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28.06.2007
Les Amaryllis

Une nouvelle de Claire Julier
- Vous viendrez tous, a dit Sophie. Il faut qu'on en discute, qu’on prenne une décision. Définitive. Seule, je ne peux pas, je ne peux plus. Trop de fatigue, de responsabilités. Sans compter les risques ! Le dernier dimanche de mai. Juste avant l'été. Une jolie date pour des préparatifs de départ.
Sophie coupe quelques branches de lilas, taille les tiges en biseau, les glisse dans un vase. Le parfum sucré du bouquet couvre l'odeur du café au lait qui stagnait encore. Vite, il faut faire vite. Que tout soit prêt avant midi !
La table est mise avec des sets en paille, des serviettes en papier. Pour une fois, ils comprendront que je n’ai pas le temps. Plus de temps pour la lessive superflue. Un plat unique commandé chez le traiteur du village – pas si mauvais que ça – qui réchauffe doucement. Tant pis pour les recettes de grand-mère qu’ils adorent. Au moins, ils auront l’estomac rempli et ne m’en voudront pas d’être obligée de manquer aux lois de l’hospitalité. L’essentiel est de se retrouver autour de la table.
Dans l'allée, le gravier crisse, les portes des voitures claquent. Des voix se rapprochent, puis s'éloignent vers le fond du jardin. Dans son fauteuil, à l'ombre de la glycine, Marc regarde le groupe avancer. Les femmes l'embrassent ; lorsqu'elles se baissent, il sent l'odeur de leur peau de fausses blondes, un mélange de maquillage rance et d’eau de toilette agressive. C'est un peu écoeurant ; il aimerait éviter ces odeurs qui se prolongent et le fond de teint qu'elles lui collent d'office sur la joue. Avec son frère et son beau-frère, c'est plus rapide. Ils se contentent de lui tapoter l'épaule et de lancer « Bonjour Marc. Content de te voir. Tu as l'air en pleine forme. » En réponse, Marc cligne simplement des yeux.
- Venez boire l'apéritif, lance Sophie.
Leurs pas s'éloignent. Ils marchent vite vers la maison, soulagés de se retrouver autour d’un verre et de petits amuse-gueule.
Le soleil a glissé légèrement, tape Marc en plein front. Des gouttes de sueur s'infiltrent au coin de ses yeux. Tant pis ! Il sait que dans quelques minutes, il passera au-dessus des peupliers et ne le dérangera plus. Il ne va pas avertir pour si peu. Il préfère les regarder de loin, voir leurs lèvres qui remuent. Leurs yeux, de temps en temps, se tournent dans sa direction ; les voix baissent comme s'il pouvait entendre.
Sophie les fait reculer vers le coin de la terrasse. Elle doit se plaindre, pense Marc, se plaindre comme elle aime le faire, jouer les grandes sacrifiées, la sœur dévouée qui n'a que deux mains, dire que son cœur est immense, qu'elle en mourra d'être obligée d'imposer silence à son cœur, qu'elle pleurera à s'en arracher les paupières, qu'elle en perdra le sommeil et la raison, « mon frère, mon si cher frère que j’adore, mais voyez-vous, c'est vous qui répétez sans arrêt que la situation devient intenable, que je ne peux plus y faire face, que c’est une tâche inhumaine ; c’est vous qui prendrez la décision parce que, seule, vraiment, je ne peux pas. Je sais que je m’en voudrai à mort. Vous m’y aurez forcée. »
Marc ferme les yeux. Il ne veut plus voir leurs mains qui s'agitent pour accentuer les phrases, même de loin. L'odeur sucrée de la glycine éveille en lui l'envie d'être ailleurs, dans d'autres paysages, dans des jardins en espalier qui descendraient doucement en contrebas. La terre ocre, les murets de pierre, le vert des cyprès et l'argenté des oliviers. Une larme se mêle à sa sueur, brûle le coin des paupières. La douleur le réconforte. Surtout ne pas ouvrir les yeux, garder les paupières baissées sur ces images de couleurs florentines ou d'étendues bibliques. Il n'a jamais pu choisir tellement tant de beauté lui faisait oublier Sophie, les baisers dans le vide des deux autres, les tapotements anonymes des hommes. « A chacun ses paysages » dirait Sophie. Lui, il n'en peut plus de la glycine au-dessus de lui, dont d'ici quelques semaines les grappes de fleurs tomberont une à une, s'écraseront dans un bruit flasque et humide autour de son corps. Il déteste le treillis qui borde le jardin, le gravier ratissé qui crisse à chaque pas, les parterres fleuris – un, en forme de demi-lune, l'autre circulaire pour mettre en valeur les roses de sa sœur – et les voix atténuées qui discutent sur la terrasse.
- Marco vieni !
Il descendait en courant les gradins de pierre, rejoignait les voix qui l'appelaient à travers les cyprès. Dans ses oreilles, il entend encore les appels à la désobéissance, les mots chantants de l'adolescence. La course en avant. Plus vite, toujours plus vite, pour les rejoindre. Et à la fin de chaque été, les promesses, les échanges d'adresse, les baisers, de plus en plus précis, de moins en moins innocents, pour se donner de la patience pendant dix mois, pour prolonger le temps du soleil et de l'insouciance.
Marc n'entend plus rien. Là-bas, ils ont dû rentrer, se mettre à l'ombre des murs qui rétrécissent sous l'entassement des tableaux. Et Sophie, le mouchoir dans la main, chiffonné par sa transpiration, joue probablement sa grande scène, celle qu'elle préfère.
- Vous ne pouvez pas me forcer à l’abandonner, vous ne pouvez pas m’obliger à signer. Ce sera ma mort ! C’est l’enterrer vivant !
- Regarde - toi. Tu n'en peux plus. Si ça continue, tu vas tomber malade, faire une dépression. Tu as déjà tellement maigri, perdu de forces. Il faut prendre une décision. Aujourd'hui.
Elle se recroqueville dans son fauteuil, essuie deux larmes qui n'arrivent pas à couler. Ses lèvres tremblent, l'empêchent de parler, de décrire le lit mouillé qu'elle doit changer chaque matin, la purée qu'elle donne à la cuiller et qui dégouline sur le menton, glisse – si elle n'est pas assez attentive – entre le col de la chemise et le cou, le corps abandonné entre ses mains, si raide, si lourd, le corps qui refuse les massages à heures fixes pour empêcher les escarres, pour que le sang continue d’irriguer chaque partie même apparemment endormie, pour lui insuffler de la vie, une vie dont il ne veut pas, et les gémissements qui la réveillent la nuit ou les hurlements incompréhensibles qui lui glacent le sang.
Et surtout – mais cela elle ne le dira pas – les yeux de Marc qui la dévisagent, qui n'arrêtent pas de la dévisager – sans aucun battement de cils, sans fermeture de paupière – et qu'elle ne peut supporter.
Marc entend des pas approcher, s'arrêter. « Il dort » doit-elle penser. Il sait qu’elle est derrière lui. Immobile. Elle marque une pause, laissant imaginer à ceux qui sont là-bas qu’elle redresse son oreiller, tapote sa main, dit quelques mots d’affection. Elle si prévenante, si généreuse !
