À La Désirade, ce samedi 30 juin. – Je me suis réveillé tôt l’aube ce matin sur un éclat de rire partagé avec ma bonne amie. J’étais encore tout habillé et nous avons évoqué mon retour épique de la rédaction, hier soir, moi cuité comme jamais et elle me poussant plus ou moins et me guidant après m’avoir apporté deux bâtons de ski, vraiment la drôle de paire grimpant le chemin conduisant à La Désirade à travers le pâturage, elle me désignant les barbelés ou les orties et moi tricotant des deux cannes et finissant par me jeter tout habillé sur le lit que nous partageons depuis plus de trente ans puisque nous avons conçu Sophie en mars 1982 et nous sommes civilement mariés le 30 juin de la même année, il y a donc tout juste trente ans aujourd’hui.
En dépit de mes craintes de parano, mon Adieu aux larmes s’est donc très joyeusement passé au desk de la rédaction, avec à peu près trente-trois confrères et sœurs ou peut-être même plus, autour d'une solide dotation de Pinot noir et d’eau sobre, sans compter les six gâteaux au fromage et aux pommes que j’avais préparés. Notre rédacteur en chef Thierry Meyer m’a gratifié de paroles très amicales frottées de douce ironie, avant de m’annoncer trois mauvaises nouvelles. J’avais demandé de m’épargner tout discours et toute forme de cadeau. Or non seulement j’ai dû subir ce premier hommage verbal, mais la compagnie m’a offert un prodigieux stylo Caran d’Ache que je réserverai à mes notes matinales ; Raymond Burki m’a fait LE cadeau dont rêvent les célébrités cantonales et mondiales en me croquant sous des traits qui me ressemblent non sans évoquer mes sosies reconnus aux noms de Michel Boujenah et Enrico Macias. Enfin, pour me faire subir ce qu’on peut dire la totale, la toujours craquante Joëlle Fabre et son adorable complice blonde m’ont réservé la dernière surprise consistant en une lecture à deux voix de l’entretien avec Jean Lacouture dont je traîne la casserole depuis vingt ans, « exécuté » un soir de décembre après une verrée de rubrique et dans lequel je finissais par engueuler positivement mon prestigieux interlocuteur.
Les vaches ! Me faire ça alors que, déjà, ce jour-là, juste avant que ne tournent les rotatives, je m’étais demandé comment arrêter ce massacre…
Or ce papier d’anthologie fait partie de la suite des Je me souviens que j’avais composée hier pour évoquer mes 23 ans à 24Heures, et les 43 ans durant lesquels j’aurais sévi dans une quinzaine de titres (de La Tribune de Lausanne dès 1969 à La Liberté de Fribourg, La Gazette de Lausanne et le Journal de Genève, l’hebdo Construire, le Magazine littéraire et même Le Monde et Libé à quelques reprises…), dont j’ai fait la lecture dans la foulée en présence de ma bonne amie et de Monsieur le directeur du Théâtre du Jorat, alias Michel Caspary, frère et confrère, admirable ex-chef de rubrique dont je dis l’amitié dans mes Chemins de traverse. Or voici cette liste, évidemment lacunaire…
Je me souviens…
Je me souviens de l’odeur du plomb...
Je me souviens de l’ombre massive sur le trottoir du localier Pijac…
Je me souviens de la pipe de MacDonald le reporter cantonal...
Je me souviens des matelas qu’il y avait dans certains recoins secrets des sous-sols aux rotatives…
Je me souviens de mon premier reportage en Tunisie consacré aux débuts du tourisme de masse et qui m’a fait renoncer pour toujours à la lecture marxiste d’une situation concrète…
Je me souviens de mon arrivée nocturne à Kairouan où des milliers de petits téléviseurs reproduisaient le discours du père de la nation sorti de l’hôpital...
