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Persiflages

  • L'Apôtre du tiroir-caisse

     

    2a7f09d6242f4beb21df960c29a3f2ca.jpgPaulo Coelho, messie multipack de la littérature de gare et d’aérogare, ex chanteur de rock et futur Nobel de mystique ploutocratique, est apparu ces derniers jours au Salon du Livre de Genève, où je n’étais pas et peux donc en parler plus librement...
    En bonus: retour à La solitude du vainqueur, qui fit date dans le genre démago...

     

    Un critique littéraire est-il censé parler des livres de Paulo Coelho, plus que des romans de feue Barbara Cartland ? La question ne s’est pas posée à la parution de L’Alchimiste, conte initiatique fait de bric et de brocante qui pouvait faire illusion, genre Petit princerelooké New Age. Mais comment défendre ce qui a suivi ? Comment ne pas voir que le présumé auteur inspiré, ex-hippie visité par la Muse, était moins un candide conteur qu’un malin opportuniste  jouant avec la crédulité des foules, dont la mythologie pseudo-mystique des Guerriers de la Lumière qu’il bricola en marge de ses écrits ne cédait en rien au marshmallow pseudo-spirituel des sectes multinationales, de Moon à la Scientologie en passant par les fameux adeptes (paix à leurs cendres) du Temple S olaire.
    Si le critique littéraire « à l’ancienne » regimbe à l’idée de parler du contenu (?) et de la forme (??) des romans de Paulo Coelho,  c’est que l’idée de faire la leçon aux foules, du haut de son «élitisme», ajoute au dégoût de parler pour rien, puisque de toute façon la Machine à faire pisser le dinar tourne à plein régime.

    83a6ecdf89538f67066e5bf5d33442da.jpgJ’ai rencontré trois fois, réellement puis virtuellement, Paulo Coelho. La première fois, c’était au lancement de L’Alchimiste.Charmant garçon, relax max, un vrai pote. Ce qu’il m’a dit était peu de chose, mais « tout est dans le livre » étions-nous convenus. La deuxième, ce fut dans un cagibi préservé du bruit du Salon du Livre de Genève, dont le Brésil était l’invité d’honneur. Paulo se souvenait très bien de moi, prétendait-il. Comme je suis bonne pâte, j’ai fait celui qui le croyait, tout en notant qu’il n’avait rien de plus à me dire que la première fois. Par ailleurs, comme c’est loin d’être un imbécile, il avait constaté que mes questions trahissaient un esprit critique inapproprié, comme on dit, et la non-conversation tourna court. Audit Salon du Livre, je relevai le fait que les piles des best-sellers de Coelho occupaient le devant des devantures du Pavillon du Brésil, alors que les Jorge Amado et autres plumitifs « élitaires » se trouvaient relégués en second rang - mais quel esprit mesquin me fait noter un tel détail...
    Or je reviens à ma question : l’approche critique des livres de Paulo Coelho a-t-elle le moindre intérêt. Certes : en tant que phénomène typique des simulacres de la culture globalisée, cette approche est intéressante, bien plus que celle d’autres best-sellers mondiaux du type Barbara Cartland. Pourquoi cela ? Parce que la secte virtuelle entretenue par les livres et le site internet (récemment restructuré après avoir atteint des sommets de kitsch New Age) de Paulo Coelho participent à l’évidence du multiculturalisme mou visant au décervelage des populations.
    Paulo Coelho est le Messie de cette idéologie anesthésiante, qui ne manque pas un World Economic Forum. C’est d’ailleurs là que je l’ai rencontré la troisième fois, à titre virtuel. Etait-ce à Davos, à Zermatt ou à quelque autre sommet de la Phynance ?

    Peu importe à vrai dire, et peu importe si c’était le vrai Paulo Coelho qu’on voyait sur l’écran. A vrai dire, comme il y eut en son temps des Saddam de rechange, il est fort possible que le petit homme en jeans et à bouc grisonnant ne soit qu’un prête-face à l’entreprise Coelho & Coelho, dont Sulitzer pourrait écrire la chronique, à supposer que Loup Durand en ait encore le tonus. Tout cela est passionnant, n’est-il pas ?


    Dans les années 20 du XXe siècle, le génial romancier-visionnaire Stanislaw Ignacy Witkiewicz imagina, dans L’Inassouvissement, une secte multimondiale, guidée par le phénoménal Murti Bing, qui avait commercialisé une pilule assurant à chacun la Vision Lumineuse de la Lumière Invisible. On voit que Paulo Coelho n’a rien inventé : belle découverte en vérité, et ça continue aujourd'hui.

