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Carnets de JLK - Page 73

  • Ceux qui restent en contact

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    Celui qui limite les déambulations de sa mère en Vélosolex en refusant de couper son cordon ombilical / Celle qui reste scotchée à son pot de colle / Ceux  qui se lancent "keep in touch" en estonien / Celui qui est resté attaché à  ses camarades de classe du temps de Mademoiselle Chambovet qui sont peut-être encore de ce monde mais va savoir avec ces flux migratoires et ceux qui ne se font pas annoncer partants / Celle qui vote toujours pour l'ancien parti recomposé à cause du drapeau resté le même et des places de faveur au match amical  / Ceux dont la passion des fléchettes les a consolés de leurs foyers désunis / Celui qui revient à celle qui ne l'a pas oublié malgré les mises en garde de ceux qui prétendaient le connaître mais tu sais comment ça va chez les postiers jaloux / Celle qui n'en revient pas ni n'y retournera sans convocation en bonne et due forme / Ceux qui n'ont jamais rompu avec ce que leur maîtresse d'école du dimanche appelait le vice avec un soupir d'envie / Celui qui a vaincu sa timidité mais pas le dragon lui tenant lieu de tampon à l'arrivée/ Celle qui n'a jamais coupé les ponts ni les pontons / Ceux qui sont restés fidèles à eux-même donc un peu cons mais biens disposés envers les bêtes / Celui qui a renoué avec la môme aux boutons / Celle dont on dit chez nous qu'elle vit à la colle /     Ceux qui tirent sur leur chaîne sans faire bouger la niche / Celui qui affirme qu'on ne rompt pas avec Marcelle sans dommages et intérêts / Celle qui a des verres de contact avec rétroviseur / Ceux qui ont une touche avec la pianiste, etc.

     

    Peinture: Robert Indermaur

  • Friedrich le Grand

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    En mémoire de Dürrenmatt, mort le 14 décembre 1990.

    Génie de l’espèce volcanique, Friedrich Dürrenmatt écrivait comme un écolier follement appliqué, dont chaque paragraphe de sa petite écriture carrée était essayé et repris, révisé cent et mille fois au point qu’à son œuvre comptant trente volumes il faudrait en rajouter trente autres au moins de brouillons. Des récits fantastiques de La Ville aux romans policiers à double fond tels que Le Juge et son bourreau ou Le Soupçon, ou des pièces radiophoniques (la fameuse Panne) aux écrits récents mêlant paraboles et réflexions, en passant par l’essai politique (sur Israël ou sur la Suisse), les dessins à la plume et la peinture virulemment expressionnistes, cet immense bonhomme n’aura cessé d’approfondir les thèmes qui le hantent depuis ses jeunes années : l’individu perdu dans le grand labyrinthe, la corruption du pouvoir et de la justice par l’argent, la dilution de toute responsabilité dans le chaos de l’Histoire, l’entropie cosmique et l’autodestruction de l’humanité. Autant de thèmes qui traversent son théâtre, de l'increvable Visite de la vieille dame, qui continue de se jouer aux quatre coins du monde, à cette représentation de la folie humaine que figure Achterloo, sa dernière pièce.

    Pessimiste paysan, Dürrenmatt n’a jamais cru aux lendemains qui chantent du communisme, pas plus qu’il ne cédait aux sirènes d’aucune autre idéologie que la sienne, critique, de fabuliste à traits acérés. Comme il le disait avec son goût du paradoxe, ce rebelle plantureux, amateur de bons vins et de cigares Brissago, était devenu écrivain en Suisse « précisément parce qu’on n’y a pas besoin de littérature ». À l’époque où les grands de ce monde se foutent de la littérature tout en la citant dans leurs discours pour se faire bien voir, le grand Fritz était arrivé, en présence de Vaclav Havel, dans un mémorable discours mêlant la plus folle exagération et la plus juste perception du conformisme helvétique, à défier nos édiles au point qu’ils lui battirent froid au terme de la cérémonie. Nul hommage plus mérité !

    Convaincu qu’il est impossible désormais de démêler la culpabilité des fauteurs de tragédies, ce moraliste panique visait essentiellement à réveiller ses contemporains doublement menacés par la mort spirituelle et l’Apocalypse planétaire, avec les moyens d’un Jérôme Bosch à la sauce bernoise.

    Portrait de Friedrich Dürrenmatt. Huile sur toile de Varlin

  • Le dédale selon Balandier

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    Comment «en finir avec le XXe siècle»? Aux tentations néfastes de l'euphorie ou du désenchantement, l'anthropologue Georges Balandier oppose, dans Le Dédale, la lucidité critique et l'urgence d'une reprise de responsabilités. Rencontre à Paris, en juillet 1994. Ce grand Monsieur vient de nous quitter...

    A l'approche de la fin du siècle, les bilans vont sans doute se multiplier sur fond de turbulences millénaristes. Pour dépasser «l'obscur» des temps qui courent et s'y retrouver dans la «bousculade des mots», par-delà le deuil des grandes espérances et au seuil de nouvelles transformations, l'anthropologue Georges Balandier s'est attaché à dresser un tableau du monde contemporain, rapporté au grand mythe du Labyrinthe, de Dédale et du Minotaure. Avec une impressionnante capacité d'empathie, le spécialiste de l'Afrique et du tiers monde (il est cofondateur du terme, soit dit en passant) applique à nos sociétés le décentrage de son regard et sa clairvoyance synthétique, nourrie d'innombrables lectures citées en «para-notes» et constituant autant de pistes à suivre. 

     

    Réflexion sur les empêtrements de la mémoire contemporaine et les nouveaux rapports de l'homme avec le temps et leslieux, analyse de l'emballement techniciste et des conditions d'une alliance avec la machine et les nouveaux «génies» technoscientifiques, interrogation fondamentale sur la dislocation et la recomposition de l'imaginaire et desfigures multiformes de la relation au sacré, description de la «démocratie confuse» et esquisse de possibles issues: telles sont les étapes de ce livre marquant, avec minutie et modération, quelle magistrale mise au point. 

    — Qu'est-ce qui, selon vous, caractérise le XXe siècle? 

    —   C'est d'abord son caractère paradoxal, qui permet deux lectures opposées. Il a charrié les totalitarismes, les camps, le mépris de l'homme, la violence fondée sur les passions les plus élémentaires; pour la première fois, l'homme y est devenu capable de se détruire collectivement. Côté sombre: la tragédie comme horizon. Mais il y a l'autre face, qu'éclaire l'ensemble des progrès de toute sorte dans la connaissance, et la formidable avancée dans la capacité du pouvoir-faire de la technique, risques compris. Car pour la première fois, aussi, l'espèce a la capacité de se transformer biologiquement, de se créer, à la fois sur les modes les pluslégitimes — je pense à la lutte contre la stérilité — et les plus inquiétants, si l'on songe à la perspective du clonage humain. » Au bilan favorable, j'ajouterai aussi le fait que toutes les sociétés sont désormais capables de communiquer entre elles, de se former mutuellement. Mais cette grande communication des hommes et des sociétés a aussi pour effet les réactions d'autodéfense de certains et leur enfermement dans des nationalismes-forteresses, ou l'exclusion de l'Autre dans le rapport entre les personnes, comme on le voit dans les grandes villes. Enfin, ce que je porterai au crédit de ce siècle, c'est la découverte que les hommes n'ont pas le commandement volontariste de l'histoire. Après les expériences négatives faites à l'enseigne des fascismes, du totalitarisme présenté comme socialisme réalisé, ou même de la planification libérale, l'homme devrait se montrer plus modeste et plus tolérant, au lieu de se laisser tenter par le désabusement lié au sentiment que plus rien n'a de sens. 

    —    On a parfois l'impression que leshommes n'apprennent rien et que tout se répète. Quel est votre sentiment à ce propos?

    —    On disait au XIXe siècle que l'histoire est beaucoup plus imaginative que ne le croient les hommes. Je nepense pas qu'il y ait répétition de l'histoire. Pour ma part, je cherche ce qui est inédit dans les situations contemporaines. Je pense que certainescomparaisons hâtives traduisent un défaut d'analyse. Ainsi utilise-t-on, à toutpropos, la métaphore de la tribu. Un mot qui sert à tant d'usages n'a plusaucune valeur. On a parlé de tribalisme à propos du conflit en ex-Yougoslavie.Or ce ne sont pas des tribus mais des peuples qui s'affrontent en l'occurrence,avec une histoire, des symboles, des codes et toute cette horrible expériencede la guerre en dilution, de la guerre qui peut s'insinuer partout dans leterrain social et dans le terrain culturel, en longue durée, qui représente belet bien, elle, un phénomène nouveau. De même, lorsqu'on dit que l'Afrique retourne à ses guerres tribales, cela ne signifie pas grand-chose non plus. Il y a parfois affrontement entre tribu et tribu, au sens anthropologique, mais le plus souvent il s'agit de peuples manipulés au sein de grands ensembles politiques qui ne visent que le pouvoir, lié en rien au tribalisme. Pour moi, ce n'est pas comme ça que les choses se voient. Les hommes ont toujours eu à se battre pour que leur société conserve un minimum d'unité et de cohérence, malgré classes, races ou générations dites «non communicantes». Ce à quoi on assiste aujourd'hui, c'est à une recomposition complète à partir de nouveaux éléments. Pour les Occidentaux d'Europe, on peut moquer cette recherche d'une composition nouvelle en arguant qu'elle n'est le fait que de bureaucrates et de juristes, pourtant il y a là quelque chose qui se cherche, visant une recombinaison plus large. 

    —    Le néo-fascisme n'est-il pas répétition du fascisme?

    —    Si on définit le fascisme par l'emprise totalitaire, avec un parti unique et une organisation de contrôle sur toute la société, on s'aperçoit que les conditions actuelles de contrôle de la société sont toutes différentes de ce qu'elles étaient dans les années1930-1940. Les moyens de contrôle sont maintenant liés aux médias, à la fois plus diffus et plus insidieux, qui limitent d'autant la coercition violente.Il en résulte un nouveau type de domination. 

    — N'est-il pas déjà à l'œuvre dans les sociétés dites libérales? 

    — Ce n'est que trop évident. J'ai fait la critique du «pouvoir sur scènes» — scènes médiatiques en fait. Or, dans Le Dédale, j'incite tant les politiques que les citoyens à se mettre «hors scènes», au lieu de se soumettre au «médiatiquement correct». La démocratie est en danger si elle n'est plus qu'une bataille d'images entre politiques et si elle ne tend plus qu'à flatter le désir des citoyens d'apparaître dans ce jeu d'images. C'est ce qui m'a amené à défendre une sorte d'obligation nouvelle. A la fin du siècle passé, un certain Jules Ferry a estimé que la première tâche de la République était d'obtenir une large diffusion de l'écriture, de la lecture et du calcul. A la fin de ce siècle, une obligation similaire me semble d'obtenir une nouvelle connaissance, critique,de l'image. L'image est à la fois lecture et écriture. Or il y a actuellement une sorte d'illettrisme de l'image, qui livre les gens à ses pouvoirs.

    —   Pensez-vous que l'image ait aiguisé le rapport des gens avec la réalité, ou au contraire qu'elle l'a émoussé?

    —    Je crois que la médiatisation de la réalité par l'image va généralement dans le sens d'une perte du sens de la réalité, qui, cependant, peut être «retournée» en gain. On nous parle de autoroutes de l'information, par lesquelles tout va circuler de façon abstraite. On nous parle du télétravail, qui sera effectué sans qu'il y ait de contact entre personnes réelles, ni lieu de travail. On commence à établir des relations de voisinage qui sont uniquement des relations virtuelles par réseaux. Mais que cela représente-t-il en termes de rapports humains et d'affectivité? Vous aurez bientôt la possibilité de faire l'amour par images virtuelles interposées. Mais pense-t-on assez à ce que cela signifie réellement? Ce qui est sûr, c'est que l'homme du XXe siècle a conquis denouveaux mondes, et qu'il lui reste à les civiliser... 

     

    Georges Balandier. Le DédalePour en finir avec le XXe siècle. Ed. Fayard, 236 pages.

    (Cet entretien a paru dans les pages du quotidien 24 Heures, le 5 juillet 1994)

     

     

  • Polyphonies de la condition humaine

     

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    Antonio Lobo Antunes en traversée.

    Il est peu d’œuvres contemporaines dont la traversée procure, autant que celle des romans de l’écrivain portugais Antonio Lobo Antunes, le sentiment de s’immerger en eau profonde et d’avancer comme en apnée dans une sorte de rêve éveillé. Un jeune drogué est en train de mourir dans un hôpital de Lisbonne. La science a déjà établi son bilan fatal tandis que la technique et la chimie le retiennent plus ou moins en vie. Or ses derniers instants constitueront l’une des sphères temporelles qui s’interpénètrent dans La mort de Carlos Gardel, où la voix du garçon se mêle à celle de son père divorcé et à de multiples autres murmures qui s’entrecroisent et s’éclairent mutuellement, pour constituer une sorte de lancinante polyphonie du manque d’amour dont chaque chapitre porte en exergue le titre d’un tango du mythique Carlos Gardel.

    A première approche, force est de convenir qu’un tel livre peut dérouter, tant sa trame est serrée et comme couturée de ruptures. De fait, une page d’Antunes combine souvent plusieurs plans de réalité et plusieurs temps, plusieurs niveaux de pensée ou de parole, plusieurs systèmes de dialogues, sans que la cohérence de l’histoire en train de se raconter ne soit pourtant entamée. L’impression d’un fouillis inextricable peut cependant prévaloir faute d’attention de la part du lecteur, à qui il incombe en somme de « construire » à l’unisson de l’auteur. Déchiffrement fastidieux alors ? Pas vraiment, car si complexe que soit la phrase d’Antunes, les éléments constitutifs de ses romans sont si « concrets », si fortement lestés de substance existentielle, affective et psychologique, sensuelle et sexuelle, si « physiques » et si « métaphysiques » à la fois, si profondément en consonance avec la souffrance quotidienne de tout un chacun, mais également si sublimés par la forme et la musique de la langue que jamais on n’a le sentiment d’une complication gratuite.

    La meilleure introduction à l’œuvre d’Antunes reste sans doute au demeurant, son premier livre, Le cul de Judas, dont la forme monologuée et l’éclat célinien de l’écriture ne posent aucun problème de lecture. Publié en 1979, Le cul de Judas, dont le titre évoque en portugais un trou pourri, ou l’opprobre frappant le traître, ressaisit, sous la forme d’une confession à laquelle se livre une nuit durant, dans un bar, un homme en train de séduire son interlocutrice, le voyage au cœur des ténèbres qu’a représenté, pour le jeune officier-médecin-écrivain, la guerre en Angola à laquelle il a participé vingt-sept mois durant, de 1971 à 1973. Cela étant, plus qu’un témoignage « sur » la guerre coloniale, Le cul de Judas se déploie comme une incantation, véhémente et lyrique à la fois, où le rescapé de la sale guerre exorcise le cauchemar de sa génération. On en trouve, aujourd’hui, les échos « à chaud » au fil des Lettres de la guerre qu’il a écrites à sa femme durant cette épreuve, publiées par ses filles et tout récemment parues chez Christian Bourgois.

    Issu de la bourgeoisie cultivée du quartier de Benfica qu’il a maintes fois évoqué dans ses livres, petit-fils d’un Brésilien marié à une Suissesse alémanique, élevé dans un milieu de médecins et lui-même psychiatre de formation (Connaissance de l’enfer, traduit en 1988, raconte sa plongée dans l’univers des malades mentaux), Antunes s’est colleté, dans ses premiers livres, avec les grands thèmes de l’histoire portugaise récente. Les séquelles de la guerre coloniale sont ressaisies dans le « débat » de Fado Alexandrino (1983) où quatre anciens combattants de l’Afrique se retrouvent lors d’un banquet de bataillon pour une confrontation sur fond de révolution en cours. D’une tout autre tonalité, plus onirique et baroque, mais non moins mordant, Le retour des caravelles (1988) brosse un tableau mémorable des conquêtes du Cinquième Empire et de la décolonisation.

    Il y a de la vision à la Garcia Marquez dans cette évocation grinçante du retour des conquérants où les figures mythiques de l’histoire portugaise des XVe et XVUe siècles croisent les dépossédés récents de la décolonisation, où caravelles et cuirassiers mouillent dans les mêmes eaux tandis que le langage du chroniqueur, revisitant à sa façon le premier des dix chants épiques des Lusiades de Camoës, multiplie les anachronismes et les allusions ironiques. Plus qu’un Garcia Marquez, cependant, Antunes investit l’intériorité de ses personnages, portant l’accent sur le désarroi des individus emportés dans la maëlstrom de l’Histoire.