Je me souviens du premier bar de la Tour ne fermant qu’à point d’heures…
Je me souviens de la série SOS Survie lancée à La Tribune-Dimanche en 1972 à l’initiative de René Langel notre mentor de l’époque, avec Richard Garzarolli, bien avant qu’on ne parle d’écologie et que le ressassement hebdomadaire du sujet ne fatigue Monsieur Lamunière…
Je me souviens de Claude Langel évoquant les défilés de mode parisiens…
Je me souviens du col de loutre du manteau de soirée d’Antoine Livio…
Je me souviens des subjonctifs imparfaits du critique musical Henri Jaton, à la culturelle de La Tribune de Lausanne, vers 1970…
Je me souviens des silences de Marc Lamunière dans l’ascenseur où nous étions coincés ensemble sur 8 étages alors que je n’étais qu’un obscur pigiste de vingt-deux ans plein de réserve envers la presse bourgeoise et ses requins présumés…
Je me souviens des briefings des chefs de rubrique de Marcel Pasche se demandant si la culturelle de La Tribune de Lausanne ne péchait pas par élitisme après avoir manqué un méga-concert de rock de plus…
Je me souviens de Marie-Laure Borel restée mon amie et que je reverrai demain chez les Langel fêtant leurs 60 ans de mariage…
Je me souviens des critiques de théâtre qu’on dictait le soir même aux linotypistes et qu’on appelait des tardifs...
Je me souviens du dîner que m’a offert le directeur des Galas Karsenty pour essayer de me faire mettre du miel dans mon fiel…
Je me souviens d’avoir embarrassé Paul Loup Sulitzer en lui demandant des détails trop précis sur l’excellent roman Popov dont je ne savais pas encor que c’était un autre qui l’avait écrit et qu’il n’avait visiblement pas lu…
Je me souviens de ce que me dit un jour Ménie Grégoire à propos des retraités dont l’un d’eux lui avait déclaré que ce qu’il y a de terrible dans la retraite est qu’on n’a plus de vacances...
Je me souviens des cinéastes romands réunis aux Journées de Sorrente en 1976 et discutant gravement le soir de la meilleure façon de toucher les masses en sirotant leur limoncello…
Je me souviens d’avoir payé le souper auquel Günter Wallraff m’avait invité lorsque je suis venu l’interviewer à Cologne à propos de Tête de Turc et qui m’a ulcéré en traitant la Suisse de vampire de l’Europe...
Je me souviens de mon entretien avec la diva Teresa Berganza qui m’a fredonné l’air de Musetta sur son canapé violet…
Je me souviens de l’énorme ananas avec lequel je suis sorti de l’Hôtel Georges V après une conversation très arrosée avec Gore Vidal qui voulait me faire oublier qu’il m’avait fait lanterner une heure dans le hall du palace…
Je me souviens de l’interview la plus pénible que j’aie jamais faite avec un Michel Houellebecq aussi déprimé que déprimant…
Je me souviens d’avoir perdu notre fille Julie de sept ans dans la méga-foule du concert des Stones à Frauenfeld que je devais couvrir pour la culturelle de 24 Heures…
Je me souviens d’avoir fait du canoë avec Roger de Diesbach sur la Loue au titre du rapprochement convivial des collaborateurs du titre…
Je me souviens de Georges Baumgartner au 69e étage du Centre de presse de Ginza, au cœur de Tokyo, qui m’expliquait les pressions qu’il subissait de la part des grandes firmes japonaises dont on voyait tous les buildings alentour comme autant de tours de seigneurs du Moyen Age…
Je me souviens du séjour à Tokyo offert à notre rédacteur en chef par une grande firme japonaise qui espérait le faire se séparer de l’honorable Georges Baumgartner…
Je me souviens d’un jeune coursier qui a l’air presque toujours aussi jeune et dont je ne sais toujours pas le prénom…
Je me souviens des plaintes des téléphonistes houspillées par Jacques Chessex…
