
Pour Lady L., Olivier, Louis-Georges et Jean Z.
Dans les rues sonores de La Chaux-de-Fonds, ce samedi 21 avril, 2 heures du matin. – Me retrouvant seul par les rues glacées de la ville à la montagne, la tête cognée d’absinthe mais le pied léger sur le pavé lisse, dans le défilé de murs de pierre répercutant les voix de la jeunesse passant de pubs en bars ou en cercles, tout le jour me revient en mémoire et c’est une dernière jubilation au lendemain de la parution de mon vingtième livre dont je me suis réjouis, comme du premier, je ne sais trop pourquoi, avec Lady L. et mes nouveaux amis l’Editeur et l’Imprimeur.
Tout l’heure je me trouvais, avec Olivier Morattel, dans cette espèce de café-cercle, comme il y en a des centaines dans cette ville sociale et sociable, au milieu d’une dizaine de tables occupées par une cinquantaine de mecs, rien que des étrangers jouant aux cartes, visiblement tous habitués du lieu, des Turcs et des Balkaniques, de probables Somaliens aussi, ne se mélangeant pas tout à fait mais visiblement tous chez eux, l’aimable patron passant seul de table en table – et c’est là qu’Olivier Morattel et moi nous sommes un peu dévoilés l’un à l’autre, mais pas trop, tout naturellement et en confiance, juste ce qu’il faut. Le meilleur de notre relation, jusque-là, s’est établi à travers nos choix et nos rejets communs. J’aime que ce type sensible et très attentif, comme le lièvre aux aguets ou le kangourou flairant le vent de Nullarbor, en rupture de carrière bancaire et se cherchant de nouvelles marques dans l’édition littéraire sans être « littéraire » du tout au sens dont je me méfie, soit à la fois un timbré de rock, un fan de Bécaud et une espèce de chrétien de gauche lecteur de Maurice Zundel. L’olibrius pourrait être mon fils par l’âge (il va sur sa quarantaine) mais je le sens aussi vieux que moi et moi aussi jeune que lui, j’ai bien aimé sa façon de se sentir illico à l’aise avec ma bonne amie, j’aime son inexpérience anxieuse et sa frénésie entreprenante, nous avons dépassé l’autre jour une première crise en grands garçons surtout soucieux de La Chose, à savoir le travail fait avec soin et l’amour de la littérature vivante que cristallise non seulement mon livre mais ceux de Quentin Mouron - lequel est pour beaucoup aussi dans notre rapprochement -, bref ce début de collaboration est aussi un début d’amitié et il était juste et bon, au bled natal de Cendrars, que l’absinthe vînt sceller ce début de pacte au milieu d’un concert de langues rocailleuses…
Avant cela nous avions mangé, et bien, et bu mieux que bien, à la brasserie de l’Hôtel de Ville où nous avons fait plus ample connaissance, Lady L. et moi, avec l’imprimeur Louis-Georges Gasser qui nous a raconté, après ses débuts en Alémanie et ses tribulations en Afrique du Sud, sa dure expérience des missions d’observateur de l’ONU, à Sarajevo et sur les lieux des massacres et autres charniers de la guerre en ex-Yougoslavie. Comme je venais de lui offrir L’Ambassade du papillon où je détaille mes propres observations, en Croatie et en Serbie, alors que ma bonne amie a elle-même enseigné notre langue aux jeunes gens victimes de cet affreux conflit, la conversation n’avait décidément rien des mondanités littéraires. Louis-Georges est par ailleurs le type de l’artisan de vieille souche, amoureux de son métier et se déployant également dans l’édition à l’enseigne de G d’encre.
Je connaissais un peu la Chaux-de-Fonds jusque-là, mais pas du tout assez. Or il ne nous a pas fallu longtemps pour en retrouver le ton de ville horlogère sans autre banlieue que les forêts et les hauts gazons, dont la construction en quadrilatère à rues se croisant à angles droits, à l’américaine, et l’architecture, combinent les genres montagnard et art nouveau, petite industrie et ateliers indépendants, France voisine et Jura suisse, dans un mélange original et tonique. Il y a, à La Chaux-de-Fonds, une place des Brigades internationales et un Boulevard de la Liberté. Comment dire mieux ?
Ce qui est sûr est que je me réjouis particulièrement de voir paraître mes Chemins de traverses entre Le Locle, où est installée l’Imprimerie Gasser, désormais dirigée par Raphaël, fils de Louis-Georges, et la Chaux-de-Fonds où les éditions Olivier Morattel ont leur siège mondial, rue Jardinière, au troisième étage d’un immeuble en pierre sans ascenseur mais à véranda donnant sur le ciel. Le bureau international d’Olivier se réduit au strict minimum, orné d’un grand poster de Che Guevara marquant l’accointance de l’éditeur de Chemins de traverse avec son postfacier Jean Ziegler…
À cet instant où, seul dans les rues désertes pleines des rumeurs de derniers noctambules, je rejoins le petit Hôtel du 1er mars où nous créchons, avec Lady L, je me rappelle la vision, une nuit à Paris, de cet autre homme seul, assis à l’écart sur un banc à attendre la dernière rame de métro, un soir de Salon du Livre. Quoique replié sur lui comme un presque clochard, la tête dans les épaules, visiblement vanné, je l’identifiai pourtant et me risquai à le déranger : ce cher vieux fou de Jean, notre Guillaume Tell gauchiste, cet enfoiré de marxiste mondialiste au cœur grand comme le monde en souffrance !
Or voici que ce matin même, sur papier à en-tête des Nations Unies, Jean Ziegler m’envoie un petit mot pour s’excuser de ne pouvoir se pointer au vernissage des Chemins de traverse le 2 mai prochain, étant mandaté une fois de plus à d’autres bouts du monde. Comme son père le colonel, j’ai toujours reproché à l’énergumène d’abuser du papier à lettres du Conseil national, à l’époque, et aujourd’hui de l’ONU. Che Guevara lui avait conseillé de mener la révolution en nos murs, « dans le cerveau du monstre ». Mais aller jusqu’à abuser du papier à lettres des pouvoirs constitués ! Sacré Jean…
Jean-Louis Kuffer. Chemins de traverse; lectures du monde 2000-2005. Olivier Morattel éditeur, 420p.





