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Littérature romande - Page 3

  • La pêche au vif

    Avec Ne pousse pas la rivière, son sixième roman dédié à Jim Harrison, Jacques-Etienne Bovard donne son meilleur livre à ce jour.

    Lorsque Philippe Sauvain, romancier quinquagénaire solidement établi, commence, dans la touffeur de fin juin 2003, de jeter des notes sur un cahier, il ne se doute pas que la vie a commencé de lui dicter un nouveau roman. En séjour chez le richissime banquier lausannois Maximilien Reuth, qui l’a accueilli avec deux autres compères (Petit- Bouilli le génie de la cuisine et Vuille l’écolo facteur de clavecins) dans sa demeure de Clairvaux-sur-Loue, non loin d’Ornans, afin de se livrer à la pêche à la mouche et de partager bonne chair, bons vins et « soirées d’art » vouées à la musique ou la lecture, il se trouve en pleine confusion mentale et sentimentale alors même qu’il devrait jouir de ce coin de paradis. Son désarroi tient au fait qu’un meurtre vient d’y être commis sur la personne de la jeune Vivianne Lhomme, 21 ans, protégée du maître de maison et retrouvée nue, probablement violée et étranglée, dans les eaux de la Loue. Immédiatement soupçonné et interrogé par la police, Max a été provisoirement rendu à ses amis, lesquels restent pourtant perplexes, à proportion de son attitude pour le moins ambiguë.
    C’est à ce moment précis du retour de Max, qu’il observe tout en (se) racontant leur rencontre et leur amitié, que le romancier se met à « construire » ce qui va devenir son vrai roman, tandis que son projet de récit historique inspiré par L’enterrement à Ornans de Courbet tourne court. Imaginant d’abord un scénario plausible d’homicide accidentel dont Max, par dépit amoureux, se serait rendu coupable, Philippe Sauvain ne tarde à être rattrapé et dépassé par la vie même. Max devrait baisser le nez, au lieu de quoi le voici traiter ses amis de faux culs, flairant leur défiance. Et de leur rappeler les joies de la pêche… Cynisme ou provocation ? En fait, à mesure qu’il développe, sur le papier, le portrait d’un Max à la fois dominateur et fragile, artiste raté et poète de la vie à sa façon (il sent et distingue merveilleusement le vrai et le faux en musique, en littérature ou en amitié), narcissique et violent mais aussi blessé et cassé, tenu pour un despote par son entourage et ses femmes successives et cependant hypersensible et généreux, le Max en train de vivre les suites de l’ «affaire», au milieu de ses amis, apparaît simultanément au lecteur dans les lumières et les ombres mouvantes de ces jours plombés par la chaleur. Et la vie devient art, comme les truites montées des profondeurs deviennent figures mythiques à certaines heures, ou comme les moires de la Loue à sa source se transmuent en tableau sous le pinceau de Courbet.
    Bilans existentiels
    La rivière, symbole de vie où l’on repêche une jeune morte à la troublante blancheur ; l’innocence du poisson qu’on traque de tout son art pour le relâcher conformément à la doctrine chevaleresque du no kill ; la noblesse rêvée de l’amitié virile et ses petites trahisons « trop humaines » ; la force des mecs réunis « sans femmes » et qui se découvrent mutuellement si vulnérables; l’imagination romanesque qui se faisait tout un cinéma quand le fait divers le plus trivial scelle une tragédie ; enfin quatre hommes dans le même « bateau » confrontés à leur cinquantaine : tels sont les thèmes antinomiques et entrelacés que Jacques-Etienne Bovard, avec une porosité jamais atteinte jusque-là, et un pouvoir d’expression renouvelé, traite avec autant de poésie réaliste (à l’école de Maupassant) que de symbolisme lyrique : ainsi la relation de l’homme et de la nature selon Hemingway revit-elle ici dans une scène de pêche d’une formidable densité émotionnelle et plastique, où la beauté du geste fait la pige à la mort…
    Jacques-Etienne Bovard. Ne pousse pas la rivière. Campiche, 305p.

    Cet article a paru dans l'édition de 24Heures du 7 mars 2006.

  • Terroriste du dimanche

    30 ans après avoir bouté le feu au chalet du magnat de la presse Axel Springer, ainsi qu’il le révèle aujourd'hui, Daniel de Roulet présente son récit Un dimanche à la montagne comme une illustration de sa naïve jeunesse.

    Daniel de Roulet a-t-il réellement incendié le chalet d’Axel Springer, magnat de la presse allemande, en janvier 1975 ? Le récit, d’ailleurs filé de main de maître, qu’il tire aujourd’hui de cet attentat relève-t-il de la confession effective ou n’est-ce pas une pure affabulation de romancier ? Le lecteur d’Un dimanche à la montagne ne manquera pas de se poser la question, accentuée par l’effet d’annonce du livre, fort bien orchestré par l’écrivain. Celui-ci n’a pourtant guère le profil du frimeur médiatique, même s’il ne lui déplaît pas de défrayer la chronique, de loin en loin, en prenant par exemple la défense de tel écolo dynamiteur ou en égratignant l’image d’un Le Corbusier pro-Vichy.
    Reste que l’histoire « vraie » qu’il raconte dans son dernier livre paraît si incroyable, dans le genre Bob et Bobette font du terrorisme, si invraisemblable cette petite expédition de deux tourtereaux « politiquement conscients » qui se prélassent toute une nuit dans les draps du Palace de Gstaad avant de monter, à peaux de phoques, jusqu’au nid d’aigle (allusion obligée à Hitler…) où se dresse la résidence forcément « arrogante » d’Axel Springer, dans laquelle le jeune homme pénètre et dispose ses deux bougies incendiaires tandis que sa Dulcinée fait le guet, que le doute persiste alors même que le livre paraît le meilleur « roman » de l’auteur. Celui-ci, au demeurant, ne nous tiendra pas trop rigueur de l’aborder comme un éventuel affabulateur de première…
    - Quelle preuve tangible, Daniel de Roulet, pouvez-vous nous donner de la véracité de votre récit ?
    - La meilleure preuve, c’est que je n’en ai aucune. Pas un objet. Pas un livre que j’aurais pu piquer au passage dans la bibliothèque de Springer, dont je ne me souviens d’ailleurs que très vaguement des détails de la maison. Vous pensez bien que les médias allemands m’ont drillé à ce propos : mais je n’ai rien trouvé pour les satisfaire. Et pas une trace écrite non plus. Vraiment croyez-moi : rien…
    - Pas même l’un ou l’autre des « chers communiqués » aux signatures fantaisistes que vous avez envoyés après votre coup aux rédactions ?
    - Non, parce qu’il importait évidemment d’effacer toute trace. Mais si vous creusez bien de ce côté, peut-être trouverez-vous une piste… Cela étant, si vous doutez de ma parole, ce que je conçois tout à fait, une autre preuve de ma bonne foi tient à cela que je n’ai pas cherché à faire monter les enchères en m’adressant à un éditeur spécialisé en coups médiatiques. Je suis resté fidèle à Buchet-Chastel, qui ne fait pas dans la sensation, et je ne puis enfin vous dire que ça : que je dis la vérité.
    - Persuadé, à 30 ans, que Springer était un nazi polluant nos Alpes, vous vous posiez en héros aux yeux de votre petite amie. Mais quoi d’héroïque dans le fait d’incendier un chalet complètement isolé ?
    - Ce qui me semblait héroïque, c’était de ne pas être attrapé… Or ce que j’ai tenu à montrer, c’est en effet l’immense naïveté dont beaucoup de gens de notre génération on fait preuve. On a tendance, trop souvent, à parer cette période d’une légende glorieuse, alors que nous étions souvent dupes de préjugés ou de mensonges, par sectarisme et par aveuglement. J’ai cru moi-même sincèrement, jusqu’en 2003, qu’Axel Springer avait été un nazi…
    - Quelle est, pour conclure, la finalité de votre livre ?
    - Comme je le raconte : c’est aussi une histoire d’amour et de jeunesse. Retrouvant la femme que j’aimais alors et qui m’a suivi jusque-là-haut, tous deux sexagénaires, elle cancéreuse en phase terminale, je lui ai promis ce témoignage qui est aussi une façon de répondre à Gerhard Schröder, mon contemporain exact que j’ai entendu dire, en août 2003 au Tessin, cette phrase terrible: « Je passe mes journées à combattre ce pour quoi je luttais dans ma jeunesse »…
    Daniel de Roulet. Un dimanche à la montagne. Buchet-Chastel, 158p.

    Le goût des « révélations »

    De Jacques Chessex à Yves Laplace ou Alexandre Jardin, les « confessions» gratinées se multiplient. Mais à quel prix ?
    Il y a quelques années paraissait, sous la signature de Jacques Chessex, un petit récit annoncé avec fracas, intitulé L’économie du ciel et dans lequel l’écrivain affabulait « autour » d’un meurtre commis par le père du narrateur, double évident de celui de l’auteur. Un jeu très équivoque avec les médias, impliquant tel « secret de famille », ne manqua pas de produire certaine sensation, dopant aussi bien les ventes. 
    Or la même tendance aux « révélations » familiales marquait le dernier livre d’Alexandre Jardin, Le roman des Jardin, lancé avec le même effet d’annonce tapageur, où les frasques sexuelles de la fameuse tribu, en sa villa veveysane, devenaient l’appât de toutes les curiosités. Dans une optique non moins « gratinée », Yves Laplace s’est posé en épigone de Michel Houellebecq avec deux romans récents (L’original et Butin) dont l’un des protagonistes est un viveur proxénète et pédophile, l’auteur-narrateur jouant lui aussi sur des « révélations » plus ou moins affriolantes.
    Le désir de paraître, exacerbé par les temps qui courent, est le penchant le mieux partagé chez les écrivains et les artistes, autant que celui d’être aimé : prétendre le contraire serait faire de l’angélisme. Mais à quel prix ? Telle est la question.
    Le paradoxe, en ce qui concerne Un dimanche à la montagne de Daniel de Roulet tient alors à ce que sa qualité propre ne doit à peu près rien à ses « révélations », mais plutôt à ce qu’il dévoile plus subtilement. Dès lors, que l’auteur affabule ou qu’il ait bel et bien vécu ce qu’il raconte n’a pas la moindre importance. Se non è vero…

     

  • Le salut par l'écriture


    Dans Avant le matin, Jacques Chessex relance son fantasme de sainteté frottée d’érotisme. Roman inégal, le livre vaut par des pages aussi superbes que celles de L’Imparfait, simultanément réédité

    Les voies de la sainteté passent à l’ordinaire par le renoncement à la chair, tout au moins dans la tradition judéo-chrétienne et plus précisément, s’agissant de canonisation rituelle, dans le catholicisme romain. L’idée de péché originel a jeté la malédiction sur le corps et le plaisir. Maints auteurs n’ont pas manqué cependant de relever la stimulation qu’exerce l’interdit sur l’imagination, et son appel à la transgression. Des extases de sainte Thérèse aux blasphèmes de Sade, on reste en famille pourrait-on dire. Or cette dramaturgie catholique, beaucoup plus que le blême moralisme protestant dont il est issu, convient à la poétique sensualiste de Jacques Chessex, chantre de la femme et des beautés de la création, non sans de vives tensions contradictoires illustrée par son dernier livre.
    Avant le matin, marqué par la forte présence de Fribourg, est en effet un roman catholique d’inspiration, en tout cas dans sa première partie, suivie d’une sorte de retour du refoulé puritain en terre vaudoise. Le narrateur, du nom de Joseph d’Avry, lettré plus ou moins raté, a résolu de témoigner de ce qu’il a vécu auprès d’Aloysia Pia Canisia Piller, fille de pauvres gens de la Basse Ville entrée au couvent de la Maigrauge à l’adolescence, dont elle est sortie a trente ans pour vivre auprès des humbles et des miséreux, se donnant à eux - parfois à tous les sens du terme. « L’abbesse Canisia savait qu’aucune règle de bienséance ne contient l’élan de l’être vers l’extase. Elle se donnait comme elle jeûnait, ou marchait pieds nus dans le gel, ou s’abstenait de sommeil une semaine entière, pour approcher le vertige de Dieu ».
    Joseph bénéficie lui-même de ce don « biblique » dès leur rencontre, après quoi la « sainte » lui confie: « J’avais mes pauvres, mes errants, mes sans-papiers, Fribourgeois perclus d’alcool et d’années de chômages, Africains, Yougoslaves, tout ce que la société repousse à la faim et à l’égout ». Et de préciser sa manière de soulager, de la bouche, tel jeune infirme en chaise roulante… Hélas le personnage frise bientôt le cliché édifiant, qui parle à la façon des saintes des livres, regrette de n’avoir pas été Marie Madeleine, trouve les sculptures de Tinguely «plus proches de Golgotha que la plupart des crucifix qui pullulent dans les églises », entraîne une jeune disciple à se livrer aux indigents et aux infirmes dans les caves et les taudis, enfin meurt seule et béate dans les souffrances atroces du cancer.
    « Qui était Canisia Piller ? D’où venait-elle vraiment ? », se demande son hagiographe improvisé, qui n’approfondira guère le portrait de cette présumée âme pure dont le lecteur frustré imagine ce qu’eussent pu faire un Bloy ou un Bernanos. Autant dire que l’évocation de la « sainte » n’est pas le point fort d’Avant le matin, dont la suite du scénario fait replonger Joseph dans un univers de culpabilité tourmentée. Retiré dans un vallon de l’arrière-pays vaudois (qui nous vaut quelques lignes inspirées), entre une femme castratrice et sa fille aguicheuse, lui qui affirmait que « la pitié ne connaît aucune limite de décence» en revient, à la faveur d’une escale compulsive chez les prostituées fribourgeoises, à ne voir plus que la saleté de celles-là même auxquelles Canisia s’identifiait. Du coup, nous nous retrouvons dans un schéma psychologique récurrent des romans de Chessex, heureusement brisé par un dénouement intempestif rappelant les meilleures nouvelles d’Où vont mourir les oiseaux, Joseph devenant alors une sorte de créature hallucinée à la Louis Soutter.
    A remarquer en fin de compte  qu’Avant le matin, roman d’abord peu crédible, nous semble tout de même intéressant par son imbroglio thématique et ses conflits irrésolus, le souffle lyrique qui le traverse et la fluidité moirée de son écriture. Grand « romancier » de lui-même, peu capable en revanche de camper des personnages autres que le sien, prosateur et poète aux pointes incomparables, Jacques Chessex n’atteint pas ici les sommets du Désir de Dieu, même si certaines pages sont de la veine stylistique de la mémorable suite fuguée de L’Imparfait, recueil de proses autobiographiques de haute tenue qui vient également de reparaître.
    Jacques Chessex. Avant le matin. Grasset, 247p.
    Jacques Chessex. L’imparfait. Campoche, 144p.

    Cet article a paru dans l'édition de 24Heures du 28 février 2006.


  • Airs de la nostalgie


    Sur Les carnets de Johanna Silber, de Jean-Michel Olivier
    et L’année où j’ai appris l’anglais, de Jean-François Duval

    Les entreprises littéraires de remémoration sont parfois taxées de « passéisme », alors que le plus fabuleux roman du XXe siècle, donné pour une Recherche du temps perdu, apparaît de plus en plus comme un révélateur de présent; et c’est dans la même optique proustienne que se situent, bien plus modestement cela va sans dire, les derniers livres de Jean-Michel Olivier. Après L’enfant secret (Prix Dentan 2004) qui évoquait, sous forme d’autofiction, la double filiation italienne et vaudoise de l’auteur, celui-ci nous revient avec le journal intime d’une imaginaire diva demi-juive adulée dans la première moitié du XXe siècle : la soprano Johanna Silber, que nous suivons vingt ans durant, de 1931 où elle triomphe à Paris dans le rôle de Sapho, à 1951 qui la voit retrouver son fils Mathias, né l’année des premiers autodafés nazis et fruit lui-même d’un « crime » secret. Développant en amont un autre beau roman de Jean-Michel Olivier (Le voyage en hiver), Les carnets de Johanna Silber rassemblent, sous une forme kaléidoscopique, les notations sensibles d’une artiste passionnée hors norme à tous égards (de lesbianisme en inceste, elle brûle ses ailes à toutes les flammes, y compris celle d’un roi en exercice…) qui ne survit finalement que par la musique, dont les Lieder du Voyage en hiver de Schubert concentrent pour elle l’essence nostalgique, plus précisément «le souvenir d’un bonheur oublié, le doux balancement du corps dans le flux maternel – cet univers liquide et chaud où nous avons baigné hors du temps et de la mort ». Comme dans L’enfant secret, la chronique personnelle de Johanna, qui rencontre Joyce à Zurich ou joue pour Selznick à Hollywood, entre deux visites à Théo son frère incestueux et phtisique, recoupe l’histoire du siècle traversée par les vociférations d’Adolf Hitler, voix par excellence de l’anti-musique. A cet hommage à la beauté dont Dostoïevski disait qu’elle sauverait le monde, le romancier ajoute un tout petit livre étincelant, Vertiges de l’œil, suite en cataracte (c’est le mot) de quatrains offerte à une Iris mythique, à la gloire de la vue et de la vie : « ni larmes ni soupirs/dans la ville glacée/avec Coltrane, Lester offrant/des camélias à Lady Day»…
    Doux oiseaux de jeunesse
    « J’avais vingt ans et je ne permettrai à personne de dire que c’est le plus bel âge de la vie », écrivait Paul Nizan sur un ton de défi que rappelle un peu l’évocation douce-acide de L’année où j’ai appris l’anglais, l’amertume en moins et, avec le parfum du jamais-plus, le sentiment profond que ce qui a été vécu là, dans la douceur et la maladresse, restera marqué au sceau d’une plénitude fugace et toute pure.
    L’évocation d’une année de collège à Cambridge à l’époque des Beatles, entre soirées à guitares et balades en bord de mer de baby-boomers, pourrait donner lieu à moult clichés et autres redites éculées genre « à nous les petites Anglaises », mais Jean-François Duval y échappe avec autant de délicatesse dans la ressaisie des émotions que de justesse dans le ton. En compagnie de ses compères Harry, le géant alémanique, ou Mike le guitariste irlandais, Chris s’essaie à de premières amours oscillant entre une Barbara et une Maybelene, d’une intensité crescendo proportionnée à la difficulté de conclure. Un grand charme se dégage de cette remémoration à touches légères et subtiles, restituant à la fois une époque (d’Elvis et des premiers Bergman) et un âge (du premier sein caressé) qu’on pourrait dire de transparente honnêteté : « Là-bas, nous avions été nous-mêmes plus que nous ne les serions jamais »…
    Jean-Michel Olivier. Les carnets de Johanna Silber. L’Age d’Homme, coll. Contemporains, 132p.
    Vertiges de l’œil
    . Le miel de l’ours, 45p.
    Jean-François Duval. L’année où j’ai appris l’anglais. Ramsay, 265p.

    Cet article a paru dans l'édition de 24Heures du 7 février 2006.