Cinq minutes ont passé. Elle s'éloigne enfin, remonte vers la maison retrouver les autres qui sont dans la salle à manger. Marc ouvre les yeux. Ils ne peuvent plus le voir. Ils ont déjà oublié dans cette pièce qui donne sur les massifs en fleur qu’il faut baisser le ton, faire comme si ce n’était pas un dimanche ordinaire avec lui qui prend l’air à l’ombre des peupliers et eux qui se retrouvent pour le plaisir dominical. « Une si belle famille, toujours unie, toujours solidaire. Les parents seraient si contents de voir que les liens se prolongent, que le cercle se reforme régulièrement malgré la tragédie. »
En guise de bénédicité, Sophie a dû entamer le repas avec son refrain habituel et des trémolos dans la voix. « Dommage que Marc… »
- Marco vieni.
La voix chante à ses oreilles, efface le pavillon Ile-de-France aligné sur les autres, les haies de buis taillées au cordeau, la toile de tente à rayures. « Le soleil mange tout » dit Sophie.
A l'intérieur, c'est pire. La surabondance d'objets étouffe, brouille les yeux. « Des meubles de famille : une histoire, une légende. Jamais, je ne m’en séparerai ! » Les couleurs passées des rideaux, les bibelots envahis de poussière et les aquarelles de chats, souvenirs de quand elle avait le temps de peindre. Sophie omniprésente, pendue à ses basques qui ressemble aux deux poupées anciennes qu’elle garde jalousement dans la vitrine Napoléon lll, « les poupées de mon enfance ! », Sophie qui n'arrête pas de parler, de lui parler à la troisième personne comme s'il n'était déjà plus du monde ou comme s'il fallait l'en rayer. « Il sera bien Marc près de la fenêtre. Comme il a bonne mine aujourd'hui ! » Et parfois, dans une pulsion de vampire, elle se penche, l'embrasse, lui murmure des chapelets de mots tendres, mots obscènes de l’affection.
- Marco vieni !
Lui comme un fou, il courait, il répondait à l’appel de Manuela, la voix du dernier été. Manuela devenue l'unique, Manuela et ses yeux de châtaigne, ses seins si doux dans leur premier épanouissement. Il sautait par-dessus les murets, par-dessus les interdits, pour la rejoindre et en faire des gerbes de bonheur. Une folie saine qui grossissait son sac de souvenirs où les émois d'amour rimaient avec toujours. C'était si beau de se laisser porter par des instants de lumière, par des promesses chuchotées. Les oliviers cachaient le reste du monde, laissaient croire qu’ils étaient à l’abri des regards. Rien que toi et moi. Toutes les nuits étaient des nuits de la San Lorenzo. Les pluies d'étoiles formaient des rideaux de chambre nuptiale, balayés par l'air frais.
- Marco vieni.
A nouveau, il a quinze ans, Manuela à son cou ; ils dansent dans la chaleur de leurs deux corps. A cœur perdu. Toute la beauté du premier amour. L’unique. Sans rien qui les relie à la terre.
Sophie s'ennuyait. « Marc, tu m'avais promis qu'on passerait l'été ensemble, que tu m'emmènerais partout avec toi. Les aînés déjà ailleurs, en absence de jeux. Tu m’avais promis ! Des vacances qui n’en finiraient pas, rien que pour nous deux, juste avant la rentrée. » Sophie le cherchait partout lui en voulant de s’ennuyer. Sophie qui écoutait aux portes, fouinait dans ses affaires, reniflait ses habits, fouillait dans ses poches, devinait des mystères dont elle était exclue. « Marc, tu avais juré ! » Sophie qui a joué les rapporteuses, les mouchardes. Sophie qui lui a coupé les ailes, qui a fait pleuvoir les punitions. Des journées entières derrière les volets fermés. Le dos tourné à la porte, la bouche murée dans le silence. Et elle qui ne le quittait plus, cherchait à provoquer ses confidences ; elle la petite dernière, montée en graine trop vite, elle la sournoise qui ajoutait mensonges sur mensonges pour que l’interdiction de sortir ne s’arrête pas.
- Marco vieni !
Ses quinze ans impatients et les trouvailles qui en naissaient, ses quinze ans qui ne supportaient pas les portes fermées, la chambre où son corps se desséchait. La voix de Manuela venait le chercher. Toutes les nuits, il partait, enjambait la fenêtre, descendait le long de l'échelle ; il courait pieds nus dans l’herbe, escaladait les murets de pierre ; il allait fêter son bel été, les nouveaux jeux qu'ils découvraient. « Marc, tu m'avais promis. » Il n'entendait rien, courait dans l'urgence des amours de quinze ans.
Et une nuit, l'échelle qui soudain se détache du mur. Le corps de Marc qui tombe, tombe à n'en plus finir, s'écrase la colonne en premier, bien à plat, dans toute sa longueur. Un corps empalé sur les piquets de vigne, les yeux grands ouverts sur les étoiles.
Il n'y a pas eu d'enquête. « Une si belle famille. Depuis tant d'années en vacances ici. Depuis si longtemps. Des gens si bien élevés, si discrets. La malchance ! » C'était un accident, un stupide accident. Comme il en arrive des milliers par année. Une mauvaise chute. Un accident de destinée !
Des mois d'hôpital, des mois d'opérations, le corps cisaillé, recousu. Un corps qui ne lui appartient plus et qui s'oublie de partout, sauf de la souffrance.
Des années clouées sur un lit, puis sur une chaise, la parole morte, la motricité perdue. Des années soigné par sa mère jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus le soulever, tourner ce corps devenu si lourd et qu'elle déserte. Maintenant, légué à Sophie, la petite dernière parce que « les aînés, tu comprends, leur vie tracée, leurs obligations de cadres, leur absence de temps. ! » Des heures de soins donnés par Sophie, des heures à se faire violer dans l'intimité de son corps, avec seulement ses yeux pour parler, ses yeux qu'elle ne regarde jamais.
- Marco vieni.
Ces deux notes comme un soleil, un souffle d'air frais qui brûle le cœur. Les murets de pierre entre les cyprès, la lumière qui éclabousse entre les branches, le jeune corps renversé et lui qui le prend comme on s'enivre à quinze ans.
- Vous viendrez tous, a dit Sophie. Le dernier dimanche de mai, juste avant l'été. Le temps sera splendide. Le jardin dans une orgie de couleurs et d'odeurs sucrées.
