’y trouve la moindre violence ou l’ombre d’un de ces serial killers à capuches devenus les figures de polars conventionnels par excellence, jusqu’en Suisse romande dont la classe moyenne se délecte entre deux barbecues.
L’amour et la mort, l’amitié entre frères humains et le sens de ce que nous foutons sur cette putain de terre, comme se le sont demandé Einstein sur son vélo ou Cioran entre deux apéros, et Shakespeare ou Dostoïevski avant eux : voilà de quoi il retourne dans la première moitié de ce roman à la fin déchirante de mélancolie modulée par des pages sublimes de poésie « concrète », dans le paradis - cliché fondamental - d’Ibiza, après laquelle fin le film se rembobinera comme dans les séries « cultes », avec le récit d’Alicia, donc vingt ou trente ans avant, au lieudit Stella Maris, titre précisément du second volume du diptyque combien attendu…
Cormac McCarthy, Le Passager, Traduit de l’anglais (USA) par Serge Chauvin. Editions de l’Olivier, 536p. -
Le spectre du mal
Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme, de Cormac McCarthyCormac McCarthy est sans doute l’un des écrivains américains les plus importants de ce tournant de siècle, découvert dans notre langue avec L’obscurité du dehors et, d’une pureté terrifiante qu’on retrouve dans son dernier livre, Un enfant de Dieu, que suivirent six romans non moins marquants, de Suttree à la fameuse Trilogie des confins (De si jolis chevaux, Le Grand passage et Des villes dans la plaine), en passant par cette autre merveille que fut Méridien de sang, tous traduits à l’Olivier.
Il y a chez Cormac McCarthy un mélange de noirceur fataliste et de lancinante tendresse, pour ses personnages, qui évoque à la fois Faulkner (dont il a souvent la puissance d’évocation et le lyrisme sauvage) Nathanaël Hawthorne ou Flannery O’Connor, en plus ancré dans les ténèbres de la violence américaine contemporaine - parent alors, en plus profond dans sa perception du mal, d’un James Ellroy ou d’ un James Lee Burke, notamment.
Un sentiment dominant se dégage aussi bien de Non, ce ne pays n’est pas pour le vieil homme (dont le titre est emprunté à un poème de Yeats), et c’est celui que le mal gagne dans ce monde, et par des moyens qui défient de plus en plus la bonne volonté des honnêtes gens, ici représentée par le shérif Ed Tom Bell, dont la litanie lancinante des réflexions sur la perversité croissante du crime alterne avec le récit des faits abominables auxquels il est mêlé et dont il échappe assez miraculeusement, avant de jeter l’éponge avec le sentiment d'une défaite.
« Je crois que si on était Satan et qu’on commençait à réfléchir pour essayer de trouver quelque chose pour en finir avec l’espèce humaine, ce serait probablement la drogue qu’on choisirait », remarque Bell au cours de ses méditations, et de fait, la drogue et l’argent de la drogue sont au cœur de ce thriller « théologique », dont le pouvoir d’attraction et de contamination fondent toutes les relations et jusqu’aux péripéties du roman, qu’on dirait précipitées dans une sorte d’entonnoir vertigineux à une seule issue, fatale pour la plupart des protagonistes, à commencer par le jeune Moss. Celui-ci, tenté de s’arracher à sa petite vie de brave garçon au moment où, par hasard, il découvre en pleine nature où il chassait, sur les lieux d’un massacre de trafiquants, une véritable fortune en dollars serrés dans une serviette, va payer de sa vie le geste de s’emparer, sans témoins, de cet argent semblant doté d’une espèce de rayonnement radioactif. De la même façon toutes les instances du crime, dans le roman, semblent liées entre elles par une espèce de lien obscur et de connivence fantomatique qui fait fi de tous les obstacles.
Commis aux basses œuvres de Satan, face au shérif Bell qui ne le rencontrera qu’à travers ses traces sanglantes, le personnage maléfique d’Anton Chigurh agit ainsi en parfait expert du crime, doublant son art démoniaque d’une véritable morale criminelle, si l’on ose dire.
Dans la foulée, on aura remarqué qu’il est dit que Chigurh ressemble à « n’importe qui », comme le protagoniste, fort compétent lui aussi, des Bienveillantes. Cependant, à la différence du roman de Jonathan Littell, celui de Cormac McCarthy module les degrés du mal et du bien par le truchement de toute une gamme de personnages se débattant dans les filets de la nécessité.
Si la violence semble faire partie de la destinée fatale de l’Amérique, comme l’illustre le retour de Bell dans son propre passé, avec l’ombre portée de deux guerres européennes et du Vietnam, d’où chacun est revenu avec son poids de péché, c’est finalement à l’avenir de l’humanité en tant que telle, dans un monde désacralisé et privé de tout référentiel, qu’achoppe ce roman implacable et proche de la désespérance, que pondèrent, en fin de parcours, les lueurs de l’amitié et de la tendresse indestructible scellant le couple formé par Bell et sa compagne Loretta. Marqué par une sorte de tristesse révoltée à la Bernanos, ce roman est à lire et relire pour tout ce qui y est écrit comme entre les lignes. D’une écriture à la fois tranchante et infiniment suggestive, tissé de dialogues denses aux résonances se prolongeant bien après la lecture, Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme est sans doute l’une des grandes choses à lire cette année.
Cormac McCarthy. Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme. Traduit de l’anglais par François Hirsch. Editions de l’Olivier, 292p.En lecture: The Road. Picador, 307p.
"The first great masterpiece of the globally warmed generation. Here is an American classic which, at a stroke, makes McCarthy a contender for the Nobel Prize for Literature". (Andrew O'Hagan, BBC)
A father and his young son walk alone through burned America, heading slowly for the coast. Nothing moves in the ravaged landscape save the ash on the wind. They have nothing but a pistol to defend themselves against the men who stalk the road, the clothes they are wearing, a car of scavenged food - and each other.
