
Le roman de Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, va bien au-delà de l'ouvrage "sur" la transplantation cardiaque. Roman choral, roman-poème, ce livre magnifique en impose par son mélange de surexactitude factuelle et d'extrême sensibilité.
On entre dans ce roman le cœur immédiatement palpitant, soulevé par une grande vague enlevant le protagoniste à sa crête pour un premier ride salué par un triple cri sauvage. Il fait encore nuit et trois « caballeros » d’enfer à surnoms de héros de BD, trois surfeurs « planétaires » se sont retrouvés là à la recherche de « la plus belle vague qui se soit jamais formée sur Terre », cette « onde venue du fond de l’océan, archaïque et parfaite », « la beauté pure ». ..
Avant cet envol d’épopée juvénile, une seule phrase ondoyante de deux pages et sans la moindre ponctuation, d’une seule vague là-aussi mais brassant la substance d’une vie – une seule phrase a marqué, comme d’un premier accord en majeur,l ’apparition du cœur de Simon Limbres, « boîte noire d’un corps de vingt ans qui a valsé « léger comme une plume » ou pesé « comme une pierre » battant pour le moment dans le grand corps du jeune homme endormi.
Tout le reste est raconté par le roman, donc passons. Pour préciser tout de même que, quelques heures plus tard, le corps gravement blessé de Simon Limbres sera retiré du van dans lequel lui et ses compères se sont crashés, immédiatement admis au département de réanimation médico-chirurgicale de l’hôpital de Havre. C’est là que l’accueille le chirurgien Pierre Revol, qui verra la « tache mouvante » de la mort se pointer sur son écran une heure plus tard. Le même Revol qui annoncera peu après à la mère de Simon. « Votre fils est dans un état grave » Et un peu plus tard encore : « Les lésions de Simon sont irréversibles ».
Simon donc, dix-neuf ans, le seul surfeur non ceinturé dans le van, bientôt déclaré mort puisque, depuis une soixantaine d’années, l’on considère que l’abolition des fonctions cérébrales correspond à la mort, et non plus l’arrêt du cœur. Lequel cœur, de Simon, continue aussi bien de battre dans la poitrine du garçon.
Telle est donc l’amorce, sans trace de pathos, du nouveau roman de Maylis de Kerangal, dont on retrouve, quatre ans après Naissance d’un pont, l’extrême précision de la phrase, mais aussi l’espèce de lumière claire de ses mots, l’originalité de ses images et la musicalité de son verbe - son regard en outre fragmenté par de multiples points de vue. Or l’ingénieure-mécanicienne-conteuse-poète du mémorable roman (Prix Médicis 2010 et 100.000 exemplaires) va s’en donner à cœur joie, on le pressent, dans cette traversée d’un nouvel univers où la complexité des procédures et la plus haute compétence professionnelle vont de pair.
Qu’on ne s’attende pas pour autant à un roman de plus « sur » la transplantation cardiaque. Ou disons que le récit de ladite transplantation n’est que le fil courant, en vingt-quatre heures, dans le labyrinthe à multiples détours et digressions d’une narration, durant le transit extraordinairement « technique et délicat » d’un cœur changeant de corps, de la mort à une autre vie. Le« film » des séquences successives de la geste médicale décrite par la romancière est, de toute évidence, fondé sur une documentation parfaite, mais à cette observation se mêle aussitôt celle des personnages gravitant autour du corps et du cœur de Simon, vite identifiés (et vite attachants pour le lecteur, à des degrés d’intensité variable).
Ce qui intéresse une fois de plus Maylis de Kerangal, comme dans ses ouvrages précédents, ce sont les gens. Et pas n’importe lesquels. Ses personnages n’ont rien des figures stéréotypées, agitées, voire hystériques, des épisodes d’Urgences et consort. Observatrice suraiguë des faits sociaux et des procédures professionnelles, la romancière est aussi une sismographe des sentiments capable de rendre ce qu’on pourrait dire l’aura de ses personnages, sous de changeantes lumières. Verbalement, comme chez un certain Le Clézio des premiers romans (je pense à Guerres ou à Terra Amata, notamment) ou comme chezClaude Simon, elle compose une marqueterie jamais figée où le mot juste et le sentiment touchent l’esprit et le cœur, ce qu’on appelle la tripe ou ce qu’on appelle l’âme, en constante osmose.