    Dans cette perspective, c’est avec Explication des oiseaux, datant de 1981, que la forme novatrice des romans d’Antunes a trouvé sa première cristallisation. Au fil de quatre journées à la continuité rompue par la mort annoncée du narrateur, le lecteur participe littéralement à la lente et inexorable noyade d’un brave prof d’Histoire empêtré dans ses déboires conjugaux. Au fil d’un récit baigné de lancinante mélancolie, l’on assiste alors, simultanément, à la phase finale de la vie d’un couple mal assorti (le fils de bourgeois rêveur et l’intellectuelle communiste agressive, pour simplifier), aux séances de tribunal oniriques durant lesquelles le protagoniste s’imagine jugé tantôt par les siens et tantôt par les camarades prolétaires de sa femme, ou encore à de multiples remémorations de toutes les périodes d’une vie foisonnant de personnages malmenés par l’existence.

    « Toutes ces angoisses devant la cruauté de  la vie ne peuvent laisser le lecteur indifférent », écrit à ce propos la traductrice et préfacière du Retour des caravelles, Michelle Giudicelli, « car, à travers ces cas particuliers, et indépendamment de la personnalité de chacun, Antonio Lobo Antunes met à nu l’humanité dans son ensemble. Pour ce faire, il s’aide de tous les moyens que le langage met à sa disposition pour créer cette écriture baroque qui lui est si particulière. Afin de rendre le récit plus présent, il n’hésite pas à bouleverser la structure habituelle des phrases, parfois interminables, à y faire alterner le style indirect et le style direct, à passer brusquement d’une narration à la troisième personne à une narration à la première personne, où le héros de l’histoire que l’on est en train de conter réagit devant nous aux événements qu’il vit en un discours intérieur dans lequel il dévoile tout ce qu’il ressent, les souvenirs qui le hantent, les images qui l’obsèdent ».

    Cette narration labyrinthique, qu’on pourrait dire également organique, ce concert de voix aux développement polyphoniques, on les retrouve plus amplement déployés dans Le Traité des passions de l’Âme (1990) ou plus encore dans L’Ordre naturel des Choses (1992) dont la forme est explicitement démarquée de la Cinquième symphonie de Gustav Mahler. Par ailleurs, la technique du romancier ne laisse de faire penser à tout moment, aussi, aux procédés de montage, d’enchâssements ou de fondus de l’écriture cinématographique ; et rien, au demeurant, de mécanique ou d’artificiel dans le développement de ces romans qui paraissent au contraire couler comme de lents fleuves moirés, charriant une multitude d’images singulières qui s’incorporent naturellement à la substance du texte.

    Voici « l’odeur d’alcool, de peur et d’espoir propre aux hôpitaux » qui avance et recule dans les couloir, « semblable à celle d’une mer endormie ». Voici la vieille mourante dont Antunes parle du « sommeil d’écureuil », tandis que le bruissement d’un envol lui évoque « les petites feuilles minces, innombrables, d’un dictionnaire » ou qu’un poisseux brouillard marin enveloppe la ville « dans un linceul de larmes immobiles » ou qu’une mouette sur l’eau est « couleur de paupière retournée ».

    Pour autant, les ressources imagières de l’écrivain ne se bornent pas à de telles « trouvailles » mais tendent de plus en plus à tout rendre plastique, comme si telle esthétique du « tout dire » devait inscrire dans la chair de l’écriture le grand projet du jeune auteur, formulé dans Le cul de Judas, de déchiffrer « le secret de la vie et des gens » et de résoudre « la quadrature du cercle des émotions ».

    D’un livre à l’autre, et notamment après La farce des damnés (1985), la propension satirique et grinçante du romancier tend s’adoucir au bénéfice d’une empathie de plus en plus proche de la compassion. Or cet aspect tchékhovien des romans d’Antonio Lobo Antunes, qui nous attache particulièrement à certains personnages désarmés, n’édulcore jamais le tableau clinique des observations de l’écrivain, à la fois moraliste et poète.

    Dans L’Ordre naturel des Choses, dont le titre évoque une expression qui l’exaspérait en son enfance (sa mère lui faisant valoir que la mort est, précisément, « dans l’ordre naturel des choses »), Antunes met en scène une série de personnages qui incarnent tous un certain état de déréliction ou de déliquescence, comme il en va des protagonistes de La mort de Carlos Gardel. Il y a là un vieil homme amoureux d’une jeune fille diabétique, laquelle lui offre son lit en échange du paiement de son loyer. Sous le même toit vivent la tante de la jeune fille en train de mourir du cancer, et son père qui a travaillé dans les mines du Mozambique. A ceux-là s’ajoutent un ancien agent de la police politique de Salazar reconverti dans l’hypnotisme, un officier libéral torturé pour complot contre le dictateur (et qui parle d’outre-tombe) et son frère toujours vivant rejeté par son père et ruminant le ratage de sa vie annoncé dès son enfance… et tels personnages d’en susciter d’autres comme d’une frise d’un seul tenant se prolongeant dans le labyrinthe intime de chaque lecteur.

    Telle est, aussi bien, l’étrange et profonde qualité d’absorption et de réfraction de l’œuvre d’Antonio Lobo Antunes, frère à la fois de Proust et du Simenon de la quête de « l’homme nu », mélange de sortilèges et de cruautés, de ténèbres et de lumière.

     

    Antonio Lobo Antunes dixit

    Du travail

    « Le plus important est le travail. Je travaille très lentement, à la main, dix à douze heures par jour, tous les jours, et je ne vois pas pour moi d’autre solution. Je me souviens toujours de ce que Bach disait : « Si vous travaillez autant que moi, vous parviendrez au même résultat ». Ce n’est pas tant une question de modestie que d’humilité. Je suis un auteur très commode pour les éditeurs, car je ne revois jamais les épreuves, ni ne relis mes livres. Tout mon travail se fait en amont : je fais une première version, puis une deuxième, puis une troisième, puis je fais dactylographier le manuscrit que je corrige une dernière fois et basta ! »

    De la lecture
    « Nous avons eu la chance, avec mes six frères, d’entendre mon père nous lire à haute voix, tous les samedis soir, les auteurs français, anglais ou russes qu’il aimait. Il n’émettait jamais de jugement, nous invitant plutôt à écouter et à former notre propre opinion. J’ai beaucoup de pitié pour les gens qui ne lisent pas, car la lecture est pour moi un plaisir presque sensuel, comme la musique et la peinture. De surcroît, la lecture des plus grands vous rend plus humble. Avec Le Traité des passions de l’âme, j’ai pensé que j’avais découvert un moyen de faire avancer l’action par le dialogue qui innovait. Et puis, un jour, je me suis mis à relire Jane Austen – et tout était là ! Ernesto Sabato me disait qu’il ne fallait pas lire beaucoup mais souvent le même livre. Il y a ainsi trois livres de Faulkner que je lis et relis : Le bruit et la fureur, Go down Moses et Tandis que j’agonise. Quand les romans sont très bons, ils ont une qualité magique. Et Faulkner a sur moi un effet catalyseur : il me donne envie d’écrire ».

    Du roman
    « En tant que lecteur, j’aime les gros livres. J’ai besoin de m’attacher aux personnages. Et puis un roman c’est très curieux, parce qu’on ne peut pas avoir un orgasme pendant quatre cents pages, il a ses propres lois, qui rejettent tout ce qui ne lui appartient pas. J’ai en outre appris, en travaillant, que la première version contient toutes les solutions techniques à développer ensuite ».

    De la composition
    «J’ai d’abord une idée vague. C’est très étrange. Ce sont de petites bribes, des trucs informes qui lentement cristallisent et se combinent. Puis une idée plus précise des personnages et de l’intrigue se forme, et c’est parti. Le même problème se pose avec la fin des livres : je me souviens toujours de la formule de Freud qui disait qu’une analyse est terminée quand l’analyste et le patient sont satisfaits du résultat. C’est al même chose quand l’écrivain et le livre sont eux aussi satisfaits… »

    Des influences
    « Dans chaque pays on me trouve d’autres oncles et cousins. En Suède par exemple on m’a rapproché de Claude Simon, que je connais mal. En France, c’est à Céline qu’on m’a comparé. Mais si je devais me choisir des parents, je dirais : Gogol, ou Faulkner. Par certains côtés, Zola a beaucoup compté pour moi. J’aime, en outre, beaucoup Simenon et Graham Greene, quoique je n’aurais pas aimé écrire leurs livres. La puissance d’évocation de Simenon est fantastique, qui arrive à créer une atmosphère en trois mots. Il a des qualités de concision que je n’ai pas du tout… »

    De la langue
    « La langue française est très difficile, beaucoup plus que le portugais , langue plus ductile et plastique, enrichie par beaucoup de mots arabes, nègres, juifs, dont vous pouvez bousculer la syntaxe et le lexique. Même la conception du temps en est changée. Il n’y a pas pour les Portugais, comme dans le reste de l’Europe, une séparation nette entre présent, passé et futur, mais une sorte d’immense présent élastique. Le problème du temps est un problème majeur du roman. Je me suis demandé pendant de longues années comment je pourrais le résoudre. J’ai utilisé certaines techniques de la psychanalyse, où les champs se mélangent. D’autre part j’ai utilisé les personnages comme miroirs, pour se refléter les uns les autres. C’est comme ça que je pensais pouvoir refléter l’extrême complexité des hommes et des femmes, et le caractère souvent paradoxal de leurs émotions et de leurs sentiments ».

    (Propos recueillis par JLK)

  • Le fleuve de la mémoire

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    Sur Une histoire d'amour et de ténèbres, d'Amos Oz, et en relisant Seule la mer, roman-poème.

    La voix d’Amos Oz est de celles qui, dans le bruit du monde actuel, font du bien. Pas tant du fait, d’ailleurs, de ce qu’il dit en vue de la solution du conflit israélo-palestinien, notamment dans le petit livre intitulé Laissez-nous divorcer ! , ni pour la valeur de témoignage humain et historique d’ Une histoire d’amour et de ténèbres, vaste chronique familiale englobant ses années d’enfance et de jeunesse en Israël et la destinée de ses aïeux européens chassés du monde dont il furent les plus ardents défenseurs, mais pour le mélange de sagesse lucide et de tendresse, d’empathie non sentimentale et de poésie qui se dégage de ses livres.
    De cette voix profonde et généreuse nous restant par son écho durable, le roman-poème intitulé Seule la mer (Gallimard, 2001; traduction discutable de The same Sea) constituait la meilleure illustration jusque-là, que déploie aujourd’hui dans le temps et l’espace cette inépuisable Histoire d’amour et de ténèbres, interrogeant autant les racines et la mémoire européennes de l’auteur que les nôtres, que nous soyons juifs ou pas. Or, quoique goy avéré, jamais le soussigné ne s’est senti aussi proche d’être juif qu’à la lecture de ce livre excluant pourtant les assimilations lénifiantes et les bons sentiments à la petite semaine. Plutôt, c’est à proportion des différences considérées pour telles, des défauts de ses personnages et de l’incompréhension régnant entre eux jusque dans le cercle le plus étroit de la famille confrontée aux mêmes difficultés, que nous nous prenons à les aimer. Seraient-ils Palestiniens ou Chinois que nous les aimerions tout autant sous le même regard froid et chaud à la fois, d’un auteur ne cessant de balancer de la comédie à la tragédie, de l’individuel au collectif, du particulier au général, des premiers plans de l’actualité aux allées des années profondes.

    Cette chronique romanesque (on verra plus loin dans quelle mesure fidèle aux faits, ou réfractée et charnellement épaissie par la fiction) commence dans un logement insalubre du quartier “tchékhovien” de Kerem Avraham à Jérusalem, au commencement des années 50, où s’entassent les monceaux de livres du père bardé de diplômes mais confiné dans un emploi de bibliothécaire (il lit seize ou dix-sept langues et en parle onze avec l’accent russe) et de la mère elle aussi très lettrée (même si elle ne lit que sept ou huit langues...). Européens de culture et d’âme comme leurs aïeux, les parents d’Amos rêvent peut-être encore en yiddish mais ne parlent à leur enfant qu’en hébreu, de crainte qu’il ne succombe à son tour “au charme de la belle et fatale Europe” dont ils ont été chassés comme des rats. De la même façon, c’est à l’avenir de la nouvelle nation que la figure tutélaire de la famille, le grand-oncle savant Yosef Klausner (c’est le vrai patronyme d’Oz) trônant au milieu de son “château” de livres et de manuscrits, consacre les méditations et les traités historico-politico-littéraires qui lui vaudront la vénération des plus haute autorités de l’époque.

    Le charme profond de ce livre tient cependant à la manière toute familière, et souvent frottée d’humour - à hauteur d’enfant ou d’adolescent -, dont se modulent observations et portraits. Une visite dominicale au voisin (et terrible rival) du grand-oncle, le futur Nobel de littérature S.Y. Agnon, n’est pas relatée ici avec plus de solennité que les redoutables séances de décrassage subies par l’enfant en visite chez sa grand-mère Shlomit qu’obsède la hantise des microbes “asiatiques” fourmillant dans l’atmosphère d’un Proche-Orient où l’on s’est réfugié faute de mieux...
    Au cliché d’une jeune nation unie fixant crânement la ligne d’horizon se substitue, dès les premiers chapitres d’ Une histoire d’amour et de ténèbres, l’image grouillante et contradictoire, voire conflictuelle, d’une société composite où les moins mal vus ne sont pas les jeunes pionniers des kibboutzim, considérés comme impies ou de moeurs dissolues par d’aucuns, à commencer par les parents d’Amos. Or c’est ceux-là que le jeune garçon rêve de rejoindre au plus tôt, pour devenir tractoriste et non du tout écrivain comme l’aimeraient tant les siens. A quatorze ans déjà, il imposera à son père ce crève-coeur avant de changer de nom et de découvrir que le jeune Israël de Galilée est aussi pourri de littérature et de poésie que les irrespirables appartements de sa famille.
    L’écrivain remarque, à un moment donné, qu’il a toujours donné une “seconde chance” aux personnages de ses romans, et l’on pourrait se dire, en lisant ce premier ouvrage explicitement autobiographique, que c’est la même “seconde chance” qu’il s’est donné à lui-même par rapport à sa mère et son père, en rejouant tous leurs rendez-vous manqués et en les incorporant pour ainsi dire dans la “seconde chance” donnée à toute une généalogie restituée dans l’immense brassage de cette remémoration.

    De Jérusalem et Tel-Aviv, et des années 50 à nos jours, le chroniqueur ne cesse en effet de nouer et de renouer de nouveaux liens de filiation dans la trame desquels, comme pêchés au tréfonds du temps par un grand filet, ressurgissent visages et destins. Une paire de chaussures d’enfant y fait office de petite madeleine, et c’est ainsi qu’un jeune pionnier finit par honorer, plume en main, la mémoire des siens...

    En relisant le roman-poème Seule la mer.

    La poésie est-elle d’actualité à l’heure où deux peuples se déchirent sur la terre dite sainte, et le lecteur ne va-t-il pas se détourner de cet ouvrage d’Amos Oz, sous-titré «roman en vers», arguant du seul prétexte que les poèmes ne sont pas sa tasse de thé ? Eh bien il aurait tort. D’abord parce que la forme de ce roman, absolument originale et même novatrice (sans que nous puissions hélas juger de sa traduction), ne pose aucun problème de lecture pour qui s’y laisse immerger. Ensuite, et surtout, parce que cette démarche poétique, qui en appelle essentiellement à la sensibilité fine par le truchement des images et de la musique des mots, répond à une interrogation à la fois intime et collective de l’homme sur le sens de sa vie et de sa destinée.

    Ce roman-poème d’Amos Oz, datant de 1999 mais déjà traduit en trente langues et précédé d’une rumeur enthousiaste, ne parle qu’incidemment du conflit israélo-palestinien, mais il n’en est pas moins actuel et universel de portée. Il campe quelques personnages ordinaires auxquels nous ne tardons à nous attacher, qui pourraient êre de n’importe quelle nationalité ou religion. Il y a là un conseiller fiscal en récent veuvage et son fils idéaliste crapahutant du côté de l’Himalaya, l’amie de celui-ci et bientôt de celui-là en train de se faire gruger par un producteur de cinéma mal dans sa peau, une chère disparue qui ne l’est pas tout à fait, une veuve qui tâche de faire réapparaître son défunt avec l’aide d’un cartomancien grec, une Portugaise ex-nonne aux rondeurs offertes aux jeunes pèlerins des hautes terres du Tibet, d’autres encore et le romancier lui-même, au tournant de la soixantaine, qui a mal au dos, a déjà «commis quelques livres» et même «posé pour des magazines», et qui se demande à quoi rime cette histoire racontée «en vers libres», comme s’il «retournait à l’horrible époque de son enfance, quand il s’isolait la nuit à la bibliothèque, à l’autre bout du kibboutz, pour noircir des pages et des pages au cri des chacals»...

    Le titre original de ce roman (Oto Ha-Yam), fidèlement traduit par The same Sea dans sa version anglaise, signifie en effet «la même mer» en hébreu et désigne, mieux que sa transcription française, un thème essentiel du livre et plus encore le sentiment dominant qui l’imprègne, que tous ses personnages forment autant d’îlots liés entre eux par une même substance originelle et un même socle.
    La structure formelle du roman est elle-même constituée d’îlots, se déployant comme une suite de «poèmes», de quelques lignes ou des deux ou trois pages, ou comme un montage de séquences. Plus qu’un puzzle à piécettes, ou qu’un kaléidoscope, c’est en effet à une sorte de film mental et émotionnel que fait penser cet ouvrage bousculant les conventions de lecture.