  • Deux tout marioles


     Les deniers romans d’Yves Laplace et Frédéric Pajak
    Mis à part les jugements réducteurs dont se repaissent les paresseux et les ignares, prétendant que rien d’intéressant ne s’écrit dans ce pays, un reproche plus fondé a souvent été fait, à la littérature romande, de manquer d’attention au monde extérieur et de  se cantonner dans un certain nombrilisme spiritualisant, dans la double tradition de l’individualisme protestant et du romantisme panthéiste hérité de Rousseau. Ce qu’on appelait naguère l’« âme romande», les yeux au ciel, a cependant du plomb dans l’aile, tant l’éclatement des frontières et la transformation des mentalités et des mœurs ont marqué le climat social et moral dans lequel nous baignons, et les preuves de rupture ne cessent de se multiplier, comme l’illustrent les deux derniers livres d’Yves Laplace et Frédéric Pajak, tous deux d’ailleurs assez décentrés par rapport à la culture romande, encore que…
    Ce qui frappe de fait, à la lecture des derniers romans d’Yves Laplace, c’est le tableau assez carabiné qu’il brosse d’une tribu populaire genevoise et la description du glissement de la classe moyenne dans la débauche sexuelle normalisée, notamment à travers les frasques d’un personnage à la fois pittoresque et puant, cousin et mentor du narrateur. Visiblement très nourri par le vécu personnel de l’auteur (Laplace s’en défend en revendiquant l’invention romanesque, et trouve même futé, nota bene, de situer son roman, évidemment contemporain, en 1923, mais tout ça n’est que… littérature), Butin joue sur l’opposition d’une humiliation érotique - ce qu’on appelle plus communément un chagrin d’amour, après que le narrateur s’est fait larguer par la jeune Maud – et la « philosophie » cynique du jouisseur la Bernouille, maquereau  en lequel le lecteur est censé voir un « tigre » existentiel. Or, malgré l’éclat de l’écriture de Laplace, la vitalité de son récit et la qualité théâtrale de ses dialogues, nous regrettons que ce qu’il a de plus vrai à dire soit comme submergé par une espèce de bluff mâle et d’exaltation artificielle, qui fait par ailleurs de Maud un personnage peu crédible.

    C’est un peu le même grief, hélas, qu’on pourrait adresser aux personnages de La guerre sexuelle de Frédéric Pajak : pantins englués dont on se demande, finalement, ce qu’ils sont censés dire ?
    La narration part pourtant en flèche, avec le sieur  Maurice qui se dit « un homme d’aujourdh’hui, c’est-à-dire une couille molle », que tout le monde appelle Bobèche et que sa femme considère comme un faible. Le récit de la rencontre de Bobèche et de sa femme Auque, sur le remonte-pente du mont Museau, leur première nuit d’intense fornication en compagnie d’une troisième luronne, la fin de la partouze marquée par une crampe au mollet du héros, l’évocation de la famille pain-fromage du lascar, tout cela, dans le genre « panique » cher à Topor ou Arrabal (avant un certain Houellebecq), était plutôt prometteur, renouant avec le Pajak affreux, sale et méchant d’avant les récits dessinés qui lui ont valu notoriété et estime. Hélas, le ratage du personnage de Lothaire de Maudhui, quadra humanitaire pédophile sur les bords, et la débâcle éthylique d’un voyage au Japon, entre autres épisodes mal ficelés, marquent l’affaissement du roman dont le titre alléchant au possible (on se rappelle les formidables variations de Weininger, Strindberg, Ibsen et autres Witkiewicz sur le thème…) n’aboutit qu’à une espèce d’agitation vaseuse. Plus qu’une dose de viagra, nous conseillerions à Pajak, grand talent, de croire un peu plus à ce qu’il fait (comme l’amer Michel cité plus haut), pour gagner la guerre du vrai roman dont il est capable… 

    Yves Laplace. Butin. Stock, 285p. 
    Frédéric Pajak. La guerre sexuelle. Gallimard, 141p. 

  • Le voyage en hiver de la Diva


    En lisant Les carnets de Johanna Silber, de Jean-Michel Olivier

    On ne saurait imaginer meilleure lecture que Les carnets de Johanna Silber en traversant, du sud au nord, les hauts gazons enneigés de ces régions mitteleuropéennes balisées à l’est par les lacs argentins de Sils-Maria chers à Nietzsche et au nord-ouest par le Café Odéon où Joyce venait griffonner ses obscénités à Nora.
    Le privilège d’un personnage de roman tel que Johanna Silber, et l’agrément de sa fréquentation, snobisme mis à part, tiennent autant aux facilités d’accès à divers lieux plus ou moins mythiques - comme la couche du roi George VI (auquel Johanna cède après l’avoir baffé), la Fenice au temps de Toscanini, le Chelsea Hotel en 1940 ou le restaurant Cathy’s de Sunset Boulevard où elle rencontra Fritz (Lang) et David (Selznick), entre autres – qu’aux multiples rêveries découlant de la vie d’une diva folle de Schubert et fondue en musique comme sainte Thérèse en mystique amniotique.
    D’ailleurs la métaphore est là page 112 : « La musique vient de là, peut-être : le souvenir d’un bonheur oublié, le doux balancement du corps dans le flux maternel – cet univers liquide et chaud où nous avons baigné hors du temps et de la mort. C’est le premier rivage et la douceur inexprimable du bord de mère. Toute la musique de Schubert est empreinte de cette nostalgie ».
    Mais pas que la musique de Schubert, sans blague : à l’instant la voix mourante de Billie Holiday m’enveloppe de son nuage camé aux volutes d’Embraceable you, et du coup je me dis que Johanna la diva fut à peu près la contemporaine de Lady Day, et aussi peu capable que celle-ci de vivre une vie ordinaire.
    Or c’est tout l’art de Jean-Michel Olivier, après Le voyage en hiver qui évoquait la destinée de Matthias Silber, le fils incestoïde de Johanna, dans l’Allemagne des années 50, que de reconstituer comme en creux, à fines touches légères, et sous sa plume elliptique puisqu’il s’agit de carnets, cette destinée d’ange à deux têtes (l’autre étant celle de son frère Théo) qui titubent comme deux albatros à travers les années dominée par l’horrible voix du Führer.
    Le Voyage en hiver de Schubert constitue le fil vocal liant de ce nouveau livre à la fois plein de musique et d'images, qu’on lit en se rappelant celles d’un Daniel Schmid (surtout dans Heute nacht oder nie) ou la vision romantique du Château de Manderley du Rebecca de Selznick et Hitchcock, d’ailleurs cité en l'année 1940. "Jamais, hélas, jamais nous ne reviendrons à Manderley", pourrait chanter aussi Johanna Silber... 
    Sans peser ni forcer sur le kitsch rétro, Jean-Michel Olivier donne, avec ces Cahiers de Johanna Silber, une suite à l'un de ses plus beaux romans, qui n’a rien d’une resucée, tout en lui ménageant une nouvelle profondeur.

    Jean-Michel Olivier. Les carnets de Johanna Silber. L’Age d’Homme, 2005, 132p.
    A lire aussi : Le voyage en hiver. L’Age d’Homme, 1994. Poche suisse.


  • L'éternité d'un livre

    Sur Poisson-tambour de Corinne Desarzens

    par Bruno Pellegrino

    Au commencement, il y avait un frère. Un inconnu pour tout le monde, et avant tout pour sa sœur. « On ne connaît pas ses proches. Rien de ses plus proches. » Et puis un jour, « le corps de [ce] frère a éclaté ». La sœur se met alors à « rassembler les morceaux », un à un, avec une curiosité à la fois déconcertante et savoureuse par ce qu’elle a d’inépuisable, et avec une exigence dans la transcription du détail, parce que « la vie n’est pas la vie » et qu’ « il faut la chercher ailleurs».
    En une soixantaine de chapitres aux titres maritimes (Congre, Silure, Clapotis, Reflets de perle, Algue bleue, Coup de nageoire), Corinne Desarzens évoque une enfance qui « a le goût du lait et du sel et du sang », dans une famille à « l’amour silencieux » : « Nous parlions peu. Nous épluchions beaucoup, tard le soir, l’hiver, des noix, des amandes, des oranges, longtemps. Certains mots, dans les conversations de table, étaient comme des carrefours dans des promenades où, sans raison apparente, vous décidiez de bifurquer très loin. » Il y a la mère, Gisèle, le père, Jean-Pierre, et il y a les frères, les « jumeaux identiques », Vincent et Frédéric.
    Il y a ce jour où Gisèle pose deux crabes « sur le damier noir et blanc du salon, juste un moment ». Deux crabes que découvrent les deux frères. « Ils ont quatre ans et demi. Ils disent Train et Trône pour Rhin et Rhône. Ils savent que le thon vit quinze ans et l’espadon parfois jusqu’à cent. Au jardin, ils aiment soulever les pierres. Ils s’approchent. Si tu le tiens de côté, le crabe, il ne pince pas. Le plus grand mystère est ce qui se voit. »
    Il y a cette passion des jumeaux pour les poissons : « À huit ans, Vincent et Frédéric descendaient au lac où ils restaient tard, au pied d’un réverbère qui répandait une lumière de couvre-feu. De petites vies glissantes clapotaient au fond d’un seau. L’eau ne bougeait pas. Des écailles bleues restaient collées au bout de leurs doigts. (…) Pour eux aussi, la vraie vie était ailleurs, dehors, sur les écailles des papillons, les armures de samouraï des scarabées et des lucanes, sur le bateau qu’ils auraient bientôt. »
    Il y a aussi ces très beaux passages où Corinne Desarzens fait parler Frédéric : « Dans la poêle, la peau du poisson est une feuille d’or qui se soulève, s’enroule, un liseré de cendre émiettée sur la chair rose, en dessous, qui a le goût de noisette. Je sens l’odeur de l’eau. Les joues de l’omble se mangent. Les joues des lottes sont vraiment grosses, par rapport à la taille du poisson. Les joues ont le goût des baisers. Je suis Frédéric. » Ou encore : « Quand les chevesnes passent dans l’ombre du saule, leurs nageoires oranges s’éteignent pour aussitôt refleurir au soleil. Je suis Frédéric. »
    Mais pour mettre cette famille et cette enfance en mots, il a fallu ce déclic, ce drame. « Derrière les arbres en lisière de la prairie passent les trains. Celui-ci jette des étincelles. Celui-là gifle et secoue. Cet autre laisse derrière lui une traînée verdâtre, gazeuse, dans le soir. Ils se voient mieux quand les arbres n’ont pas encore de feuilles. Ils traversent des milliers d’endroits que nous ne verrons jamais. Nous aimons les voir surgir tout illuminés, la nuit. Sentir cette décharge de poisson électrique. Nous imaginons un congre luisant. Le couteau d’argent d’une orphie. Une anguille impossible à capturer. » Les trains roulent. Et puis un jour, l’un d’eux s’arrête. Peu après, le téléphone sonne, qui annonce le suicide de Frédéric – jeté sous ce train.
    Ce livre, on ne le lit pas : on y plante les dents, on le respire, on l’écoute. La curiosité de l’auteur est contagieuse. L’écriture est fertile – elle fouille la mémoire et ensemence l’imagination : une fois le livre refermé (à regret), les graines continuent de germer, la poésie de ces pages continue de résonner. Une écriture qui traque la beauté du langage – sonorités, tournures, images – dans le vocabulaire de tous les jours, mais aussi dans des termes plus spécifiques, liés entre autres à la pêche ou au vin.
    Ressort de ce texte un amour du monde et des mots, ces mots auxquels l’auteur prête une sincère attention : « Sur toutes mes cartes postales, j’ai écrit le mot mélancolie, en me retenant de ne pas l’écrire à l’ancienne, mélancholie, avec ce h pelucheux de bogue de châtaigne, de poussière qui donne soif, de promesse assurée de voir aussitôt le balancement d’une plante grimpante dans l’encadrement d’une fenêtre, même entre deux buildings. »
    Le texte de Corinne Desarzens a la magie d’une langue étrangère aux accents musicaux et imagés que l’on comprendrait sans l’avoir apprise. L’air de rien, elle fait ressentir – plus qu’elle ne dit – de grandes choses. Dernier exemple, avec cette définition du temps : « vingt-quatre heures de doutes moins une minute d’espérance ».
    À la lecture de Poisson-Tambour, cette minute se dilate – elle dure l’éternité du livre Et même un peu plus…

    Corinne Desarzens, Poisson-Tambour, Bernard Campiche Editeur, 2005, 320 pages.


    Nota Bene: cet article, destinée à la prochaine livraison du journal littéraire Le Passe-Muraille, m'a été envoyé par Bruno Pellegrino, 17 ans, qui prépare actuellement son bac à Bâle. C'est par le truchement de ce blog que j'ai fait la connaissance de Bruno. Ceux qui se figurent que la race des vrais lecteurs est en voie d'extinction ont des arguments solides. Mais Bruno nous prouve que le dernier des Mohicans a fait des petits. Berci, bon petit...

  • On the road again



    Sur Les Oasis de transit d’Yves Rosset

    La sensation-vertige d’ubiquité qui caractérise l’homme actuel dans sa relation au monde se perçoit à la fois psychiquement et physiquement (par ce qu’on pourrait dire la physique du processus de lecture) dès les premières pages de ce maëlstrom de notations que constituent Les Oasis de transit d’Yves Rosset, monstrueux journal de bord recomposé d’un voyage autour du monde sillonnant et quadrillant l’espace autant que les strates du temps.
    Yves Rosset a voyagé librement une année durant, grâce à la bourse de 100.000 francs suisses (65.000 euros environ) qu'il a obtenue de la Fondation Sandoz, multipliant les allers-retours entre Berlin où il survit d’expédients (notamment barman de nuit) avec sa petite famille et le Japon, Israël et les States, entre autres points de chute d’un réseau tissant sa maille recoupée par le filet de ses mails amicaux round the world
    Dès les premières pages japonaises de ce livre profus et bigarré, rappelant Cendrars le curieux de tout et le mange-mots plus que Bouvier l’esthète cultivé, j’ai été saisi par la justesse du titubement initial du voyageur occidental au Japon illico confronté à ce qu’il dit une « fascination particulaire » détaillée en ces termes dès son arrivée à Tokyo : « Je regardais vers le nord, vers l’ouest, en direction de Shinju-ku, de Toshima-ku. Il pleuvait fort, grisaillait, mais le brouillard n’empêchait pas de voir que la ville ne cessait pas jusqu’à l’horizon. Infinies détrouvailles, approfondissements, différenciations, murmures des mercures humeuses, foulances errées. Deux jours auparavant, en revenant de la plage de Kamakura pour rejoindre la gare, nous étions remontés à contre-courant le flot d’une sorte de rush-humanity extraordinairement calme et disciplinée qui, déversée par la mégapole que forment Kawasaki, Yokohama et Yokosuka, se rendait au bord de l’eau pour assister au hanabi, le feu d’artifice de l’été. Chaque visage intriguait comme une nouvelle étoile, chaque corps vibrait d’une tension interne au sein du cosmos, chaque rire éclatait comme l’écho d’une manière de big bang en expansion assourdissante ».
    Ces notations m’ont rappelé la même sensation-vertige, exactement, qui m’a saisi la première aube blafarde dans le métro de Tokyo, au milieu de milliers de chauve-souris humanoïdes accrochées d’une main à leur poignée, de l’autre tenant l’attaché-case, chacune avec l’étoile éteinte de son visage, jusqu’au rush-humanity de la lente coulée vers les bureaux…
    Ensuite le voyageur est en Judée, qui est celle à la fois d’un croquis rapporté de Chateaubriand (« le paysage qui entoure la ville est affreux »), où voisinent, dans une atmosphère de banlieue décatie jouxtant le désert, bédouins de bidonville et soldats fatigués gardant leur arme proche (« l’ordre existe de tirer dans la tête si l’on soupçonne que l’être qui s’approche peut être un combattant prêt à mourir »), vestiges archéologiques (Qumrân) et zones militaires, baigneurs de la mer Morte perpétuant la « foultitude solidaire du rhumatisme et de la tordue au fils des ans », et c’est parti pour un arpentage d’Israël qui superpose les images du catéchisme de jadis et celles du vrombissant présent ponctué d’explosions…
    C’est un livre à lire lentement et en tous sens, dans l’ordre et dans le désordre, mais avec la même attention qui leste chaque observation de l’auteur. Je vais le trimballer avec moi jusqu’à la fin de l’année et peut-être au-delà. Sa lecture est à la fois intéressante, parfois un peu freinée par la pléthore, et vivifiante du point de vue de la langue qu’il touille et travaille au corps.
    Voilà ce que ça donne par exemple : « Emporter en soi un morceau du monde et le bercer pieds nus dans le sable de la Méditerranée ou dans un manteau de laine sous les arbres nus de l’hiver brandebourgeois, parmi un rouge de brique nordique et les odeurs infinitésimales du charbon de houille se glissant dans le décor d’un passé prussien. Quatre millions de réfugués. Six millions de morts. Le H Manque sur l’inscription en tubes luminescents au sud du Sheraton. Vitres obscures. Mer léchée de flammes perçant le mur protégeant les vivants dormant encore ou déjà parvenus, sains et saufs, sur la plage du réveil. Drames de la mémoire du Narrateur à Balbec, imagination de l’eau, lumineuse, lustrale, reflétée aux fenêtres muettes de solitude, encore tapies dans l’ombre ».
    Or comme il y en a 500 page de ce tonneau-là, on se souhaite bon voyage…

    Yves Rosset. Oasis de transit. Bernard Campiche éditeur, 529p.

  • Les mots du vrai

    En lisant Poisson-Tambour de Corinne Desarzens


    A La Désirade, ce jeudi 1er décembre. – Le ciel est ce matin comme d’acier bleuté, soyeux, limpide, dur et doux, en train de se roser au-dessus des monts enneigés, et le lac coule immobile comme une chape argentée jusque-là bas où elle dort encore, le lac immense qui me rappelle une fois de plus le Saint-Laurent que nous avons longé ensemble un jour durant en Falcon blanche à ailerons, elle et sa fille folle de chevaux, elle qui est un peu cheval et qui écrit par terre et dont les mots donnent des quatre fers dès la première page de ce livre que j’attendais comme aucun autre ces temps.
    Je ne prétends pas que les autres soient faux, mais je sais que celui-ci est vrai. Pas à cause de l’exorcisme seulement. Pas seulement à cause du train-congre arrêté sous ses fenêtres dont l’immobilité lui a annoncé, avant le coup de téléphone, que c’était pour son frère. Pas à cause seulement de ce drame mais à cause de tout ce qui amène chez elle aux mots.
    Et voici ses premiers mots sous la couverture de Nicolas de Staël qui était du même métal pur où la moindre paille fait tout éclater :
    « On ne connaît pas ses proches. Rien de nos plus proches. Je ne sais rien de mon frère. Pas même s’il préférait le vert au bleu, ni ce qu’il mettait dans son café. Ni le diamètre de sa calvitie. J’aurais dû monter sur une chaise, pour le savoir, ou passer derrière lui, les rares moments où il acceptait de s’asseoir. Il était grand, beau, brusque, le poil acajou, de cette nuance que n’importe quelle femme voudrait avoir aujourd’hui. Je ne l’ai jamais touché. Parler vaut mois que toucher »...
    Je serais tenté de recopier ce livre de bout en bout, comme d’une écriture sainte. Mais non je ne mélange pas tout : je sais à peu près ce qui est sacré et ce qui ne l’est pas. Cela s’annonce par un tambour, et c'est une parole toute simple et belle qui va dire de grandes choses sans en avoir l’air. Par exemple : « C’est un dimanche. Dimanche n’appartient pas au temps. Dimanche appartient au sucrier. Au lait, à la farine, à l’œuf. Les miettes parlent. Le lait empêche de crier. Les heures avancent autrement. Un sursis. Un jour confortable sans rien d’autre à faire que d’être ensemble ».
    Puis un choc. Le souvenir d’avoir une nuit percuté un grand duc. Le « bruit d’oreiller » du grand duc. « Ce choc sourd parle d’un plumage merveilleux, de la nuit, partout, de lenteur plus que de violence »…


     

  • Cabaret TasteMot

     

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    INVITATION

     

     

    Le Passe-Muraille au Cabaret Tastemot

    Une soirée de lecture festive avec :

    la brève présentation du

     Passe-Muraille de l’Antiquité à nos jours,

    la lecture de Bingo, monologue inédit d’

    Antonin Moeri,

    a8ae262f871c2be3aec069d060e502ce.jpg

    par Salvatore Orlando, assisté d’un DJ.

