...Moi je dirais plutôt : Élodie, je sais bien que c’est un peu arbitraire, que ça tient à des riens, mais tu la vois sourire de profil: c’est pas Melody mais Élodie, ensuite tu la vois se cacher de face : c’est tout à fait Élodie star à la montée des marches de Cannes, enfin tu la vois, là, mutine à craquer: y a qu’une Élodie pour se la jouer comme ça femme enfant - note que j'ai jamais rencontré d’Élodie, mais tu la vois s’appeler Marcelle ou Raymonde ?...
Image : Philip Seelen
Livre - Page 144
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Question de feeling
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Le flâneur des îles perdues
Pour exorciser l’innommable, vécu au Rwanda, Damien Personnaz est allé au bout du monde
Damien Personnaz, la quarantaine passée, et déjà très riche d’expérience sur le front de l’humanitaire, a réalisé un rêve d’enfance : partir à la découverte des îles les moins connues et les plus isolées. Il en a ramené un récit de voyage plein d’observations intéressantes, frotté humour et de mélancolie, qui bat en brèche les clichés.
- Quel genre d’homme étiez-vous lorsque vous êtes parti ?
- J’avais 46 ans et j’avais ma dose des malheurs du monde. J’aspirais à découvrir d’autres aspects de la réalité, beaux ou insolites.
- Quelle expérience était alors la vôtre ?
- La première a été, après un an de chômage où j’ai appris ce que c’est que de ramer, celle du journalisme, au Courrier de Genève. Puis j’ai bifurqué vers l’humanitaire, au CICR où j’ai accompli de nombreuses missions un peu partout dans le monde, avant de m’engager à l’UNICEF. C’est en Erythrée que j’ai entendu parler de ce qui se passait au Rwanda, où j’ai débarqué à Kigali le 12 juillet 1994, juste après la fin des derniers massacres. En trois mois, il y avait eu 800.000 morts. Lorsque je suis arrivé, cela sentait la mort. C’est là que j’ai perdu toutes mes illusions : sur la politique et l’humanitaire, mais aussi sur la face cachée de chacun de nous. J’y ai rencontré des prêtres qui avaient sonné les cloches de leur église pour y rassembler leurs fidèles destinés à être massacrés, des nonnes qui avaient crevé les yeux des enfants, et des enfants qui avaient tué pour survivre…
- Comment se sort-on de tels cauchemars ?
- On reste atteint à vie, malgré tout le travail de debriefing psychologique. Mais d’un autre côté je suis content d’y être allé. Aujourd’hui, j’ai « oublié » le Rwanda, à l’exception de deux images : chaque fois que je vois des vignes aux sarments alignés sous la neige, je me rappelle les jardins de Kigali à la tombée de la nuit, dans lesquels se dressaient les bras ou les jambes des cadavres déterrés par les chiens qui ressortaient. Et puis l’odeur : l’odeur de la mort et de la peur. On ne s’en débarrasse pas.
- Votre première île lointaine est Ascension. Le contraire d’une île de rêve...
- Aucune idée. Je savais qu’elle avait servi de base militaire pendant la guerre des Malouines et que les gens n’y restent pas. Peut-être l’ai-je alors choisie parce que c’était nulle part.
- Et qu’y avez-vous trouvé ?
- La laideur côtoyant la beauté. Tout ce qui est créé par l’homme y est laid, comme tout ce qui est militaire. Mais la nature y est forte. C’est une île d’une âpreté phénoménale, qui ne ressemble à aucune autre et où on se purge rien qu’à la pureté de l’air.
- Les habitants des îles isolées ont-il des points communs et une mentalité particulière ?
- Leur point commun est d’abord qu’ils n’ont pas de téléphones portables en liaison avec le continent ! Ils se connaissent tous et se protègent entre eux. Tous ont une vie relativement précaire. Ces îles vivent souvent sous perfusion, entretenues par les grandes puissances pour le seul intérêt géostratégique qu’elles représentent. Les jeunes, sans avenir, émigrent parfois mais sont souvent malheureux dans les grandes villes occidentales. Ils reviennent alors et vivent en familles très solidaires, parfois pour cultiver une certaine médiocrité, pimentée d’ennui et d’alcool…
- En est-il une où vous avez eu envie de vous établir ?
- J’y ai pensé en séjournant aux Cocos, où s’établissent volontiers des Australiens qui ne désirent plus que « sentir le parfum des roses », tel cet ancien amiral australien qui a participé à la guerre du Vietnam. La vie au grand air y est simple et belle, et je pourrais y rester pour écrire un livre, mais je craindrais aussi de m’éteindre à la longue...
- Comment voyez-vous l’avenir de ces îles ?
- Je crains que la crise ait des effets terrifiants. Plus on s’isole, plus la vie est compliquée, plus on est dépendant. Je suis sûr, par exemple que le projet d’aéroport à Saint-Hélène, qui aurait été d’un grand apport, sera sacrifié.
- Le tourisme représente-t-il un espoir ?
- Les habitants des îles isolées connaissent les effets du tourisme de masse et n’en veulent pas, mais ils n’en pas moins besoin d’argent. Les Fidji ont su concilier leur culture avec un tourisme limité. En fait, plus les cultures insulaires sont fortes, plus elles intègrent les effets négatifs du tourisme. Par ailleurs, construire un hôtel sur ces îles est déjà toute une entreprise. Alors l’exploiter sans perte...
- Et vous, maintenant ?
- Je travaille à un nouveau livre, qui sera consacré à six oasis du Pacifique, dans un registre documentaire plus sérieux et d'un ton un peu plus noir. Je suis allé par exemple à Tuvalu, en train de couler et que ses habitants devront quitter à terme. Ces jours, en outre, je suis en train d’écrire un chapitre ou j’évoque une île que je déteste. Je m’interroge alors : qu’est-ce que tu fous là ? J’y ai été mort de solitude. Tout le paradoxe est là, qui vous fait rêver d’îles isolées où vous crevez si vous n’y rencontrez personne…
La lumière et les ombres
L’image de l’île «de rêve» peut faire sourire, et de grands écrivains ont illustré, de Daniel Defoe, dans Robinson Crusoé, à William Golding, avec Sa Majesté des mouches, combien ces paradis pouvaient se transformer en enfers. Acclimaté par le tourisme, ce cliché d’évasion masque une réalité souvent bien plus intéressante, mais aussi plus sombre, qui renvoie l’homme à son espèce prédatrice et à la dure loi de la nature. C’est cette réalité double, riche d’histoire (où le colonialisme reste très présent) et de merveilles naturelles ( dont font partie les redoutables hordes de crabes de Christmas) que documente Damien Personnaz au fil d’un voyage de quatre mois émaillés de rencontres avec des personnages parfois hauts en couleurs, tel cet amiral australien retiré aux îles Cocos qui a « fait » la Corée et le Vietnam, ou ce neurobiologiste de Kosrae prétendant connaître la formule scientifique du bonheur, cette amoureuse larguée à Sainte-Hèlène par un séducteur de passage consultant au WWF ou ces trois demandeurs d’asile parqués à Christmas dans un camp entouré de barbelés…
Avec une souriante empathie, Damien Personnaz sait concilier ses bonheurs de fou des îles et d’observateur-reporter attentif aux retombées de la globalisation, du tourisme conditionné et des changements climatiques, parcourant 70.000 kilomètres et trois océans pour découvrir ces îles « façonnées par les découvertes, les explorateurs, les bagnards, les colons, les missionnaires, les guerres, les famines, l’esclavage la pauvreté, les épidémies, la montée des océans, et maintenant Internet »…
Damien Personnaz. Sept oasis des mers. Ascension, Sainte-Hélène, Coco, Christmas, Lord Howe, Kosrae, Pohnpei. Editions du Quai rouge, Bayonne, 286p. -
Anti-catéchisme barjo
Antichrist de Lars von Trier, où le summum du kitsch pseudo-poétique et pseudo-libérateur
On croit d’abord rêver, avec une première séquence onirique mêlant sexe et drame (un petit garçon qui tombe dans une neige d’étoiles du haut de la maison où ses parents sont en train de faire l’amour sous la douche, avec accompagnement de sublime musique vocale de Haendel), puis on se pince de plus en plus fort, au fur et à mesure des séquences du dernier film du réalisateur danois Lars von Trier, pour se convaincre que ce salmigondis pseudo-profond, dédié à Tarkovski, est bien l’œuvre de l’auteur de Breaking the waves et de Dancer in the dark.
N’ayant suivi que de très loin, au printemps dernier, la réception de ce nouveau film controversé, notamment pour quelques scènes « choquantes », comme on dit, dont les finales versant carrément dans le trash et le gore, c’est avec sérénité que j’ai assisté à sa projection, où je me suis surtout ennuyé avant de rire devant le déferlement de symboles téléphonés émaillant un discours aussi plat que violent, aussi convenu que simpliste, d’autant plus pénible que le métier du réalisateur est ce qu’il est, que l’esthétique de la chose est parfois somptueuse et que le jeu des acteurs en impose, à commencer par celui de William Dafoe, d’une remarquable intensité, mais aussi de Charlotte Gainsbourg, malgré la pauvreté caricaturale de son personnage.
À l’évidence, la thématique fait a priori « profond », qui implique la mort d’un enfant et l’associe d’abord à la culpabilité autoproclamée de la mère, dont le compagnon thérapeute entreprend d’assumer le chemin de deuil, avant que l’affaire ne se complique diablement, c’est le cas de dire. Car le sentiment de culpabilité de la femme remonte à la nuit des croix et s’enracine dans un imbroglio de sado-masochisme judéo-chrétien (ben voyons) où les rapports avec la nature originelle, déclarée « chaos » par un renard parlant qui surgit soudain de la nuit des glands (sic) sont aussi corsés de nihilisme que les relents sempiternels de la guerre des sexes naguère traités (mais avec génie) par les grands Nordiques Ibsen et Strindberg le sont d'incommunicabilité. Or ici, tout semble resucé et surtout « téléphoné », bien en dessous de Tarkovski et de Sokourov (dont Lars von Trier s’inspire parfois dans ses très belles images de nature au vaporeux sfumato), sans parler de Bergman. Alors que celui-ci, également « travaillé » par le besoin de s’émanciper d’un puritanisme écrasant, n’a cessé d’échapper à certain dogmatisme de la démonstration par l’approfondissement croissant de sa perception des êtres et des relations interpersonnelles (comme on le voit du radical Fanny et Alexandre à l’admirable Saraband), Antichrist se réduit à une sorte de pamphlet à prétention libératrice dont le dénouement pue l’anti-catéchisme. Ainsi, après avoir été mutilé et torturé par la femme, qu’il est contraint d’étrangler pour survivre, l’homme fait-il finalement se lever la cohorte des malheureuses ressuscitées des charniers gynocidaires de l’histoire, toute prêtes à entonner l’hymne au libérateur thérapeute…
« Tout est vain » est l’un des dernières exclamations jaillies de ce chaos d’époque. Et de fait : tout est dit… -
Le chapeau de Grossvater
Pour Pascal Janovjak
Où l’on voit que la file d’attente d’un McDrive peut être le lieu propice à de singulières associations de souvenirs. De l’indéniable parenté liant Grossvater et le poète Robert Walser. D’une certaine Suisse farouche.
C‘est en attendant mes rognures de poulet moutarde sous le cinglant soleil de midi, dans la file du McDrive, que je me suis rappelé tout à coup, l’autre jour, que Grossvater était mort pour avoir oublié son chapeau à la promenade de cette journée de printemps d’il y a plus de vingt ans de ça, le lendemain de laquelle il succombait à l’insolation dans son lit de L’Etoile du Matin, au terme d’une longue vie d’obscur bon Suisse, et du même coup je resongeai à la fin du poète Robert Walser, à l'hiver 1956, au milieu d’un champ de neige, le jour de Noël, au bas de la pente blanche où des enfants le retrouveraient, et son chapeau non loin de là.
Leur chapeau est apparement le seul objet qui relie les deux personnages si différents l’un de l’autre que furent Grossvater et Robert Walser, mais ce chapeau est un monde. C’est l’insigne de la décence paysanne suisse. Grossvater et Robert Walser l’enlevaient de la même façon devant les femmes et le photographe. On connaît la photo de Robert Walser posant en costume du dimanche le long d’une route de campagne, la tête découverte, son chapeau et son parapluie tenus de la main droite. Or Grossvater posait de la même façon solennelle, et c’est du reste par cette photo de Carl Seelig que je me suis avisé, pour la première fois, de l’indéniable ressemblance physique qui appariait aussi bien Grossvater et le poète.
Celui-ci confiait un jour à une amie, dans une lettre, que son nouveau chapeau (sûrement celui de la photo), qu’il disait démodé et de façon allemande, lui avait coûté douze francs, et sans doute Grossvater eût-il été le premier à remarquer qu’il s’agissait là d’une somme, mais je n’en suis pas moins convaincu que ce ladre, qui lésinait devant la moindre dépense, se fût fait lui aussi violence pour avoir l’air un peu comme il faut.
Pour lors j’observais les nouveaux Sri Lankais du McDrive, à l’inexpérience desquels nous devions de tant lanterner; et malgré leur gaucherie je me disais: chez eux aussi quel souci de décence ! Avec quelle digne pénétration ils composaient les fameux menus Mac le Marin ou Happy Meal, et avec quel air avenant ils remettaient la marchandise à l’important conducteur du 4x4 Cherokee ou à la mère de l’enfant unique gesticulant à l’arrière de la Toyota Cressida.
Au même moment, j’imaginais la stupéfaction de Grossvater ou de Robert Walser à l’observation d’un tel manège. Qu’on pût se sustenter sans quitter l’habitacle de son véhicule: c’étaient bien là les Temps Modernes!
Fort de ses apprentissages au Ritz de Paris, puis à L’Hôtel Royal du Caire, Grossvater n’y eût probablement trouvé que de nouveaux arguments sur le manque de style du système américain, qu’il décriait souvent à la table de la Stube, tandis que Walser y verrait peut-être un signe plus inquiétant encore de l’extension de tout un empire de forfanterie et de vulgarité. Et je me figure d’ici leur façon commune de secouer la tête sans mot dire, et tout ce que dit ce geste !
Un placard publicitaire voyant proclamait tout à côté, en grandes lettres surmontant l’effigie du nouvel Hyper Mac, qu’avec celui-ci nous attendait Une Autre Vie; mais je continuais à songer, pour ma part, à l’incongruité que représentait, dans un tel monde, un objet de l’espèce du chapeau de façon allemande de Robert Walser et de Grossvater.