Cote critique. ***


(Ce texte constitue l'ouverture de la nouvelle livraison du Passe-Muraille, No 88, d'avril 2012, dont la parution est imminente. Il est extrait du dernier livre de François Debluë, Fragments d'un homme ordinaire, à paraître à L'Age d'Homme)



Affects du paon. - Flannery O’Connor avait 27 paons, dont elle observait le choix des postures et des positions dans la poussière, sur un arbre ou sur un tas de fumier. « Un paon n’est accessible qu’à deux types d’émotion », écrit-elle à une correspondante qui s’apitoie à propos du handicap de l’un d’eux. Et de préciser: « Où trouver quelque chose à se mettre sous la dent et comment éviter ce qui pourrait le tuer tout en tuant lui-même ce dont il a besoin ».
(Ces notes sont extraites de Chemins de traverse; lectures du monde 2000-2005, à paraître ces jours chez Olivier Morattel)
Or Lambert écrit précisément ceci sur son cinquième feuillet que je recopie tandis que le ciel se découvre sur l’immense lac s’incurvant sous mes fenêtres à l’indifférence impériale des monts de Savoie aux vieilles neiges embrumées ce matin à la traditionnelle manière chinoise :
Curieusement, j’ai retrouvé cette pensée de vieille peau apaisée chez le jeune Quentin Mouron, avec lequel je parlais l’autre jour, sur le gazon du campus lacustre de l’Université de Lausanne où il bûchait par devoir sur la controverse opposant Lukacs et Adorno, en parlant simplement de sa lecture de Kant dans le désert de Joshua Tree, de ma lecture des Remarques de Wittgenstein à Passau, de sa lecture de L’été des sept-dormants de Jacques Mercanton dans un chalet des Alpes vaudoises, de notre lecture comparées des Deux étendards de Lucien Rebatet, de sa septième lecture de Madame Bovary dont la fin de Monsieur l’étreint toujours d’émotion, de ma lecture de Lumière d’août un après-midi d’été place Paul Verlaine à Paris où il commença de pleuvoir des gouttes chaudes sur mon livre, de sa lecture de Céline à Trona (California) enfin de ma lecture des Feuilles tombées de Vassily Rozanov au Pincio de Rome ou au jardin du Luxembourg ou à Central Park ou sur un banc de Brooklyn Heights ou dans une librairie tokyoïte du quartier de Kanda, et voici que je lui récite par cœur :
Marc Dugain, né en 1957 au Sénégal (cette année où nous avions dix ans et fauchions des San A à la kiosquière des abords du collège de Béthusy, dite La Nénette, avant de les lui revendre), est un écrivain qui fabrique ses livres avec un grand soin d’artisan fabriquant une chaise, une belle et bonne chaise (parfois électrifiée) où s’asseoir pour livre ses livres. Les littéraires le snoberont peut-être parce qu’il écrit clair et net, direct comme on cogne, et que son histoire frise le polar, sauf qu’elle tire plus vers Dostoïevski (que son protagoniste lit dans sa cellule) que vers le thriller standardisé des temps qui courent. Le roman « travaille » la vie réelle d’Ed Klemper, terrifiante histoire relatée par Stéphane Bourgoin dans un livre sur les serial killers qu’il faut lire aussi. Tout cela bien loin de Lambert Schlechter et de ses Chinois ? Pas du tout, car tout de la pensée pratique et de la poésie réelle se tient, n’est-ce pas ?


Quelques semaines auparavant, en effet, la lecture du premier livre de Quentin Mouron, Au point d’effusion des égouts, avait été mon plus grand bonheur de fin d’année. Je m’étais réjouis comme très rarement de rendre compte de ce livre dans les colonnes de 24 Heures et sur mes blogs, autant que je m’étais réjouis, en 1973, de publier mon premier livre à L’Age d’Homme. Je me sentais extraordinairement proche de ce youngster qui eût pu être mon petit-fils, déjà nous avions échangé une cinquantaine de courriels complices et souvent bien denses, et maintenant Quentin me disait : vas-y, fonce Alphonse, Morattel est un peu cinglé mais il fait son job. Donc je m’y suis mis : en trois mois j’ai bouclé ce nouveau livre à paraître dans quelques jours. J’ai laissé de côté mes rhapsodies qui n’étaient encore qu’un chantier, j’ai repris un ouvrage déjà pas mal avancé mais dont je ne voyais pas qui il pouvait intéresser, intitulé Le Souffle de la vie et constituant la suite, en plus largement polyphonique, de L’Ambassade du papillon, des Passions partagées et de Riches Heures.

De la formation des rêves, de la jobardise des intellectuels et des enseignements de Simon Leys. 
Avec Fukushima, récit d’un désastre, Michael Ferrier élève le témoignage au rang du grand art.