     

    La lecture de La Symphonie du loup de

    Marius Daniel Popescu,

    f8e47e5357f15e969803dc70b0dff453.jpg

    et diverses lectures-minute

     de textes parus dans

    Le Passe-Muraille

    par des comédiens amis.

     

    Cabaret TasteMot

    Lausanne. Théâtre 2.21. Industrie 10.

    Jeudi 29 novembre 2007, dès 21h, Salle 2.

    (Entrée libre. L’on y mange. L’on y boit. L’on y exulte).

    « Si vous n’aimez pas Le Passe-Muraille, abonnez vos ennemis ! »

     

  • Les pouvoirs de l'imagination


    Sur Les contes des jours volés d’Anne-Lou Steininger 

    Il est peu d'auteurs romands, dans ce pays culturellement  peu porté aux dérives de la fantaisie, qui montrent autant d'imagination poétique qu'Anne-Lou Steininger, dont le nouveau livre épate autant par la buissonnante foison de ses images que par la verve narrative des contes qui s'y succèdent, sur tous les tons: de l'inquiétante étrangeté au sarcasme, du lyrisme fellinien à la charge satirique, de l'humour surréaliste à la poésie, du vertige métaphysique à la loufoquerie de ceux qui «parlent à cloque-langue depuis des plombes, et c'est de la verbaille splendoriphore, de la ronflante à gros bouillons et à petits crevés, point du pipoulet de salon»…

    Dès son premier livre, La maladie d'être mouche (paru chez Gallimard en 1996 et plus tard adapté au théâtre), Anne-Lou Steininger s'est signalée par un don d'écriture et un univers poétique tout à fait singulier, même si ses images et ses formulations rappelaient à l'évidence la poésie du génial Henri Michaux. Le rapprochement, certes écrasant, ne ramenait pas pour autant la jeune prosatrice romande (née en 1963 en Valais) au rang d'un épigone, tant on sentait en elle, concrétisés dans les efflorescences «organiques» de son écriture, des thèmes et des motifs tout à fait personnels. Un peu moins d'une décennie plus tard, après diverses tribulations qui ont ralenti la parution de ce livre, et la réalisation intermédiaire d'un autre ouvrage à caractère dramatique ( Le destin des viandes), Les contes des jours volés marque une double et très significative avancée, tant du point de vue de la densité et de la profondeur du texte que de sa lisibilité. Moins baroque, voire artificiel, que l'était parfois La maladie d'être mouche , ce nouveau livre nous entraîne, de fait, dans une suite de contes qu'on pourrait dire cernés d'abysses (du temps, du vertige d'être au monde, de la violence, de la folie et de la mort) rappelant les fables d'un Dino Buzzati.

    Un contrat-défi initial en marque le départ dans le même esprit que les contes des Mille et une nuits (le conteur à multiples voix faisant la pige à la mort en nous racontant ses histoires de vie), et voici le lecteur embarqué dans une traversée magique, ponctuée d'étonnants songes éveillés. Dans Face à la mer , c'est le passage du paquebot des morts en apparat de croisière de luxe; Le clin d'œil du lièvre est une magnifique évocation de l'enfance perdue; L'irréparable , une variation sur le thème du double assassin qui hante la tradition des contes populaires; Le musée des mémoires humaines , l'illustration grinçante de la vanité des révolutions; O mon beau château , un envoi final sur la merveille de pouvoir imaginer une «enfance qui s'éternise»…

    Parfois moins convaincante dans le délire verbal (Rondisalabalanque mirapolisalice) ou la variation philosophique par trop explicite (Le fleuve, Sur mesure ou La liberté) , Anne-Lou Steininger n'en impose pas moins, dans les grandes largeurs, une vision et une expression d'une remarquable originalité.

    Anne-Lou Steininger. Les contes des jours volés. Bernard Campiche éditeur, 219 pp.

    Photo: Philippe Pache


  • L’édition en Suisse romande

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    Entre expansion et déclin

    L'Age d'Homme (40 ans, 4000 titres), Zoé et les Editions d'En bas (30 ans) et Bernard Campiche (20ans) célèbrent leurs anniversaires.


    L’écrivain né en Suisse romande peut-il faire une carrière littéraire digne de ce nom sans passer par Paris ? L’édition romande, qui défend la littérature du cru depuis le début du XXe siècle, est-elle un privilège ou un piège pour les auteurs suisses francophones ? Plus précisément : où en sont aujourd’hui les éditeurs romands et que « pèsent »-ils par rapport à l’édition suisse ou française ? C'est à ces questions que je nous allons tâcher de répondre.

    La littérature romande existe-t-elle ? Nous pourrions répondre, sous forme de boutade, que ce n’est pas sûr, même s’il est évident que nous l’avons rencontrée. De doctes commentateurs n’en finissent pas de discuter l’insondable question de l’ « identité romande », après que leurs aînés eurent gravement célébré l’ « âme romande », mais il nous semble plus intéressant de constater ce simple fait, évident et même surabondant : qu’il y a de la littérature en Suisse romande, produite par des auteurs romands, éditée sur place et lue par un public proche et fidèle. Si l’on s’en tient à la seule littérature, disons qu’un auteur romand de moyenne importance « vend », en Suisse romande, une moyenne de 500 à 1000 livres. Un roman vendu à 10.000 exemplaires en Suisse romande peut être considéré comme un best-seller.

    medium_Cuneo_kuffer_v1_.jpgSeule Anne Cuneo, à notre connaissance, a dépassé les 100.000 exemplaires avec un de ses livres, traductions et co-édition française comprises. Bien entendu, l’on se gardera d’en conclure qu’Anne Cuneo est le meilleur écrivain romand, même si son œuvre est de plus estimables. Cette distinction de la quantité et de la qualité sera d’ailleurs l’un des axes de notre présente réflexion. Ainsi, ce qui est intéressant, c’est que le succès du Trajet d’une rivière, roman historique d’Anne Cuneo devenu best-seller, n’a pas rejailli, en France, sur les autres ouvrages de l’auteur, que le public romand redécouvre en revanche grâce à leurs rééditions en livre de poche chez Bernard Campiche. D’une façon comparable, la notoriété acquise par un Jacques Chessex à Paris, sous la couverture jaune des éditions Grasset, n’a pas valu à cet auteur un public français notable pour ses livres publiés en Suisse romande, souvent plus intéressants, du point de vue littéraire que ses romans « à la française ». C’est dire qu’un fossé sépare la Suisse romande de Paris, qui s’est creusé unilatéralement ces dernières décennies. De fait, il est aujourd’hui très rare qu’un livre publié en Suisse romande soit présenté dans la presse spécialisée parisienne. Alors même qu’on se gargarise de belles notions telle que la francophonie, l’attention réelle de la presse littéraire et des médias français à la production francophone, en général, et à la littérature romande en particulier, est proprement dérisoire. Cela tient, évidemment, à la surproduction de la seule édition française, qui comptait plus de 600 titres à la dernière rentrée de septembre 2006, et à la focalisation sur les « auteurs-phares » et autres « stars ». Pourtant il y a une autre raison à cela, nous semble-t-il, et plus profonde, qui tient à une affaire de mentalité et de culture. De toute évidence, certains de nos auteurs, de premier ordre, ne « passent » pas le rideau du Jura. Et pourquoi cela ? Un Georges Haldas, dont plus de cinquante ouvrages ont paru à L’Age d’Homme, est-il moins digne d’intérêt qu’un Yves Laplace, passé du Seuil chez Stock et dont chaque nouveau livre est commenté dans la presse française, alors qu’Haldas n’y est presque jamais cité ? Pour aller vite, disons que l’écriture « lisse » de Laplace, intéressante par ailleurs, convient parfaitement au lecteur français, contrairement à la complexion spirituelle et plus encore au style d’Haldas, qui rencontre les mêmes difficultés de réception que Ramuz à son époque, dont un critique français croyait qu’il était « traduit de l’allemand »... Il y a là, bien plus que la barrière d’un régionalisme : celle d’une histoire, d’une mentalité et d’une multiculture distinctes de l’histoire et de la culture françaises, qui fait aussi qu’un Jacques Mercanton, une Alice Rivaz, un Maurice Chappaz ou un Etienne Barilier n’ont jamais été vraiment « reçus » par l’instance de consécration (pardon pour ce terme pompeux, voire ridicule, mais c’est celui dont les sociologues de la littérature font usage en la matière) que représente Paris. Or il va de soi qu’un écrivain peut faire œuvre, et de qualité, sans être « reconnu » à Paris. Mais son handicap n’est pas moins réel, que ne semble pas connaître son homologue alémanique. De fait, au fossé séparant la Suisse française de la France, nous semble s’ajouter, depuis quelques années, une croissante opacité du rideau nous séparant de la Suisse allemande, qui fait que les auteurs romands agréés en Suisse alémanique sont de plus en plus limités à ceux qui publient à Paris, de même que le lecteur romand ne découvre plus guère que les auteurs alémaniques traduits et publiés en France. Dernier effet collatéral du centralisme parisien : qu’un roman romand publié à Paris bénéficie, auprès de nos médias, d’un traitement souvent disproportionné, comme on l’a vu avec Rapport aux bêtes de Noëlle Revaz, premier roman certes intéressant mais qui n’aurait jamais connu un tel battage sans le label des éditions Gallimard. Par ailleurs, lorsqu’un Bernard Comment, écrivain lui-même, présente la littérature romande dans la prestigieuse Nouvelle Revue Française, émanant des mêmes éditions Gallimard, c’est pour s’y réserver la première place et ne considérer que les auteurs romands publiés à Paris, avec la morgue suffisante du provincial acclimaté.
    De ces constats découle la réaffirmation de la nécessité vitale d’une édition littéraire romande. Sans prôner du tout le repli, force est de reconnaître, à l’heure des nouvelles donnes régionales d’une Europe qui est aussi celle des cultures, qu’une littérature intéressante s’est développée sur cette aire restreinte qu’est la Suisse de langue française, qu’il semble très légitime de reconnaître et de défendre. La dernière et la meilleure preuve que la littérature romande existe a été, entre 1996 et 1999, la publication en quatre volumes, chez Payot, de la monumentale Histoire de la littérature romande dirigée par Roger Francillon.

    Une longue histoire
    L’histoire de l’édition en Suisse romande, longtemps associée à l’histoire de l’imprimerie et de la librairie, remonte à la publication des premiers écrits d’édification religieuse, catholiques d’abord et ensuite protestants. Le premier écrivain qu’on pourrait dire « typiquement » romand est Pierre Viret, réformateur au double talent de pédagogue et de pamphlétaire, et nous ne changerons qu’une lettre à son nom pour arriver, trois siècles plus tard, au professeur Alexandre Vinet. Le Pasteur et le Professeur : ces deux figures marqueront la mentalité de la littérature romande jusqu’à Jacques Chessex et Etienne Barilier, respectivement fils de professeur et de pasteur… Or, le lien entre Viret et Vinet est à la fois le protestantisme et l’Académie de Lausanne, qui seront deux grands foyers d’édition en Suisse romande, du XVIe à la fin du XIXe siècle. Editer pour édifier : tel fut le mot d’ordre à cette enseigne.
    Pourtant il est un autre vecteur de la première édition en nos murs, plus aristocratique et européen, et c’est la vie intellectuelle des salons du XVIIIe siècle. Autour de Voltaire, attiré à Lausanne par le célèbre docteur Samuel Tissot - auteur lui-même de best-sellers hygiénistes lus dans toute l’Europe -, dans le sillage de La Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau, qui a révélé la Suisse idyllique au monde entier, ou d’Albert de Haller (auteur des célébrissimes Alpes) et d’autres savants genevois, de L’Encyclopédie publiée à Yverdon, puis de Madame de Staël à Coppet, l’édition littéraire et savante du XVIIIe connaît un véritable âge d’or en terre romande, sans que les auteurs du cru (si l‘on excepte évidemment le citoyen de Genève et Benjamin Constant) n’y jouent de rôle significatif. Le germe d’un « sentiment » romand se fera pourtant jour avec la cristallisation d’une identité suisse, dont l’illustre Doyen Bridel (dès 1783), avec ses Etrennes helvétiques, sera le défenseur. Cela étant, les écrivains romands représentatifs du XIXe (tels Henri-Frédéric Amiel, Juste Olivier ou Edouard Rambert) seront tous tiraillés entre Paris et la Suisse romande, sans pouvoir s’appuyer sur une édition digne de ce nom. Il en ira tout autrement au XXe siècle.

    medium_Ramuz1.2.jpgDe grandes aventures
    La « fondation » d’une édition romande à part entière coïncide avec le début de la Première Guerre mondiale, sous l’impulsion de Charles Ferdinand Ramuz et de quelques amis (Paul Budry, Edmond Gilliard et les frères Alexandre et Charles-Albert Cingria, notamment) qui lancent les Cahiers Vaudois en 1914. Deux idées majeures président à cette aventure éditoriale : que l’on peut écrire et publier en Suisse romande, et que la qualité littéraire prime sur la « leçon » religieuse ou morale.
    Un industriel fortuné grand amateur d’art et de littérature, Henry-Louis Mermod (dans les années 1920-40) relancera les idéaux des Cahiers vaudois en offrant le plus bel écrin aux œuvres de Ramuz ou de Gustave Roud, notamment. Dans le sillage de Mermod, et préfigurant l’explosion des clubs, Albert Mermoud, avec La Guilde du Livre (dès 1936) fera lui aussi une place notable à la littérature romande dans une édition largement diffusée en France et en Europe, avec des inédits ou des reprises de Ramuz, de Charles-Albert Cingria ou Denis de Rougemont, Cendars ou, plus tard, dans la collection La Petite Ourse, des romans de Corinna Bille.
    Dans le même courant des guildes et autres clubs du livre, les éditions Rencontre, fondées en 1950 autour d’André de Muralt, avec les collaborateurs de la revue homonyme (tels Henri Debluë et Georges Haldas), constituent une autre grande aventure de l’édition en Suisse romande, englobant les auteurs du cru à l’enseigne de la Coopérative de L’Aire.
    Par ailleurs, sans pouvoir citer des dizaines d’autres maisons en Suisse romande, on rappellera le travail accompli par Payot, les éditions Plaisir de Lire à Lausanne, Spes ou Gonin, La Baconnière à Neuchâtel ou Skira à Genève.
    Un rebond décisif, du point de vue de l’édition romande à venir, a été marqué dès 1960 par le journaliste Bertil Galland qui a repris la direction des Cahiers de la Renaissance Vaudoise, émanation de la nationaliste et très conservatrice Ligue vaudoise, pour en faire une maison d’édition littéraire spécialement vouée aux auteurs romands, où il publie en 1965 le savoureux Portrait des Valaisans de Maurice Chappaz.
    Homme d’entreprise et de contact, Galland sera l’infatigable artisan d’une revalorisation de la littérature romande qu’il défendra en publiant une bonne partie de nos meilleurs auteurs (Corinna Bille, Nicolas Bouvier ou Lorenzo Pestelli) et en multipliant les rééditions, les collections et les ouvrages référentiels.
    En ces mêmes années, la librairie Payot, à Lausanne, s’est attachée un libraire peu ordinaire en la personne du jeune exilé serbe Vladimir Dimitrijevic, dont la passion pour la littérature et les compétences sont vite remarquées. Chez Payot, celui qui deviendra le légendaire « Dimitri » défend également les livre publiés par Bertil Galland et les autres éditeurs romands, dont il viendra grossir les rangs en 1966, année de la fondation des éditions L’Age d’Homme, comptant aujourd’hui plus de 4000 titres à son actif, avec des fleurons tels que l’intégrale du Journal intime d’Amiel, les Œuvres de Charles-Albert Cingria et un catalogue slave et étranger exceptionnel.
    A cette époque, la grande machine qu’est devenue Rencontre tourne à plein régime, qui emploie plusieurs centaines de collaborateurs (55o personnes en janvier 1968) et compte de nombreuses filiales à l’étranger. Cela étant, les classiques de la littérature et la visée internationale de la maison se concilient mal avec la défense et l’illustration de la nouvelle littérature romande. C’est donc autour de Bertil Galland et de Vladimir Dimitrijevic que les auteurs romands apparus en ces années 60-70 vont se regrouper.
    Dans l’esprit de Mai 68, Michel Glardon fonde les éditions d’En Bas en 1976, initialement vouées à la publication d’écrits à caractère social, historique ou politique, entre autres témoignages; et la petite maison engagée fera bon accueil, par la suite, à des textes littéraires et à de nombreuses traductions. Dans la même mouvance gauchiste, les éditions CEDIPS publient également des textes polémiques de nos auteurs, tels La Vermine d’Anne Cuneo ou Mister Man de Gaston Cherpillod.
    Plus littéraire d’ambition, une nouvelle enseigne va renaître des cendres de Rencontre par le truchement de L’Aire « réanimée », dès 1978, à l’initiative du libraire Michel Moret, qui entre en lice avec des rééditions de Ramuz. Tout en comblant des vides avec des textes oubliés ou méconnus, tel Le pauvre homme du Toggenbourg d’Uli Bräker, entre autres auteurs alémaniques de premier rang (Otto F. Walter ou Dürrenmatt), Michel Moret accueille également des auteurs romands, à commencer par Yvette Z’Graggen qui deviendra best-seller avec des récits et des romans autobiographiques. Au cours des années suivantes, L’Aire deviendra l’une des alternatives éditoriales possibles, pour les auteurs romands, à côté de Galland et de L’Age d’Homme, où seront révélés divers talents nouveaux, de Pascale Kramer à Marie-Claire Dewarrat, en passant par Jacques-Etienne Bovard et Adrien Pasquali.
    Les mêmes années ont vu, en outre l’apparition à Genève, en 1975, d’un autre maison dont l’esprit initial ressortit également à la mouvance soixante-huitarde et qui deviendra l’une des composantes principales de l’édition littéraire romande, et c’est évidemment Zoé, sous la direction de Marlyse Pietri-Bachmann. A cette enseigne alterneront les essais, comme les Reportages en Suisse de Niklaus Meienberg, et la littérature plus ou moins pointue, illustrée par Amélie Plume, Catherine Safonoff ou Jean-Marc Lovay. Rappelons aussi le rôle non négligeable joué à Fribourg par Paul Castella, amateur de poésie et initiateur d’une première collection romande de poche, et à Genève, plus récemment par les éditions Metropolis, alternant la publication de littérature étrangère de bon niveau et de quelques auteurs du cru, tels Marie Gaulis ou Daniel de Roulet. Dans une optique un peu moins rigoureuse du point de vue de la qualité, les éditions de L’Hèbe ont du moins le mérite de servir de tremplin à de jeunes auteurs. Enfin, dans une sphère plus commerciale, axée sur les essais liés à l’actualité et les ouvrages pratiques, Pierre-Marcel Favre s’est lui aussi lancé dans l’aventure dès l’année 1975, dont le catalogue s’ouvre de temps à autre à la littérature, jouant par ailleurs un rôle significatif dans la défense de l’écrit au titre de directeur du Salon du livre de Genève.
    Sans compter les nombreuses officines recensées en Suisse romande, certains foyers d’édition significatifs se sont développés pour la défense spécifique de la poésie. C’est ainsi qu’Eliane Vernay, elle-même auteur, ouvre une maison à son nom en 1977, où elle accueillera la relève des poètes, tels Christian Viredaz ou Jacques Roman, autant que des auteurs confirmés, de Corinna Bille à Yves Velan. Dans le sillage des collections poétiques de Payot et de Bertil Galland, en voie de disparition, deux jeunes poètes décidés à relever le défi, François Rossel et Alain Rochat, fondent en 1984 les éditions Empreintes qui deviendront, en vingt ans, le premier éditeur de Suisse romande en matière de poésie.
    Dans une perspective proche, l’enseignant lausannois Pierre-Alain Pingoud, lui aussi passionné de poésie, se risquera à son tour, dès 1987 et pour une dizaine d’année, à cette façon de sacerdoce, et l’on se doit de citer enfin le beau travail des éditions de La Dogana, à Genève.