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Prends garde à la douceur
(Pensées en chemin, XVII)De l’obstacle initial. – Au commencement l’obscurité régnait en plein jour, cela du moins est sûr même si la frontière séparant le DEDANS du DEHORS restera longtemps imperceptible, enfin longtemps c’est façon de dire, mais regarde bien le mot : LONGTEMPS, et là-dedans combien d’heures de pleurs et de confusion BIENTÔT oubliées tandis que les sons des mots et les mots qui disent des choses apparient patience et transparence…De la prise. – La première sensation du tenir s’efface derrière la première satisfaction du retenir, et plus tard du contenir, et l’enfant très éveillé pourrait se demander ce qu’il en est du serpent ou de l’œuf, savoir : comment le serpent s’y prend pour tenir l’œuf, et ce que l’œuf ressentirait si l’enfant dormait en lui…De la traversée. – Comme inscrits sur un invisible mur, les mots eux-mêmes sont des murs que vous regardez, interdits, ici vous pourriez lire MUR et là MURMURE si vous saviez lire, mais vous en êtes encore à l’ouï-dire et ce n’est que par la voix de la liseuse ou du liseur (on dira plus tard lectrice ou lecteur, ou Mum & Dad dans la langue de Charles Lutwidge Dodgson, dit aussi Lewis Carroll ) que vous voyez bel et bien, sur le mur, le miroir dans l’eau duquel se perçoit le murmure d’Alice aux merveilles, et venue d’on ne sait où, mais pas tout à fait malgré vous, l’histoire vous fait passer le mur des mots…Peinture: Miro. -
Les coeurs flagadas
Le cœur à la fin se fatigue,ne bat plus que d’un aile:un vieux ridé comme une figueau tabac d’à côté,une guitare qu’on abandonne,le regret d’un baiser perdu,ou le geste amorcéd’une maldonne survenue...Tu lui parlais de beaux lointains,et vous aurez rêvé:vous serez partis le matinvers les mondes ensoleillésde vos claires années;des mots inhabités de chairvous avez séparéles ombres et la lumière,et les enfants là-basdans l’insouciance radieuse,faisant les innocents,jouaient comme jouent les enfants...Les enfants l’aident à traverser:la vieille reste làUn peu lasse de n’avoir plusassez de force en ellepour se relever en rebellecontre tout ce qui clochedans le monde parfois si moche...Puis je m’en fiche, se dit-elle:je danse encore un peu,je lui souris même au-delàde notre doux trépas -et l’étoile là-haut clignotecomme un vieux qui radote...Dessin: Albrecht Dürer -
Ceux qui imposent leur narratif
Celui qui dicte son récit à sa femme de ménage sibérienne / Celle qui infuse le discours quotidien du ministre de transition / Ceux qui ont rallié le récit national après les concessions du parti vert / Celui qui parle pour les gens d’en bas et même de tout en bas si ça se trouve / Celle qui en tant que juriste du parti affirme que le dire exprime le sentir des camarades qui n’osent même y penser / Ceux qui voient ce qu’il il y a d’historique dans ce qu’ils sont en train de vivre et que verbalise la journaliste hystérique / Celui qui prétend écrire l’histoire avec son sang après s’être égratigné dans la manif retransmise à la télé / Celle qui décrit son trauma générationnel au vieux psy en jeans troués / Ceux qui racontent la grande déprime des militants à leurs kids nés pendant ou juste après / Celui qui déconstruit le narratif du politologue en pointant son non-dit pulsionnel de représentant patent des mâles dominants blancs / Celle qui a souffert du patriarcat comme tu peux pas l’imaginer mon pauvre Jean-René / Ceux qui sans transition ont passé de l’état de mecs branchés à celui de fiotes larguées, etc. -
La Leçon interrompue
Nouvelles de Hermann Hesse
Après la publication, en traduction française, d’ Enfance d’un magicien, du Dernier été de Klingsor et de Berthold, notamment, voici paraître un nouveau recueil de nouvelles de Herman Hesse qui, toutes, ont pour arrière-fond l’enfance ou les années d’apprentissage de l’auteur, dans un climat mêlé d’effusions radieuses et de mélancolie.De l’un à l’autre des cinq récits très judicieusement rassemblés ici et traduits par Edmond Beaujon sous le titre de celui qui clôt le volume, l’on se balade, de fait, dans le même univers de sensations et de rêveries, dont on dirait qu’elles émanent des paysages d’Allemagne méridionale chantés par les romantiques, de Tübingen à Calw, et jusqu’au lac de Constance.Loin de constituer pourtant des souvenirs d’enfance ou de jeunesse, au sens conventionnel, ces récits nous proposent, sous des angles fort différents – deux d’entre eux datant des débuts de l’écrivain, tandis que les trois autres sont du septuagénaire –, une méditation marquée au sceau du temps sur les événement apparemment insignifiants qui ont contribué à façonner la personnalité de l’auteur.On sent à l’évidence, dans les trois nouvelles extraites des Proses tardives (composées en 1948 et 1949), des préoccupations faisant écho à la crise de conscience de l’époque dont Hesse fut un témoin solitaire et non-conformiste, mais le fond de la perception du monde et des êtres n’en apparaît pas moins d’un seul tenant dans l’ensemble de l’ouvrage, et notons alors la remarquable maturité intérieure du jeune écrivain qui composa, entre 19 et 26 ans, les deux parties de Mon enfance.Déjà alors, Hermann Hesse a de son enfance une image ou le symbole prime sur l’anecdote. Interrogeant ses souvenirs les plus reculés, à la façon d’un Andrei Biély, dans Kotik Letaev, et ce jusqu’en deça de de la troisième année, il cherche à cristalliser la figure de contemplation de cet âge d’or.L’enfant essentielCela étant, l’écrivain se garde bien d’idéaliser une enfance ou le mal à sa part, sa nostalgie l’y portant non parce qu’il y situe le lieu de la parfaite innocence, mais parce que chaque chose y a encore sa fraîcheur et sa densité, sa part de gravité et de mystère. L’enfant que sa mère berce de conte merveilleux, et dont le père dirige la curiosité avec la plus grande bienveillance, pose en toute ingénuité les premières grandes questions de la vie : d’où viennent la pluie et la neige, pourquoi