    Paulo Coelho entre Croisette et Vatican

    Coelho7.jpgCar, en fait de démagogie spiritalisante, Paulo Coelho n'en manque pas une. Ainsi a-t-il repris, avec La Solitude du vainqueur, le chemin du Bon combat qui le conduit, cette fois, dans les coulisses sordides du Festival de Cannes, lequel, tiens, vient justement d'ouvrir ses portes infernales. La première invocation du Guerrier de la Lumière nous rappelle qu'il fut un enfant de choeur brésilien avant de s'égarer lui-même dans les miasmes sataniques du rock et de la pop: - Ô Marie sans péché, priez pour nous qui faisons appel à Vous - amen. Sur quoi la première phrase de la Préface de ce Thriller de la Vraie Voie pousse le lecteur à s'agenouiller fissa: "L'un des thèmes récurrents de mes livres est qu'il est important de payer le prix de ses rêves." En l'occurrence: 19 Euros, ce qui fait tout de même 40 balles suisses pour qui ne reçoit pas le Service de Presse gratos... Et la Leçon de s'ensuivre qui ne s'achèvera qu'au terme de cette fable édifiante: "Nous vivons depuis ces dernières décennies au sein d'une culture qui a privilégié notoriété, richesse et pouvoir, et la plupart des gens ont été portés à croire que c'étaient là les vraies valeurs auxquelles il fallaait se conformer". Et le gourou christoïde d'enchaîner aussi sec: "Ce que nous ignorons, c'est que, en coulisses, ceux qui tirent les ficelles demezrent anonymes. Ils savent que le véritable pouvoir est celui qui ne se voit pas. Et puis il est trop tard, et on est piégé. Ce livre parle de ce piège". 

    Le piège, revisité par un auteur empruntant à la fois à Gérard de Villiers, pour la délicatesse de l'intrigue frottée de sang, et à feue Barbara Cartland (en moins chaste) pour le zeste d'intrigue sentimentale, entre autres modèles impérissables, rappelle un peu le dessin de Sempé figurant, sur un quai de Saint-Trop, le bon père de famille désignant à ses femme et enfants une kyrielle de yachts plus luxueux les uns que les autres et s'exclamant: vous voyez, ces gens-là sont malheureux bien plus que nous !

    Or c'est exactement ce que Madame et Monsieur Toulemonde se diront après lecture (car ils lisent) de La solitude du vainqueur: que tout est pourri-gâté à Cannes, de la jeune starlette au produc véreux ou du styliste self made man au top modèle rwandais - non, je n'invente rien ! Paulo Coelho lui non plus n'a rien inventé, on l'en savait incapable depuis L'Alchimiste, où j'avoue qu'il m'a piégé comme tant d'autres, par une fabrication habile, alors que ce livre déjà n'était qu'une compilation de contes orientaux et de resucées de sagesse passe-partout. À plus tard l'analyse littéraire fouillée (sic) de L solitude du vinqueur. J'attends de me trouve dans l'enceinte du Vatican pour faire mon rapport aui vicaire du fils de Marie-conçue-sans-péché...

            

  • Forbans des lettres

    À la rencontre de deux faiseurs de best sellers: Paul-Loup Sulitzer et Gérard de Villiers. Anecdote vintage...
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    Un critique littéraire qui se respecte ne devrait peut-être pas s’abaisser de la sorte, selon les codes académiques, et pourtant je tenais à voir ces deux animaux-là, qui incarnent si bien la littérature de gare et d'aérogare et ne font parler d’eux que par leurs énormes tirages, tout en appartenant eux aussi à la ménagerie des lettres. Ainsi donc aurai-je consacré ce séjour parisien à deux visites mémorables, chez Paul-Loup Sulitzer et Gérard de Villiers.

    Le premier m’a d’abord fait lanterner près de trois quarts d’heure derrière la grille de son hôtel particulier jouxtant le Bois de Boulogne, après quoi la classique soubrette de vaudeville m’a introduit dans un salon où j’ai continué de faire le pied de grue. En attendant le champion du thriller financier, dont seul le récent Popov m’avait intrigué par la qualité de sa fabrication, que notre ami Bernard de Fallois attribuait à un certain nègre connu, je notai le caractère absolument dénué d’aucune touche personnelle de cet intérieur au mur blanc affligé de la classique litho de Bernard Buffet. Quand enfin surgit le cher Paul-Loup, je remarquai en outre que le drôle se trouvait pour ainsi dire en bannière, encore hirsute et les bajoues tuméfiées de baisers, la chemise flottant et le pantalon juste renfilé, visiblement tiré d’une séance intéressante par le fâcheux reporter du Matin de Lausanne...

    Si la chair est faible, mon bon sourire placide, dans lequel se sont noyées les plates excuses de l’hôte, gêné à ravir, fut pour moi le prélude à un interrogatoire de plus en plus serré, auquel il s’est efforcé tant bien que mal de se défiler. Faute de m’offrir le moindre verre, n’était-ce que d’eau plate, au moins m’aura-t-il livré sans s’en douter un vrai scoop que je me promets de garder pour moi: savoir que non seulement il n’avait pas écrit Popov, mais qu’il ne l’avait visiblement même pas lu...

    littérature,sociétéD’un gredin l’autre, Gérard de Villiers ne pouvait mieux se présenter, en me faisant attendre lui aussi dans son cabinet de travail de l’avenue Foch, que par la statue trônant au milieu de la pièce, d’une femme nue de laiton doré, accroupie et les jambes largement écartées, dans le sexe de laquelle était fichée une kalachnikov certifiée d’origine.