    Ce qu’on appelle la licence poétique nous y permet aussi bien de passer sans transition du bord de mer de Bat-Yam au lac Chandartal que de vivre au même instant le présent de Nadia (laquelle, quoique morte, encourage son fils à baiser les pieds de Maria la bien vivante - les pieds après le reste...) et son passé, le temps et ses distorsions physiques («en Himalaya, c’est déjà demain») ou psychologiques, tous les niveaux de conscience de chaque personnage et ce qu’ils pensent à l’instant où ils parlent dans un bruissement de dialogues admirablement enchâssés dans le récit.

    Ainsi que se le dit Rico, le fils du conseiller fiscal de Bat-Yam en train de gamberger au Tibet, «nous sommes tous prisonniers condamnés à attendre la mort chacun dans se cellule. Et toi avec tes voyages, cette obsession d’accumuler les expériences de plus en plus loin, tu trimballes ta cage avec toi à l’autre bout du zoo». Du moins ces prisonniers se rencontrent-ils de loin en loin, ils vont souvent mal mais ensemble, ils se comprennent souvent hypermal mais le romancier nous aide à mieux saisir les tenants de leur (parfois) étrange conduite, si semblable à nos propres errements.

    La part du poète, et d’abord dans la cristallisation de maintes «minutes heureuses», selon l’expression de Baudelaire, tient à faire alterner silences et récit, avec de fréquentes échappées contemplatives et de constants renvois à la subjectivité du lecteur. Aussi, avec autant de franchise que de juste distance, le romancier aborde les zones les plus intimes de ses personnages où la sensualité, le sexe, les peurs et les refus, les pulsions de vie et de mort se trouvent naturellement incorporés dans la totalité du vivant.

    C’est ainsi un livre à lire et à relire que Seule la mer, à compulser comme une liasse de photos ou de lettres (il en contient d’ailleurs un lot), comme un recueil de sagesse où l’on pioche de vieilles sentences (l’auteur montrant l’exemple) dont on vérifie l’éventuelle validité avec un sourire aux aïeux, enfin comme une chronique de la vie ordinaire qui poursuit son bonhomme de chemin tandis que les armes «parlent» encore non loin de là. Dans l’un des plus beaux morceaux murmurés par l’auteur lui-même, ou son double, et justement intitulé Magnificat, une dernière phrase englobe l’écrivain et ses personnages, autant que nous autres et que ceux que la haine sépare. Avec cet esprit fraternel qui nous rappelle le bon docteur Anton Tchekhov, la phrase conclut comme une main tendue: «Assez bourlingué. Il est temps de faire la paix»...

     



    Amos Oz. Une histoire d’amour et de ténèbres. Traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen. Gallimard, coll. 543p. Du monde entier.

    Amos Oz. Seule la mer. Traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen. Gallimard, Du monde entier, 206p.

    Photo de Horst Tappe

  • Amos Oz poète de la vie ordinaire

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    En relisant le roman-poème Seule la mer.  

    La poésie est-elle d’actualité à l’heure où deux peuples se déchirent sur la terre dite sainte, et le lecteur ne va-t-il pas se détourner de cet ouvrage d’Amos Oz, sous-titré «roman en vers», arguant du seul prétexte que les poèmes ne sont pas sa tasse de thé ? Eh bien il aurait tort. D’abord parce que la forme de ce roman, absolument originale et même novatrice (sans que nous puissions hélas juger de sa traduction), ne pose aucun problème de lecture pour qui s’y laisse immerger. Ensuite, et surtout, parce que cette démarche poétique, qui en appelle essentiellement à la sensibilité fine par le truchement des images et de la musique des mots, répond à une interrogation à la fois intime et collective de l’homme sur le sens de sa vie et de sa destinée.

    Ce roman-poème d’Amos Oz, datant de 1999 mais déjà traduit en trente langues et précédé d’une rumeur enthousiaste, ne parle qu’incidemment du conflit israélo-palestinien, mais il n’en est pas moins actuel et universel de portée. Il campe quelques personnages ordinaires auxquels nous ne tardons à nous attacher, qui pourraient êre de n’importe quelle nationalité ou religion. Il y a là un conseiller fiscal en récent veuvage et son fils idéaliste crapahutant du côté de l’Himalaya, l’amie de celui-ci et bientôt de celui-là en train de se faire gruger par un producteur de cinéma mal dans sa peau, une chère disparue qui ne l’est pas tout à fait, une veuve qui tâche de faire réapparaître son défunt avec l’aide d’un cartomancien grec, une Portugaise ex-nonne aux rondeurs offertes aux jeunes pèlerins des hautes terres du Tibet, d’autres encore et le romancier lui-même, au tournant de la soixantaine, qui a mal au dos, a déjà «commis quelques livres» et même «posé pour des magazines», et qui se demande à quoi rime cette histoire racontée «en vers libres», comme s’il «retournait à l’horrible époque de son enfance, quand il s’isolait la nuit à la bibliothèque, à l’autre bout du kibboutz, pour noircir des pages et des pages au cri des chacals»...

    Le titre original de ce roman (Oto Ha-Yam), fidèlement traduit par The same Sea dans sa version anglaise, signifie en effet «la même mer» en hébreu et désigne, mieux que sa transcription française, un thème essentiel du livre et plus encore le sentiment dominant qui l’imprègne, que tous ses personnages forment autant d’îlots liés entre eux par une même substance originelle et un même socle.
    La structure formelle du roman est elle-même constituée d’îlots, se déployant comme une suite de «poèmes», de quelques lignes ou des deux ou trois pages, ou comme un montage de séquences. Plus qu’un puzzle à piécettes, ou qu’un kaléidoscope, c’est en effet à une sorte de film mental et émotionnel que fait penser cet ouvrage bousculant les conventions de lecture.

    Ce qu’on appelle la licence poétique nous y permet aussi bien de passer sans transition du bord de mer de Bat-Yam au lac Chandartal que de vivre au même instant le présent de Nadia (laquelle, quoique morte, encourage son fils à baiser les pieds de Maria la bien vivante - les pieds après le reste...) et son passé, le temps et ses distorsions physiques («en Himalaya, c’est déjà demain») ou psychologiques, tous les niveaux de conscience de chaque personnage et ce qu’ils pensent à l’instant où ils parlent dans un bruissement de dialogues admirablement enchâssés dans le récit.

    Ainsi que se le dit Rico, le fils du conseiller fiscal de Bat-Yam en train de gamberger au Tibet, «nous sommes tous prisonniers condamnés à attendre la mort chacun dans se cellule. Et toi avec tes voyages, cette obsession d’accumuler les expériences de plus en plus loin, tu trimballes ta cage avec toi à l’autre bout du zoo». Du moins ces prisonniers se rencontrent-ils de loin en loin, ils vont souvent mal mais ensemble, ils se comprennent souvent hypermal mais le romancier nous aide à mieux saisir les tenants de leur (parfois) étrange conduite, si semblable à nos propres errements.

    La part du poète, et d’abord dans la cristallisation de maintes «minutes heureuses», selon l’expression de Baudelaire, tient à faire alterner silences et récit, avec de fréquentes échappées contemplatives et de constants renvois à la subjectivité du lecteur. Aussi, avec autant de franchise que de juste distance, le romancier aborde les zones les plus intimes de ses personnages où la sensualité, le sexe, les peurs et les refus, les pulsions de vie et de mort se trouvent naturellement incorporés dans la totalité du vivant.

    C’est ainsi un livre à lire et à relire que Seule la mer, à compulser comme une liasse de photos ou de lettres (il en contient d’ailleurs un lot), comme un recueil de sagesse où l’on pioche de vieilles sentences (l’auteur montrant l’exemple) dont on vérifie l’éventuelle validité avec un sourire aux aïeux, enfin comme une chronique de la vie ordinaire qui poursuit son bonhomme de chemin tandis que les armes «parlent» encore non loin de là. Dans l’un des plus beaux morceaux murmurés par l’auteur lui-même, ou son double, et justement intitulé Magnificat, une dernière phrase englobe l’écrivain et ses personnages, autant que nous autres et que ceux que la haine sépare. Avec cet esprit fraternel qui nous rappelle le bon docteur Anton Tchekhov, la phrase conclut comme une main tendue: «Assez bourlingué. Il est temps de faire la paix»...

    Amos Oz. Seule la mer. Traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen. Gallimard, Du monde entier, 206p.

    Photo de Horst Tappe

  • Buzzati en ce moment précis

     littérature

     

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    L’édition en Bouquins des Œuvres du grand écrivain italien a marqué le centième anniversaire de sa naissance.

    Egalement parue en octobre 2007: la réédition de Poema à fumetti, son dernier livre, sous le titre d'  Orfi aux enfers, chez Actes Sud.


    Dino Buzzati aurait eu cent ans le 16 octobre 2006, et c’est aujourd'hui encore et plus que jamais l’occasion d’évaluer, quarante-cinq ans après la disparition de ce grand écrivain un peu snobé de son vivant, mais actuellement traduit en plus de 30 langues et faisant l’objet de constantes redécouvertes, l’héritage réel de l’auteur du célébrissime Désert des Tartares.

    Parallèlement à la réédition du premier volume de ses Œuvres, contenant précisément son chef-d’œuvre, vient de paraître le second tome constituant, peut-être, la meilleure introduction à l’ensemble. Deux raisons à cela: la très éclairante préface de Delphine Gachet, responsable de cette nouvelle édition d’une rigueur critique accrue, et l’illustration de trois aspects majeurs de l’œuvre, avec deux romans (L’image de pierre et Un amour), trois recueils de nouvelles (L’écroulement de la Baliverna, Le K et Les nuits difficiles) et deux volumes de « carnets » encore peu connus mais qui constituent bel et bien le noyau de l’œuvre, tenant à la fois du journal de bord fragmentaire (jamais borné à la notation intimiste quotidienne), du recueil d’amorces de récits ou de poèmes, enfin du kaléidoscope de réflexions sur la société, les relations humaines, les choses de la vie et de la mort, sous les titres respectifs d'En ce moment précis et de Nous sommes au regret de...
    Exemples à l’appui, Delphine Gachet montre comment Buzzati, du genre de scribe à écrire tout le temps, passait du journalisme à la nouvelle ou de la chronique au roman, avec le même souci de raconter dans une langue sans fioritures, dégageant les composantes mystérieuses ou révélatrices des scènes les plus quotidiennes. Ainsi le reporter va-t-il « couvrir » la construction du métro de Milan, dont le nouvelliste extrapolera les visions futuristes dans son Voyage aux enfers du siècle, l’un des récits réunis dans Le K. Visionnaire souvent prophétique, Buzzati semble pressentir, aussi bien, l’implosion de l’empire soviétique en décrivant (en 1954) L’écroulement de la Baliverna, et la nouvelle Le K, comme tant d’autres, fait écho à notre peur de la mort et au caractère fatal de notre destinée, avec le thème omniprésent d’une attente angoissée.

    Malgré la grande variété de ses modes d’expression, de la poésie au théâtre en passant par la peinture et jusqu’à la bande dessinée des érotiques Poèmes-bulles, Dino Buzzati laisse une œuvre fondue en unité marqué par un ton sans pareil, qu’on pourrait dire d’inquiétude latente, où l’acuité critique le dispute à la mélancolie. Son originalité ne fut pas toujours saisie de son vivant, notamment dans son pays. Parfois considéré comme un épigone de Kafka, critiqué pour son non-engagement politique et social, quand il n’était pas relégué au second rayon pour son recours au fantastique ou à la science fiction, Dino Buzzati pourrait bien, cependant, résister à l’épreuve du temps mieux que certains de ses pairs.
    Quoique parfois desservi par la traduction, Dino Buzzati fut cependant bien reçu en France où l’éditeur Robert Laffont, Albert Camus, et les professeurs Yves Panafieu et Michel Suffran, en firent découvrir l’exceptionnelle acuité des observations qu’il portait sur notre monde déshumanisé (des vues prémonitoires sur la violence dans la cité et l’inhumanité croissante des relations humaines), mais aussi la profondeur de son regard sur la solitude de l’homme contemporain, l’expression obsessionnelle de la fuite du temps ou la modulation de l’angoisse de l’individu perdu dans le cosmos, qui incita Michel Suffran à souligner son ton « pascalien ».
    Cet aspect « métaphysique » se dégage particulièrement des fragments souvent fulgurants des « carnets » de Buzzati, dont les pages concentrées et cristallines semblent nous attendre, justement, « en ce moment précis »…

    Dino Buzzati. Œuvres. Tome 2. En ce moment précis. L’écroulement de la Baliverna. L’image de pierre. Nous sommes au regret de… Un amour. Le K. Les nuits difficiles. Robert Laffont, collection Bouquins, 1152p. 2006.

    medium_Buzzati2.4.jpgDino Buzzati en 7 dates
    16 octobre 1906. Naissance près de Belluno, au pied des Dolomites. Père professeur de droit international. Etudes de droit, puis entre au Corriere della Sera en 1928. Y restera plus de 40 ans.
    1933. Parution de Son premier roman, Barnabo des montagnes, marqué par l’esprit des légendes.
    1940. Après Le Secret du Bosco Vecchio, Le désert des Tartares lui vaut la célébrité en Italie et à l’étranger. Correspondant de guerre.
    1949. Suit le Giro pour le Corriere, où il donnera de grands reportages, des chroniques et des milliers d’articles et de textes à valeur littéraire.
    1951. Participe, en tant que peintre, à une exposition collective sur le thème de la cathédrale de Milan.
    1953. Sa pièce de théâtre, Un cas intéressant est jouée au Piccolo Teatro de Milan, avant d’être traduite par Albert Camus.
    1966. Mariage avec Almerina Antoniazzi.
    1972. 28 janvier, mort de Dino Buzzati, du cancer.

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    Peinture de Dino Buzzati. Ex Voto tiré de sa légende (imaginaire) de Sainte Rita

     

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  • Métèque de Sa Majesté

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    Hanif Kureishi, des faits à la fiction.

    Les drames humains qui affectent la société contemporaine sous l'effet des flux migratoires, des chocs de cultures, des ruptures entre générations, des bouleversements de l'économie ou de l'évolution brutale des moeurs, marquent assez faiblement la littérature française contemporaine, qui ronronne avec la conviction d'être toujours le centre du monde.

    Par contraste, les écrivains du «domaine étranger», et notamment sur l'aire des empires déchus ou renaissants, nous paraissent beaucoup plus sérieusement à l'écoute du monde contemporain, et sans doute n'est-ce pas un hasard si ceux-là même qui ont vécu dans leur chair le déracinement et les difficultés de l'assimilation, le racisme ou la xénophobie, nourrissent leurs oeuvres de cette réalité bouillonnante.

    Dans le sillage des plus célèbres rejetons de l'ancien Commonwealth en train de revivifier l'anglais à leur façon - tels l'ex-Trinidadien V.S. Naipaul ou l'ex-Bengali Salman Rushdie -, l'ex-«Paki» Hanif Kureishi, né dans le Kent (en 1948) et sorti de King's College, incarne bien cette capacité à ressaisir, par la fiction, des situations significatives de cette fin de siècle, sans jamais donner dans le simplisme démagogique ou le socio-journalisme.

    Les personnages de Kureishi ressemblent assez à ceux de Tchékhov ou de Simenon, tous plus ou moins pris au piège, doucement paumés ou carrément en perdition, mais combien attachants sous le regard fraternel et gouailleur de l'écrivain. Ainsi du protagoniste d'Intimité, long récit au fil duquel un écrivain de scénarios (tiens tiens) nous détaille, une nuit durant, les mille et une bonnes raisons qui le feront plaquer, promis-juré, et pas plus tard que le matin prochain, son emmerderesse de bonne femme supportée douze ans durant, qui lui a donné deux mômes encombrants comme tout, qu'il a déjà trompée plus souvent qu'à son tour et qui se révèle néanmoins plus attachante au fur et à mesure qu'il la débine. Par aileurs s'accroît la conviction du lecteur que la séparation ne se fera pas, ou, tout au moins, que l'éventuelle échappée du protagoniste n'aboutira qu'à un plus grand empêtrement. Dans la foulée, l'on donnera volontiers son absolution à chaque personnage d'Intimité, tant Kureishi les rend aimables.

    Avec une palette plus ample et plus variée, Hanif Kureishi brosse, dans les dix nouvelles rassemblées sous le titre Des Bleus à l'amour, un tableau de la société multiculturelle contemporaine qui serait assez désespérant s'il n'était traversé par le souffle d'une grande tendresse et d'une formidable vitalité, un peu comme il en allait du Snapper de Stephen Frears. Perdus dans la grande ville, voici les petits immigrés «pakis», la mère et l'enfant souffre-douleur, que persécutent Gros Billy l'ex-teddy boy et son méchant fiston. Alors la mère du gosse de gémir à bout d'argument: «Nous ne sommes pas des juifs !»... Ou voilà, dans Ta langue au fond de ma gorge, la jeune junkie rejetée par son père - un coq parvenu régnant à Lahore sur sa basse-cour -, et qui accueille, à Londres, sa demi-soeur fascinée par l'Angleterre: deux univers sont alors confrontés en miroir, aussi déglingués l'un que l'autre.