Est-ce à dire que je pensais inimaginable la survivance de tels individus dans l’univers du McDrive ? Certes non, et je ne doute pas que les Sri Lankais les serviraient avec la même affabilité qu’ils montraient à tout un chacun. Il me plaît même de conjecturer quelque complicité entre eux, l’occasion étant donnée à Grossvater d’exercer un peu ses vestiges d’anglais, ou à Robert Walser d’entreprendre quelque divagation sur son goût particulier des emplois subalternes.
En cela aussi, d’ailleurs, lui et Grossvater se rejoignaient. La vie de l’un et de l’autre n’évoquait-elle pas la même retraite progressive dans l’humilité et le marmonnement solitaire ?
Que l’un eût rempli des milliers de pages d’une prose originale à tout crin, tandis que l’autre ne fut jamais capable que de réciter ses interminables moralités rimées, ne m’empêche pas de percevoir entre eux plus de résonances, liées à une certaine Suisse farouche, qu’entre deux littérateurs d’égal génie ou deux petits employés semblablement bornés.
J’imagine fort bien, au reste, Grossvater apparaissant dans un récit de Robert Walser.
Ce pourrait être, en premier lieu, ce jeune groom passé de sa cour de ferme des cantons primitifs aux splendeurs capitonnées des palaces d’Europe, debout avant tout le monde et veillant chaque nuit sur ses manuels de savoir-vivre et ses dictionnaires en diverses langues.
Dans la fantaisie de Robert Walser, cet employé modèle est courtisé par une riche héritière de Vaduz au prénom romantique de Merline, mais c’est à la femme de chambre Agatha, sa compatriote, qu’il confie ses projets d’avenir.
Ce qui séduit Walser chez le Grossvater des grandes espérances juvéniles, c’est le mélange de timidité et de sourde détermination, de bon sens et de curiosité, de simplicité et d’humour de vieille souche dans tous les rôles qu’il endosse, les plus humbles ne l’ayant jamais rebuté pour autant que sa dignité fût préservée. La sobriété du jeune homme, et sa réserve cérémonieuse à l’endroit des personnes du beau sexe, le fait railler par certains de ses collègues italiens ou français, mais à le mieux connaître on découvre que son austérité cache une malice et que son souci de l’économie est dicté par l’ambition de régenter un jour son propre hôtel, quelque part entre l’Egypte et Salonique.
Walser comprend cette aspiration à s’élever dans les étages de la société, il lui plaît même de représenter un jeune Grossvater entreprenant, avançant piano ma sano, à peine troublé par l’étalage de richesse des uns ou la lubricité de certaines clientes (ce doit être un plaisir spécial que de faire rougir cet empoté à fières moustaches de Habsbourg), mais c’est dans la déroute de Grossvater et d’Agatha, la ruine de leurs espoirs découlant de l’imbécillité mondiale, la désillusion, le retour au pays, la Grande Guerre et ses calamités, que le poète trouve vraiment en Grossvater un petit homme selon son goût.
Qu’était-ce que cette Autre Vie que nous annonçait le nouvel Hyper Mac ? Pourquoi Grossvater avait-il adhéré par la suite à l’Eglise Adventiste du Septième Jour ? Quelle force poussa Robert Walser à écrire des milliers de pages, et pourquoi y renonça-t-il longtemps avant de s’effondrer au bas de la pente de neige ? Enfin quel chemin avait été celui de la Sri Lankaise aux grands yeux avenants qui me tendait à présent l’objet de ma commande au guichet du McDrive ?
Je n’eus pas, alors, loisir de ressasser longtemps ces questions. Je ne cessai cependant, et je n’ai cessé, jusqu’à l’instant, de songer à ces deux vies que tout séparait apparement, n’était un chapeau passé de mode.
Un autre jour je pourrais imaginer la rencontre de Grossvater et de Robert Walser au service militaire, par exemple dans la grasse campagne de l’Emmental. La chose est tout à fait envisageable et permettrait de se faire une idée du poète sous l’uniforme tel qu’aurait pu le voir Grossvater.
A l’en croire, Walser serait plutôt du genre bon type, quoique parfois impénétrable, voire criseux. En tout cas rien de l’intellectuel de la ville qui se monte le coup. C’est au hasard d’une conversation, une nuit à la garde, sous les étoiles semblables à celles du désert, que Grossvater a appris que son compère fusilier avait lui aussi pas mal voyagé et qu’il écrivait un peu à ses moments perdus. -
Démons à la paire
Chasseurs de têtes, de Jo Nesbø, ménage suspense et surprises
Diabolique : voilà ce que se dit le lecteur du dernier roman noir de l’auteur norvégien Jo Nesbo, intitulé Chasseurs de têtes et multipliant les retournements de situations avec une habileté sans faille mais quelques excès, à notre goût, dans le trash, voire le gore…
Lancé en flèche dans la foulée d’un « gagneur » professionnel, en la personne de Roger Brown, qui n’a pas son pareil dans l’art de trouver le bon « pro » pour le poste « top », le nouveau roman de Jo Nesbø, découvert en 2003 avec L’Homme chauve-souris, suivi chaque année par un nouveau titre, dont L’étoile du diable (2006) et Le bonhomme de neige (2008), nous plonge dans l’univers des battants richissimes auxquels il s’identifie, avec une épouse à dégaine de star manga dont la galerie d’art lui coûte très très cher…
Or voici que, sur la voix express de ce «tueur» dont les activités en cachent d’autres, surgit un « frère » ennemi, Hollandais planant lui aussi dans les hautes sphères de la manipulation, du nom de Clas Greve et qui se sert de la technologie surfine du GPS à des fins plus subtiles que de retrouver son domicile en cas de soirée arrosée…
Une fois n’est pas coutume, la chasse à l’homme qui s’engage entre les deux personnages, avec divers coups de pouce de deux femmes à la coule, ne met pas aux prises un bon et un méchant mais deux «marioles» aussi retors et sans scrupules l’un que l’autre. Jusqu’au dénouement, saisissant d’originalité, le scénario du roman, jouant sur des retournements de situations et des rebondissements sensationnels, est aussi bien filé que l’écriture de Nesbø rutile de trouvailles d’écriture. Les amateurs d’humour sardonique, jusqu’aux limites de la complaisance dans l’horreur, apprécieront sans doute, alors que nous resterons plus réservé sur le cynisme sous-jacent de ces débordements évidemment voulus à l’image d’un monde présumé pourri jusqu’à la moelle… Reste un sacré bouquin qu’on ne lâche pas en dépit d’éventuelles grimaces et de la trace assez volatile qu’il laisse en mémoire.
Jo Nesbø, Chasseurs de têtes, Gallimard, Série noire, 309p.
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Scribe de la douleur
Jean-Claude Fontanet, l’auteur de L’Espoir du monde vient de s’éteindre à 85 ans.
L’écrivain genevois Jean-Claude Fontanet, décédé il y a quelques jours, était de ces êtres « foudroyés » pour lesquels l’écriture fait figure d’exorcisme salvateur. Né à Genève en 1925, fils du fameux caricaturiste fascisant Noël Fontanet, frère en outre de l’ancien Conseiller d’Etat Guy Fontanet, il fut très marqué dans sa jeunesse par de longs séjours en sanatorium avant de connaître l’épreuve de dépressions chroniques.
Remarqué en ses débuts d’écrivain pour La Mascogne, évocation acide de ses années de collège, suivie de divers autres romans, Jean-Claude Fontanet publia, il y a juste vingt ans de ça, un sombre et magnifique roman intitulé L’Espoir du monde et constituant une victoire effective sur des années d’atroce dépression endémique passées dans le silence et les larmes. Or ce qu’il faut rappeler, c’est que ce livre - trajectoire d’un damné de la psychiatrie marqué par la compassion féminine et l’amour de la musique - fut littéralement arraché à cet enfer psychique, qui n’accordait alors qu’une heure par jour de lucidité à son auteur.
À côté de cet ouvrage, Jean-Claude Fontanet a bâti une œuvre intègre et cohérente, habitée par des personnages dont il disait que c’étaient des figures de sa vie intérieure cherchant à s’incarner. Et de fait, l’écrivain ne se payait ni de mots ni de sentiments édulcorés : ses livres témoignent de la difficulté d’être et des bienfaits de l’art et de la présence salvatrice de quelques êtres, dont son épouse Paule Fontanet fut le plus bel exemple. Avec L’Effritement (Prix Schiller 1975), Mater dolorosa (1976) et Printemps de beauté (1983), l’auteur a donné le plus dense et le plus aigu d’une œuvre à la fois marquante et discrète. -
Silence du soir
Tu les entends murmurer les feuilles, t’entends ce qu’elles se racontent les feuilles, t’imagines ce qu’elles ont à se chuchoter du bout des lèvres, les lèvres des feuilles, le soir, avec tout ce que les oreilles des feuilles ont entendu la journée dans le jardin plein de gens - t’imagines ce bruissement de feuilles de roman que les doigts des feuilles tournent en douce en lisant de leurs yeux de feuilles dans la lumière du soir ?
Image : Philip Seelen -
Jusqu'au bout
Notes Panoptiques (5)
De l’Epos. En lisant Mal tiempo de David Fauquemberg. Un film-choc de Fulvio Bernasconi, Fuori dalle corde. Et le nouveau récit africain de Lieve Joris, Les Hauts plateaux.
Il faut le tonus et la transparence d’un récit frontal de la trempe de Mal Tiempo, nouvel opus de David Fauquemberg, pour mieux éprouver le grand manque actuel de souffle épique du roman français, même si l’on considère le surpuissant Zone de Matthias Enard, dont je ne suis pas sûr que le surpuissance soit beaucoup plus qu’un surpuissant effort doublé de surpuissants effets.
L’epos, à mes yeux, n’est pas forcément dans la volonté de tout embrasser et de tout lier d’un souffle et sans ponctuation (on est un peu las de cette maelström/mania depuis le Paradiso de Lezama Lima et le Paradis de Sollers, pour ne pas remonter à Joyce, et sans compter une kyrielle d’épigones), mais bien plutôt dans la tension d’un récit pieds nus qui marche et combat et vit sa cause dont le mobile profond reste secret – et celui-ci constitue peut-être la vraie force, comme de l’Orlando furioso,
Or j’aime retrouver cette fureur blessée chez le boxeur cubain Yoangel Corto, protagoniste de Mal tiempo, dont le dernier combat échappe à toute dialectique de pure compétition ou de ce qu’on pourrait dire un art pour l’art à base d’orgueil personnel, d’implication patriotique ou commerciale, de survie économique ou de rébellion à caractère politique – tout cela se fondant en une masse affirmée et muette… Dès la première scène de Mal tiempo, qui est d’une défaite, le lecteur se trouve précipité dans la boxe, dont l’écrivain parle avec une extraordinaire précision et toute physique aussi, mais d’emblée c’est plus que de boxe qu’il s’agit dans ce livre magnifique dont une vraie poésie se dégage à phrases solides comme des câbles et ciselées en grand travail de finesse, qui parle beaucoup aussi de dépassement et de liberté.
°°°La lecture de Mal tiempo m’a rappelé, par contraste avec la classe de ses protagonistes, nullement angélisés au demeurant, l’abjection de ceux qui se débattent, comme des coqs camés au combat dans ce film amer et puissant du réalisateur tessinois Fulvio Bernasconi, que représente Fuori dalle corde, plongée terrifiante dans l’univers de la boxe clandestine - entre Trieste, la Croatie et la Suisse - où bascule un jeune champion qui a refusé de se soumettre au jeu truqué de son coach alors même qu’il survit difficilement. Comme dans Mal tiempo, les implications sociales et politiques de la boxe comptent dans le film, sur un arrière-fond de déliquescence et de corruption généralisée que symbolise le dernier combat à mort mené, dans la piscine vide d’un Suisse friqué, entre le « héros » à bout de course et son plus proche ami. Or, combien ils restent dignes et vaillants, malgré le poids de la dictature, les boxeurs de Mal tiempo, et combien la tristesse qui se dégage du roman reste pure, et si souillée celle du film de Fulvio Bernasconi, dont les cinéphiles distingués ont jugé le regard décidément trop noir…
°°°
Et le nouveau récit de Lieve Joris, Les Hauts Plateaux, n’est-il pas trop noir non plus s'il vous plaît ? Est-il bien indiqué, en ces premiers jours de vacances, d’évoquer la marche solitaire, au milieu de tous les dangers de celle qui, depuis Mon oncle du Congo , avec l’inoubliable Danse du léopard, puis L’Heure des rebelles, n’a cessé de revenir en cette Afrique aimée et déchirée qui aura subi, entretemps, les massacres que nous savons et dont elle a constaté les séquelles et les rebondissements ? Hélas, ce qui nous reste d’humanité cohabite de plus en plus mal avec notre confort et notre besoin estival d’évasion. Mais la vraie vie est aussi à ce prix, qui vaut bien un mojito... La vraie vie, dès la première page des Hauts Plateaux, serait celle d'André, boy de la paroisse de Minembwe, qui part un matin avec un poulet sous le bras. Pour revendre ce poulet que le curé de la paroisse lui a offert, et qui vaut trois dollars à Uvira, où il se rend précisément, André devra franchir des collines, des vallées et des marécages, des rivières et des forêts, sur une distance de quatre-vingt-dix kilomètres à vol d'oiseau. Mais André est content puisque le poulet, à Uvira, vaut un demi-dollar de plus qu'au village. Et Lieve Joris d'enchaîner: "Voilà l'économie dans laquelle je me retrouvais et, bientôt, j'entreprendrais le même voyage. Pas en quatre jours comme André, non; chemin faisant, je regarderais autour de moi et visiterais les marchés des hauts plateaux, tout en essayant de comprendre comment vivaient les gens dans cette partie inhospitalière du Congo - une région sans routes ni électricité, où la population était si réfractaire à la bureaucratie que mes ancêtres belges n'avaient pas réussi à la soumettre"...
David Fauquemberg. Mal tiempo. Fayard, 280p.. En librairie le 24 août.
Fulvio Bernasconi. Fuori dalle corde. En DVD.
Lieve Joris, Les Hauts plateaux. Actes Sud, 132p.
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Lieve Joris ou la passion de témoigner
Sur la Danse du léopard
Certains livres nous rendent confiance en l'humanité, et tel est Danse du léopard de Lieve Joris, où il est pourtant question d'un monde en pleine gabegie: le Congo d'après Mobutu. La voyageuse-écrivain y débarque au lendemain de l'arrivée de Kabila et ses rebelles à Kinshasa, onze ans après un séjour très important pour elle qui était, alors, en quête de ses racines congolaises.