Ils sont tous là, les aînés, pour discuter avec la petite dernière, discuter de ce qui ne les concerne pas. Marc sait que dans une heure, Sophie, après s'être fait prier, supplier presque, aura sorti la feuille déjà prête. « Qu'ils signent, mais qu'ils signent donc, » pense Marc. Il n'a que l'impatience de leur signature, leurs paraphes qui le libéreront de Sophie. Echapper à ses mains rêches et froides qui, plusieurs fois par jour, lui hérissent la peau, tordent ses nerfs ; ses mains qui se posent sur lui avec voracité et dégoût, avec détestation et jubilation. Oublier ses yeux qui ne le regardent jamais mais qu’il devine gelés avec parfois une étincelle de plaisir « Marc, tu m’avais promis. »
Aux Amaryllis, il sera bien, Pension pour tous les accidentés de la destinée, pour tous les cas qui n'ont pas de fin. Peut-on vivre à trente ans avec un corps absent ? Un corps qui se délite, tandis que la tête rêve, que le coeur voyage dans les étoiles.
Le soleil est devenu moins chaud. L'un après l'autre, ils descendent vers les peupliers, sourient à Marc. Lui, il cligne simplement des yeux en les voyant avancer. Son beau-frère a préparé un discours. Il le récite, mais Marc n'écoute pas. Il sait déjà ce qu'il y a derrière les mots prononcés; il sait lire les voix. En quinze ans, il est devenu expert. Il ne voit que le papier signé, la route qui mène aux Amaryllis, la route interdite. Trop loin, trop risquée, trop difficile, surtout lorsqu’on est seul. Comme une impossibilité de visites.
Il entend les battements de son cœur et deux notes comme un chant dans sa tête, un chant qui ne s'arrêtera plus.
- Marco vieni !
Claire Julier, qui vit à Sanary-sur-mer, collabore deuis des années au Passe-Muraille et a publié plusieurs recueils de nouvelles. Le dernier paru, à l'enseigne d'Edinter s'intitule Entre deux.

12:56 Publié dans Maison d'hôtes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature
27.06.2007
Le Routard est sympa…
Sa présentation de la Suisse est à recommander, avec les bémols d'usage...
C’est entendu : d’aucuns, après Houellebecq, trouvent le Routard un peu barjo et par trop bobo, avec tous les défauts de notre génération de babas cools, et pourtant j’en défendrai pour ma part les qualités, allez, parce que comme notre génération il est curieux, il est généreux, et à le pratiquer comme je l’ai fait pendant un mois en Suisse que, tout de même, je crois un peu connaître déjà, je lui tire mon chapeau, au Routard, je lui tire ma révérence dans les grandes largeurs, pour la très large palette et la précision, la richesse, la justesse, l’originalité souvent de ses informations.
J’écris cette note dans un hôtel tout de bois vêtu de la petite ville d’Appenzell, sur le conseil précis du Routard. Ce midi, je suis allé déguster des röstis aux fraises àl'auberge zur Sonne, à Winterthour, sur les mêmes indications du Routard, et j’ai découvert ensuite, à Saint-Gall, divers lieux que j’ignorais, bien repérés et bien décrits par le même Routard. C’est le Routard qui ma mis sur la piste du backpacker de Sent en Basse-Engadine, véritable découverte que je lui dois, et j’ai noté maintes curiosités naturelles ou culturelles qu’il signale, comme la cave à jazz jouxtant le Violon de Bâle, superbe vieil hôtel aménagé dans un ancien couvent d’abord reconverti en prison...
Pour Appenzell, je mettrai tout de même un bémol à la description du Routard, qui en fait une espèce de village-exposition à nains de jardins et kitsch pour touristes, parangon de LA Suisse profonde, plus cliché tu meurs. Or ce n’est pas que ça. Car le cliché ne va pas sans clins d’yeux, dans un pays qui a plus d’humour que beaucoup ne le croient. L’incroyable paysage de hauts plateaux montueux, d’un vert irlandais mais à vrai dire incomparable, est à la fois le summum de la carte postale et un lieu où vivent des gens qui, contrairement à ce que dit le Routard, ne font pas que poser pour les visiteurs de passage. Les incroyables maisons peintes ne sont pas que du folklore ripoliné pour la galerie mais la survivance d'une culture paysanne que documente l'incroyable musée. Bien entendu, le mauvais goût est ici pareil à celui qui ravage les sites de Provence ou de Toscane, mais le pays n’en vit pas moins, avec le désarroi de ses paysans et le spleen de ses ados à jeans pendouillant comme partout, quitte à se ressembler pour la photo...
23:10 Publié dans Switzerful is beautyland | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature
Le parapluie vert

Des intersections mystérieuses et de la grâce d’une lecture de Sylviane Chatelain
Il se passe parfois des choses étranges, dans nos vies, qui nous échappent ou qui nous rattrapent au contraire, qui nous font peut-être signe, qui voudraient nous révéler quelque chose ou qui nous révèlent nous-mêmes, savons-nous ?
En tout cas hier, sur le quai de cette gare, un peu égaré d’avoir appris la mort d’une amie, chère quoique plus revue depuis des années, me demandant si j’allais repartir au sud ou au nord, à telle ou telle extrémité du pays, comme une impulsion soudaine me fit me ressouvenir que ce soir-là, précisément, une soirée de lecture se donnait à Rolle, au bord du Léman, chez une autre de ces personnes lumineuses qui rayonnent et chaque dernier mardi du mois, depuis des années, convie un écrivain à lire de ses pages, et ce soir-là ce serait la romancière Sylviane Chatelain.
Les mardis de Rosmarie Burri, à Rolle, n’ayant rien de la pose ou de l’affectation que j’exècre, typique d’un certain milieu littéraire, et cette soirée étant la dernière qu’elle donnerait avant de passer la main, je m’en fus donc avec mes bagages, direction Genève et jusqu’à Nyon, le direct ne faisant pas la halte de Rolle, à Nyon où je planquai mon barda dans un casier de fer avant de prendre l’omnibus de Rolle et là que vis-je soudain : je vis le parapluie vert, le vert parapluie je vis qui m'attendait.
Le vert est la couleur de mon encre et donc de mon sang, et tout de suite je compris, alors que la pluie menaçait, que ce parapluie vert m’était destiné et qu’il allait me porter chance. Donc je m’en emparai. Or dès ce moment, certaine magie poétique qui m’avait conduit depuis un mois aux quatre coins du pays se densifia plus encore, pour atteindre toute sa plénitude durant la lecture d’Une main sur votre épaule, le dernier livre de Sylviane Chatelain.
Je sais que d’estimables personnes considèrent Sylviane Chatelain comme un auteur romand de première importance, mais je l’avoue, j’en ai un peu honte : jamais je n’avais vraiment entendu ses mots jusque-là, jamais comme ça. Or hier soir, et la voix, la présence, la justesse de chaque mot habité physiquement par l’auteur y étant pour beaucoup, ce flux se déployant comme en vagues rappelant la prose de Virginia Woolf, avec un pouvoir suggestif relevant de la vraie fiction et du véritable exorcisme psychique, tels qu’on les trouve chez Henry James, je fus sous le charme et bien plus: convaincu d'entendre soudain de la belle, de la grande littérature. Autant dire que je me suis promis de revenir à cette suite de variations sur quelques thèmes, où il est question d’une maison et des personnages qui s’y succèdent, d’une maison-refuge qui est la fois une maison-menace, et de peinture et d’angoisse, de musique et d’angoisse, d’amour et d’angoisse.