    Dans la plus longue des nouvelles du recueil, intitulée Dernièrement et composée sur le modèle du Duel de Tchekhov, Kureishi décrit le monde, à la fois velléitaire, convivial, bavard et pathétique d'un groupe qui évoque les vauriens adorables des Vitelloni de Fellini, rêvant de s'arracher à leur trou et n'en trouvant jamais l'énergie. Plus obscure et folle, la nouvelle Veilleuse exprime la quête éperdue de vie palpable qu'un homme poursuit dans un rapport strictement charnel avec une inconnue. Plus obscène encore, Le Conte de l'étron figre l'absurdité cocasse de certaines situations où des bribes de convenances lient encore des gens vivant en réalité comme des sauvages.

    Telle est d'ailleurs la vertu des écrivains du melting pot: qu'à la manière des enfants mal élevés mais pétris de bon naturel, ou devenus hyperlucides par humiliation (Salman Rushdie en est un autre), ils disent tout haut une vérité peut-être blessante pour Sa Majesté mais intéressante à entendre dans sa modulation vibrante d'humanité.

    Devenu célèbre par le truchement du cinéma (il fut le scénariste fêté de Stephen Frears dans My beautiful laundrette et Sammy et Rosie s'envoient en l'air, et deux autres des histoires de son cru ont été adaptées à l'écran: Le Bouddha de banlieue et Mon fils le fanatique), Hanif Kureishi est d'abord et avant tout un écrivain à part entière, conteur et moraliste doux-acide. A travers le prisme de son observation, nous découvrons une réalité qui est celle-là même qui nous entoure, également, ici et maintenant. Un Kureishi saurait ressaisir, à n'en pas douter, la vie triste et joyeuse de vos voisins bosniaques ou celle de votre cousin Paul maniaque de philatélie qui succomba lors du dernier transit astral de certaine secte solaire.

    Hanif Kureishi. Des bleus à l'amour. Traduit de l'angais par Géraldine Koff-d'Amico. Christian Bourgois, 326pp.
    Intimité. Traduit de l'anglais par Brice Matthieussent. Christian Bourgois, 164pp.

  • En lambinant vers la Perfection

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    Ce bon Monsieur Joubert
    Les uns voient en Joubert l’huître perlière de la littérature française, qui avance tranquillement dans la vase veloutée en couvant son prochain aphorisme. D’autres se le figurent en escargot tâtonnant de la corne au milieu des gouttes de rosée. Au petit jeu des métaphores zoologiques on pourrait risquer aussi celle du ver à soie, ou suivre Amiel sur l’échelle de l’Evolution en le décrétant horticulteur à chapeau de paille. Une vue plus sophistiquée le pose en architecte du vide. Un arrêt moins révérencieux le taxera d’enc… de moucherons. Les gardiens du Temple n’ont, quant à eux, qu’une image pour le couronner : Joubert est un ange, ainsi soit-il.
    On peut aimer beaucoup Joubert et trouver du vrai à toutes ces approximations, jusqu’à la plus déplaisante, sans toucher à cela seul qui nous fait revenir et revenir sans cesse, non tant à un sage, ni même à un conseiller, qu’à une incomparable lumière dans les mots, une musique pensante qui dispose à l’harmonie intérieure, et cette énergie singulière qui fait de l’esprit de finesse une sorte de puissance douce.
    Encore s’agit-il de dissiper quelques malentendus. La reparution des fameux deux cents cinq carnets et autres feuillets volants, établie par André Beaunier en 1938, assortie d’un essai biographique gentiment désuet de la veuve de celui-ci, et précédée d’un excellent avant-propos de Jean-Paul Corsetti, ménage (pour beaucoup) une véritable redécouverte de l’œuvre dans son inscription chronologique. L’image figée d’un Joubert sagement assis sur sa branche dans le grand arbre des moralistes français, à équidistance de La Rochefoucauld et de Chamfort, en prend alors un coup. Vous vous figuriez un sage emperruqué alignant posément formules parfaites sur bons mots ? C’est le profil usuel des recueils thématiques «à la française », où le Joubert au miroir (« La moitié de moi se moque de l’autre », etc.) précède l’inévitable analyste du cœur et des passions (« Il faut tenir ses sentiments près de son cœur », etc.), que suit le moraliste politique (« Presque tout ce que nous appelons un abus fut un remède dans les institutions politiques », etc.) et le critique littéraire (« Voltaire, tu as trompé les hommes en les détrompant ! », etc.), le penseur domestique (« Il n’y a de bon dans l’homme que ses jeunes sentiments et ses vieilles pensées », etc.) ou le métaphysicien à loupiote (« Ferme les yeux, et tu verras », etc.), si possible en progression ascendante.
    Or, à suivre Joubert, c’est en effet l’escargot qu’on retrouve d’abord en ses tâtons mous, sans une perle longtemps dans le sillage de l’huître. Avant le cap de la quarantaine, on n’aura guère de solide à se mettre sous la dent. L’horticulteur ne se risque pas à la moindre bouture. L’escargot tourne même, parfois, à la limace. On lit ainsi : « Repos aux bons, paix aux tranquilles », « L’évanouissement est une mort courte » ou encore « Le sublime est la cime du grand », pour se surprendre à bâiller la moindre. Joubert a certes fait lui-même la théorie de sa pratique et de ses manques, mais est-ce son meilleur usage que de le suivre dans la valorisation du chétif ? En ce qui me concerne, c’est pour le Joubert vigoureux et original (qu’on lise ainsi l’invraisemblable missive qu’il envoie à sa future femme pour la convaincre qu’il est son seul salut !), le maître de l’intuition et de la pointe, le merveilleux lecteur et le musicien de la langue, le penseur vif et dégagé, que je parierai plutôt, et non pour l’esthète trop délicat, moins encore pour l’âme emmitouflée du mystique en chambre. Peut me chaut que tel commentateur l’exalte en l’assimilant à quelque arachnide mallarméen patinant sur le « blanc du texte », ou que tel autre, par effet de loupe, en grossisse les grâces précieuses pour ne voir en lui qu’un elfe platonicien.
    Le 8 février 1815 Joubert note : « Tourmenté par la maudite ambition de mettre tout un livre dans une page, toute une page dans une phraze et cette phraze dans un mot. C’est moi. » Or on aura noté en passant le mot « tourmenté » et le mot « maudit », comme on note à longueur d’Amiel le désir et la poursuite d’une œuvre qui ne sera jamais, en vérité, que ce qui reste dans les replis du drap du fantôme enfui – quel vrai trésor pourtant à nos yeux ! Car l’un et l’autre, auteurs « sans livres » selon l’expression de Blanchot, auront du moins grappillé ces « gouttes de lumière » qui constituent la pensée en germe et la langue à sa source.
    Encore « goutte de lumière » fait-il trop bibelot, comme tant de « phrazes » du doux Joseph fleurent la bourre de bas bleu, de mots qui se « peignent à l’oreille » en vocables « où boit la pensée »… Mais en bousculant un peu le trop honnête homme engoncé dans ses couches de bonnets, comme en boxant le cher Amiel drogué de langueur, c’est bel et bien à de vives sources qu’on vient se désaltérer chez l’un et l’autre.
    Plus on suit, l’âge avançant, le lambin Joubert, et plus l’huître accroît sa capacité de production, quand bien même ce ne serait pas la perle qu’on réclame d’abord à Joubert – mais une pensée qui vivifie. Emmanuel Berl disait à peu près qu’il écrivait pour savoir ce qu’il pensait, et Joubert lui fait écho en notant : « Comment il se fait que ce n’est qu’en cherchant les mots qu’on trouve les pensées ». Et de fait on va les trouver. Quitte, dans la foulée, à se recomposer pour soi-même le recueil tonique des siennes…
    En 1791, le ci-devant ami de Diderot écrivait qu’ »on ne tolérera aucune intolérance» et que « l’exportation sera la peine de tous les prêtres turbulens ». En 1795, à ceux qui invoquent la nécessité des coups d’Etat, il répond que « ce qui est funeste et criminel n’est en aucun temps nécessaire ». Dès ces années il conseille de « chercher la sagesse plutôt que la vérité », car « plus à notre portée ». Mais le souci métaphysique n’en est pas moins le foyer même de sa pensée : « Dieu est le lieu où je ne me souviens pas du reste ». Où l’étonnant : « Ombre de Dieu qui nous luisez… »
    De son temps il dira «ce siècle de la science opaque », d’une femme qu’«elle avait l’air d’une idée », des rois «qu’ils ne savent plus aimer», des enfants «qu’ils ont plus besoin de modèles que de critiques», de Locke qu’ »il a du trémoussement dans la phrase », de Condillac qu’il est «lac, mare ou bassin, étang ou réservoir, mais n’est pas source », de la religion qu’elle donne «aux imbéciles même leurs vertus». Il parlera de « cette girouette française dont Voltaire est le pivot», de Rousseau qui «remplit de feu» tandis que Platon «remplit de lumière», de La Fontaine comme de « l’Homère des Français »; de son ami Chateaubriand il dira « pompeux comme les roses à cent-feuilles »...
    Joubert écrit que « la vertu par calcul est la vertu du vice », que « le bien vaut mieux que le mieux, que « le médiocre est l’excellent pour les médiocres », que « la bonté sans doute nous rend meilleurs que la morale », que « dans la poésie l’harmonie se fait par les clartés, comme dans la musique par les mouvements », que « l’esprit militaire est un esprit favorable à la bougrerie », qu’ « en littérature il ne faut pas faire le beau », enfin que lui, Joubert, est « comme une harpe éolienne, qui rend quelques beaux sons, mais qui n’exécute aucun air ».
    On citerait à n’en plus finir: l’huître a rattrapé l’escargot depuis longtemps sur le chemin de la plage, le ver à soie file les bandelettes de la momie en ignorant qu’un papillon s’en échappera, et l’horticulteur fume sa pipe d'écume au fond du jardin.
    Les quatre derniers mots inscrits sur les carnets de Joseph Joubert, datés du 22 mars 1824, deux mois avant sa mort, seront :  le vrai – le beau = le juste – le saint.


    Joseph Joubert, Carnets. Avant-propos de Jean-Paul Corsetti. Préfaces de Mme André Beaunier et M. André Bellesort. Gallimard, 2 vol, 1304p.

  • Dame de coeur

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    Le dernier recueil traduit de la grande nouvelliste, Trop de bonheur, est aussi le meilleur. Le Nobel a révélé une oeuvre majeure.

    Alice Munro est sans doute la plus grande nouvelliste de la littérature mondiale actuelle, très justement récompensée par le Prix Nobel de littérature 2013. Le triple mérite de celui-ci fut de consacrer une femme, Canadienne anglaise donc un peu décentrée, et cantonnée dans le genre de la nouvelle assez peu prisé, surtout en langue française. Parfois comparée à celles de Tchékhov ou de Raymond Carver, l'oeuvre d'Alice Munro est à vrai dire d'une totale originalité, tant par sa perception du monde que par sa poésie hyperréaliste.

    Munro33.jpgDivorce, avortement, émancipation des moeurs, destinées personnelles sur fond de tragédies collectives, femmes en fuite, familles éclatées et recomposées: il y a de tout ça dans ces nouvelles dont le plus surprenant est leur façon de nous situer dans le temps. Que sommes-nous devenus avec les années ? Telle est la question qui revient à tout moment chez Alice Munro, dont le réalisme hypersensible, extrêmement attentif à l'intimité de chacun, va de pair avec le sentiment que nos vies, à tout moment, peuvent bifurquer et se refaire, sans aucune règle.

    Munro01.jpgAlice Munro avait passé le cap de ses 78 ans lorsqu'elle publia Trop de bonheur, rassemblant dix nouvelles plus étonnantes les unes que les autres. Le recueil s'ouvre sur le récit insoutenable de Dimensions, nous confrontant à une folie meurtrière. La figure du psychopathe est très présente dans la littérature contemporaine. Or les gens on beau parler de "fou criminel" à propos de Lloyd, le père de ses trois enfants: la narratrice voit surtout en lui un "accident de la nature" et continue de lui rendre visite dans l'institution où il est incarcéré. De ce triple infanticide évoqué en cinq lignes quant aux faits précis, la nouvelliste tire un récit d'une trentaine de pages modulant le point de vue de Doree, qui continue de rester attachée à celui qui est taxé de "monstre" par son entourage, sans lui céder en rien pour autant.

    Dans Trous-profonds, Alice Munro revient sur un thème qu'elle a souvent traité: la fuite et la disparition d'un proche, retrouvé des années plus tard. Or cette histoire d'un ado surdoué, accidenté en ses jeunes années, jamais vraiment reconnu par son père à l'ego envahissant, et qui s'éclipse pendant des années après avoir plaqué ses étude sans crier gare, reflète quelque chose de profond de notre époque, qu'on pourrait dire le désarroi des immatures de tous âges.

    Sans préjugé doloriste, Alice Munro est extrêmement sensible aux êtres fragilisés d'une façon ou de l'autre, comme il en va du narrateur de Visage, rejeté par son conosaure de père du fait de la tache de vin qui marque son visage. Or le vrai thème de cette nouvelle, également récurrent, touche à une passion enfantine jamais avouée. Sans complaisance, la nouvelliste lève ainsi le voile sur les secrets de tous les âges (comme dans Jeu d'enfant) et de tous les milieux, sans jamais faire du "social" ou du "psy", juste à fleur de sentiments.

    Munro26.jpgAlice Munro va partout, pourrait-on dire, dans tous les milieux, à tous les étages de la société, sans aucun préjugé. Peu d'écrivains parlent si librement et si naturellement de la sexualité, sans une once de provocation. Comme un Tchékhov, la nouvelliste ne démontre rien: elle montre. Au lecteur ensuite de conclure...

    Dans la merveilleuse nouvelle intitulée Bois, nous voici dans foulée d'un menuisier-ébéniste qui va choisir ses arbres dans la forêt, évoquée avec un souffle et une connaissance technique et poétique rappelant Jack London. Ou nous voilà, avec Trop de bonheur, remonter le courant de l'Histoire à la rencontre d'un extraordinaire personnage féminin. En concentré romanesque de cinquante pages, inspiré par le personnage réel de Sofia Kovalevskaïa, mathématicienne et romancière, Alice Munro retrace une destinée de femme libre et sa fin bouleversante. Une fois de plus, comme dans la dizaine de recueils traduits à ce jour, s'exerce son prodigieux don d'observation reliant sans cesse le moindre détail à l'ensemble, sensible en même temps au tragique de la condition humaine et au comique de la vie, et trouvant à tout coup une nouvelle manière de raconter.

     

    Alice Munro. Trop de bonheur. Traduit de l'anglais (Canada) par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso. L'Olivier, 2013, 215.

     

     

    Alice Munro en dates

     

    1931 - Naissance, le 10 juillet, à Wingham, sur la rive du lac Huron, en Ontario.

    1950-1951 - Publie sa première nouvelle et épouse James Munro, avec lequel elle s'installe à Vancouver. Le couple aura quatre filles, dont une meurt à sa naissance.

    1963 - Alice et James Munro tiennent une librairie à Victoria.

    1968 - Son premier recueil, La Danse des ombres heureuses, obtient le prix du Gouverneur général, plus haute distinction littéraire canadienne,

    1972 - Divorce et repart pour l'Ontario où, en 1976, elle épouse le géographe George Fremlin. Se fait connaître d'un large public en publiant ses nouvelles dans le New Yorker, notamment.

    2005 - Parution d'une monumentale biographie "à travers ses livres", par Robert Thacker

    2007 - Sa nouvelle L'ours traversa la montagne, évoquant la maladie d'Alzheimer, est adapté au cinéma par Sarah Polley, sous le titre de Loin d'elle, avec Julie Christie qui obtient un Oscar pour ce rôle.

    2013 - Nominée depuis des années, elle est consacré par le Prix Nobel de littérature.

     

  • L'aventure de lire

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    C’est une belle histoire que de lire, qui nous fait recevoir le monde et le partager.

    On peut y voir une fuite et tout l’opposé : la découverte de ce qu’on est ici et maintenant, comme les mots de Vol à voile, de Blaise Cendrars, à l’adolescence, m’ont révélé que le voyage est d’abord l’appel à la partance d’une simple phrase. Je lisais : « le thé des caravanes existe », et le monde existait, et j’existais dans le monde. Ou je lisais : « Il y a dans l’intérieur de la Chine quelques dizaines de gros marchands, des espèces de princes nomades », et déjà j’étais parti sur ce tapis volant qu’est le livre, déjà je me trouvais dans cet état chantant que signale à mes yeux cette espèce d’aura que font les êtres quand ils diffusent, et les livres qui sont des êtres.

