
« J’espère que ma peinture tiendra, sans craquelures. Je voudrais arriver devant les jeunes peintres de l’an 2000 avec des ailes de papillon ». (Pierre Bonnard)
Dans l'atelier du Cannet, en 1946
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« J’espère que ma peinture tiendra, sans craquelures. Je voudrais arriver devant les jeunes peintres de l’an 2000 avec des ailes de papillon ». (Pierre Bonnard)
Dans l'atelier du Cannet, en 1946
Hommage à Armand C. Desarzens, sculpteur, graveur et ami des poètes, qui vient de nous quitter à l'âge de 76 ans.
Souvenir d'une belle rencontre à Belmont sur Lausanne, en 2008, en présence de sa compagne Charlise.
Il y a une vie après une enfance massacrée. Il y a une vie après le déni et les insultes. Il y a une vie après les coups. La preuve vivante en est la destinée singulière, assez chaotique en certaines années, et finalement pacifiée, d’Armand C. Desarzens que quelques bonnes âmes et l’amour de l’art ont sauvé du pire.
« J’aurais pu très mal tourner, c’est vrai », nous confie aujourd’hui Armand dans le bout de ferme aux trésors qu’il partage avec Charlise, à Belmont-sur-Lausanne, littéralement au bord du ciel. Mais on le sent réticent à parler une fois de plus de tout ça : comment, retiré à ses parents alcooliques, il a été placé avec son frère chez des gens qui n’ont cessé de l’humilier; comment, à l’école, « cradzet » et cancre de surcroît, il attirait les torgnoles; comment on lui interdit de lire avant de le forcer à entrer en apprentissage alors qu’il venait de réussir son examen d’entrée aux beaux-arts.
Pudeur et philosophie aussi : la vie, sa vie, son œuvre se sont faites, belles malgré tout. Et à ses côtés, Charlise, qui se rappelle celui qu’elle a rencontré au mitan des années 60, souligne tendrement: « Il avait une longue mèche sur le côté, l’air romantique, et si vivant !»

La mèche n’y est plus (!) mais le regard du sexa est plus vif que jamais, impatient de nous faire voir ses dernières gravures et, d’abord, son nouvel atelier – cabanon de ses rêves. « C’est là, tu vois, que j’ai mis 40.000 des 100.000 balles de la Fondation », précise-t-il en nous introduisant dans la cabane de bois, à trois sauts de chats de la ferme, juste à côté du vieux poulailler et donnant sur les arbres et le lac là-bas. « Je viens de commencer à travailler avec ça ! », précise-t-il ensuite, fier comme un môme devant son nouveau jouet, en désignant un gros microscope binoculaire pourvu d’une caméra qui transmet, sur un écran, l’image des plaques qu’il entaille au burin. Fascinante plongée dans l’infiniment petit de ses gravures, évoquant autant des constellations cosmiques.
« Je n’aime pas qu’on me taxe de mystique », poursuit Armand C. Desarzens revenu à la table conviviale de la terrasse, « mais c’est vrai que j’ai toujours cherché quelque chose. » La vingtaine passée, ce furent des zigzags existentiels entre darbystes, pentecôtistes et autres « istes » sectaires, entrecoisés avec des aléas professionnels de mécanicien-dentiste diplômé sur le tard après moult interruptions, sans compter les zigzags nocturnes arrosés d’un «foireur» bien présent dans la bohème lausannoise de l’époque…

Et l’art là-dedans ? « Mon premier choc, ç’a été Giacometti en sculpture, et Fautrier en peinture ». Mais dès ses quatorze ans, deux rencontres le marquent : celle du poète et artiste Etienne Chevalley, qui l’accueille chez lui et lui révèle la littérature et la musique ; et celle du pasteur Paschoud, et de sa fille Martine, la future femme de théâtre, qui partagent eux aussi son goût pour la création artistique. Mais c’est avec le fameux graveur Albert Yersin, au cap de sa trentaine, qu’Armand se trouve un vrai mentor et un père de substitution. « Je préparais alors ma première expo. Et tout de suite, Yersin m’a encouragé». Une bourse de la Fondation Bailly vient confirmer ce verdict du maître: « La rigueur, tu l’as, mais maintenant vas-y, ouste, grave ! ».

Depuis lors, par le dessin, la sculpture, la gravure dans laquelle il insère de plus en plus la parole des poètes – et des plus grands de l’époque, devenus ses correspondants ou ses amis, comme le regretté Mahmoud Darwich, Jean Pache plus près de nous, Guillevic, Bonnefoy et tant d’autres. « Je me nourris des mots des poètes », conclut Armand J. Desarzens dont les merveilleuses architectures imaginaires, folles guipures arachnéennes en trois dimensions, nous entraînent d’un infini à l’autre des deux extrêmes de l’Univers. Et quand on lui demande quel fil rouge court à travers sa vie, Armand C. Desarzens de répondre sans hésiter: « Je crois que tout ce que je fais correspond, finalement, à un immense besoin d’absolu »…
DATES
1942 Naissance, à Lavey. Retiré à ses parents. Placé. Enfance difficile.
1956 Rencontre du poète et artiste Etienne Chevalley, premier mentor.
1967 Rencontre de Charlise, qu’il épousera.
1972. Rencontre décisive d’Albert Y. Yersin, maître graveur.
1973. Première exposition à la Galerie Unip à Lausanne. Bourse de la Fondation Alice Bailly. Suivront une vingtaine d’expositions personnelles ou collectives.
2006 Grand Prix de la Fondation vaudoise pour la culture.


…Je ne te dis pas la griserie, mon chéri, quand tu as toute le route devant toi et que la route te tend les bras, si j’ose dire (et j’ose), et que cette route est Notre Avenir, voilà : tu as tout de suite compris que c’était CE modèle que je voulais, à conduite assistée, le nec plus de la technologie japonaise, l'insoutenable légèreté de l'être nippon - et maintenant viens pousser celle que tu aimes, mon amour: à nous la Liberté…
Image : Philip Seelen
… Ce que je vous reproche de n’avoir pas assez relevé dans votre analyse, Marie-Laure, c’est le fait que le dispositif narratif de la nouvelle intitulée Le Passe-Muraille, qui focalise le geste de l’actant dans la représentation, surcodée par le genre fantastique, des motifs de la souplesse et du passer-vers – ce dispositif typique de la posture anarchisante (voire réactionnaire dans son refus du principe de réalité) de l’auteur, met clairement en jeu la description/opposition d’un espace opaque problématisant la thématique de l’Obstacle (autre signe d’évitement du Réel au sens marxiste, chez un Marcel Aymé notoirement de droite), et l’occurrence individualiste de la figure fuyante que l’éveil de sa conscience fige soudain dans la matérialité retrouvée des éléments idéologiquement non-résolus du pacte narratologique…
Image : Philip Seelen