    Or l’autre surprise m’attendant à l’apparition du forban, que j’imaginais un athlète genre para, fut de voir ce gringaleux à l’air veule et se demandant visiblement quelle curiosité tordue me poussait en son antre; puis, ayant compris que rien ne nous accointait, me provoquant avec une apologie du roman Love story, véritable mythe de notre temps à l’en croire, devant lequel s’effondrait la minable Recherche du temps perdu de ce snob enjuivé de Marcel Proust. Et de me défier avec autant de morgue en répondant au téléphone, à un confère de Jeune Afrique, qu’il se réjouissait d’apprendre le renvoi d’une fournée de réfugiés nigérians, hélas gratifiés de trop confortables dédommagements...

    (Paris, Juin 1984)

    Cette note d'humeur a plus de vingt ans d'âge. Elle fait pendant à deux reportages plus détaillés à caracatère plutôt sociologique, traitant de deux faiseurs de best sellers aujourd'hui quelque peu oubliés au bénéfice de leurs homologues Guillaume Levy et Marc Musso...

  • Les lectures de Rantanplan


    Quand Philippe Djian se mélange les papattes…
    Flash back en 2005. Avant le désastreux Incidences qui vient de paraître.


    Parce qu’il se présente comme un acte de reconnaissance manifesté aux écrivains qui ont changé sa vie entre sa vingtième et sa trentième année, le livre commis par Philippe Djian sous le titre d’Ardoise suscite aussitôt la sympathie. En évoquant ses grandes émotions formatrices, il lui vient une formule qui dit assez le caractère physique, tout instinctif, de son rapport à la lecture - et plus tard à l’écriture: «Je pense à une blessure qui aurait quelque chose d’amical, d’où le sang continuerait de couler avec douceur pour vous rappeler que vous êtes en vie et même bien en vie et capable d’éprouver une émotion qui vous honore et vous grandit».
    Passons sur cette « blessure qui aurait quelque chose d’amical », parce que c’est ensuite que ça se gâte vraiment…

    Après s’être présenté comme un «sauvage» de la passion littéraire, «hirsute et sanguinolent», Djian note, à propos du premier choc qu’a représenté la lecture de L’attrape-coeurs de J.D. Salinger: «Je pensais que les livres étaient une source de savoir: Je ne savais pas encore qu’ils parlaient d’autre chose». Et de parler de la «voix» particulière de Salinger, et de la question du style, en termes qui en sont hélas cruellement dénués: «Accoucher d’un style (...) n’est pas une promenade de plaisir. Car non content de tailler sa propre voie dans la jungle, au risque de s’y engloutir, il faut assumer sa différence»...

    Avec Céline, qu’il limite à Mort à crédit et chez lequel il ne voit que le style («Céline ne m’a rien apporté sur le plan humain»), Philippe Djian accumule un nombre de sottises qui laissent pantois. Taxant Céline d’«Ange exterminateur» et d’«écrivain du Mal», il explique son antisémitisme par le seul ralliement au conformisme de l’époque («Et peut-être que certains juifs faisaient vraiment chier, comme aujourd’hui certains cathos font vraiment chier»...) en reconnaissant pourtant que Céline «éblouissait le chemin» et que son oeuvre reste «une sorte de déclaration d’amour en forme de cassage de gueule». Vous voyez ça ?

    Sur Jack Kerouac dont la lame fouaille ses chairs («Non, Jack, arrête...») ou Faulkner (Tandis que j’agonise, dont il conseille d’arracher la préface de Valéry Larbaud, et ne dit à peu près rien du roman lui-même), Hemingway, Miller, Brautigan (qui «peut faire tenir une tragédie grecque dans un dé à coudre») ou Carver, Philippe Djian n’apporte à peu près rien non plus d’original.

    Sa sincérité est moins en cause, on s’en doute, que son discernement, dont le défaut le ramène finalement aux mêmes sortes de vénérations convenues des «vieilles carnes» de la critique qu’il stigmatise. Retournons donc à (certains de) ses romans...

    Philippe Djian. Ardoise. Julliard, 127p.


  • Maudits de luxe


    COUP MEDIATIQUE. La correspondance des deux écrivains à succès Michel Houellebecq et Bernard-Henri Lévy, courant sur six mois de 2008, vaut-elle le battage qu’elle suscite ?

