UA-71569690-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Le Passe-Muraille



De la relecture et d’autres rebonds

Vient de paraître : le numéro 68 du Passe-Muraille, revue des livres, des idées et des expressions. En ouverture: une nouvelle de la jeune Libanaise Ritta Baddoura, qui vient d'obtenir le premier prix des Jeux de la francophonie pour ce beau texte poignant, évoquant un premier amour fracassé dans les ruines de Beyrouth. Egalement au sommaire : un dossier sur la relecture (Lautréamont, Céline, Hemingway, Verne, Gary, ainsi qu’une évocation du Livre de l’Avenir par Raymond Alcovère), une présentation de Lunar Park de Bret Easton Ellis, une nouvelle inédite de Philippe Testa et une évocation du travail de Sophie Calle, entre autres.
Les amis du Passe-Muraille se réuniront le mercredi 15 mars dès 19h. au café Le Sycomore, à Lausanne. Y sera ourdie la prochaine livraison, à paraître pour le salon du livre de Genève (du 27 avril au 1er mai). La suivante (no 70), à paraître en juin-juillet, sera réservée à des textes inédits. L'appel est lancé...

Le livre de l’avenir
par Raymond Alcovère

Ce livre de l’avenir qu’on nous promet, où l’on pourra télécharger à loisir de nouvelles œuvres, eh bien il existe déjà. Je le pratique depuis longtemps. J’en ai même une trentaine comme ça dans ma bibliothèque. S’il me fallait quitter précipitamment le navire, ce seraient bien sûr les seuls que j’emporterais.
Les livres qu’on relit sans cesse sont les seuls vrais, car ils sont inépuisables. A chaque lecture, c’est comme si c’était la première fois.
Chacun de ces livres pour moi ressemble à un ami, un ami infini, dont la parole m’habite ; il est devant, - c’est un accord tacite entre nous – mais en ami bienveillant il me permet de le rattraper un peu de temps en temps. C’est pure bonté, car quoi qu’il arrive, il court plus vite, il sera toujours en avant.
Ce n’est pas grave, à la prochaine rencontre, grâce à lui j’avancerai, j’irai plus loin, on fera un bout du chemin ensemble, puis je le refermerai à nouveau.
Jusqu’au moment où il me rappellera à lui. C’est une autre règle tacite : comme une femme, c’est lui qui décide.


Relire Céline: d'un voyage l’autre
par Joël Perino


Il y a des quantités de livres que je voudrais relire. L’ennui c’est que je n’arrive déjà pas à lire tout ce que je voudrais lire.
Pendant longtemps, j’ai voulu relire le Voyage. Je l’avais lu quand j’avais 18 ans… difficile de décrire la secousse… Ceux qui l’ont aimé s’en souviennent… Alors j’avais enchaîné : D’un château l’autre… pas du tout pareil ; Mort à Crédit… déjà mieux mais pas le choc. Pour relire le Voyage, j’ai acheté l’édition illustrée par Tardi, puis celle de la Pléiade. Bonne idée sauf que… je n’aime pas lire les beaux livres.
Au grenier, sur les étagères des livres moches, j’ai retrouvé Mort à Crédit dans la vieille édition de poche avec la tranche orange un peu passée, 629 pages, écrit tout petit, une odeur de poussière… Sans doute le livre lu il y a trente ans… Je l’ai ramené doucement à la vie. Il s’est mis à traîner sur tous les coins de tables, le canapé, les tablettes de lavabo… il s’est rempli de cornes marque-pages. Je me suis mis à le distiller, mot à mot, page à page avec retour en arrière, marque au stylo, points d’exclamation simples, doubles, triples comme sur un manuel de jeu d’échec.
J’en ai lu des paragraphes à ma femme avec les airs inspirés de Fabrice Lucchini : « Je commençais à bien me rendre compte, qu'elle me trouverait toujours ma mère, un enfant dépourvu d'en¬trailles, un monstre égoïste, capricieux, une petite brute écervelée... Ils auraient beau tenter... beau faire, c'était vraiment sans recours... Sur mes funestes dispositions, incarnées, incorrigibles, rien à chiquer... Elle se rendait à l'évidence que mon père avait bien raison... D'ailleurs pendant mon absence, ils s'étaient encore racornis dans leur bougonnage... Ils étaient si préoccupés qu'ils avaient mes pas en horreur! Chaque fois que je montais l'escalier, mon père faisait des grimaces. »
En lisant Mort à Crédit, c’est l’enfance de Ferdinand qui défile, et sans faire de psychanalyse à deux balles, on comprend pourquoi il est devenu ce personnage qui haïssait l’humanité, torturé par ses démons… et en même temps ce médecin à Meudon qui ne faisait pas payer les pauvres.