    Editeurs compagnons
    Le développement de l’édition en Suisse romande, à une époque de prolifération où chaque nouvelle rentrée parisienne annonce une déferlante plus monstrueuse que la précédente, a permis aux auteurs et aux éditeurs de nouer des liens souvent important dans l’élaboration suivie d’une œuvre. Celle d’un Georges Haldas, si substantielle et si mal perçue en France, est sûrement le meilleur exemple d’une alliance fondée sur la proximité et la confiance, pour un engagement à long terme. Ainsi Vladimir Dimitrijevic aura-t-il publié tout Haldas en lui assurant, ponctuellement, une petite aide financière et, surtout, une relation amicale au long cours. De la même façon, et grâce aussi à la présence et à l’attention particulière de Claude Frochaux, divers auteurs de qualité mais non moins «invendables» en France, comme un Gaston Cherpillod, un Jean Vuilleumier ou un Etienne Barilier, ont vu leurs livres s’inscrire dans un catalogue largement ouvert aux littératures de partout.
    Ce compagnonnage va compter, aussi, dans la relation entretenue par Bertil Galland avec «ses» auteurs, tels Corinna Bille et Maurice Chappaz, autant que dans les durables liens noués, respectivement, par Michel Moret avec Yvette Z’Graggen et Corinne Desarzens ou par Marlyse Pietri avec Amélie Plume et Jean-Marc Lovay, Luc Weibel ou Catherine Safonoff.
    Un nouvel éditeur, cependant, va faire de sa relation très personnalisée avec l’auteur une base fondamentale de son travail, et c’est Bernard Campiche, dont l’enseigne apparaît en 1986 avec la publication d’un beau roman de Jean-Pierre Monnier, Ces vols qui n’ont pas fui.
    Vaudois de souche autant que d’accent, bibliothécaire de formation et lié quelque temps à la revue Ecriture, Bernard Campiche n’a certes pas la vista de grand éditeur d’un Dimitrijevic, mais sa très fine perception des textes, autant que sa compréhension de la mentalité romande et son souci très helvétique de perfection artisanale auront scellé sa réussite auprès du public romand, grâce aussi à quelques auteurs faisant office de «locomotives», tels Anne Cuneo et Jacques-Etienne Bovard, qui lui permettent de soutenir des écrivains de qualité mais plus difficiles à « vendre », tels Sylviane Chatelain ou Antonin Moeri, Elisabeth Horem ou Jean-François Sonnay.
    Si nous insistons sur cet aspect humain de la relation éditeur-écrivain, c’est pour mieux souligner la précarité fréquente des « ouvertures » parisiennes obtenues par certains auteurs romands, dont le premier titre paru reste sans suite. Une Anne-Lou Steininger, un Jean-Marc Lovay ou un Jean-Michel Olivier, à la même enseigne de Gallimard, en sont de bons exemples.

    L’avenir en question
    La véritable profusion de l’édition romande, dans la seconde moitié du XXe siècle, ne va pas sans faire parfois illusion, au point de donner une image un peu trop flatteuse de ce dernier demi-siècle, alors même que la littérature peine à franchir nos frontières ou à se voir traduite.
    Grâce aux passeurs de livres que sont les éditeurs, la majorité des auteurs romands publient régulièrement en nos murs non sans rêver au débouché plus important que représente toujours l’édition parisienne, même si certains de nos auteurs «vendent» plus en nos frontières que leurs pairs édités à Paris.
    Cela étant, l’avenir desdits « passeurs » est remis en cause avec l’évolution de la société et des médias.
    Dans les années 70-80, un ouvrage littéraire de qualité avait de bonnes chances, en Suisse romande, de se voir lu et commenté par une quinzaine de critiques plutôt fiables. Actuellement, ce chiffre est tombé à moins d’une demi-douzaine, dans un contexte à la fois plus confus, plus bruyant mais aussi plus vivant et plus « visible », où les virtualités médiatiques de tel ou tel écrivain peuvent lui valoir l’illusion fugace de la gloire.
    Le public susceptible de s’intéresser à un roman romand de qualité, en revanche, est certainement plus nombreux aujourd’hui et plus « réactif » qu’il ne l’était au début du XXe siècle, mais également plus sollicité, voire submergé par l’offre proche ou lointaine.
    Si la politique culturelle semble plus efficace aujourd’hui que naguère, l’on remarquera la dérive inquiétante qui fait évoluer celle-ci vers une sorte de marketing à la mode, au détriment des enjeux de survie. Depuis 2001, alors qu’une quarantaine de librairies ont disparu en Suisse romande, l’avenir des éditeurs romands, liés à celles-ci, semble de plus en plus précaire. Or Pro Helvetia a choisi, en 2005, de suspendre provisoirement son aide, comme l’a fait aussi l’Association Autrices et Auteurs de Suisse. Sans donner dans les lamentations, l’objectivité force à remarquer que les éditeurs de littérature, en Suisse romande, vivent tous dans la précarité, souvent au bord du dépôt de bilan. Le fait est qu’au cap du XXIe siècle, et dans l’un des pays les plus riches du monde, l’édition littéraire romande crèverait sans aide publique ou privée…
    Qu’en sera-t-il de l’édition romande dans dix ou quinze ans ? Qui prendra la relève à la direction de L’Age d’Homme, dont Vladimir Dimitrijevic, type du fondateur peinant à passer le relais, a largement franchi le cap de la septantaine, et Marlyse Pietri ou Michel Moret, sexagénaires, trouveront-ils des successeurs ?
    Telles sont, entre autres, les questions plus ou moins « brûlantes » qui se posent aujourd’hui à l’édition romande, laquelle montre pourtant encore, en 2006, une remarquable vitalité.

  • Comme un château de mots


    A propos des Contes des jours volés d’Anne-Lou Steininger
    On pense à la fois à Buzzati, pour ses thèmes poético-métaphysiques liés à la fuite du temps, et à Michaux, pour ses délires imaginaires et son lyrisme buissonnant, en lisant Les contes des jours volés d’Anne-Lou Steininger, rassemblant une trentaine d’histoires que la narratrice raconte à l’ange comptable de ses jours pour faire la pige à la mort. Il y a chez elle de la Schéhérazade déjantée, dont la fantaisie inventive est tout à fait surprenante, mais à la fois moins baroque et moins artificielle que dans La maladie d’être mouche, premier livre paru chez Gallimard en 1996 qui signalait déjà un talent très original. Or l’univers poétique de cette prosatrice a acquis une nouvelle densité et plus encore une sorte de gravité dont procède un surcroît de liberté, comme si le subconscient, face à l’irrémédiable, se faisait plus follement joueur, dans le sillage de cette insaisissable jeune fille (Elle), symbole de vie, de liberté ou de création, qu’on entend quelque part « jouer cet air inachevé sur un piano aux touches d’eau – ce piano, tu t’en souviens, qui n’arrivait à bout de rien, mais dont les notes titubantes avaient la saveur beurrée du thé noir et des tuiles aux amandes, le mercredi après-midi, quand tu avais leçon de solfège et de pluie »...
    La couverture de ce nouveau livre est une belle encre sur Japon de Christine Sefolosha, évoquant le Hollandais volant ou, plus encore, le paquebot magique de Fellini dans Amarcord, mais ici c’est du bateau des morts (dont on sait qu’ils aiment le luxe et les jeux) qu’il s’agit dans la nouvelle intitulée Face à la mer : « Il arrivera de nuit. On entendra approcher un vacarme joyeux, des rires et des bribes de chants, mais on ne verra rien d’abord. Ensuite, on sentira s’épanouir dans l’ombre les odeurs envoûtantes dont le navire regorge. La rose, la cannelle, les vins de palme et d’épices dissiperont dans une molle ivresse les souvenirs de notre vie passée ; puis le benjoin, le cèdre, l’ambre et la myrrhe, les résines précieuses des embaumeurs s’imposeront à nous et nous rassasieront. Enfin il sera là. Il nous apparaîtra. Illuminé comme une ville, avec autant de hublots que d’étoiles dans le ciel, dix étages de ponts festonnés de lampions, cinq cheminées crachant des étincelles et plusieurs capitaines. Il sera si proche à cet instant, qu’en étendant la main on pourra le toucher. Mais la joie, la surprise, nous en empêcheront. Les passagers, du haut de leurs dix ponts et de leurs six cents mille chandelles, riront de notre étonnement et, se penchant vers nous, ils jetteront des fleurs, des billets de banque et des petits oiseaux. Puis ils dérouleront pour nous des échelles dorées. »
    C’est un livre plein de nostalgie et de malice, d’anges et de mots voués à l’exorcisme de tout ce qui se dégrade et s’effondre en nous, plein aussi de violence « retournée » et d’effroi conjuré.
    « J’habite une demeure où les jours ne se ressemblent pas », lit-on en conclusion, « un palais frémissant de poussière chancelante. La pluie le ravine, le soleil et le vent l’allègent allègrement. Ses formes fondent, se lissent et s’adoucissent – comme les miennes, ma chère ! C’est ainsi que je l’aime. Et mon enfance s’éternise. Âme de mon château et vous, mes os légers et blancs comme du bois flotté, dites à ceux qui viennent demain sur cette dune :
    Il n’est de vrai château que de sable,
    De temps heureux que celui que l’on perd…

  • Passage de Ramuz

    Il n’y a pas de doute: Charles Ferdinand Ramuz (1878-1947) est l’écrivain romand d’origine le plus important depuis Rousseau. Certains de ses choix ou positions, et l’attitude générale de l’écrivain face à la société et aux tribulations de son temps peuvent se discuter mais la hauteur de vue, la noblesse, la tenue constante de l’œuvre imposent l’image de la grandeur.
    Le titre de son premier opuscule, Le petit village, pourrait suggérer l’idée d’un début de mince envergure, alors qu’il désigne au contraire ce qu’il y a de grand dans les plus humbles réalités, choses et gens. Même embryonnaire, Ramuz est déjà là: dans ce concentré du plus simple et du plus dense, du plus élémentaire et du plus construit, du plus profane et de plus sacré; et trois romans ensuite, d’un sombre éclat et ne ressemblant à rien de ce qui s’écrit alors, ne tardent à confirmer cette première promesse: Aline, pure et noire merveille qui n’a pas pris une ride après un siècle, où le jeune romancier, sans pathos et dans un style inouï (au sens premier de jamais entendu) raconte les tribulations d’une toute jeune fille engrossée par le fils d’un notable, rejetée par celui-ci et fuyant l’opprobre du village dans le sacrifice de son enfant et le suicide; Jean-Luc persécuté, autre drame et cette fois dans le décor vertical de la montagne où la détresse solitaire prend la figure d’un homme humilié; et Circonstances de la vie, dont la grisaille sèche rend admirablement la dérive douloureuse d’un notaire vaudois d’abord prisonnier d’une belle-mère sourcilleuse et ensuite remarié, après la mort de sa première épouse maladive, à une diablesse alémanique représentant, par surcroît, l’arriviste par excellence de la nouvelle société.
    Les lecteur de l’époque n’auront pas manqué de trouver ces romans bien tristes, et c’est peu dire que le style de Ramuz n’ait pas fait l’unanimité, tel critique français l’imaginant même traduit de l’allemand… mais le jeune auteur n’en a qu’à l’univers qu’il porte en lui et à sa joie manifeste d’écrire, composant coup sur coup deux admirables romans de formation dont le premier, Aimé Pache, peintre vaudois, est tout imprégné de l’expérience parisienne du jeune écrivain, suivi de Vie de Samuel Belet, son plus grand roman à nos yeux, et marquant paradoxalement le terme de cette saisissante première période d’expansion, comme le signifie abruptement, en 1914, l’Adieu à beaucoup de personnages, préludant à une nouvelle période où l’on ne va plus «ouvrir» mais «creuser», en bonne tradition romande…
    A la fin des années 1970, l’éditeur Vladimir Dimitrijevic affirmait qu’il manquait en somme un Zola à la littérature romande, désignant plus précisément la carence, dans notre pays, d’un observateur de la société locale en ses multiples aspects. Or, plus qu’aucun autre, l’auteur de Vie de Samuel Belet disposait des outils nécessaires à ce genre de travail, et l’on peut imaginer ce qu’eût pu devenir une œuvre plus ouverte au monde extérieur des années 1920 à 1940 et à tous les bouleversements qui l’ont affecté. Mais Ramuz ne sera pas plus Zola que Thomas Mann, et d’ailleurs on peut se demander si la société romande, petite bourgeoise et paysanne, de l’époque, se fût jamais prêtée vraiment à un type d’observation de ce genre, faute d’enjeux sociaux et économiques. Dimitrijevic prétend que nul de nos auteurs n’a rendu compte de la vie quotidienne à cette époque. On se demande s’il a jamais lu le moindre livre d’Alice Rivaz. Quant à Ramuz, il sera du moins Ramuz, et souvent à son extrême pointe, comme dans ses pénétrants essais de Besoin de grandeur, Questions ou plus encore Remarques, plus sans doute que dans la suite de romans poético-métaphysiques qu’il va donner, dont les figures seront désormais des emblèmes et des symboles plus que des personnages. Dès La guérison des maladies, et plus encore avec Le règne de l’esprit malin et Les signes parmi nous, le souffle et le rythme d la narration du romancier nous semblent marquer un fléchissement, aggravé par une façon de maniérisme stylistique.
    Il faut lire attentivement Le grand printemps pour mieux percevoir l’évolution de Ramuz durant la Grande Guerre, entre désarroi profond et sourde aspiration à une possible renaissance. «Il n’y a plus eu de point de repère, écrit-il à propos de son retour au pays, après ses douze années parisiennes, et le voici face à la côte de Savoie, à sa table, exprimant sa souffrance, solidaire avec la France mais «à distance». Dans un texte bouleversant intitulé J’ai saigné, Blaise Cendrars, engagé volontaire blessé gravement au front, dit l’horreur de la guerre et la compassion que lui inspire l’agonie, atroce, d’un jeune berger reposant sur le grabat voisin du sien, qu’un médecin-chef achèvera au cours d’une séance de «soins» insoutenable. A peu près au même moment, Ramuz tâche de se convaincre, à sa table de littérateur, qu’il souffre autant, sinon plus que les jeunes gens crevant au front et que leurs familles: «Il y a une forme d’imagination qui fait qu’on souffre davantage, et on subit davantage (encore qu’autrement peut-être) que dans la réalité».
    Et tel sera bel et bien le Ramuz à venir, se réclamant de l’homme élémentaire et de l’humanité «concrète» tout en se tenant à distance, prudent et parfois jusqu’à la pusillanimité comme le montrent, aussi, ses relations avec les compères des Cahiers vaudois.
    Au demeurant, on se gardera de faire le procès de Ramuz sous prétexte qu’il se tient à l’écart de telle «réalité», comme la plupart de ses pairs, alors même qu’il ne cesse, et dans Le grand printemps précisément, de réfléchir au sens de la guerre, aux idées meurtrières que cristallisent les nationalismes, à la révolution russe en train de se préparer, au collectivisme et à la démocratie plus ou moins avérée. «Je ne veux pas de l’homme abstrait», écrit plus précisément celui qui toujours résistera aux sirènes des idéologies, «l’homme simple valeur légale ou sociale ou économique, l’homme numéro matricule des casernes philanthropiques, ni de l’homme sans passions et sans nerfs des pacifistes malgré tout».
    L’apport essentiel du Ramuz penseur tient aux questions qu’il pose en perpétuel inquiet, doutant à tout moment de lui-même ainsi qu’en témoigne chaque page de son Journal et refusant toute engagement politique ou religieux, mais s’engageant intégralement dans son travail d’écrivain. Lui dont toute l’œuvre est imprégnée de sacré ne redoute rien tant que de «parler de Dieu» ou «de l’âme». Lui qui s’est fait le peintre attentif d’une communauté humaine dont la Suisse est le modèle évident, va jusqu’à douter (en 1937, dans un texte fameux publié par la revue Esprit) de l’existence même de ce pays, bornant son horizon à la latinité rhodanienne et aux modes de vies du paysan ou du vigneron, du montagnard ou de l’artisan. Lui qui se dit indifférent à la nature est sûrement, après Rousseau, le plus grand peintre des cycles imbriqués de la vie humaine et des saisons. Lui qui affirme qu’il «doit tout à Paris» et se dit une «outil médiocre» de la langue française, n’en revendique pas moins sa prétendue maladresse et jusqu’à fonder une langue nouvelle.
    Un style neuf: tel est Ramuz, dont la musique et l’extraordinaire plasticité de la langue éclipsent tout débat sur les positions diverses de l’écrivain.
    Reste pourtant que le respect de celui-ci n’exclut pas de nouvelles questions et ne saurait se satisfaire de la vénération pleutre qui vise, aujourd’hui, plus encore que de son vivant, à s’en débarrasser, notamment en faisant de lui un Grand Arbre…

    Ce texte est extrait d'un livre achevé le 4 septembre, à paraître aux éditions Payot.

