
Sur Poisson-tambour de Corinne Desarzens
par Bruno Pellegrino
Au commencement, il y avait un frère. Un inconnu pour tout le monde, et avant tout pour sa sœur. « On ne connaît pas ses proches. Rien de ses plus proches. » Et puis un jour, « le corps de [ce] frère a éclaté ». La sœur se met alors à « rassembler les morceaux », un à un, avec une curiosité à la fois déconcertante et savoureuse par ce qu’elle a d’inépuisable, et avec une exigence dans la transcription du détail, parce que « la vie n’est pas la vie » et qu’ « il faut la chercher ailleurs».
En une soixantaine de chapitres aux titres maritimes (Congre, Silure, Clapotis, Reflets de perle, Algue bleue, Coup de nageoire), Corinne Desarzens évoque une enfance qui « a le goût du lait et du sel et du sang », dans une famille à « l’amour silencieux » : « Nous parlions peu. Nous épluchions beaucoup, tard le soir, l’hiver, des noix, des amandes, des oranges, longtemps. Certains mots, dans les conversations de table, étaient comme des carrefours dans des promenades où, sans raison apparente, vous décidiez de bifurquer très loin. » Il y a la mère, Gisèle, le père, Jean-Pierre, et il y a les frères, les « jumeaux identiques », Vincent et Frédéric.
Il y a ce jour où Gisèle pose deux crabes « sur le damier noir et blanc du salon, juste un moment ». Deux crabes que découvrent les deux frères. « Ils ont quatre ans et demi. Ils disent Train et Trône pour Rhin et Rhône. Ils savent que le thon vit quinze ans et l’espadon parfois jusqu’à cent. Au jardin, ils aiment soulever les pierres. Ils s’approchent. Si tu le tiens de côté, le crabe, il ne pince pas. Le plus grand mystère est ce qui se voit. »
Il y a cette passion des jumeaux pour les poissons : « À huit ans, Vincent et Frédéric descendaient au lac où ils restaient tard, au pied d’un réverbère qui répandait une lumière de couvre-feu. De petites vies glissantes clapotaient au fond d’un seau. L’eau ne bougeait pas. Des écailles bleues restaient collées au bout de leurs doigts. (…) Pour eux aussi, la vraie vie était ailleurs, dehors, sur les écailles des papillons, les armures de samouraï des scarabées et des lucanes, sur le bateau qu’ils auraient bientôt. »
Il y a aussi ces très beaux passages où Corinne Desarzens fait parler Frédéric : « Dans la poêle, la peau du poisson est une feuille d’or qui se soulève, s’enroule, un liseré de cendre émiettée sur la chair rose, en dessous, qui a le goût de noisette. Je sens l’odeur de l’eau. Les joues de l’omble se mangent. Les joues des lottes sont vraiment grosses, par rapport à la taille du poisson. Les joues ont le goût des baisers. Je suis Frédéric. » Ou encore : « Quand les chevesnes passent dans l’ombre du saule, leurs nageoires oranges s’éteignent pour aussitôt refleurir au soleil. Je suis Frédéric. »
Mais pour mettre cette famille et cette enfance en mots, il a fallu ce déclic, ce drame. « Derrière les arbres en lisière de la prairie passent les trains. Celui-ci jette des étincelles. Celui-là gifle et secoue. Cet autre laisse derrière lui une traînée verdâtre, gazeuse, dans le soir. Ils se voient mieux quand les arbres n’ont pas encore de feuilles. Ils traversent des milliers d’endroits que nous ne verrons jamais. Nous aimons les voir surgir tout illuminés, la nuit. Sentir cette décharge de poisson électrique. Nous imaginons un congre luisant. Le couteau d’argent d’une orphie. Une anguille impossible à capturer. » Les trains roulent. Et puis un jour, l’un d’eux s’arrête. Peu après, le téléphone sonne, qui annonce le suicide de Frédéric – jeté sous ce train.
Ce livre, on ne le lit pas : on y plante les dents, on le respire, on l’écoute. La curiosité de l’auteur est contagieuse. L’écriture est fertile – elle fouille la mémoire et ensemence l’imagination : une fois le livre refermé (à regret), les graines continuent de germer, la poésie de ces pages continue de résonner. Une écriture qui traque la beauté du langage – sonorités, tournures, images – dans le vocabulaire de tous les jours, mais aussi dans des termes plus spécifiques, liés entre autres à la pêche ou au vin.
Ressort de ce texte un amour du monde et des mots, ces mots auxquels l’auteur prête une sincère attention : « Sur toutes mes cartes postales, j’ai écrit le mot mélancolie, en me retenant de ne pas l’écrire à l’ancienne, mélancholie, avec ce h pelucheux de bogue de châtaigne, de poussière qui donne soif, de promesse assurée de voir aussitôt le balancement d’une plante grimpante dans l’encadrement d’une fenêtre, même entre deux buildings. »
Le texte de Corinne Desarzens a la magie d’une langue étrangère aux accents musicaux et imagés que l’on comprendrait sans l’avoir apprise. L’air de rien, elle fait ressentir – plus qu’elle ne dit – de grandes choses. Dernier exemple, avec cette définition du temps : « vingt-quatre heures de doutes moins une minute d’espérance ».
À la lecture de Poisson-Tambour, cette minute se dilate – elle dure l’éternité du livre Et même un peu plus…
Corinne Desarzens, Poisson-Tambour, Bernard Campiche Editeur, 2005, 320 pages.
Nota Bene: cet article, destinée à la prochaine livraison du journal littéraire Le Passe-Muraille, m'a été envoyé par Bruno Pellegrino, 17 ans, qui prépare actuellement son bac à Bâle. C'est par le truchement de ce blog que j'ai fait la connaissance de Bruno. Ceux qui se figurent que la race des vrais lecteurs est en voie d'extinction ont des arguments solides. Mais Bruno nous prouve que le dernier des Mohicans a fait des petits. Berci, bon petit...