    5ccc8aff0ea716bc4235a9abfe72c9cf.jpgPour moi, la frontière fut toujours imperceptible entre les livres et la vie dès lors qu’une présence se manifestait par le seul déchiffrement des lettres inscrites sur une page, et j’entrais dans une forêt, j’étais sur la route d’Irkoutsk avec Michel Strogoff, soudain la chanson de ce vieux babineux éthylique de Verlaine tirait de mes yeux d’adolescent de treize ans des larmes toutes pures, ou j’avais seize ans sur les arêtes d’Ailefroide et je prenais chez Alexis Zorba des leçons de vie.

    Je fuyais, évidemment que je fuyais, je fuyais le cercle trop étroit de mon petit quartier de nains de jardin : un jour, j’avais commencé de lire, trouvé parmi les livres de la maison de l’employé modèle que figurait mon père, ce gros bouquin broché dépenaillé paru chez Marguerat et dont le titre, La Toile et le roc, me semblait ne vouloir rien dire et m’attirait de ce fait même, et pour la première fois, à seize ans et des poussières, je m’étais trouvé comme électrisé par la prose de ce Thomas Wolfe dont j’ignorais tout, le temps de rebondir à la vitesse des mots dans les câbles sous-marins destination New York où grouillaient le vrai monde et la vraie vie, et peu après ce fut dans la foulée de Moravagine que je m’en fus en Russie révolutionnaire.

    d065e65c5c69336171b9064444d9b759.jpgJe ne sentais autour de moi que prudence et qu’économie alors que les mots crépitaient en noires étincelles sur le mauvais papier du divin Livre de poche : « Vivre, c’est être différent, me révélait le monstre ravissant, je suis le pavillon acoustique de l’univers condensé dans ma ruelle. » Je lisais en marchant : « Au commencement était le rythme et le rythme s’est fait chair. » Mes camarades raillaient le papivore et moi je les narguais de la place Rouge où je venais de débarquer : « Moscou est belle comme une sainte napolitaine. Un ciel céruléen reflète, mire, biseaute les mille et mille tours, clochers, campaniles qui se dressent, s’étirent, se cabrent ou, retombant lourdement, s’évasent, se bulbent comme des stalactites polychromes dans un bouillonnement, un vermicellement de lumière ». J’allais par les allées des bibliothèques, mais bientôt m’écœuraient l’odeur de colle blanche et la poussière en suspension, et m’impatientaient les gestes lents des gardiennes du Temple à chignons serrés, aussi me carapatais-je par les chemins de traverse des grands bois de l’arrière-pays ou le long du lac aux eaux transies, à travers les prairies et sur les chemins de crête de ma préférence d’atavique coursier des hauts.

    d92aebacf054b7aa5a90509badc848c5.jpgDes années et des siècles d’enfance avant nos parcours d’arêtes j’avais découvert que le mot est un oiseau qui tantôt se morfond dans sa cage et tantôt envoie ses trilles au carreau de ciel bleu. Par les mots reçus en partage j’avais nommé les choses – et de les nommer m’avait investi de pouvoirs secrets dont je n’avais aucune idée mais que chaque nouveau mot étendait –, et leur ombre portée. Je prononçais le mot clairière et c’était évoquer aussitôt son enceinte de ténèbres – sans m’en douter je tenais déjà dans ma balance le poids et le chant du monde.
    Chaque mot définissait la chose, et la jugeait à la fois. De cela non plus on n’est guère conscient durant les années et les siècles que durent nos enfances, ni de ce que signifie le fait de déchiffrer un mot pour la première fois, puis de l’écrire. Plus tard seulement viendrait la conscience et la griserie plus ou moins vaine de tous les pouvoirs investis par le mot, mais la magie des mots relève de notre nuit des temps comme, tant d’années après, je le découvrirais dans l’insondable Kotik Letaiev d’Andréi Biély.
    « Les traces des mots sont pour moi des souvenirs », nous souffle-t-il en scrutant le labyrinthe vertigineux de sa mémoire. Avant de signifier les mots étaient rumeurs de rumeurs et sensations de sensations affleurant cette mémoire d’avant la mémoire, mais comment ne pas constater l’insuffisance aussi des mots à la lecture du monde ?

    10071ab866d1145a3f8948036ab12d0b.jpgLire serait alors vivre cent fois et de mille façons diverses, comme le conteur de partout vit cent et mille fois à psalmodier sous l’Arbre, et cent et mille fois Rembrandt à se relire au miroir et se répéter autrement, cent et mille l’aveugle murmurant ce qu’il voit à l’écoute du vent et cent autres et mille fois un chacun qui admire, s’étonne, adhère ou s’indigne, s’illusionne ou découvre qu’on l’abuse, s’immerge tout un été dans un roman-fleuve ou s’éloigne de tout écrit pour ne plus lire que dans les arbres et les étoiles, ou les plans de génie civil ou les dessins d’enfants, étant entendu que ne plus lire du tout ne se conçoit pas plus que ne plus respirer, et qu’il en va de toute page comme de toute chair.

    Bien avant Cendrars déjà je savais que l’esprit du conte est une magie et plus encore : une façon d’accommoder le monde. Seul sur l’île déserte d’un carré de peau de mouton jeté sur l’océan du gazon familial, j’ai fait vers dix ans cette même expérience du jeune Samuel Belet de Ramuz, amené aux livres par un Monsieur Loup et qui raconte non sans candeur à propos du Robinson suisse : « Je me passionnai surtout pour quand le boa mange l’âne. »

    6d74653cefe22143c58fc5ef69cd0885.gifLorsque le Livre affirme, par la voix de Jean l’évangéliste poète, que le verbe s’est fait chair, je l’entends bien ainsi : que le mot se caresse et se mange, et que toute phrase vivante se dévore, et que du mot cannibale au mot hostie on a parcouru tout le chemin d’humanité comme en substituant à la pyramide des crânes de Tamerlan celle de gros blocs taillée au ciseau fin des tombeaux égyptiens.

    Ce chemin d’humanité serpente entre ces pages aussi, du pas tantôt hésitant et tantôt plus décidé d’un incorrigible irrégulier jamais à l’aise sous aucune discipline d’aucune école, n’ayant à produire que le Doctorat de l’Université buissonnière des littératures. Le seul fait d’entendre, par manière d’accueil à la Faculté des lettres de Lausanne, et de la voix grise du Mandarin de l’époque à longue figure blafarde de calviniste, qu’en ces lieux ne se pratiquerait jamais l’amour de la chose littéraire mais la seule Analyse Scientifique des Structures, suffit à me renvoyer aux sous-bois et aux rivages de mon industrieuse paresse, momentanément flattée aussi par l’esprit frondeur de Mai 1968. Les aphorismes obscurs et sensuels de René Char, autant que les proses transgressives de Jean Genet, les essais libertaires de Marcuse et la haute éthique érudite non alignée de Walter Benjamin me tinrent alors lieu d’enseignement vif, tandis que je m’adonnais à outrance à l’exercice plus stérile de la lecture dite par l’aisselle. Porter sous son bras tel ou tel volume vert sale des Œuvres complètes de Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, serrer de la même façon Das Kapital de Marx en v.o. ou les dernières livraisons de la revue L’Homme et la société, transbahuter ainsi, de librairies en bars, sans les ouvrir mais en absorbant leur substance comme par osmose, ces sommes théoriques fut quelque temps ma façon révolutionnaire de lire, jusqu’au jour où, las de feindre et retrouvant, en d’autres lieux, le plaisir partagé d’explorer les travées de bibliothèques, je flambai tout à coup à la découverte du psalmiste libérateur que devait figurer à mes yeux Charles-Albert Cingria, dont les mots et les phrases me semblaient peints à la feuille d’or sur fond de parchemin ceint d’azur : « L’écriture est un art d’oiseleur et les mots sont en cage, avec des ouvertures sur l’infini. » En ma vieille vingtaine qui me pesait tant aux épaules, les yeux cernés par le chagrin du monde et la délectation morose, lire Cingria m’a rendu la fraîcheur.15358ede8a42b020c83a329a2d9391fc.jpg

    « Il nous faut relire plus que lire », affirmait ce druide des bibliothèques que fut John Cowper Powys, et c’est dans le faisceau de regards croisés de tous mes âges et de tous les âges du lecteur que je voudrais situer Les Passions partagées, dans ce même mouvement de ressaisie qui fait noter à Samuel Belet, le personnage de Ramuz, au moment de se raconter, que « ce qui n’a pas assez été vécu est revécu », et le passé ressuscite dans un nouveau présent « car tout est confondu, la distance en allée et le temps supprimé. Il n’y a plus ni mort ni vie. Il n’y a plus que cette grande image du monde dans quoi tout est contenu ».

    7f1b844aac26f3c36e73c1225e17baa6.jpg« Un homme peut réussir dans la vie sans avoir jamais feuilleté un livre, écrit encore John Cowper Powys, il peut s’enrichir, il peut tyranniser ses semblables, mais il ne pourra jamais “ voir Dieu ”, il ne pourra jamais vivre dans un présent qui est le fils du passé et le père de l’avenir sans une certaine connaissance du journal de bord que tient la race humaine depuis l’origine des temps et qui s’appelle la Littérature. »
    Ce texte constitue un extrait de l’ouverture du livre intitulé Les passions partagées, Lectures du monde 1973-1992, paru en 2004 aux éditions Campiche. Prix Paul Budry 2005.


  • Notre ami Tchékhov

    Anton1.JPGUn siècle et douze ans après sa mort, le grand écrivain russe, en médecin des corps et des âmes lucide et fraternel, ne cesse de nous parler…

     

    Il y a 112 ans, le 2 juillet 1904, Anton Pavlovitch Tchékhov s’éteignait dans une station thermale de Forêt-Noire, à l’âge de 44 ans, vingt ans après le premier crachement de sang que la tuberculose lui arracha.

    Durant la nuit du 1er juillet, Tchékhov se réveilla et pria son épouse Olga Knipper, grande comédienne de l’époque, d’appeler un médecin. Lorsque celui-ci arriva à deux heures du matin, le malade lui dit simplement «Ich sterbe», but une flûte de champagne, s’étendit sur le flanc et expira. La suite des événements, Tchékhov aurait pu la décrire avec la causticité de ses premiers écrits. De fait, c’est dans un convoi destiné au transport d’huîtres que sa dépouille fut rapatriée à Moscou, où l’accueillit une fanfare militaire qui jouait une marche funèbre. Or celle-ci n’était pas destinée à Tchekhov mais à un certain général Keller, mort en Mandchourie. Une foule immense n’en attendait pas moins, au cimetière, le cercueil de l’écrivain porté par deux étudiants...

    En janvier de la même année, la dernière pièce de Tchékhov, La cerisaie, avait connu un succès phénoménal. L’interprétation de la pièce, à laquelle le metteur en scène Stanislavski avait donné des accents tragiques, déplut cependant à Tchékhov qui s’exclama: « Mais ce n’est pas un drame que j’ai écrit, c’est une comédie et même, par endroits, une véritable farce ! ». Or, le malentendu allait perdurer. L’image d’un poète des illusions perdues, se complaisant dans une peinture douce-amère de la province russe, survit ainsi à travers le cliché d’un « doux rêveur», alors que la véritable figure de ce fils de petits commerçants né en 1860 est celle d’un observateur implacable de la réalité.

    Marqué en son enfance par un père aussi religieux que violent, dont la faillite a fait de lui un soutien de famille précoce, Anton Pavlovicth fut, en tant que médecin (dès 1884) aux premières loges de la misère russe, trop lucide cependant pour croire à la révolution. Jamais dupe des idéologies, il n’en a pas moins une conscience sociale aiguë. Dès son établissement de médecin, il arrondit ses fins de mois avec des récits souvent mordants qui lui valent un vif succès. En 1890, en dépit de sa maladie, il entreprend un séjour d'un an au bagne de Sakhaline afin de porter témoignage sur le sort des déportés.  Toute sa vie, d’ailleurs, Tchékhov multipliera les actions de bienfaisance, de constructions d’écoles en soins gratuits. Ses nouvelles d’abord, son théâtre ensuite, le feront reconnaitre de son vivant comme une des gloires nationales russes, à l’égal d’un Dostoïevski ou d’un Tolstoï.

    Or ce qui frappe, aujourd’hui, c’est que ce peintre souvent noir de la société russe et des comportements individuels reste actuel et pertinent, notamment dans son théâtre (lire encadré). Contre toute emphase et tout héroïsme factice, Tchékhov présente la réalité comme elle, est, sans jamais l’enjoliver. « Il n’y a que le sérieux qui soit beau », écrivait-il, mais en souriant. Et le rire était sa défense contre le désespoir.

     

    Un autre Tchékhov

    Au demeurant il n'y a pas que le rire et le désespoir, chez Anton Pavlovitch, mais aussi cette joie profonde qui traverse les siècles, retrouvée dans celui de ses récits qu'il disait préférer entre tous: L'étudiant, mystique plongée en 5 pages dans la profondeur du Temps.

    Au soir du Vendredi saint, revenant de chasse où il vient de tuer une bécasse, le jeune Ivan Vélikopolski s'arrête auprès de deux veuves dans leur jardin, auxquelles il raconte soudain la nuit durant laquelle Pierre trahit le Christ à trois reprises, comme annoncé. Et voici que les veuves sont bouleversées par son récit, comme si elles s'y trouvaient personnellement impliquées, et voilà que le jeune fils de diacre, étudiant à l'académie religieuse, se trouve rempli d'une joie mystérieuse alors même qu'il constate l'actualité de la nuit terrible:

    "Alors la joie se mit à bouillonner dans son esprit, si fort qu'il dut s'arrêter un instant pour reprendre son souffle. Le passé, pensait-il, était lié au présent par une chaîne ininterrompue d'événements qui découlaient les uns des autres. Il lui semblait qu'il voyait  les deux extrémités de cette chaîne: il en touche une et voici que l'autre frissonne

    "Comme il prenait le bac pour passer la rivière, et plus tard comme il montait sur la colline en regardant son village natal et le couchant où brillait le ruban étroit d'un crépuscule froid et pourpre, il pensait que la vérité et la beauté qui dirigeaient la vie de l'homme là-bas, dans le jardin et dans la cour du grand-prêtre, s'étaient perpétuées sans s'arrêter jusqu'à ce jour, et qu'elles avaient sans doute toujours été le plus profond, le plus important dans la vie de l'homme, et sur toute la terre en général; et un sentiment de jeunesse, de santé et de force - il n'avait que vingt-deux ans - et une attente indiciblement douce du bonheur, d'un bonheur inconnu, mystérieux, s'emparaient peu à peu de lui, et la vie lui paraissait éblouissante, miraculeuse et toute emplie du sens le plus haut".

     

    Un Cliché réducteur

    L’image d’un Tchékhov poète de l’évanescence et des illusions perdues, se complaisant dans une peinture douce-amère de la province russe de la fin du siècle passé, continue de se perpétuer à travers le cliché du “doux rêveur”, qui vole au contraire en éclats dès qu’on prend la peine de l’approcher vraiment. Or une nouvelle occasion nous en est donnée, pour commémorer son centenaire, avec la parution d’un ouvrage à la fois passionnant et inachevé, constituant un témoignage de première main et dans lequel une véritable révélation biographique se fait jour. De dix ans le cadet de Tchékhov, Ivan Bounine, merveilleux écrivain lui-même (Prix Nobel de littérature en 1933), fut un ami particulièrement cher à Tchékhov, qu’il fréquenta de 1895 à sa mort. Le présent recueil de souvenirs, et jusque dans sa forme relevant parfois du croquis ou de la note préparatoire, fut entrepris par Bounine en 1952, un an avant sa mort, et la préfacière et traductrice, Claire Hauchard, précise qu’on ne sait trop quelle forme définitive il devait avoir. Or l’inachèvement de l’ouvrage n’enlève rien à son intérêt et moins encore à son charme, tant Ivan Bounine excelle, près d’un demi-siècle après sa mort, à rendre vivante et presque palpable la présence de Tchékhov.


    Pour fixer, en moins de cent pages, ce que fut assez exactement le parcours de Tchekhov, et se faire une idée précise de la rude vie qui fut la sienne entre un père despotique, bigot et fondu en ivrognerie, des frères non moins irresponsables et le reste de sa famille dépendant de lui alors qu’il n’avait pas vingt ans, le lecteur non onformé se reportera à la Vie de Tchékhov insérée en seconde partie dans le recueil des Conseils à un écrivain, sous la plume de Natalia Ginzburg.
    Quant à Bounine, c’est par petite touches qu’il complète son portrait “en mouvement” d’un Tchékhov à la fois fraternel et distant, qui ne perd pas une occasion de rire et n’a décidément rien du “geignard” que stigmatisent certains critiques. Ne se plaignant jamais de son sort, alors que la maladie lui est souvent cruelle, l’écrivain apparaît, sous le regard de Bounine, comme un homme chaleureux et d’un naturel tout simple, raillant volontiers la jobardise des gendelettres sans poser pour autant au “pur”. Le récit de ses visites au vieux Tolstoï est tordant, et Bounine, accueilli à un moment donné par la mère et la soeur de Tchékhov, éclaire également sa grande sollicitude de fils et de frère. De surcroît, c’est un véritable récit tchékhovien que Bounine à propos de ce qui fut, selon lui, le grand amour “empêché” d’Anton Pavlovitch, avec une femme mariée du nom de Lidia Alexeievna Avilova (1865-1943), nouvelliste et romancière prête à refaire sa vie avec lui et qu’il aima aussi sans se résoudre à l’arracher à sa famille - la repoussant ainsi en douceur...