Je me souviens de ma première rencontre avec Jean Ziegler après la sortie du Bonheur suisse qui a scellé notre amitié, et de sa question portant sur ma « fonctionnalité marchande dans le groupe Edipresse »…
Je me souviens des fins de soirées du service de correction de 24 Heures au night-club Brummel qui servait encore des spags jusqu’à deux heures du matin…
Je me souviens du prote, alias le chef correcteur, alias Monsieur Liardon…
Je me souviens de la maman de Jo Lavanchy avec laquelle nous corrigions les textes jetés au téléphone par les reporters sportifs…
Je me souviens de la patience que Jo Lavanchy a (presque) toujours montrée lors de mes correspondances téléphonique parisiennes plus ou moins titubantes…
Je me souviens de ce matin du 16 août 1985 où je suis arrivé en tremblant à mon bureau de la Tour où l’adjudant-guide Michel a confirmé au téléphone mon pressentiment que mon compagnon de cordée Reynald s’était crashé dans la face glaciaire du Dolent où il était parti l’avant- veille sans moi…
Je me souviens de la critique musicale Myriam Teytaz lustrant ses chaussures de montagne à Tokyo dans l’intention de gravir le Fuji Yama...
Je me souviens de la dégaine de boxeur court sur pattes de Milan Kundera…
Je me souviens de la culotte de dame qu’un rédacteur en chef libidineux a sortie de sa poche lors d’un pot de départ…
Je me souviens de la recommandation de Jacqueline de Romilly de ne pas interdire la télé aux petits enfants - et c’était la veille de son entrée à l’Académie française…
Je me souviens d’une verrée de rubrique de fin d’année après laquelle j’avais encore à finir la transcription d’une interview de Jean Lacouture dont les questions devinrentlus longues que les réponses et sur un ton d’agressivité que je me reproche encore…
Je me souvien d’avoir recouru à mon amie germaniste Cornelia Niebler afin de traduire mon enregistrement d’un entretien avec Günter Grass trompé par ma première question en allemand soigné et lancé ensuite dans un terrifiant monologue d’une heure auquel je ne compris presque rien…
Je me souviens d’avoir annoncé le suicide d’un écrivain lausannois à la suite d’un malentendu avec son éditeur, et de la honte que j’en éprouve encore faute d’avoir vérifié mes sources…
Je me souviens que pendant une interview dans son repaire de Chevreuse Michel Tournier me quitta un quart d’heure pour jouer avec trois petits garçons sur la même pelouse qui accueillait l’hélico perso de Mitterrand…
Je me souviens que c’est grâce à Michel Caspary que je me suis aperçu que le supplément de salaire auquel j’avais droit comme chef de rubrique ne m’avait pas été payé depuis deux ans…
Je me souviens que Marcel Pasche a accepté d’indexer mon salaire à venir mais a refusé de me rembourser ce qu’on me devait rétrospectivement - ce qui me fait dire qu’Edipresse me doit l’équivalent d’un scooter neuf…
Je me souviens des parties de badminton en compagnie de Jean et de Michel…
Je me souviens d’un entretien de février 1980 avec Georges Haldas qui devait bien faire 8000 signes…
Je me souviens du choc éprouvé lorsque mon ordinateur m’a dit pour la première fois LONGUES PHRASES…
Je me souviens du concert de jazz improvisé par Heinz Holliger dans une boîte de San Francisco, le dernier jour de la tournée de l’OSR au Japon et aux States à laquelle j’avais été convié en tant que chroniqueur…
Je me souviens de ma visite à Marina Vlady aux yeux très bleus, ce matin du 11 septembre 2001 ; de la perte affreuse, dans le métro, de mon carnet contenant une année de notes et d’aquarelles ; du film-catastrophe diffusé ensuite par la télé du studio de la Rue du Bac, enfin du premier commentaire des attentats au bar d’à côté, comme quoi c’était un coup du Mossad…