"Depuis Mon oncle du Congo, je savais que je retournerais au Zaïre. En 1993, je suis partie au Sénégal voir François, mon premier guide à Kinshasa, pour lui parler de ce retour. Nous avions peur: le Zaïre nous semblait trop dangereux. "Creuse ici", me disait François, "tu verras que c'est aussi l'Afrique". Ca m'a pris trois ans et le résultat fut Mali blues. Après ça, je n'avais plus de prétexte de ne pas retourner. Je suis partie pour ne plus me sentir lâche. La guerre avait éclaté entre temps à l'Est. Tout était préférable que de voir les Zaïrois comme des étrangers lointains sur mon écran de télé, à Amsterdam".
Dès les premiers jours qu'elle passe à Kinshasa, Lieve Joris constate trois phénomènes qu'elle aura l'occasion d'observer plus d'une année durant dans toutes les régions qu'elle va parcourir: pillage, règlements de comptes et tribalisme. Après la déroute du régime totalement pourri de Mobutu, l'installation des "libérateurs" donne lieu, dans le chaos propre à ce genre de transition, à des scènes de racket ou de rapine qui impliquent autant les enfants-soldats, dans les rues, que les dignitaires de l'AFDL (l'armée de Kabila) prenant possession des villas de barons mobutistes, tandis que ceux-ci revendent tout ce qu'ils peuvent aux pays voisins. D'emblée, en outre, Lieve Joris accumule, sans trace de préjugés mais pas toujours sans humeur personnelle, une quantité de témoignages dont l'ensemble va constituer une formidable fresque vivante. Y apparaissent aussitôt Annette la Katangaise, qui tient "à fond" pour Kabila; Izi le haut responsable de la radio-télévision, ascète écoeuré par le régime précédent mais déjà sceptique à l'égard des nouveaux venus; Bondo l'affairiste profiteur en train de négocier son virage, Mukendi le nouveau ministre et sa smalah, ou l'ami Kis passé du journalisme au sectarisme religieux en attendant un poste, fait pour lui à l'en croire, de... premier ministre. Entre beaucoup d'autres !
Avec un mélange très singulier d'intuition sensible et de flair sociologique, toujours attentive au caractère représentatif de ses interlocuteurs, Lieve Joris mêne une enquête en immersion qui passionnera même le lecteur ne sachant à peu près rien (comme c'est le cas du soussigné) du Congo et de ses habitants. Contrairement au journaliste pressé ou au voyageur de surface, elle "fonce" en prenant son temps, s'attache sans s'engluer jamais, et nous donne envie à notre tour de comprendre le drame qui se joue sous ses yeux.
"J'ai voyagé assez instinctivement, suivant les problèmes qui me semblaient pertinents: de la zone d'où venait Mobutu à la zone d'où vient Kabila, en passant par celles où se trouvaient les réfugiés hutu, l'Est où la guerre a commencé, le Katanga où j'ai pu observer l'acharnement et le cynisme de l'équipe Kabila à travers le procès militaire. Le livre couvre une période de 16 mois, mais en réalité j'ai passé beaucoup plus de temps dans la région. Après la guerre de 1998, j'ai voyagé dans plusieurs pays voisins, puis j'ai revisité certains endroits au Congo même - tout ça dans le but de mieux comprendre ce que j'avais observé."
Tout au long de son voyage, Lieve Joris paraît longer un gouffre. La spirale de la haine qui aboutit au génocide anti-Tutsi de 1994, puis aux massacres de hutu perpétrés jusque dans les camps de réfugiés, continue de sécréter son poison. La défiance envers le Tutsi infecte ainsi la pensée du pur Izi, à Kinshasa, autant que celle du bon père Francesco, qui a vu les massacres de tout près. De la même façon, la morgue du Tutsi, persuadé d'appartenir à une race élue, choque la voyageuse à l'approche de José, de Clément ou de ce pauvre Jean-Jacques avec lequel elle a sympathisé et qui se fait abattre dans la chasse aux Rwandais attisée par Kabila.
Or la valeur exceptionnelle de ce livre, à côté de grandes qualités d'expression (puissance d'évocation, dialogues admirablement filés, art consommé du portrait, lien organique entre le détail révélateur et le tableau d'ensemble) qui l'apparentent à un V.S. Naipaul, en plus chaleureux, tient d'abord à cela: que Lieve Joris n'admette jamais, chez les Congolais pas plus que chez les Blancs, la ségrégation raciste ou la malhonnêteté, la cruauté ou la veulerie. Sans cesse confrontée à des malins qui se "débrouillent", elle fait certes la part de la misère qui induit, souvent, la ruse ou la mythomanie. Pour la haine tribale fauteuse de guerre, elle se montre en revanche intraitable. Avec un courage imposant, elle ose braver une foule parfois hostile, au procès (ubuesque et bouleversant à la fois) de Lubumbashi, comme elle se risque dans les zones hypersensibles de Kisangani ou de Goma, sur une péniche chargée de réfugiés promis à Dieu sait quel sort (!) ou dans les rues de Kinshasa où la foule brûle vifs les Rwandais - cela enfin sans jamais désespérer!
"J'espère de tout coeur n'avoir pas écrit un livre pessimiste. J'ai du mal à parler de l'Afrique en général. je crois qu'un pays comme le Mali a plus de chance de se développer parce qu'il a des structures pré-coloniales fortes, et parce qu'il n'est pas riche - qu'on le laisse donc tranquille. Le Congo est une invention coloniale, et j'ai parfois l'impression que les Congolais continuent à y vivre comme s'il ne leur appartenait pas. Il appartenait aux belges, puis les Français et les Américains s'en sont emparés, suivis par les Rwandais, les Ougandais, les Zimbabwéens, les Angolais et j'en passe. J'attends le jour où les Congolais se réveilleront, regarderont autour d'eux et diront: tout ceci nous appartient, nous en sommes responsables. Je crois en ce jour, je le vois approcher"...
Lieve Joris. Danse du léopard. Traduit du néerlandais par Danielle Losman. Actes Sud, 489p. -
Le mystère de la belle borgne
Deux historiens romands s'opposent sur l'authenticité du buste de Néfertiti
L’un des plus célèbres chefs-d’œuvre de l’art égyptien, le buste de Néfertiti, découvert en 1911 à Amarna, capitale du pharaon Akhenaton (1390-1352 av. J.-C.) par l’archéologue Ludwig Borchardt, n’est-il pas un faux ? Le prestigieux Altes Museum de Berlin, temple de l’égyptologie, n’abrite-t-il pas le joyau d’une merveilleuse mystification ? Telles sont les questions que pose un livre à dégaine polémique, de l’historien genevois Henri Stierlin, pas vraiment le genre du plaisantin à s’embarquer sans biscuits. Presque simultanément, un autre historien égyptologue de nos régions, romancier par ailleurs et très amateur d’énigmes plus ou moins policière, publie un ouvrage très documenté sur les faussaires d’Egypte et consacre deux pages pleines à dissiper ce qu’il ramène à des « spéculations les plus farfelues ».
Arguments de Stierlin, qui n’est d’ailleurs pas le premier à déposer à charge : Le flou « artistique » qui entoure la découverte de l’archéologue allemand, qui a toujours refusé de livrer son journal de fouilles, alors que l’Altes Museum en interdit également la consultation. La « merveille », sortie plus ou moins clandestinement d’Egypte et présentée bien tard au public, est jugée trop belle par ses détracteurs – tellement conforme aux canons de l’Art déco. Or on sait que les faussaires sont souvent tributaires de l’esthétique de leur temps. Entre autres détails troublants…
Volant au secours de Néfertiti dont l’œil gauche manquant ne gâche en rien la fine splendeur polychrome, Jean-Jacques Fiechter relève que rien n’est plus « typiquement armanien que l’étirement du crâne vers l’arrière, qui se confondait avec la forme de la couronne, cette longue oblique conférant tant de majesté au ravissant profil ». Lequel profil fascina tant l’esthète Adolf Hitler ( !) qu’il décida de se la garder, en 1935, alors que les Egyptiens en réclamaient le retour. Or après la guerre, comme ils revenaient à la charge, certains archéologues allemands leur répondirent, non sans cynisme, que c’étaient là bien des histoires pour une pièce estimée fausse…
Mais Jean-Jacques Fiechter est sûr du contraire : « Les archives photographiques de Ludwig Borchardt montrant la tête toute maculée à sa sortie des sables boueux de l’atelier de Thoutmès, ainsi que la récente étude scientifique des pigments et rajouts d’époque de la pièce, ne laissent aucun doute sur l’authenticité de ce chef-d’œuvre ».
Et l’historien d’appuyer son argumentation, dans son ouvrage abordant tous les cas de figures, sur de nombreux autres exemples de « vrais faux », comme l’admirable statue de Tétichéri, longtemps considérée comme une pièce maîtresse du British Museum, et qui fut finalement déclarée fausse, et les « faux faux » dont la « belle borgne » serait le parangon sans que, faute d’éléments organiques, le jugement « absolu » du carbone 14 puisse trancher…
Henri Stierlin, Le Buste de Néfertiti, une imposture de l'égyptologie ?, Infolio, 135 p.
Jean-Jacques Fiechter, Faussaires d'Égypte, Flammarion, 252 p.Un vrai goût du faux
C’est un historien et un homme de lettres bien singulier que Jean-Jacques Fiechter dont le moindre mérite n’a pas été d’inventer, un jour, le livre qui tue… Né en 1927 à Alexandrie, mais originaire d’Huttwil dans le canton de Berne, ce Vaudois d’adoption fit ses études de lettres à Lausanne après avoir passé son enfance en Egypte. Fils du poète et essayiste Jacques-René Fiechter, il consacra sa thèse au socialisme français et fut, de 1950 à 1980, directeur général puis président des Montres Blancpain. Historien, il s’est intéressé à des figures hors normes, tels Gouverneur Morris ou Pierre-Victor Besenval, notamment, et a consacré plusieurs essais et un roman à l’Egypte ancienne. Jamais à court d’originalité, c’est avec un roman policier « littéraire » assez diabolique, intitulé Tiré à part, qu’il fit date en imaginant l’implacable vengeance d’un livre tuant par plagiat interposé. L’ouvrage, distingué par le Grand prix de littérature policière, fit l’objet d’un film éponyme de Bernard Rapp, avec Daniel Mesquich et Terence Stamp.
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Le scanner de Michael Connelly
Le Verdict du plomb, ou la justice de la rue..
C’est vraiment un immense pro que Michael Connelly, dont j’aimerais bien qu’on me dise qui le surclasse aujourd’hui en matière de thriller d’investigation, dont la Cité des Anges est le territoire maintes fois quadrillé, qui devient au lecteur si familier qu’il lui semble avoir remonté cent fois Mulholland Drive, s’être attardé avec l’inspecteur Bosch sur sa terrasse dominant la ville nocturne, ou se retrouver une fois de plus sur les hauts de Hollywood, par exemple au sommet de cette espèce de falaise d’où le protagoniste du dernier roman se fait presque jeter, si l’inspecteur aussi mal léché que mythique surgi de nulle part ne le sauvait; et chaque fois, c’est un autre aspect de la ville qui se trouve éclairé, en rapport avec les pouvoirs en lutte : la politique étroitement mêlée à l’économie et au crime organisé, les médias et la machine judiciaire en constante interférence, comme on le voit précisément dans Le verdict du plomb, suite de la mise en coupe du fonctionnement de la justice californienne déjà largement documentée par La Défense Lincoln où apparut, une première fois, le redoutable Michael Haller, défenseur virtuose de coupables non moins retors.
Jusqu’où peut-on défendre l’indéfendable, jouer avec le mensonge sous prétexte qu’un autre mensonge fait risquer la peine de mort à un homme, jusqu’où un défenseur peut-il exercer son job, à Los Angeles, sans basculer lui-même dans la corruption ou le cynisme ?
La question est ici vécue par l’avocat Mickey Haller, qui vient de reprendre du service après une grave blessure (dommages collatéraux de son activité) et une longue période passée sur la touche, pour défendre un nabab du cinéma accusé d’un double meurtre et qu’il met longtemps à commencer de croire peut-être innocent, sait-on jamais ?
Ce qui est sûr, c’est que ce nouveau roman fourmille d’observations extrêmement intéressantes et de réflexions pertinentes sur une société dans laquelle le défenseur de la loi (Bosch est bien présent ici, mais en comparse) ou de la justice ne cesse de franchir les limites séparant ce qu’on appelle le bien et le mal, incessamment brouillées par les mécanismes de la cupidité et de la volonté de puissance huilés à mort par l’argent…
Michael Connelly. Le verdict du plomb. Seuil Policiers, 457p. -
Pragmatisme
…Bien entendu, votre cousin de gauche vous dira que la seule issue se trouve là, tandis que votre cousine de droite y verra le symbole dérisoire de ce que représente aujourd’hui un François Hollande, pour ne pas citer de noms, mais à présent, Marie-Ange, ne serait-il pas temps de dépasser ces clivages obsolètes pour aborder sans préjugés la question de la nationalisation du fleuron du libéralisme positif que représente la Banque de votre père ? …
Image: Philip Seelen
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Heavy Metal
…Little Fury tu es un amour, je ferme les yeux pour-être plus près de toi, tu as raison mon chéri, mon Schubert est un blaireau à côté du nouveau CD de Rob Zombie que tu m’as offert, il y a là-dedans un rythme revitalisant, c’est fou, surtout quand il se la pète, comme tu dis si joliment, je me sens rajeunir, tu n’as pas idée, et la prochaine fois, promis, tu me répètes ça : je vais t’en mettre une pile sur Black Sabbath - oh oui mon tout petit…
Image : Philip Seelen -
Axionov éternel rebelle
Dissident de la première heure, nobélisable à répétition, l’auteur d’Une saga moscovite est mort à Moscou.
C’est un grand « enfant du siècle » soviétique qui s’est éteint le 6 juillet dernier en la personne de Vassili Axionov, quelques mois après la parution de Terres rares où il s’en prend, avec sa faconde débridée, aux oligarques et autres nouveaux riches de la Russie néolibérale. Conteur gogolien déjanté, héritier de l’avant-garde littéraire du début du XXe siècle, qu’illustrèrent un Zamiatine ou un Boulgakov, aux confins de la science fiction et du fantastique, Vassili Axionov était le fils d’Evguénia Guinzbourg, ancienne déportée et auteure d’un témoignage majeur sur le goulag.
