
Belle tranche de roman d’ado autour de la Grande Bleue: 27.000 kilomètres en quête d’humanité et de culture millénaire, dans la foulée de Pierre, Maritou et Yvan Gisling. Récit rétrospectif autour d’un livre, à relire après la mort de Pierre ce dimanche 15 janvier 2017.
Heureux qui comme Yvan, à dix ans, a fait un beau voyage ! Ulysse n’avait pas pensé à emmener son fils Télémaque et sa chère Pénélope dans son fameux périple, faute probablement de camping-car... Or, Pierre Gisling a mis à profit ce moyen moderne de déplacement pour concrétiser, de septembre 2003 à août 2004, une Odyssée certes plus modeste mais à valeur d’initiation irremplaçable. Sept ans après l’aventure, Yvan, gymnasien à Burier, se rappelle ce qui l’a le plus marqué.
« Ce que je retiens d’abord, c’est la rencontre d’un Marocain qui nous a abordés spontanément, nous a reçus chez lui et m’a fait découvrir une qualité d’accueil que j’ignorais jusque-là. Durant tout le voyage, j’ai apprécié cette façon, même chez des gens pauvres, de nous recevoir avec la même générosité». De la même façon, également au Maroc, Maritou dit avoir été impressionnée par un guide « sauvage » lui faisant valoir que le bonheur à l’occidentale n’était pas à se yeux un idéal. « Ce qui m’a impressionnée, c’est sa façon claire et nette de revendiquer une vie plus simple et plus vraie que notre existence de consommateurs à outrance.»
Soulignant à son tour cette bienveillance partout rencontrée, sans doute liée au « passeport » que représentait un jeune enfant, Pierre Gisling cite un moment particulièrement fort de leur équipée, un soir dans un village perdu de Crète, lors d’une fête pascale où soudain, un homme s’est mis à danser en portant une femme-tronc. « Ce qui nous a bouleversés, c’est la beauté qui irradiait de cette femme complètement disgraciée. Au milieu des belles jeunes filles qu’il y avait là, l’infirme dégageait un rayonnement extraordinaire, qui m’a fait m’interroger sur la notion même de beauté... »
Loin de se cacher les dangers et autres mauvaises rencontres possibles liées à un tel voyage, les Gisling relèvent d’une seule voix le fait que pas une fois, durant cet immense périple, ils n’ont été en butte à des menaces ou à de la malveillance. « Une seule fois, précise cependant Maritou, j’ai eu peur lorsque, égarés dans une zone militaire turque, nous nous sommes retrouvés au milieu de soldats braquant leurs armes sur nous. Mais tout s’est résolu grâce à la présence d’Yvan…» Et de relever, aussi, les moments de lassitude liés à l’obligation de vivre ensemble dans l’espace exigu d’un fourgon. Ou bien Yvan de se rappeler une terrible prise de bec avec son père, après qu’un chien eut mangé l’une de ses tortues, « pétant les plombs » et traitant alors son paternel de « connard »…
Le voyage qui « nous fait »
Comme je rappelle à Yvan, qui vient de fêter ses dix-sept ans, le mot de Nicolas Bouvier selon lequel les voyages nous « font » plus que nous les faisons, le jeune homme analyse lucidement le changement, en lui, lié à cette expérience : « En fait, ce n’est que vers quatorze ans que j’ai commencé de me rendre compte de ce que nous avons vécu, avec la prise de conscience de la diversité des coutumes et des conceptions de la vie, dans tous les pays que nous avons traversés. Depuis lors, mon jugement est plus nuancé...»
Quant à Maritou, c’est le voyage lui-même qui l’a transformée durant ce qu’elle dit une « année merveilleuse ». Et Pierre Gisling de souligner l’importance, par le voyage, de « sortir de son cocon, de ses bornes, de ses flèches ». Loin de partir pour voir plus loin si l’herbe est plus verte, à la recherche d’une certaine universalité du sentiment. « Une mère qui console son enfant a les mêmes gestes, qu’elle soit arabe, juive ou chrétienne. Or ce dénominateur commun est amplifié par la Méditerranée, dont j’espérais montrer, à notre fils, les racines et les sources entremêlées. Pour ma part, je pressentais évidemment que toutes ces cultures du pourtour méditerranéen s’interpénètrent, mais le voyage a inscrit cette réalité dans notre peau… »
Pèlerinage à nos sources
Beau projet, à l’heure de certaine peur renaissante de l’étranger, que de faire découvrir à son fils la ressemblance humaine au-delà des principes abstraits. Avec Maritou, sa femme enseignante capable d’assurer le suivi scolaire du gosse une année durant, Pierre Gisling ne partait pas sans biscuits. Ancien prof de dessin plein de charisme, passeur d’art et de culture populaire (on se rappelle Volets verts) à la TSR, actuellement propriétaire d’un Cabinet de curiosités à Montreux, l’homme a bourlingué. Artiste (il ornera les façades d’une maison marocaine en passant, notamment) mais aussi homme de terrain et d’organisation (il a été officier et mit sur pied des camps de dessin de fameuse mémoire), c’est enfin un humaniste, mais qui ne pensait pas vraiment se lancer dans un récit de voyage, craignant l’anecdote. Or un ancien collègue et ami, l’enseignant et journaliste Robert Gerbex, l’a convaincu de se lancer dans ce livre à deux voix très chargé d’histoire et de culture, qui nous emmène de la Sagrada Familia de Barcelone à Cnossos, en passant par le Maroc et l’Egypte, la Turquie et jusqu’au pied du Mont Ararat, par tous les lieux chargés de mémoire et de spiritualité. Parcours initiatique riche, aux innombrables interférences religieuses et politiques, notamment avec les Arméniens et les Kurdes.
Le récit alterné, très intéressant mais parfois un peu trop didactique, évoque aussi la passion de Maritou pour le tissage (l’enseignante est également restauratrice de tapis anciens) et les rencontres humaines du trio, ou encore les étonnements d’Yvan devant le colosse de Rhodes, le cheval de Troie (reconstitué) ou les vestiges (improbables) de l’Arche de Noé…
Pierre Gisling et Robert Gerbex. Méditerranée entre clochers et minarets. Mon Village, 286p. Nombreuses illustrations.