sommes-nous riches alors que notre voisin ferblantier est pauvre, et quand on meurt est-ce pour toujours ?Autant d’interrogations qui associent, sous le même signe de l’Absolu, l’enfant et le sage. Et l’écrivain de relever alors que « l’existence de bien des personnes gagnerait en sérieux, en probité, en déférence, si elles conservaient en elles, au-delà de leur jeunesse, quelque chose de cet esprit de recherche et de ce besoin de questionner et de définir ».Rien de mièvre dans cette remémoration des expériences enfantines de l’auteur : qu’il s’agisse du premier affrontement sérieux opposant le garçon aux siens, du souvenir de la mort précoce d’un de ses camarades de jeux, de certaine mission le délivrant momentanément de sa prison scolaire (dans La Leçon interrompue) pour le confronter aussitôt après à la fatalité qui s’acharne sur certains destins, ou d’une scène lui révélant (dans Le mendiant) la probité digne et charitable à la fois de son père, Hermann Hesse se garde, dans ces rêveries méditatives, et du prône moralisateur et du seul charme incantatoire de la narration.Une réelle magie se dégage pourtant de la plus accomplie de ces nouvelles, intitulée Histoire de mon Novalis. Dans une tonalité qui l’apparie aux romantiques allemands, ses frères en inspiration, le jeune Hesse (qui avait alors 23 ans) se plaît, par la voix d’un aimable bibliophile, à retracer, de mains en mains, l’itinéraire d’une « quatrième augmentée » datant de 1837, des œuvres de Novalis, imprimée à Stuttgart sur papier Java. L’on fait alors connaissance, à Tübingen, de de braves étudiants jurant « par le Styx » et rêvant à de blondes et pures fiancées, de studieux précepteurs et de compères chantant leur joyeux refrain sous les tonnelles –tout cela fleurant bon les nuits claires et mélancoliques.La perte de l’innocenceTrois des récits insérés dans La leçon interrompue datent d’après la Deuxième Guerre mondiale. Il réductible non-converti, le vieux sage, auquel fut décerné le prix Nobel 1946, parle non sans amertume de l’impossibilité de raconter des histoires en toute innocence, comme cela se pouvait encore au siècle passé. L’ambiguïté et le doute frappant désormais toute chose, la narration ne peut plus, décemment, ne pas tenir compte des bouleversements de l’époque.« Ce n’est que très lentement, note l’écrivain, et malgré moi que j’en arrivais, avec les années, à constater que mon mode d’existence et ma conception du récit ne correspondait plus l’un à l’autre ; que, par amour de la narration bien faite, j’avais plus ou moins déformé la plupart des événements et des expériences de ma vie, et que je devais ou bien renoncer à écrire des histoires ou bien me résoudre à devenir un mauvais narrateur. Mes tentatives en ce sens, à partir de Damien, jusqu’au Voyage en Orient, me conduisirent toujours plus loin hors des voies de la bonne et belle tradition narrative »Dans La leçon interrompue, le lecteur sentira tout particulièrement ce passage d’un monde à l’autre, d’une conception de l’homme à l’autre, en dépit de la fidélité à soi-même d’une des grandes consciences de ce temps.Hermann Hesse, La Leçon interrompue. Nouvelles traduites de l’allemand par Edmond Beaujon. Éditions Calmann-Lévy, 1978 -
Par nos racines et nos sources, le paysan survit en nous…
Une série alémanique diffusée à l’international, Neumatt, et deux livres de grande qualité, Faire paysan de Blaise Hofmann et Les sources de Marie-Hélène Lafon, constituent trois approches d’une réalité souvent problématique voire douloureuse à de multiples égards, mais qui restera, à l’avenir, notre affaire à tous…
« La Suisse trait sa vache et vit paisiblement », écrivait Victor Hugo dans La légende des siècles, et la formule – cliché obsolète pour d’aucuns mais qu’on aurait tort de rejeter avec mépris, comme l’a compris Isabelle-Loyse Gremaud qui en a fait le titre (assorti d’un point d’interrogation…) d’un spectacle-témoignage auquel ont participé une trentaine d’agriculteurs de nos régions et qui tourna en Suisse romande il y a deux ou trois ans de ça.Or cette même citation réapparaît dans le dernier livre de Blaise Hofmann, intitulé Faire paysan, relançant lui aussi le dialogue avec quelques paysans de sa connaissance, et j’y ajouterai ici trois vers en bonus: « La Suisse trait sa vache et vit paisiblement. / Sa blanche liberté s’adosse au firmament », et en début de strophe : « La Suisse dans l’histoire aura le dernier mot. / Puisqu’elle est deux fois grande, étant pauvre, et là-haut ; / Puisqu’elle a sa montagne et qu’elle a sa cabane »…Dans la foulée des anti-clichés farouches, je me rappelle en outre le vif agacement de certaine ministre de la culture lausannoise à la seule évocation de la formule fameuse de notre cher Gilles pour qui Lausanne était « une belle paysanne qui a fait ses humanités ».Comme s’il y avait honte à cela ! Et comme s’il n’y avait pas du vrai dans ce raccourci malicieux de poète : comme si, même citadins de naissance, nous n’avions pas tous des liens filiaux, même lointains, avec des aïeux paysans, comme si Les petites fugues d’Yves Yersin, et Pipe son valet de ferme, ou L’âme sœur, chef-d’œuvre de Fredi M. Murer, ne participaient pas de la même culture de souche terrienne – comme si la énième interprétation du Ranz des vaches, à la Fêtes des vignerons, ne nous tirait pas, à toutes et tous, des larmes qui n’ont rien pour autant de chauvin. Et pas besoin, au demeurant, de «faire paysan» pour le ressentir. Mais lire Faire paysan de Blaise Hofmann devrait relever du « devoir citoyen », comme on le dit aujourd’hui pompeusement, à programmer dans les écoles et les universités pour sa formidable synthèse, à la fois subjective et très documentée – chiffres éloquents à l’appui-, appelant au débat pacificateur.Entre la chaise d’écrivain et le botte-cul…« Faire paysan » n’est pas une pose ou une posture : c’est un métier. Blaise Hofmann, fils et petit-fils de paysan, a connu la campagne par le nez avant de la reconnaître par son intelligence