Enfin très tard hier soir, ayant quitté mes amis plein de reconnaissance et regagné mes pénates en renonçant pour la nuit aux quatre vents du pays, j’eus encore à recevoir, du parapluie vert, cette dernière indication: tu vas lire ce livre, m’ordonnait-on, et je le pris au hasard sur le rayon et je le vis : c’était le Kierkegaard de Jean Wahl dont j’ignorais que je le possédasse (du verbe possédasser), et dans lequel aussitôt je me plongeai pour y retrouver l’angoisse à l'état pur, l'angoisse comme une maison d'os et d'âme, l'angoisse et la joie, l'angoisse et l'amour...
Sylviane Chatelain. Une main sur votre épaule. Campiche éditeur, 2006.

21:40 Publié dans Carnets de La Désirade | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature
25.06.2007
Retour à nos sources
Lecture de Comment je suis redevenu chrétien de Jean-Claude Guillebaud
OUVERTURE
- On lui demande souvent s’il est chrétien ou non.
- Et jusque-là il ne savait trop quoi répondre.
- La question gêne d’ailleurs.
- Etre chrétien, aujourd’hui, n’est en effet pas très bien vu, en tout cas en France. Cela fait ringard.
- On peut dire qu’on est homosexuel ou échangiste sans problème.
- Se dire chrétien, surtout dans le milieu intello, ça craint.
- Longtemps il a campé dans le flou.
- Il a refusé de « lâcher prise ».
- Mais une colère l’a fait réagir : l’intolérance envers les chrétiens, justement.
- Au temps des persécutions, dans les décennies précédant la conversion de Constantin, il était de bon ton de se dire chrétien.
- Michel Henry et Frédéric Boyer, qui se sont dits chrétiens, ont été snobés par la critique après en avoir été respectés.
- La charge antichrétienne fait l’impasse sur le trésor du judéo-christianisme.
- La phrase de Tertullien, credibile est quia ineptum, citée à tout-va, n’est pas un argument anti-rationaliste mais une définition de la croyance.
- Par ailleurs, on ne dit plus rien des combats juridiques de l’Eglise pour adoucir la violence médiévale.
- Rien de l’œuvre éducative et hospitalière de l’Eglise.
- Les chrétiens n’osent plus se montrer.
- « Je ne suis pas sûr d’avoir intimement la foi, mais je crois profondément que le message évangélique garde une valeur fondatrice pour les hommes de ce temps. Y compris pour ceux qui ne croient pas en Dieu. Ce qui m’attire vers lui, ce n’est pas une émotivité vague, c’est la conscience d’une fondamentale pertinence ».
- Il récuse alors la rétractation de cette conviction dans l’enclos de l’intimité. Récuse à la fois le silence précautionneux et la crispation dogmatique.
- Veut dire comment il a vécu tout ça.
- Rappelle qu’il a été journaliste pendant vingt ans, sur tous les fronts, du Vietnam à la guerre du Kippour en passant par la guerre du Liban.
- Il a couvert les drames de la planète.
- En témoin. Assistant aux catastrophes du monde par « zapping tragique ».
- A éprouvé la honte de voir des gens condamnés à mort alors qu’il se sauvait.
- A souffert de s’endurcir. Mais a appris à percevoir les mutations du monde.
- La question du Mal lui est apparue de plus en plus clairement. Accentuée avec les génocides du Rwanda et d’ex-Yougoslavie.
- Vers le milieu des années 70, il a senti venir des transformations profondes de notre monde. Avec l’intégrisme des ayatollahs iraniens. Avec la sauvagerie du passage à l’acte au Liban, puis dans les Balkans.
- A constaté les grandes bifurcations anthropologiques liées à la chute du communisme et aux révolutions informatique et biologique.
- Conscient de se limiter à une observation « horizontale », il a éprouvé le besoin de prendre du champ et de réfléchir.
- Et c’est pourquoi il s’est retiré du journalisme.
- Evoque les temps apocalyptiques annoncés par Karl Jaspers.
- Des temps non pas de fin du monde catastrophique mais de « révélation », de « surgissement ».
- A écrit six livres pour mieux comprendre. Ce qu’il appelle des « reportages d’idées » : La Trahison des Lumières, La Tyrannie du plaisir, La Refondation du monde, Le Principe d’humanité, Le Goût de l’avenir et La Force de conviction.
- Il a voulu comprendre les 3 révolutions en cours : économique, numérique et génétique.
- Convaincu que nous devons penser cette époque.
- Une époque de « grande inquiétude ».
- Après avoir quitté Le Monde, il est devenu directeur littéraire au Seuil où il a collaboré avec de grands intellectuels de ce temps en France : Henri Atlan, Louis Dumont, Jean-Pierre Dupuy, Cornelius Castoriadis, René Girard, Michel Serres, Edgar Morin, notamment.
- A tenté de lutter contre la parcellisation du savoir.
- Cite l’Enquête sur les idées contemporaines menée par Jean-Marie Domenach dès 1981 pour L’Expansion.
- Lui-même est redevenu étudiant, très marqué aussi par Jacques Ellul.
- A l’époque, le christianisme l’indifférait plutôt, et notamment les débats sur l’existence de Dieu.
- Est d’abord revenu au christianisme pour des raisons anthropologiques.
- Rappelle sa trajectoire de petit catho de province venu à mai 68 chroniquer la révolution.
- Marqué par les interprétations de Maurice Clavel et Michel de Certeau.
- De plus en plus intéressé par le « trésor » du judéo-christianisme.
- PREMIER CERCLE : LES SOURCES DE LA MODERNITE
- Parle de trois cercles concentriques.
- Achoppe aux sources de la modernité
- Se rappelle une remarque de René Girard : « C’est ce qui reste de chrétien en elles qui empêche les sociétés modernes d’exploser ».
- Estime que le message chrétien a été largement intégré, mais qu’il est coupé de ses sources.
- La plupart de nos valeurs sont issues de la Bible, c’est un fait.
- Mais en France, ce constat est occulté depuis les Lumières.
- L’attachement de la gauche aux anti-chrétiens historiques (de Voltaire à Nietzsche) est plus accusé qu’ailleurs.
- La France occulte sa double filiation avec la Bible et les Lumières.
- Mais il est vrai que l’Eglise ya aidé.
- Notamment avec l’encyclique Quanta cura de Pie IX contre les idées modernes.
- Hors de France, on a accepté ce continuum sans rupture.
- Cite Benedetto Croce : « Nous ne pouvons pas ne pas nous dire chrétiens », qui date de 1942.
- Croce souligne la révolution morale et spirituelle représentée par le christianisme. (Cf. Commentaire No 1001, printemps 2003).
- Croce évoque par ailleurs les « chrétiens du dehors ».
- En travaillant à La Refondation du monde, Guillebaud a mis au jour six valeurs héritées du judéo-christianisme , à commencer par l’individualisme, en tant qu’autonomie de la personne.
- Rappelle les textes de Louis Dumont sur les origines chrétiennes de l’individualisme. Cite aussi Les sources du moi (Seuil, 1998) du philosophe canadien Charles Taylor.