    L’hommage de l’édition française à Tchékhov est un peu, reconnaissons-le, de bric et de broc. Le meilleur exemple en est donné par l’édition bâclée d’un recueil de récits donnés pour “inédits”, intitulé Le malheur des autres, alors même que la nouvelle éponyme a déjà été traduite par André Markowicz dans l’ensemble du Violon de Rotschild. Bref, et malgré sa traduction parfois bien lourde, l’on saura gré à Lily Denis d’enrichir tout de même, ici, l’éventail des récits de Tchékhov (il y en a 649 en tout) dont la Pléiade nous a fait connaître 250 titres, entre autres éditions. Nulle “révélation” dans ces 38 récits, si l’on songe à tant de merveilles connues, mais le génie de Tchékhov y est néanmoins omniprésent, fût-ce parfois dans un certain “tout-venant” journalistique.

    Anton Tchekhov écrivit d’abord pour arrondir les fins de semaine de la famille dont il avait la charge, et seuls les cuistres lui reprocheront de ne pas toujours fignoler son style, alors qu’un souffle de vie constant traverse ses moindres récits. Ses Conseil à un écrivain, tirés de sa correspondance et présentée par Pierre Brunello, constituent un formidable recueil de malicieuse sagesse, qu’on pourrait intituler aussi “conseils à tout le monde”. Ecrire et vivre, pour Tchekhov, allait de pair, et ses propos sur “la petite vie de tous les jours” ou sur l’authenticité, sur l’intelligentsia ou l’abus de l’adjectif, trahissent autant de positions éthiques d’une exigence que Bounine eût qualifiée de “féroce”. C’est qu’à l’opposé du littérateur se payant de mots, de l’homme de lettres trônant sur son propre monument, ou de l’instituteur du peuple, Tchekhov se contentait de chercher, pour chaque sentiment ou chaque fait, le mot juste.

    Ivan Bounine. Tchékhov. Traduit du russe, préfacé et annoté par Claire Hauchard. Editions du Rocher, 210p.


    Anton Tchékhov. Conseils à un écrivain. Choix de textes présenté par Pierre Brunello. Traduit du russe par Marianne Gourg. Suivi de Vie d’Anton Tchékohv, par Natalia Ginzburg. Traduit de l’italien par Béatrice Vierne. Editions du Rocher, coll. Anatolia, 240p.


    Anton Tchékhov. Le malheur des autres. Nouvelles choisies et traduites du russe par Lily Denis. Gallimard,

    Anton Tchékhov, L'étudiant, traduit du russe par André Markowicz dans le recueil indispensable réunissant dix-neuf nouvelles et  intitulé Le Violon de Rotschild, paru chez Alinea e n1986 avec une préface lumineuse de Gérard Conio).

     

     

     

  • Ceux qui font l'affaire

     

    Luca del Baldo - Tod KAmmer IV - mother_Teresa - oil on canvas - 120x100 cm - 2007.jpg
    Celui que son père a formaté sur le modèle Big Data / Celle qui a voté Trump par loyauté à Google l'Entreprise qui gagne / Ceux qui ont passé des cheveux longs libertaires aux longs cheveux libertariens / Celui qui affirme que le transhumanisme n'est pas un humanisme / Celle qui réserve sa fille à un chef de meute de Facebook / Ceux qui ont intégré l'algorithme de la soumission volontaire / Celui qui relit la Zauberberg à l'insu de Zuckerberg / Celle qui prépare l'entrée en bourse de son fœtus / Ceux qui vont silencieusement dans le mur du son / Celui qui gère ses bitcoins en fonction du nouveau cash flow virtuel / Celle qui googelise comme on herborise en musardant / Ceux qui lancent une start up à l'éthique modulable / Celui qui a gagné son premier milliard en tant que facilitateur du flux / Celle qui a hésité entre Steve et Mark avant d'opter win-win pour Donald / Ceux qui ont 30 millions d'amis sur Facebook auxquels ils penseront à Noël / Celui dont le correcteur automatique sur Messenger fait croire à ses followers qu'il a encore de belles élections le matin / Celle qui quitte le groupe des Solitaires associés pour celui des Solidaires isolés / Ceux qui s'identifient à l'Entreprise en rappelant à leurs secrétaires qu'eux aussi se sont rebellés dans leur folle jeunesse / Celui qui dit toute la vérité sur Youtruth avant de retourner sur Youporn / Celle qui s'est fait hacker par le hater malappris / Ceux qui ont oublié leur chargeur dans l'avion qui ne répond plus alors là on a un problème, etc.

  • Lecture panoptique (2)

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    À propos d'une tablette iPad perdue et retrouvée. Sur les Vétilles de Christian Garcin, Avec les chiens d'Antoine Jaquier et L'autre Simenon de Patrick Roegiers. De la désinformation pratiquée dans l'Histoire de la littérature en Suisse romande. De l'esprit pharmacien des cuistres universitaires et du conformisme clinquant des perroquets médiatiques. Du roman en train de se faire, etc.

    J’étais un peu triste, l’autre soir à Amsterdam, triste et furieux contre moi-même après avoir constaté que j’avais oublié, sur un banc de la Verhulststraat, ma tablette magique iPad Mac le Nomade. J’étais triste parce que s’y trouvaient une trentaine d’images de la vie captée, deux heures auparavant, dans le délire vibrionnant et soleilleux du Vondelpark où tourbillonnaient des milliers de jeunes gens en fleur de tous les âges; et furieux à l’idée d’avoir manqué d’attention durant cet espace-temps de rien du tout. 

    Ensuite, n’y croyant guère, je m’étais pointé le lendemain et le surlendemain au Bureau des Objets Perdus, où la même dame accorte m’avait présenté deux tablettes paumées par telle ou tel autre écervelé ; et lorsque je regagnai La Désirade j’avais plus ou moins fait mon deuil du Nomade quand un téléphone d’Amsterdam, trois jours plus tard, m’apprit, par la voix d’Aimée, diplômée à New York en technologie de la mode et coach spirituel à l ’international, férue de yoga et de développement personnel, qu’elle avait retrouvé et pris soin de ma tablette dont j’avais, entretemps, fait mettre toutes les données à la corbeille.

    °°°

    garcin.jpgÀ propos de corbeille, en lisant les Vétilles de ChristianGarcin, dont je me sens très proche à de multiples égards, à la fois pour la forme kaléidoscopique de ce recueil et pour la « musique » méditative qu’il y filtre, sans parler de nombreux recoupements relevant du nomadisme lecteur ou voyageur, je note ceci : « Le rêve est la corbeille sur l’écran de l’ordinateur : grâce à lui on se débarrasse de certains souvenirs, qui sinon encombreraient la mémoire ».

    Je sais que les images heureuses du Vondelpark restent en moi, comme l’image haineuse des dealers ex-yougos du Mozartpark de Vienne, qui terrorisaient plus ou moins les ados junkies qu’il y avait là cette année-là, et que j’eusse flingués sans hésiter (je venais de lire La Force de tuer de Lars Noren), me reste présente vingt ans après.

    Puis je lis ceci encore, sous la plume de Garcin, rapport au rêve. « Plongeant chaque nuit dans cette eau noire du sommeil, j’y pêche parfois sur le réveil, à l’approche de la surface, des images qui sont comme des souvenirs oubliés ».  

    Or les images que je pêche « sur le réveil », pour ma part, sont plutôt des souvenirs à venir, ou des messages d’une mémoire dont je n’ai aucune conscience claire et qui est, comme celle de Proust, ni du passé ni du présent mais d’un temps hors du temps que les mots font émerger, et là Garcin cite Pascal Quignard pour faire le joint : « L’écriture est au langage ce que le rêve est à la vie.

    °°°

    Amarres.jpgJ’ai pêché en librairie ces Vétilles de Christian Garcin, qui y parle de Cingria - et là encore nos chemins se croisent puisque,en 1995 (l’année précisément où je flinguais mentalement les dealers du MozartPark) a paru, à L’Escampette où ont été publiées les notes de Garcin, mon anthologie consacrée à Charles-Albert - , et de multiples noms, au fil du livre, noms de lieux (Vevey, l’hôtel Erechteion d’Athènes, etc,) ou noms de gens (Nabokov, Coetzee, Hohl, Gherasim Luca, etc,), mais plus encore les choses vues ou captées au passage et transcrites en quelques lignes, un peu comme chez Handke ou dans mes Lectures du monde, - se constituent en nébuleuse sensible, parfois affective ou sentimentale, ou encore éthique et politique, au fil d’un livre qu’on pourrait dire un fragment de plus du journal de bord de l’humanité dont parle  John Cowper Powys.

    °°°

    Abel.jpgLe même jour, à la même librairie lausannoise, j’ai acquis la nouvelle Histoire de la littérature en Suisse romande, dont les pages consacrées à ces dernières décennies me sidèrent par leur platitude et leur propension générale au blanchiment du texte, contre tout engagement réel et personnel et au dam de tout contenu non convenu. 

    C’est là le règne de la pseudo-objectivité pseudo-scientifique, sur fond d’intense grenouillage provincial, où ces messieurs–dames distribuent leurs bons points en prétendus spécialistes autorisés. Le ton général est docte et morne, c’est le règne des cuistres de facs fondus en sociologisme littéraire et des patronnesses commises à la surveillance du littérairement correct. 

    Tout ce qui dépasse les cadres de ce formatage académico-mondain est scrupuleusement ramené à la norme admissible. Assez significativement en outre, les prétendus spécialistes se raccrochent, en ce qui concerne la littérature la plus vivante de ces dernières années, aux références précuites dont Wikipedia sert les raccourcis à foison.

    Bref, il y a là, comme en creux, et à reconstituer dans un roman satirique, le portrait de groupe d’une poignée de caciques du pouvoir universitaire ou médiatique assez significatifs d’une mentalité culturelle suissaude à la fois sourcilleuse et confite de pleutrerie. 

    Mais que peut-on demander de plus à des pharmaciens, selon l’excellente typologie de Ludwig Hohl, que de rédiger de petits formulaires et de classer de petits flacons sur de petits rayons bien protégés de toute poussière ?

    °°°

    pic061205-cheever100.jpgJe lis ces jours Falconer de John Cheever, l’un de ses derniers romans évoquant la (sur)vie du junkie fratricide Farragut dans la prison éponyme, et je lis en parallèle Avec les chiens d’Antoine Jaquier, qui s’attache aux effets collatéraux liés à la sortie de taule d’un tueur en série pédophile rappelant évidemment « notre » sadique de Romont. 

    John Cheever est un grand écrivain, le meilleur nouvelliste américain du second demi-siècle, dont l’extrême porosité sensible et l’intelligence des comportements humains, en interaction avec l’évolution de la société, fondent l’observation tous azimuts et, aussi, la narration aussi férocement précise qu’ombrée de folie sur fond de tendresse. J’ai découvert John Cheever bien tardivement, et j’en aurai bientôt tout lu après avoir lu toutes les nouvelles d’Alice Munro, autre observatrice pénétrante de l’humaine engeance. Mais tant de bonheur pour tant de retard !

     

    À côté de ces deux-là, à son deuxième livre, Antoine Jaquier pourrait faire encore petit garçon, surtout qu’il s’attaque à un très gros morceau. L’approche d’un tueur pervers, dans un roman qui n’est pas un polar, et même en modulant les point de vue alternés du père d’un des garçons assassinés et du seul 

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    survivant des crimes de « l’ogre de Rambouillet », n’est pas une sinécure, mais Jaquier s’y est risqué et je suis très curieux de voir comment il tire son épingle de ce jeu dangereux. 

     

    En tout cas, dès les 33 premières pages, on est pris en crescendo malgré le cadre un peu sage du présent de l’indicatif et le côté factuel de la narration ; mais dès le récit du garçon réduit à l’état de chien terrorisé-fasciné par celui qui l’a kidnappé, quelque chose se passe et le roman devient prenant – mais à plus tard le« bilan »...

     

    Ce qu’attendant je lis, aussi, L’autre Simenon de mon compère Patrick Roegiers, grand tempérament d’écrivain lui aussi , et par « le fond » et par « la forme ». Celle-ci bouillonne dès les premières pages de cette évocation de la Belgique fasciste des annés 40, à commencer par un flamboyant portrait de Léon Degrelle, tribun rexiste préparant le terrain de la collaboration, avant l’invasion allemande, en cristallisant tous les mécontentements du populo wallon d’avant guerre et dont un discours de vélodrome séduit tout à coup le frère cadet de Georges Simenon. 

    patrickroegiers.jpgMais là encore, j’attends d’avoir achevé la lecture de ce nouveau roman de Roegiers, à paraître chez Grasset, avant de nouer la gerbe de mes notes. D’emblée cependant, l’écriture de l’ami Patrick fait florès dans sa manière franco-flamande d’expressionniste extraverti, qui ponctue sa narration de couplets rappelant les chœurs ou les ritournelles de L’Opéra de quat’sous…

    J’écris « l’ami Patrick » en dépit de l’aspect sporadique de nos échanges, cependant poursuivis depuis notre première rencontre, au salon du livre de Toulouse, il y a bien quelques années de ça. C’est là aussi que j’avais rencontré Lambert Schlechter, dont plusieurs des livres m’ont enchanté depuis lors et que je retrouve sur Facebook, et là encore que j’ai fait la connaissance de François Emmanuel, autre compatriote de Simenon dont j’ai tant aimé les derniers romans.

    Or un soir, à Toulouse  - et Daniel de Roulet présent lui aussi m’en serait témoin -, Patrick Roegiers, à une table ronde dont l’animateur avait très mal préparé ses présentations, nous surprit tous en prenant l’initiative de se présenter lui-même en les termes les plus objectivement élogieux et les plus subjectivement admiratifs ! 

    Faconde d’Eulenspiegel ! Bluff charmant que devraient imiter aujourd’hui les artistes et les écrivains dont on aimerait que la modestie les étouffe ! 

    À quand les grands papiers rédigés par les auteurs eux-mêmes !? Quand Jean-Michel Olivier expliquera-t-il, en pleine page du Temps, combien la parution de L’Amour nègre a marqué la littérature romande par sa thématique et sa verve langagière ?! Quand enfin JLK, génie méconnu sauf de son chien Snoopy, rappellera-t-il aux foules médusées que la publication du Viol de l’ange, roman virtuel incorporant avant la letrre, toutes les techniques actuelles de l’inter-communication simultanée, dans le récit polyphonique d’une tragédie contemporaine, fit date lui aussi ?!

    Mais assez parlé de lecture et assez déliré, car il faut bien écrire un peu, tout de même, et même beaucoup.

    °°°

    Je reviens donc, ce matin, à mon roman en chantier intitulé La vie des gens, dont je finis de recopier à la main (écriture verte sur cahier ligné de la série Paper Blanks) le cinquième chapitre, intitulé L’Ami secret par référence à Ruysbrock l’Admirable :« Ah ! la distance est grande entre l’ami secret et l’enfant mystérieux. Le premier fait des ascensiosn vives, amoureuses et mesurées.Mais le second s’en va mourir plus haut, dans la simplicité qui ne se connaît pas ».

    Ce couple « mystique » est incarné, dans mon roman, par un personnage au prénom de Jonas, fils d’un écrivain célèbre (devenu fameux par ses écrits minimalistes, puis érotiques, avant une œuvre protéiforme reflétant l’esprit dutemps puis s’en dégageant complètement dans le chef-d’œuvre pré-posthume intitulé L’Ouvroir) et dont tout le parcours fait opposition à la fausse parole.

    L’idée de ce roman, en 2014, m’est venue après avoir commis une nouvelle de 30 pages intitulée Tyran , où je brossais le portrait d’un littérateur despotique non sans illustrer, aussi, le caractère profondément tyrannique de l’art et de la littératrure pour qui s’y consacre sérieusement.

    La nouvelle commençait comme ça, non sans tonalité satirique : « On a prétendu que Nemrod les traitait comme des esclaves, mais c'est inexact,raconte Olga. D'ailleurs tout ce qu'on a dit de lui est plus ou moins erroné,mais elle insiste sur le plus ou moins ; et sans doute est-elle l'une des mieux placées, avec Marie, pour en juger de près. Les prétendus connaisseurs, à commencer par les bas-bleus et les cuistres des cercles médiatico-littéraires et dancingo-sportifs, l’ont taxée d'égérie. Une espèce de muse, pour user d'une expression obsolète qui la faisait sourire autant que Nemrod, même s'il y avait de ça quelque part. Pas le genre Laure de Pétrarque, vu qu’elle n’en avait plus l'âge. Pas non plus le type Béatrice de Dante, vraiment trop catho phosphorescente, ni Dulcinée du Toboso malgré le penchant certain de Nemrod à l'idéalisation littéraire de la vie dont la trivialité, n'est-ce pas, le faisait tant souffrir - du moins est-ce cequ'il prétendait dans l'un de ses numéros publicitaires où il se la jouait homme blessé avant de demander ce qu’Olga avait pensé de sa prestation.