sensible et son esprit d’investigation. Comme celle de beaucoup d’entre nous, la mémoire de son enfance est pleine d’odeurs, avec celle, en premier lieu, du fumier-roi.C’est en évoquant son grand-père le Bernois, débarqué de son Belpberg natal chez les « Welches » et fier de son fumier « à la bernoise », aujourd’hui remplacé par une place de parking, que Blaise Hofmann amorce son travail de mémoire englobant ses souvenirs personnels et l’aperçu détaillé d’une évolution dont quelques chiffres précisent l’accélération : « En 1905, il y avait 243.000 exploitations en Suisse. L’agriculture concernait 30% de la population. En 1950, elle représentait encore 20% de la population. En 1970, plus que 6,7%. En 2003, 3%. En 2021, il subsiste 48.864 exploitations, soit 2% de la population. Depuis dix ans, 1500 fermes disparaissent chaque année. Quatre par jour ».De quoi désespérer ou se réfugier dans les images d’un passé maquillé en idylle ? Telle n’est pas du tout la conclusion de Blaise Hofmann au terme de ses nombreuses et souvent belles et enrichissantes rencontres, témoignages parfois contradictoires voire vifs (les sujets qui fâchent ou divisent les générations), au gré desquels s’incarnent les thèmes relevant de l’économie et de la politique, également éclairés par de nombreuses lectures technique ou littéraires, l’écrivain se faisant tantôt historien et tantôt polémiste (mais toujours nuancé), chroniqueur et poète au verbe limpide.Une réconciliation difficileComme on ne cesse de le constater, et que confirment les votations populaires : le clivage ville-campagne ne cesse de s’accentuer dans notre pays, et les préjugés négatifs réciproques, et autres malentendus ne cessent d’altérer les discussions.Réaliste de bonne volonté, Hofmann ne dore pas la pilule, ni ne fait dans l’abstrait idéologique, moins encore dogmatique. Non sans obstacles (pudeur, méfiance de celui qui s’est senti trahi par un reportage télévisé auquel il a participé, etc.), il fait parler les gens, les écoute, compare les expériences, en transmet la substance. « Faire paysan », lui dit un jeune qui débute dans le métier, « c’est travailler plus que tout le monde et gagner moins que tout le monde pour nourrir des gens qui croient qu’on les empoisonne ».Mais c’est, aussi, auprès de (plus ou moins) jeunes agriculteurs entreprenants – femmes et hommes cela va sans dire – que notre enquêteur trouve des raisons de ne pas désespérer.Et d’introduire ces braves : « Il existe plusieurs types de paysans. Il y a le « résigné », un besogneux qui s’acharne dans ses choix, dans le déni de la situation actuelle. Il y a le « nostalgique », un désillusionné qui espère en secret la chute du système et le retour de l’ordre ancien lors de la prochaine grande crise mondiale. Enfin il y a « l’entrepreneur », celui qui a compris les règles su système en vigueur et travaille à y trouver sa place, à répondre aux attentes de la population, en inventant une nouvelle manière de faire. Et voici, après d’autres beaux exemples, Nicolas Pavillard et son entreprise collective, ou voilà le trentenaire Alix Pécoud aux vues largement ouvertes sur le monde en devenir où la qualité primera sur la quantité à tout prix, ou encore c’est Anne Chenevard la courageuse qui envoie promener Migros Suisse et autres distributeurs à marges éhontées ; ce sont les animateurs de la Ferme des Savanes, ou c’est Urs Marti l’écolo « dont le lait végétal n’émet aucun méthane et ne fait souffrir aucun animal », etc. Dans le sillage des figures de haute volée à la Fernand Cuche, également rencontré par Blaise Hofmann, ces divers personnages illustrent la variété des «réponses» à une situation dont l’avenir est aussi «notre affaire», selon l’expression de Denis de Rougemont…Ô rage, ô désespoir…Le chapitre le plus sombre, et le plus émouvant de Faire paysan, est consacré à ceux qui, n’en pouvant plus, ont choisi de se donner la mort, et c’est là qu’en est arrivé, aussi, le paysan Kurt Wyss, très endetté et trompé par sa femme, dont la série alémanique Neumatt (à voir sur Netflix) retrace, en huit épisodes, les tribulations de la famille confrontée à la succession, avec la grand-mère qui s’accroche au domaine et l’épouse prête à céder celui-ci à la commune qui lui en offre plusieurs millions.Marquant immédiatement le contraste brutal entre l’univers urbain mondialisé et néolibéral, qu’incarne le fils aîné Michi - cadre dans une boîte de gestion d’entreprises, gay et rêvant de se déployer en Asie ou aux Etats-Unis -, et le monde de la ferme où son frère cadet Lorenz vient de voir naître son premier veau sous le regard de son père encore vivant, le premier épisode de cette série, signée Sabine Boss et Pierre Monnard, bénéficiant par ailleurs d’une interprétation de tout premier ordre, constitue un véritable concentré des thèmes abordés par Blaise Hofmann.De fait, le discours qu’improvise la veuve à l’église, contre toute attente - son fils aîné ayant renoncé à s’exprimer -, dit autant le désespoir impuissant de la femme de paysan que sa rage envers son conjoint et, avec des accents soudain polémiques, sa révoltante condition…Or celle-ci se trouve précisément documentée dans le chapitre de Faire paysan consacré aux suicides de paysans (un taux de 40% supérieur à la moyenne nationale), où l’aumônier Pierre-André Schütz énonce, comme une litanie déchirante, les raisons qui poussent les agriculteurs même débutants à se donner la mort, tels ces quatre jeunes paysans de la même volée de l’école de Grange Verney, en 2015…Ce qu’il faut pourtant ajouter, à ce sombre tableau, c’est qu’il a son envers lumineux. Le titre du chapitre en question est d’ailleurs Moins de cordes autour des poutres des granges, correspondant à une diminution des suicides de paysans depuis 2018, et l’on se réjouit aussi de la fin heureuse de Neumatt où le fils aîné choisit, contre la volonté de sa mère, de reprendre la ferme avec son frère cadet…La source, les racines et les mots pour le dire…Douleurs paysannes était le titre du premier livre de Corinna Bille, dont les nouvelles se passent en Valais, alors que le très âpre et poignant récit de Campagnes de Louis Calaferte se déroule dans le Dauphiné de l’auteur et que Marie-Hélène Lafon situe la ferme isolée de son dernier roman, Les Sources, sur les hautes terres du Cantal, pour faire parler un drame taiseux, comme le Polonais Ladislas Reymont fait parler ses bouseux sans langage dans la fresque des Paysans, aussi mémorable que La terre d’Emile Zola ou que le premier roman de Ramuz, l’inoubliable Aline, et maints autres ouvrages qu’on pourrait dire de la mémoire paysanne, conçus par des « gratte-papier » qui n’ont jamais mis « la main à la pâte », dont une vingtaine, avec ou sans beau style, sont cités dans la bibliographie de Faire paysan.