    Ce devait être le « coup » de Teresa Cremisi, patronne des éditions Flammarion qui orchestra déjà, l’an dernier, les effets d’annonce précédant la parution de La Possibilité d’une île de Michel Houellebecq. Selon la même logique marchande, une rumeur non moins affriolante annonçait cet été le retour de l’amer Michel avec un « inédit ». Des libraires, françaises et francophones ont subi de fortes pressions visant à leur faire passer de grosses commandes avant de pouvoir juger de l’objet. Or en quoi consiste celui-ci ?
    Ennemis publics, le titre de l’ouvrage, constitué de 29 lettres échangées entre janvier et juillet 2008, annonce la couleur. Michel Houellebecq en est l’inspirateur, selon lequel lui et BHL, qui n’auraient rien d’autre en commun, seraient tous deux les victimes d’une « meute » les poursuivant de sa haine.
    L’entrée en matière est quasi burlesque: Houellebecq, dans une première lettre, fait ainsi le portrait de BHL en « spécialiste des coups foireux et des pantalonnades médiatiques », baignant dès son enfance « dans une richesse obscène », incarnant par excellence la « gauche-caviar ». Et de préciser : « Philosophe sans pensée, mais non sans relations, vous êtes en outre l’auteur du film le plus ridicule de l’histoire du cinéma ». Dans la foulée, Houellebecq se présente lui-même comme « nihiliste, réactionnaire, cynique, raciste et misogyne honteux », concluant en ces termes non moins accablants : « Fondamentalement, je ne suis qu’un beauf », doublé d’un « auteur plat, sans style »…
    On l’aura compris : cette double caricature serait celle que diffusent les ennemis de nos « maudits ». Ceux-ci se sont découvert le même sort affreux « au restaurant ». D’où le besoin de répondre à la grave question : « pourquoi tant de haine ? » Et BHL, milliardaire affligé, d’évoquer, avec le millionnaire Houellebecq, la cohorte des lynchés de génie qui les ont précédés, de Baudelaire (sic) à Ezra Pound…
    Pourtant cet échange, soyons juste, ne va pas s’en tenir à ces lamentations évidemment infondées - la meute se réduisant de fait à une poigné de critiques parisiens qui ont le front de ne pas reconnaître l’incommensurable talent des duettistes, tel un Pierre Assouline, qualifié par l’élégant Houellebecq de « ténia ». Autant Houellebecq que BHL ont des choses parfois intéressantes à dire. Qu’ils parlent de leurs pères respectifs (l’alpiniste ronchon de Michel, et l’affairiste froid de BHL), de morale politique (Michel le cynique et BHL le vertueux) de ce qui les passionne réellement ou leur tient lieu de credo « philosophique »: chacun, en écrivain « tripal » pour Houellebecq, ou en intellectuel plus structuré pour BHL, dépasse parfois le papotage convenu ou le plaidoyer pro domo. Mais tout cela fait-il un vrai livre ? Le lecteur appréciera…
    Michel Houellebecq, Bernard-Henri Lévy, Ennemis publics. Flammarion/Grasset, 332p.

  • Faut-il lire René Char à genoux ?

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    Et si l'on mettait un bémol à l’adulation du poète ?
    C’est entendu : la poésie de René Char est souvent magnifique. Je ne dirais pas émouvante, mais splendide jusqu’en ses obscurités, d’un lyrisme et d’une plasticité remarquables, d’une sensualité procurant de vrais bonheurs de lecture presque physiques. Une pensée y travaille le corps de la langue, une éthique et une estéthique s’y modulent en images fulgurantes contre les instances du mal et de la dissoulution, de la vulgarité et de la laideur, mais parfois aussi en formules solennelles, voire sentencieuses. Entre seize et vingt ans, pour ma part, j’ai gravement aimé cette poésie : Les Feuillets d’Hypnos me fascinaient comme les notes éparses d’un héros de l’Illiade, je savais par cœur Lettera amorosa, j’ai lu et relu, entre autres, le grand recueil de Commune présence, et fait miennes ses maximes qui me semblaient belles et profondes sans que je ne les comprenne toujours. En tout cas je comprenais et j’aimais : « Au tour du pain de rompre l’homme, d’être la beauté du point du jour », ou j’aimais et je comprenais : « Dans la boucle de l’hirondelle un orage s’informe, un jardin se construit », j’appréciais gravement « Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience » ou « si nous habitons un éclair, il est le cœur de l’éternel », ou bien « Les pluies sauvages favorisent les passants profonds », et aujourd’hui encore je retrouve, avec le meilleur de René Char, un Midi de soleil et d’eau vivifiante que j’aime arpenter, comme la terre un peu plus au nord de Philippe Jaccottet ou celle, du Jorat vaudois annonçant le romantisme allemand, de Gustave Roud.
    Cela noté, le déferlement actuel des hommages à René Char me laisse songeur, et la vénération convenue qui entoure le poète ne me semble pas du meilleur aloi. Certains propos de Marie-Claude Char elle-même, qui ordonne la commémoration du centenaire avec autant d’autorité que de compétence et de goût, incitent à la même réserve et désignent, par ailleurs, un « usage » du poète qui laisse perplexe: «Il faut avoir à l’esprit que Char a été abondamment utilisé, par le monde politique, par le monde littéraire, notamment avec les aphorismes, souvent cités, et que trop souvent on le pense comme un monument, la statue du Commandeur. Mais je suis frappée par la présence régulière de ces citations dans les carnets du Monde ou du Figaro, pour accompagner l’annonce d’un décès, rendre hommage à la personne disparue. Cela tient, je crois, au fait que c’est une poésie qui touche tout le monde, qui peut aider tout le monde à vivre.
    Or, comme je m’apprêtais à y aller, à mon tour, de mon papier de circonstance, je me suis rappelé la parution, à la fin de 1992, d’un pamphlet de François Crouzet intitulé Contre René Char et paru aux Belles Lettres, qui avait le mérite de rompre l’unanimité et la conformité en soulignant cruellement la part fumeuse ou pontifiante de cette poésie. Ainsi de citer cette belle horreur : «Le poète fonde sa parole à partir de quelque embrun, d’un refus vivifiant ou d’un état omnidirectionnel aussitôt digité ». Ou cette autre qui n’est pas mal non plus : «L’homme criblé de lésions par les infiltrations considéra son désespoir et le trouva inférieur. Autour de lui les règnes n’arrêtaient pas de s’ennoblir comme la délicate construction du solstice de la charrette saute au cœur sans portée»...
    Avant l’impertinent, d’autres contempteurs, et pas des moindres, avaient également égratigné la statue du Commandeur, tels Etiemble et le grand Ungaretti, qui n’y allait pas de main molle en écrivant : « Char est charmant quoique ses poèmes font parfois l’effet de couilles empaillées ou de fatras de liège ».
    Et l’horrible Jacques Henric de nouer la gerbe d’épis noirs : «Char : passé politique impeccable, grand résistant, volontaire exilé du délétère Paris, carrure paysanne promenant ses souliers écolos sur des chemins fleurant bon le romarin et la crotte de brebis, et surtout, surtout, l’auteur d’une œuvre suffisamment absconse, alambiquée, pour permettre aux interprètes des textes sacrés de plancher toute une vie, avec des frissons d’horreur sacrée, sur la moindre éjaculation poétique du Maître…