- Montre comment l’individualisme d’inspiration chrétienne se distingue des conceptions bouddhiste ou confucéenne, autant que du « sujet » en tradition islamique, ainsi que l’illustre Le sujet en islam de Malek Chebel.
- Montre aussi comment l’Eglise instituée a combattu la liberté individuelle propre au christianisme…
- Mais cite également l’effort de l’Eglise, contre la royauté, à favoriser le mariage par consentement mutuel, contre les mariages arrangés (cf. Duby et le Goff).
- Distingue enfin l’individualisme narcissique voire autiste de notre temps du concept de personne-en-relation.
- Deuxième valeur issue du christianisme : l’aspiration égalitaire. Une idée qui n’existait pas vraiment dans la pensée grecque.
- Les Grecs ne pensaient pas que les hommes appartenaient tous à la même « essence ».
- Aristote : « Les barbares n’ont de l’homme que les pieds ».
- Influence décisive de l’épître aux Galates de Paul.
- Rappelle ensuite la fameuse controverses de Valladolid, sur l’humanité ou la non-humanité des Indiens, opposant deux chrétiens : Juan Ginès de Sepulveda, historiographe de Charles Quint, et Bartolomé de Las Casas.
- Un débat fondateur préludant aux futures controverses entre colonialistes et anti-colonialistes.
- Rappelle que Las Casas excluait les Noirs de son plaidoyer, ce dont il se repentit ultérieurement.
- La controverse illustre l’opposition d’un christianisme subversif et de son « adaptation » par l’Eglise.
- Cite ensuite les concepts d’universalité, d’espérance (contraire à la circularité du temps selon les Grecs et à l’amor fati de Nietzsche).
- Rappelle la téléologie du prophétisme juif, illustrée dans le Pentateuque par la formule : « Souviens-toi du futur ».
- Cite le concept de progrès lié à l’espérance, à quoi s’oppose l’hégémonie du présent « consommé » par nos sociétés hédonistes.
- Prône le retour au « goût de l’avenir » célébré par Max Weber.
- Cite enfin notre rapport à la science, en s’opposant à l’idée reçue selon laquelle le religieux s’oppose forcément à la science, comme le font croire les exemples de Giordano Bruno ou de Galilée.
- Rappelle le rôle fondamental des ordres religieux, et notamment des jésuites, dans les avancées du savoir ; et que les plus grands astronomes ont souvent été des religieux, et que ceux-ci ont donné des fournées de savants dans tous les domaines.
- Rappelle que le monothéisme a aussi favorisé l’émergence de la science expérimentale. Cite le concept intéressant d’ « étincelle théologique », qui ouvre littéralement l’exploration de la terre jusque-là sacralisée par le polythéisme.
- Tel est le repérage de ce que Guillebaud appelle le « premier cercle », consistant à reconnaître les « traces » de nos divers héritages greco-latins et judéo-chrétiens.
- Relève alors que ce premier cercle n’est qu’une approche périphérique.
- « Le christianisme, c’est autre chose qu’une simple collection de valeurs humanistes. Avoir la foi, ce n’est pas adhérer simplement à un catalogue de principes normatifs, qui serait comparable au programme d’un parti politique. Oublier cela, ce serait confondre la « religiosité » avec la croyance.
DEUXIEME CERCLE : LA SUBVERSION EVANGELIQUE
- Un cercle plus proche du feu central.
- Important du point de vue anthropologique.
- Rappelle qu’il a été l’élève de Jacques Ellul avant de devenir son éditeur.
- De La subversion du christianisme, livre majeur selon lui.
- Un essai proche de la téologie de la libération catholique.
- Egalement influenc par le phénoménologue Michel Henry.
- Dans C’est moi la Vérité, L’Incarnation et Paroles du Christ.
- Rappelle une autre dette envers Maurice Bellet et Le Dieu pervers.
- Qui décriait le Dieu jaloux aux chantages affectifs intolérables.
- Egalement très redevable à René Girard.
- Décrié par les intellectuels comme l’a été un Camus.
- Pense que l’œuvre de Girard est une bombe à retardement qu’n n’a pas encore comprise.
- Ces auteurs lui ont appris à voir comment le Christ avaiut fendu l’histoire en deux.
- Ne pense pas qu’il y a filiation avec le Talmud et le code babylonien, contrairement à Régis Debray.
- Pas une religion « de plus ».
- Pense que le christianisme marque une rupture définitive.
- En inversant le sens du sacrifice, il devient une « religion de la sortie du religieux ».
- Dénonce la persécution sacrificielle et proclame l’innocence des victimes.
- Paul dénonçait déjà le « trop » de religion devant les philosophes grecs.
- La folie de la Croix balaise tout autre religion.
- Le message évangélique inverse les perspectives.
- Les Grecs pratiquent le sacrifice sous le signe de l’unanimité persécutrice.
- Le mimétisme y est essentiel, qui survit aujourd’hui dans nombre de phénomènes médiatiques, équivalents de la lapidation.
- La résurrection ruine le sens du sacrifice.
- La résurrection est une objection qui enraie le mécanisme de tout sacrifice.
- C’est pourquoi le consentement à la résurrection est le cœur de la foi chrétienne.
- Chrétiens ou non, nous avons désormais intégré le message qui nous fait déceler le mensonge sacrificiel, la ruse de la persécution.
- Notre souci des victimes n’a pas d’autre origine.
- Le point de vue de la victime est devenu référentiel à cause du judéo-christianisme.
- La surenchère victimaire en découle, ruse fréquente aujourd’hui.
- Mais l’interprétation progresse lentement.
- Jean XXIII : « Nos textes ne sont pas des dépôts sacrés mais une fontaine de village ».
- Relève l’intérêt des contradictions entre les quatre évangiles.
- Les chrétiens sont les héritiers d’un récit.
- La parole « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font » lui paraît d’une « intelligence anthropologique stupéfiante ».
- De fait, les persécuteurs son en pleine méconnaissance de leurs actes.
- Nietzsche avait vu cette fondamentale nouveauté, pour la combattre.
- Souligne l’intérêt d’une lecture attentive de Nietzsche.
- Dont l’imprécation rend hommage à la subversion du christianisme.
- L’entrée dans ce deuxième cercle a poussé Guillebaud vers la gauche. « Je me suis senti plus chrétien que catholique ».
- Se sent peu attiré par le Dieu tout-puissant et punitif .
- Pour le Romain, la vénération d’un crucifié est une obscénité.
- Cette élection d’un vaincu a été stigmatisée maintes fois.
- Lui-même est de plus en plus attiré par la métaphore de la Croix et par la kénose : la relative faiblesse de Dieu qui laisse l’homme aux prises avec sa propre liberté.
- Revient aux idées de tsimtsoum et de kénose.
- Rappelle la colère de Bernanos dans Les Grands Cimetières sous la lune.
- Mauriac fustigeant les défenseurs du franquisme.
- Intègre une vision assez protestante du christianisme.