« Quand on entre dans une étable bien tenue, l’odeur large des bêtes est bonne à respirer, elle nous remet les idées à l’endroit, on est à sa place », écrivait Marie-Hèléne Lafon dans son Joseph (2014), cité par Hofmann qui dit, par ailleurs, avoir été touché par les mots de Gustave Roud dans Campagne perdue, etc.Dans Les sources, où l’écriture si prodigieusement suggestive de Marie-Hélène Lafon parvient à exprimer ce que n'ose dire la femme de Pierre, qui l’a engrossée dès leur mariage et a commencé de la cogner en même temps, et ce qu'elle ressent dans le silence et la peur, entre ses trois enfants terrifiés, ses sœurs qui ont « leur vie », la tante instruite de son mari qui comprend et s’éloigne, son père à elle qui voit tout et se tait, et sa mère lui reprochant de se laisser aller, de grossir, de ne pas «tenir son rang », de n’être en somme que « ce tas » sur lequel son infernal époux se déchaîne.Typique de la vie paysanne que cette violence muette ? Évidemment pas ! Et sachons gré, tous tant que nous sommes, «glébeux » ou pas, à ces fichus écrivains à la langue bien pendue, à ces écrivaines bavardes comme des pies, de savoir dire la merveille que c’est aussi de « sentir le sec après la pluie » ou de voir venir, demain, les grandes journées de printemps…Blaise Hofmann. Faire paysan. Zoé, 2023.Neumatt. Série de Sabine Boss et Pierre Monnard, à voir sur Netflix.Marie-Hélène Lafon, Les sources. Buchet-Chastel, 2023. -
En réalité
Ne plus rien dire enfin:nous avons trop parlé,tout se mêle, les mots,le miel et le fiel noir,au ciel de sang caillé,ce ne sont plus que criset que sanglots hagards...Je vais errant sans poids ;il n’est plus de langueque de bois en cendre,âcre au palais sans lèvres...L’âme se tait, aux mursles slogans effacésne rêvent plus à rien;dans le grand jour obscur :pas un chant de regret ;juste une femme au puits,et son enfant muet...Image: l'ange de Dresde. -
Mater furiosa
À propos de Campagnes de Louis Calaferte
Une sombre beauté se dégage de cet affreux tableau de la vie paysanne, qui me fait penser aux souliers et aux gueules du premier Van Gogh de la glèbe hollandaise. La Marie de Calaferte, dans Campagnes, est un personnage de mater furiosa qui réunit à peu près tous les vices, exacerbés par l’alcool, et pourtant il y a une sorte de grandeur dans sa mesquinerie teigneuse, et comme une dimension dostoïevskienne dans la violence de sa passion destructrice, qui nous la rend presque aussi proche, malgré sa rouerie et sa méchanceté, que son Joanny tout droit et consciencieux, qui s’acharne à planquer l’argent qu’elle lui vole en douce et à réparer tout ce qu’elle dégrade ou démolit à mesure, battant ses enfants dès l’aube, vidant le poivrier dans la soupe et menaçant à tout moment les siens de s’égorger ou de se jeter à l’eau.
On n’aime pas cette sale carne, mais le personnage reste terriblement humain, comme Alceste ou Tartuffe, avec ce mélange d’épique et de comique, mais aussi de faiblesse et de détresse, qui fascine autant sinon plus que les figures de victimes ou de justes.
Plus que la Marie, c’est la condition même de ces paysans pauvres de l’époque de la Grande Guerre qui nous semble cruelle et dégradante, et le constat me rappelle ce qu’on m’a raconté des paysans de notre famille fuyant la terre à la même époque : « Des sept enfants, pas un ne restera sur cette terre à laquelle leur père a consacré sa vie. »
Lorsque, après avoir failli tuer Marie, Joanny se retrouve mourant à ses côtés, elle en arrive à boire encore l’eau de Cologne nécessaire à sa toilette, mais sa propre fin à elle ne manquera pas pour autant de gueule, stupéfiant ceux qui la soignent par le courage qu’elle montre face à la Douleur.
Louis Calaferte. Campagnes. Nouvelles. Denoël. -
Ceux qui monétisent leur influence
Celui dont les images du nombril sont devenues aussi cultes que l’Anus Mundi / Celle qui prône à la fois Chanel et Toyota dans son bain moussant / Ceux qui se font des couilles en or avec les images de leurs triplés devenues porteuses à l’international / Celui qu’enchante cette ubérisation du travail des enfants / Celle qui négocie les vidéos de son fils adoptif devenu la coqueluche du groupe de K-pop Astro / Ceux qui attendent qu’on reconnaisse aussi leurs peluches sympas via le crowdfunding / Celui qui accompagne sa transistion d’une réappropriation du concept de perversion narcissique / Celle qui lisant la BD Gargamelle apprend qu’à l’époque on pouvait accoucher par l’oreille / Ceux qui ont causé pas mal de traumas en cessant de poster sur Insta / Celui qui a installé une webcam open minded dans son confessionnal multigenres / Celle qui se demande s’il y a une vie après Twitter / Ceux qui militent à fond pour leurs sponsors écoresponsables / Celui qui demande à son hamster de sourire à sa rhubarbe / Celle qui presse sa Zoé de trois mois de choisir son camp / Ceux qui ont décidé de ne plus être influencés par leurs parents bios / Celui qui gère la mise en ligne des scanners de sa tumeur / Celle qui demande avant son noviciat s’il y a le wifi au couvent / Ceux qui restent connectés après leur décès qui devrait faire le buzz, etc. -
Ceux qui l'emporteront en enfer