    Tout cela manque de nuances et de finesse, cela va sans dire, mais il me plaît assez de revenir à la poésie de René Char, aujourd'hui, avec la liberté d'esprit et l'humour sans lesquels un goût risque de n'être qu'une adhésion mimétique ou une affectation de surface...

  • Du plagiat


    La victoire sans enjeu de Dan Brown
    Est-il important que Dan Brown, l’auteur du Da Vinci Code, ait obtenu gain de cause au détriment des deux auteurs qui l’accusent d’avoir plagié leur ouvrage ? Ceux-ci, qui n’ont vendu « que » 2 millions d’exemplaires de leur titre, se seraient-ils pareillement acharnés s’il n’avait pas dépassé, lui, les 40 millions d’exemplaires ? Et le juge n’a-t-il pas fait une fleur à Dan Brown du seul fait de son mondial succès ? Le verdict de non-plagiat est-il un progrès en matière d’honnêteté intellectuelle ? Pour ma part, je n’en crois rien, mais il faut dire que je me fais une idée très particulière du plagiat. Plus précisément, le plagiat qui compterait à mes yeux est impossible.
    A mes yeux, le plagiat est impossible parce qu’il est impossible à quiconque de me voler une phrase, autant que de me dérober un œil ou le son unique au monde (in the world) de ma voix. L’envie, disait à peu près Virgina Woolf, n’apparaît que chez les gens qui oublient qu’ils sont uniques. Dans cette optique, l’idée qu’on puisse être quelqu’un et produire un objet « signé » en s’appropriant l’objet « signé » de quelqu’un d’autre est une aberration physique et métaphysique. Le style est ce qui nous « signe ». C’est à la fois notre peau et notre ADN spirituel, notre odeur et notre « flaque ». Francis Bacon, le peintre, parlait de la « flaque » à propos de l’ombre-aura que chacun de nous projette et qu’un peintre essaie de rendre dans un portrait. Céline a sa flaque qui n’est réductible ni à celle d’Albert Paraz, qui lui est proche, ni à  celle de quelque plagiaire que ce soit.
    Le problème avec Dan Brown, c’est qu’il n’a pas de style. Comme des milliers d’auteurs contemporains, c’est un façonnier de phrases sans âme ni chair dont le seul ressort est, précisément, le ressort. Le but de Dan Brown est de faire tourner les pages au lecteur. Une intrigue, un sujet « brûlant », des péripéties en cascades y pourvoient. J’ai constaté après vingt pages du Da Vinci Code que « ça » fonctionnait pilpoil, tout en m’ennuyant à crever faute du moindre style et donc de la moindre signature, de la moindre peau et de la moindre voix.
    Parle-t-on de littérature ? Nullement : on parle de plots (en anglais : plot signifie aussi intrigue, suspense, ce genre de choses) et c’est sur un éventuel emprunt de plots que devait statuer le juge. Mais la littérature, puisqu’on en parle, est toute faite d’emprunts de plots. Tout Shakespeare est fait de matériaux empruntés à gauche et à droite, comme la moindre statue est faite de pierres arrachées à telle ou telle carrière. Comme disait l’autre, qui s’imaginait toucher aux abysses de la pénétration: tout a été dit, et tout est donc plagié…
    Mais non : rien n’a été dit comme toi, qui te prénommes Pascal ou Alina, Ludwig van ou Yasunari, Juan ou Amadou, l’écris à l’instant, toi l’unique sans autre propriété que ton paraphe de buée…