Je me souviens du petit éléphant que le clown Dimitri a dessiné pour notre fille Julie…
Je me souviens du petit renard que j’ai ramené à notre fille Sophie de Sapporo…
Je me souviens du cher Picson qui se réjouissait qu’un article entre dans sa page « comme le papa dans la maman »…
Je me souviens d’avoir été interdit d’écriture sur la question de l’ex-Yougoslavie après un reportage à Dubrovnik qui m’avait valu une vingtaine de lettres d’injures de Croates me taxant de désinformation pro-serbe…
Je me souviens que dix jours après cette interdiction les mêmes chefs m’envoyaient en du côté du Mont Athos assister à un congrès de l’orthodoxie mondiale qui ne pouvait que se révéler un foyer ardent de propagande pro-serbe…
Je me souviens de la solidarité que m’ont manifestée Xavier Alonso et Philippe Dumartheray à un moment difficile…
Je me souviens de ce moment difficile où je fus prié de mettre en page la démolition de mes Passions partagées par un pigiste commis à cette corvée – pénible épisode que j’évoque dans mes Chemins de traverse…
Je me souviens d’avoir agressé Gilbert Salem au moment où il s’apprêtait à me doubler pour 24 Heures sur un reportage exclusif du Matin que j’avais réalisé à la rédaction du Canard enchaîné…
Je me souviens du bonheur que c’est parfois de faire du bon travail en équipe...
Je me souviens de la mise en page la plus hideuse de l’histoire de 24Heures où ma présentation des œuvres magnifiques de Fabienne Verdier s’étalait sur deux pages foutues en l’air par de hideuses publicités charcutières…
Je me souviens de la patience avec laquelle on a toujours accueilli ma faiblesse en matière de journalisme rigoureux…
Je me souviens des fins de soirée avec Henri-Charles Tauxe et son amie du moment…
Je me souviens que c’est le même Henri-Charles qui a accueilli, à La Feuilles d’avis de Lausanne (« mère » de 24Heures) l’entretien poltitiqueent très incorrect que j’ai eu en 1972 avec le grand romancier fasciste Lucien Rebatet, quelques mois avant sa mort…
Je me souviens des premières au théâtre de Vidy, chez Gonzalo du lac et mon compère René Zahnd…
Je me souviens de l’heure magique passée avec le Chinois François Cheng à la veille de son entrée à l’Académie française…
Je me souviens du ravissement de Patricia Highsmith à découvrir les dessins de nos filles et le jeu de tarots que je lui avais acheté à Locarno…
Je me souviens que Patricia Highmsith ma dit qu’elle aimerait renaitre sous la forme d’un petit poisson ou d’un vieil éléphant…
Je me souviens de la pondération de Robert Netz…
Je me souviens du cynisme affiché de Gérard de Villiers et de la kalachnikov soudée à un corps de femme nue trônant au milieu de son bureau…
Je me souviens de ce chef d’orchestre vaudois qui disait qu’on ne savait pas ce qui était le pire : d’épouser Gorjat, critique au Matin, ou d’égorger Pousaz, critique à 24 Heures…
Je me souviens de toutes les rencontres inoubliables que permet le sésame d’une carte de presse…
Je me souviens de l’oiseau entré dans la salle de concert de Santa Barbara (Californie) et de sa vaine tentative de distraire le chef Armin Jordam et la soliste Martha Argerich…
Je me souviens des chroniques quotidiennes que je dictais la nuit du Japon ou de Californie à Arlette Choffat qui les dactylographiait le jour…
Je me souviens d’avoir séché un rendezvous avec Jacques Prévert par timidité…
Je me souviendrai que Jean Elgass fut le premier chef de la rubrique culturelle à être parvenu à me faire lire un roman de Marc Levy…