    Le grand souci de toujours de Nemrod: l'ai-je bien descendu ? Et le rôle d’Olga de le rassurer en lui mentant le plus souvent, non sans lui faire entendre qu’elle n’en pensait pas moins - ce qu'il attendait aussi d’elle, d’une certaine façon… »

    Dans la foulée de cette nouvelle, le besoin de la relier à un antérieur et à une suite m’a fait désirer le roman, et le roman fut. 

    Le personnage de Nemrod vu par Olga m’a intéressé, mais je me demandais ce qu’il en serait sous les yeux d’un fils qui serait apparu, très vite, comme un rival potentiel. Ainsi le personnage de Jonas est-il venu au jour, qui m’a dicté ces premières lignes du roman désormais en chantier – les cuistres parlent de « campagne d’écriture », et je leur revaudrai ça dans le sixième chapitre, éminemment persifleur, du roman en question.

     

    Donc La Vie des gens (titre provisoire) commence comme ça :

     

    «Jonas, fils du fameux écrivain Nemrod, fut sensible dès son premier âge aux mots qui font mal. Ceux-ci lui firent découvrir, bien avant de pouvoir se défendre, ce que sont les gens.

    De fait, il sentit bientôt que les gens se servaient des mots pour l’épingler : ils disaient ceci ou cela, et peut-être était-ce vrai ou pas ? À vrai dire Jonas n’en savait rien encore ; simplement il constatait que certains mots faisaient mal, et qu’il fallait s’en prémunir. Ainsi commença-t-il de résister aux gens, pour mieux les approcher ensuite et se trouver, des années plus tard, en mesure de parler des gens et de la vie des gens.

           

     Jonas enfant endura quelque temps les mots des gens sans broncher, disons : ses premières années auprès de Marie, le plus souvent à l’insu de son père - manipulateur de mots s’il en était; puis, à l’effarement de son entourage, il devint, à dix ans qu’on dit l’âge de raison et qui lui fit venir le poil au membre, volubile, incisif et bientôt intraitable. Multipliant l’exagération paternelle (réputée et très prisée des médias) il opposa, aux pointes d’épingles des mots des gens, les couteaux aiguisés de vocables et de formules férocement choisis, prodigues en outre pour lui d’intense jouissance.

    Sa première réputation, à vrai dire détestable, vient de là. Ensuite il se construisit des cabanes dans les arbres, tout en singeant Nemrod à la confusion des gens tournant autour de celui-ci. Sur quoi la vie aiguisa plus encore ses poignards, puis les lui fit rengainer sous l’influence de Rachel et, cela va sans dire, de Sam le pacifiste, père de Marie et son mentor à lui ».

    Donc Jonas est un avatar de L’ami secret selon Rusybroeck, alors que l’enfant mystérieux est incarné par le jeune Américain Christopher, fils de Lady Light, promis à une destinée brève et dont la présence irradiante fait office, sur les protagonistes du roman, de révélateur.

    °°°

    Dans ses Vétilles, Chistian Garcin cite Cingria s’exprimant à propos du genre romanesque : « Je hais le roman qui n’a plus aucun rôle puisque les dames sont en short et qu’il n’y a plus de société ».

    On ne prendra jamais les opinions de Charles Albert pour vérité gravée dans le marbre, vu qu’il le dira lui-même : « je sais bien que je dirai le contraire tout à l’heure, oui, mais tout à l’heure est tout à l’heure et ce n’est pas maintenant ».

    Léautaud ne comprenait rien à Proust, Nabokov dit sur Faulkner des idioties professorales, et l’on n’imagine pas Cingria, merveilleux lecteur de Chesterton, apprécier Simenon ou Houellebecq.

     

    À la ménagerie des lettres, on ne demandera pas au casoar de « comprendre » la hyène ni à celle-ci de frayer tranquillement avec la palombe. 

     

    On peut concevoir, ainsi, que les doctes pédants rédacteurs de l’Histoire de la littérature en Suisse romande réduisent le roman à succès de Joël Dicker à un roman « sur » la fabrication d’un best-seller, bel exemple de blanchiment d’une polyphonie romanesque aux composantes riches du double point de vue des signifiés et de l’epos narratif.   

     

    Mais les pharmaciens n’ont pas besoin de lire un livre pour en juger vu qu’ils ont la morgue assurée du dromadaire drogué au valium et la myopie de la taupe bromurisée.

     

    °°°

     

    En ce qui concerne mes (très) modestes écrits, les auteurs de l’ Histoire de la littérature en Suisse romande, avec le dédain digne de dignes dindons, les réduisent, au plus, au rang d’éléments anecdotiques d’un journal à digressions autobiographiques, sans un mot sérieux sur le contenu des 2000 pages publiée de mes Lectures du monde, une ligne sur les 400 pages du Viol de l’ange loué par Michel Butor et Yves Velan, la moindre citation de mes nouvelles et autres proses poétiques  – mais de quoi je me mêle alors qu’on a tant à faire à blanchir le texte et le sous-texte !

     

    Quant au roman, tout au moins comme je le vois ces jours  - et que les femmes soient en shorts ou en strings stricts -, il me semble une cristallisation de la pensée qui suppose un engagement plus conséquent et plus intense que le simple exercice de la notation quotidienne. Celle-ci va pour ainsi dire de soi, sans effort de transposition, que ce soit dans le flux de la correspondance ou du journal (intime ou extime), alors que la fiction seule aménage un espace qu’on peut dire romanesque.

     

    Les romans de Jules Renard - et cela vaut dès le récit autobiographique de Poil decarotte, mais bien plus avec L’écornifleur ou Les cloportes – instaurent un autre rapport, avec le lecteur, que son fameux Journal, si passionnant que soit celui-ci. 

     

    Paul Léautaud, en revanche, même dans Le petit ami, ne franchit jamais la ligne rouge de la fiction, ce qui n’ôte rien évidemment à sa qualité d’écrivain.

     

    L’espace romanesque ne se borne pas à une convention de genre : c’est un lieu particulier, qui instaure une relation particulière entre l’auteur et le lecteur, à équidistance de l’un et de l’autre.  

     

    À cet égard, les « romans » d’un Philippe Sollers, dont l’espace est plus celui du récit d’autofiction ou de la chronique, comme il en va des « romans » de Céline », que du roman à proprement parler, se caractérisent en cela qu’ils ne laissent aucune autonomie à leurs personnages et que l’auteur ne cesse d’imposer sa présence au lecteur, sans truchements.

     

    Rien de cela chez un Balzac ou un Simenon, purs romanciers s’il en est, mais il me semble que Proust représente un cas à part, dont la Recherche ouvre bel et bien un immense espace romanesque peuplé de personnages sculptés en ronde-bosse, comme il en va de ceux de Robert Musil ou de Thomas Mann.

     

    Cela noté sans esprit dogmatique aucun, pour mieux distinguer deux types de démarches non exclusives mais dont je perçois d’autant mieux, personnellement, ce qui les distingue, que je les ai pratiquées avec un égal bonheur, tout en trouvant dans la fiction une plus grande liberté que dans mes notes journalières. 

     

    Quant aux deux figures tutélaires de mes premières passions littéraires, à savoir Charles-Albert Cingria et Stanislaw Ignacy Witkiewicz, elles sont à jamais irréductibles à aucun genre et ne peuvent donc qu’être l’objet de la plus grande suspicion des pharmaciens et autre blanchiseurs de texte et de sous-texte...

    Sur quoi je retourne aux fleurs, selon la formule de Michaux : « La matin, quand on est abeille, pas d’histoire,faut aller butiner »…

     

    Christian Garcin. Vétilles. L’Escampette, 2015.

    Antoine Jaquier. Avec les chiens. L'Âge d'Homme, 2015.

    Patrick Roegiers. L'autre Simenon, à paraître chez Grasset.

  • La fée Valse

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    Elle met ses jolis dessous dessus. Elle est la petite fille de tous les âges et de tous les pays. Elle est la sage tannée comme le cuir de l’humanité à la première heure. Elle est le sourire de la lune.

    Sur le tapis de chair elle est la mer ondulée. Tous les nageurs la prennent, mais elle se relève à chaque fois plus pure. Sa mère, la pauvre, n’a pas eu cette chance, que la besogne a ridée. Tandis que Valse renaîtrait de la pire misère, mille fois violée et souillée on la verrait rebondir en quête d’un verre de lait.

    Le sourire de la lune lui apparut à la mort de son père. Depuis lors une chose s’est brisée en elle, qu’elle sait ne pouvoir réparer que de sa propre lumière. C’est pourquoi vous la voyez sourire toujours au bord de la rivière de la rue.

    Vous l’achetez, vous montez le nez dans ses dessous dessus, vous croyez la tenir, la retenir mais elle vous danse dessus et quand la lune se lève sur les corps rejetés par la mer vous voici sourire à votre tour à la fée qui danse.

    (Cette prose est l'initiale d'un recueil à paraître sous ce titre en mars 2017.)

  • Pour tout dire (85)

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    À propos de la transparence imposée comme une nouvelle dictature. Comment Le Cercle de Dave Eggers devient une fable pour notre temps. Où la Reine d'Angleterre fait ami-ami avec Big Brother...


    Je profite de ce qu'il fait nuit noire et de ce que même Dieu ne peut donc me voir, sauf dans mon petit cœur d'enfant entre 7 et 77 ans, pour pianoter ces notes top secrètes à l'insu du Cercle, enfin j'espère.

    L'idéal du Cercle, constituant la nouvelle Entreprise mondiale de communication et d'émulation globale, comparable à un nouvel œcumène du numérique dirigé par trois Sages , est d'atteindre la perfection par la transparence.
    La jeune Mae Holland, protagoniste du roman de Dave Eggers, a consenti à devenir transparente à la page 315 de l'ouvrage en question (qui en compte 510 dans l'édition française de Gallimard, collection Du monde entier), ce qui signifie que désormais le moindre de ses faits et gestes, paroles et même pensées, sera enregistré par sa webcam personnelle et aussitôt accessible par tous les membres mondiaux du Cercle, à l'interne comme à l'externe, au motif reconnu et théorisé par elle que cacher la moindre chose à qui que ce soit est une sorte de vol et qu'il ne saurait donc plus y avoir désormais, dans la nouvelle société ouverte, de secret défendable.

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    Plus précisément, au lendemain d'une faute qu'elle a commise de nuit (elle a "emprunté " un kayak pour faire un tour sans se douter que des caméras de surveillance la filmaient), l'imprudente Mae procède à son autocritique publique dont elle tire plusieurs règles qui feront désormais jurisprudence, à savoir que :


    LES SECRETS SONT DES MENSONGES
    PARTAGER C’EST AIMER
    GARDER POUR SOI C’EST VOLER.


    Avec beaucoup de sardonique malice et de pénétration glaçante, le romancier se plaît à décrire la progressive (et non moins enthousiaste) adhésion de la jeune Mae Holland, 24 ans au compteur, à un système de surveillance aussi souriant en apparence que totalitaire en réalité, qui va bientôt gagner les sphères du pouvoir politique avec la conversion de nombreux élus à la transparence.


    Il est 7 heures du matin , ce 1er décembre 2916, jour dédié à sainte Florence , et Lady L. survole à l'instant l'océan Atlantique après avoir quitté San Diego à destination de Londres, puis Genève Airport. La dernière trace numérique de ce déplacement aérospatial dont je dispose est une série de clichés reçus cette nuit sur WhatsApp de notre fille aînée, mais Lady L, pas plus que notre fille puînée qui l'accompagne, ne dispose de l'appareillage qui permettra un jour de les suivre minute par minute dans leur moindre vacation, et c'est donc silence numérique jusque vers 18h ce soir, le temps de passer l'aspirateur dans la maison et de préparer un bon feu de cheminée d'accueil.

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    Dans Le Cercle, roman d'anticipation proche, la transparence sacrifie toute vie individuelle et toute intimité, en parfaite consonance avec une réalité actuelle effective, ou disons une tendance à l'indiscrétion généralisée sous prétexte de transparence, aboutissant à une surveillance de tous par tous ou quelques-uns. Mais la réalité est en train de rejoindre la fiction...
    La meilleure illustration vient d'en être donnée par le Royaume Uni, avec la signature d'une loi, bénie par la Reine d'un sceptre distrait (ou inconscient, voire gâteux) autorisant la surveillance élargie de tous les internautes au nom de l'Investigatory Powers Act.
    Or, nouvelle ironie du crénom de sort, les empires du Web, du type Google, précisément visée par Le Cercle de Dave Eggers, sont les premiers à s'insurger contre cette mesure censée faire pièce aux menées de virtuels terroristes, et qui empiétera bel et bien sûr la liberté de tout un chacun.

    À l'instant un jour limpide, qu'on pourrait dire quasi transparent, se lève sur les divers bleus du ciel céleste, des montagnes de Savoie et du plus grand lac d'Europe en voie d'être larguée par un royaume en quête d'improbable transparence, et d'un clic je vais livrer ces notes au Cloud, notre nuage circulaire et merveilleusement interactif grâce auquel plus rien de nos secrets ne reste caché au regard de nos chers little sisters & brothers sauf ce qui, foutredieu, ne les regarde pas...

  • Pour tout dire (84)

     

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    À propos de l'épatant Young Pope raconté à un abbé conjuguant humour et spiritualité. De la tendresse humaine et de la dureté d'une selle d'agneau partagée en souriant. Du mystère de la vie apparemment la plus triviale. De la beauté des kangourous, des femmes et des enfants, et de l’insoupçonnée bonté des gens...

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    Nous avons souri en profonde connivence, l'autre jour avec mon vieil ami l'abbé Gilbert V., à la table du Café de la Poste du village vigneron vaudois de C. , alors que j'achevais de lui raconter, par le détail, les 10 épisodes de la nouvelle série assez extravagante de Paolo Sorrentino intitulé The Young Pope, coproduite par La fameuse chaîne indépendante HBO - à laquelle on doit pas mal de réalisations de premier plan -, interprétée par des comédiens d’envergure exceptionnelle (Diane Keaton, Jude Law, James Cromwell, Javier Camara ou Silvio Orlando, notamment) et brassant quelques thèmes éternels avec un mélange d'humour et de profondeur incessamment ébouriffant, une ironie malicieuse moins corrosive qu'il n'y paraît, une fantaisie lyrico-satirique dans la filiation d'un Fellini et autant de clichés joyeusement assumés et dépassés que d'amour paradoxal - toutes choses dont l'évocation détaillée nous a fait beaucoup rire, avec l'abbé Gilbert V., et ensuite bonnement sourire.

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    Comme je n'ai cessé de penser à lui en riant tout seul à ma première vision du DVD de The Young Pope, j'étais impatient d'en raconter les épisodes à mon cher ami, à quoi je me suis d'abord employé dans sa thébaïde de curé à la retraite, où il nous a servi notre Suze traditionnelle au milieu de sa collection d'oeuvres de peintres de nos régions jouxtant sa bibliothèque d'écrivains romands dont il a été ou reste (s'agissant d'un Philippe Jaccottet par exemple) l'ami attentif et fidèle, de Gustave Roud à Georges Haldas, entre autres. De surcroît, l'abbé Gilbert V., considérable connaisseur de la littérature et des arts, fils de paysans protestants du Jorat converti au catholicisme au vif déplaisir de sa mère, fut également un proche d'un autre prêtre-penseur-écrivain d’envergure quasi apostolique en la personne de Maurice Zundel, aimé des pauvres hères et confident lui-même d'un pape...

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    Lorsque Jude Law cligne de l'œil, dans The Young Pope, je vois L'abbé V. cligner de l'œil comme Oscar Wilde clignerait de l'œil en se rappelant son jeune ami Bosie incarné au cinéma par le même Jude Law, et comme Dieu est supposé nous cligner de l'œil en songeant au bon tour qu'il nous a joué en nous intégrant dans le casting terrestre.


    Devant la selle d'agneau au menu lundi du Café de la Poste, j'ai parlé aussi, à mon commensal, de mon actuelle traversée de toutes les pièces de Shakespeare, dont l'abbé V. ne cesse lui aussi de faire son miel , m'avouant d'ailleurs combien la littérature lui a apporté dans sa réflexion sur la vie, plus que les plus éminents théologiens ou philosophes. Or l'abbé V. n'a rien pour autant d'un curé mondain ou d’un esthète coupé de la vie : il a payé, comme on dit. Toute sa vie, non visible des gendelettre et des artistes, il l'a consacrée aux gens simples ou compliquées de ses paroisses successives, et notamment dans le village vigneron de C., puis dans le quartier de mon enfance sur les hauts de Lausanne.

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    Bref, L'abbé V. manifeste discrètement, avec le clin d'œil de modestie qui lui fait aussi se demander s'il est vraiment catholique et comment Dieu à pu concevoir un monde aussi chaotique en apparence, l'intelligence du cœur.
    Or toute une Italie catholique, révoltée comme pouvait l'être un Pasolini, ou mystique à la façon du Padre Pio, manifeste la même sorte de pénétration populaire ou plus sophistiquée d'intelligence spirituelle des choses terrestres, qui fait par exemple que le secrétaire pontifical du Young Pope, interprété par l'irrésistible Silvio Orlando, est un fou de foot vivant dans un immense appartement, non sans considérer un jeune handicapé mental comme son meilleur ami et conseiller.