…T’es qui, toi ? t’es qui pour te payer un nase pareil, tu dois être Juif toi, ça m’étonnerait pas que tu sois Juif, ou Palestinien, tiens, pour faire bon poids, et pourquoi pas Juif palestinien pendant que tu y es, non mais tu t’es vu ? Tu serais Palestinien de Gaza de mère juive et de père mahométan que ça m’étonnerait pas, tant qu’on y est, et après ça tu t’étonnes qu’on te lacère ?...
Philip Seelen

Celui qui retrouve sa cheffe de projet dans le camp sécurisé de Palavas-les-flots / Celle qui apporte des oranges à la détenue du camping bio / Ceux qu'on accueille dans l'ancien bunker alpin aux meurtrières donnant sur le lac bleu ciel / Celui qui prend l'apéro dans l'espace fumeurs des souterrains vitrés / Celle qui admoneste le mégot sûrement complotiste / Ceux qui rejoignent les évangéliques sur l'aire de lancement des drones d'assistance spirituelle / Celui qui se recueille dans la chapelle relookée par le plasticien de Brisbane / Celle qui fixe le mérou à l'air insoumis / Ceux qui tapent le carton en citant les apôtres du Nouvel Âge / Celui qui opte pour un Christ sans faciès inapproprié genre Ben Laden / Celle qui flaire le musulman à distance / Ceux qui se délassent dans le Groupe Nature aux membres cooptés / Celui qui s'éclate en toute liberté sur son yacht blindé / Celle qui se retrouve au Lavandou avec ses 666 followers / Ceux qui découvrent que Babylone est le gîte du hérisson (Isaïe, XIV, 23) en parcourant un Ancien Testament trouvé à la ressourcerie du camping / Celui qui coache les pèlerins coréens de Czestochowa venus s'agenouiller devant la vierge noire et tâter de la vodka au miel / Celle qui a pris conscience de son surpoids en Bavière et appris au Kenya à s'en foutre / Ceux qui ne passeront pas l'été à lire des romans de l'automne, etc.
Peinture: Pierre Lamalattie



…Moi aussi, Léonide, je suis dans la mouvance transgenre, je trouve incroyable qu’on nous cloisonne, toi sous prétexte que t’as des couilles et que t'es donc un violeur potentiel, moi du fait de mes études de clavecin - nous deux on fusionne, même si t’es voile et vapeur sur les bords et que j’en pince pour les marmottes moites…
Image : Philip Seelen

…Moi je ne vous ai rien demandé, mes volcans ne prouvent rien ni mes geysers ni mes chutes de roche ou de glace, mais c’est à vous de voir jusqu’où vous irez dans la gestion de mes ressources, comme vous dites, moi je ne me fie qu’au Plan général : je repousse où ça me chante à la lumière des lucioles ou des constellations, et tant pis si vous me laissez seule avec les grillons et les étoiles de mer, ma foi c’est vous qui savez, votre temps est compté et ce n’est pas moi qui ai inventé le sablier…
…T’as beau lui dire : HALTE ! ça n’y changera rien, le mec est buté, t’as beau lui dire et lui répéter que seule l’inflexibilité de l’esprit humain, fermement dressé sur le front des violence qui le menacent, prêt au sacrifice et à la mort, et proclamant HALTE ! pas un pas de plus !, t’as beau lui répéter que seule cette inflexibilité assure la défense de la paix pour tous, le mec en futal de guerre et en pompe civile, typique du méli-mélo de l’époque, n’en a qu’à sa marche et à son but de se faire buter…
Image: Philip Seelen.

… Au point d’effusion de la présence il importe de rappeler à chacune et chacun, selon son mérite avéré par les instances secrètes, qu’elle ou il participent de la Société des Êtres, au titre de laquelle chacune et chacun se reconnaît unique et mérite donc haute attention, et d’abord de sa propre part, après quoi l’attribution de l’Auréole par les instance secrètes se fait à main levée, selon la qualité du pardon…
Image. Philip Seelen.

…Au total on passe vraiment des vacances super avec Monsieur Hulot, j’veux dire le chef moniteur : il nous a trouvé des espaces où le vivre-ensemble va de pair avec la ventilation des odeurs, sur des zones protégées où l’herbe est garantie renouvelable; et le soir on a des groupes de parole où les moutons noirs et autres brebis perdues se retrouvent; on est à fond dans l’échange, le ressenti de l’Autre et le lâcher-prise, et plus tard tu peux pas savoir les histoires que Nicolas nous raconte pour nous endormir…
Image: Philip Seelen.


De nouveau c’est d’une coulée que cela me revient : cela sent bon les couleurs à l’huile et la térébenthine, les quatre coins du quartier et parfois un croquis dans le vieux bois ou le grès ocre-gris farineux du Vieux Quartier ou dans les roseaux lacustres, cela chante et cela bande.
Cette idée que cela doit chanter et bander m’était venue vers treize ans de Coboye, le vieil original du quartier des Oiseaux que le père Maillefer décriait et qui se foutait orbitalement du qu’en dira-t-on, plantant son chevalet où ça lui chantait et chantonnant en effet à journée faite, trônant sur son pliant et lavant ses aquarelles à grandes lampées de couleurs, m’adressant un clin d’œil lorsque je stationnais à distance prudente puis, ayant achevé sa peinturlure, selon son expression, dépliait sa haute carcasse de vieil échassier à longs tifs blancs et me proposait un bock, selon son expression, dans son atelier où il m’apprenait de nouvelles règles et d’ultimes règlements.
Si tu vois, compagnon, le ciel vert, tu le peins vert, c’est la première règle et le premier règlement. Si ce vert ne te crève pas les yeux tu les fermes et tu le humes pour mieux l’exhumer. Si les yeux fermés tu ne vois toujours pas ce vert tu les gardes fermés et tu palpes le ciel et si le vert du ciel ne se laisse pas capter au doigt plus qu’à l’œil, tu ouvres grandes tes écoutilles et si le vert n’y est toujours pas c’est que le vert de ce ciel est plutôt un or bleuté comme le bon Corot désespérait de le couler sur sa toile, et alors là tu rouvres les yeux et, pensant dur comme fer à Corot, tu peins sans penser et laisses alors le pinceau pincer le ciel comme il est, de ce vert Corot qui fleure la pervenche et l’absinthe.
Le tribunal des voisins se méfiait de Coboye, certaines méchantes langues insinuaient même de drôles de choses à son propos, mais ce n’étaient là, je le sentais alors et le sais mieux encore aujourd’hui, de source sûre, que jalousie de philistins et que mesquinerie de pharmaciens alors qu’une heure avec l’ancien instituteur décavé m’était l’académie la plus précieuse en dépit des sautes d’humeur de mon mentor et de son tenace fumet de vieux salvagnin.
Ce fut lui qui m’apprit aussi, à la volée, à mieux voir les choses, les choses et les gens, à mieux les voir et les dessiner à mon tour. Quoique se rabaissant lui-même en qualifiant sa peinture de vidure de l’évier céleste aux jours de crachin, j’étais sensible à son irradiant amour des chemins et des lisières aux doux ombrages, des lointains poudreux, des arbres solitaires à grandes mains noueuses de chanoines prieurs ou des visages dévisagés en vérité, autant que je prisais les vieux murs lépreux d’Utrillo qu’il m’avait révélés et les enfants de chœur ou les filles de joie de Soutine.
(Extrait de L'Enfant prodigue, paru en 2010 aux éditions d'autre part)
Image: Chaïm Soutine