Né en 1932 à Kazan, Vassili Axionov avait cinq ans lorsque ses parents furent arrêtés en dépit de leur engagement communiste, et rejoignit sa mère en 1948 en Sibérie. Après des études de médecine, il entra en littérature avec Les Confrères, première attaque du système qui fit sensation, et fonda, en 1979, la revue clandestine Métropole qui se heurta à la censure autant que son roman satirique L’Oiseau d’acier. Figure de proue des « prosateurs de la ville » portant jeans et ouverts à la « décadence » culturelle occidentale, Axionov fut déchu de sa nationalité et poussé à l'exil après la découverte par le KGB du manuscrit de son ouvrage Une brûlure, où il faisait le bilan de la faillite spirituelle de sa génération. Il s’exila alors aux Etats-Unis avec sa femme et ne regagna la Russie qu’après l’effondrement du communisme. C’est pourtant à la période la plus sombre du stalinisme, entre 1924 et 1953, qu’il situe son roman le plus important, Une saga russe, qui détaille les tribulations de la famille Gradov, son humiliation quotidienne et les purges, l'horreur de la guerre et la difficulté de vivre en URSS. Revenu dans son pays après la chute du régime soviétique, au début des années 90, Axionov obtint en 2004 le très convoité Booker Prize russe, avec A la Voltaire, un roman historique extravagant qui relate la rencontre du philosophe et de la tsarine Catherine II. La même année, l'adaptation télévisée d’Une saga moscovite fut diffusée sur la première chaîne russe, rassemblant chaque soir des millions de téléspectateurs. Le succès de la série laissa toutefois un goût amer à l'écrivain, qui déplorait que ce roman traitant des horreurs staliniennes ait été transformé en une histoire où « tout le monde est devenu bon, jusqu'aux gardiens de prison »...
Les livres traduits en français de Vassili Axionov sont disponibles aux éditions Gallimard (L’oiseau d’acier ou Une Saga moscovite) et Actes Sud (À la Voltaire ou Terres rares), notamment.
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Pour un été voyageur
De Michel Le Bris à Gilles Lapouge, en passant par Jean-Paul Kauffmann et Mariusz Wilk, Marguerite Yourcenar et Blaise Hofmann...
Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs », écrivait Nicolas Bouvier dans L’Usage du monde, devenu l’un des livres « cultes » de la littérature voyageuse. Celle-ci était d’ailleurs à la fête en mai dernier pour la 20e édition du Festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo, fondé par Michel Le Bris et quelques passionnés de ce qu’on appelle aussi aujourd’hui la « littérature monde ». De fait, plus de 60.000 visiteurs, dans un climat de ferveur et de curiosité assez rare, se sont retrouvés à Saint-Malo en compagnie d’auteurs venus des quatre horizons.
Cette ouverture au monde devait rompre, initialement, avec un certain confinement parisien et une façon très française de cloisonner les genres. Rappelons que la reconnaissance de Nicolas Bouvier, grand styliste, fut très tardive. Mais la démocratisation des voyages lointains, autant que l’essoufflement de la littérature romanesque, ont contribué à cristalliser cette lecture du monde alimentée par de grands écrivains ou de grands voyageurs de partout (à ne pas confondre forcément…), d’Ella Maillart à Bruce Chatwin ou de Théodore Monod à Lieve Joris, entre cent autres dont Jim Harrison, Kenneth White, Le Clézio et, récents lauréats du prix Nicolas Bouvier, les jeune David Fauquemberg et Blaise Hofmann.
Michel le Bris lui-même, qui se rêve « homme océan » et se raconte dans sa récente autobiographie au titre significatif de Nous ne sommes pas d’ici, célèbre le « Grand Dehors » par opposition à une littérature « repliée sur elle-même, tout encombrée encore des débris des avant-gardes, et du rêve vain d'une écriture n'ayant d'autre objet qu'elle-même ».
Du cher Cendrars nous emmenant « au bout du monde » au jeune Alexandre Kaufmann observant, dans Travellers, les « nouveaux routards » d’un œil critique, les écrivains du voyage lointain ou proche n’en finiront jamais de relancer notre curiosité. Lecture sans fin, parfois autour de sa chambre ou de son jardin. Question, essentiellement, de regard et d’attention : « Ma topographie emprunte les chemins vicinaux, écrit Gilles Lapouge, autre vieux pirate de Saint-Malo, «elle voit des îles dans le ciel. Elle croit que les vents sont un pays »…
Michel Le Bris. Nous ne sommes pas d’ici. Grasset, 420p.
Au jardin du monde
Gilles Lapouge est une sorte de Candide arpentant le jardin du monde. Comme il en va de Nicolas Bouvier, qu’il met très haut, sa force est d’un styliste au ton unique, dont il émane un charme malicieux tout à fait irrésistible. Dès les première pages de La légende de la géographie, où il évoque son arrivée de jeune homme à Paris, la guerre achevée, dans un train qui cherche son chemin en tâtonnant dans les ruines du pays, son art nonchalant et vif à la fois, rappelant un Vialatte, fait merveille. Ensuite, son amour de la géographie le pousse à un quadrillage du monde proche et lointain qui englobe une cosmographie, une cartographie et un grand inventaire des prés verts et des jours gris, via les noms de Proust et les portulans, les planisphères de Borges et la neige qui « efface la géographie », la mémoire enfin de notre espèce qui n’en finit pas de nourrir la sienne et la nôtre, dans un périple passionnant et savoureux à la fois…
Gilles Lapouge. La Légende de la géographie. Albin Michel, 275p
A lire aussi, sur quoi je reviendrai sous peu, le magnifique ensemble de conversations de Gilles Lapouge avec Christophe Mercier, intitulé La Maison des lettres te paru chez Phébus
Rêver à la Courlande
Le nom de Courlande chante doux, qui évoque une région que peu d’entre nous situent sur la carte ni ne sauraient raconter l’histoire, pourtant riche de souvenirs prestigieux. Or Jean-Paul Kauffmann, dont on se rappelle que, journaliste de renom, il fut pris en otage par le Jihad islamique et retenu trois ans durant au Liban, l’écrit dès les premières pages de son dernier livre : « La Courlande appartient à mon histoire. Je suis parti à la recherche d’un nom. Je me suis lancé à la poursuite d’un souvenir ».
Ladite histoire commence avec une femme prénommée Mara , libraire à Montréal où le jeune Français se trouvait alors au titre de la coopération, elle-même originaire de Courlande et qui lui en dit plus sur cette province de Lettonie où Louis XVIII fut exilé et dont chaque village compte « au moins un château ».
Comme pour les îles Kerguelen, où l’ex-otage exorcisa son drame personnel après sa libération, la Courlande fait ici figure de lieu de rêverie, mais avec des personnages qui n’on rien de fantomatiques et tirent le récit vers le roman.
Jean-Paul Kauffmann. Courlande. Fayard, 295p.
Marguerite Yourcenar
Le bris des routines
Textes choisis et présentés par Michèle Goslar.
La Quinzaine littéraire/Louis Vuitton, 328p.
«Le voyage, comme la lecture, l’amour ou le malheur, nous offre d’assez belles confrontations avec nous-mêmes, et fournit de thèmes notre monologue intérieur », écrit Marguerite Yourcenar dont ce très riche recueil de textes choisis et présentés par Michèle Goslar, nous fait traverser la vie et l’oeuvre. Comme on peut s’y attendre de l’auteur de L’œuvre au noir et des Mémoires d’Hadrien, le voyage est à la fois parcours des lieux d’Europe, « vaste patrie », d’Amérique liée à la conaissance de soi, et de l’Asie ouverte à des sensations nouvelles, autant que plongée dans le temps.
Blaise Hofmann
Notre mer
L’aire, 211p.
Les lecteurs de 24Heures se rappellent les chroniques et les notes de blog du jeune écrivain lancé, pour six mois, dans un périple qui lui a fait faire le tour de la « grande bleue ». Parti et revenu sous le « patronage » d’Albert Camus, qui soulignait l’ouverture de la Méditerranée sur les grandes pensées orientale, et appelait de ses vœux « une nouvelle culture méditerranéenne », notre confrère à vu beaucoup de gens et de choses, saisies par une écriture claire et vive. Reste ici la moitié de son reportage, avec un cahier d’illustrations… (jlk)
Dessin ci-dessus. Thierry Vernet, pour Le Bon usage de Nicolas Bouvier.
Les oeuvres de Nicolas Bouvier, richement documentées, ont fait l'objet d'un volume de la collection Quarto, chez Gallimard.
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Deuxième set
C quoi ce truc qu’y a dans le ciel, p’pa ?/ C un ange, tu vois bien ! / Mais c quoi, p’pa, un ange, c’est pourquoi faire un ange ? / C juste un ange qui passe tu vois bien, quoi ! / Mais pourquoi c fait un ange, dis, p’pa, c’est fait en quoi ? / Ecoute fils, là tu vois bien que je suis occupé avec Federer, alors tu me lâches les raquettes, basta !...
Image : Philipe Seelen
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Top Action
…T’as vu ça, Rosemonde, y font 20% sur le dernier Marc Levy, mais juste le premier jour je suppose, donc si t’en prends cinq à la fois, si je sais compter, ça te fait le Marc Levy pour rien donc sans rien dépenser, nous deux, ça en fait encore trois pour tes filles et la mienne…
Image : Philip Seelen -
Mademoiselle Saligot
De l’emblème qui signale les bons en ce pays. Où est évoquée la figure du Bon Maître par excellence. De la difficulté qu’il eut à soumettre une jeune sauvage à sa discipline.
Les bons se signalent, dans ce pays, par un poisson autocollé à l’arrière de leur voiture, de sorte qu’on est averti à chaque fois qu’ils nous dépassent: attention, il y a encore des bons dans ce pays.
Cet encore est plein de réjouissante menace, et c’est tout naturellement qu’il s’associe à mes yeux à la figure du Bon Maître, l’instituteur Cruchon, au moment où celui-ci s’approchait du pupitre de Mademoiselle Saligot jusqu’à ce que, tous tremblant un peu, elle et nous, le silence fût propice à la question qui se posait chaque semaine, savoir si mademoiselle avait encore saligoté ses affaires, auquel cas était brandie une fois de plus la menace de la fessée culotte baissée.
Assez étrangement, la menace de la culotte baissée ne semblait pas impressionner Mademoiselle Saligot, qui se contentait de tirer la langue à ceux qui la raillaient à ce propos; en revanche, nous devions être plus d’un à souhaiter la scène à force de la redouter, et peut-être le Bon Maître lui-même ressentait-il quelque chose d’inavouable, qui le faisait à la fois brandir et remettre à plus tard le jugement et l’exécution de la sentence ?
Le Bon Maître était pourtant la netteté personnifiée, et tout chez lui signifiait la droiture. De son âme régulière, sa blouse blanche immaculée était le visible symbole, et ses mains toujours propres, et jusqu’aux moindres annotations de sa claire écriture dans nos carnets, sévères mais justes.
La formule lui tenait d’ailleurs lieu de présentation dès le premier jour: il faut, enfants, que vous le sachiez, je suis sévères mais juste. Et d’années en année la réputation de Monsieur Cruchon s’était ainsi établie, qui avait fait de lui le type du Bon Maître sévère mais juste.
Cependant Mademoiselle Saligot ne lui avait pas moins tiré la langue, et ce dès la première fois où il l’avait menacée, quand il eut le dos tourné.
Le Bon Maître n’avait pu la prendre sur le fait, et jamais, ensuite, il ne fut assez leste pour se retourner à temps, mais il se doutait à l’évidence de quelque chose, il sentait que quelque chose lui résistait chez Mademoiselle Saligot, et pourtant il se gardait de donner trop d’importance à cette enfant de maçon sûrement destinée à végéter dans les zones obscures de la société tandis que ses bons sujets s’arracheraient de leur chrysalide pour s’envoler vers les hauteurs du Collège cantonal ou même de l’Université.
Pour autant, Monsieur Cruchon ne se dévouait pas qu’à ses bons sujets. Il entrait même comme une crainte dans sa relation avec eux, ou plutôt avec les lois non écrites des hauts quartiers d’où ils étaient le plus souvent issus. Cela relevait de la simple observation, toute pareille à celle qu’il aimait détailler à la leçon de sciences naturelles: les bons sujets venaient des zones villas à l’imprenable vue, de la même façon que certaines espèces prospéraient au soleil tandis que d’autres semblaient chercher par nature la pénombre et l’humidité.
Or, Monsieur Cruchon se gardait d’abandonner la gros de la classe à pareil déterminisme végétal. S’il respectait ses bons sujets, il vouait aux autres une façon de rude tendresse dans laquelle était englobée Mademoiselle Saligot.
Celle-ci, dans la classe, était en somme la fleur sauvage qu’il évitait de toucher, crainte à la fois de se polluer et de flétrir son fragile éclat de fille des marais, cette étincelle de diamant de vouivre, cette chair de petit mollusque bonifiant dans l’eau croupie,ce front pur sous les cheveux en bataille et ces yeux violets, ces dents de louve entre les lèvres, ce demi-sourire provoquant et terrifié d’où surgissait tout à coup la langue impertinente, enfin tout ce qui restait dissimulé dans la culotte de grosse laine et que j’avais imaginé, durant un délire de fièvre, sous la forme d’un feu d’algues où dansaient des serpents - et comment ne pas comprendre, alors, la réserve de Monsieur Cruchon ?
Quant à la réjouissante menace, elle continue de nous obséder cet après-midi. Nous avançons à pas lents sous les parapluie, entre les cyprès, derrière la voiture de l’ultime voyage du Bon Maître. Poisson autocollé sur la vitre arrière du corbillard propre en ordre. D’un doigt imaginaire sur la buée, je lui ajoute un trait. C’est une fente, le sourire équivoque de Mademoiselle Saligot nous promettant de retirer sa culotte au bord de la fosse, là-bas.(nouvelle extraite du Sablier des étoiles. Campiche, 1999)
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Encore une journée divine...
Alors comme il en va tous les jours que Dieu fait, selon l’expression consacrée, depuis le commencement des temps, nous passerons toute la sainte journée à réparer ce qui a été cassé hier et à casser ce qui sera réparé demain, même s’il ne faut pas remettre à demain, selon l’expression, ce qui peut être cassé ou réparé sur l’instant.
Dans l’Atelier du Jouet dévolu à la fabrication d’armes de destruction pacifique et de poupées de distraction massive pour enfants innocents, les nettoyeuses et les nettoyeurs d’avant l’aube ont cédé la place aux monteuses et aux monteurs des chaînes appropriées, arrivés le matin même des villages et des villes pour y gagner le pécule régulé par les flux et influx de la Bourse, et dès la première heure les premiers produits étiquetés et empaquetés par les étiqueteuses et les empaqueteurs ont été listés et envoyés de par les villes et les villages où les enfants n’auront de cesse que de les détruire dans la journée.