  • De la critique "scientifique"

    A propos des "ramuziens" et d'Alexandre Zinoviev

    Un cuistre teigneux, probable second couteau de la bande des « ramuziens » commis à la préparation des Œuvres complètes et/ou des deux volumes de La Pléiade à paraître ces prochains jours, m’attaque dans le courrier des lecteurs de 24Heures, ne supportant pas que j’aie ironisé sur le caractère « scientifique » du Chantier Ramuz. On voit de mieux en mieux que ce qui importe le plus à ces gens-là n’est pas de défendre et d’illustrer une grande œuvre littéraire mais de se poser en spécialistes exclusifs de la chose, tels les Docteurs de la loi.
    Je me suis bien diverti, en lisant le quatrième volume de la monumentale Histoire de la littérature romande, dirigée par Roger Francillon, de constater combien cet ouvrage à prétention « scientifique », précisément, dérivait autant que ceux des temps précédents dans le parti pris et les assertions arbitraires, voire parfois le règlement de compte, particulièrement sous la plume de jeunes doctes imbus de scientificité.
    Pour ma part, je n’ai rien contre les écarts « subjectifs » de tel ou tel critique, mais que celui-ci se prévale de son autorité « scientifique » pour légitimer ses jugements et ses lubies me paraît un peu fort de café. Cela me rappelle furieusement notre ami Alexandre Zinoviev, qui balayait toute la littérature russe contemporaine sous prétexte qu’elle n’était pas « scientifique », étant entendu que la sienne seule l’était. Or précisément, ce qui nous intéressait dans son œuvre était cela même qui échappait à la « science ». Au reste on la vu dans l’évolution de son travail littéraire autant que dans ses jugements sur l’époque: lui qui se  prétendait scientifiquement rigoureux a proféré tout et son contraire avant de s’enfoncer dans une spirale paranoïaque à mes yeux significative…  

  • Désarrois d’un costume trois pièces

    A propos de L’Homme interdit

    Le sentiment que, sous les apparences d’une vie réglée et « gérée » dans ses moindres détails, certains individus dissimulent une totale incapacité à vivre, se trouve parfaitement illustré dans le premier roman de Catherine Lovey, dont le thème apparemment convenu au premier regard donne lieu à un développement ouvert à de multiples interrogations.
    L’idée de confronter un homme d’affaires au-dessus de tout soupçon, véritable parangon du battant supérieur ne vivant que pour son job, à la subite disparition de son épouse, qui lui fait soudain découvrir tout un pan de sa vie auquel le temps lui manquait d’accorder la moindre attention (sa femme justement, ses enfants, tout ça…), pourrait relever du lieu commun d’époque, comme il en prolifère dans les romans actuels. L’inhumanité croissante du monde qu’on appelle néo-libéral, la fuite en avant de ces hommes-creux réduits à leur fonction sociale, déjà typés au début du XXe siècle par Dostoïevski ou Kafka, appelle évidemment la réaction et la critique, mais encore faut-il que celles-ci s’étoffent à proportion de la complexité humaine, étant entendu que le pur pantin social n’existe pas et ne présente aucun intérêt pour le romancier.
    Or dès les premières pages de L’Homme interdit, le sieur Brown, grand flandrin probablement beau mec et entré dans les ordres sociaux en costume trois pièces, qui apprend par la police que sa femme a disparu à l’instant même où il va signer le contrat de sa vie, nous apparaît, à travers sa parole même (le récit reproduisant sa confession à un psy muet, six mois après les événements), comme un individu intéressant par ce que filtre sa voix, que sa solitude croissante (soupçon des flics, rejet de ses collègues, silence absolu du thérapeute) va pousser vers une sorte de lucidité panique, jusqu’aux confins de la folie – toutes chose perçues à fleur d’écriture, saisies et restituées avec une acuité rare.
    Qui était sa femme ? Qui sont ses enfants ? Qu’est-ce que cette voisine à chats qui le juge ? Qu’inspecte cet inspecteur dans ses tiroirs et ses fichiers informatiques ? Qu’est-ce que ce monde où les femmes disparaissent et les enfants réclament de la neige ? Et qui diable est-il lui-même, qui parle dans le vide et se rappelle un jour que l’instabilité (cette saleté de flux et de reflux) de la mer l’a toujours déstabilisé ?
    Telle sont les questions qu’il ne se posera jamais que par la bande, en « homme interdit » qu’on sent à la fois comme effaré et comme empêché, qui a entrevu un jour, l’espace d’un éclair, que la mort de sa femme pourrait le libérer « quelque part », mais vite il a pensé à autre chose, craignant une fois encore toute instabilité, toute fluidité lui rappelant il ne sait quelle angoisse d’enfance.
    Monstre d’égoïsme ou vieil enfant cravaté, fou virtuel du genre à flinguer soudain ses gosses ou assassin de sa propre femme qui aurait gommé tout souvenir de son acte ? La romancière ne conclut pas, laissant le lecteur flotter dans la stupeur fascinée entretenue par le discours maniaquement précis, hyperlucide et souvent frotté d’un étrange humour, d’un homme de plus en plus perdu et finalement proche, humain, émouvant en son vertigineux désarroi.

    Catherine Lovey. L’homme interdit. Zoé, 167p.

  • Magies piégées de la passion

    Au sud du capitaine, de Catherine Safonoff

    «La vraie réalité est de la pure magie», lit-on dans le dernier roman de Catherine Safonoff, «tout est tout le temps magique, mais on perd la magie de vue». Et de fait, c’est entre les deux pôles de l’enchantement et du désenchantement, de l’aspiration à la beauté et du consentement à toutes les médiocrités que se joue Au nord du capitaine, un roman qu’on pourrait dire la chronique d’une passion à la fois pure et impure, incandescente et laissant un goût de cendre aux lèvres, où deux êtres très proches dans leur conviction commune qu’il ne seront jamais aimés s’accrochent l’un à l’autre comme deux naufragés éperdus.
    La femme a quelque chose d’une vieille enfant jamais guérie de profondes blessures familiales, c’est une solitaire à la fois hypersensible et blindée à force de coups, attachée à certain ordre et certain confort comme on l’est «au nord», mais impatiente aussi, dans sa vitalité bohème, de s’arracher à la vision de ses voisins suissauds pour reprendre et reprendre le large dont une certaine île, probablement grecque, est ici le symbole. C’est d’ailleurs là qu’elle a fini par rencontrer celui qu’elle appelle le Capitaine Rouge, auquel elle ne cesse de s’arracher et de revenir. «Moi, monsieur», dira-t-elle, «si vous voulez savoir, j’ai un psoriasis à l’âme et le Capitaine Rouge est mon soigneur».
    Lui aussi a quelque chose de l’enfant perdu. On pense à Zorba en le voyant, «sarmenteux et noueux», passer d’un petit boulot à l’autre, se disant lui-même clochard céleste à la Kerouac et retombant sur ses pattes avec un sens certain de l’adaptation, musicien sur les bords et «constamment stupéfiant» aux yeux de son amante du nord, assurément nimbé lui-même d’une certaine magie, mais ne cessant pour autant de l’inquiéter et de la décevoir. Car il y a du barbare dénaturé chez ce truqueur prompt à toutes les trahisons. L’argent ne manque pas, en outre, d’exacerber les équivoques de cette relation, dans un jeu de dupes qui n’est pas essentiel mais qui pèse pourtant, comme pèse le soupçon lié aux délits pas vraiment avoués de l’ex-taulard probablement accroché aux drogues dures et peut-être même criminel.
    Est-ce dire qu’à l’instar de Lady Chatterley, cette histoire relance en version nord-sud le thème de la bourgeoise insatisfaite qui s’encanaille ? Nullement. Car le chaperon rouge, dans ce conte du loup revisité, est tout à fait capable de se recycler fée ou sorcière. Si le Capitaine Rouge a quelque chose de «poétique», comme l’avait vu aussi la propriétaire de la maison en l’île avec sa belle formule («Ce type-là, tu comprends, c’est l’eau dans l’eau»), c’est bel et bien elle-même, la narratrice-magicienne, avec son humour et sa douleur, sa douce folie et sa façon de tout faire communiquer («tout est sexuel», disait-elle par provocation à ladite propriétaire) qui préside à la préparation de la soupe alchimique: «Le présent se donne trop fort, je le trie, je le dilue, je mets de côté pour quand il n’y en aura plus».
    Dans la maison pénombreuse où elle se retrouve après ses échappées solaires, la magicienne, tout en prêtant un oreille aux rumeurs du monde (le clabaudage d’une ancienne voisine ou le bouleversant témoignage radiophonique d’une femme du Rwanda), se reconstruit ainsi tout en dialoguant avec son ange attitré, sa chatte (qui lui souffle «vois-tu, ce qui sépare les amants, c’est qu’ils se sont rencontrés»...) et avec le petit lézard levant la tête, sur fond d’étole bleue, dans le Portrait d’un jeune homme de Lorenzo Lotto (on voit cette merveille au Musée de l’Accademia, à Venise) que lui a rappelé le beau visage d’un jeune agent de voyage - lequel lézard lui demande en pointant son museau d’entre les plis azurés: «Existes-tu pour quelqu’un au monde ? Es-tu capable de n’exister pour personne au monde ? C’est la question».
    La dernière partie du roman, marquant une bifurcation subite de la narration, module le récit de deux hommes qu’on pourrait dire également «largués». Le premier est le Capitaine Rouge, qui raconte dans quelles circonstances son amie a disparu, ne lui laissant qu’un cahier de notes et l’acculant à une démarche policière trop risquée pour lui, puis rêvant de la rejoindre quand même (car il est sûr qu’elle vit encore, et pourrait donc continuer de le subventionner la moindre) pour couler ensemble de pépères soirées («Nous regarderons la télévision», note-t-il en vrai nul), et se pointant bel et bien sous ses fenêtres, une nuit, mais sans oser rompre le mystère qui entoure la maison.
    Fuyant une fois de plus, mais comme sauvé à nos yeux par cette ultime pudeur, le capitaine déchu se retrouve observé, dans un train, par un jeune homme qui a repris entretemps le récit au vol pour évoquer sa propre dérive suicidaire (une certaine Claire l’a abandonné, croit-on comprendre), avant de se voir confié par son vis-à-vis, sur un geste généreux de sa part (un paquet de clopes), le cahier de la magicienne qui participera, d’une certaine manière, à son propre retour à la vie.
    L’enchantement s’achève sans s’achever au café de l’Ancienne Douane, que vous connaissez comme votre poche, où quelques humains continuent de se rencontrer tandis que Jeanne d’Arc, la poule, et Walter le très vieux chien, font respectivement leur devoir divin de poule et de très vieux chien - et le jeune ressuscité se donne «jusqu’en avril prochain, mai au plus tard, pour prendre un bateau»...

    Catherine Safonoff. Au sud du capitaine. Editions Zoé.

  • Les mots contre l'oubli


    Le chant du bosco
    d’ Elisabeth Horem




    Lorsqu'on rappelait les crimes de Marat à sa soeur, la brave femme se contentait de répondre: «Ah, que voulez-vous, ce ne sont là que turpitudes humaines, qu'un peu de sable efface...» Or, aujourd'hui plus que jamais, le sentiment qu'un peu de sable suffit à effacer les turpitudes humaines engage certains, que l'oubli révolte, à prendre la parole et à témoigner. Les abominations massives qui ont marqué le XXe siècle ont d'ailleurs cristallisé le fameux «devoir de mémoire» qui n'empêche pas, cela va sans dire, diverses formes d'amnésie de se perpétuer; pourtant, de grands textes contemporains l'ont bel et bien honoré, sous les plumes de Primo Levi ou de Soljenitsyne, notamment.

    Ce thème de la mémoire comme dernier recours de la conscience humaine et comme honneur de la littérature, qui revient de manière insistante chez certains des meilleurs écrivains contemporains, est également le motif central, en de plus modestes largeurs, du bref mais très dense roman d'Elisabeth Horem. A préciser, aussitôt, que Le chant du bosco ne se rapporte pas à tel ou tel drame particulier de notre époque mais évoque des relations humaines pourries par une situation politique qui peut faire penser à l'Albanie d'Enver Hodja, aux républiques bananières ou à moult autres tyrannies de partout.



    Le protagoniste du roman, Peter Vaart, a fui la ville d'Obronna après y avoir vécu les événements dramatiques d'un certain été, durant lequel un attentat a été commis contre le dictateur Basilka. Incarcéré une première fois sans savoir pourquoi, il a été libéré non moins inexplicablement avant d'être jeté dans le quartier de haute sécurité de la forteresse où il a consenti, par force et par lâcheté, à un crime qu'il ne se pardonnera jamais. Tout au long du récit, dont on ne sait d'abord qui le mène, et qui devient peu à peu le témoignage de Vaart lui-même, le souci de tout ressaisir par la mémoire s'affirme alors même que l'incertitude et l'équivoque flottent sur les personnages et les péripéties du roman.

    «Se rappeler toutes les odeurs», note ainsi Vaart en reconstituant une scène. «Ne rien oublier surtout. Il suffirait de trouver un jour les mots justes, pour tout retenir, tout conserver, désormais disponible à volonté, des mots beaux et parfaits, bien polis par l'usage comme le sont les mots précis et poétiques qu'utilisent les marins.» D'où le recours, à la suite de ce passage et dans le titre même de l'ouvrage, à l'image et à la fonction du bosco, ce maître de manoeuvre marine dont le chant pourrait être comparé à celui de l'écrivain menant sa propre barque...
    Cette remémoration, au demeurant, n'a rien de lourdement volontaire, qui structure le roman comme un rêve éveillé. L'errance de Vaart, comme celle de Caïn fuyant l'oeil de sa conscience, est à la fois recomposition alternée d'une histoire d'amour tragique dont les pièces de puzzle se remettent en place sans jamais égarer le lecteur. S'en détachent les beaux personnages sacrifiés de Sana et de Mona, sur fond de confusion et d'abjection, mais aussi d'intense sensualité, avec une puissance émotionnelle qui rappelle les récits politico-poétiques d'un Juan Carlos Onetti; et le même sentiment de dérision désespérée, sur fond de sable effaçant toute chose, laisse au lecteur comme un goût de cendre.

    Il émane des romans d'Elisabeth Horem une atmosphère d'inquiétante étrangeté, qu'on dirait tissée par la couleur et la sonorité des mots, rappelant à la fois les clairs-obscurs du peintre Edward Hopper, les dédales plombés d'Ismaïl Kadaré ou les rêveries topologiques d'Escher, alors même que cet univers envoûtant, dont le centre onirique est la cité insituable d'Obronna (ville portuaire d'un sud nordique rappelant à la fois l'Est et le Proche-Orient) est absolument original. D'une écriture très élaborée, parfois jusqu'au maniérisme (ces phrases soudain coupées ou ces dialogues indirects frisant parfois l'artifice), et construit avec la rigueur d'une composition musicale complexe, Le chant du bosco s'impose cependant, au-delà de ces apprêts littéraires, par une nécessité profonde qui en fonde aussi la beauté.

    Elisabeth Horem, Le chant du bosco. Bernard Campiche, 119 pp.

  • La poésie d'une magicienne



    Janice Winter de Rose-Marie Pagnard

    D'un livre à l'autre, et comme entremêlant des fils d'encre soyeuse et d'or, Rose-Marie Pagnard poursuit son œuvre romanesque à la manière d'un grand rêve éveillé, dont l'atmosphère relève à la fois du conte populaire et du romantisme allemand, avec une tension constante entre folie et beauté. Le mélange de psychologie des profondeurs et de poésie de Janice Winter rappelle en outre les romans si troublants et si beaux de Pierre Jean Jouve (de Paulina au Monde désert, en passant par Les aventures de Catherine Crachat), sans qu'il soit question pour autant d'aucune imitation.
    De fait, l'univers de Rose-Marie Pagnard est décidément original et unique, et la narration de Janice Winter, dégagée des brumes parfois un peu éthérées du précédent ouvrage de l'auteur, Dans la forêt la mort s'amuse (excellent au demeurant, et gratifié d'un Prix Schiller en 1999), marque une nouvelle avancée.

    Janice Winter est une enfant en métamorphose, qui se raconte cette drôle d'histoire tout en la vivant, comme par mimétisme, au côté de sa sœur aînée Léa dont la récente tentative de suicide étreint les siens d'angoisse latente. Le double printemps inquiet des filles Winter s'accorde par ailleurs à l'ambiance étrange de la maison d'Ida Sommer, la grand-tante dont le fils Horst a disparu depuis huit ans et 235 jours. L'histoire se passant rue des Foudres, il est naturel que le disparu tombe du ciel pour réapparaître aux jeunes filles auréolé de feu et en manteau d'Arlequin, qu'elles serviront chacune à sa manière à la cave où, bâtard en quête de père et bandit pour rétablir l'ordre secret des choses, il s'est planqué quelque temps.

    Dans un climat d'étrangeté qui nimbe tous les personnages d'une sorte d'aura mythique, Rose-Marie Pagnard marque bien la frontière entre les instances de la trivialité et de la norme, du conformisme social et de la conformité psychiatrique, et celles de la fantaisie et de l'imagination, de la liberté et de la poésie. Cernés par l'angoisse, les parents de Léa tremblent à l'idée que leur fille puisse toucher à la drogue, sans imaginer ces « phénomènes inexpliqués » de la nature qui ont toujours fasciné Horst, lequel incarne d'ailleurs la poésie en mouvement perpétuel autour de nous, mais qu'on ne saurait percevoir sans attention fervente, à laquelle Janice ajoute une sorte d'amour sorcier, en deçà de la fusion sexuelle vainement espérée par Léa.

    Pour prolongation radieuse du bonheur éprouvé à cette lecture, un album à quatre mains conjointes, (puisque l'imagier en est le peintre René Myrha, époux de la romancière) vient de paraître, où rebondit un autre colporteur de poésie sous la forme d'un mystérieux passant à manteau d'or. Variation sur les thèmes de la mémoire et du masque, Figures surexposées participe, à la fois par l'enluminure onirique des images et par le récit, à cette transmutation poétique, jouant sur tous les registres du langage, qui caractérise essentiellement l'œuvre de Rose-Marie Pagnard.

    Rose-Marie Pagnard, Janice Winter, Editions du Rocher, 179 pp.
    Rose-Marie Pagnard, René Myrha, Figures surexposées, Le Champ des Signes.


  • Un bonheur virtuel



    Il y aura bientôt trente ans qu'Etienne Barilier publiait, à l'âge de 27 ans, un roman saisissant qui, sous le titre de Passion (L'Age d'Homme, 1974), racontait l'histoire à la fois ardente et glaçante d'un voyeur du nom de Pierre X dont le journal intime détaillait, jusque dans son intimité, les moindres gestes et dits d'un couple gracieux de jeunes amants. Or à ce vampirisme privé, symbolisant l'espèce de jouissance par procuration que vivent tant de gens frustrés ou claquemurés dans leurs fantasmes, fait aujourd'hui écho le voyeurisme public d'une véritable industrie de l'exhibition intime, dont Barilier tire le meilleur parti dans son trente-troisième livre, Le vrai Robinson, qui s'inspire plus précisément des aventures télévisuelles exotico-lucratives à la manière de Koh-Lanta.

    Loin de s'en tenir pourtant à une satire par trop attendue, le romancier lausannois corse le jeu en endossant pour ainsi dire le plus mauvais rôle, à savoir celui du réalisateur de l'entreprise en question, laquelle combine un remake du Robinson Crusoé de Daniel Defoe et une rencontre de Robinson avec l'héroïne du Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre.

    Au fil d'un récit à l'indicatif qui parodie la plate « objectivité » d'un script de sit-com, comme s'y amusa un Gore Vidal dans son mémorable Duluth, gorillage carabiné des feuilletons télévisés américains, le deus ex machina de la narration raconte à la fois l'histoire « réelle » de la rencontre des jeunes Robinson et Virginie sur un îlot paradisiaque au large de l'île Maurice et le scénario programmé virtuellement de l'émission de télévision à venir sous le titre du Vrai Robinson. Ainsi décrit-il les heurs et tribulations de « nos jeunes héros » pendant et après un naufrage initial reproduisant celui (en 1744) du fameux voilier Le Saint-Géran, chacun vivant d'abord séparément son acclimatation sous l'œil des caméras, avec infos régulières à prendre sur un ordinateur portable connecté au site Le-vrai-Robinson. com, puis se rencontrant, se séduisant mutuellement comme le public romantique est supposé l'attendre, s'accordant en dépit d'une rivalité établie par le concours où chaque prouesse est taxée en milliers d'euros, puis se faisant rattraper par la vie, si l'on peut dire, au gré de circonstances que le lecteur découvrira, avec un rebondissement à chaque fin d'épisode et des péripéties de vrai roman d'aventure.

    Par ailleurs, d'une délicatesse esthétique inattendue dans la catégorie, le réalisateur-narrateur « monte » le film à venir en projetant sous nos yeux des scènes entières dont le chatoiement lyrique signale le plaisir pris du romancier tout en comblant celui du lecteur, non sans mêler les bons sentiments du « pro » imbu d'art « populaire de qualité » et le réalisme mercantile d'usage. D'une forme parfaitement appropriée au thème, le roman joue enfin avec finesse sur les temps décalés de la réalisation, avec des implications particulières en l'occurrence, via le « direct » et le « semi-direct », puisque la série commence d'être diffusée avant la fin du tournage, au cours duquel sont advenus divers événements pour le moins imprévus ...

    Essayiste d'une vaste culture et d'une pénétrante intelligence, Etienne Barilier aurait pu traiter ses personnages de haut, en ridiculisant tout un petit monde sur lequel il est facile de cracher, comme on l'a fait de Loft Story. Or, retrouvant la verve narrative et le bonheur d'observation de ses meilleurs ouvrages, le romancier se garde ici de toute caricature. Sa jeune Mauricienne rêvant de se réaliser dans la haute couture et découvrant une nouvelle dimension de la vie (qui ne doit rien au fric ni à la télé) n'a rien d'une godiche, et c'est le moins qu'on puisse dire. Le glandeur Robinson, cherchant lui aussi une échappée à son désarroi, en réaction contre des parents qui se veulent ouverts et méprisent ceux qui ne le sont pas à leur façon, est lui aussi juste et attachant ; et l'écrivain se garde également de trop « charger » le personnage incarnant Vendredi dans le jeu de rôles, qui va donner à la fin du tournage sa touche dramatique, rappelant le sacrifice collectif du Temple solaire.