Celui qui noue sa lavallière tandis que le bâtiment se lézarde / Celle qui prie le poète d’avertir le Grand Echevin de l’effondrement prochain de la tour-labyrinthe / Ceux qui ne voient rien même en rêve / Celui qui a toujours fui les palaces / Celle qui photographie les fenêtres de partout / Ceux qui éteignent la lumière de la Room 4701 pour mater les parois de verre de l’autre face du Sheraton / Celui qui se rappelle la première nuit de son premier reportage à Kairouan à l’hôtel des Aghlabides qu’on disait le Hilton du bled / Celle qui se cherche du Chanel 5 à la boutique du Hilton de Montréal et forcément le trouve et l’offre à son amie Monique Proulx dont elle vient de lire Homme invisible à la fenêtre / Ceux qui classent leurs souvenirs d’incendie par degré d’intensité émotionnelle / Celui qui a pleuré toute la nuit lorsque son cheval Pompon est resté coincé dans le paddock en feu / Celle qui a eu sa première intuition de la ville-monde en regardant Brazil puis en lisant La ville concentrationnaire de J.G. Ballard / Ceux qui savent exactement dans quelle boutique du Mont-Royal on peut encore trouver des plumes Shaeffer à large bec et de l’encre verte / Celui qui a rencontré le linguiste Eugène Nicole en 1981 au 75e étage du Hyatt’s de Houston où ils ont abordé l’œuvre délicate de Charles-Albert Cingria sous des angles diamétralement opposés avant de fraterniser au niveau du vécu / Celle qui se demande si le nom de Malcolm de Chazal dit quelque chose au concierge malgache et découvre en lui un fin connaisseur de l’œuvre de J.M.G Le Clézio / Ceux qui reconnaissent le Goncourt afghan au Salon du livre du centre des congrès Bonaventure où les rencontres de foot amènent plus de monde à l’ordinaire que les plumitifs même un peu connus / Celui qui cherche « tout un livre dans un seul hôtel» dont les coursives évoqueraient un paquebot à quai le long de la rue Sainte-Catherine / Celui qui a la sensation qu’une seule moquette court de son loft du Ve aux couloirs de Roissy et de là au lobby du Sheraton de Toronto où il est appelé à participer à un round up informel sur les produits structurés pris en charge par la filiale canadienne de sa boîte qui lui demandera des comptes sur un tout autre sujet Top Secret / Celle qui bossait son violoncelle dans sa chambre toute blanche du Takanawa Prince Hotel de Tôkyo lorsque l’inquiéta le premier signe de la Crise qui la foudroya au concert de Sapporo / Ceux qui dans une grande ville genre New York cherchent toujours le village et dans le village la bouquinerie où trouver du Carver ou du Flannery en V.O. / Celui qui a retrouvé l’ambiance de l’enfer de Dante dans les couloirs de la gare routière de Times Square dont les ombres se font chasser toute la nuit d’un étage souterrain à l’autre / Celle qui regrette de ne pouvoir offrir un vrai cappucino à l’écrivain français malgré son efficience reconnue de relationniste du groupe / Ceux qui se sont rencontrés au Salon du Premier roman et se sont perdus de vue après leur querelle violente au Salon de Toulouse / Celui qui ne sait plus très bien si Réjean Ducharme est toujours vivant ou toujours caché / Celle qui se fait courtiser par un attaché de presse censé s’occuper plutôt du dernier Interallié dont elle sait qu’il ne peut le kiffer / Celui qui imagine qu’il y a autant d’étages sous terre que dans le ciel et que c’est là-dessous que s’écrit la vraie littérature et que se terrent les vrais lecteurs dans une sorte d’Abbaye de Thélème fréquentée par des gens normaux / Celle qui arrive enfin à serrer Philippe Djian à la cafète où malgré le tintamarre ambiant elle lui fait dire des choses limites (pour sa revue féministe) sur la demande sexuelle effective de ses lectrices / Ceux qui parlent des non-dit de Paul Celan en surveillant les allées et venues de l’envoyé du Monde / Celui qui s’est réjoui à la première alerte en se disant « enfin » sans savoir pourquoi mais avec la sourde conviction qu’un ancien Prix Médicis ne pouvait cramer dans un incendie même pas criminel / Celle qui te regardait lire des mangas sadiques dans le métro de Tokyo avec l’air de se demander si tu étais un acheteur possible de la nouvelle Encyclopédie du bricolage qu’elle représentait pour un salaire de nettoyeuse coréenne / Ceux qui prétendent que la Ville cesse en ses zones défoncées genre Bronx alors que le roman ou le cinéma y survivent prétendent les mêmes / Celui qui rêve d’un livre sur RIEN où TOUT y serait / Celle qui ose dire tout haut que l’album de photos de ses dernières vacances avec Renaud aux Maldives vaut largement le dernier Marc Levy qu’elle a lu làbas et dont elle ne se rappelle rien / Ceux qui communiquent via leurs blogs et ne savent plus trop quoi se dire quand ils se retrouvent au Congrès des blogueurs de Palaiseau / Celui qui a pressenti l’extension de la ville-monde en se perdant dans les rues-librairies de Tôkyo / Celle qui met en garde celui qui réduit son projet de roman à l’énonciation de la ville en invoquant son seul désir de lectrice de ne pas se faire chier en lisant un non-roman sur une non-ville / Ceux qui ne s’intéressent plus qu’aux romans dont ils se souviennent du nom des personnages genre Charlus au Sheraton de San Francisco draguant les petites putes du quartier glauque d’à côté, Elizabeth Costello sous la pluie de Melbourne où elle retrouva sa sœur Blanche dans l’hôtel qu’on leur avait réservé, ou Moravagine à l’Hôtel Helvetia de Salonique où je retrouvai sa chambre puant le fauve à près d’un siècle de distance / Celui qui n’aurait pas vraiment compris la démarche de François Bon, dans L’incendie du Hilton, s’il n’avait pas croisé la même année le fantôme de Walter Benjamin, avec son compère Philip Seelen, du côté de Collioure où ils lancèrent leur projet de Panopticon dont la première étape serait Sao Paulo en 2010, Ceux qui vivent dans les hôtels et meurent seuls, etc.
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Dislocation. - En préface à un recueil d'une trentaine de témoignages de très jeunes gens immigrés aux States pour des raisons le plus souvent économiques, l'écrivain libano- américain Rabih Alameddine, qui l'a vécu lui-même et en a fait le thème de ses propres ouvrages (dont Les vies de papier, prix Femina 2016) parle de dislocation , ce qui se traduirait plutôt par délocalisation en notre langue, ou mieux encore par déplacement s'agissant aussi bien de personnes déplacées de gré ou par force.