A propos de conversation, il est par ailleurs intéressant d’observer plus précisément les dialogues d’Une vie divine, qui relèvent somme toute de la non-conversation. Toujours étincelant dans le soliloque, Philippe Sollers est en revanche incapable de moduler un vrai dialogue, l’interlocutrice (il n’a jamais d’interlocuteur) n’intervenant jamais qu’en faire-valoir, comme d’ailleurs tous les « personnages » féminins des « romans » de l’auteur.




Bret Easton Ellis, Oeuvres complètes en 2 vol. Préface de Cécile Guilbert, suivie d'un entretien (très intéressant) de l'écrivain avec Jon-Jon Goulian, paru dans la Paris Review. Volume1, 1040p.: Moins que zéro, Les lois de l'attraction, American psycho, Zombies. Volume 2, 





La chimpanzée blonde est sortie, à mon insu, de la page 460 d’Une vie divine. C’est tout à fait le genre de la positiviste américaine que je rencontrai à sept reprises au cours de mes pérégrinations dans le monde et l’arrière-monde, me demandant à chaque fois à quelle Cause j’avais enfin résolu de me consacrer. L’idée que je puisse vouer ma vie à la lecture et à l’écriture l’insupportait absolument. La pire de ces réincarnations de la fameuse Petite Femme de Kafka, qui représente l’équivalent des Pépères scrutant les femmes-fontaines à la longue-vue phalloïde et tremblotante de culpabilité, me traqua sept jours durant dans les rues de Cordoue, avant que je ne la semasse (ceci est un subjonctif andalou typique) dans les enchevêtrements de la Mezquita.






Les cygnes de Silvaplana. Découpage de LK.











Loin de donner dans la jobardise au goût du jour, pas plus que dans le trop facile persiflage, Philippe Lafitte (re)construit un beau personnage de nature hypersensible, fragile, angoissé par le vide (au tout début de sa métamorphose, Sandy réduit l’œuvre d’Andy à ce même vide) et cherchant un nouveau sens à sa vie, équivalant finalement à une sorte de renaissance d’Andy. Parallèlement, loin d’être réduite à l’hystérique déséquilibrée dont on garde l’image, Valerie Solanas se trouve comme « sauvée » par le romancier, ou plus précisément par la rencontre « magique » de Sandy. Dans la foulée, on ne manquera pas de remarquer l’humour de la situation, qui fait se côtoyer, puis s’aimer presque, les deux marginales en quête d’un peu de bonheur compensant leur inassouvissement profond.















A propos de Devant la douleur des autres. Rencontre avec Susan Sontag.





La première édition de Rêver à la Suisse, préfacée par Jean Paulhan, date de 1948, et l’on sent encore un peu la guerre dans la Suisse protégée que décrit Calet par le tout menu. Ainsi relève-t-il l’inscription figurant dans telle vitrine d’une prestigieuse confiserie de la place de Montreux, selon laquelle la Maison ne pourra livrer sa production d’Amandino pour cause persistante de restrictions.