    Brassant de nombreux thèmes contemporains avec une légèreté nouvelle, Etienne Barilier parvient surtout, dans Le vrai Robinson, à mêler narration et réflexion en parfaite fusion. Relevons aussi bien, et c'est le meilleur signe, que son dernier livre se dévore, qui s'ouvre à la plus vivante réflexion sur notre drôle d'époque. é

    Etienne Barilier, Le vrai Robinson, Ed. Zoé, 264 pages.

  • Comme un théâtre panique


    Le sourire de Mickey d’ Antonin Moeri



    Le langage de chaque époque est une mine d'observations que certains écrivains exploitent mieux que d'autres. C'est ainsi que les poncifs de l'esprit bourgeois ont été répertoriés et analysés par Flaubert dans son Dictionnaire des idées reçues ou, avec plus de virulence visionnaire, par Léon Bloy dans son Exégèse des lieux communs. Plus récemment, un Michel Houellebecq s'est employé, dans Extension du domaine de la lutte, à capter les expressions typiques de la « novlangue » actuelle en usage dans notre société, où tout est désormais « géré » à tous les « niveaux du contexte », y compris ceux du « senti » et du « vécu » — et qui ne « gère » pas ses émotions aura droit à sa « cellule de soutien psychologique ».
    Ce matériau verbal, au-delà de la satire facile, peut constituer une riche substance narrative, comme le prouve Antonin Moeri dans les nouvelles du Sourire de Mickey, son huitième livre marquant une belle avancée.

    — Quelle est, Antonin Moeri, la place et le sens de l'écriture dans votre vie ?

    — En vérité, la réception est passée avant la production. Je veux dire que j'ai beaucoup lu, écouté, rêvé, bourlingué, aimé, observé avant de fixer les limites de mon laboratoire intime. A l'origine, les histoires que racontait mon père me fascinaient. Sa pratique de médecin lui offrait un angle de vision particulier. Les personnages qu'il décrivait étaient frappés d'une dérision, dont je ne sais toujours pas si elle était voulue ou inconsciente. Il avait une manière de dépulper les êtres
    qu'on pourrait qualifier de cruelle, mais qui faisait rire ses enfants. Un tel père, à l'heure actuelle, inciterait les services sociaux à intervenir. Ce qui s'entend a donc prédominé dans ma formation. J'aurais pu devenir musicien, mais la situation de désastre orthographique, dans laquelle je me suis trouvé à l'âge de 12 ans créa, au sein de la famille, une inquiétante atmosphère d'insécurité. Pour me sortir de cette impasse, mon père ne chercha pas à éviter le conflit: il me soumit autoritairement aux lois du langage en me dictant quotidiennement du Chateaubriand. Ces dictées m'ont rendu attentif à la sonorité et à la polysémie des mots, aux analogies et aux métaphores. Elles m'ont rendu attentif à un ordre symbolique où le mot ne renvoie pas à une chose mais à un autre mot.

    — Qu'est-ce qui, dans la société actuelle, vous touche au point de vous faire réagir en écrivain ?

    — Il me semble que c'est un enlisement dans la relation imaginaire qui est encouragé par le dispositif social actuel. Comme si l'on cherchait à fixer les gens dans une enfance qui ne connaîtrait que des besoins facilement repérables. Pourvu qu'ils s'amusent et se réjouissent sans désirer, ni juger ou critiquer, et la fête peut continuer. En effet, la fête est au cœur de la nouvelle civilisation. Une fête obligatoire où l'on vous somme de jouir sous peine d'une marginalisation promise à l'intervention souriante de l'appareil psychothérapeutique.

    — Vous sentez-vous des parentés parmi les auteurs contemporains ?

    — Pour mettre en scène cet impératif d'épanouissement généralisé, de dynamisme forcé et de conformisme halluciné, il me semblait que le récit bref convenait mieux que le roman. La minutie clinique, la grande attention que privilégient mes narrateurs pour raconter leurs histoires m'ont rapproché d'écrivains américains comme Hemingway, Salinger ou Carver. Je lisais leurs nouvelles avec enthousiasme lorsque j'élaborais ce livre. D'ailleurs, Raus !, >Le Mur et No Limit recèlent chacune un vibrant hommage à ces trois auteurs, dont les techniques narratives sont exemplaires. Mais il fallait aussi que je subvertisse ce genre littéraire pour me l'approprier.

    — Que peut, selon vous, la littérature dans une société telle que la nôtre ?

    — On m'a reproché un ton légèrement didactique dans la manière d'exposer les situations, mais ce ton est voulu. C'est celui d'un individu paniqué, qui se raccroche désespérément au langage comme à une bouée de sauvetage. La mutation anthropologique à laquelle il assiste le pousse à remplacer par des éclats de rire les clichés fixés par des expressions telles que « modeleur de comportement », « athlète d'entreprise », « travail d'écoute » et autres « potentialités créatrices », qu'on utilise pour terroriser les gens. Peutêtre est-ce alors à quoi la littérature pourrait prétendre dans une société telle que la nôtre: redonner au lecteur l'envie de se servir de ses propres yeux pour se diriger...



    La dure loi du sourire
    C'est un jeune couple à la coule qui dialogue à mots (très) couverts, dans un sushi, à propos d'une décision qu'elle devrait prendre à propos d'un « truc fait en quelques minutes » qu'elle devrait subir pour le soulager, lui, d'une naissance difficile à « gérer ». On a compris qu'il s'agit d'un avortement, mais « chez ces gens-là », comme disait Brel, ça ne se dit pas. Parce que lui pense surtout qu'ils devraient « s'éclater davantage », et par exemple en se payant un pull unisexe à l'effigie du Che comme ils en ont à la boutique No Limit. On n'en saura guère plus sur ce premier couple apparu dans l'univers en apesanteur, à la fois « relax », soumis à la « dure loi du sourire », et sourdement tendu, dans lequel Antonin Moeri va donner du scalpel de son regard. Or voici, dans un bureau, l'extension de la lutte s'appliquer au niveau des ressources humaines, où telle quinqua chargée de « modeler les comportements de l'entreprise » s'en prend à un type par trop séduisant et trop libre ; ou voilà, dans une école, une guérilla sévir entre un Mickey charmeur et jean-foutre, dopé par sa mère adorante, et son prof incarnant l'Autorité traumatisante.
    Attention cependant: n'imaginez pas de simplistes affrontements entre classes, races ou générations. Dépassé tout cela: à vrai dire tous les personnages de ces nouvelles sont égarés dans le même dédale de mots qui ne savent plus ce qu'ils désignent, d'idées devenues slogans publicitaires, de sentiments maquillés par le simulacre, en ce monde « où les bons sentiments, l'altruisme et le chantage du cœur sont d'utiles paravents pour cacher ce qui nous est intolérable ».
    Rendant le son de cette « rumeur » d'époque à la fois euphorique et déprimée, Antonin Moeri en dégage aussi, avec une espèce de compassion flottante, les sursauts individualisés de personnages qui ne se réduisent jamais à leur discours apparent. Et peut-être est-ce au moyen de ce langagegeste, qui déborde à tout moment des moules de la « novlangue » convenue, que Le sourire de Mickey mime le mieux une forme d'échappée libératrice.

    Antonin Moeri. Le sourire de Mickey. Editions Bernard Campiche, 292 pp.

  • L'utopie enjouée de Michel Layaz


    A propos de La joyeuse complainte de l'idiot



    C'est toujours un bonheur que de voir un écrivain s'épanouir, et le sixième roman du Lausannois Michel Layaz, La joyeuse complainte de l'idiot, nous vaut ce plaisir autant pour l'originalité de sa vision — apparemment dégagée de tout réalisme et renvoyant cependant à notre monde avec une verve critique réjouissante — que pour l'éclat et les chatoiements de son écriture, jamais aussi libre et inventive qu'en ces pages. Rappelant la douce dinguerie hyperlucide d'un Robert Walser, et d'abord parce qu'il se passe dans un « débarras à enfants » assez semblable au fameux Institut Benjamenta du génial Alémanique, ce roman évoque également la figure tutélaire de Cendrars par ses dérives épiques, le goût du conte qui s'y déploie et sa faconde verbale.

    Si le pensionnat pour jeunes gens fait partie d'une certaine mythologie littéraire helvétique (songeons à celui des Années bienheureuses du châtiment de Fleur Jaeggy, ou au Waldfried de L'Eté des Sept-Dormants nourrissant les rêveries pédérastiques de Jacques Mercanton), c'est plutôt en une abbaye de Thélème à la Rabelais que nous introduit le narrateur candide de La joyeuse complainte de l'idiot, qui se fera le chroniqueur de l'institution dirigée par Madame Vivianne (avec deux n, comme ses deux opulents nénés), mélange de déesse originelle et de mère adoptive aux méthodes éducatives peu conventionnelles.

    En ce lieu est réunie une quarantaine de garçons qui sont tous « fondamentalement des êtres de bonne pâte », que Madame Vivianne et ses collaborateurs pétrissent à leur façon pour les délivrer, notamment, du « bât de la sottise » et du « piquet de la fadeur » autant que du « râtelier de l'insignifiance ». Sans s'attarder sur ses condisciples, à l'exception d'un David impatient de refaire le monde et d'un doux Raphaël goûtant aux choses et aux gens en les léchant avec une très innocente volupté, notre chroniqueur détaille en revanche les employés nombreux de la maison, tous liés entre eux par une sorte de complicité tribale. Il y a là Josette, la réceptionniste à « croupe vivace », vissée à sa chaise sur laquelle elle « toupillonne » à l'occasion en la saillante compagnie de Monsieur Hadrien, le jardinier ; le professeur Karl aux préceptes humanistes aussi peu maculés d'inculture que ses blanches chemises ; un Monsieur Guillaume qui a roulé sa bosse et n'en finit pas de le raconter ; deux jumelles cuisinières bien en chair et dont la chère prouve aux garçons qu'on peut « toucher l'éternité » dès ici-bas ; enfin l'étonnant docteur Félix grâce auquel le complexe d'Œdipe devrait se solutionner, puisqu'en la ville idéale qu'il rêve de fonder la procréation sera interdite aux mâles de moins de 85 ans et qu'on préservera l'enfant en bas âge de l'amour étouffant de sa mère.

    De même que le nom de La Demeure est une antiphrase, puisque nul n'y reste, son statut « inversé » fait figure de fiction libertaire, alors que les murs de ses salles d'eau conservent encore le souvenir des clameurs des anciens « détraqués profonds » qu'on y bouclait jadis. Quand il se rend en ville avec Raphaël, le narrateur y est moqué par les jeunes gens « normaux » dont l'obsession consiste essentiellement à surveiller le « cours du Nasdaq » en sorte de faire fortune avant la trentaine ; mais l'utopie est allègrement vécue par la joyeuse bande, qui trouvera finalement la manière la plus poétique de sauver La Demeure au moment où le fils vénal du proprio défunté menacera de la vendre au plus offrant.

    Ainsi, sous couvert d'enjouement et de fantaisie plus ou moins extravagante (parfois un peu appuyée à notre goût), le narrateur module-t-il tout un discours critique, voire satirique (notamment contre un journaliste fat à souhait, bien fait pour lui), moins innocent qu'il n'y paraît, qui marque les arêtes de cette espèce de fable hirsute.
    Pour la bonne bouche, signalons enfin que Michel Layaz publie, simultanément, trois brefs textes étincelants sous le titre du Nom des pères, dont le titre du premier, Le Ciel à la marelle, annonce la couleur ...

    Michel Layaz. La joyeuse complainte de l'idiot, Zoé, 155 pp. Le nom des pères, Mini-Zoé, 47 pp.


    « L'idiot au sens du plus singulier »

    — Quel est le déclencheur de ce roman ?

    — A l'origine, c'est l'histoire du type qui, s'efforçant de saigner un mouton pour un méchoui, se tire une balle dans la main tant la bête rebelle se débat. A cela s'est greffée la figure de ce lieu clos qui, à l'inverse des institutions de détention ordinaire, représente un espace de liberté. Autre inversion: alors que les aliénistes considéraient l'idiot comme le rebut de la société, j'ai rendu à celui-ci sa dénomination étymologique de « singulier ». Quant à l'origine du lieu, peut-être qu'elle entre en résonance avec un lointain souvenir de l'Institut Benjamenta de Walser, mais je n'y ai pas pensé, alors que l'univers de l'Institut suisse de Rome, où j'ai séjourné, peut être signalé avec un grain de sel.

    — Comment avez-vous travaillé ?

    — De manière à la fois consciente et « conduite », plus que dans mes autres livres, comme si je devais obéir cette fois à la logique de la fiction. Ce qui m'a intéressé, c'est l'acuité et l'étrangeté fondamentale du regard de mon protagoniste, à la fois proche et différent de moi, qui m'amène à dire beaucoup de choses sans me plier à un discours critique argumenté. La narration ne « reflète » aucune réalité « au premier degré », mais il va de soi que le masque de la fiction et les jeux du langage ne sont pas gratuits pour autant.

    — Quel rapport entretenezvous avec l'écriture ?

    — Dès le début, j'ai entretenu un rapport quasiment charnel à l'écriture, avec cette aspiration constante à ce qu'elle soit une véritable offrande à la langue...

  • Symphonie de la mémoire


    Lecture et rencontre d'Alexandre Voisard


    La femme de sa vie, ses proches et ses amis l'appellent Coco, et c'est vrai que c'en est un drôle, loustic dès son adolescence et chenapan à couteaux, jeune pillard des siens et saute-frontières du temps de guerre risquant sa peau à des jeux très dangereux, que cet Alex sacripant dont la chronique jurassienne accoutume de parler en termes désormais légendaires, célébrant le poète national de l'indépendance qui le vit lire ses poèmes devant de vastes foules.
    On le savait pourtant: Alexandre Voisard n'a rien du Monument classé. Mais à lire Le mot Musique ou l'enfance
    d'un poète
    , voici la vie même qui ressuscite, de toute une tribu d'A joie. Et c'est en ces terres, entre Porrentruy et Belfort, dans la ferme de Courtelevant où son épouse passa sa propre enfance, que le poète évoque son besoin de se livrer.

    « Il y a très longtemps que je pensais à cette autobiographie, pour rendre plus explicites les événements fondateurs à travers lesquels j'ai passé », explique Alexandre Voisard. « Mon parcours a toujours fait jaser, On avait conscience que j'avais eu un destin singulier, et j'ai souvent eu la sensation d'être incompris. Or le problème était d'extraire, de toute une profuse matière, ce qui est réellement porteur de sens. Il y avait donc un grand travail de décantation à faire. La mort du père, en 1998, a été une première injonction à l'écriture, mais il m'a fallu des années pour trouver le ton juste et la bonne distance. »

    Si l'ouverture du livre est consacrée à la mort du père, puis à l'évocation des figures hautes en couleur de ses aïeux Voisard et Jolidon, Le mot Musique est également un chant à la nature, nommée par le père comme l'E ternel au jardin originel, et une façon pour l'écrivain de sentir ses racines.

    « Mon enracinement dans ce pays remonte à ma première perception du monde, dans une enfance de sauvageon marquée par la conscience immédiate d'une solidarité entre les êtres et les choses. De tout temps, j'ai tenté de conformer un paysage intérieur, qui s' est constitué en moi, au paysage réel. Il y a là comme une espèce de mystique d'appartenance. J'ai toujours eu le sentiment d'avoir de la boue de mon pays sous mes talons. Ce pays c'est l'A joie, ou plus précisément le flanc de la montagne, qui descend vers la plaine et les rivières. C'est du flanc de la montagne que tout part: le rêve, le regard et le corps. »

    Outre la nature, célébrée avec quel lyrisme et quelle sensualité, la musique, intensément vécue par le père, et réinvestie par le fils dans le chant de la poésie, est un motif omniprésent des Mémoires d'A lexandre Voisard. Autre thème essentiel de ce récit: la relation avec les autres et l'amitié. Hommage fervent à ses parents (même si son père et lui ont campé longtemps sur des positions opposées, l'auteur montrant par ailleurs autant de verve ironique à l'égard des siens qu' envers lui-même), Le mot Musique accorde une grande place à l'amitié et à ce que Voisard appelle plaisamment « l'université buissonnière des cafés ».

    « C'est cet ami que j'appelle Loiseau », précise encore l'écrivain, « qui m'a le premier donné cette leçon, selon laquelle il me fallait être homme avant d'être poète. Durant mon adolescence, ma singularité n'a cessé de s' imposer de manière intempestive, puis j'ai appris à accepter le sort commun et concilier ma singularité et les exigences de la vie sociale. Par la suite, la prise de conscience de l'identité jurassienne a été déterminante dans ma relation avec la communauté. Dès la publication de la fondatrice Anthologie jurassienne, le patrimoine de notre littérature a été révélé, qui nous inscrivait dans un ensemble. Ensuite, le peuple jurassien nous a pris à témoins, nous autres écrivains, de sorte que nous ne pouvions nous dérober. Mais c'est une autre histoire …»

    De fait, Le mot Musique ou l'enfance d'un poète, livre des fondations, n'aborde pas la saga de l'indépendance jurassienne telle que l'a vécue Alexandre Voisard. Le propos de ce livre est à la fois plus intime et plus universel. Symphonie de la mémoire, il inscrit l'enfance émerveillée et la folle jeunesse d'un poète dans une lumière d'éternelle matinée.


    Le chant de vivre

    La poésie romande est trop souvent corsetée, cultivée en serre par des lettreux exsangues. Avec Alexandre Voisard, c'est une autre chanson, nourrie de bonne sève et reliant l'individu au cosmos. La musique du monde et celle des mots sont liées dès l'origine dans le récit de son enfance. D'avoir entendu parler du « cœur de la terre » fait creuser l'enfant et découvrir un fruit étrange, avec le sentiment sacré d'avoir violé quelque secret. Puis de la première sève jaillissant de son corps lui vient la sensation d'une appartenance plénière (une page d'anthologie sur la divine surprise du sexe) que les sous-entendus d'un curé ne terniront jamais, alors que la conscience inextinguible d'un crime commis lui viendra du massacre d'un pauvre crapaud.

    Scènes primitives ici fixées par de fortes images où tous se retrouveront. Scènes ensuite d'un théâtre d'enfance et d'adolescence où la pauvreté contraignant une grand-mère à voler son bois, l'incurie d'une mère menant seule sa barque pendant que le père « couvre la frontière », les frasques du jeune sauvage livré pour punition au redressement d'une famille paysanne puis aux internats alémaniques, s' intègrent dans le tableau foisonnant et savoureux de tout un pays.

    Un ton en dessous, l'intermède genevois qui voit le jeune rebelle s' égarer quelque temps dans un début de carrière théâtrale débouche sur le retour de l'enfant prodigue, retrouvant sa place en intendant-cuistot de la tribu et jetant, avec moult bons compères, de nouvelles bases à sa future carrière de poète.

    Alexandre Voisard, Le mot Musique ou l'enfance d'un poète, Bernard Campiche, 279 pp.

  • Dans la peau des autres


    Rencontre de Pascale Kramer


    Le nom de Pascale Kramer s'impose progressivement au nombre des romanciers de langue française les plus singuliers, et l'accueil favorable de la critique parisienne dont a bénéficié son cinquième roman, Retour d'Uruguay, n'a rien du phénomène artificiel. De fait, le moins qu'on puisse dire est que ce roman n'est pas du genre accrocheur, pas plus d'ailleurs que Les vivants, son précédent et aussi remarquable ouvrage. Avec une empathie rare et sans effets de style, Pascale Kramer parvient à saisir et traduire, dans une langue claire et simple, toute la complexité des relations entre des individus souvent peu portés à verbaliser ce qu'ils ressentent. Un mélange d'acuité dans le regard et de tendresse sensuelle la font apparaître comme une pure romancière d'instinct, dont les observations sur la société contemporaine se traduisent par le désarroi significatif de ses personnages.