Elle porte son duffle-coat bleu ciel comme un nain jaune.
Lorsque je me pointe dans le compartiment d’à coté, elle se déplace et vient s’asseoir en face de moi. Je n’ai pas envie de faire attention à elle, mais elle m’y oblige : elle n’a personne ni nulle part où aller.
Elle est adorable sans être jolie ni belle. En principe, elle allait à Vienne dans l'Isère, mais à la gare où je descends elle descend aussi. Je remarque qu’elle n’a aucun bagage. Ensuite elle me suit partout, jusque chez moi où je lui dis que je n’ai qu’un lit, mais ça lui va.
Alors vient la partie intéressante de la joint venture onirique , découlant des occurrences précises de la métempsycose.
Ainsi, lorsqu’elle aborde la question de nos avatars connus, lui dis-je qu’avant d’avoir été plongeur nu à Delos je fus un dauphin remontant les rivières du Dauphiné.
Pour sa part, elle se rappelle avoir été luciole dans un champ nocturne de Toscane, du côté d’Asciano, après avoir été djinn dans l’Atlas, pour l’enchantement des uns et le tourment des autres – d’où sa gravité d’adolescente ostensiblement mature.
Nous dormons sans nous dévêtir, sans nous caresser, sans rêver peut-être mais dans les bras l’un de l’autre.
Le matin je lui dis que j’ai du boulot à mon atelier de doreur à la feuille.
Le soir, quand je reviens, l’oiseau s’est envolé.
Dessin : Lucian Freud.

…Il est envisageable, les choses étant ce qu’elles sont, que la superposition de plans du réel et d’instances temporelles fasse qu’un maniaque de l’Harmonie, appelons-le Emmanuel K., se serve à un moment donné d’un hautbois en le détournant de sa vocation classique convenue, pour en faire une arme phonique à l’instant où le saisissent des fantasmes violents de destruction de céramique Song, alors que son pair philosophe de deux siècles antérieurs, appelons-le Baruch S., observe debout, sur la rive d’en face qu’on aperçoit dans le grand miroir du corridor bleu, le jeu des affects modulant le rythme de la pluie sur les dalle de marbre d’une tombe imaginaire - et voici que la vapeur ailée séduit l’oiseau fermé à clé…
Image : Philip Seelen

Lettres par-dessus les murs (22)
Ramallah, ce vendredi 18 avril 2008, soir.
Ahlan JLs,
Je n'ai pas vu les Amours Bestiales d'Ulrich Seidl, mais le sujet du film, et votre remarque sur les indésirables chiens errants de Bucarest, me rappellent cette Tchéco-ricaine, ou américano-tchèque ou je ne sais quoi, une bâtarde en tout cas, qui était fort concernée par le sort des chiens errants de Dhaka – elle disait street dogs, comme on dit street children.
Le Bangladesh, comme vous savez, connaît quelques problèmes, de petits cyclones, de temps en temps, une démographie pas tout à fait sage, une économie un peu poussive, un zeste de corruption, de légères tensions religieuses, mais cette brave dame avait su regarder au-delà des apparences, au-delà de la misère, elle avait mis le doigt sur cette fondamentale atrocité : ces chiens errants, dont personne, mon ami, personne ne s'occupait. Il fallait avertir les médias, alerter l'opinion, agir, se lever et tendre le poing, défendre la cause canine auprès des plus hautes instances internationales.
Une autre de ces gentilles dames s'occupait des enfants des rues, elle. Elle était dévouée, m'a-t-on dit, elle faisait un bon travail. Mais elle avait laissé en France une famille en miettes, et quelques siens marmots, dont elle ne se souciait plus du tout.
La personne qui m'a raconté ça lui a dit entre quatre yeux que le Bangladesh avait bien assez de problèmes comme ça, qu'il était tout à fait superflu d'y apporter ses problèmes à elle... Je me demande comment la femme a réagi, face à ce jugement sans doute pertinent, mais sans appel. On fait tous ça, d'une façon ou d'une autre, plus ou moins consciente, on cherche l'amour où l'on peut, dans la patte cassée d'un chien ou le regard d'un gamin des rues ou l'exclusion d'un Palestinien…
Ce genre de réflexion ponctue nos soirées, quand nous nous retrouvons entre européens, la plupart travaillent dans des ONG. Quel est le sens de leur présence ici, quelles en sont les conséquences... Julia et Luca sont persuadés d'entretenir l'Occupation, en la rendant moins insupportable – fidèles à cette idée, ils quitteront le pays cet été. On cause de ce site qui propose, moyennant trente euros, de faire écrire un message sur le Mur, Thomas reprend une fourchetée de jambonneau avant de se lancer dans une critique cinglante de cette commercialisation de l'apartheid, pourtant il y a l'exemple de cette Suédoise qui a fait, par ce biais, une demande en mariage à son ami, et qui aurait organisé une soirée chez elle où cinquante personnes se sont penchées, pendant quelques instant, sur la photo de son graffiti, et donc sur ce satané mur de séparation, ce qui n'est déjà pas mal, non ? et puis ça a dévié sur les déboires de la démocratie ici, et Berlusconi est revenu à l'attaque, au grand désespoir de Julia qui refuse de prononcer son nom, et j'ai pensé qu'avec Sarkozy à côté, qui joue avec la Constitution, la Belgique qui se morcelle - et les violations des libertés individuelles aux Etats-Unis, ajoute Nicolas, qui a travaillé à Guantanamo - la démocratie n'était pas au meilleur de sa forme, cette belle idée n'est peut-être qu'une brève parenthèse dans l'histoire des systèmes politiques, qui finira par disparaître comme elle a disparu dans la Grèce antique, mais on vote tout de même, et à l'unanimité, pour nous rendre à la soirée qu'organise Gareth pour son départ forcé, et je défie quiconque de me narrer avec précision ce qui suivit, entre ce moment-là et celui où nous nous sommes retrouvés devant les braises fumantes d'un feu de camp, et le chant du muezzin qui nous a accompagné jusqu'à nos lits.
Le salut à votre Zarkaoui de dentiste, je me faisais souvent arrêter à la douane aussi, quand j'allais au lycée, de l'autre côté de la frontière, mais j'ai une tête plus passe-partout quand même, je vous raconterai une prochaine fois comment on m'a pris pour un Israélien, et ce que j'ai appris de cette involontaire imposture.
La Désirade, ce samedi 19 avril, matin.
Cher Pascal,
Alors quoi, Voltaire ou Rousseau ? Le mode manuel ou le mode automatique ? Question style j’oscille, sempiternel valseur hésitant du signe des Gémeaux, entre l’apollinien et le dionysiaque, le violon tsigane ou le clavecin de JSB. On se rappelle que Rousseau, sauveur de l’humanité, abandonna ses enfants, et que Voltaire, champion de la liberté, tira quelque profit de l’esclavage. Mais est-ce que ça change la portée de L’Emile ou de Candide ? Disons que ça remet les choses en perspective et les relativise la moindre. Paraît que Marx et Brecht étaient eux aussi de fieffés tyrans domestiques, que Proust avait de drôles de manies et que Mao ou Che Guevara n’étaient pas vraiment les modèles qu’on a iconisés sur les t-shirts. Cela justifie-t-il qu’on jette le baby avec l’eau du bath ? Je me rappelle le temps joli où notre génération se proposait de «conscientiser les masses», et nous en voyons le résultat multimondial, mais que cela prouve-t-il ? Un jour un compère m’a parlé de la «grande déprime des militants», mais je ne me suis pas senti concerné : d’abord parce que je n’ai jamais été militant au sens où il l’entendait, ensuite parce que la notion de déprime collective, comme la notion de génération, m’est assez étrangère.
Dans un de ses premiers livres, je crois que c’était L’Avenir radieux, Alexandre Zinoviev parlait, comme instance supérieure, de « ce machin, la conscience». En parlant avec lui, en lisant ensuite ses livres écrits en exil, puis en apprenant ce qu’il disait de l’Occident et de la Russie, le sentiment que ce génie de la logique était, pour les plus simples choses, d’une inconséquence aussi évidente que Voltaire et Rousseau, s'est imposé à ma conscience, ce machin. Je me rappelle avoir beaucoup marché en sa compagnie dans les rues de Munich. Son souci majeur était de voir si ses livres étaient exposés dans les vitrines des librairies du coin. Péché véniel évidemment, et qui humanisait le personnage à mes yeux, mais sa façon de juger de tout n’était pas moins péremptoire, et j’ai souri lorsqu’il m’a déclaré comme ça qu’il fallait l’étudier pendant des années pour le comprendre.
Or le souvenir le plus marquant qui s’est ancré dans ma mémoire, quand je me rappelle ses livres de plus en plus épais à tous les sens du terme, est cette image, dans L’Avenir radieux, d’une vieille traînant son barda dans une rue de Moscou, perdue comme Umberdo D. qui fait mendier son chien à sa place. Et de même, le souvenir lancinant qui me reste du grand contempteur de l’URSS est celui d’un petit homme perdu invoquant la Science pour mieux assener ses opinions tripales. Pour l’essentiel, cependant, je crois qu’il a bel et bien été un serviteur fidèle, à sa façon, de «ce machin, la conscience », autant que Rousseau et Voltaire, et que je me défierai toujours bien plus de ceux qui ne foutent rien, tout en jouant les vertueux ou les purs, que de ceux qui essaient vaillent que vaille de réparer la machine de bonne foi en dépit de leurs doutes et de leurs défauts variés.