BRET EASTON ELLIS
Autobiographie fictive
Par AntoninMoeri


Il y a un thème en littérature qui m'est cher, celui de la séparation. Antonio Lobo Antunes le développe somptueusement dans Explication des oiseaux: Ruy n'en finit pas de quitter Marilia (la gauchiste branchée, fille de gendarme), il n'en finit pas de se souvenir, de régresser. Son corps n'en finit pas de se défaire sous les coups de bec des goélands voraces. La désagrégation, la dislocation fascinent également le narrateur de Moins que zéro, premier roman de Bret Easton Ellis, qui erre à Los Angeles et dans ses environs, de piscine en bar à champ, de partouzes corsées en soirées smart. Un sentiment de déréliction gagne Clay abandonné par celle qui... Ce sentiment lui fait désirer le pire dans une nauséeuse atmosphère de jeux vidéo, de hot-dogs à migraines, de surfeurs ripolinés, de sexe hard, de gin et de coke. Le dernier roman de Bret Easton Ellis n'échappe pas à ce dispositif.
Cette fois, c'est un mauvais garçon appelé Bret Easton Ellis qui est mis en scène. Écrivain à succès, camé, désespéré, il aimerait qu'on lui accorde une seconde chance: vivre avec l'actrice Jayne et les enfants dans la sobriété et l'attention à l'autre. Projeté dans le rôle de mari et de père, il adopte le ton autoritaire quand la situation l'exige... Or, cette vie anonyme dans une banlieue chic du village-monde offre des éclairs de joie. Oui, on peut retenir son souffle devant un simple champ planté de peupliers. Et ce sont les douze dernières journées passées auprès des"siens" qui vont nous être contées, mais dans une transposition fantasmagorique, car l'auteur "ne pourrait jamais être aussi honnête avec lui-même dans des mémoires qu'il pouvait l'être dans ses romans". Pour réussir cependant cette transposition, il ne se contente pas de fabriquer une bonne histoire, même si les hommages à Stephen King et autres films d'épouvante pourraient nous faire croire que... (nombreux sont les mouvements de caméra, plongée, zoom, fondu enchaîné, contre-champ, travelling et mort du père en flash-back-vidéo-clip).
Réveiller la peur chez les habitants du village-monde fait partie d'un programme de contrôle des affects. Personne ne doit plus savoir ce qu'est un comportement normal. Si des enfantelets sont enlevés, les institutrices prient dans les classes pour que la police les retrouve. Tel père venant chercher son môme pourrait être un serial killer, un kamikaze, un pédophile sanguinaire, que sais-je? Le cauchemar climatisé est voulu, planifié, entretenu. La peur du microbe, de la décrépitude, de la déviance booste les ventes: le sucre favorise l'obésité et les caries, la viande rend méchant, le cholestérol est un fléau, le lait de vache provoque de l'eczéma. Tout est bon pour alimenter l'angoisse des habitants.
Mais celle du protagoniste vient de plus loin: jouer au mari attentif, au père protecteur chargé d'organiser les loisirs des gamins, au prof de lettres dispensant ses encouragements à des crétins militants, au voisin clean capable de nourrir une discussion sur les bienfaits du fitness, du régime sans sel et des séminaires de consolidation de la confiance en soi, ce jeu relevant de l'impossible pour certains individus révèle chez Bret une faille, une fêlure qui lui permet d'établir un rapport plus épuré entre ses propres faiblesses et un monde qui, s'il n'a plus rien à nous apprendre, demande à être examiné de près.
À examiner les indices de trop près, à trouver diverses pistes, à lire attentivement les expertises médico-légales, on devient le fin limier qui cherche à savoir... Le lecteur ne sait plus alors qui agresse, qui subit, qui est présenté comme coupable, qui instruit le procès, qui est la victime, qui le bourreau. "Vous n'êtes pas un personnage de fiction?" demande le détective Kimball. "Je l'ignore, car j'attends le téléphone d'une jeune..." pourrait-il répondre, ajoutant que sa femme est attirée par un beau banquier au ventre plat et visage lisse, quadra vif et ringard, "bon père de famille vivant dans l'atmosphère douce et rêvée de la richesse que nous avons tous créée", prêt à se porter volontaire pour donner des cours d'informatique, prêt à entraîner une équipe de tennis, prêt à militer pour réduire la violence conjugale.
La visée est claire: les petites affaires personnelles (le kitsch de l'enfance, la puberté et ses ambivalences, l'âge mûr, les moindres avatars, "l'odeur du caca d'Estelle") n'intéressent guère le jeune auteur américain. Son projet est plus ambitieux: prendre la mesure d'un monde complètement dingo, où les chiens sont suivis par des psys, où les enfants sont bourrés de stimulants, d'antidépresseurs et autres stabilisateurs d'humeur, où les jeunes mariés suivent des thérapies de couples, où les peluches terrorisent les fillettes, où le traiteur vous envoie des employées "vêtues-dévêtues en sorcières sexy ou en chattes ensorceleuses". En vérité, ce qui résonne dans Lunar Park, c'est un cri, celui d'une subjectivité que rien ne pourra réconcilier avec l'univers. Un cri que les habitants du village-monde ne veulent pas entendre et qui attise les haines.
Bret Easton Ellis. Lunar Park. Laffont, 2005.

Pour en savoir plus, abonnez-vous au Passe-Muraille ou commandez sa dernière livraison.

Case postale 1164, 1001 Lausanne.

Prix à l'exemplaire: 6FS ou 4€

 

Si vous n'aimez pas Le Passe-Muraille, abonnez vos ennemis !

Les commentaires sont fermés.