Je me souviendrai de la gentillesse et de la patience de mes camarades de la culturelle…
Je me souviendrai de l’exclamation de Jean Ellgass selon lequel nous nous serons bien amusés naguère…
Je me souviendrai de nos cafés-croissants du lundi matin avec Boris Senff et François Barras mes voyous préférés…
Je me souviendrai de la page magnifique que m’a consacrée Philippe Dubath avec la complicité de Jean Ellgass et de la chefferie…
Je me souviendrai de la main de velours dans le gant de fer - ou le contraire - de Thierry Meyer - …
Et si vous ne vous souvenez pas de moi, chiche que je me rappellerai à votre bon souvenir au prochain écrivain mort qu’on me priera d’enterrer au titre d’increvable dinosaure de mémoire…

(Cet article a paru ce samedi 12 mai dans Le Nouvelliste, quotidien principal du Valais)



Calligraphie de Fabienne Verdier
Plus noir que Le Diable, tout le temps, tu meurs. Et mes craintes premières de voir l’auteur, Donald Ray Pollock, se complaire dans l’atroce et l’abject, après cent premières pages insoutenables, cèdent peu à peu, comme dans Catastrophes de Patricia Highsmith, ou comme dans La Route de Cormac McCarthy, devant le dessein manifeste d’un écrivain qu’on a justement rapproché de Flannery o’Connor. Cette suite d’histoires, plus affreuses les unes que les autres, mettent également, comme dans La sagesse dans le sang ou Ce sont les violents qui l’emportent, des prophètes-prédicateurs déjantés ou dégénérés, un ancien combattant de la guerre du Pacifique revenu foudroyé par ce qu’il a vécu, un prêtre pédophile, un couple monstrueux s’attaquant à de jeunes auto-stoppeurs pour les photographier « comme des stars » et les massacrer, un flic justicier basculant dans l’exécution sauvage de la Loi revue selon son goût – bref un pandémonium infernal où seuls quelques êtres, comme dans The Road, portent des relents de lumière ou de conscience. L’obsession du péché, l’ombre portée d’un Dieu méchant et pervers, le viol engendrant le viol: tels sont quelques-un des motifs de cette fresque hallucinante sur fond d’Amérique profonde (cela se passe en Ohio, dans le Midwest de la fameuse Bible Belt) brossée avec une sorte de vigueur visionnaire, dans une langue certes moins cristalline ou pénétrante que celle de Flannery ou de McCarthy – mais il faudrait regarder la traduction française, signée Christophe Mercier, de plus près et avec une meilleure connaissance de l’anglais que la mienne. Bref c’est « du lourd » que ce roman, creusant bien plus profond que les innombrables polars américains que l’on pourrait dire de la face sombre des States, mais j’y reviendrai …
Après lecture à Lady L., qui m’a fait corriger deux ou trois mots et une conclusion frisant la provoc, ma nouvelle noire Black is Blacky a obtenu sa première imprimatur, en attendant la réaction du Gitan, alias Marius Daniel Popescu, son commanditaire, et de Max Lobe son dédicataire. Sur quoi nous allons nous régaler de fruits de mer et de vin des Corbières avant de regagner, demain dimanche, nos pénates préalpines..
Les Mahométans
Or, dès que Grossvater se mettait à parler d’autres langues que celles de Guillaume Tell ou du Général, son regard s’allumait.
Berg am See


Jean-Louis Kuffer, Chemins de traverse - Lectures du monde / 2000-2005 (Olivier Morattel, 2012)


Cet aperçu d'écrivains que je pratique - il en est bien d'autres dans ce livre que je connais peu ou prou - montre "qu'il y a du Noé" chez ce "passeur de livres appelé à faire cohabiter, dans son arche, les espèces les plus dissemblables, voire les plus adverses". Comme il le souligne "cela suppose une empathie à peu près sans limites, et qui requiert un effort souvent inaperçu".