Dans l’immédiat mon problème est d'ailleurs là: comment relancer le putain de chauffage de La Désirade ? Pomper du mazout à 1200 mètres d’altitude, depuis une paire de citernes enterrées 100 mètre plus bas, n’est pas une sinécure. La machine est toute neuve, encore sous garantie, et j’ai consulté successivement les réparateurs de la région et environs. Hélas, ma chère, les ouvriers ne sont plus ce qu’ils furent jadis, et la notice d’entretien est aussi obscure que toute la littérature explicative en matière de haute technologie. Donc je reviens à mes bons vieux guides, en continuant d’osciller entre l’un et l’autre. Deux modes à choix sur la notice: l’automatique et le manuel, plus une variante non écrite qu’on dira soit réactionnaire soit libertaire, selon son penchant. Rousseau parie pour l’automatique, tout en pratiquant le manuel. Voltaire, lui, ce vieux réac libertaire, me suggère le feu de cheminée. Je me tâte sans que ce machin, la conscience, ne me soit d’aucun secours. Heureux Pascal qui campe dans un pays chaud…

Chroniques de La Désirade (29)
À propos des pépites d'or pur semées dans le tout-venant d'Internet. Du pire, des followers en délire et de l'Histoire des douze heures...
À La Désirade, ce vendredi 30 juin 2017. – Nous fêterons ce soir nos 35 ans de mariage, à Grindelwald, où j’ai tant de beaux souvenirs d’enfance du côté de Mühlebach, dans les prairies ensoleillées surmontées de créneaux de pierre et de glaciers aux séracs bleutés comme suspendus à l’aplomb des roches rincées, du Wetterhorn à l’Eiger.
Il a fait ce matin une belle lumière sculptant les montagnes d’en face, aiguisant leur découpe et accentuant leur relief comme sous une loupe cristalline, que j’ai saluée avec reconnaissance en poursuivant la lecture de l’extraordinaire Histoire de douze heures, dont chaque page me touche au cœur. Je me lamente souvent à propos de l’effrayante dispersion d’attention et d’énergie qui s’observe sur le réseau des réseaux, et plus largement dans la dis(société) qui nous entoure, et puis c’est le miracle : un inconnu lecteur de mes Carnets de JLK qui m’envoie un livre méconnu qu’il vient de tirer de l’oubli, et cette découverte renversante d’une pensée et d’un style « vieux » d’un siècle, dans un livre écrit en captivité par un prisonnier français, dont le manuscrit fut confisqué par les Allemands et que son auteur, François Bonjean, a réécrit tout entier de mémoire en 1918.
Or j’ignorais qui était cet auteur et le découvre grâce à ce David Aimé qui anime les éditions Banyan, spécialisées en littérature orientale et que j’ai retrouvé sur Facebook que d’aucuns réduisent à une poubelle. Or tout n’est-il pas poubelle aujourd’hui dans le chaos du monde, et n’est-ce pas dans ce fatras que nous avons à frayer notre infime chemin avec nos loupiotes ?

