À l'enseigne de l'émission Entre les lignes: un entretien avec Christian Ciocca, à propos de Chemins de traverse, dans une réalisation de Jean-Marie Felix.
Sur le point de fêter ses 65 ans et disposant désormais de tout son temps, l’écrivain et critique littéraire de 24 Heures prend son envol dans des carnets très personnels, entre célébration de la mémoire et souffle vital.
Au cœur de son isba, son étable-bibliothèque au-dessus de Montreux, JLK feuillette le monde et les livres avant de se lancer dans une promenade roborative autant pour se déprendre que pour se retrouver. Depuis vingt-trois ans, Jean-Louis Kuffer a prêté une attention toute particulière aux livres dans ses chroniques littéraires pour le quotidien 24 heures. Écrivain lui-même, auteur de récits, il sait de l’intérieur ce que tracer des mots veut dire… de peine mais d’émerveillement aussi
C’est donc en marge de son activité de lecteur professionnel qu’on le suit sur ses Chemins de traverse, taillés à son allure, méditative et allègre, à saut et à gambade comme le voulait Montaigne, autre promeneur de l’Esprit. Or si la littérature n’est pas la vie, elle n’en est pas moins pensée du monde, davantage qu’un reflet, un vrai sentier de sapience. A cet égard, chez JLK, pas de nostalgie des Anciens ou des grands auteurs : admettre que tout déjà a été dit mais défendre la nécessité de le "dire encore comme personne ne l’a dit…".
Enfant lausannois, adolescent bientôt, JLK s’est imbibé de poésie avant de découvrir le grand souffle romanesque de Kazantzaki. Un pôle qui ne trompe pas, une orientation esthétique, donc éthique, qui salue le vivant avant tout. Contre les rouillures de l’âme et du corps, contre la routine, lire, lire toujours et au détour d’un reportage qui n’avait rien de littéraire, découvrir que tel dérapage humain, telle scène insolite ramènent au roman savouré un jour. « Le Verbe est une chose et le souffle de la vie est autre chose". Peut-être, mais c’est fou ce qu’ils s’intriquent pour nous rendre, enfin, attentifs. »
(Christian Ciocca)
Dialogue schizo préliminaire
Moi l’autre : - Il est sympa, Ciocca. C’est plutôt bienveillant, sa présentation. Tu ne trouves pas ?
Moi l’un : - Si, si, mais on ne va pas le flatter avant de le rencontrer, lui et son compère Jean-Marie. On reste digne. Même si L’Horloge de sable de Ciocca est une belle émission « pour mémoire », on le lui dira après…
Moi l’autre : - Il t’a pas aussi « déçu en bien », Ciocca, dans sa présentation si chaleureuse de Quentin Mouron ?
Moi l’un : - Et comment ! Superbe émission qu’on a écoutée sur la route du Valais, avant de se pointer à Sion chez La Liseuse. On se trouvait mieux lancés pour claironner à Françoise Berclaz qu’Au point d’effusion des égouts était le roman d’un youngster qu’on attendait depuis des lustres.
Moi l’autre : - Mine de rien, tu rappelleras à Ciocca que c’est à cause de Quentin, aussi, qu'on s'est retrouvés chez Olivier Morattel. À cause du lascar que l’attrait d’une nouvelle aventure, boostée par Olivier dit le Kangourou, nous a entraînés. Et le camarade Felix, tu crois qu’il nous kiffe ?
Moi l’un : - Je ne sais pas. Peut-être qu’il est trop fin pour la paire de vieilles brutes que nous formons, bro.
Moi l’autre : - Mais c’est le mec régulier, non ?
Moi l’un : - Le tout est de savoir si un régulier de son acabit peut encadrer un tandem d'irréguliers. Tu crois que la fac de Lettres nous kiffe ? Et le milieu littéraire romand ? En fait on ne le connaît pas, le joli cœur, mais son travail parle pour lui, comme le travail de Charles Sigel ou de Christine Gonzalez la jeunote parle pour eusses. On peut dire tout ce qu ‘on veut de la décadence des médias : là ça résiste, à Radio-Lausanne.
Moi l’autre : - Tu crois que c’est à cause des esprits de la Vuachère ?