    Etablie à Paris depuis des années, Pascale Kramer n'en renie pas pour autant sa patrie d'origine, dont le climat physique est d'ailleurs très perceptible dans son dernier roman.

    — Pascale Kramer, comment naissent vos romans ?

    — Tous mes romans sont construits autour d'un thème, quelque chose de fort que je crois avoir compris des relations humaines. A partir de là, je construis une situation, qu'incarnent peu à peu des personnages. C'est un processus assez long, qui se passe de mots pendant des mois. Une fois que l'histoire est devenue aussi vraie que si je l'avais vécue, il n'y a plus qu'à la raconter.

    — Plus précisément en l'occurrence, comment la substance de Retour d'Uruguay a-t-elle cristallisé ?

    — Le hasard ou le destin (je ne sais jamais lequel des deux) m'a portée vers des gens d'un autre monde, que j'ai aimés, sans rien aimer pour autant de leurs valeurs. Avec Retour d'Uruguay, j'ai voulu faire partager cela, mon intérêt pour des êtres pas nécessairement aimables. Cela met beaucoup de gens mal à l'aise, pourtant je persiste à penser qu'on s'enrichit plus à chercher à comprendre qu'à condamner.

    — Comment vous situez-vous par rapport à la littérature contemporaine, romande ou française ?

    — A vrai dire, je ne me « situe » pas. Je ne veux pas dire par là que je me sente « à part », simplement je ne raisonne pas en ces termes. Je lis, beaucoup, uniquement de la littérature contemporaine, pas nécessairement française, même loin de là. Mais je lis en amateur, pas en écrivain, ni en analyste, puisque je n'ai pas étudié la littérature. Si j'ai de grandes grandes admirations littéraires, mes références sont dans la vie. Mon livre idéal serait un livre qui restituerait la force des drames tels que n'importe lequel d'entre nous peut en vivre. On me parle souvent de mon style, de mon utilisation du discours indirect, de l'absence de dialogue. Tout ça est né un peu malgré moi, du souci obsessionnel de rendre très exactement la vérité des situations et des personnages.

    — Vous sentez-vous Suisse ?

    — Je fais plus que me sentir Suisse, je SUIS Suisse, aussi indéniablement que je suis une femme. Vivre en France et obtenir la nationalité française n'a pas fait de moi quelqu'un d'autre. Cela m'a plutôt permis de mesurer à quel point on n'échappe pas à ce qu'on est.

    — L'usage de la langue française a-t-il pour vous une signification particulière ?

    — Non, il se trouve que c'est ma langue, c'est tout. Toute autre aurait parfaitement pu faire l'affaire.

    — Qu'est-ce pour vous qu'un roman ?

    — Je ne pourrais pas imaginer d'autres formes que le roman, puisque c'est la forme qui imite le mieux la vie, et que c'est la vie qui m'intéresse. Le roman à ceci de merveilleux qu'il nous permet d'entrer dans d'autres peaux. Il peut faire ressentir des choses insaisissables, parce qu'il ne fait pas nécessairement recours à la pensée, plus à l'intuition. Il laisse surtout une très grande part à l'interprétation.


    Sentiments purs en eau trouble

    Il est certains livres qui vous laissent, en mémoire, une marque unique, et tel est ce Retour d'Uruguay de Pascale Kramer, qui a cela de particulier qu'il nous touche et nous trouble sans qu'il ne s'y passe grandchose, ni que ses personnages soient particulièrement remarquables. On y resonge un peu comme à un souvenir acide et tendre d'adolescence, aux postures à la fois péremptoires et ondoyantes de l'enfance, à la naissante sensualité zigzaguant entre les âges, au besoin de reconnaissance qu'un jeune homme peut éprouver de la part d'un homme fait, enfin à ces sentiments-sensations qui fondent les corps individuels dans celui de la famille ou du clan.

    Pour Adrien, qui approche de la vingtaine et que rasent un peu ses parents par trop conventionnels, l'arrivée de Raphaël, le quinqua fringant et ambigu, de retour de Montevideo et flanqué de sa petite tribu — dont la piquante Nina au prénom rimant plus tard avec celui de Lolita —, représente un appel d'air dans lequel il a tôt fait de s'engouffrer, s'installant bientôt dans une chambre de leur immeuble et les revoyant de loin en loin. Or les jours passent et des liens se tissent et s'entremêlent, sans que le garçon n'en établisse de bien solide avec le personnage à la fois libre et violent de Raphaël, dont il se retient de juger le trouble, voire l'abjection, malgré le déni des autres: Claire, son amie qui voit en Raphaël un « facho » vulgaire, ou Fabienne, sa fille qui le craint et le vomit pour ce qu'il fait subir à sa femme Béatrice, elle-même étrangement soumise.

    Dans un climat d'intimité presque animale, où s'opposent une sorte d'innocence frisant la perversité et des ombres plus lourdement inquiétantes, Pascale Kramer observe le jeu des relations entre enfants, adolescents et grandes personnes plus ou moins déliquescentes, dans une traversée à valeur initiatique qui, d'un malentendu à l'autre, débouche sur une dernière révélation ressaisissant le protagoniste. Comme si la vie, l'enfance de la vie lui restait une source pure où se retremper ...

    Pascale Kramer. Retour d'Uruguay. Mercure de France. 158 pp.

    Un nouveau roman de Pascale Kramer est à paraître à la rentrée au Mercure de France

  • Est-ce la fin de la littérature ?



    A propos de L’Homme seul de Claude Frochaux


    A en croire Claude Frochaux, la création artistique et littéraire occidentale se trouverait, depuis 1960, vouée à un inexorable déclin. Cette thèse marquait la conclusion du monumental (et passionnant) essai intitulé L’Homme seul (L’Age d’Homme, 1997, réédité en Poche Suisse), et Frochaux l’a resservie sur le site internet du Culturactif suisse. «Jamais, écrit-il, la culture ne s’est aussi bien portée. Et jamais, la création aussi mal.»

    Ce déficit, selon Frochaux, ne serait pas assimilable à un simple fléchissement mais procéderait d’une rupture radicale, liée elle-même au changement profond du rapport qu’entretient l’homme avec la nature. Jusque dans les années 60, à en croire Frochaux, l’homme se serait trouvé essentiellement dans la situation d’un conquérant assujetissant la nature, de l’Himalaya à la Lune en passant par le gène et la particule. Durant toute cette période, la fonction de l’art aurait été de «marquer, par le renouvellement des formes, le changement réel, matériel, économique, social, dû au progrès, à l’aménagement nouveau, à la productivité nouvelle», ensuite de quoi tout aurait changé.

    «L’art est devenu gratuit, écrit Frochaux. Ce n’est pas qu’il soit devenu mauvais, mais il est sans fondement, sans raison d’être, il tourne à vide. Il est là et pourrait ne pas y être».

    Et la raison profonde de cela ? C’est que la nature serait conquise, les dieux «réduits», le sacré évacué du monde où l’homme se retrouverait désormais seul à jamais.

    Ce qui aurait radicalement changé, selon Frochaux, c’est qu’autrefois l’art servait à quelque chose (notamment «à établir des repères, à remodeler le monde, à lui redessiner ses contours») sans que l’homme ne s’en avise même, tandis que le quidam d’aujourd’hui, persuadé d’avoir définitivement maîtrisé la nature, ne pourrait plus survivre que dans le désenchantement.

    Et Claude Frochaux de proclamer que la fête est finie. Et d’affirmer que, d’une génération à l’autre, la descente des marches est inexorable. Et de retirer l’échelle derrière lui en affirmant que «l’opération arts et lettres, pour l’essentiel, est terminée».

    Si vous objectez que les faits démentent ces affirmations: que jamais, de fait, on n’aura vu une société se réclamer, autant que la nôtre, de la créativité, Claude Frochaux, lui, n’y trouve qu’illusion.

    Or ne faut-il voir, dans ces observations, que simplifications ou généralisations abusives de vieux schnock désabusé ? N’est-il pas vrai par exemple, en ce qui concerne la seule littérature française, que la fabuleuse pléiade d’écrivains déployée de Proust à Julien Gracq est sans équivalent après la mort de Sartre et d’Aragon ? N’est-il pas avéré, aussi, qu’une partie de l’art contemporain n’est plus qu’ornement ou que gadget ? Et n’est-il pas juste de penser que l’agitation hyperfestive et le tout-culturel masquent souvent le vide et l’indigence ?

    Ces constats doivent être faits, mais comment ne pas voir, aussi , tout ce qui s’est accompli de vif et de neuf depuis les années 60, brassant le vieux fonds occidental et le renouvelant avec de multiples apports d’autres cultures ?
    Pour ne citer que quelques exemples liés à la seule littérature, rappelons que notre compréhension du monde, après 1960, a été constamment enrichie par des auteurs tout à fait comparables à ceux d’époques antérieures, de Friedrich Dürrenmatt à Soljenitsyne ou de Thomas Bernhard à Milan Kundera, d’Alexandre Zinoviev (révélé par l’Age d’Homme...) à Günter Grass, de Doris Lessing à Lobo Antunes, d’Ismaïl Kadaré à Garcia Marquez ou à Marguerite Yourcenar, sans parler d’une kyrielle d’Anglo-Saxons toniques au possible, de Raymond Carver ou Philip Roth à Joseph O’Connor (né en 1963), ou de Charles Bukowski à Bret Easton Ellis (né en 1964), entre tant d’autres...

    Or, faire table rase de ces auteurs (sans parler de tous les vrais artistes contemporains) ne revient-il pas, finalement, à l’abdication devant l’abêtissement général et le cynisme utilitaire ? N’est-ce pas consentir à la mort spirituelle que de prétendre que les nouvelles générations n’ont plus rien à dire ni à faire ?


    Claude Frochaux vient de publier une suite à L’Homme seul, intitulée Regard sur le monde d’aujourd’hui, à L’Age d’Homme. J’y reviendrai sous peu.

  • Les folies d’un conteur



    L’esprit du conte est incessamment menacé par le besoin de tout ramener à l’ordinaire et à l’utilitaire, comme le rappelait Dino Buzzati dans une nouvelle où l’on voit, tout mélancolique, le Croquemitaine errer nuitamment de fenêtre en fenêtre en espérant effrayer un peu les mioches, lesquels, mal éduqués par des parents gravement positivistes, ne croient plus en lui. Horreur de penser que la formule magique d’« il était une fois » ne puisse plus réunir les hommes sous l’arbre à palabres…

    Or voici ressurgir cet immémorial génie des peuples qui inspira les conteurs de toutes les cultures - de Gilgamesh à Kipling ou des légendes recueillies par Grimm, Astafiev, Calvino, ou Ceresole en terre vaudoise, entre tant d’autres, aux contes romantiques ou fantastiques d’un Edgar Allan Poe – dans une suite réellement extraordinaire (au sens premier) de nouvelles bousculant à vrai dire toutes les conventions du conte, sous un titre invoquant magiquement un Animal totémique : Les dictées de la tortue.

    La première sagesse que nous enseigne le griot helvético-mitteleuropéen Jean-Jacques Langendorf (l’auteur vit dans un château des marches d’Autriche-Hongrie) est tirée d’un Destin d’ours qui retrace la trajectoire, de l’originelle forêt de Panonnie romaine au fond d’une poubelle contemporaine, de l’Ours archétypal redouté et vénéré, traversant les époques d’un Empire humain à l’autre (de Temeratus à Adolf Hitler, l’évolution titube également) pour devenir Mâni, c’est à savoir Petit Homme de peluche à tête de nounours qu’on fout au panier.
    Dans un esprit proche, Les dictées de la tortue relancent la belle idée d’une longue mémoire stoïque et soudain pourvue de parole, où l’on voit une vénérable tortue de Saint-Hélène, familière de Napoléon en son temps et prénommée Rirette par le narrateur, satisfaire celui-ci en accédant à la parole (son premier mot est « pluie ») avant de nourrir dix cahiers de dictées et de finir en soupe à l’âge suffisant de 250 ans.

    Pierre Gripari, autre grand conteur, nous disait un jour qu’il ne suffit pas d’avoir quelque chose à dire : qu’il faut savoir le raconter. C’est le double ressort de l’art hirsute de Langendorf, qui dit énormément de choses intéressantes dans ses nouvelles : sur la musique et la peinture, l’art et la guerre, les idées qui ajoutent une dimension au monde, la jalousie du connaisseur pour le créateur, les entrelacs de la nature et de la culture, les rapports de filiation (thème récurrent chez lui) et tout ce qui nourrit notre savoir et notre expérience au sens le plus large. A tout coup cependant, l’observation ou le jugement passent au filtre du conte, et c’est reparti !
    Voici donc comment (dans Deux tombes, un homme) l’œuvre prêtée à Ramuz, tâcheron manquant un peu d’inspiration et de fonds propres, fut à vrai dire écrite par un militaire, un certain Guisan galonné à la feuille, l’utilisant en nègre pour ne pas gêner sa martiale carrière. Dans Le géant de l’Apennin, c’est l’approche d’un titan de pierre à visage humain relançant (mais autrement) la fascination des bouddhas de Bamyan, de la Bavaria « poufiasse » de Munich ou des « monstres » de Bomarzo. Ou encore, dans Les yeux bandés, petite merveille, ce sont les conséquences du libre choix d’un garçon sensible, qui préfère ne pas voir le monde comme tout le monde…

    De plus en plus libre et fou, comme un constructeur de « folies », le conteur culmine dans l’extravagance profonde (jamais gratuite, mais ne craignant pas le gros trait) avec Brillantine, superbe évocation de l’effondrement d’un talent d’artiste contaminé par l’envieuse médiocrité ; et le thème de la source de l’art, mêlant grâce et sacrifice, élévation et trivialité, est repris dans l’étonnante Torture : travail d’esthète, autour de l’Ecorchement de Marsyas du Titien ; et la place nous manque pour détailler la tragique et belle Mort d’Albéric Magnard, opposant les règles de l’art et de la guerre ou l’épatante Histoire de livres, savoureux hommage au vice impuni célébrant la formule « il existe, mais je ne l’ai jamais vu ! », en passant par le cri de guerre de Mickey («Ah ! je suis content d’avoir une mitrailleuse », le saint pollen de poussière de la librairie Jullien à Genève ou Les sept piliers de la sagese…

    Folle sagesse enfin de Langendorf, styliste dans la masse, écrivain romantique de torrentueuse énergie, lansquenet de la plume que, pour l’essentiel, porte l’esprit du conte. A cheval, ami lecteur !

    Jean-Jacques Langendorf. Les dictées de la tortue. Edtions Zoé, 193p.




  • Le réalisme critique de Jacques-Etienne Bovard






    Dans Le pays de Carole, son septième ouvrage, le romancier détaille une double crise, conjugale et sociale, avec maestria.


    Les écrivains romands ont-ils quelque chose à dire du monde qui les entoure ? Quels romans de nos auteurs, parus ces cinquante dernières années, s´intègrent-ils dans le tableau à facettes de ce qu´on pourrait dire un « miroir suisse romand »? Et pour ce qui touche au présent, ici et maintenant, est-il un ouvrage qui puisse être conseillé à un Huron de passage auquel on dirait: « Voilà, ce livre parle des gens de ce pays, il les montre tels qu´ils sont, il dit leurs aspirations et leurs doutes, leurs particularités, prenez et lisez ... »

    Nous nous posons ces questions depuis des années, et notamment en observant, par effet de contraste, ce qui se passe dans les littératures étrangères, par exemple en Irlande qu´il nous semble connaître, sans y avoir jamais mis les pieds, grâce à des auteurs tels John MacGahern, Joseph O´Connor, Edna O’Brian et quelques autres.
    Or, il est rare, dans le sillage lointain du Ramuz de Vie de Samuel Belet ou plus proche de quelques romancières significatives à cet égard (une Alice Rivaz, une Yvette Z´Graggen, une Anne Cuneo ou une Mireille Kuttel), qu´un livre paru récemment dans notre pays nous fasse l´impression d´exprimer l´atmosphère d´une terre, et la mentalité de ses gens, ou plus exactement le changement de mentalité et de mœurs en cours, avec autant de justesse — mélange de connaissance intime et de distance critique — que celle qui caractérise Le pays de Carole, cinquième roman de Jacques-Etienne Bovard, dont le regard et la plume se font soudain plus aigus et plus graves.

    Ce livre rend compte, en effet, d´une mutation profonde, qui affecte notre communauté et l´atomise de multiples façons. C´est le roman d´une crise du couple, sur fond de rupture culturelle profonde. C´est cependant bien plus qu´un document psycho-existentiel sur la dérive de deux trentenaires, ou qu´une analyse sociologique des déboires de la petite paysannerie à l´ère de la globalisation: c´est un roman d´amour lancinant et le tableau en pleine pâte d´un pays, une galerie de portraits vivants, une suite d´observations incisives sur une société où tout a l´air de se déglinguer et, entre les lignes, une méditation sur le sens de la vie que nous menons dans nos cages d´écureuils hyperactifs — plus précisément encore sur le travail créateur.

    Au moment où Paul, bientôt 34 ans, commence à tenir ce journal sur son « portable » (telle étant la modulation formelle du livre) pour « faire le point », le couple qu´il forme avec Carole depuis huit ans se trouve « enlisé » alors qu´un « gros truc silencieux » les sépare. Tandis que la jeune femme, indépendante et ambitieuse, se démène à l´hôpital, où elle va bientôt passer son FMH, Paul vit tant bien que mal sa condition d´homme au foyer, incarnant « le nouveau mec postrévolution féministe » sous le regard plus ou moins narquois de ses voisins.
    Car, il faut le préciser, Paul le Lémanique s´est laissé entraîner dans « le pays de Carole », ce Haut-Jorat « lumineux et secret » où l´on dit volontiers que le « beau menace », peuplé de paysans taiseux et « rumineux » dont la condition est en train d´en prendre un rude coup. Malgré sa foncière bonne volonté et la franche tendresse qu´il voue à ces hautes terres (superbement évoquées par l´auteur, soit dit en passant) et à leurs habitants, ceux-ci ont quelque peine à prendre Paul au sérieux, toujours à se « royaumer » et à faire des tas de photos, tant il est vrai que notre homme a des penchants artistes. Du moins ce « grand gentil » sait-il aussi se rendre utile, et puis on appréciera tantôt qu´il ait réalisé de si beaux portraits photographiques du vieil Albert, juste avant le décès d´icelui, puis des vaches de John, quitte à lui reconnaître, en prime, un réel talent.
    L´impression que tout se disloque est accentuée, encore, par le malaise généralisé régnant dans les familles, où les parents ont frayé la voie du divorce, si l´on peut dire. Avec autant d´acuité que de sensibilité, et complètement dégagé d´une raillerie plus extérieure caractérisant naguère ses Nains de jardin, Jacques-Etienne Bovard évoque l´éclatement de la cellule familiale tout en soulignant le besoin d´affection ou de reconnaissance des uns et des autres. A cet égard, les retrouvailles, à la fois pudiques et « éloquentes », de Paul et de son navigateur de père en virée sur le lac avec leur bateau retapé, sont un des moments forts du livre.
    Cela étant, le noyau de celui-ci reste la relation de Paul et Carole, momentanément brisée par une infidélité de celle-ci, qui va suivre son « patron » aux Etats-Unis en faisant valoir un beau projet « scientifique ». La situation pourrait relever du cliché de téléfilm, mais les personnages de Bovard n´ont rien de pantins sans entrailles, et c´est avec beaucoup d´empathie qu´il traite cette relation déliquescente. Instinctif et terrien, Paul choisit pourtant de rester dans le pays de Carole, après le départ de celle-ci, où il compensera son chagrin par un travail artistique acharné et de plus en plus porteur de sens et de beauté. Quant au dénouement, nous laisserons au lecteur la surprise de le découvrir ...

