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Magies piégées de la passion

Au sud du capitaine, de Catherine Safonoff

«La vraie réalité est de la pure magie», lit-on dans le dernier roman de Catherine Safonoff, «tout est tout le temps magique, mais on perd la magie de vue». Et de fait, c’est entre les deux pôles de l’enchantement et du désenchantement, de l’aspiration à la beauté et du consentement à toutes les médiocrités que se joue Au nord du capitaine, un roman qu’on pourrait dire la chronique d’une passion à la fois pure et impure, incandescente et laissant un goût de cendre aux lèvres, où deux êtres très proches dans leur conviction commune qu’il ne seront jamais aimés s’accrochent l’un à l’autre comme deux naufragés éperdus.
La femme a quelque chose d’une vieille enfant jamais guérie de profondes blessures familiales, c’est une solitaire à la fois hypersensible et blindée à force de coups, attachée à certain ordre et certain confort comme on l’est «au nord», mais impatiente aussi, dans sa vitalité bohème, de s’arracher à la vision de ses voisins suissauds pour reprendre et reprendre le large dont une certaine île, probablement grecque, est ici le symbole. C’est d’ailleurs là qu’elle a fini par rencontrer celui qu’elle appelle le Capitaine Rouge, auquel elle ne cesse de s’arracher et de revenir. «Moi, monsieur», dira-t-elle, «si vous voulez savoir, j’ai un psoriasis à l’âme et le Capitaine Rouge est mon soigneur».
Lui aussi a quelque chose de l’enfant perdu. On pense à Zorba en le voyant, «sarmenteux et noueux», passer d’un petit boulot à l’autre, se disant lui-même clochard céleste à la Kerouac et retombant sur ses pattes avec un sens certain de l’adaptation, musicien sur les bords et «constamment stupéfiant» aux yeux de son amante du nord, assurément nimbé lui-même d’une certaine magie, mais ne cessant pour autant de l’inquiéter et de la décevoir. Car il y a du barbare dénaturé chez ce truqueur prompt à toutes les trahisons. L’argent ne manque pas, en outre, d’exacerber les équivoques de cette relation, dans un jeu de dupes qui n’est pas essentiel mais qui pèse pourtant, comme pèse le soupçon lié aux délits pas vraiment avoués de l’ex-taulard probablement accroché aux drogues dures et peut-être même criminel.
Est-ce dire qu’à l’instar de Lady Chatterley, cette histoire relance en version nord-sud le thème de la bourgeoise insatisfaite qui s’encanaille ? Nullement. Car le chaperon rouge, dans ce conte du loup revisité, est tout à fait capable de se recycler fée ou sorcière. Si le Capitaine Rouge a quelque chose de «poétique», comme l’avait vu aussi la propriétaire de la maison en l’île avec sa belle formule («Ce type-là, tu comprends, c’est l’eau dans l’eau»), c’est bel et bien elle-même, la narratrice-magicienne, avec son humour et sa douleur, sa douce folie et sa façon de tout faire communiquer («tout est sexuel», disait-elle par provocation à ladite propriétaire) qui préside à la préparation de la soupe alchimique: «Le présent se donne trop fort, je le trie, je le dilue, je mets de côté pour quand il n’y en aura plus».
Dans la maison pénombreuse où elle se retrouve après ses échappées solaires, la magicienne, tout en prêtant un oreille aux rumeurs du monde (le clabaudage d’une ancienne voisine ou le bouleversant témoignage radiophonique d’une femme du Rwanda), se reconstruit ainsi tout en dialoguant avec son ange attitré, sa chatte (qui lui souffle «vois-tu, ce qui sépare les amants, c’est qu’ils se sont rencontrés»...) et avec le petit lézard levant la tête, sur fond d’étole bleue, dans le Portrait d’un jeune homme de Lorenzo Lotto (on voit cette merveille au Musée de l’Accademia, à Venise) que lui a rappelé le beau visage d’un jeune agent de voyage - lequel lézard lui demande en pointant son museau d’entre les plis azurés: «Existes-tu pour quelqu’un au monde ? Es-tu capable de n’exister pour personne au monde ? C’est la question».
La dernière partie du roman, marquant une bifurcation subite de la narration, module le récit de deux hommes qu’on pourrait dire également «largués». Le premier est le Capitaine Rouge, qui raconte dans quelles circonstances son amie a disparu, ne lui laissant qu’un cahier de notes et l’acculant à une démarche policière trop risquée pour lui, puis rêvant de la rejoindre quand même (car il est sûr qu’elle vit encore, et pourrait donc continuer de le subventionner la moindre) pour couler ensemble de pépères soirées («Nous regarderons la télévision», note-t-il en vrai nul), et se pointant bel et bien sous ses fenêtres, une nuit, mais sans oser rompre le mystère qui entoure la maison.
Fuyant une fois de plus, mais comme sauvé à nos yeux par cette ultime pudeur, le capitaine déchu se retrouve observé, dans un train, par un jeune homme qui a repris entretemps le récit au vol pour évoquer sa propre dérive suicidaire (une certaine Claire l’a abandonné, croit-on comprendre), avant de se voir confié par son vis-à-vis, sur un geste généreux de sa part (un paquet de clopes), le cahier de la magicienne qui participera, d’une certaine manière, à son propre retour à la vie.
L’enchantement s’achève sans s’achever au café de l’Ancienne Douane, que vous connaissez comme votre poche, où quelques humains continuent de se rencontrer tandis que Jeanne d’Arc, la poule, et Walter le très vieux chien, font respectivement leur devoir divin de poule et de très vieux chien - et le jeune ressuscité se donne «jusqu’en avril prochain, mai au plus tard, pour prendre un bateau»...

Catherine Safonoff. Au sud du capitaine. Editions Zoé.

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