Celui qui la traite de tas pour mieux lui taper dedans / Celle qui grossit au lieu de répondre / Ceux qui détournent le regard tellement ça fait mal / Celui qui la redresse vu qu’elle courbe l’échine au travail / Celle qui a déjà trois cicatrices quand le Docteur lui conseille les ligatures / Ceux qui savent tout jusque dans la vallée d’à côté / Celui qui sait cogner sans laisser de traces / Celle qui l’entend venir à sa façon silencieuse de monter l’escalier / Celles qui sont tentées de l’aider mais se demandent si ça se saura / Celui qui lui reproche de n’être même pas à la hauteur du tas de vaisselle qu’elle laisse traîner pendant qu’il fait tout à sa place / Celle qui sait qu’elle est pour quelque chose dans le désastre de sa vie que son silence n’a fait qu’augmenter de jour en jour et les nuits à l'avenant / Ceux qui lui conseillent de parler sans les mentionner / Celui qui lui reproche de ne pas arriver à la cheville de sa mère à lui et de ressembler a son père à elle cette chiffe qui vote Mitterrand à ce qu’on sait / Celle qui pense au cyanure puis se dit qu’elle ferait mieux de ne plus penser / Ceux qui en concluent qu’elle aurait dû réfléchir avant pour éviter ce qui s'est passé par après, etc.(Liste établie après la lecture du dernier roman de Marie-Hélène Lafon dont la lancinante douleur évoquée se trouve modulée par une écriture admirable de concision suggestive et de précision dans la façon de restituer la langue des terriens taiseux...) -
Ceux qui se disent occupés
Celui qui l’est autant que le lieu d’aisance où il réfléchit à ce qu’il est en ce moment précis / Celle qui n’a pas que ça à faire dit-elle à son bidet / Ceux qui lancent à celui qui leur avoue qu’il écrit de la poésie : ça occupe ! / Celui qui demande à sa secrétaire d'expliquer une bonne fois à ses clients que sa sieste dure parfois toute la journée / Celle qui occupe les lieux comme à la grande époque des auditoires de Nanterre / Ceux qui déprogramment leurs séquences de méditation / Celui qui lit un poème de Dominique de Villepin dans son espace de confort puis se rendort / Celle qui gère ses endorphines avec méthode / Ceux qui écoutent ce qui se dit dans l’open space avant d'en tirer les conclusions sur la hotline / Celui qui est né avec une cuillère dans la bouche et un couteau dans le beurre / Celle qui ne s’occupe que des oignons de son Gaston / Ceux qui ont fait leur pelote pendant l’Occupation sans en tirer d’autres profits n'est-ce pas / Celui qui n’a pas une minute à te consacrer te dit-il au téléphone avant de retourner sur Tinder / Celle qui délègue de plus en plus sans rien lâcher pour autant / Ceux qui ne produisent plus guère que des déchets que d’autres s’occupent à recycler, etc. -
Choses promises
À la fin tout va s'éclairerla lumière se feraau fond des villes et par les mersbientôt auréolées...Ce qu'on voyait était voilépar les mots du format,les mots du seul utilitaireet des us militaires,les mots de la seule fonction,les mots du seul profit,les mots du succès délétère,les mots des journaux -raisons ou déraisonsdes réseaux en surnuméraire,les mots gelés des cimetières...Mais les choses ont gardé le goûtde ce qu'elles sont icidans le silence de la vie:les choses délicieusesde saveurs et parfums,à jamais choses capricieuses,mêmes choses à jamaiset chaque fois tout à fait autres,choses et gens allant de pairaux minutes heureuses...Ce que tu vois en revenantà toi chaque matinte regarde et te rendun peu mieux capable du ciel...Sans te payer de mots,très humble sera ton bonheurdans la beauté des heureset des mots écrits sur les eaux...Peinture: Pierre Bonnard. -
Prends garde à la douceur
(Pensées de l'aube, XXXV)De la personne. – Le jour se lève et la bonne nouvelle est que ce jour est une belle personne, j’entends vraiment : la personne idéale qui n’est là que pour ton bien et va t’accompagner du matin au soir comme un chien gentil ou comme une canne d’aveugle ou comme ton ombre mais lumineuse ou comme ton clone mais lumineux et sachant par cœur toute la poésie du monde que résume la beauté de ce jour qui se lève…De la solitude. – Tu me dis que tu es seul, mais tu n’es pas seul à te sentir seul : nous sommes légion à nous sentir seuls et c’est une première grâce que de pouvoir le dire à quelqu’un qui l’entende, mais écoute-moi seulement, ne te délecte pas du sentiment d’être seul à n’être pas entendu alors que toute l’humanité te dit ce matin qu’elle se sent seule sans toi…Des petits gestes.– Ne vous en laissez pas imposer par un bras d’honneur ou le doigt qui encule : c’est un exercice difficile que de se montrer plus fort que le violent et le bruyant, mais tout au long du jour vous grandirez en douceur et en gaîté à déceler l’humble attention d’un regard ou d’une parole, d’un geste de bienveillance ou d’un signe de reconnaissance…De la rêverie. – C’est peut-être de cela qu’ILS sont le plus impatients de t’arracher : c’est le temps que tu prends sur leur horaire à ne rien faire que songer à ta vie, à la vie, à tout, à rien, c’est cela qu’ils ne supportent plus chez toi : c’est ta liberté de rêver même pendant les heures qu’ILS te paient - mais continue, petit, continue de rêver à leurs frais…Des chers objets. – ILS prétendent que c’est du fétichisme ou que c’est du passéisme, ILS ont besoin de mots en « isme » pour vous épingler à leurs mornes tableaux, ILS ne supportent pas de vous voir rendre vie au vieux tableau de la vie, cette vieille horloge que vous réparez, cet orgue de Barbarie ou ce Pinocchio de vos deux ans et demie, un paquet de lettres, demain tous vos fichiers de courriels personnels, d’ailleurs ILS supportent de moins en moins ce mot, personnel, ILS affirment qu’il faut être de son temps ou ne pas être…Aquarelle JLK: Tôt l'aube ce jour-là... -
Mémoire de la rose