Tous les personnages de Réparer les vivants gravitant de près ou de loin autour du gisant ont donc leur histoire finement détaillée. Deux d’entre eux, les parents de Simon, Marianne et Sean, traversent le roman en se portant l’un l’autre comme des naufragés s’entraînant dans la spirale du désespoir – leurs retrouvailles avec leur deuxième fille desept ans, puis avec la petite amie de Simon, déchirantes, étant bonnement à pleurer. Jamais, cependant, la romancière n’actionne le tire-larmes…
Un personnage non moins central, tout à fait significatif de la poétique de Maylis de Kerangal, va jouer, jusqu’à l’admirable scène finale où il se met à chanter à côté du corps de Simon, un rôle qu’on pourrait dire d’un accompagnant angélique.Il se nomme Thomas Rémige, il est « technique et délicat », c’est lui qui va « négocier » le don d’organes avec les parents, c’est un être hors du commun qui vit pour le chant, son travail au centre de réanimation où le professeur Revol le traite en pair, il a acquis un chardonneret de la valléedu Collo pour 3500 euros – ce genre de choses. Quant aux autres personnages, entre Le Havre et Paris où le cœur de Simon sera transplanté, le lecteur les découvrira…
J’avais relevé, en lisant Naissance d’un pont, l’aspect « unanimiste » de ce roman de plus grande envergure , dans le sens où l’entendait Jules Romains. Bien entendu, la référence à celui-ci fait aujourd’hui vieux jeu (quel prof de lettres fait encore lire LesHommes de bonne volonté ?), et pourtant je persiste et signe à lalecture de Réparer les vivants, où l’attention de la romancière à ses personnages me fait penser à ce que les catholiques appellent la communion des saints, qu’on pourrait limiter, parofanes que nous sommes, aux instances de la compassion ou de l’amour des gens.
Dans la foulée, j’aurai lu dans un papier récent que Réparer les vivants relèverait du roman « social démocrate ». On ne saurait plus mal dire, mais le vieux conflit opposant une certaine critique française et les écrivains se risquant à parler frontalement de la réalité (de Zola à Céline et jusqu’à Michel Houellebecq) n’en finit pas d’entretenir le malentendu. À ce propos, on pourrait encore rappeler qu'il fallut un John Dos Passos (auquel on pense évidemment en lisant Naissance d'un pont) pour célébrer le réalisme poétique d'un Jules Romains - encore lui...
L’extrême acuité de l’observation de Maylis de Kerangal, son attention portée aux plus petits détails de la vie d’une infirmière de 23 ans (p’tain la mauvaise nuit qu’elle vient de passer avec son jules) ou à une dynastie de grands patrons parisiens, sa façon de brosser le portrait d’un jeune chirurgien dont la transplantation du cœur de Simon sera SA transplantation, et le contrepoint incessant de l’action engagée ou de la rêverie angoissée (Marianne qui pense au cœur de son fils passé dans un autre corps -et qu'en sera-t-il de la petite amie ?), la rumeur nocturne de la vie qui continue (un match qui se termine au stade du Havre tandis que le cœur de Simon transite dans son bac de glace), tout ça, la vie, le très physique et le soudain à-pic quasi métaphysique, le souvenir des cœurs mystiques - la prière du cœur à quoi recourt Marianne sans s’en douter-, tout ça et la réparation finale du corps de Simon pour l’offertoire aux parents, comme au terme d'un rituel antique - tout ça fait, de ce livre limpide et déchirant, un roman-poème aux résonances profondes, inscrit au cœur du réel.
Maylis de Kerangal. Réparer les vivants. Verticales, 280p.