C’est ce que je me disais hier soir en lisant, dans L’Obs, le portrait de Roy Cohn, âme damnée de Donald Trump, figure shakespearienne d’avocat véreux lié aux parrains la mafia new yorkaise et dont les services ont contribué, avec ceux d’une autre fripouille de haut vol - ce Roger Stone qui a « fait » Reagan avant d’aider à « faire » l’Ubu actuel de la Maison-Blanche, et c’est ce que je me répète ce matin en apprenant qu’une jeune fille de 19 ans a tiré à bout portant sur son petit ami après avoir parié qu’un livre protégerait celui-ci. Le pauvre gosse est mort ; elle, enceinte, est en taule, et leur story fait le buzz autour du monde comme ils l’espéraient. Depuis qu’elle avait lancé son site perso sur Internet, y filmant le feuilleton quotidien de sa vie avec Pedro, Monnalisa (sic) ne pensait qu’à devenir célèbre et compter autant de followers que Kim Karshasian et autres « stars » du néant médiatique. Ce qu’on pourrait dire : le monde selon Trump, où l’on ne se gêne pas de tirer au revolver sur un livre. Tirer sur un livre, non mais ! Et croire qu’un livre est un bouclier capable de protéger l’être aimé d’une balle dum-dum ! Crétinerie absolue, mais aussi quelle pitié, alors même que le livre reste notre meilleure protection contre ce monde-là.

Donc nous sommes sur le départ direction l’Oberland par le Pays d’Enhaut, alors que mon vieil ami le tout jeune Maveric m’apprend à l’instant, sur Messenger, qu’il part lundi pour l’Inde et se désole de ne trouver point de Cingria dans les librairies parisiennes pour en emporter au Bengale. Avoir vingt ans en 2017 et manquer de Cingria ! Encore une grâce, caramba ! Et de m’inviter, le lascar, à lui rendre bientôt visite là-bas où il va faire ses armes de candidat à la Carrière et se mettre un peu sérieusement à l’écriture. Sacré Maveric qui m’écrivait en russe à 16 ans, sur Facebook. Sacrée poubelle !

François Bonjean, Histoire des douze heures. Préface de Romain Rolland. Éditions du Banyan, collection L’Ami retrouvé, 2017.

Les Anges de la télé figurent cette agitation au pinacle de la stupidité médiatique. Cependant le rejet vertueux ou la moquerie me semblent insuffisants. Je me disais même, hier soir, que les meufs et les mecs élus sur le plateau de cette émission d'une débilité extrême, sont peut-être, quand même, quelque part, des anges - je me disais que chacun de ces pantins laqués ne ferait pas de vieilles osses dans cette arène du Rien et dans l'immédiat je saluais avec espoir un rien de panique enfantine dans l'expression de la pauvre Nabilla changeant de culotte à vue; je guettais chez les boys un rien de gouaille ou de bonne vulgarité sous la dégaine à la coule de celui qui assure avec la conviction (voix off) de vivre quelque chose de géant, pour ne pas dire d'Historique comme le martèlent les hystériques du TJ - bref je cherchais à ces zombies programmés une issue en les imaginant revenus dans leur banlieue ou leurs nouveaux meubles ou leurs sanglots subits de lucidité: je souhaitais secrètement a Nabilla & Co de se retrouver un de ces soirs largués et perdus, jetés éperdus loin des spots et des cadres putes de la télé, se frottant enfin les paupières au lever du jour et se sentant des ailes...


Chroniques de La Désirade (25)
À propos de Big Bang Europa d’Antonio Rodriguez. De la poésie en morceaux...
« Car la poésie est l’essentiel », écrivait Ramuz je ne sais plus où, et les vers du Petit village sont les seuls qu’il ait jamais écrits, mais la poésie est omniprésente dans les romans de Ramuz, autant qu’elle étincèle à chaque page de la Recherche de Proust le narrateur en prose par excellence.
Donc la poésie: mais pas ce que je dirai la poésie poétique qui prend la pose, mélange d’affectation et de vanité pompière; moins encore celle qui déferle en bave bavarde sur les réseaux sociaux.
Alors quoi ? Je ne sais pas. Je ne parle que pour moi, et chacun le fera à son goût, ou pas. Houellebecq trouve Prévert trop con. Pas moi. Mais il y a deux ou trois poèmes chez l'amer Michel qui valent l'attentions. Bref, je parle de ce qui me parle, où je reconnais, en peu de mots, plus de sens et d’existence concentrés. À douze, treize ans, j’ai mémorisé des milliers de vers, tous oubliés aujourd’hui. Mais des formes, des rythmes, des images, des musiques m’en sont restés.
« La main d’un maître anime le clavecin des prés » me semble de la poésie comme je l’entends, et tout le vitrail des Illuminations de Rimbaud me revient avec ce seul alexandrin. Des poètes contemporains, beaucoup sont sûrement très éminents (les Jaccottet, Bonnefoy, Du Bouchet, etc.) mais ceux qui, sincèrement, me parlent vraiment en cela qu’ils expriment ce que Cendrars appelait le profond aujourd’hui, sont plus rares, en tout cas en langue française ; du fait de ma génération j’aurai apprécié le vers jazzy de Jacques Réda ou les fantaisies fraîches d’un Guy Goffette ou d’un Yves Leclair, ou plus encore les sourciers sauvages et princiers à la Franck Venaille ou à la William Cliff. Mais ce ne sont là que les repères d’un goût, qui ne peut cristalliser que livre en mains.