Parmi ses litanies, qui commencent par "celui qui", "celle qui" ou "ceux qui", qui sont bien vues, et qu'il égrène tout le long du livre, j'aime particulièrement celle-ci : "Celle qui fait le ménage en se rappelant la sentence d'Alexandre Vialatte: "L'homme est poussière. D'où l'importance du plumeau".
À la rencontre de deux faiseurs de best sellers: Paul-Loup Sulitzer et Gérard de Villiers. Anecdote vintage...
D’un gredin l’autre, Gérard de Villiers ne pouvait mieux se présenter, en me faisant attendre lui aussi dans son cabinet de travail de l’avenue Foch, que par la statue trônant au milieu de la pièce, d’une femme nue de laiton doré, accroupie et les jambes largement écartées, dans le sexe de laquelle était fichée une kalachnikov certifiée d’origine.

Jean-Louis Kuffer, Chemins de traverse ; lectures du monde 2000-2005. Olivier Morattel éditeur, 418p.


Cap d’Agde, au Studio Glamour, ce jeudi 24 mai. – J’ai bouclé ce matin le premier tiers de ma nouvelle noire Black is Blacky. J’en ai averti le dédicataire, Max Lobe, que j’ai en somme pris en otage dans ma fiction. Il me répond par SMS qu’il est un peu déprimé ces jours tant il peine à retrouver un nouveau job, en dépit de ses diplômes universitaires. Cela ne laisse de me révolter. Notre système générateur de chômage est une calamité. Mais je réponds à Maxou de faire la pige au chômecam (toutes les réalités vécus par des Camerounais finissent en cam) et de se consacrer sérieusement à son prochain livre, pour lequel il a la chance d’avoir un contrat ouvert chez Zoé. Je lui répète en outre qu’il pourrait nous composer un délectable Journal d’un Bantou au vu de ce qu’il m’a raconté jusque-là de son pays et du nôtre, sur son ton teinté d’humour acide. Mais comme la plupart des écervelés de son âge, Max pense surtout à courater et à danser la zumba au lieu de prendre au sérieux la Littérature qui le fera entrer, tout vivant, dans la gloire des baobabs…


Une réalité « autre ». – Dans son introduction à L’Homme perdu, qui a un peu valeur de manifeste poétique, Ramon Gomez de la Serna évoque la nécessité, pour le romancier, d’inventorier « une sorte de réalité latérale », et c’est exactement à quoi s’emploie Jean-Daniel Dupuy dans Le Magasin de curiosités, que j’ai commencé de lire ce soir. « Je suis de plus en plus indigné par la glose naturaliste et monotone de la vie, privée de son imprévu, de son chiendent », écrit encore Ramon, qui affirme en outre qu’ »offrir un roman sans le véritable fatras de la vie » lui paraît futile, citant en outre Macedonio Fernandez qui évoquait le « plus grand réaliste du Monde qui le décrit tel qu’il n’est pas », et cela aussi nous ramène au Magasin de curiosités qui prolonge, d’une autre façon, le « roman de choses » que Ramon entendait substituer au « roman de personnages », bien avant les expériences du Nouveau Roman puisque L’Homme perdu date de 1946…
Or lisant le nouveau livre de Jean-Daniel Dupuy, édité dans une belle typographie « à l’ancienne » par les artisans d’Aencrages, je retrouve le parfum et la magie des explorations verbales ou topologiques de la littéraure latino-américaine (l’auteur m’a confié que Silvina Ocampo était sa boussole de préférence) ou l’esprit des oulipiens mais en plus sensuel (linguistiquement sensuel) et fantastique (thématiquement fantastique), avec une poésie d’une érudition baroque et fantaisiste que je m’efforcerai de mieux dégager après lecture. Il y a en tout cas là-dedans une suite au catalogue de l’impossible esquissé dans Invention des autres jours, qui fait écho à cet autre commentaire de Ramon : « Le roman n’est pas seulement, comme on l’a dit, « l’anthologie du possible », parce que c’est aussi « l’anthologie de l’impossible »…
Format polar. – En contraste absolu, la lecture du dernier thriller « judiciaire » de Michael Connelly, intitulé Volte-face et se déroulant essentiellement dans un prétoire de Los Angeles, ne ménage que des surprises… attendues, si l’on peut dire, et toujours « possibles » malgré l’astuce de l’intrigue qui consiste à faire passer le fameux avocat Michael Haller, défenseur des indéfendables, dans le camp de l’accusation où il devient procureur au procès rejugé d’une sombre affaire de petite fille assassinée.