Moi l’un : - Naturellement : elle coulait sous nos fenêtres de mômes dans nos années 50 de sauvageons, elle coule toujours sous les fenêtres de la Radio trois cent mètres en aval. C’était déjà un quart de cloaque, et maintenant le quart s’est fait demi. Mais c’est exactement le reste d’eau vive qu’Orwell décrit dans Coming up for air quand il évoque le massacre du quartier de son enfance. Passons : laissons la nostalgie à l’eau croupie.
Moi l’autre : - Et c’est là, pourtant, que Chemin de traverse trouve sa source et ses premiers écarts. C’est dans ces bois qu’on courait à poil avec notre tomahawk !
Moi l’un : - C’est là aussi, vers le Rocher du Diable, dans les bois de Rovéréaz, qu’on a passé notre premier examen d’économie politique. Tu te rappelles ce jour de 1967 : on y va ou on courbe ? S’il était encore vivant, ce « facho » de Schaller nous attendrait encore… Enfin facho je rigole : c’était juste un keynesien à tout crin que nous dégommions en jeunes progressistes à la manque…
Moi l’autre : - C'est là aussi dans les bois qu’on a appris des milliers de vers entre douze et treize ans pour choper des bons point aux leçons de français de Dame Ramel. Là qu’on a lu tous les San A qu’on barbotait au kiosque avant de les revendre. Là qu’on a lu tous les Bob Morane, tous les Signes de piste si joliment pédés, là qu’on a construit la première cabane dans les arbres où on a collectionné les pulps d’Artima et la revue Cinémonde…
Moi l’un : - Et tellement qu’on a aimé cette forêt d’origine qu’après on s’est senti chez nous dans toutes les grandes villes, de Paris à Los Angeles et de New York à Tôkyo. Tu te rappelles Kanda ? Faut que tu me rappelles de parler de Kanda à Ciocca !
Moi l’autre : - Le quartier-bibliothèque de Kanda ! Des kilomètres de boutiques de livres. Du haut du 59e étage du Centre de la presse internationale, le cher Giorgio Baumgartner venait de nous présenter les tours des cent Pouvoirs qu’il avait à défier tous les jours à Tôkyo avec ses chroniques non alignées de tronche jurassienne, et ensuite de nous recommander Kanda, et nous de nous retrouver tantalisés par ces millions de livres dont pas un ne nous était accessible.
Moi l’un : - Je dirai à Ciocca que c’est au Japon que notre propension naturelle au décentrage s’est accentuée grave. Et le Japon, c’est la Chine, c’est l’Islam, c’est l’Afrique, c’est les créationnistes barjos du Texas : c’est tout ce qu’on est préparé à ne pas comprendre et c’est en somme ça la littérature, en tout cas pour les irréguliers inclassables que nous sommes toi et moi. C’est essayer de comprendre ce qui échappe au premier regard.
Moi l’autre : - Tu diras aussi « entre les lignes » qu’il y a plusieurs livres dans Chemins de traverse. Les carnets au jour le jour, ça fait un, mais aussi les pensées de l’aube, les listes qui sont du pur blog-produit, et tout ce qui s’est construit en montage à la Godard.
Moi l’un : - Tu crois vraiment qu’il faut citer Godard ? Cela me fait pas trop snob ou vieille garde intello ?
Moi l’autre : - T’as raison, mais ses derniers montages vont tout à fait dans le sens d’une vision panoptique que nous travaillons avec Philip Seelen. Et j’aime bien sa vision kaléodoscopique des Histoire(s) du cinéma…
Moi l’un : - On est quand même plus proches de Cavalier ou de Fellini question sensibilité, ou de Sokourov ou de Bergman, ou de Cassavetes, c’est évident. Pareil pour la littérature. Ciocca parle de Montaigne et ça fait tilt parce qe tout le monde connaît, mais on est plus proches de Gomez de la Serna ou de Ludwig Hohl ou de Jules Renard ou de Cingria dans notre grappillage…
Moi l’autre : - Mais dis-moi, tu crois pas que les lascars d’Entre les lignes vont nous chercher sur la postface de Jean le fou ?