Or j’ai mis des mois avant de lire vraiment celui qu’Antonio Rodriguez m’a envoyé en novembre dernier, et tout aussitôt j’ai reconnu, dans le courant fluide et violent, et tendre, heurté, mélange de pensée et de sensualité, de Big Bang Europa, ce que plus que jamais j’attends de la poésie actuelle et que je trouve ces temps en lisant et relisant Le visage de l’œil du Batave Cees Nooteboom ou Mystique pour débutants du Polonais Adam Zagajewski, à savoir des éclats de présence dans le chaos et des morceaux du vitrail du monde bombardé à réassembler patiemment.
Des ombres dans la forêt
Ils arrivent de Syrie martyrisée ou d’Erythrée, ils affluent de partout en troupes malodorantes « en fuite dans la boue du nord », ils n’ont plus rien avec le sentiment plus ou moins justifié « qu’on veut nous faire payer jusqu’au bout d’être ici chez eux », ce sont des cris et des chuchotements confus, les pages de ce Prologue bousculé entre fiction et réalité miment cet affolement en mouvement brassant femmes et enfants, et l’haleine des chiens se perçoit dans la foulée – « ce n’est pas de l’humain là derrière c’est du mal » -, et de fait c’est de ça, de cette chair et de cette suerie que seront tissées les pages de Big Bang Europa : de ces retombées de tueries, du constat que « tout est perdu derrière nous » et que rien n’est à attendre des « cerisiers en pleurs », à cela près qu’on voit toujours puisqu’on en bave et que peut-être il y a du jour après la nuit, peut-être que c’est du déclin que va murir un nouveau fruit ?
Dans l’incertitude des corps
La poésie d’Antonio Rodriguez, comme celle du vagabond sous les étoiles que figure un William Cliff, est à la fois chair et pensée, très incarnée et mentale ; elle dit autant le tendre et l’éperdu, les amours déçues qu’on dirait parfois vécues par tous, et l’abrupt du sexuel opposant « la part du sucre entre les jambes » et l’ « incroyable décharge », entre virilité sûre et défaite qu’on pourrait dire aussi de l’espèce affaissée, entre machinisme athlétique et pornographie, avec, on le verra, le rôle peut-être médiateur de la femme…
Que cela ne peut plus durer…
L’incertitude ressentie va de pair, aussi, avec la conviction latente qu’« il nous faudrait vivre autrement », et ce ne sont pas les emplâtres du développement personnel qui y changeront quoi que ce soit car l’entier du monde se défait ensemble – ou se refera si l’on y pourvoit. Or il nous reste un peu de feu entre les mains, et des murmures contraires font écho à ceux des enfants (« tu sais, les enfants ne veulent plus de ce monde »), et d’aucuns parient pour un (re) commencement : « C’est le moment pour les hommes, c’est le moment pour l’espèce », et c’est reparti avec trois kilos de chair qui « cherchent le réel », et c’est par le sexe aussi que ça va passer, par delà l’obsession reptilienne cérébralisée, on va voir encore de l’enfant, va savoir, il y aura encore de l’humain…
Incarnée, la chair va et vient, vieillit et s’accroche, et voici l’homme confronté à la fin de son père, ou voilà le nouveau petit museau qui pointe à l’orée du solstice. Et non moins contournable, l’homme utilitaire demande ses papiers au poète: « À quoi ça sert ? » Le vieux sera « technologiquement secondé » selon les nouvelles méthodes, mais la non moins vieille façon de s’accrocher à l’inutile et vitale poésie relance le spécialiste en plomberie nécessaire : « À quoi ça sert ? ». Pour un peu le père, qui a les pieds sur terre, s’impatienterait de voir le fils écrire si sombre, voire si noir, et de ne point soigner assez son réseau ou ses vernissages, ou encore de l’enjoindre d’écrire comme Joël Dicker, de fait « à quoi ça sert » si ce n’est pas de quelque rapport ?
Mais le poète, et dans le poète n’importe lequel d’entre nous, ne pense point tant à cette sorte de plomberie tandis que le « continent fuit, goutte et s’effondre ». Le best-seller sera lui aussi « technologiquement secondé », alors que c’est d’air que nous avons besoin - de respirer vraiment.

Quand l’Europe se fait colère
Un poème est comme une espèce de fichier informatique qu’il s’agit juste de décompacter. Cela demande plus d’attention et d’amour que d’habileté mécanique. « Il nous reste à retrouver le regards », qu’il dit, Antonio Rodriguez dans son chapitre en trois temps sous-intitulé L’Agneau de l’homme. Non, ne vous attendez pas à de la mystique pour débutants New Age, car s’il y a du sacré là-dedans, et il y en a sacrément, c’est à ras l’humanité, avec des mots « pour ouvrir les cages thoraciques » où le cœur n’est pas qu’un trou noir du langage, et l’Europe au bord du tombeau trouve encore la force de recommander à ses enfants : « Baigne-toi dans mes rives, élève-toi sur mes sommets ».
Et l’Europe s’impatiente aussi bien, pointant ce « continent de vieux », et dans son tombeau elle dit : « vous regardez sur les plages ceux qui s’échouent à vos pieds, chacun dans sa chambre, dans sa pension de vieux, chacun se croit un centre, urine sa morale à petits jets, ressasse la grande histoire, les héros, les ruses, les généalogies, mais les rides vous rendent pathétiques lorsque vous vantez la tolérance, pendant qu’une poignée d’employés vaquent en cuisine, nettoient les pièces et apportent les plateaux-repas sans même vous sourire, vous enviant, vous haïssant, tandis que vous préparez dans vos cervelles nationales le moyen de leur botter le cul, à coups de pied démocratiques, pour vous débrouiller seuls entre vous, entre vieux, qui inspectent avec contentement leur chambre vide et se rendent compte subitement qu’ils ne supportent plus les ronflements du voisin. »
De la poésie ça, Monsieur ... comment encore ? Monsieur Rodriguez ?
Tiens, c’est du printemps…
D’entrée de jeu la question de la fiction s’est posée, puis celle de la fission et des fusions parfois délétères, et finalement l’oxymore sera de la comédie tragique finissant comme on le décidera, Brexit ou pas. Nul mot, au demeurant, nul sigle, nul slogan, dans Big Bang Europa, qu’on puisse dire émargeant au discours politique ordinaire non plus qu’aux opinions médiatisées, et pourtant tout là-dedans ne cesse d’entrer en consonance avec nos actualités. Ainsi, au responsable des RH qui vous serine « nul n’est irremplaçable », ou « toi ou un autre c’est pareil », l’Europe au bord du gouffre répond « apprends à sourire la terre entre les dents ».
Et le poète en appelant à la femme dit : « c’est noir tout ça, tes textes, tu dis, le réel, avec ta voix douce de femme, tu regardes par la fenêtre, le cerisier en fleurs, c’est là… » Et plus loin le poète écrit : « tu dis, tiens, c’est du printemps, et tu me le tends, le matin avec ta main de femme, donne-moi la branche, ton corps est là… », et plus loin , en proclamant doucement que « nous sommes de l’espèce qui surmonte l’espèce, on lit « tu sais, je voudrais que nos vies restent intactes, j’acquiesce à ces jours qui sont comme tous les jours, même si le continent est là, tu es là aussi, il y a entre toi et moi l’histoire des hommes, il y a sur ta peau l’amour des femmes pour les hommes, les labours, les salons, les usines, je le sens dans tes mains, il y a entre nous la lutte de ceux qui nous ont donné le monde, beau et éphémère, comme ils furent beaux et éphémères, autour de nous, le continent vibre, j’acquiesce et je dis, nous sommes heureux », et à l’autre bout du livre commencé dans la fuite éperdue en forêt, on lit « il nous faut partir, tu sais, la forêt attend, l’Europe attend, nous y allons maintenant, calmement, comme des gens qui savent et qui attendent, il n’y a plus qu’à s’aimer et à surmonter l’espèce, maintenant dans cette vouture, nous et nos mains, eux et leurs petits visages, alors que nos voisins saluent et que nous partons en forêt, c’est vrai, nous sommes heureux ».
Et dans la forêt, et c’est le happy end de sérénité crispée, comme dirait un René Char, se dresse cet animal, ce grand cerf qui pourrait être un dieu, « comme un dieu avec sa peau de bête, comme un homme avec son odeur de brebis, tandis que lui ne dit rien, l’animal tel un dieu apparaît entre les troncs et nous regarde, nous nous parlons enfin, entre ces feuilles, face à face, comme des hommes qui fondent et renaissent en feuillage, alors que de ses bois il remue le continent et se frotte à l’Europe entière »…
Antonio Rodriguez. Big Bang Europa. Tarabuste éditeur, 91 p. 2015.