- Pas fasciné par la « réussite » de l’Eglise, comme l’est Régis Debray.
- Pense que cette vision reconduit au maurassisme « athée mais catholique ».
- Guillebaud lui-même se sent aux antipodes du catholicisme conservateur.
- Estime que beaucoup d’antichrétiens, visant cette cible, sont injuste avec le christianisme fonamental.
- Signale les résurgences de cette pensée chez un Julius Evola ou un Carl Schmitt.
- Son christianisme le pousse au contraire vers la théologie de la libération et les nouveaux mouvements.
- Devient chroniqueur à La Vie pour cette raison.
- En réaction contre le cynisme du néo-libéralisme.
- Dénonce la gauche française qui a perdu tout contact avec les humiliés et les offensés.
- Assiste à la banalisation de l’injustice sociale.
- Dénonce la dérive consumériste et hédoniste.
- Constate que les chrétiens ont fait les frais de ce cynisme.
- Se dit motivé par la colère et non le romantisme compassionnel.
- Ne se sent cependant ni libéral ni libertaire.
- Dans un premier temps, participe à la critique de l’institution catholique.
- Décrie le césaro-papisme.
- Puis il a évolué.
- En fréquentant les croyants. Découvre des communautés vivantes et ferventes.
- Découvre des religieux humbles et héroïques.
- Une Eglise très affaiblie. Mais dont la faiblesse même est peut-être riche d’un possible rajeunissement.
- La minorité n’est pas forcément catastrophique selon lui.
- Rappelle le rôle des premiers chrétiens face à l’abjection du pouvoir romain.
- Les chrétiens pourraient retrouver une fonction protestataire.
- Y compris contre le délire transgressif.
- Evoque la dimension de joie de cette réaction, au sens où l’entendait Bernanos.
- La colère joyeuse que prônait Emmanuel Mounier.
- Souligne l’importance du lien communautaire.
- Affirme que la croyance passe par la relation.
- A cet égard, dit son souhait que l’Eglise redevienne un foyer vivant.
- Toute l’histoire chrétienne a été marquée par l’opposition, difficile mais féconde, entre la pesanteur de l’institution et la fulgurance du message.
- Rappelle les composantes humaines du Journal d’un curé de campagne.
- Rappelle que l’histoire du christianisme est fondée sur les trois figures de la puissance, de la protestation et de la sainteté.
- Rappelle que des gestes « saints » n’ont cessé de vivifier l’Eglise. Cite Maurice Zundel le mystique suisse, Christian Chergé le trappiste de Tibhérine assassiné, et de l’abbé Jean Flory défiant les Allemands à Noël 1942 en rappelant l’origine juive des figures de la crèche, auxquelles il colla des étoiles jaunes devant les officiers boches…
TROISIEME CERCLE : LA FOI COMME DECISION
- Reste le problème de la foi.
- Dont le troisième cercle est le lieu central.
- Claude Dagens, évêque d’Angoulême, l’a surnommé « prophète de l’extérieur », non sans ironie.
- Se demande alors « où il en est »…
- Il dit hésiter, marmonner, tricher.
- Retourne un peu à la messe. Dont la phraséologie le fait regimber.
- S’intéresse à de nouvelles approches des textes, au phénomène de l’ennui.
- Lit et rencontre Timothy Radcliffe.
- En travaillant à La Force de conviction, découvre chez Leibovitz, philosophe israélien, que c’est le caractère volontaire de la croyance qui le distingue de la connaissance.
- « On croit aussi parce qu’on l’a choisi ».
- Affirme que la croyance n’est pas conclusive mais inaugurale, semblable en cela à l’amour.
- Analyse, par contraste, les phénomènes de la décroyance, et leur impact psychologique dévastateur.
- Souligne aussi bien la dimension affective de l’assentiment à la foi.
- Se demande enfin si cette foi n’a pas toujours persisté en lui.
- Se dit incapable de répondre.
- Cite Kierkegaard : « Il arrive que la foi voyage incognito ».
- Et se souhaite de rester joyeux…
- Tout cela très intéressant, impressionnant de sincérité et de netteté, largement ouvert à la discussion et à l’expérience personnelle de chacun.
- Me sens très proche de cette pensée en constante relation, jamais dogmatique ni crispée. JCB représente le type à mes yeux de l’homme de bonne volonté. Me ravit qu'il cite Kierkegaard en fin de course, mon pote de ces jours...
GUILLEBAUD Jean-Claude. Comment je suis redevenu chrétien. Albin Michel, 182p.
21:38 Publié dans Spiritualité | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, christianisme
La fuite de Monsieur Mundus

Lecture de Train de nuit pour Lisbonne (1)
Ce roman démarre en coup de vent comme chez le Simenon des destinées subitement en rupture (dont le premier exemple serait La Fuite de Monsieur Monde), puis on s’immerge à la fois très vite et tout en douceur dans une coulée qui relève d’une autre sorte de poésie existentielle, à la fois enveloppante et cultivée, savante et émouvante, qui évoque le Pereira prétend d’Antonio Tabucchi, et plus encore le Livre de l’intranquillité de Pessoa, d’ailleurs cité dans la foulée.
La fascination pour la langue portugaise, surgie dans la vie du professeur de langues anciennes Raimund Gregorius, surnommé Mundus ou l’Incroyable, à l’occasion d’une péripétie aussi fulgurante que fortuite (une femme qu’il croise sur le pont de Kirchenfeld, à Berne, dont l’intention ambiguë l’a fait se précipiter à son secours), cette fascination née du mot português coulé des lèvres de la femme, et bientôt relancée par la découverte d’un livre dont les phrases l’envoûtent aussitôt, marque la décision soudaine du brave prof, régulier comme une horloge pendant trente ans, de tout plaquer d’un jour à l’autre pour entamer une nouvelle vie.
Il y a de l’extravagance apparente dans ce départ, qui laissera sans doute pantois les collègues du cher homme, mais sa décision est si profondément juste que ses vrais amis (à commencer par l’ophtalmologue philosophe qui apaise sa terreur de perdre la vue) autant que ceux qu’il rencontrera dans le train puis à Lisbonne, que tout va s’enchaîner dans une sorte de logique poétique sans faille, jusqu’au premier rebondissement majeur du roman, devant une tombe du Cimetière des Plaisirs. C’est là que Gregorius va trouver la première trace tangible de l’auteur du livre qui l’a poussé à apprendre le portugais en une nuit, un certain Amadeu Almeida Prado dont les proses méditatives, largement citées au fil des pages, étincèlent d’une étrange, mélancolique lucidité. Alors s’amorce la vraie entrée en matière de ce roman limpide et prenant, dont les magnifiques cent premières pages se lisent d’un souffle…
Pascal Mercier. Train de nuit pour Lisbonne. Traduit de l’allemand par Nicole Casanova. Maren Sell, 490p.