L’épreuve de l’entrevue



Suit un Who's who en travelling sur une suite de pipole surtout littéraires, de Rousseau à Milena Moser (star momentanée du roman zurichois qui ne méritait peut-être pas tant d'attention), en passant par une vingtaine d'écrivains et vaines plus ou moins significatifs (Cendrars, Bouvier, Chessex, Bichsel, Loetscher, Ella Maillart) et par quelques "figures" ou "marques" helvétiques notables, telle l'inoubliable Zouc ou notre benêt cantonal Oin-Oin, la ménagère fictive - mais très réelle question commerce - Betty Bossi et le non moins incontournable Godard, cousin reconnu d'un charpentier de Bursinel.
À celles-ci j'ajouterai - oubliée par l'auteur -, celle de la délectable chronique intitulée Ma vie et relatant les tribulations européenne de Thomas Platte, chevrier de montagne en son enfance et devenu, avec des bandes d'enfants cheminant à travers l'Allemagne et la Pologne, un grand humaniste bâlois de la Renaissance, père de deux autres savants médecins que Sergio Belluz n'ignore pas plus que leur biographe Leroy-Ladurie...
Sergio Belluz. La Suisse en kit. Editions Xénia. 
Il faut être un peu suisse, je crois, ou peut-être un peu belge, à la rigueur un peu autrichien (mais sans l’Empire et ses pompes), bref il faut être d’un petit pays ou au contraire d’un immense Empire très mélangé comme celui du Big Will pour apprécier immédiatement l’humour de Pierre Michon dans Les Onze. Mais quand je dis humour c’est au grand sens, que les enfants tristes entendent mieux que quiconque, sur fond de roulement de tambour d’orage dans le galetas du ciel où Dieu fulmine à pas lourd. On a peur avant les mots mais les mots de la peur sont nos premières histoires, bien avant celle qui traîne sa Hache majuscule dans les grands pays. Quant à la Hache majuscule qui a été brandie dans l’histoire de certains petits pays (à commencer par la Suisse déjà sept fois centenaire), son impact est évidemment incomparable avec celui que scellent de grands noms et de grands moments. On a beau rafraîchir certains tableaux anciens à certains moments : ce sera la médiocrité du tableau qu’on verra autant que celle de l’événement, ou alors on se perd dans le symbole (le mythe de Guillaume Tell à toutes les sauces) ou les rixes cantonales ou multinationales (nos mercenaires), mais pour trouver un vrai grand tableau d’Histoire comme celui des Onze il faut se lever aussi tôt qu’Hodler, qui n’avait plus sous la main les acteurs universellement connus (le chauvinisme français lit dans l’avenir) par Corentin fils. Aussi, la Suisse, la Belgique et l’Autriche (surtout actuelle) font peu de cas de leurs poètes. Or disposer en peu de temps de onze littérateurs qui fussent à la fois des tueurs à faire passer pour des héros, permettait une horreur splendide de la carrure des Onze et valait bien aussi les douze pages que consacre Michelet à l’événement. Et puis quoi : la France avait réellement saigné, la France avait réellement noyé son chien divin après l’avoir déclaré pris de rage, la France écrivait une réelle histoire que seules les cousines Bette des petits pays pouvaient trouver outrée et boursouflée de rhétorique. Tout cela que construit et déconstruit le poète avec un lyrisme qui ne sonne, lui, jamais creux puisque le chroniqueur déjanté a les pieds dans le noir de la boue prolétarienne du Limousin et sait d’avance que l’âme collective figurée par les onze littérateurs ratés n’est pas l’émanation du peuple mais un Comité de salut dit public par la langue de bois
Quant à la question du Douzième, elle est le trou noir éblouissant des Onze que figure celle-là-même du peintre qui a appris de la Terreur que « tout homme est propre à tout ». Vous cherchez le message : il n’y a que le massage de chair et d’ombre et cette lumière qui les traverse et la langue prodigieusement porteuse, patois ou français de l’Île ou babélien de francophonie qui fait que le Maurice Chappaz de l’Evangile selon Judas fait écho, jusque dans son délire prompt d’octogénaire rimbaldisant, au livre fulgurant de Pierre Michon…
Pierre Michon. Les Onze. Verdier, 136p.
Maurice Chappaz. Evangile selon Judas. Gallimard.
L
arlent. Pas tous, certains. Les acacias, par exemple. Vous parlez l’acacia ? Couramment. Depuis quand ? Depuis toujours, mais de mieux en mieux, il me semble »…







Un ange trépasse








Pèlerinage à nos sources

A propos de conversation, il est par ailleurs intéressant d’observer plus précisément les dialogues d’Une vie divine, qui relèvent somme toute de la non-conversation. Toujours étincelant dans le soliloque, Philippe Sollers est en revanche incapable de moduler un vrai dialogue, l’interlocutrice (il n’a jamais d’interlocuteur) n’intervenant jamais qu’en faire-valoir, comme d’ailleurs tous les « personnages » féminins des « romans » de l’auteur.




Bret Easton Ellis, Oeuvres complètes en 2 vol. Préface de Cécile Guilbert, suivie d'un entretien (très intéressant) de l'écrivain avec Jon-Jon Goulian, paru dans la Paris Review. Volume1, 1040p.: Moins que zéro, Les lois de l'attraction, American psycho, Zombies. Volume 2, 





La chimpanzée blonde est sortie, à mon insu, de la page 460 d’Une vie divine. C’est tout à fait le genre de la positiviste américaine que je rencontrai à sept reprises au cours de mes pérégrinations dans le monde et l’arrière-monde, me demandant à chaque fois à quelle Cause j’avais enfin résolu de me consacrer. L’idée que je puisse vouer ma vie à la lecture et à l’écriture l’insupportait absolument. La pire de ces réincarnations de la fameuse Petite Femme de Kafka, qui représente l’équivalent des Pépères scrutant les femmes-fontaines à la longue-vue phalloïde et tremblotante de culpabilité, me traqua sept jours durant dans les rues de Cordoue, avant que je ne la semasse (ceci est un subjonctif andalou typique) dans les enchevêtrements de la Mezquita.






Les cygnes de Silvaplana. Découpage de LK.