Comme il est de la nature des créatures faites à la ressemblance du Dieu méchant, dominants et dominés sont entrés par des portes séparées dans les ateliers géants de l’Atelier du Jouet, mais les enfants des dominés et des dominants feront le même usage de leurs jouets au cours de la sainte journée : il est écrit depuis le commencement des temps que la nature de la créature est ainsi conçue que ce qui a été fait sera défait et que ce qui est brisé sera réparé, et de même que les dominés d’hier seront demain dominants, de mêmes les enfants d’hier verront-ils leur jardin piétiné dans la sainte journée, et nul n’y pourra mais, selon l’expression.
De tout temps je le savais : de tout temps je l’avais pressenti avant de l’observer sur le grand pré de nos enfances, de tout temps le meilleur avait couvé le pire et l’inverse s’avérait à tout instant : nous étions tous de vrais angelots et de vraies crevures en puissance, les morveux du quartier des Oiseaux, faits pour défaire faute d’avoir encore admis qu’il n’est de bon que faire, au sens où l’entendaient mon oncle Stanislas et les plus sages de nos aïeux qui avaient connu le défaire absolu de la guerre.
Mais le geste de faire n’allait-il pas de pair, de toute éternité, avec cette rage que le grand Ivan avait montrée, de plaire ? Et le petit Ivan jouant les poètes, avec sa façon de couper les cheveux en quatre cents quatre, quitte à déplaire, n’était-il pas la même espèce de Caïn que son frère le bâtisseur des chantiers ? Qui étaient le plus violent sur le grand pré ? Quand et comment l’envie était-elle apparue dans le quartier des Oiseaux ? Quels seraient les plus dénaturés, des anciens enfants des Oiseaux, de celle qui, rejetée de tous les siens, vendrait son corps aux abords du Palais Mascotte ou de la femme de notaire faisant métier de délation sous couvert d’évangéliser les classes basses de la société ?
Que pouvait-on dire à l’Enfant, de ce qui est Juste ou dénaturé. La nature n’était-elle pas juste en laissant le dominant dévorer le dominé ? Et n’était-il pas de la nature que l’Enfant rejette l’enseignement de l’Ancien, comme en adolescences nous aurons piétiné tous les jardins ?
Toute la sainte journée, les enfants, nous aurons le temps de gamberger tout en réparant ce qui doit l’être, que vous fracasserez peut-être demain avant de vous retrouver vous-même en morceaux. Or ils étaient en morceaux, Elle et Lui, quand ils se sont rencontrés, et de ces morceaux ils ont fait leur nacelle et les voici voleter sans ailes, portés par on ne sait quel souffle un peu fatigué, battant de l’aile.
Nous serions fatigués mais ce geste de réparer nous revient à journée faite et c’est mieux que rien, selon l’expression. Nous referions ainsi le monde et les anciens n’y pourraient mais, tout en se trouvant justifiés quelque part, selon l’expression avariée. Notre langage serait avarié mais nous ferions comme si de rien n’était : nos enfants seraient à leur tour comme des dieux, selon l’expression, qui nous adopteraient à leur tour, puis leurs enfants les adopteraient à leur tour, on n’en finirait pas de s’adopter quelque part et ce serait Byzance à la fin, selon l’expression.
Toute la sainte journée de ce dimanche à ne rien souder, selon l’expression, puisque c’est jour chômé de l’Eternel au Jardin, nous ne ferons, les enfants, que nous faire du bien et au monde, nous ne ferons que jouer sans gain, nous ne ferons quelque part que réparer les jouets fracassés de nos enfances dénaturées, nous ne ferons que faire de notre mieux, selon l’expression.
(Extrait de L'Enfant prodigue, récit en chantier)
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Le bibi
C’est vrai : ça a été dit et répété : cherchez la femme... On ne sait pas trop ce que ça veut dire mais moi je te dis et te le répète : MA femme se cherche, depuis que je l’ai trouvée elle se cherche, enfin je veux dire, elle se cherche LE petit chapeau qui lui permettrait de me lancer comme ça en toute innocence : - Comment tu me trouves ?
Image: Philip Seelen
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Du renvoi d’ascenseur
A La Désirade, ce mardi 1er juillet 2009. – Mon compère de blog Bertrand Redonnet, que je n’ai jamais rencontré que sur la Sphère et dans un livre épatant, intitulé Zozo, chômeur éperdu, que j’ai aimé et commenté dans mes Carnets de JLK, vient de me rendre la pareille en consacrant à mon dernier opus, Riches heures, une présentation personnelle et généreuse(http://lexildesmots.hautetfort.com) qui m’a beaucoup ému par la justesse de sa perception – à quelques exagérations près, comme de prétendre que je lis « tout », et je ne vois pas que la Désirade ait la moindre « baie vitrée », ni la forêt proche le moindre pin… - et par son attention vive au détail du livre. Or rien ne me touche plus que l’attention réelle d’un lecteur, bien plus importante à mes yeux que les compliments qu’il pourrait m’adresser, dans une période que caractérisent justement l’inattention et la flatterie convenue, ou le déni pur et simple.
Ce que j’aime surtout dans sa lecture de ma « lecture du monde » et de mon aspiration essentielle aux « passions partagées », c’est qu’il insiste sur la dimension de la « rencontre » que représente possiblement chaque livre dont on puisse réellement « tout lire » - et c’est dans ce « tout » non quantitatif que nous nous rejoignons évidemment.
Bertrand souligne justement ma défiance envers toute forme d’idéologie, et cela dès le marxisme de nos dix-huit ans, et même si j’ai été tenté de remplacer le personnalisme de mes vingt ans par un ralliement à l’anarchisme de droite frotté de catholicisme littéraire intempestif à la Joseph de Maistre ou à la Léon Bloy (salut Dantec…), tout esprit de clan et tout système idéologique clos m’ont toujours rebuté et rejeté, jusque dans ses manifestations inattendues. J’ai bien observé, ainsi, un Alexandre Zinoviev, lu et rencontré maintes fois, qui se voulait le grand contempteur de l’idéologie. Or j’ai bient'ot découvert chez lui une passion de nature purement idéologique – un contre-système qui explique le manque d’incarnation de ses livres, à l’exception des premiers, tel l’inoubliable Adieu à l'automne.
Bertrand Redonnet cite alors, comme étant significatif, l’écart scandaleux – véritablement scandaleux, à l’époque : la chose à ne pas faire – dont je me suis rendu coupable en ma folle jeunesse, consistant à rendre visite à Lucien Rebatet, le plus grand Salaud vivant des lettres françaises, auteur d’un pamphlet d’une incroyable violence, Les Décombres, dont j’ai d'ailleurs refusé de parler avec lui (come quoi ma liberté n’était pas totale…), mais aussi d’un immense roman d’apprentissage, pur de tout fascisme et de tout racisme, intitulé Les deux étendards et mettant en scène, dans l'entre-deux-guerre lyonnais, le grand débat entre foi catholique et athéisme sur fond de découverte juvénile de toutes les passions.
C’était en 1972, je pratiquais le journalisme et la critique littéraire depuis trois ans et m’étais éloigné de mes amis progressistes sous le double effet de la découverte de la complexité de la réalité réelle, et de la rencontre de l’éditeur Vladimir Dimitrijevic, notoire anticommuniste… Mon entretien avec Rebatet me valut pas mal de lettres d’injures et un violent esclandre dans un café lausannois (le Mao…) où j’entendis un ex-camarade hurler qu’il fallait me tuer. Or je me dis, aujourd’hui, que je l’avais en somme cherché, et pas tant à vrai dire pour défendre Rebatet que pour me dégager du « politiquement correct » de l’époque, moins conventionnel mais plus hargneux et violent qu’aujourd’hui, comme je me suis toujours tenu à distance du milieu littéraire local, par goût atavique de la liberté.
Cette même liberté, que Bertrand a raison de coupler avec l’amour fusionnel de la nature sauvage, tel que nous le partageons visiblement – lui aux confins de la taïga et moi en notre nid d’aigle lémanique de la Désirade – fait que sa dernière remarque, à propos d’un éventuel délit de renvoi d’ascenseur, me fait bonnement sourire. Hélas Bertrand, fais seulement un mauvais livre et tu verras le sort que je réserve à mes amis ! Quelques-uns, que je connaissais depuis des années et dont j’étais donc censément plus proche que nous deux, en ont fait la cuisante expérience. Hélas c’est plus fort que moi : dès que je suis dans un livre, j’en oublie l’auteur. Ou plus exactement : le noyau poétique du livre, dont parle Walter Benjamin, et qui a toujours été le Graal que je cherchai dans un livre, compte seul, et je l’ai trouvé vibrant auprès de Zozo, comme je l’ai trouvé vibrant dans Nullarbor de David Fauquemberg, devenu depuis mon ami mais que j’étrillerai si son prochain roman, à paraître tout bientôt, ne me semble pas à sa hauteur.
Ce genre d’approche, évidemment, échappe à beaucoup d’esprits avisés qui ne voient du dehors que manœuvres et combines.
Pour ma part, sans jouer du tout les purs, je revendique cependant le droit de dire du bien des bons livres de mes amis. Une lampe m’éclaire dans ce choix. Je l’ai héritée de ma mère qui l’avait reçue au moment de prendre congé de l’entreprise Schindler spécialisée dans la fabrication d’Ascenseurs Suisses. Son collège Gottlieb, secrètement amoureux d’elle qui venait de se fiancer et projetait de s’établir en Romandie, avait économisé pendant des mois, thune sur thune, pour lui offrir cette lampe à pied de bois torsadé et à lampadaire en étoffe imitant celle d’un jupon de vierge, comme cadeau de départ - chère mère avec laquelle nous aurons vécu tant de riches heures… -
Question dignité
…Il est vrai qu’à une lettre près ma destinée eût été plus noble, genre Mère Courage, mais à quoi bon se révolter contre les décisions prises en haut lieu, et puis je m’excuse: ma fonction est bel et bien citoyenne et je l’assume: une fois par jour je rote et dégueule votre tout-à-l’égout, n'oubliez pas ça…
Image : Philip Seelen -
Le monde de dessous la table
J’étais sous la table et je captais des bribes de ce que disaient les grandes personnes, selon l’expression de notre grand-mère paternelle, qui leur intimait de tenir leur langue eu égard aux jeunes oreilles qu’il y avait là-dessous ; j’étais sous la table et c’est comme si je m’y trouvais encore à l’instant, imaginant notre mère-grand qui nous désignait à voix basse, jeunes oreilles aux aguets que nous étions - je me revois là-dessous avec l’un ou l’autre de mes frère et sœurs ou de mes cousins et cousines, à capter plus ou moins ce que disent les grandes personnes et si possible ce que nos jeunes oreilles ne sont pas censées entendre ; et chaque mot que j’ai retenu, chaque expression qui me revient me ramènent à la fois un visage ou un personnage avec son intonation de voix propre et ses traits particuliers.
J’entends ainsi cette voix plaintive - ce doit être celle de la cousine Pauline, dont l’obésité commence à peser sur ses mouvements et son moral -, qui égrène son chapelet de lamentations sur ces années où l’on a tant lutté, selon son expression, et c’est sur le même ton que notre mère aussi nous rappellera, parfois avec un accent frisant le reproche, combien nous autres, qui n’avons pas connu la guerre, avons de la chance de n’avoir pas dû tant lutter. Et Pauline de rappeler qu’en ce temps-là tout était rationné et qu’on a même parfois manqué, selon l’expression, surtout vers la fin, et qu’un seul œuf par mois a constitué une épreuve, et que les biscuits à la pomme de terre en ont été une autre, et que la soupe du boucher ne valait guère mieux sans doute que celle de ces camps allemands où l’on affamait les gens.
Mais le ton soupirant de la tante Pauline a le don d’exaspérer notre oncle Victor, son conjoint, protestant que ces jérémiades de bonnes femmes, selon son expression, ne doivent pas nous faire oublier la chance que nous avons eue grâce au Général, et notre grand-père aussi réagit aux plaintes de sa fille qui se rebiffe et va pour faire la tête, selon l’expression, et notre oncle Norbert et son frère, notre père, s’entremettent alors en conciliateurs tandis qu’à la voix plaintive de la tante Pauline se joignent les voix plaintives de notre mère et d’une cousine dont j’oublie le nom, mais notre grand-mère rallie l’autre camp de son conjoint à elle et de son gendre, et bientôt on ne s’entend plus, là-haut, quand une voix d’homme posé à l’accent américain, qui ne peut être que celle du professeur Barker, l’ami du Président, relève que, même s’ils ont enduré quelques privations, les habitants de ce pays préservé de la guerre ne sauraient comparer leurs conditions de vie à celles des populations envahies ou déportées, bombardées ou massacrées, après quoi l’on entend un long silence froid que notre mère-grand interrompt en annonçant le café et les pousse-café.
De dessous la table j’entends ce mot DÉPORTÉS pour la première fois, comme j’entends pour la première fois l’expression CAMP DE CONCENTRATION, dont mon grand-père me montrera plus tard des images dans un livre illustré plein de maigres corps nus qui me troublent et de visages épouvantés, intitulé Plus jamais ça, mais sous la table tout cela ne signifie rien à mes yeux et quand j’entends, un autre jour, le mot JUIF, cela ne me dit rien non plus, mais je me rappelle distinctement cette voix qui dit là-haut : Juifs et Arabes, c’est le même nez crochu, sans trop savoir si je dois rire ou pas…
Mon père et son frère ne se querellent jamais, notre tante Pauline se lamente, comme se lamentent parfois, aussi, notre mère et sa sœur Greta, et Victor qui ne parle que de sport automobile les charrie, selon l’expression de notre mère-grand, qui le gourmande volontiers comme s’il n’était qu’un vaurien alors qu’elle le dit capable dans sa partie, de même qu’ elle le dit de notre grand-oncle Cédric, conjoint de la demi-sœur de notre grand-mère, et de ses deux fils, chacun reconnu capable dans sa partie, et n’est-ce pas ce qui compte pour se faire une place au soleil, selon l’expression ?
À leur voix, de mon poste d’observation de dessous la table, je m’exerce à reconnaître les prénoms de mes tantes et de mes oncles à chacun du repas du dimanche à la villa la Pensée, et lors des fêtes c’est à tout un monde que je m’efforce de rendre son prénom comme, dans l’antichambre, les enfants, nous nous amusons à identifier les manteaux de chacun et de nous en déguiser en imitant la voix de chacun.
Pourtant ce ne sont pas que des traits personnels que je m’efforce de me remémorer : c’est plutôt une façon de parler mais aussi de se taire, une façon de se tenir et d’écouter les autres, telle ou telle façon de se retenir ou de se protéger tout en regrettant peut-être de se trouver pareillement empêché par ce qu’on pourrait dire de ce qu’on dit - c’est tout cela que j’entends bouronner et bourdonner, à l’instant, dans le silence revenu de ceux que je dirai les miens – de notre smala que je dirai comme d’un pays entier ou d’une entière humanité de gens ordinaires, dans ces maisons et dans les autres.