03:20 Publié dans Autres rivages | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature
Le prêtre sans Dieu

En lisant Train de nuit pour Lisbonne (2)
La question «Nous autres hommes, que savons-nous les uns des autres ? », posée dans l’une des pages d’Un orfèvre des mots, le livre posthume d’Amadeu Almeida Prado sur lequel le professeur Gregorius est tombé par hasard à Berne avant d’envoyer valdinguer sa vie habitudinaire de spécialiste des langues anciennes - cette question court comme un fil rouge à travers Train de nuit pour Lisbonne, dont la deuxième partie, intitulée La rencontre, sera marquée, de fait, non seulement par une mais par une série de rencontres, toutes liées à l’enquête du protagoniste sur l’écrivain-médecin disparu dont les mots l’ont immédiatement bouleversé. D’emblée en effet, Gregorius a identifié « un orfèvre des mots dont la passion la plus profonde avait été d’arracher à leur mutisme les expériences silencieuse de la vie humaine ». Et sa folle démarche de constituer la réponse spontanée aux questions existentielles le concernant lui-même : « Etait-il possible que le meilleur chemin pour s’assurer de soi-même passât par la connaissance et la compréhension d’un autre ? Un homme dont la vie s’était écoulée très différemment et avait possédé une tout autre logique que la vôtre ? Comment la curiosité que vous inspirait une autre vie s’accordait-elle avec la conscience que votre propre temps s’écoulait ? »
La première de ces rencontres est celle d’Adriana, soeur d’Amadeu à l’« incandescence glaciale » et que la ferveur du prof va bientôt apprivoiser au point qu’elle lui ouvrira le sanctuaire du disparu, qu’elle vénère jalousement et dont elle trace un début de portrait. Celui-ci va s’enrichir ensuite auprès du fascinant Joao Eça, vieillard rescapé des chambres de tortures de la police salazariste, qui révèle à Gregorius dans quelles circonstances Amadeu est entré lui-même en résistance – Amadeu qu’il qualifie de « prêtre sans dieu ». Par la suite, poursuivant ses recherches dans les archives d’un journal et auprès de la sœur cadette de Prado, le protagoniste va découvrir, grâce au Père Bartolomeu qui en fut le maître de lycée, quel extraordinaire « aventurier » fut ce « garçon béni » à l’intelligence flamboyante et à l’âme rebelle.
D’un témoignage à l’autre, avec le constant recoupement des pages tirées du livre d’Amadeu Prado, l’image de celui-ci se modifie et gagne en contrastes et en complexité pour accentuer encore le sentiment de mystère qu’on pourrait dire la substance même du livre de Pascal Mercier, dans laquelle le lecteur s’immerge comme s’il s’agissait d’un grand rêve éveillé. Cette deuxième partie s'achève sur la lecture, dans le lycée désaffecté où Gregorius a tenu à le déchiffrer, parce que c'est là qu'il a été prononcé, du discours final d'Amadeu devant ses professeurs et condisciples, rédigé en latin (p.195-200). Un prodigieux morceau d'anthologie, restituant toute la passion incandescente d'un jeune homme qui a brûlé d'amour pour le Christ et célèbre encore la force poétique de l'Ecriture, avant de se retourner contre la cruauté de la religion et la mauvaise foi de l'Eglise, ici dans ses rapports avec la dictature. D'une éloquence cinglante, quasi cicéronienne, cette invective rebelle concentre toute la révolte d'un garçon dont nous savons déjà quel homme, quel écrivain aussi il deviendra. Or on ne peut se détacher de la lecture de Train de nuit pour Lisbonne, qui est à la fois d'un conteur, d'un philosophe et d'un poète infiniment attachant...
Pascal Mercier. Train de nuit pour Lisbonne. Traduit de l’allemand par Nicole Casanova. Maren Sell, 490p.
03:20 Publié dans Autres rivages | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature
24.06.2007
Contre le style TipTop

Ce qui menace l’Europe
On croit que la vieille Europe est menacée par le plombier polonais ou par le Turc à relents mahométans, mais on a tort : on ne voit pas le vrai danger découlant d’une progressive acclimatation mondiale de la propension suisse au TipTop propre-en-ordre qui indique que l’Opel/Honda/Toyota/Peugeot est lavée et polie à la peau de chamois, que la vaisselle et la lessive et les vitres et toutes les surfaces visibles d’alentour sont propres et nettes, enfin que tout est nickel et sous contrôle.
Il y a là quelque chose de terrible qu’on aurait tort de prendre pour une seule tare suisse, dont on se débarrassera en confinant ce pays hors de l’Europe. Non : la situation est plus grave. Preuve en est que je l’ai observée d’abord en Allemagne, à Rothenburg ob der Taube, sur la route dite romantique. J’entrai alors dans un hôtel et qu’y vis-je : l’abomination propre-en-ordre, sans qu’on pût imaginer une collusion entre la Suisse et la Souabe active. Le TipTop au stade terminal.
Mais qui alors a contaminé l’Allemagne ? Hélas la conjoncture devient alarmante, puisque l’Europe entière, de Malmö à Agrigente et de Zagreb à Albufeira, se trouve enivrée par le désir d’encaustique et de karaoké… A savoir, après le TipTop: sa conclusion festive.
Je prends ces notes pessimistes au bord d’une admirable rivière suisse, la Kander, qui n’est en rien contaminée par ce nouveau conformisme européen de l’ordre et de la propreté. Je suis descendu tout à l’heure dans un Lodge de Kandersteg, ancien palace réaménagé selon la simple éthique et la frugale esthétique de l’homme des bois, dérogeant évidemment aux normes débilitantes du tourisme conventionnel et donc européen, mais réalisant le summum du confort : un seul employé jamais là y règle l’organisation de 33 chambres donnant toutes sur la nature et le ciel, et la piscine intérieure est accessible à toute heure. Le prix est dérisoire. La qualité du savon incomparable. On croit que la civilisation se perd. On se goure. Je fournis les renseignements sur l'établissement aux gens qui en sont dignes...
21:00 Publié dans Switzerful is beautyland | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : Littérature
21.06.2007
Backpackers on the Roof

L’étape de Sent, chez Jonas
Les routards ont fait des petits avec les Backpackers, qui n’ont rien pour autant d’une nouvelle secte baba-cool, mais se recrutent autant parmi les jeunes en veine de balades point trop ruineuses que chez les familles à moyens moyens. L’appellation recouvre, en Suisse, quelque vingt-cinq adresses qui vont de la Baracca d’Aurigeno, lieu cher à Patricia Highsmith, au bord de la Maggia, au Riviera Lodge de Vevey, en passant par le Mountain Hostel de Grindelwald et l’Old Lodge de Wengen. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le réseau n’est pas réservé aux descendants américains des hippies, et la meilleure preuve en est la clientèle majoritairement helvéto-européenne du Swissroof de Sent, en Basse-Engadine, tenue par deux compères dont le très souriant Obwaldien Jonas.