Moi l’un : - Le fait qu’il nous balance du « grand écrivain » dans sa bouffé d’enthousiasme postfacier ? Mais les gens connaissent Jean Ziegler: ils savent qu’il a tout le temps exagéré. Que c’est un généreux excessif. Et puis tout le monde est un peu « grand écrivain » par les temps qui courent : on s’en balance. Je l’ai prié de ravaler ça. Mais rien à faire. Lui ai dit qu’il n’y avait pas un grand écrivain vivant en français d’aujourd’hui et qu’à côté de Proust, Céline, Morand, Bernanos, Ramuz, Cingria en grand écrivain mineur, plus quelques dizaines d’autres, au XXe siècle, l’époque actuelle est aux eaux basses et nous autres autant d’aimables pianoteurs, mais rien à faire non plus, donc assumons la vergogne et sourions au buzz…
Moi l’autre : - Justement, à propos de buzz, tu ne trouves pas qu’Olivier Morattel en fait trop sur Facebook ?
Moi l’un : - Non, je ne trouve pas. Olivier se défonce pour ses auteurs et je trouve ça bien. La plupart des éditeurs n’ont plus le temps ou l’énergie de suivre les livres qu’ils publient, et ça donne des milliers de bouquins qui se perdent dans le magma des publications. Je ne me fais pas trop d’illusions sur les effets du buzz en littérature, mais cela m’amuse comme m’a amusé l’expérience des blogs, dont nous avons tiré une nouvelle forme de créativité. Cela étant, ce n’est pas le buzz qui va forcément rendre la critique ou le public plus attentifs, et de toute façon le livre fera ou ne fera pas son chemin. Un jour le snobisme parisien s’extasie devant les carnets ronchons d’un certain Blanchard, et ensuite plus rien. Un autre jour c’est la fête à Delerm ou Bobin, et le lendemain c’est oublié. Charles Juliet monte au pinacle avec ses carnets sévères, puis on le remet au placard. Ainsi de suite, en tout cas pour les livres du genre de Chemins de traverse, qui ne racontent pas de story. Si tu veux avoir un rien de succès dans le Trend actuel, faut de la story. Le patron de Grasset aimait la poésie de L’Enfant prodigue, mais l’a refusé faute de story. Pareil chez dix autres éditeurs français qui trouvaient le livre bien beau mais manquant de story pour le service commercial. N’empêche qu’on a fait, avec Pascal Rebetez, une double belle rencontre humaine et littéraire, et je suis ravi de m’être retrouvé à d'autre part avec lui et son amie Jasmine. A contrario, Jean-Michel Olivier a filé une story d’enfer avec son Amour nègre et voilà ce qu’il m’annonce ce matin par texto : 60.000 exemplaires au compteur + 20.000 en livre de poche !
Moi l’autre : - Jaloux ?
Moi l’un : - Un soupçon pour les retombées en dinars, qui permettraient quelques virées de plus, au Brésil et en Chine par exemple, une semaine en Pologne ou un mois à L.A., mais je suis bien trop feignant et trop occupé par ce que j’aime pour me plier à la comédie sociale liée au succès.
Moi l’autre : - Donc on laisse faire ?
Moi l’un : - Mieux : on fait avec. Parce que tout fait miel. On relit ces jours Rabelais et c’est tout le bonheur du monde en toute lucidité vive et sensuelle, c’est la poésie et la bonté. Et puis on drague les vieilles et les jeunes lettrées sur Facebook. On se fait tous les jours des amis virtuels ou réels. On prépare une nouvelle livraison du Passe-Muraille réservée aux jeunes écrivains. On emmerde les gens de Transfuge qui prétendent que tout ce qui se fait aujourd’hui en France est rétrograde, non sans repérer ce qui peut se tenir dans l’attaque. On « fait avec » Internet. On se dit que Cingria ou Walter Benjamin auraient peut-être aujourd’hui lancé des blogs. On singe le langage des ados pour leur faire redécouvrir l’imparfait du subjonctif au coin d’une phrase. On pratique l’observation panoptique à outrance. On vit, on lit entre les lignes, on écrit entre les vignes…
Entre les lignes: ce mardi 5 juin, de 11h. à 12h. sur RTS-Espace 2. http://www.rts.ch/espace-2