Car il y a d’autres maisons, et dans la même maison, dès qu’il y a deux frères il y a conflit possible entre le grand et le petit Ivan ; dès qu’il y a frères et sœurs, cousins et alliés, mariages puis héritages, royaumes et dominations, toute maison, fût-elle bien habitée, selon l’expression de notre mère-grand, devient possible Maison de l’Araignée, comme dans la terrible légende que nous ont racontée maintes fois nos bonnes tantes Greta et Lena. On a beau former ainsi comme une tribu, quoique déjà subdivisée en deux parties : il y a encore d’autres lits, selon l’expression de notre mère-grand, et c’est là que tout se complique : là que je rapplique aussi, mauvais esprit que je suis, en sorte de faire parler les silencieux, quand bien même il y aurait des choses qui ne se disent pas, selon l’expression de notre grand-mère paternelle.
Du côté, précisément, de notre mère-grand ne peut s’ignorer, depuis toujours, la question du second lit, selon son expression, avec ces gens-là dont on parle le plus souvent à voix basse, crainte que rumeurs et ragots ne parviennent aux jeunes oreilles qu’il y a sous la table, qu’on envoie d’ailleurs bientôt jouer ailleurs…
En tout cas, pendant la guerre on se portait mieux parce qu’on mangeait moins, remarque notre grand-père en ne refusant point un petit supplément du dessert de mère-grand, qui remarque comme ça, au vol, qu’il y avait quand même des privations. Et d’ajouter aussitôt : sauf que certains se sont arrangés, faisant allusion à ceux du second lit, selon son expression, qui étaient de mèche avec ceux du marché noir et qui ont même fait des affaires tandis que les honnêtes gens en étaient réduits, ou peu s’en fallait, à manger leur propre main, comme on dit.
Ceux du second lit, cependant, conformément à la Parole selon laquelle les premiers seront les derniers, sont bel et bien devenus les derniers après la guerre, mais on n’en saura pas plus, on n’en dira pas plus, on sait simplement ce qu’on sait sur ceux du second lit, étant entendu qu’il n’y a pas de fumée sans feu, et ce qui a été dit et répété, même s’il est convenu qu’il n’est pas joli de colporter des bruits, ce qui a été rapporté d’une maison à l’autre et d’année en année fait que les maisons se sont éloignées les unes des autres - mais comment dire ce qui s’est passé vraiment ?
La page noire de la nuit de neige d’avant l’aube aura creusé, devant moi, tout ce temps d’invoquer les disparus, qui me sont à vrai dire chaque jour plus présents, cette étendue de silence dans laquelle ils se sont perdus les uns après les autres, comme dans un désert ou dans une forêt, se fuyant les uns les autres ou s’ignorant les uns les autres pour des motifs de plus en plus anodins - puis la neige a fondu et les jours ont recommencé de grandir.
(Extrait de L'Enfant prodigue, récit en chantier)
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Notes panoptiques (4)
En lisant Marc Levy et Pierre Michon, Michael Connelly, Walter Benjamin et Cormac McCarthy. De l'oeuvre littéraire et de son noyau. Des écrivains et des pros...
Paul Léautaud écrit quelque part que la lecture de mauvais livres, dont l’écriture est « de carton », nous aide souvent à mieux voir ce qu’est une écriture de qualité. Or en lisant, par curiosité, Le Premier jour de Marc Levy, l’idée d’un «mauvais livre» ne m’est même pas venue, et je me fusse trouvé bien cuistre d’en juger dans les mêmes termes que je jugerais du dernier livre, disons, de Pierre Michon, pour faire image de très grand écart. Me rappelant ce que j’ai toujours cherché dans un livre, à savoir son noyau poétique, qui se perçoit le plus souvent au fil des premières pages et à fleur de peau, si l’on admet qu’un texte ait une peau, je n’ai fait que sourire en lisant les premières pages du Premier jour de Marc Levy, à commencer par ceci : « Le soleil se levait à la pointe est de l’Afrique. Le site archéologique de la vallée de l’Omo aurait déjà dû s’éclairer des premières lueurs orangées de l’aube, mais ce matin-là ne ressemblait à aucun autre »...
Pierre Michon met plus de temps, avec Les Douze, à nous ensorceler, si j’ose dire. Le soleil levant est chez lui peint au plafond et de la manière la plus baroque, dans un tourbillon d’escaliers et de personnages s’envolant vers un ciel en trompe-l’œil à la Tiepolo, on ne sait pas où en en est, on met au moins vingt pages avant de savoir qui est qui, on est en Allemagne puis au Limousin, bref on ne sait pas où on va mais on y va et voici ce qu’on lit vers les pages 47 à 49 à propos du changement de nid de Dieu, passé de la Foi aux Lettres, avec des écrivains commençant de penser (même s’il y en eut une tripotée qui pensaient comme ça bien avant eux) que la littérature n’est pas qu’une « exquise superfluité » dans la Cour des Grands, mais peut-être « un esprit – un fort conglomérat de sensibilité et de raison à jeter dans la pâte universelle pour la faire lever, un multiplicateur de l’homme, une puissance d’accroissement de l’homme comme les cornues le sont de l’or et les alambics du vin, une puissante machine à augmenter le bonheur des hommes ».
°°°
Ernst Jünger disait quelque part que, dans un livre organiquement tenu et vivant, vivant comme une peau dont l’âme émane pour ainsi dire, tous les points de la circonférence se trouvent liés à son noyau qu’on atteint donc en les effleurant. Walter Benjamin dit à peu près la même chose, ou plus exactement : il le vit. Et de même Pierre Michon, qui le vit et le danse en écrivant.
Or, peut-on vivre un texte fabriqué tel que Le Premier jour de Marc Levy comme on vit un texte de Pierre Michon ? On le peut sans doute selon ce qu’on attend d’un texte, mais le goût du lecteur est-il un bon critère, et de savoir que quinze millions de lectrices et lecteurs raffoleront du Premier jour suffit-il à se convaincre que ce livre est plus qu’un objet fabriqué de consommation dont le noyau poétique est le cliché d’un soleil africain se levant àla faveur d'un jour sans pareil ? Marc Levy lui-même n’aspire pas, probablement, à un autre statut que celui d’un artisan – on dit aujourd’hui un bon pro. Or le mépris de pas mal de « littéraires » à son endroit ne fait qu’accentuer le malentendu, dans une confusion qui ressortit au Système général bien plus qu’à tel ou tel « best », comme l’avait observé Walter Benjamin dès les années 1920.
°°°Un écrivain très sot – très feignant et très sot de nos régions, dont le nom se réduit à un prénom, a cru malin de réduire la fabrication d’un best-seller à une phrase composée d’un sujet, d’un verbe et d’un complément; et de décider alors d’en composer un… qu’on attend toujours. Or j’ai plus de respect, quant à moi, pour un bon pro que pour un mauvais littérateur prétentieux. J’y repense d’ailleurs en lisant le dernier roman de Michael Connelly, Le verdict du plomb, qui est d’un écrivain de forte trempe, immense enquêteur socio-politique et bon observateur de la canaille humaine – très grand pro en un mot. Cela étant, je ne suis pas sûr que je pourrais, à fleur de peau de page, distinguer sa phrase de celle d’un autre grand pro du thriller ou du roman noir, tels un James Ellroy ou un James Lee Burke, pour citer les meilleurs, alors que trois pages de Cormac Mc Carthy (je relis ces jours L’enfant de Dieu, noir chef-d’œuvre préfigurant la désolation absolue de La Route) me suffisent à identifier cet écrivain dont tous les points de la circonférence de l’œuvre se relient incessamment au même noyau, tout à fait comme l’entendait WB…
Mea Mega Culpa: ma plume paléochrétienne m'ayant fourché, j'ai écrit Les Douze, alors que Pierre Michon, chien de Dieu comme François-Elie Corentin, a signé Les Onze...
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Le Passe-Muraille au rebond
AU SOMMAIRE DU No 78. Juin 2009: Claude Frochaux (ouverture inédite + entretien avec JLK + présentation de ses ouvrages) - Andrzej Stasiuk, par Bertrand Redonnet - La Bibliothèque nomédienne, par Jean-François Thomas - Cesare Pavese, par Jean Perrenoud - Owen Sheers , par Bruno Pellegrino - Alice Tawhai, par Claire julier - Matthias Zschokke, par Laurence de Coulon - Abu El Qasim Chebbi, par Jalel El Gharbi - Julien Burri, par Bruno Pellegrino - Blaise Hofmann par Jean-Michel Olivier - Jean-François Sonnay, par René Zahnd - Jil Silberstein, par Patrick Vallon - François Ascal, par JLK. Textes inédits de Miroslav Fismeister, traduit par Petr Kral, et de Françoise Ascal.
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Révélations d’un regard
À propos de Rouge Rothko de Françoise Ascal
Certaines peintures nous regardent autant que nous les regardons, et probablement nous arrêtons-nous précisément, pour les regarder, devant les peintures qui nous regardent. Il en va alors de rencontres réelles, telles exactement que Françoise Ascal les évoque dans Rouge Rothko, grand petit livre qui m’accompagne depuis le début de l’année et que je reprends souvent pour en revivre les observations méditatives. Le support de celles-ci se réduit à peu de chose : dix-sept piètres reproductions, et voulues médiocres, en noir et blanc, du genre des cartes postales que nous achetons à la sortie de telle exposition ou de tel musée pour avoir sous la main l’objet de LA rencontre, qui déclinent ici les noms illustres de Rembrandt et de Munch ou de Dürer et de Bonnard, mais également ceux moins connus de Barocci ou de Kupka, de Sima ou de Wols. Le prestige de la « marque » n’a aucune importance, et l’événement de chaque rencontre éclipse les vénérations convenues, souvent feintes, que Thomas Bernhard fustige dans ses Maîtres anciens. Il ne sera question ici que des transfusions vitales que la vie accorde au cœur et à l’esprit par le truchement de l’art, et dans toutes les nuances sombres ou claires de l’expérience et de l’émotion. Il y a aussi de l’autoportrait en son «atelier intérieur» dans ce livre intense et grave, mais aussi sensuel et joyeux, lesté de douleur secrète ou partagée, par exemple avec Wols « au camp des Mille », mais aussi riche de sensations et de saveurs, de désirs et de couleurs, enfin porté par cet « instinct de ciel » que cherchait Mallarmé et que trouvent ici Bonnard ou Kandinsky dans leurs « immensités heureuses ».
La mère de Rembrandt est la première « rencontre » de Françoise Ascal, qui l’identifie aussitôt à la sienne avec ses « mains de lessive des matins froids au lavoir communal », et nos mères humbles s’y reconnaissent : «Ainsi luisent les femmes de l’ombre, comme des lampes ».
Françoise Ascal vit la poésie de la peinture dans ses modulations les plus candides ou les plus lucides, des délicates violettes de Dürer à la fureur baudelairienne du Cygne enragé de Jan Asselyn. Saluant un « maître à voir profond en Joseph Sima », elle consacre des pages d’une émotion toute personnelle à une miniature indienne où elle trouve la représentation de sa « sœur du bout du monde », et conclut en deux pages inspirées face rouge incandescent de Rothko qu’elle apparie au soleil de Tabriz chanté par le poète Rumi. Et la question de vibrer à travers tout le livre : « Séjour de la lumière, comment te rejoindre ? »
Françoise Ascal. Rouge Rothko. Apogée, 58p.Ce texte est à paraître dans la prochaine livraison du Passe-Muraille, No 78, disponible fin juin.
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Stasiuk le merle blanc
Par Bertrand Redonnet
Il nous arrive – il nous est arrivé plutôt ou, encore mieux, il nous arrivait parfois - autour d’une table enfumée où refroidissaient les restes d’un repas abondamment mouillé d’un jaja rouge et noir, de refaire le monde, tard dans la nuit, sous des lunes incertaines et la chevelure en bataille.
Tunnel à sens unique, sans embouchure ni sortie, que les espérances décousues de ces soirées ! Et maudit soit ce maudit temps qui passe sans nous laisser le temps de peaufiner nos rêvasseries !
Le plaisir n’était pourtant pas de refaire le monde car il résidait dans l’idée même, substantielle, de le défaire. Comme un ravissement présexuel. Celui qu’on connaît avant d’aborder le fulgurant mystère de l’orgasme.
Qu’aurions-nous fait , franchement, d’un monde à refaire? Nous étions de simples fainéants faiseurs de néant, des voyous en mal de philosophie et notre talent résidait exclusivement dans une espèce d’insatisfaction obstinée.
A l’heure qu’il est dans ma vie, avec cet horizon de plus en plus prometteur de la fin des horizons, avec les priorités qui s’accélèrent aussi, je me dis qu’on a bien eu de la chance de n’avoir pas eu à faire ça, d’avoir laissé le monde s’accomplir tout seul, sur sa lancée, accompagné de nos seules diatribes.
Je vis dans un pays où le monde n’a quasiment jamais cessé de se faire et de se défaire. Un pays où ça s’écroule aussi vite que ça s’élève, où l’éphémère a jusqu’alors tenu lieu de sempiternel. À tel point que les Polonais, parfois, semblent vouloir marcher sur la pointe des pieds, comme s’ils craignaient de provoquer une nouvelle avalanche, avec, encore, derrière elle, des montagnes et des vallées à remodeler.
Leur monde, celui que nous appelions, nous, dans nos soirées anarchistes, le vieux monde, est tout neuf. L’ancien s’est écroulé de lui-même, tel un mur qu’aurait trop longtemps miné l’humidité d’une gouttière pourrie.
Et un mur qui s’écroule, ça produit un grand nuage de poussière et une onde de choc qui frappe l’intérieur des cervelles. C’est physique. Peu importe alors si cet éboulement libère des espaces, élargit des horizons, ouvre de nouveaux champs et procure plus d’oxygène !
Ça, c’est au mieux de la morale sociale, au pire, de la phraséologie politique.
C’est l’onde de choc qu’il faut considérer, quand un monde défait demande imagination et énergie phénoménales pour déblayer les ruines et qu’on est encore tout éberlué, suffoqué par le souffle du cataclysme, celui-ci fût-il de bonne augure.
On a déjà vu des prisonniers condamnés à de longues peines et ne plus savoir trop quoi faire de leur cœur et de leurs bras et de leur âme une fois remis à l’air libre, pourtant des années et des années convoité, sublimé, fantasmé ! Encombrés de la responsabilité de vivre et du devoir d’exister. Des prisonniers forgés, entièrement construits par l’enfermement, par les murs, le silence, la privation et les barreaux. Souvent même, de guerre lasse, on les a vus qui repassaient sous les fourches caudines pour aller s’endormir de nouveau dans le ventre hermétique d’une cellule, là où l’existence se nourrit du non-être, là où on devient, par définition, un vieillard sans devenir.