L’étape vaut le détour et plus encore : le séjour. Mais passer rien qu’un jour et une nuit chez Jonas, dans une chambre donnant sur toutes la haute vallée de l’Inn, au cœur d’un village immédiatement attachant, aux belles maisons couvertes de sgraffite et aux charmants palazzi, aux ruelles pavées de têtes-de-chat et aux gens immédiatement accueillants, m’a paru une telle grâce que je me suis promis d’y revenir sous peu par temps plus clément. Il y a certes d’autres pensions et auberges à Sent, mais le Backpacker Swissroof allie les charmes d’une vieille maison grisonne, avec ses chambres de vieux bois et ses balcons à vue lointaine (du château de Tarasp aux hauteurs de Guarda, autre merveille plus léchée et touristique) à une ambiance familière, où chacun peut faire sa cuisine si ça lui chante. Pour une chambre et le petit-dèje copieux de Jonas, il m’en a coûté 65 francs suisses (40euros), avec sanitaires sur l’étage et literie minimale, le vrai luxe à mon goût. On peut trouver plus confortable dans la même maison, ou préférer les dortoirs carrément bon marché, avec la nuitée dès 25 francs. De là, été comme hiver, des quantités de balades et d’exercices plus ou moins sportifs (dont la descente en trottinette des hauts du domaine skiable…) sont possibles, et cette randonnée où je me suis déjà promis d’égarer un Sollers qu’on va revêtir de Knickebockers seyants et munir d’un Alpenstock. Sollers au Val Sinestra, ça c’est le scoop ou je ne suis qu’un rot de lagopède…
Renseignements indispensables : www.backpacker.ch et surtout : http : // www.swissroof.ch
16:45 Publié dans Switzerful is beautyland | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Littérature
20.06.2007
Décalage horaire

Un signe de Basse Engadine
Dans un Haut lieu de Basse Engadine, ce 20 août. – J’écris cette note sur le coin d’une table minuscule, dans une vieille maison grisonne de Sent aux murs couverts de sgraffite, au-dessus de Scuol. J’étais ce matin au bord du Rhin qui est à Bâle une fluente route d’Europe ouverte aux grands airs, à midi j’ai longuement entendu un WonderBoy zurichois qui travaille dans l’utopie urbaine, et ce soir je me retrouve en ces hautes vallées où le nord et le sud se conjuguent, jouxtant l’Autriche et le Trentin, dans un village entièrement détruit par le feu au début du XIXe siècle, reconstruit pour l’éternité en pierre merveilleusement ornée, dont les façades de chaque maison racontent l’histoire des gens de cette terre du bord du ciel. On y arrive par un petit train rouge que Greta Garbo connaissait bien, et Thomas Mann qui a écrit La montagne magique non loin de là. Je devrais décrire tous les jours ce que je vis et ce que je lis au jour le jour, comme ce magnifique Mal de pierres de Milena Agus, mais vivre et écrire ne vont pas toujours de pair, et Nicolas Bouvier en était le meilleur témoin qui mettait dix ans à filtrer la matière de ses pérégrinations. Or je constate que mes notices de La Suisse en zigzags ont plus de dix jours de retard, alors que mon foutu LapTop me joue des tours à n’en plus finir. Tant pis et tant mieux, n’est-ce pas ? La fenêtre grande ouverte sur la nuit fraiche comme une source, jouxtant le clocher qui sonne les heures pour toute la vallée, laisse couler le doux nom d’Engadine le long des pentes à l’herbe d’émeraude. On est ici loin du monde et au cœur du monde. Hors du tenps et au coeur du temps. Ainsi soit-il…
23:55 Publié dans Carnets de La Désirade | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Littérature
19.06.2007
De l'intimité cosmique
En lisant Séjours à la campagne de W.G. Sebald
Il faut écrire entre le cendrier et l’étoile, disait à peu près Dürrenmatt, et c’est la même mise en rapport, sur fond d’intimité cosmique, que je retrouve aussitôt dans l’atmosphère même, enveloppante et crépusculaire, du recueil posthume de W.G. Sebald consacré à sept écrivains et artistes ayant pour point commun d’associer le tout proche et le grand récit du temps ou de l’espace, comme l’illustre immédiatement cette splendide évocation du passage de la comète de 1881 sous la plume de Johann Peter Hebel, walsérien avant la lettre : « Durant toute la nuit, écrit-il, elle fut comme une sainte bénédiction vespérale, comme lorsqu’un prêtre arpente la maison de Dieu et répand l’encens, disons comme une bonne et noble amie de la terre qui se languit d’elle, comme si elle voulait déclarer: un jour, j’ai aussi été une terre, comme toi pleine de bourrasques de neige et de nuées d’orages, d’hospices, de soupes populaires et de tombes autour de petites églises. Mais mon heure dernière est passée et me voici transfigurée en céleste clarté, et j’aimerais bien te rejoindre mais n’en ai point le droit, pour ne pas être de nouveau souillée par tes champs de bataille. Elle ne s’est pas exprimée ainsi, mais j’en eus le sentiment, car elle apparaissait toujours plus belle et plus lumineuse, et plus elle approchait, plus elle était aimable et gaie, et quand elle s’est éloignée, elle est redevenue pâle et maussade, comme si son cœur en était affecté »…
Cette comète qui passe là haut et nous regarde avec mélancolie m'a fait penser au saint de Buzzati qui regrette de ne pouvoir tomber de son encorbellement de nuée et de rejoindre les jeunes gens en train de vivre de terribles chagrins d’amour dans les bars enfumés de la planète, mais une autre surprise m’attendait au chapitre consacré à Robert Walser, mort dans la neige un jour de Noël, comme mon grand-père, et la même année que le grand-père de Sebald, en 1956. Ces coïncidences ne sont rien en elles-mêmes, à cela près qu’elles tissent un climat affectif et poétique à la fois, participant d’une aire culturelle et de trajectoires sociales comparables. Or le portrait du grand-père de Sebald m'a replongé en plein Walser, autant que mes souvenirs du petit homme, drillé au Ritz de Paris, parlant sept langues et finissant sa vie en colporteur à bicyclette, que fut mon Grossvater...
Dans les Promenades avec Robert Walser, Carl Seelig évoque cette Suisse à la fois paysanne et populaire, pieuse et sauvage, souvent instruite par les multiples voyages de l’émigration (la Suisse du début du siècle était pauvre, mes quatre grands-parents se sont connus en Egypte où ils travaillaient dans l’hôtellerie), et marquée, comme l’Allemagne du sud, par le mélange des cultures et l’esprit démocrate, l’utopie romantique et le panthéisme, qu’on retrouve dans les univers parcourus par W.G. Sebald.
Celui-ci prolonge aujourd'hui la tradition des promeneurs européens qui va de Thomas Platter, le futur grand érudit descendu pieds nus de sa montagne avec les troupes d’escholiers marchant jusqu’en Pologne, à Ulrich Bräker le berger du Toggenburg qui traduira Shakespeare, ou Robert Walser se mettant « pour ainsi dire lui-même sous tutelle », comme l’écrit Sebald, sans cesser de griffonner de son minuscule bout de crayon sous les étoiles…

W.G. Sebald. Séjours à la campagne. Actes Sud.
Portrait de W.G. Sebald: Horst Tappe.
06:10 Publié dans Autres rivages | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : Littérature