  • Le retour de Kilgore


    Un nouveau roman-culte
    Les chroniqueurs se ruent, les columnistes se précipitent, les émules médiatiques de Beigbeder et d’Ardisson foncent comme des drones sur les supergondoles : le dernier Kilgore Trout est arrivé, qu’on se le dise !
    Avant même que l’éditeur n’en verse le premier à-valoir on le savait : le nouveau roman post-new-clash de Kilgore Trout, digne pair de Thomas Pynchon, en mieux, sobrememt intitulé I come et représentant, sous forme de contrainte littéraire paraflegmatique et futurible, la rétrospection du Quichotte et d’Under the Volcano en version compactée, sera le Top des Tops à venir, relançant soudain la fascination d’une génération perdue et demie pour l’un des maîtres du mouvement de l’Enigmatique Existentielle incarné par les Salinger, Ducharme et autres Duvert.
    Comme se le rappellent les experts absolus du genre, tels Aube Lancemin du Nouvel Obs’ et Germinal Lemeur des Inrocks, Kilgore Trout, compagnon de Kurt Vonnegut au Vietnam (Our Bloody ‘Nam fut un hit du warrior-gonzo, chacun s’en souvient), a complètement renouvelé l’approche dite du Trou noir existentiel en instaurant sa pratique créative de la narration aléatoire à points de vue séquencés. Il n’est que de rappeler les succès californiens puis mondiaux de Fuck the Buck, paru en pulp à L.A. et encore proche du réalisme poétique d’un Charles Bukowski, et surtout l’apothéose de Back to the Mother’s Spidernest, dont Jim Harrison a pu dire qu’il marquait la conjonction de l’esprit des Grands Lacs et du souffle des Cités de la Nuit, pour imaginer l’événement multimondial que va représenter la parution simultanée, en 66 langues, d’ I Come, dont le seul titre fait d’ores et déjà figure de manifeste.

    Portrait de Kilgore Trout, par LoBello, 1997.

  • Les rogatons de Philippe Djian


    En lisant Doggy Bag

    Quel corniaud crevant de faim pourrait-il bien avaler les rogatons que Philippe Djian a recueillis dans son Doggy bag ? Ce qui est sûr, c’est que mon camarade Fellow les a rejetés rien qu’à me voir les détailler, de loin, fronçant en outre ses sourcils à la François-Joseph lorsqu’il m’a entendu lui citer à haute voix cette phrase d’anthologie : «L’ambiance était mortelle, si lourde qu’un attelage de bœufs aurait peiné à la tracter sur du plat »…
    C’était pourtant un titre assez épatant que Doggy bag et je m’en léchais autant les babines que Fellow, mais au fur et à mesure que j’avalais ces morceaux de feuilleton, les signes de l’indigestion et, bientôt, les spasmes annonciateurs d’un probable degueulando se manifestèrent au point que, sur cette phrase de la page 127: « L’ambiance était mortelle, si lourde qu’un attelage de bœufs aurait pené à la tracter sur du plat », je résolus de donner le reste au renard…
    Tout n’est pas pour autant à jeter du contenu de ce Doggy bag, dont certaines scènes, certains personnages et certaines ambiances (quand les bœufs ne s’en mêlent pas) se rattachent bel et bien à l’univers du romancier si remarquable de Sotos, Criminels, Sainte-Bob, Frictions ou Impuretés.
    Ce qui cloche, avec Doggy bag, tient probablement au projet de fabriquer une « série » à partir de deux personnages (deux frères rivaux qui possèdent un garage et voient revenir la femme qu’ils ont partagée après vingt ans d’absence) qui ne sont pas « creusés » comme dans les romans ordinaires mais lancés dans une suite de séquences filées à la diable et dialoguées à la va-vite, sans qu'on ait l'impression que le temps passe. En ce qui me concerne en tout cas, je n’y ai pas cru, la terrible scène durant laquelle l’un des couples baise pendant que l’enfant de la femme se noie à deux pas de là fait à peine figure de péripétie, tout ça glisse et patine en surface, bref on se demande si cette Saison I a vraiment besoin des deuxième et troisième saisons annoncées…
    Philippe Djian. Doggy bag. Julliard, 267p.

  • Une fable édifiante



    Quand Philippe Claudel nous la fait aux bons sentiments

    Je me suis rappelé un certain Bréviaire moral de la Bonne Jeunesse datant de l’heureuse année 1888, déniché un jour à la brocante de l’Armée du Salut, en lisant La petite fille de Monsieur Linh, et ces vers m’en sont revenus par cœur:

    « Dans les cités de la savante Asie
    Chez les enfants sauvages du désert
    Et jusqu’au sein de la Polynésie
    La Vérité marche à front découvert ».