Lièvre fuyant, douce mémoirequi s’esquive là-basentre les heures écoulées,passe le mot encorequi rappelle le nom des rosesje dirai : baccara -la rose à l’éclat de diva...Ne pas oublier les bouquetsquand finit l’opéra,aussi rappelle-toi le nomdu parfum des allées,aux jardins de nos rendez-vousd’étudiants en amour -le rose aux pétales glamourest une mélodie,et dans le falbala finaldes salutations,lance les noms des couturiers:tous les noms déhanchésdes mémorable défilés...A la fin de sa vie ma doucecherchait, dans le silence,les mots éparpillés,et les noms attachés aux danses;elle se rappelle: Isadora !et le théâtre, à l'infini,au seul grand nom de Nijinsky,ressuscite la transe...Les sentiers bleus des soirs d’étévont s’estompant un peu,après tant d’années écouléescomme aux épaules des collinesles ruisseaux argentés -brassée de roses blanchesaux soirées douces et divinesoù les dieux se déhanchentles yeux perdus aux origines... -
Ceux qui vous rasent
Celui qui a déjà eu toutes tes maladies et t’explique comment il s’en est sorti / Celle qui voudrait que tu partages ton ressenti de cancéreux en rémission par rapport au plan spirituel / Ceux qui vous demandent où vous en êtes avec le Seigneur / Celui qui a fait la Tunisie et la Thaïlande avant tous les autres seniors du club des Horizons Lointains / Celle qui est accro aux karaokés de Benidorm / Ceux qui ont des adresses de fournisseurs fiables en matière de gazon artificiel / Celui qui ne manque pas de citer Emmanuel Levinas ou Hannah Arendt pour rappeler à elles et ceux qui le lisent d’où il parle / Celle qui est influenceuse à Dubaï et donc reçue de toutes les nullités se retrouvant entre Bulgari et Versace / Ceux qui sont partis de rien avant de se retrouver au top de la Success Tower de Dubaï où gravitent les préférés et préférées du Miséricordieux pour qui la question du genre n’est qu’une affaire de voile / Celui qui est impressionné par l’intelligence de ce Spinoza notoirement juif et juste polisseur de verres de lunettes et autres télescopes / Celle qui est d’accord avec les idées de Baruch sans le crier sur les toits vu ce qu’il a subi lui-même à son époque / Ceux qui s’en remettent aux Docteurs de la Loi et autres expert de la FIFA / Celui qui est sincèrement déçu par ce qu’il apprend de Pierre Palmade dans le journal gratuit qu’il consulte volontiers à la salle d’attente de sa dentiste d'origine andalouse / Celle qui a vu ce Palmade en compagnie d’un jardinier sodomiste connu pour sa tendance à Sanary-sur-mer où sa cousine lui prêtait son studio en basse saison / Celles qui enquêtent discrètement avant de lancer leurs invitations aux goûters fort appréciés des têtes blanches du quartier des Mulots / Celui qui menace de tout te dire du lupus érythémateux de sa compagne hélas décédée - ou peut-être cela valait-il mieux pour elle si tu y réfléchis - il y a sept ans à Courchevel / Celle qui en avait encore une bien bonne a vous raconter après que vous avez raccroché en soupirant / Ceux qui vous promettent de revenir sur le ton jovial de Séraphin Lampion cet imbécile trop sympa n’est-ce pas, etc.Peinture: Michael Sowa. -
Ce fut ainsi notre chance
Nous parlions la langue des dieux,enfin comme, tout comme,mais comment le dire un peu mieux:comme un léger murmureentre les ondes et les lieuximportants de l'errance;nous étions toute danse ensemblepar delà les ramureset les observances du temps -nous passion tous les murs...Nous n’étions pas tout à fait là,ni vraiment décidésà nous attarder sous le ventqui nous portait ailleursqu’aux refuges des certitudes;nous poursuivionsl’étudeen tendre comitéde ce grand langage oubliéaux formules transmisespar les sentiments messagers...Tu me parles et je te comprends:c’était miraculeuxde t’entendre ainsi murmurersans aucune intention,juste pour la simple raisonqu’ensemble nous étionsplus légers à ce qu’il semblait -nous nous étions trouvéscomme ça, et pas autrement... -
Ceux qui vous rasent
Celui qui a déjà eu toutes tes maladies et t’explique comment il s’en est sorti / Celle qui voudrait que tu partages ton ressenti de cancéreux en rémission par rapport au plan spirituel / Ceux qui vous demandent où vous en êtes avec le Seigneur / Celui qui a fait la Tunisie et la Thaïlande avant tous les autres seniors du club des Horizons Lointains / Celle qui est accro aux karaokés de Benidorm / Ceux qui ont des adresses de fournisseurs fiables en matière de gazon artificiel / Celui qui ne manque pas de citer Emmanuel Levinas ou Hannah Arendt pour rappeler à celles et ceux qui le lisent d’où il parle / Celle qui est influenceuse à Dubaï et donc reçue de toutes les nullités se retrouvant entre Bulgari et Versace / Ceux qui sont partis de rien avant de se retrouver au top de la Success Tower de Dubaï où gravitent les préférés et préférées du Miséricordieux pour qui la question du genre n’est qu’une affaire de voile / Celui qui est impressionné par l’intelligence de ce Spinoza notoirement juif et juste polisseur de verres de lunettes et autres télescopes / Celle qui est d’accord avec les idées de Baruch sans le crier sur les toits vu ce qu’il a subi lui-même à son époque / Ceux qui s’en remettent aux Docteurs de la Loi et autres expert de la FIFA / Celui qui est sincèrement déçu par ce qu’il apprend de Pierre Palmade dans le journal gratuit qu’il consulte volontiers à la salle d’attente de sa dentiste d'origine andalouse / Celle qui a vu ce Palmade en compagnie d’un jardinier sodomiste connu pour sa tendance à Sanary-sur-mer où sa cousine lui prêtait son studio en basse saison / Celles qui enquêtent discrètement avant de lancer leurs invitations aux goûters fort appréciés des têtes blanches du quartier des Mulots / Celui qui menace de tout te dire du lupus érythémateux de sa compagne hélas décédée - ou peut-être cela valait-il mieux pour elle si tu y réfléchis - il y a sept ans à Courchevel / Celle qui en avait encore une bien bonne a vous raconter après que vous avez raccroché en soupirant / Ceux qui vous promettent de revenir sur le ton jovial de Séraphin Lampion cet imbécile trop sympa n’est-ce pas, etc.Peinture: Michael Sowa. -
Prends garde à la douceur