Les espaces contraignants de la dictature sont tels. Il faut, quand le ciel s’éclaircit soudain, cligner des yeux et s’accommoder à la lumière. S’impose alors l’envie d’aller au bout de ce rien qu’on entrevoit devant soi.
Le mur s’écroule. Le monde crie à la libération enfin.. Mais que font donc les ex-emmurés, compagnons de Stasiuk ?
Ils ont trente ans, la gorge nouée par la fumée des cigarettes et le cerveau bousculé par les flots de la Vodka et de la bière.
Qu’apporte ce nouveau monde qui naît au moment même où sombre leur jeunesse délabrée par l’enfermement ? Que donne t-il d’espérance ? L’espérance, c’est du temps qu’on a devant soi…Et devant, il n’y a rien…Que de la laideur. Le mot liberté se traîne comme un fantôme dans la grisaille de Varsovie, dans ses rues froides et désœuvrées et dans ses nuits de bohème absurde.
Le leurre est encore plus pernicieux que l’autorité de la botte car, enfin, comment se plaindre d’être désormais libre ? À quelle calamité imputer son mal-être ?
La liberté dont on ne sait par quel bout la prendre se mue souvent en allégorie de la liberté.
Les ex-emmurés de Stasiuk rejoignent donc les montagnes et la neige et le froid du « Far East » polonais, à la recherche d’une vieille ferme vaguement entrevue par l’un d’entre eux, avant, dans le brouillard communiste.
À la recherche d’une vision, d’une sublimation de leurs paniques d’exister.
Tenter de faire reculer encore plus loin les murs. Voir s’il n’y aurait pas autre chose que ses ruines n’auraient pas dévoiler. Elargir ces murs à la grandeur des paysages de montagnes et de neige. Pour aller nulle part. Sinon au bout d’une indicible chimère , jusqu’à la folie et même jusqu’à la mort.
Un corbeau blanc, Biały Kruk, oiseau étrange des solitudes montagnardes, est le témoin fortuit de cette escapade dont ne saura pas si elle est testamentaire ou initiatique. Détail insignifiant du récit, le corvidé albinos se pose par deux fois au sommet des arbres de la vallée.
En polonais, Biały Kruk est une expression figée pour signifier un homme qui n’est pas à sa place, un décalé. Ou alors une chose rare, le rara avis latin, et plus spécialement un livre, un livre d’exception, un chef-d’œuvre introuvable.
L’introuvable chef d’œuvre de vivre sa vie, peut-être, et à la recherche duquel s’épuisent les ex-emmurés de Stasiuk.
Qui, avec Biały Kruk, offre peut-être à la littérature contemporaine un vrai Biały Kruk.B.R.
Andrzej Stasiuk. Le Corbeau blanc. Editions Noir sur Blanc, 2007.
Ce texte de Bertrand Redonnet vient de paraître dans la livraison d'été du Passe-Muraille, No 78. À recommander aussi: le dernier livre de Bertrand Redonnet, paru récement à l’enseigne du Temps qu’il fait, sous le titre de Zozo, chômeur éperdu, d'une saveur immédiate et d'une belle langue rappelant à la fois Maupassant et Marcel Aymé, frottée d'humour et de mélancolie. Autre piste: l'ouvrage de Bertrand Redonnet accueilli chez Publie.net en 2008 sous le titre de Chez Bonclou et autres toponymes.A signaler en outre, et qui feront l'objet d'autres commentaires, la parution de deux nouveaux livres de l'écrivain polonais, chez Christian Bourgois: un recueil de textes magnifiques, intitulés Fado, qui nous plonge au coeur de l'extrême Europe de l'Est, dans un monde non encore policé, voire oublié, et qui nous interroge, et le roman Neuf brassant la nouvelle réalité urbaine et mafieuse.
A ne pas manquer enfin tous les jours que Zozo chôme: le blog de Bertrand Redonnet en son exil des marches polonaises: http://lexildesmots.hautetfort.com/ -
Salamalecs et souvenances
Ramallah, le 23 juin 2009.
Cher JLs,
Je me suis remis à l’arabe, je recopie laborieusement des aleph, des ba et des ta. Et des tha, des sâd et des dâd, des sin et des zin, des ghain. Des kaf tout en angles et des qaf tout en courbes, des h soufflés, aspirés, inhalés, et des hamze. Ta fille est passée par là, qui a étudié cette langue impossible, peut-être as-tu eu le plaisir de la voir, lors de ses premières heures d’études : couchée sur la feuille, langue pendante, traçant péniblement ces signes biscornus, comme quand elle était petite, quand les lettres étaient encore des images, quand le A avait deux pieds, le B un gros bide, le O la forme de la bouche quand la bouche fait oooo : et voilà le son qui arrive, ce lien magique entre les traits et les mots. Je me rappelle parfaitement que dans le livre Daniel et Valérie Valérie portait une salopette : sa-lo-pette. J’avais découvert avec un vrai bonheur (et un malin plaisir) comment graver cette dernière syllabe, avec le burin de mon crayon sur la pierre du papier… ma première création littéraire fut donc :
Valérie pette.
Je ne me rappelle pas quel accueil critique fut réservé à ce chef d’oeuvre, iconoclaste tant dans le fond que dans la forme, ni même si j’ai osé montrer à quiconque ce vers sulfureux. Les journaux de l’époque n’en portent pas trace, peut-être le directeur de l’école a-t-il étouffé l’affaire. Mme Berchtold, notre maîtresse, a quitté son poste peu de temps après. S’il y avait ici un lien de cause à effet, j’aimerais lui adresser aujourd’hui l’expression de mon plus profond repentir – en attendant, je la remercie de tout cœur, et avec le plus grand sérieux. On se couvre de dettes dès la naissance, la somme de ce qu’on doit aux gens qui nous poussent et nous épaulent défie le calcul, et l’on meurt toujours débiteur : Mme Berchtold m’aura permis de lire le journal tous les matins, et d’écrire ces lignes… c’est un don vertigineux, ça ne se rembourse pas. Certes elle était notre institutrice et c’était son boulot, point : pas de quoi en faire un fromage. Mais combien de temps, combien d’efforts , pour parvenir à nous faire lire le mot fromage ?
Fromage : « jibnè », en arabe. Ca commence avec un jîm en forme de triangle, ensuite un ba, à ne pas confondre avec le noun qui suit. Et puis on parsème le tout de points et d'accents en dessous et au-dessus. A la troisième tentative, quand on a obtenu quelque chose de fluide, on recopie joliment dans son cahier à la page « cuisine » - parce qu’en langue étrangère le monde se divise très strictement en rubriques « cuisine », « maison et meubles », « politique », «électricité », avec une grosse partie « divers » (car où peut-on bien classer le verbe qui signifie « envoyer un sms » ?). Après on s’en va traîner ses guêtres dans la rue, le café et l’épicerie, afin de soumettre ce nouveau vocabulaire au dur jugement du locuteur natif, en espérant en trouver un qui ne parle pas anglais, et qui n’ait pas trop l’accent d’Hébron.
Le chat s’est endormi sur le canapé. Avec lui les conversations se limitent vraiment au strict minimum… entre l'élaboration muette, toute intérieure encore, d’un livre à venir, et cette plongée dans les bases d'une autre grammaire, tracée en lettres maladroites, je côtoye souvent le silence. C’est sans doute le lot de l’expatriation, de retomber dans l’essentiel du langage - on gagne le mot « jibnè », on n’oublie pas le mot fromage, par contre on oublie un peu l’odeur du Saint-Marcelin et le vocabulaire pour la décrire. Ce n’est pas une perte irrémédiable, et cet appauvrissement consenti a peut-être ses vertus. Il décuple en tout cas le plaisir de lire tes mots, sur ce blog foisonnant… yatik ala’fie…
Pascal
La Désirade, ce 24 juin 2009
Cher,
Nos lettre me manquaient. Si je me laissais aller, s’agissant des mots, je t’en ferais une fluviale, mais là je dois finir le nouveau roman de Marc Levy, et ça c’est du sérieux. Je lis en même temps un énorme essai biographique consacré à la vie de Walter Benjamin à travers ses textes, et le dernier Marc Levy. C’est un peu par défi que je me suis collé à cette lecture de plage, comme on dit, après avoir lancé à notre chef de rubrique que je m’y refusais absolument, éprouvant à ce genre de lecture la sensation de régresser à l’état d’amibe. J’étais de complète mauvaise foi, puisque des six ou sept romans de Marc Levy, je n’avais lu jusque-là que quelque pages de celui où il est question de son père, paraît-il le meilleur, mais que j’ai laissé tomber je ne sais pourquoi…
En attendant d’arriver au bout de ce roman de l’été, intitulé Le premier jour et marqué par la rencontre d’un astrophysicien en quête des origines de l’Univers (!), et d’une paléoanthropologue en quête du premier homme (!!), je rebondis juste sur le mot fromage que tu cites en arabe, à propos de mon grand-père maternel, notre Grossvater, qui enrichissait chaque soir de nos visites notre vocabulaire cosmopilite – il savait sept langues apprises en ses pérégrinations d’employé d’hôtellerie. Je me rappelle donc le mot «gibne», comme d’hier soir, et note la juste appellation que du précises ici, de jibnè.
Et ceci aussi, à propos de ce Grossvater, qu’on disait pingre et qui n’était probablement près de ses sous que parce qu’il avait manqué dans sa jeunesse. Je te recopie donc ici un épisode de mon dernier livre, L’Enfant prodigue, que j’achève ces jours. Il y est question d’une excursion quasi mythique que notre mère nous a racontés maintes fois et que sa sœur, toute vieille dame perdant aujourd’hui la mémoire sauf de ces faits anciens, me rappelle souvent lorsque je vais la voir à Lucerne, Berg am See dans le livre…
Les petites boiteuses
Si Grossvater était près de ses sous, selon l’expression, c’est parce qu’il aura manqué, m’avait dit et répété Lena lors de nos colloques au Grand Hôtel où, sans doute, il eût trouvé que nous y faisions d’excessives dépenses, le prix de notre repas représentant à peu près le montant de son premier salaire à l’Hôtel Royal du Caire, alors qu’il était déjà l’employé qualifié que Grossmutter allait épouser en dépit de sa petite taille - et déjà je l’imaginais qui reprenait ses litanies : vous ne pouvez pas savoir, les enfants, ce que nous avons dû lutter, et de fait nous ne pouvions pas plus savoir qu’imaginer : cela nous dépassait, selon l’expression : nous arrivions dans un monde dont nous ne pouvions percevoir les ombres, tout étant prévu pour notre agrément – nous étions les seuls enfants des trois filles de la maison, nous étions le sel de la terre prochaine, en tant qu’enfants nous aurions pu nous sentir écrasés par ce monde austère, et pourtant non : tout tournait autour de nous dès que nous arrivions à Berg am See, la géographie et l’histoire se reconstituaient pour nous, de nouveaux chemins se traçaient pour nous, les enfants, toutes les fins d’après-midi nous ressortions les vélocipèdes et nos tantes chères s’évertuaient à nous ouvrir le monde de là-bas.
Les frères de ma mère étaient tous des colosses, avait remarqué Lena en revenant à la photo sépia, à côté desquels mon père a toujours eu l’air un peu emprunté, et j’avais noté l’expression en me rappelant qu’en effet mon grand-père maternel, en dépit des discours véhéments dont il nous abreuvait, les enfants, dès notre arrivée à Berg am See, s’était toujours trouvé quelque peu emprunté, et de même Grossvater, je l’avais appris plus tard, s’était-il trouvé emprunté devant ses propres frères.
Les frères de mon père, à l’exception de Grossvater qu’ils appelaient le petit Monsieur, étaient également des colosses, m’avait dit Lena une autre fois, mais ceux-là ne savaient pas parler. Du côté de Grossmuter les frères et sœurs parlaient à tort et à travers, m’avait dit Lena à propos des silencieux de la photo sépia - peu de gens de la même famille auront autant discuté et se seront autant chamaillés, tandis que les frères de Grossvater se taisaient et le regardaient de travers, n’appréciant guère qu’il pensât seulement à fuir la terre alors que tous savaient qu’on y manquerait à y rester tous.
Nos aïeux et bisaïeux de la photo sépia, du côté de Grossmutter, autant que nos aïeux peu photographiés de la ferme du père de Grossvater, tôt disparu, revenaient de plus en plus souvent dans la conversation de ma chère Lena au Grand Hôtel de Berg am See, dont le vin italien que je commandais invariablement la grisait et l’égayait à chaque fois, alors même que le fil de sa mémoire se relâchait ou s’entortillait au point de lui faire répéter les mêmes histoires, d’une façon qui me ramenait à ces moments délicieux de nos enfances où nous aimions à entendre et réentendre cent et mille fois la même histoire.
Les trois frères de Grossvater ont été Rois de la Lutte, me racontait Lena pour la énième fois, nous aimions les voir quand, petites filles, notre mère nous emmenait une fois l’an à la ferme, qui s’exerçaient en culottes de cuir sur une grand fleurier bleu, tantôt en plein air et tantôt dans la grange quand il pleuvait, nous nous tenions immobiles à les regarder, nous étions les Maïteli de la ville, autant dire : de petites dames qui n’y comprenaient rien, mais aux yeux desquelles il s’agissait de ne pas démériter, et Lena, bientôt nonagénaire, semblait revivre la scène comme du matin même, riant au souvenir des lutteurs en sueur puis se faisant plus grave au moment de revenir, pour la énième fois, à l’infortune des humble parents de Grossvater : le cancer fulgurant du père obligeant les quatre frères à se démener dès leur adolescence, plus tard le café périclitant du fils aîné, les enfants débiles du deuxième frère, et le cancer lancinant de celui-ci, le domaine repris avec vaillance par le troisième frère bientôt rattrapé lui aussi par le cancer, et Grossvater fuyant ces heurs et malheurs pour se retrouver dans un palace des hauts de la Riviera lémanique au titre de casserolier - et Lena de s’animer une nouvelle fois à la remémoration de Grossvater au Ritz de Paris ou s’initiant à la langue russe dans le froid de Saint-Pétersbourg avant de rencontrer, à l’Hôtel Royal du Caire, cette jeune fille très douce, que la vie ferait plus sévère sans la durcir, portant un prénom de pierre précieuse et qui deviendrait notre très aimée Grossmutter.