    Je souris à penser que les mêmes qui ricanent à la lecture de ces vers, y voyant de la littérature de patronage, avalent sans broncher la prose suave du dernier roman de Philippe Claudel, où l’on pleure tandis que la Vérité marche plus que jamais « à front découvert ».
    C’est l’histoire d’un très très vieux Monsieur qui vient de la très très lointaine Indochine où il a tout perdu sauf sa toute petite fille qu’il serre contre lui comme une toute toute jolie poupée de chiffons, et qu’il appelle Sang diû, ce qui signifie « matin doux » et peut être entendu comme « sans Dieu ». Vous voyez ça ?
    Casé dans un dortoir pour réfugiés de la très très grande ville, où il subit les sarcasmes ou l’indifférence de ses compagnons d’infortune (donc les réfugiés ne sont pas forcément des tout gentils, notez cela) qui lui reprochent de ne pas laisser s’ébattre sa toute petite fille, le rejetant dans la nostalgie de son tout bon village de là-bas, où les buffles méditent (sic) dans la toute bonne boue.
    Au hasard d’une promenade dans un square, Monsieur Linh rencontre un vieux géant fumeur de clopes, forcément inquiétant au premier regard (ne va-t-il pas lui ravir sa petite fille) puis se révélant le tout bon type, pleurant quant il se rappelle sa toute bonne épouse, qui faisait tourner un manège dans le tout bon temps, et pleurant de plus belle quand il se souvient d’avoir, jeune soldat, tiré sur les Indochinois, et s’excusant alors auprès de Monsieur Linh.
    On s’excuse beaucoup par les temps qui courent. Tout le monde s’excuse, et le pape et ce faux cul de Bush, donc je vais m’excuser à mon tour : pardon Philippe Claudel, pardon de ne pas avoir aimé votre dernier livre, dont le dénouement, salué par les toutes bonnes âmes, m’a positivement navré. Lesdites bonnes âmes ont trouvé merveilleuse l’idée d’avoir collé, dans les bras de Monsieur Linh, une poupée de son. Or je n’y ai vu, pour ma part, qu’un truc de littérateur égaré dans les bons sentiments…

  • Rumeurs de rentrée


    N’y a-t-il de bon bec
    qu’Houellebecq ou Dantec ?




    Certains de nos confères rouscaillent un peu, depuis quelque temps, du fait qu’ils n’ont pas encore reçu le dernier Houellebecq, d’ores et déjà tenu pour l’Evénement de la rentrée littéraire. A l’école du nouveau marketing à la Harry Potter, qui conditionne l’impatience du milieu médiatique pour mieux doper celle du public, les stratèges des éditions Fayard, qui ont arraché “l’écrivain-phare” à Flammarion comme une équipe de foot l’aurait fait d’une “icône” de la baballe, entretiennent le suspense comme jamais on ne l’avait vu jusque-là. Alors que la plupart des nouveautés cataloguées “en librairie depuis le 25 août” sont déjà en nos mains, nous serions donc censés saliver comme le chien de Pavlov ?

    Ce qui est sûr, c’est que la tactique a de l’effet, qui vient d’être relancée par une indiscrétion de Frédéric Beigbeder, proche de l’”auteur-culte” qu’il coacha naguère chez Flammarion et, après la défection de son poulain, probablement ravi de semer la zizanie dans les rangs de la concurrence, révélant aussi bien l’énoncé de la première phrase de La possibilité d’une île, le fameux roman à venir de Michel Houellebecq: “Qui, parmi vous, mérite la vie éternelle ?”.

    Prodigieux, n’est-ce pas ? Et comment ne pas attendre la suite avec la conviction que là se trouve LE Produit ? En termes commerciaux: le Produit d’Appel ?

    Mais comment ne pas s’imaginer aussi, en bonne logique concurrentielle, que ledit produit en appellerait aussitôt un autre du même gabarit ? Or voici qui s’avère, avec le même effet d’annonce destiné à lancer Cosmos, le prochain roman du rival direct de Michel Houellebecq, à savoir Maurice G. Dantec, romancier prolifique passé du polar à la contre-utopie politiquement incorrecte, lui aussi transféré à grand prix d’un éditeur (Gallimard) à l’autre (Albin Michel) et se posant, après Houellebecq l’anti-Coran, en “écrivain combattant, chrétien et sioniste”.

    Aussi mégalo que son compère, moins grand public mais fascinant de plus en plus de plus ou moins jeunes lecteurs par ses provocations anti-consensuelles et ses visions fumeuses traversées d’éclairs de lucidité, Dantec, “exilé” au Canada, mène sa campagne d’auto-promotion via le Jerusalem Post, fort de sa récente redécouverte de l’Ancien Testament et de sa neuve conviction formulée à grand renfort de majuscules: que “La terre d’Israël a été donnée pour l’ETERNITE au peuple d’Abraham. C’est ainsi. C’est écrit. Et cette Ecriture-là, nous savons de quel FEU elle est faite”...