(Pensées de l'aube, XXIX)Des humbles. – Mais vous, et je vous en sais gré, vous ne direz rien de vos doutes : vous ne ferez que faire votre job du matin au soir, et vous en serez même reconnaissants vu que le job vous l’avez, vous plaindre vous paraîtrait indécent tant il est d’infortunés qui n’ont même pas ça ni point de toit ni rien de rien, ainsi passez-vous toute votre vie comme si tout allait bien – ça doit bien faire des siècles que ça va comme ça…De l’herbe.– Parfois le paysage t’en met trop plein la vue, au point que tu éprouves un manque ou une gêne, le besoin de voir des gens ou de n’entendre les yeux fermés que le merle de ce matin, et tu te rappelles alors l’herbe première, au bord du désert, l’herbe seule et têtue d’avant les cavaliers, l’herbe foulée et oubliée de partout avant la touffe en gloire de Monsieur Dürer…Del cammin di nostra vita.– Il y a tant encore en nous de chemin dans notre forêt obscure, tant de chemin à poursuivre ou à tracer sans savoir où l’on va, mais tu as dû voir une fois une clairière quelque part, peut-être la musique que votre père se passait le dimanche, peut-être vos mères ou vos enfants, peut-être la réminiscence d’un cours d’italien sur la Divine Comédie, enfin Dieu sait quoi nous fait, bœufs et cons, continuer à cheminer dans l’obscurité du jour…De l’attention. – Si le monde, la vie, les gens – si tout le tremblement te semble parfois absurde, c’est que tu n’as pas bien regardé le monde, et la vie dans le monde, et que tu n’as pas assez aimé les gens dans ta vie, alors laisse-toi retourner comme un gant et regarde, maintenant, regarde cela simplement qui te regarde dans le monde, la vie et les gens…Peinture: Albrecht Dürer, La grande touffe d'herbe. -
Ceux qui disparaissent
Celui qui s’est retiré après le rapport / Celle qui ne l’a pas vu partir / Ceux qui n’ont pas laissé d’adresse ni la moindre note impayée / Celui qui n’a rien fait non plus pour ne pas être oublié / Celle qui a oublié les vidéos où elle leur dit ce qu’elle pense de la nouvelle ligne du Parti / Ceux qui eussent aimé marqué la décennie de leur empreinte mais ma foi tant pis / Celui qui a fait semblant de disparaître en le faisant savoir aux médias infoutus de lui consacrer même un entrefilet dans la rubrique Les Gens / Celle qui se retrouve dans la page des morts sans l’avoir cherché / Ceux qui reviennent sur Facebook sous le nom de l’amant de leur dernière ex / Celui qui demande au Destin de lui accorder une Seconde chance si possible croyante et vegan / Celle que ses intermittences sexuelles ont fait appeler l’éclipse du 29 février / Ceux qui reviennent avec l’haleine chargée des revenants , etc.Image: Philip Seelen -
Ceux qui ne sont pas (vraiment) reconnus
Celui qui se retourne dans la rue pour voir si il y en a un (ou une, va savoir), qui se retourne pour voir s'il (ou elle) l'a reconnu / Celle qui se reconnaît dans la photo de la foule anonyme sortant de la gare avec entrain / Ceux qui se reconnaissent à l'odeur / Celui qui goûte son quart d’heure de célébrité pendant la pause café / Celle qui gagne à être connue au sens biblique et plus si affinités / Ceux qui attendent un retour à la publication de leurs poèmes codés sur Facebook / Celui qui prétend n’en avoir rien à scier vu qu’il ne se chauffe pas à ce bois-là / Celle qui t’ayant vu à la télé te salue sur le palier / Ceux qui affirment que la reconnaissance du ventre n’est pas à négliger non plus / Celui qui demande juste le respect des autres conseillers de paroisse après son coming out courageux / Celle qui craint la mauvaise influence de son beau-frère macho dans le jury du concours de tango / Ceux qui feraient tout pour avoir leur statue de chat signée Gelück / Celui qui n’ose dire tout haut que Gelück à côté de Rodin c'est juste un bronze qu'on a coulé / Celle qui n'a pas été reconnue par son père biologique devenu représentante trans des femmes voilées du quartier des Mimosas / Ceux qui ont laissé pousser une barbe fournie sous leur moustache à la Nietzsche pour n'être pas reconnus de l'inspecteur Derrick, etc. -
Prends garde à la douceur
(Pensées de l'aube XXVIII)De ton moi. – Et là, ce matin, devant le miroir de ta salle de bain, tu regarderais ce prétendu proche prétendu familier et tu lui demanderais : et qui t’es toi ? tu te crois le proprio du miroir ou quoi ? et ce corps que tu dis à toi t’en sait quoi ? et ce que tu dis ton âme, pompier que tu es, tu la vois avec les yeux de qui, dis-moi ?...De la nature.– Le tout malin (je pense par devers moi le tout mariole) affirme que nous avons soumis à jamais l’élément naturel et le voici trépigner dans sa Japonaise écolo sur la route étroite de Notre-Dame des Hauts barrée par deux avalanches, juste sous le couloir où menace la troisième, et voilà qu’il commence à prier comme une de ces vieillottes dont il ricane : Mon Dieu fasse un miracle, Mon Dieu je t’en supplie, Mon Dieu pas moi ! sur quoi le prétendu Dieu lui répond pour la première et dernière fois : du balai…Des allumées.– Mais qu’ont-elles donc à la ramener, ces fichues bonnes femmes, j’veux dire : ces illuminées, Simone Weil ou Flannery O’Connor, Annie Dillard ou Charlotte Delbo, mais qu’ont-elles donc à remuer terre et ciel – ou bien encore Etty Hillesum ou l’illuminée Aloyse aux yeux pleins de cieux, mais de quoi je me mêle au lieu de tricoter : sondent l’infini du camp à l’étoile, pèsent les nuées à l’écoute des déserts, se clouent aux murs et se saignent pour les autres, enfin nous font plus légers que nos enfances jamais guéries, comme l’écrit Françoise Ascal dans son Carré de ciel : «Masquée sous ma vieille peau qui tant bien que mal colmate les brèches, je tente de ne rien laisser apparaître de cette honteuse anomalie : n’avoir pas su grandir »…De l’amour. – C’est aujourd’hui que tout commence, c’est aujourd’hui qu’on reprend tout à zéro, c’est aujourd’hui qu’on efface cet affreux tableau à l’éponge d’eau claire, je veux que ce tableau noir soit blanc comme une âme d’enfant - c’est aujourd’hui que nous allons, petits, apprendre la lettre A et ce qui s’ensuit…Aquarelle JLK: vers Donneloye.