Sur deux questions que j’ai aimé poser aux écrivains, rapport à la nature du Très-Haut expliquée aux enfants et à leur désir de revivre dans la peau d’un animal…




EDITORIAL
L’Afrique à la rue de Berne. Max Lobe, après L’Enfant du miracle, poursuit son observation caustique et sensible des choses de la passion "déviante" et de la société.
Les Lignes de ta paume
du fait que ses jours étaient comptés.



En entendant Philippe Jaccottet me dire qu’il est de ceux qui ont choisi de viser haut, je me suis senti comme exclu, comme renvoyé aux basses zones du commun, loin du ciel céleste des poètes, et j’ai pensé à l’image de la rose bleue à laquelle, injustement et justement à la fois, Dürrenmatt réduit la poésie poétique de Suisse romande. Mais bon : je suis quand même venu rendre visite au grand poète, les Jaccottet m’ont très gentiment reçu et je ferai une belle page dans 24 Heures sans rien laisser filtrer de ma réserve de malappris.
Chez les Jaccottet. - C’est à la lumière, déjà, qu’on se sent approcher du lieu. Là-bas, au sud de Valence, lorsque la vallée du Rhône s’ouvre plus large au ciel et que les lavandes et les oliviers répandent leurs éclats mauve-argent dans les replis intimes d’un paysage encore montueux, à un moment donné l’on sent que la lumière à tourné et qu’on va retrouver un certain «ton» pictural et musical (au sens d’une peinture et d’une musique mentales mais sans rien d’abstrait) qui émane pour ainsi dire physiquement des livres de Philippe Jaccottet.
Sans le génie ardent d'un Hodler, Cuno Amiet n'a jamais pour autant donné dans l'art officiel lénifiant, même si le symbolisme appuyé de ses fameuses Cueilleuse de pommes - gracieux sgraffito de la façade du Musée des Beaux-Arts de Berne rappelant le programme de défense spirituelle du pays, en 1936 - fleure évidemment son époque bien datée. On a aussi reproché au notable Amiet de s'être opposé à l'acquisition par le même musée bernois, en 1946, d'une toile de Picasso. « S'il y avait du jaune là où c'est blanc on pourrait l'acheter », aurait déclaré en dialecte bernois celui-là même qui participa aux mouvements novateurs du Blaue Reiter allemand ou de la Sécession autrichienne. On n'en fera pas un renégat réactionnaire pour autant puisque ce n'était, en somme, qu'une question de couleurs !
À la bascule des générations, mais surtout d'une époque que marquera la fin d'une certaine peinture (Hodler ira jusqu'à la fusion de l'abstraction lyrique, mais après ?), Cuno Amiet fut aussi le dernier peintre « national » d'une certaine Suisse qui l'a d'abord vilipendé avant de le célébrer, puis de l'oublier...
Nota Bene : né en 1868 à Soleure, Cuno Amiet fit très jeune ses premières études artistiques à Munich, où il se lia avec Giovanni Giacometti, dont il devint plus tard le parrain du fils, Alberto. Après un séjour à l'Académie Julian de Paris, il séjourna à Pont-Aven et s'établit, dès après son mariage avec Anna Studer, en 1898, dans le village d'Oschwander, canton de Berne, qu'il ne quitta que pour des voyages autour du monde liés à son rayonnement international. En 1931, à l'occasion d'une grande exposition au Glaspalast de Munich, détruit par un incendie, 51 toiles de Cuno Amiet furent anéanties. Un jeune jardinier, Eduard Gerber, s'approcha peu après de l'artiste auquel il acheta une première aquarelle, avant de se lier au couple et de constituer, avec peu de moyens, une collection faisant aujourd'hui référence. Celle-ci fit l'objet d'une grande exposition au Kunstmuseum de Berne, en 2011, dont le catalogue, publié chez Kerber, représente une bonne introduction à l'œuvre et à la vie de l'artiste. Celui-ci est mort en 1961 à Soleure, huit ans après la disparition d'Anna Amiet qui partagea sa vie, ses peines (la mort prématurée d'un premier enfant, compensée ensuite par plusieurs adoptions et tutelles, dont celle du fils de Hermann Hesse) et ses joies. Une grande rétrospective au Kunsthaus de Zurich avait célébré le nonagénaire en 1958. 



Jean-Louis Kuffer. Chemins de traverse ; lecture du monde 2000-2005. Olivier Morattel, 420p.


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Celui qui plaque tout à l’instant de prendre connaissance du courriel glacial du responsable des Ressources Humaines lui demandant s’il s’identifie vraiment à l’Entreprise / Celle qui va chercher des clopes à l’heure de la pose et se retrouve le soir même sur le quai d’embarquement pour les îles Lofoten / Ceux qui ont passé de l’état de cadres moyens à celui de clochards à plein temps sans en avertir leur belle-famille recomposée / Celui qui consacre son atelier d’écriture en prison au thème du passage à l’acte / Celle qui s’est donné trois ans pour mater son macho qui a succombé sept ans plus tard à une cirrhose bien méritée /