Le sieur Edwy Plenel, et le compère Michel Collon, ont parié sur le numérique “bon pour la tête”. Mediapart reste évidemment très politique franco -française, et le tiers-mondisme d'Investig'action ne se discute pas moins, mais le débat peut avoir lieu.



Celui qui envoie paître la brebis sceptique / Celle qui de l'Arctique n'a vu que trois bandes blanches se distinguant entre elles par d'imperceptibles nuances à sa pleine satisfaction d'Américaine du nord en quête d'absolu / Ceux dont on a retrouvé les squelettes au milieu de leur argenterie typiquement anglaise prise dans les glaces / Celui qui quitte ses hommes afin de mourir seul dans la nuit polaire et non sans leur annoncer poliment qu'il pourrait en avoir pour longtemps / Celle qui devant la moraine pelée de la mer de glace pense Sahara plus qu'Antarctique / Ceux qui ne se sentent jamais en sécurité quand ils naviguent en eaux vierges / Celui qui a un faible pour le silence et ce que Plotin appelait "le vol du solitaire vers le solitaire" / Celle qui constate que l'eau salée devient douce en gelant /Ceux qui pris dans les séracs continuent d'imaginer des problèmes d'échecs / Celui qui avec ses compères à tracé trois grands cercles concentrique parfaits dans le brouillard à 333 mètres du refuge du Requin soudain révélé par la clarté de la lune à 3 heures du matin / Celle qui sait que Dieu cesse de la voir quand elle ferme les yeux / Ceux qui ont perdu tous leurs orteils dans le froid et continuent de jouer du Scarlatti sur leurs clavecins bien tempérés / Celui qu'on a retrouvé à l'état de squelette encore souriant à la Reine Mère / Celle qui danse avec les ours blancs qui n'en feront qu'une bouchée au final / Ceux qui n'auront jamais eu si froid aux yeux / Celui qui meurt de froid avant ses poux dont on doute qu'ils fassent long feu / Celle qui conserve en elle la foi du charbonnier sans être réchauffée pour autant / Ceux qui prolongent leur rêverie physique et métaphysique devant les aquarelle du dernier Whistler, etc
(Cette liste a été composée dans les marges de l'effarant recueil de textes d'Annie Dillard intitulé Apprendre à parler à une pierre et récemment réédité chez Christian Bourgois)
Peinture: Caspar David Friedrich.

Chroniques de La Désirade (23)
Génies toqués. - Le vrai travail est le meilleur avant l’ouverture des guichets, avant que les oiseaux ne prennent le relais des grillons, dans le silence chaste précédant les glossolalies, avec cette présence encore du sommeil et de ses fantômes en leur théâtre d’extrême intimité souvent incongrue mais non sans humour, à fleur de mots à peine exprimables et surtout pas dans le langage de Freud (sauf quand il délire) et de ses bandes sectaires.
De là mon attachement aux peintres un peu dingos genre Adolf Wölfli(1864-1930), grand obsédé à trompettes de papier dont les mots ne peuvent rien nous dire quoique le cherchant en discours véhéments rappelant ceux de l’autre Adolf timbré, alors que ses images nous atteignent et nous traversent et nous hantent comme des visions d’enfance quand le Méchant rôde autour de la maison et que c’est si bon. De même l’écriture très matinale, au nid, est-elle une bonne voie ouverte aux « forces intérieures » dont parle Ludwig Hohl, cet autre toqué.

Le moindre trait, j’entends : la moindre amorce de ligne, et les hachures, les réseaux et les résilles, les griffures et les morsures – les traits tirés de Louis Soutter(1871-1942) me touchent indiciblement, comme personne en gravure sauf peut-être Rembrandt dans ses moments de plus libre abandon, ou Goya bien entendu (je veux dire le Goya vraiment déchaîné), ou Soutine qui ne dessine que par la couleur – mais tout Soutter et jusqu’aux doigts, Soutter qui se met à dessiner de la main gauche quand la droite est trop habile, Soutter Louis de Morges à Ballaigues et sans commencement ni fin, Soutter en sa présence exacerbée par la douleur transfusée en foudre de beauté…

Louis Soutter construit sa cabane d’encre dans les bois de la ville-monde, et la prudence requise pour le suivre doit être vive car ses câbles de soutènement sont électrifiés et l’on se signera en passant devant les croix que forment les échafauds et les échafaudages portant ses Christs et ses femmes de désir.
Or, du fond de mon rêve d’avant l’aube, ce même désir de cabane follement présente au cœur de ma ville-monde me poursuit en dépit d’une vie encore mille fois trop soumises aux « forces extérieures ». D’où mon recours magique aux petites fées en robes de soie salivée par les fines fines araignées du soir (espoir) et du matin (mutin) qui inspirent le salut de Guido Ceronetti (Ho visto un ragno / nella gioia mi bagno) , les petites filles en fleur ici piégées dans les rets de Soutter l’obscur.

De l'obscur. – Le seul fait d’écrire le mot OBSCUR me rappelle la scène du roman de Thomas Hardy qui évoque l’émerveillement du jeune protagoniste, la nuit sur la colline dominant son village natal, à scruter là-bas les lueurs de la grande ville.
Nous c’était les soirs de match, de l’autre côté des hauteurs boisées de notre ville, la clarté bleutée du stade éclairé dans la nuit lausannoise et la clameur annonçant que les nôtres avaient marqué. Mais de quoi nous réjouissions-nous donc dans notre obscurité ?
De la retenue. – Notre confrère Georges Baumgartner, au 59e étage du Club de la presse étrangère, à Tokyo, me disait que le journaliste nippon ne dit ordinairement que le 20% de ce qu’il sait.
Or je me reproche, pour ma part, de ne pas dire non plus tout ce que je sais ou que je pense, ma réserve représentant un bon solde de 20% au titre de la crainte de faire trop de vagues, du respect humain ou de la conscience aiguë du relativisme de tout jugement, du mépris pour les faiseurs qui se passe volontiers de commentaire, ou encore de la paresse, de l’indifférence et d’un je m’en fichisme « métaphysique » de plus ou moins bon aloi…