
(Avec Gérard J., dit Sylvoisal, ou Le Marquis)
En mes pénates lacustres, ce mardi 19 mai 2026. – Serai-je content et même un peu fier « si ça se trouve », ce soir à Minuit, au moment de faire le bilan de cette journée du 19 mai qui, en 1536, fut fatale à la redoutable Ann Boleyn, deuxième femme d’Henry VIII, décapitée pour adultères multiples après un jugement proclamé par un jury dans lequel siégeait son propre père ?
Ma propension à me juger moi-même dans mes carnets, en émule d’Amiel et du vieux Tolstoï dont je consulte souvent le Journal ces derniers jours, voudrait échapper à la complaisance frivole autant qu’à l’auto-flagellation, mais le fait est que mes péchés restent aussi bénins que ceux d’Amiel taxé par d'aucuns de « noix creuse », pour ne pas dire de branleur blême, et que le Dieu sourcilleux de la mauvaise conscience de Tolstoï n’est pas mon copilote - bref, malgré l’état physique assez pitoyable qui m’oblige à renoncer momentanément à l’automobile, je vais rejoindre en trolleybus le Marquis tout à l’heure au restau chic jouxtant la gare de V., nous allons nous réjouir d’être encore de lucides vieilles peaux qui ont des tas de lectures à se raconter (moi et mes mousquetaires et lui avec Zola retrouvé) entre autres choses de la vie dont nos petits-enfants réels (moi) ou adoptés (le jeune Gabriel auquel il a dédié tout un recueil d’adorables sonnets), il me sera reconnaissant de ce que je lui ramène enfin le coffret de Godard qu’il m’a prêté il y a longtemps – avec cinq films que je vomis à peu près également -, je lui rabâcherai mon peu de goût pour le cinéma français actuel et la platitude incessamment grandiloquente de ses acteurs, je lui serinerai l’urgence de lire les essais littéraires de Pietro Citati et nous boirons à la santé de nos chères disparues (lui deux femmes de bouchers dont il fut l’amant attentionné, et moi ma bonne amie) avant de retourner en nos pénates le cœur bercé par l’Amitié – plus de cinquante ans à nous voussoyer sans un mot jamais plus haut que l’autre - et rentré à casa ce sera sieste et suite des Nettoyages de printemps au seuil de mon probable dernier été, etc.

L’Après-midi sans phone. – Le Marquis ni moi ne sommes du genre à dorer la pilule, tant dans les grandes largeurs des fatalités naturelles que dans nos péripéties persos de vieilles ganaches pratiquant le pessimisme tempéré en ne cessant de sourire, et pas quetion par conséquent de pratiquer le « jeu du contentement » cher à Polyanna, qui nous ferait dire ce soir que le bilan de la journée a de quoi nous enchanter alors que les malentendus et les poisses ont failli nous gâcher l’humeur après un rendez-vous manqué et une succesion de bévues liée à certaines étourderie de mon compère très irrité ce soir contre lui-même – donc je n'en rajouterai pas…
Mais le fait est qu’une première distraction l’a fait débarquer ce midi à Montreux, au lieu de Vevey où je lui avais propoé de me déplacer en trolleybus et où il s’est pointé au (sinistre) Majestic alors que je l’attendais à la brasserie veveysane dont il me semblait hier soir qu’il se rappelait bien les fresques joliment kitsch célébrant la mémoire de le Fêtes des vingnerons 1927, sous la coupole centrale où je me suis retrouvé seul plus d’une heure avant de manger de guerre lasse un (délicieux) frichti. Cependant et non sans m’inquiéter d’un éventuel ennui survenu à mon ami, j’enrageai quelque peu en maudissant son peu d’empressement à se doter enfin d’un téléphone portable alors que les foules passantes y sont vissées au point de nous exaspérer du contraire… lors même qu’un appel à son domicile m’avait averti, sur répondeur à la voix mécanique de téléphoniste s’exprimant en allemand – langue jamais pratiquée par le Marquis -, dass Herr J. momentan nicht zu Hause war…
Or ledit Monsieur J., pendant ce temps, piéinait de son côté dans les salons (lugubres) du Majestic et sur les trottoirs adjacents sans pouvoir conjurer non plus son après-midi sans phone ; et de décider ensuite de rentrer chez lui sans se douter que le pire de la journée était encore à venir, avec l’égarement, l’oubli quelqu part - mais où ?, la perte - mais comment ? de ses cartes d’identité et de crédit que ne remplace évidemment aucun portable, etc.
Quant au bilan momentané de cette non-rencontre, je le tire avant inuit du meilleur que ne cesse, à portée de main et voix ou pas, de me prodiguer Sylvoisal à la pointe de son incomparable génie poétique, avec quelques-uns d ses livres autour de moi, que je retrouve ce soir comme je retrouve mes amis mousquetaies et cette peste de Milady, et voici La Forêt du mal où, non loin d’un Pietro Citati dans son Mal absolu, Sylvoisal alias le Marquis,« raconte » Racine, Baudelaire et Prout comme figures médiatrices du Mal fondant la meilleure littérature en ses ombres lumineuses, voici le « thrène » des adieux à l’Aimée que déploient Dans la vallée des larmes de la mort, ou voilà la phrase unique des plus de 300 pages de haut lyrisme que constitue son livre le plus limpide et le plus fou, intitulé La Forêt silencieuse et où bruissent toutes les voix de la Création, etc.