    Il faut en revanche souligner, avec insistance, la progression remarquable de l´écrivain dans sa maîtrise de la narration et du dialogue, la subtilité qui préside à son observation des rapports entre hommes et femmes ou entre générations, la foison de détails portant sur la vie quotidienne, l´économie, la politique, le sexe ou les sentiments, enfin la bienveillance profonde qu´il manifeste à l´égard de tous ses personnages et le souffle de pureté qui rapproche finalement les deux protagonistes, également épris de liberté et désireux d´échapper aux accommodements médiocres. Jacques-Etienne Bovard a certes passé le cap de la quarantaine, mais il conserve une fraîcheur singulière, mélange de candeur et de bonne foi, qui rejaillit sur ses personnages et le climat intérieur de ce beau roman de maturation.

    Jacques-Etienne Bovard. Le pays de Carole. Bernard Campiche, 276 pp. Du même auteur, Demi-sang suisse vient d´être réédité dans la collection CamPoche.

  • Piroué le lecteur heureux

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    Hommage à un honnête homme

    C’est une sorte de forêt enchantée que nous font parcourir les Mémoires d’un lecteur heureux de Georges Piroué, dans laquelle s’appellent et se répondent les innombrables voix d’une conversation à la fois intime et universelle. Peu de livres illustrent, avec autant de minutieuse attention, de marque personnelle et de qualité d’accueil, la merveille que c’est de lire et le malheur que ce serait d’en être privé. On verra dans ces pages quel grand lecteur a été Georges Piroué au fil de sa vie, mais ce n’est pas d’exploits que nous aimerions parler à propos de cet homme discret peu porté à la forfanterie, ainsi qu’il l’explique d’ailleurs tranquillement: “Je confesse volontiers mon respect pour l’exercice réussi de la précision. Penchant que je tiens des enseignements de l’école, de mes origines jurassiennes, de la méticulosité horlogère au sein de laquelle j’ai vécu et peut-être aussi du prosaïsme de ma mère qui m’a inculqué le principe de ne jamais dépasser ni ma pensée, ni ma perception des choses. Toute exaltation de quelque nature qu’elle soit a toujours été pour moi signe de mauvais goût ou de ridicule, menace de danger”.

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    Cela étant, la passion de lire est d’autant plus vive chez Piroué qu’elle se concentre dans l’attention scrupuleuse et l’écoute réitérée à travers les années. C’est d’abord comme à tâtons que le lecteur-écrivain (soulignons l’importance immédiate du second terme) nous entraîne dans la selva oscura de sa mémoire confondue à une manière de soupe originelle d’où émergent, de loin en loin, tel visage ou telle silhouette, l’esquisse de tel geste annonçant toute une scène ou l’écho de telle voix préfigurant le développement de trois fois trente-trois chants.

    Les premiers paysages et les premières figures entrevus par le rêveur-lecteur (le premier terme ne sera pas moins important que le second) dans sa remémoration d’une réalité fondamentale dégagée des ténèbres par ses premières absorptions, évoquent une lande désolée où des bergers se retrouvent autour d’un feu (et bientôt l’un d’entre eux va peut-être parler, et peut-être un Tourgueniev sera-t-il là aussi pour écouter dans le clair-obscur), et se regroupent alors diverses réminiscences, comme aimantées par l’image initiale.

    Une lecture orale, par sa mère, lors d’une de ses maladies d’enfant, a-t-elle ancré au coeur de l’écrivain le souvenir de La Prairie de Biega, des Récits d’un chasseur, auquel est liée la vision nocturne (et quasi préhistorique) d’une tête de cheval, ou bien sa première lecture de la nouvelle, vers l’âge de seize ans, a-t-elle marqué la scène du sceau de sa vision d’adolescent ? Ce qui est sûr, et qui fonde le développement de toute la méditation qui suit, rassemblant d’autres souvenirs de lecture (Stevenson et son âne dans les Cévennes, les bergers de Tchekhov dans La Fortune, puis le chasseur Maupassant, la guerre, la chasse au loup), c’est que la lecture et la mémoire ont travaillé de concert à révéler la véracité (un mot que Piroué semble bien préférer au terme de vérité) de ces motifs à valeur d’archétypes en les éclairant les uns par rapport aux autres pour mieux les faire signifier.

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    Ce qui émerveille et qui surprend à chaque pas dans ce parcours, c’est la remarquable liberté que Georges Piroué manifeste dans ses rapprochements, dont la pertinence découle de sa propre autobiographie de lecteur. Le voici par exemple, et avec quelle justesse affectueuse, parler de Thoreau, dont on sent que l’hyperréalisme mystique, et la langue parfaitement transparente, conviennent à sa propre nature contemplative et à son esthétique littéraire peu portée au gongorisme. Or la compréhension en profondeur de Thoreau amène Piroué à une mise en rapport lumineuse (“A travers lui Rousseau et Proust se donnent la main”) qui détermine aussitôt une double mise au point: “Avec cette différence que Rousseau n’est parvenu à son état d’ataraxie qu’après s’être obstiné à échapper à la société de son temps par l’utopie politique. Il voulait d’un réel réformé. Avec aussi, concernant Proust, la différence que celui-ci, en aiguisant ses sens, lorgnait du côté de leur utilisation à des fins artistiques. Il voulait d’un réel esthétique. Et tous deux, de manière différente, conservaient, en bons Français, des attaches avec la société, tandis que Thoreau les avait dénouées.”

    Quant à notre lecteur, c’est bien plutôt “en bon Suisse” qu’il progresse avec l’absence de préjugés ou de snobisme des ressortissants des petites nations, l’ouverture à toutes les cultures que favorise naturellement notre éducation, la modestie des terriens et la défiance envers toute rhétorique creuse. Mais son vice impuni n’est pas moins d’un lettré européen, qui le fait tutoyer Leopardi ("Giacomo, amico mio") dans une admirable lettre de reconnaissance, au double sens du terme; éclairer Tolstoï d’une lumière révélatrice, cheminer aussi à l’aise avec Henry James qu’avec Jacques Réda, Peter Handke ou Conrad, en rendant à chacun son dû et sa place.

    Nul élan à caractère métaphysique chez ce lecteur-poète qui se confesse “douteur fervent” et dit s’être fait “une religion de l’irréalité narrative”, et pourtant les pages qu’il consacre à Dostoïevski ou à Dante sont d’une pénétration spirituelle rare, de même que tout son livre est traversé par une sorte de douceur évangélique jamais sucrée, qui le porte naturellement vers les humbles et les enfants malheureux chers à son cher Dickens.

    L’homme sous le ciel, l’homme à la guerre, l’homme en amour, l’homme et la mer, ou les mères du sud selon Morante, et les Anna, les Emma, les Félicité, Julien Sorel et Lucien Rubempré, notre adolescence Roméo, notre jeunesse Hamlet, notre ultime veillée Lear, tous nos âges, nos travaux, nos grandes espérances, nos lendemains qui déchantent, words words words et salive de Joyce en marée océane, tout cela l’écrivain-lecteur le brasse et le rebrasse sans jamais perdre son fil très personnel.

    Or c’est à proportion, justement, de ce que ce livre a de très personnellement impliqué qu’à son tour le lecteur de l’heureux mémorialiste s’immerge dans les eaux profondes de sa mémoire, s’interroge et se met à “écrire les yeux fermés.”

    Femmes de Keller, orages de Faulkner, paysans déchirés de Ladislas Reymont et notre cher Buzatti à l’étage des cancéreux, Oblomov lu et relu sous toutes les lumières, une Vie de Rancé de plus pour se nettoyer de trop de “carton” contemporain, ou l’autre jour Par les chemins de Marcel Proust d’un certain bon Monsieur Piroué...

    Georges Piroué. Mémoires d’un lecteur heureux. L’Age d’Homme, 1998, 380pp.

    Georges Piroué est mort au début de l’année 2005.


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  • L’humanisme tragique de Jacques Mercanton



    C’est un grand monsieur des lettres romandes que Jacques Mercanton, qui a laissé une oeuvre considérable mais quelque peu méconnue, voire tout à fait inaperçue en France.

    Jacques Mercanton était né le 16 avril 1910 à Lausanne où il avait accompli ses écoles et ses études de lettres, complétées en Sorbonne à la faveur d’un séjour parisien d’un année, en 1933. Ce fut à Paris aussi, en 1935, qu’il rencontra James Joyce dont il devint l’ami et avec lequel il se livra à quelques travaux, lesquels accréditèrent la légende selon laquelle le Vaudois aurait été le secrétaire du grand écrivain. Après ses débuts dans l’enseignement, Mercanton occupa, de 1938 à 1940, le poste de lecteur de français à l’Université de Florence. Auparavant, il avait écrit Le secret de vos coeurs, un recueil de nouvelles qui ne parut qu’en 1942, son maître René Bray lui ayant conseillé de finir d’abord sa thèse (Poésie et religion dans l’oeuvre de Maurice Barrès), soutenue en 1940.

    Depuis cette date, où il commença d’enseigner au Collège classique de Lausanne, jusqu’en 1954, où il fut appelé à la chaire de littérature française de l’Université de Lausanne, Jacques Mercanton mena de front ses activités professorales et littéraires. L’année de la parution de son premier roman, Thomas l’incrédule, aussitôt distingué par le prix Rambert 1943, marqua aussi la rencontre avec Albert Skira et les débuts de la revue Labyrinthe où il approcha divers écrivains de renom, d’Eluard à Mauriac, ou de Malraux à Paulhan. L’envoi du volume d’essais intitulé Poètes de l’univers à Thomas Mann fut l’occasion, en 1947, d’une première rencontre des deux écrivains, qui restèrent en correspondance jusqu’à la mort du romancier allemand. Une autre amitié importante se noua entre Mercanton et le mystique orientaliste Louis Massignon, de 1955 à 1962. En 1948, Le soleil ni la mort, roman, obtint la Prix de la Guilde du Livre, et les nouvelles de Christ au désert un prix Schiller. Par la suite parurent, dans le domaine narratif, un récit (Celui qui doit venir, 1956), un roman (De peur que vienne l’oubli, 1962 ), un très beau recueil de nouvelles (La Sibylle, 1967), et enfin l’oeuvre romanesque majeure que constitue L’Eté des Sept-Dormants , parut en 1974 et représentant à la fois l’éducation sentimentale et le testament littéraire de Jacques Mercanton dont l’oeuvre, dûment reconnue au pays (Prix C.F. Ramuz en 1975, Prix de la Ville de Lausanne en 1982 et Prix Gottfried Keller en 1988) n’a jamais vraiment, en revanche, franchi la barrière du Jura. Le fait est d’autant plus paradoxal que Mercanton était sans doute le moins «régionaliste» de nos écrivains, incarnant plutôt l’homme de culture européen.

    A l’occasion de son quatre-vingtième anniversaire, en 1990, Jacques Mercanton nous disait éprouver un sentiment d’accomplissement, convaincu qu’il était d’avoir écrit ce qu’il devait. La publication de ses Oeuvres complètes en onze volumes accréditait largement ce discret orgueil. Six recueils de récits et nouvelles et cinq romans, dont une ample symphonie, balisent aussi bien la méditation incarnée de Mercanton sur la beauté pressentie comme un lieu d’extrême tension (« La beauté, c’est-à-dire l’harmonie, est une chose non seulement terrible, mais encore mystérieuse; elle est le combat de Dieu et du démon et leur champ de bataille, c’est le coeur des hommes», s’exclamait Dimitri Karamazov, cité par Mercanton), les avatars charnels ou spirituels de la passion, les drames intimes inscrits dans la tragédie collective, le mystère insondable de la condition humaine et la quête de l’«autre royaume».

    Une place à part doit être réservée, dans l’oeuvre de Jacques Mercanton, à L’Eté des Sept-Dormants. Bilan de toutes les expériences de l’auteur, ce roman à l’ample musique, d’un charme profond, évoque l’amitié amoureuse liant un jeune homme à un adolescent, lequel fini par se donner la mort. Mais plus qu’une relation sentimentale de type pédérastique, ce poème romanesque tient à la fois de la confession et de la chronique, dont le personnage principal est peut-être le Temps roulant ses flots, tel le Danube omniprésent (l’histoire se passe aux confins de la Bavière et de l’Autriche), en de majestueux accords. Autour de Maria Laach, fascinante maîtresse de maison de la pension pour jeunes gens de Waldfried, et de Maître Laach son fantasque époux, nous suivons l’apprentissage existentiel d’une pléiade d’adolescents riches, pour certains, des plus hautes virtualités. Envoûtant pour peu qu’on s’y laisse immerger, L’Eté des Sept-Dormants nous fait participer de l’intérieur au mûrissement douloureux de Nicolas, le narrateur, dont l’amour ne parviendra pas à conjurer le destin tragique de Bruno, «enfant mystérieux» incapable de vivre. Expression vibrante du plus intime de l’auteur, dont le drame personnel s’inscrit dans la trame vivante de toute une communauté symbolique, ce roman laisse une empreinte inoubliable où la verdeur adolescente, les troubles de la sensualité, les grandes espérances et les premières déconvenues, les rapports complexes entre les êtres, la confrontation aux questions essentielles de la vie s’entremêlent dans une atmosphère magique et tragique.

    Quant aux cinq volumes réservés à la part critique de l’oeuvre, ils nous apparaissent comme une vaste lecture du monde qui nous arrache au provincialisme dans l’espace et dans le temps que représente une culture standardisée ou vouée au culte de la nouveauté. La distribution des volumes invite, par surcroît à un parcours spirituel ascendant. Aux études magistrales consacrées au Siècle des grandes ombres, où Saint-Simon voisine avec Don Quichotte, et Racine ou Pascal avec Les Mille et une Nuits, succèdent les essais sur la littérature européenne de Ceux qu’on croit sur parole , témoignant derechef de l’étonnante ouverture au monde de l’auteur (Casanova et De Gaulle y voisinent avec Lawrence d’Arabie et Virginia Woolf ou Rilke, entre autres), tandis que l’ultime volume, sous le titre L’Ami secret et l’Enfant mystérieux, emprunté au mystique flamand Ruysbroeck, regroupe des essais majeurs sur l’art, la musique et la civilisation, dans une triple perspectve esthétique, éthique et spirituelle.

    En préface à ce dernier ouvrage, Roger Francillon qualifiait très justement Jacques Mercanton d’«humaniste tragique», en soulignant la référence constante, dans son oeuvre, au mystère de l’Incarnation et au sacrifice du Christ. Si Mercanton se gardait de confondre les enseignements de l’art et ceux de la religion, il n’en prêtait pas moins une grande attention à toutes les manifestations de l’art qui nous aident à nous rassembler et à nous dépasser, à mieux vivre ensemble et à mieux affronter la mort. Plus que des propos de lettré éclectique, ses écrits sur la modernisation de la liturgie (Sous l’oeil des barbares) ou l’apport du rêve à l’expression littéraire, la vocation du roman, la peinture du bonheur (chez Vuillard notamment) ou ces musiciens qui comblaient son coeur (tels Mozart et Monteverdi), l’honneur de la culture et les fins dernières, sont d’un grand esprit dont tous les points du territoire sensible et spirituel se rattachent au même foyer. Plus qu’un verni mondain, la culture représentait pour Jacques Mercanton, qui déplorait de ne plus entendre de chansons populaires dans nos rues, «une manière d’être et de vivre, qui va des formes de la politesse, de la bonne grâce et du respect d’autrui, jusqu’à cette distance envers soi, si rare; figure pourtant de la véritable intitmité du coeur».

    «Il faut qu’aujourd’hui la littérature se retrempe aux sources de la vie nous disait Jacques Mercanton lors de notre dernière rencontre, de même qu’il faut que la vie se retrempe aux sources de la littératures».L’écrivain disparu n’était pas du genre à battre les estrades ou à se prononcer à tout moment sur n’importe quoi. Pourtant il est probable que son oeuvre altière, parfois un peu empesée (nous pensons surtout aux romans d’avant L’Eté des Sept-Dormants), à la fois classique et romantique, résiste mieux que d’autres aux atteinte du temps.

    Les Oeuvres complètes de Jacques Mercanton sont disponibles aux éditions de L’Aire. Les nouvelles de La Sibylle et L’Eté des Sept-Dormants figurent au catalogue de la collection Poche-Suisse, à L'Age d'Homme. Le numéro 35 de la revue Ecriture est consacrée à un hommage à l’écrivain. Une étude, signée Jean Romain, a paru aux éditions Universtitaires de Fribourg.

  • Un conteur des marges



    Les vrais raconteurs d’histoires ne sont pas nombreux dans le biotope de la littérature romande, à quelques exceptions près, tels Corinna Bille, Jean-Paul Pellaton, Jean-François Sonnay ou encore Olivier Sillig, entré en littérature avec un roman de science fiction, récemment remarqué pour une incursion historique intitulée La Marche du loup, et qui « remet ça » avec un drôle de polar poético-fantastique, Je dis tue à tous ceux que j’aime, qui séduit par son atmosphère évoquant le réalisme magique de certains auteurs balkaniques ou latino-américains.

    « J’ai poireauté 8 ans avant de trouver un éditeur pour mon premier roman », raconte Olivier Sillig dans son logis du centre ville où l’on remarque, en passant, une étonnante série de petits bateaux de récente construction – sa dernière passion, pas loin d’évoquer l’art brut. Revanche apréciable : publié en 1995 par L’Atalante, Bzjeurd figure depuis 2000 au catalogue SF de la collection Folio.

    Personnage peu conforme au type de l’écrivain romand, Olivier Sillig a d’abord passé par les beaux-arts (il a une patte de dessinateur « au vol » qui a laissé de mémorables traces aux cimaises du CHUV), avant de se spécialiser dans l’informatique, en passant par une tournée de conférences sur Versailles et autres shows vélocipédiques, que suivirent divers essais cinématographiques. Quant au goût de la narration, il lui est venu en racontant des histoires à ses filles, en attendant que, sur le tard, le mordille le goût pour son propre sexe. Telle étant l’imprévisible humanité…

    Tout cela ne serait pourtant qu’anecdotique si, par delà son talentueux dilettantisme, Olivier Sillig n’imposait pas, dans ses livres, un univers tout à fait original et un art de conteur aux grands pouvoirs d’évocation. La meilleure preuve en est son dernier roman paru, Je dis tue à tous ceux que j’aime, dans lequel il évoque l’amitié « au bout de la nuit » d’un employé-comptable du nom d’Axis Gooze débarquant, aux ordres d’une fabrique de radiateurs réfrigérants, dans une ville en mystérieuse mutation, et d’un jeune ange glauque prénommé Bresel, dont les amours vénales n’entament en rien l’aura de pureté.

    « Le véritable personnage de ce roman est la ville dans laquelle il se déroule », remarque encore Olivier Sillig, qui a construit une sorte de labyrinthe onirique dans lequel ses protagonistes, et quelques comparses, poursuivent une quête de sens et de complicité affective à laquelle s’opposent de sourdes forces d’oppression et de brutalité. Polar aux dehors de rêve éveillé, roman d’un impossible amour, nouvelle variation sur le thème ancien du double sacrifié : il y a de tout ça dans ce roman trouble et pur d’un auteur à surveiller…

    Olivier Sillig. Je dis tue à tous ceux que j’aime. Editions H&O, 193p.