À force d’être répétés, autant que les histoires de nos enfances que notre mère nous relisait à n’en plus finir, les récits dont Lena n’en finissait pas non de nous régaler tous deux, au Grand Hôtel de Berg am See, se paraient d’une aura mythique, qui n’excluait ni l’antique facétie ni le sempiternel sanglot – comme l’illustraient deux épisodes promis à l’immortalité.
L’histoire des petites filles boiteuses appartient, ainsi, à la chronique légendaire de la smala, côté maternel et dans le registre de la comédie.
C’est un dimanche matin et le quintet, d’un bon pas, les bons parents et les trois allègres fillettes nattées, quittent à pied le domicile familial, pour se rendre dans le massif du Mont Pilate, au Lac Maudit où l’on mangera cinq pommes et boira l’eau da la gourde. Et l’on trotte et l’on chante, sans savoir encore, quand on est fillette, que ce joli tour représentera sept heures de marche et que cela fatiguera de plus en plus ; et de fait, plus on marche et plus ça monte, plus ça monte au flanc du Mont Pilate, et plus la fillette sue et soupire - et Grossmutter encourage, et Grossvater maugrée, Grossmutter dit qu’on sera bientôt au Lac Maudit et qu’on aura droit à sa pomme et à l’eau de la gourde, mais la pente se redresse une fois encore, puis il y a un méplat, la fillette croit qu’elle n’en peut plus et Grossvater lui objecte que de son temps on ne se plaignait pas, mais tout à coup le voilà : voici le Lac Maudit qu’agite, les nuits d’orages, l’âme damnée de Pilate qui s’est réfugiée là, et l’on s’arrête alors au bord de l’eau toute limpide pour le moment, chacun savoure sa pomme et l’eau désaltère les gosiers, puis le Midi tapant chasse le quintet vers l’ombre et ce sera bientôt le moment de penser au retour, et l’on boit une dernière lampée de la gourde et l’on prend le chemin du retour qui est encore plus long que celui de l’aller, plus on marche et plus le chemin s’allonge au point que la fillette peine de plus en plus, et bientôt on arrive au pied du Mont Pilate où la route aux automobiles se fait plate mais de plus en plus longue, les trois fillettes suent et soupirent et Grossmutter reprend son encouragement en murmurant qu’hélas Grossvater n’a pas envisagé le recours à l’automobile postale, par trop onéreux, et Grossvater alors, s’épongeant le front et se retournant vers se progéniture nattée et vannée, de lui lancer : «Mais boitez donc, demoiselles, boitez, boitez bas et peut-être quelque automobiliste compatissant aura pitié - c’est cela, demoiselles, boitez bas»…
T’ai-je fait sourire, cher Pascal ? Je le souhaite. Et vous embrasse fort, Serena et toi, et vous souhaite un été sans guerre.
Jls
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Notes panoptiques (3)
En lisant WB à propos de Proust, et Gide à propos de Barrès. À propos du provincialisme parisien, de ce qui surgit, du premier livre de Pascal Janovjak, du provincialisme dans le temps et de Dantec.
« Nul n’a jamais su comme lui nous montrer les choses. Son index est sans pareil », écrit Walter Benjamin de Proust dans un texte à lire et relire, daté de 1929 (révisé en 1934 pour la version française), intitulé L’image proustienne et constellé de formules d’une acuité rare, où le critique insiste finalement sur la relation physique entre l’écriture et le corps de l’écrivain malade mettant en scène sa maladie. « Cet asthme est entré dans son œuvre, à moins qu’il soit une création de son art. Sa syntaxe se modèle sur le rythme de ses crises d’angoisse et de ses étouffements. Et sa réflexion ironique, philosophique, didactique, est toujours sa manière de respirer de soulagement quand le poids des souvenirs est ôté de son cœur ».
À propos des souvenirs de Proust, WB relève cet apparent paradoxe qui fait que La Recherche n’est pas tissée de souvenirs mais d’oubli, à l’enseigne d’une «présentification » qui n’a rien d’un ressassement de vieilleries mais tout d’une constante invention dont les objets sont source de bonheur, non pas regard en arrière mais en avant: « Les connaissances les plus précises, les plus évidentes de l’écrivain reposent sur leurs objets come des insectes sur des feuilles, des fleurs ou des branches, ne trahissant rien de leur présence jusqu’à ce qu’un saut, un battement d’aile, un bond révèle à l’observateur effrayé qu’une vie propre s’est inopinément et en sensiblement insinuée dans un monde étranger ».
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Je me rappelle avoir jeté un froid, légèrement teinté de dédain, lorsque j’ai avoué, à vingt ans, dans un groupe d’étudiants, que je lisais André Gide avec beaucoup d’intérêt. C’est que, vers 1968, il n’était pas bien vu de lire Gide. Genet éventuellement, dont l’image sulfureuse en imposait, mais Gide : vieille noix, plus dans la course. Or relisant l’autre jour Paludes je me suis dit : pas une ride. Ou l’écoutant répondre à Jean Amrouche (on trouve ça en CD), ou parlant à Walter Benjamin : du gâteau. S’il est vrai que son plaidoyer de Corydon fait un peu vieille tenture, l’ouverture d’esprit du personnage, qui suscite évidemment la reconnaissance de WB dans sa passion multinationale pour toutes les littératures, émerveille toujours. Et voici plus précisément ce que dit Gide, venu à Berlin en 1928, à Walter Benjamin : « S’il est un point sur lequel j’ai influencé la génération qui me suit, c’est en ce que maintenant les Français commencent à montrer de l’intérêt pour les pays étrangers et pour les langues étrangères, alors que ne régnaient auparavant qu’indifférence, indolence. Lisez le Voyage de Sparte de Barrès, vous comprendrez ce que je veux dire. Ce que Barrès voit en Grèce, c’est la France, et là où il ne voit pas la France, il prétend n’avoir rien vu ». Et cela qui prend aujourd’hui un relief nouveau : « Avec Barrès, poursuit WB, nous touchons inopinément à l’un des thèmes favoris de Gide. Sa critique des Déracinés de Barrès, qui date maintenant de trente ans, était plus qu’un ferme refus de l’épopée de l’attachement à la terre. C’était la magistrale confession d’un homme qui rejette le nationalisme satisfait et ne reconnaît la nation française que là où elle inclut le champ de forces de l’histoire européenne et de la famille des peuples européens. »
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À propos de ce genre de brassage, l’arrivée tout à l’heure d’un colis contenant le premier roman de mon ami Pascal Janovjak, sujet à moitié slovaque de naissance, Français par sa mère et Suisse par son passeport (Pascal a quatre moitiés avec sa compagne Serena), accompagné d’un mot gentil de Raphaël Sorin son éditeur, m’a surcomblé de joie comme à recevoir, après l’avoir vue naître, La symphonie du loup de mon ami Marius Daniel Popescu. Qu’un Roumain mal léché, conducteur de bus à Lausanne, nous donne l’un des livre les plus toniques écrits en français ces dernières années, m’a fait autant plaisir que d’échanger, un an durant, une cent cinquantaine de lettres avec Pascal, en son exil de Ramallah, tout en découvrant le tapuscrit de son Homme invisible, devenu maintenant L’Invisible chez Buchet Chastel, à lire dès août prochain. On dit que la relève littéraire de la littérature en langue française est à peu près nulle. C’est à peu près vrai mais pas tout à fait : prenez donc et lisez, fossoyeurs…
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Jacques Mercanton, romancier romand et grand essayiste européen dont nul ne connaît le nom dans la province germanopratine, écrivait qu’il y a un provincialisme dans le temps comme il y en a un dans les lieux. Jamais cela n’a été aussi vrai qu’aujourd’hui ou le djeune, avec ses tribus et tous ceux qui le flattent, arrête la culture à la province temporelle de la contre-culture et au conformisme suprême de l’anticonformisme, entre 1960 et les resucées avant-gardistes actuelles. Jusqu’aux limites du contre-exemple, la référence à tout passé non suspect de « passéisme » atteint au comique lorsqu’on voit les lecteurs branchés de Dantec, se référant à Joseph de Maistre ou à la patristique, acclimater ces valeurs rejetées par leurs parents comme purs produit de la réaction catho, avec le même esprit moutonnier… On voit d’ailleurs, dans le dernier roman de Dantec, que le côté BD-polar de son univers a repris le pas sur ses trouvailles de conteur réellement original et puissant. En attendant Armageddon, le naturel revient tout speedé...
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Notes panoptiques (2)
En lisant Claro, Thomas Bernhard, WB et le journal gratuit 20 Minutes… À propos aussi d'un fait divers, de Jauffret et de Volodine, d'Emmanuel Carrère et de Patricia Highsmith.
Tout cela manque terriblement de détails, me dis-je en lisant Et le clou restera le clou, le chapitre du Clavier cannibale de Claro consacré au foutoir du roman français actuel dont ne seraient saufs qu’un Volodine ou qu’un Jauffret, tout cela manque terriblement de porosité et d’attention fine, tout cela manque terriblement de femmes et de nuances, tout ça manque enfin terriblement d’exemples. Mais qu’est-ce qui me gêne surtout ? Me gêne le nivellement par les gouffres et les sommets sommitaux, ou ce qu’on donne pour tels – me gêne cette espèce d’exclusivisme franco-français, je veux dire: parisien, qui alimente régulièrement le culte des auteurs dits cultes par Les Inrocks ou par Technikart et le tourtour des bars parisiens branchés, de Lautréamont à Houellebecq (hier) ou d’Artaud à Dantec (avant-hier), de postures en impostures.Certes Claro a le droit d'élire ses élus à lui, comme Richard Millet a les siens, mais je suis frappé, des hauts gazons préalpins d’où j’écris, plouc et content de l’être, que l’un et l’autre aient besoin de confiner si maigrement leur tableau d’honneur, citant d’ailleurs l’un et l’autre Régis Jauffret. Or je fais un effort d’imagination et je ramène Jauffret 75 ans en arrière, comme je ramène Houellebecq 75 ans en arrière, dans le sommaire de la NRF (j’en garde la collection complète dans mes soutes) et j’essaie d’imaginer, par rapport à Céline, à Bernanos, à Jules Romains, à Georges Simenon ou à Louis Guilloux, entre trente-trois ou soixante-six autres, comment ces deux auteurs, entre autres contemporains par ailleurs estimables, eussent été jugés ? Je n’ai pas de peine à « classer » Pascal Quignard, Pierre Bergounioux ou Pierre Michon, dans le «fond» du tableau ralliant mensuellement ces prosateurs merveilleux que furent un Fraigneau ou un Suarès, un Calet ou un Vialatte et plus encore un Charles-Albert Cingria dont Michon et Bergougnioux ont si bien parlé. Mais Jauffret et Houellebecq au jugé de Paulhan ou de Marcel Arland - Michel Houellebecq face à Céline ou Régis Jauffret face à Raymond Guérin ?!
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Il me semble alors intéressant de faire le détour par Thomas Bernhard, qui a payé son ticket pour le Grand Huit expressionniste. Au jeu des postures, il était assez attendu que TB fasse des petits, mais il est intéressant en le lisant, par exemple Extinction, que j’ai repris récemment lors d’un séjour à Rome - ville maintes fois citée en référence dans le roman -, comment ce grand obsessionnel et ce grand pitre va précisément vers la posture en ne cessant de surenchérir, à laquelle il échappe soudain en retournant l’invective contre lui-même.
A propos de posture, je me rappelle, à la Brasserie zurichoise Kropf, à deux pas du fameux Odéon cher à Dada, cette remarque de l’écrivain Hugo Loetscher que j’interrogeais précisément sur TB : « Voui, c’est un écrivain vormidable, mais tout de même, tout de même, vous vous voyez vous retrouver tous les matins devant votre miroir et vous dire comme lui : - Maintenant, je vais être en colère ! » ?
Or ce qui me frappe avec le recul, c’est que l’imprécation est la partie la plus faible de l’oeuvre de TB, sauf quand elle est poussée jusqu’au délire par une espèce de férocité panique qui est, comme chez Bloy, la marque d’une saine et sainte fureur que je ne trouve ni dans les invectives de Nabe ni dans celles de Dantec ou Houellebecq.
Par contraste, la prodigieuse attention de Walter Benjamin, qui est celle d’une culture de la «conversation essentielle», avant l’effondrement d’un monde et de ses élites juvéniles, suscite immédiatement, chez l’étudiant de vingt piges et des poussières, une fulmination radicale contre les pions et les paresseux, les profs qui abusent de leur pouvoir et ses condisciples attendant plus ou moins le moment de rafler celui-ci…
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Un journal gratuit de nos régions, intitulé Vingt minutes et dont la lecture n’en prend que cinq, raconte ce matin l’histoire de cet informaticien joliment fortuné, père de famille et véritable Suisse au-dessus de tout soupçon - à cela près qu’il s’adonnait à ses heures à la torture de nourrissons présumés innocents et se trouve actuellement interné à vie - entend maintenant, comme tout citoyen organisé de notre temps, se pacser avec son compagnon de cellule coupable, lui, d’avoir massacré son jeune amant. Ce n’est qu’un fait divers, n’est-ce pas, mais ce qui m'amuse est que je me suis inspiré moi-même en personne du personnage de dingue pédophile dans une nouvelle intitulée Le Maître des couleurs où j'évoque un quartier très ordinaire de Suisse pépère, tout semblable à celui que décrit, en de biens plus grandes largeurs, Emmanuel Carrère dans L’adversaire, tout à fait remarquable mais dont je regrette juste le manque de folie dostoïevskienne de l’implication et l’écriture trop lisse à mon gôut.
Mais qu’en pense Claro ? Pense-t-il que Régis Jauffret pourrait tirer quelque chose d’un tel fait tellement plus noir que le noir un peu forcé de ses romans ? Quant à moi, j’en doute, me rappelant la « manière» de Microfictions, dont les mille épisodes relèvent de la projection fantasmatique plus que de la (re)création – cela dit sans dénigrer un écrivain de forte trempe, comme Volodine d’ailleurs, mais qui me paraît encore trop «littéraire» malgré tout. La vraie poésie, au sens dostoïevskien, lui reste à conquérir, qu’on trouve en revanche dans L’enfant de Dieu de Cormac McCarthy ou dans La route…
Patricia Hisghsmith me disait un jour que seule la réalité l'intéressait. Or son œuvre dépasse de loin le « réalisme » du fameuux reportage universel, comme l’avait bien vu Graham Greene. De son côté, René Girard affirme que les écrivains ou les penseurs français contemporains, qui s’en gargarisent, ont le plus souvent perdu ce « sens du réel » qui sous-tend la littérature dont on puisse dire qu’elle n’est pas «que littérature»...Image: Philip Seelen
(À suivre...)