    Et la littérature dans tout ça ? Les nuances, les beautés, les surprises, l’humanité de la littérature ? Trouvera-t-elle donc une place à la rentrée entre ces Titans supposés ? Y aura-t-il encore des phrases entre les slogans de la publicité ?

    Une lecture absolument épatante, en attendant d’autres découvertes, nous le prouve en toute grâce et vivacité, finesse de style et fantaisie imaginative, sous le titre d’Ubiquité. L’auteur en est Claire Wolniewicz, dont le premier roman est arrivé par la poste aux éditions Viviane Hamy. Pur régal ! Dont voici une phrase au hasard en scoop mondial: “Les vêtements étaient légers, la peau libérée; le ciel était bleu et grand, dégagé sur tous les fronts; la vie affleurait de partout”…

    Ce texte a paru dans l'édition de 24Heures du 21 juillet 2005

  • Le crash de Sollers



    Retour sur L’étoile des amants

    Philippe Sollers nous avait avertis: son roman à paraître serait «un 11 septembre éditorial». Tout aussitôt les uns furent tétanisés d'impatience, en attendant l'Evénement, tandis que les autres, fatalistes ou désabusés, y voyaient plutôt le supercrash annoncé. Plus précisément, ce qu’on peut en dire est que Philippe Sollers s'y est laissé aller, en jouisseur cynique et polymorphe, comme un vieux chenapan dans une mousse-party qui titillerait la minette Maud d'un doigt distrait tout en jetant, de son autre main sèche, de fines notes digressives sur un peu tout. De fait, ce livre qui se veut ludique brille surtout par sa cuistrerie, un roman qui n'en est pas un dans la mesure où nul personnage n'y vit à part le Moi-je magistral de l'auteur se trouvant si belle en son miroir, où rien ne se passe ni ne se pense de vraiment inattendu, où l'on s'embarque pour Cythère comme d'autres vont faire du trekking dans l'arrière-pays népalais ou du camping échangiste au cap d'Agde.

    C'est entendu: Philippe Sollers méprise les «temps merdiques» que nous vivons, où Steevy remplacera demain Beigbeder qui remplaça hier Bernard Pivot, en attendant que Madonna se propulse au Vatican pour y succéder au successeur de saint Pierre. Ce dédain de l'homme cultivé, né coiffé et surdoué, puis macéré dans les décoctions de tous les «ismes» - du gauchisme de salon au structuralisme de transit, pour aboutir à l'hédonisme «dix-huitiémiste» et au cynisme enfin déployé toute honte bue -, cette morgue joyeuse de séducteur, son compère Dominique de Roux les avait repérés, il y a trente ans déjà, dans un portrait prémonitoire (l'un des chapitres de L'ouverture de la chasse, paru à L'Age d'Homme en 1969) où il le présentait comme le type du fils à papa déliquescent, accomplissant sous forme pseudo-révolutionnaire le suicide de toute une littérature bourgeoise tournant à vide. Evoquant les livres (actuellement illisibles) du Sollers de l'époque, Dominique de Roux reconnaissait à l'écriture de celui-là une brillance étincelante, qu'on retrouve dans L'étoile des amants, aussi lisible cette fois que les Mémoires de Loana.

    Cependant, précisons pour les ignares (il pense que nous en sommes tous, sauf lui) que Sollers a plus de biscuits dans sa musette que Loana et Steevy réunis: à en lire Paris-Match, auquel il se confie, il serait même le plus grand connaisseur actuel et futur de la pensée chinoise. Son livre nous vaut d'ailleurs une excursion en Chine du VIIIe siècle, avec Maud. Se penchant sur Maud, Philippe lui explique la neige chinoise, la barque et la natte, avant de révéler à la même Maud qu'elle n'est qu'un «galet sur la plage». Beaucoup plus fort: Fifou découvre à Maud (dont le prénom lui évoque «modèle, modelage, modalité, module», et autres bidules) les noms des zoiseaux du monde, tels avocette et fou de Bassan, pluvier, tadorne de Belon, chevalier gambette et compagnie. Quelle découverte n'est-ce pas ? Mais Sollers sait-il discerner, ailleurs que dans le dictionnaire où il fourre son nez, un pétrel fulmar d'une marouette ponctuée? On se le demande quand même...

    Ce qui est sûr en attendant, c'est que son éloge de la vie «ingénue» sonne terriblement creux. Qu'il critique la littérature actuelle, au fil de piètres pages «satiriques» où il dégomme le style Minuit ou le style P.O.L., ou qu'il prétende bousculer les parallèles avec «un livre entier sur la jouissance d'exister», Philippe Sollers romancier s'empêtre dans un épisode de feuilleton auquel lui-même ne croit guère à l'évidence. Céline disait que le roman français actuel se réduisait à la «lettre à la petite cousine». Or Sollers, tout mariole qu'il se la joue, s'y plie avec une veulerie d'époque qui ne trompera que les jobards dont il est le roi. Reste l'écrivain, hélas...

    Philippe Sollers. L'étoile des amants. Gallimard, 175 pp.