Lectures panoptiques. – J’avais plus ou moins prévu de ne descendre dans le Midi qu’avec deux trois livres, mais alors du super consistant, à savoir Voyage de Céline pour finir d’en annoter ma énième traversée, Les Frères Karamazov dans la traduction de Markowicz, et l’édition Biblos des nouvelles de Flannery O’Connor que je lis et relis également parce que j’aime inépuisablement l’humanité et la poésie fulgurante de cette chère peste. Et puis non, il en a été tout autrement : j’ai laissé Céline et Dostoïevski a casa pour les remplacer par une douzaine de livres plutôt récents, à commencer par le passionnant recueil de chroniques littéraires de Michel Cournot, De livre en livre, tandis que Lady L. emportait le premier volume de la trilogie japonaise « culte » d’Haruki Murakami, 1Q84. Ensuite, il nous a suffi d’une première escale à la Nouvelle librairie sétoise pour doubler le volume de nos réserves, et d’une visite chez Sauramps, à Montpellier, qui nous fait nous retrouver avec les classiques 33 livres «à lire absolument », sans compter cette pub affriolante qui nous recommande de lire, toutes affaires cessantes, Le Diable tout le temps de Donald Ray Pollock, taxé par les uns de « foudroyant » et de « sauvage », de « dévastateur » et d’ « effarant », quelque part entre Flannery O’Connor (mais si !) et Shakespeare, bref demain nous allons refaire nos plaquettes de frein à Béziers et sûr que je me le paie…

De la fraternité. - En fin d’après-midi, sur une terrasse de la place de la Comédie, à Montpellier, Jean-Daniel Dupuy nous à fait, à ma bonne amie et moi, une belle dédicace à son Ministère de la pitié (éditions de la Mauvaise Graine, 2002), en concluant « Parce que la littérature peut TOUT et permet des rencontres. Nous en sommes la preuve ! À l’impossible on est tenu. Fraternité ».
Z comme Zambrano. – Ce matin encore, j’ignorais tout de Maria Zambrano. Au fil de nos premiers échanges, avec Jean-Daniel Dupuy, qui ignorait tout ce matin d’Annie Dillard dont je lui parle, il m’a révélé l’œuvre de cette essayiste espagnole dont la phrase et les développements, les fragments méditatifs, les fusées éclairantes et les méditations lyriques. me rappellent immédiatement Annie Dillard et Gustave Thibon. « La pensée vivifie », écrit Maria Zambrano. Et voici ce qu’elle note, dans Les clairières du bois, sur Le vide et la beauté : « La beauté fait le vide –elle le crée – comme si cet aspect que prend toute chose qui en est baignée venait d’un lointain néant et devait y retourner, laissant la cendre de sa face en héritage à la condition terrestre, à cet être qui participe de la beauté ; et lui demande toujours un corps, sa juste image, dont par une espèce de miséricorde elle lui laisse quelquefois la trace : cendre ou poussière. Au lieu du néant, un vide qualitatif, pur et marqué à la fois, l’ombre du visage de la beauté lorsqu’elle se retire. Mais la beauté qui crée ce vide, ensuite, le fait sien, car il lui appartient, il est son auréole, l’espace sacré où elle demeure intangible. Où il est impossible à l’être humain de s’installer, mais qui le pousse à sortir de lui-même, qui amène l’être caché, âme accompagnée des sens, à sortir de soi ; qui entraîne avec lui l’existence corporelle et l’enveloppe, l’unifie. Et sur le seuil même du vide que crée la beauté, l’être terrestre, corporel et existant, capitule ; il dépose sa prétention à être séparément et jusqu’à son ambition d’être lui-même ; il livre se sens, qui ne font plus qu’un avec son âme. Evénement qu’on a nommé contemplation et oubli de tout souci »…