Journal intime/extime

Blog-miroir et blog-fenêtre
Mais on peut se promener à poil sur une plage et rester pudique, et d’ailleurs ce qu’on appelle le narcissisme, l’exhibitionnisme ou le déballage privé ne sont pas forcément le fait de ceux qui ont choisi de « tout » dire. Ainsi certains lecteurs de L’Ambassade du papillon, où je suis allé très loin dans l’aveu personnel, en me bornant juste à protéger mon entourage immédiat, l’ont-ils trouvé indécent alors que d’autres au contraire ont estimé ce livre pudique en dépit de sa totale franchise. Tout récemment,un effet de réel assez vertigineux m'a valu, après sa lecture de Chemins de traverse, la lettre d'un tueur en série incarcéré à vie me reprochant d'avoir parlé de lui comme d'un mort-vivant, ainsi qu'on le qualifie dans la prison où il se trouve toujours. Or le personnage lisait visiblement ce blog avec attention. Cet épisode n'a manqué de me rappeler certaines précautions à prendre dans l'exposition de nos vies sur la Toile, mes proches en ont frémi et je tâcherai d'être un peu plus prudent dans ma façon d'aller jusqu'au bout de ce que je crois la vérité, en les ménageant un peu mieux...
De l’atelier à l’agora
Du blog au livre. Réponse à Jacques Perrin et Raphaël Sorin.
AngelusNovus.net
J'ai horreur de ceux qui, en Suisse romande, freinent à la montée, comme disait mon ami Thierry Vernet. Les éditeurs jaloux de leurs auteurs et qui se bouffent le museau entre eux, dans nos provinces chiffonnées par la morgue de Paris, m'ont un peu fatigué. Je le chante donc sur mon blog, Facebook, Twitter & Co: à bas les bonnets de nuit et les rabat-joie, et vive la littérature vivante qui se joue de toutes les formes et de tous les genres ! Après mes Chemins de traverse; lectures du monde 2000-20005, je publierai tantôt La Fée Valse, recueil de proses onirico-satirico-poético-érotiques et un Cantique suisse, aux éditions d'autre part, constituant mon Abécédaire passionnel d'un étrange pays, d'Absinthe à Zouc, avant une nouvelle tranche de carnets 2006-2012 qu'Olivier Morattel m'a promis d'éditer en 2013, si je ne l'ai pas ruiné entretemps. Son titre m'est déjà tout un programme vécu: L'échappée libre...

(Cet article a paru ce samedi 12 mai dans Le Nouvelliste, quotidien principal du Valais)



Calligraphie de Fabienne Verdier
Plus noir que Le Diable, tout le temps, tu meurs. Et mes craintes premières de voir l’auteur, Donald Ray Pollock, se complaire dans l’atroce et l’abject, après cent premières pages insoutenables, cèdent peu à peu, comme dans Catastrophes de Patricia Highsmith, ou comme dans La Route de Cormac McCarthy, devant le dessein manifeste d’un écrivain qu’on a justement rapproché de Flannery o’Connor. Cette suite d’histoires, plus affreuses les unes que les autres, mettent également, comme dans La sagesse dans le sang ou Ce sont les violents qui l’emportent, des prophètes-prédicateurs déjantés ou dégénérés, un ancien combattant de la guerre du Pacifique revenu foudroyé par ce qu’il a vécu, un prêtre pédophile, un couple monstrueux s’attaquant à de jeunes auto-stoppeurs pour les photographier « comme des stars » et les massacrer, un flic justicier basculant dans l’exécution sauvage de la Loi revue selon son goût – bref un pandémonium infernal où seuls quelques êtres, comme dans The Road, portent des relents de lumière ou de conscience. L’obsession du péché, l’ombre portée d’un Dieu méchant et pervers, le viol engendrant le viol: tels sont quelques-un des motifs de cette fresque hallucinante sur fond d’Amérique profonde (cela se passe en Ohio, dans le Midwest de la fameuse Bible Belt) brossée avec une sorte de vigueur visionnaire, dans une langue certes moins cristalline ou pénétrante que celle de Flannery ou de McCarthy – mais il faudrait regarder la traduction française, signée Christophe Mercier, de plus près et avec une meilleure connaissance de l’anglais que la mienne. Bref c’est « du lourd » que ce roman, creusant bien plus profond que les innombrables polars américains que l’on pourrait dire de la face sombre des States, mais j’y reviendrai …
Après lecture à Lady L., qui m’a fait corriger deux ou trois mots et une conclusion frisant la provoc, ma nouvelle noire Black is Blacky a obtenu sa première imprimatur, en attendant la réaction du Gitan, alias Marius Daniel Popescu, son commanditaire, et de Max Lobe son dédicataire. Sur quoi nous allons nous régaler de fruits de mer et de vin des Corbières avant de regagner, demain dimanche, nos pénates préalpines..