Au studio Paradiso, ce vendredi 18 mai. – Réveillé à 4 heures du matin, avec un croc dans l’épaule, signe de stress accumulé. La mer assez véhémente sous nos fenêtres. Hier un signe de Jean-Daniel Dupuy sur mon courrier électronique, qui me dit un début de choses intéressantes à propos de L’Enfant prodigue. Du coup je me suis rappelé que le grand nocturne vit à Montpellier, rue Jacques Brel, et que ce serait peut-être le moment de se rencontrer. J’avais regretté que la publication, en ouverture du Passe-Muraille, d’un texte saisissant de sa firme, soit restée sans suite. Comme je lui avais écrit que ses textes me semblaient « hors d’âge », il a compris, me dit-il aujourd’hui, que je le trouvais ringard… Total malentendu, car à mes yeux la vraie littérature est par définition hors d’âge, de Lucrèce à Kafka ou de la poésie t’ang à Hölderlin. Je lui ai donc fait un message pour lui suggérer une rencontre en 3D. Ce qu’attendant nous allons faire, aujourd’hui, un saut à Sète où je vais tâcher de trouver le dernier livre d’Antonio Lobo Antunes que je dois présenter bientôt en Zone critique sur Espace 2. Bon prétexte aussi pour renouer avec cet auteur que j’ai beaucoup aimé, puis un peu moins, lassé par ses narrations de plus en plus entortillées qui faisaient dire à Nicolas Bouvier, un soir que je lui avais fait lire le début de La mort de Carlo Gardel, qu’il les trouvait « tricotées trop serré »…
Ecrivains et cinéma. – Gore Vidal, formidable écrivain un peu méconnu en Europe et connaisseur de longue date du cinéma, qu’il pratiqua avec autant de fortunes que d’infortunes (le catastrophique Caligula détourné par Tinto Brass), affirme dans Les Faits et la fiction que l’essentiel du génie hollywoodien en son âge d’or tient à la participation des écrivains dans l’élaboration des scenarii. Il ne l’entend certes pas au sens étroit d’un magister des hommes de lettres sur un cinéma qui serait particulièrement littéraire, au contraire : il insiste sur une écriture de cinéma faite par des gens d’écriture, étant entendu ensuite qu’un film ne se réduit pas qu’à un scénario et à un dialogue bien filé, qui limiterait le cinéma à du théâtre filmé, mais à une construction dont la base narrative et émotionnelle passerait bel et bien par les mots lestant les images et les sons d’une pensée organique. Les génies du 7e art sont d’ailleurs des poètes-penseurs-conteurs-imagiers-magiciens qu’on peut dire un peu globalement des écrivains de cinéma et c’est vrai pour Hitchcock autant que pour Cassevetes ou Fellini ou Sokourov et tant d’autres.
Centenaire de Jacques Ellul. – Cette année 2012 marque le centième anniversaire de la naissance du sociologue, penseur et théologien protestant Jacques Ellul, auteur de la mémorable Exégèse des nouveaux lieux communs, et dont un excellent papier de Jean-Luc Porquet, dans Le canard emchaîné de ce mercredi 16 mai, rappelle le froid qu’il jeta dans Le Monde, fin mai 1981, deux semaines après l’élection de Miterrand, en affirmant, sous le titre Rien d’important, que « rien de fondamental dans les tendances de notre société » ne serait mnodifié par l’accession du socialisme au pouvoir.