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    Paolo Sorrentino aime à "en jeter", comme on dit. Il n'a peut-être pas le génie poétique d'un Fellini, mais il sort de la même Italie que celui-ci et son Young Pope procède de la même veine, comique et sérieuse à la fois, qui marque le mémorable Habemus papam de Nanni Moretti.
    Le pape de celui-ci, incarné par Michel Piccoli, se sentait dépassé par l'énormité de sa tâche et, fatigué aussi par l'âge, soupirait à l'idée d'avoir à secouer l'énorme machine plus ou moins rouillée, voire obsolète, du Vatican et de ses cardinaux à dégaine de vampires au bal.
    Le jeune pape de Sorrentino, incarné par un acteur anglais taxé d'homme le plus sexy de l'année par le magazine People, ex-modèle de Dior et tombeur de diverses dames dont il a cinq enfants, a pour lui le tonus arrogant de son jeune âge qui lui fait prendre illico les décisions les plus inattendues.

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    voire le plus scandaleuses au regard de l'époque: un vrai réac !
    Primo, lui qui a été choisi pour sa jeunesse supposée influençable, défie l'esprit du temps en refusant toute effigie commercialisé de sa personne, toute apparition physique et toute compromission médiatique. S'il rompt avec l'ordre de saint Jean Paul II de ne pas fumer au Vatican, tout en l'interdisant aux autres, il résiste à toute tentation charnelle en dépit de fantasmes entêtants, condamne l'homosexualité (il vire le cardinal gay responsable de la formation des jeunes prêtres) et l'avortement, le divorce et tutti quanti, de sorte que la place Saint-Pierre et les églises se vident bientôt au début de son règne.
    Or celui-ci, qui obéit strictement à la Tradition invoquée par les intégristes catholiques, et qui est aussi la tradition biblique et chrétienne, n'est pas traité par Sorrentino dans l'esprit du sarcasme. On entend déjà le ricanement de ceux qui ne verront que l'aspect réactionnaire du jeune pape, sans percevoir l'ironie supérieure du scénario ou la foi, ni la sainteté , ne sont à vrai dire traitées à la légère. Concernant l’homosexualité, le jeune pape montrera plus tard sa réelle capacité d’empathie, traitant en revanche la question de la pédophilie avec la plus inflexible rigueur.

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    Le fait que Lenny Belardo, le jeune pape, soit un enfant abandonné par un couple de hippies, recueilli et éduqué par une religieuse dont on apprendra qu'elle même est orpheline (une Diane Keaton très finement émouvante dans le rôle de sister Maria) et que son mentor, le cardinal Spencer jaloux de voir son pupille le supplanter, soit joué par la figure hollywoodienne du méchant par excellence que représente James Cromwell, montre assez comment Sorrentino joue avec les clichés du feuilleton populaire et de la convention du cinéma mainstream pour imposer sa propre vision des choses, des femmes et des enfants, de l'effrayant désordre du monde (un épisode africain carabiné), de l'hypocrisie des appareils politiques ou religieux et de leur justification, du tragi-comique shakespearien de tout ça et du mystère enveloppant nos pauvres destinées.
    À ce propos, un épisode aussi bref que significatif évoque la rencontre de Pie XIII et d’un écrivain à succès très porté sur le femmes, qui lui fait remarquer que les hommes d’église et les écrivains se ressemblent en cela qu’ils achoppent, même à des degrés divers et d’intensité variable, au mystère, figuré ici par l’apparition d’un magnifique kangourou...

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    La selle d'agneau du Café de La Poste était un peu coriace, ce jour-là, mais les jeunes gens qui ont repris l'établissement, dans le même esprit que jadis et naguère, ont des sourires d'enfants du Bon Dieu.
    Lorsque, à la fin de la première saison de The Young Pope, le jeune pontife buveur de Coca Cherry apparaît enfin à visage découvert devant les milliers de pèlerins réunis sur la place saint Marc de Venise, son homélie, réellement inspirée par la human kindness vécue par le Christ et qu'on retrouve au fondement de la pensée de Shakespeare, ou de l'abbé Rabelais ou de mon vieil ami Gilbert V. , aboutit à cette injonction pastorale qu'on pourrait dire juste digne d'un slogan New Age, d’un point de vue ricanant dans l’esprit du temps, ou au contraire , avec la générosité baroque de Paolo Sorrentino, en phase avec ce qu’on appelle l’amour: souriez !
    Et c'est ainsi qu'Allah est grand et que Dieu nous voit (?) de son nuage-amiral, tout là-haut au- dessus d'Alep en feu et des agneaux à selles dures ou douces : sourions donc, les amis, à notre vie parfois plus divine encore qu'à la télé...

     

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  • Ceux qui restent confiants

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    Celui qui coupe toute relation non réciproque / Celle qui a lu quelque part que la société n'est plus un tout mais un tas / Ceux qui sont avec le peuple mais pas pour déjeuner / Celui qui s'efforce de "déculpabiliser" l'argent et plus encore le profit / Celle qui lévite au-dessus des lourdeurs du quotidien malgré ce qu'elle pèse en terme de salaire / Ceux qui croient encore (si,si) que lorsque croît le péril croît aussi ce qui sauve selonla parole d'un poète allemand oublié du nom de Friedrich Hölderlin / Celui qui refuse de laisse là toute espèrance et préfère donc ne pas entrer dans l'enfer même agréablement chauffé avec playlist d'ambiance / Celle qui dans ravaude le tissu social déchiré / Ceux qui butent sur le nouveau mur de l'argent / Celui qui voit l'avenir en mémoire vive / Celle qui baptise sa petite chienne Utopia / Ceux qui n'ont pas renoncé à changer le monde en commençant par l'eau des poissons qui pue la vieille idéologie / Celui qui se rappelle le temps où les vaches avaient un prénom genre Tulipe ou Rosemonde et point de microprocesseurs rivetés aux oreilles / Celle qui lance un réseau de promotion de la lenteur / Ceux qui résistent à l'acédie en combinant salsa et flûte à bec / Ceux qui se cherchent un nouveau "nous" qui ne soit point un "nounours" / Celle qui constate qu'il ne suffit pas de se lamenter sur la perte des valeurs pour valoriser celles-ci / Ceux qui sont en quête de passions partagées sonnantes et pas trébuchantes / Celui qui récuse la décroyance et non l'incroyance / Ceux qui renoncent à toute conviction au profit de prudents constats de pharmaciens chapons / Celui qui fait sa pelote dans peloton des pelotés hédonistes soft / Celle qui affirme que la Quête du Sens ne "fait plus sens" / Ceux qui n'entendentpas la forêt germer / Celui qui évite les ricanants / Celle qui était présente au colloque de l'UNESCO de 1999 où Garbriel Garcia Marquez dit Gano a déclar comme ça: "N'attendez RIEN du XXIe siècle, car le XXIe siècle attend TOUT de vous" / Celui qui se dit un battant dans un monde qui cloche en effet / Celle qui fait l'éloge des "perdants magnifiques" tout en savourant le caviar du Président / Ceux qui restent convaincus que la culture ne sert à rien qu'à donner du sens à la vie, etc.

    (Cette liste a été établie en marge de la lecture du dernier essai, revigorant, de Jean-Claude Guillebaud, paru récemment à l'enseigne de L'Iconoclaste et intitulé Une autre avie est possible)

  • Une modernité métissée


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      Le commencement d'un monde: une synthèse passionnante de Jean -Claude Guillebaud, , qui interroge la «séquence occidentale», ses effets pervers dans le monde, sa remise en question et les nouveaux échanges indispensables à sa survie dans le monde à venir.

      L’Occident a-t-il perdu la partie? Le déclin de l’empire américain, sur fond de crise financière, annonce-t-il la fin d’une hégémonie de quatre siècles? La seule réponse au présumé «choc des civilisations» est-elle la guerre? La formidable expansion de l’Inde et de la Chine, entre autres «nations émergentes», doit-elle forcément nous faire peur? Et que penser de l’expansion mondiale du phénomène religieux? Vous avez dit régression?

      Dans un «message personnel» liminaire, Jean-Claude Guillebaud explique quel état d’esprit était le sien, marqué non seulement par la crainte de «l’immensité des changements auxquels nous devons faire face», mais aussi par celle d’un «écroulement des valeurs fondatrices de la culture européenne», prélude à des «barbaries renaissantes». Puis il a commencé à travailler à ce nouveau livre, dont l’élaboration, trois ans durant, l’a profondément changé, affirme-t-il.

      Nouvelle donne

      C’est qu’au fil de ses recherches lui est venue la conviction qu’à l’engloutissement de tout un monde va succéder le surgissement d’un nouvel univers défiant nos crispations et «cette vaine obstination à vouloir recycler sans cesse des concepts, des repères, des préjugés qui n’ont plus de pertinence». C’est que «nous ne sommes plus «le Centre» fondé sur des siècles de civilisation conquérante se posant en modèle universel, libérateur et prédateur à la fois, en butte alors aux «grands refus» dont les attentats du 11 septembre 2001 marqueraient le summum. Choc des civilisations? Trop facile de le prétendre, affirme aussitôt Jean-Claude Guillebaud, décortiquant la fameuse formule de Samuel Huntington pour en montrer l’idéologie sous-jacente, appelant à une sorte de fatalité guerrière – contre le fameux «Axe du mal» par exemple.

      Car les civilisations ne sont pas des entités closes mais de grands ensembles poreux et en mouvement. Et de rappeler ce que furent, avant l’essor de l’Europe au XVIe siècle, les civilisations indienne et chinoise, aux échanges trop souvent ignorés. Et de souligner aussi, avant le début de ce qu’il appelle la «séquence occidentale», l’extraordinaire créativité médiévale, trop souvent réduite à une période d’obscurantisme.

      Un autre métissage

      De sa «percée décisive», qui s’amorça en Angleterre au XVIe siècle, à l’actuel «chaos-monde», la séquence occidentale de quatre siècles a bel et bien changé la face du monde, mais ce monde a continué de changer depuis lors.

      Changement de planisphère, transformation des rapports de l’homme avec l’espace et le temps, expansion de la religion défiant toutes les prévisions (un nouveau christianisme affleure, et l’islam évolue lui aussi). Mais aussi vitalité démographique et culturelle en phase avec des économies galopantes: l’Inde de demain, la Chine de demain ou l’islam de demain nous attendent pour de nouvelles «négociations».

      Exposant les thèses «postcoloniales» et leurs propres impasses, Guillebaud ne donne pas dans le multiculturalisme diluant que pourrait annoncer son appel à une «modernité métissée».

      Le métissage, nous dit-il, est la base même de toutes les civilisations. Connaître avant de juger, comprendre au lieu de se crisper: l’avenir appartient à la délibération, «chemin ouv ert» défiant le catastrophisme…

      Jean-Claude Guillebaud,Le commencement d’un monde, Seuil, 390 p.

      Guillebaud3.jpgLes essais-synthèses d’un grand «reporter d’idées»

      RGuillebaud4.jpgevenu de tous les fronts de la fin du XXe siècle, du Vietnam au Liban, d’Israël en Afghanistan, Jean-Claude Guillebaud (né en 1944 à Alger), grand reporter au Monde puis au Nouvel Observateur (où il tient toujours une chronique), est devenu, depuis une quinzaine d’années, «reporter d’idées» avec huit essais-synthèses. Ainsi de La trahison des Lumières (Prix Rousseau 1995) à La tyrannie du plaisir (Prix Renaudot «essai» 1998), du Principe d’humanité (Prix européen de l’essai 2001) à La force de conviction (Prix Siloë 2005).

      Sans jargon philosophique, portés par une immense curiosité intellectuelle et un optimisme lucide, ces ouvrages de «passeur» ont le mérite rare de capter les préoccupations de l’homme d’aujourd’hui.


      Ainsi, il se maintient à l’écart de la mode mais sans se détacher pour autant de l’actualité en cours, de la chute du communisme à l’expansion de la Chine ou du 11 septembre à la guerre en Irak. Fait singulier en France franco-centriste: Guillebaud, qui a fait retour au catholicisme (Comment je suis redevenu chrétien, Prix 2008 des librairies La Procure), nourrit sa réflexion de pensées venues de tous les horizons, et particulièrement dans Le commencement d’un monde où il relaie analyses et critiques de grands intellectuels indiens, japonais ou africains, entre autres.

  • Ceux qui ne disent pas tout

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    Celui qui se tait dans l'antichambre en songeant à ce qu'il ne dira pas à côté / Celle qui va aux nouvelles du moribond / Ceux qui murmurent entre guillemets voire entre parenthèses / Celui qui n'a aucun secret mais apprécie la discrétion entre héritiers pâles / Celle qu'intrigue  la solitude altière du beau ténébreux / Ceux qui forniqueraient avec les serrures faute d'avoir les clefs / Celui qui rédige ses confessions genre Rousseau en plus actuel / Celle qui répète tout même ce qu'on ne lui dit pas / Ceux qui sont friands de sous-texte qu'ils puissent surligner au stabilo sexy /Celui qui se sait sur écoute de la NSA familiale /  Celle qui meuble son ennui de fauteuils mutiques mais à l'écoute/ Ceux qui se retrouvent le soir pour évoquer l'effondrement de la gauche française et autres ennuis rhénans / Celui qui va tout te dire sur son livre si tu n'inventes pas la mort d'un être cher dans les minutes qui suivent / Celle qui ne dit à peu près rien sur un peu tout avant de changer complètement de sujet / Ceux qui vous disent tout dont vous retenez qu'en effet ce sera tout pour cette fois /Celui qui se fait incinérer en mer pour n'avoir pas l'air trop terre à terre / Celle qui en dit toujours trop en précisant que c'est off the record /Ceux qui vont à l'essentiel par l'escalier de service / Celui qui trouverait impoli de dire à Arielle Dombasle qu'elle a la même dégaine de sauterelle que sa cousine également portée sur le french-cancan / Celle qui attend la fin de ta toux pour te tatouer / Ceux qui a trop parler vont de mal en psy, etc.     

  • Sur la poésie (1)

     

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    À propos de Clous, recueil posthume d’Agota Kristof, à paraître aux éditions Zoé, et de Mystique pour les débutants d’Adam Zagajewski.

     

    1. À quoi rime la poésie ? Que diable vient faire un poème dans le monde actuel ? Combien étaient-ils au Salon du livre de Florence en avril 1300 pour faire signer leur exemplaire de la Commedia à l'arrogant Alighieri ? Peut-on se fier à la traduction en chinois des poèmes de Mallarmé qui ont déjà pâti d'une nouvelle version en français commercial ? Et que dire de la version en français non commercial de Szödek d'Agota Kristof, éditée chez Zoé sous le titre lapidaire de Clous et la tutelle de Marlyse Pietri, fondatrice et ancienne patronne de la maison genevoise où parut déjà L'Analphabète, et qui raconte comment ces poèmes lui ont été transmis. 


    Telles sont les questions que j'ai (re)commencé de me poser en lisant L'instant, poème traduit du polonais d'Adam Zagajewski, avec ces mots qui me parlent dans une langue par delà les langues qui relève, précisément, de la poésie. 


    L’instant


    Dans une église romane, les pierres rondes
    qui moulurent tant de prières,
    tant de générations, se taisaient humblement
    et les ombres sommeillaient dans l’abside
    telles des chauves-souris dans les fourrures
    de l’hiver.

    Nous sortîmes. Un pâle soleil luisait,
    une petite musique bourdonnait faiblement
    d’une des voitures, deux geais
    regardaient attentivement les humains, nous,
    dans l’air flottaient les fils soyeux de la nostalgie.

    Que le moment présent est audacieux,
    il se permet une existence insouciante
    à même les flancs de ce vieux temple
    déjà tellement fatigué,
    et en attente des millions d’années à venir,
    des guerres futures, des ères géologiques,
    des armistices, des congrès, des changements de climats -
    cet instant – qu’est-il ? – À peine
    un moustique, une petite mouche, une poussière,
    une fraction de respiration,
    et pourtant il a tout envahi,
    il a gagné le cœur des herbes craintives,
    il vit dans les tiges et dans les gènes
    et dans la prunelle de nos yeux.

    Cet instant, mortel comme toi et moi,
    était plein d’une joie incompréhensible, folle,
    infinie, comme s’il savait
    quelque chose que nous ignorons.



    2. Tout de suite après cet aperçu d'un instant qui n'en finit pas de luire comme le brin de paille de Verlaine, je lis les vers du premier poème du recueil posthume d'Agota Kristof, intitulé Nincs miért járdát cserélni, ce que Maria Maïlat a traduit par Aucune raison de changer de trottoir, et dont les vers en langue française donnent ceci:


    Aucune raison de changer de trottoir


    Dans le crépuscule perdant son équilibre
    un oiseau libre s’envole de travers
    sur la terre il n’y a que des semailles
    silence indicible
    et insupportable
    attente

    Hier tout était plus beau
    la musique dans les arbres
    le vent dans mes cheveux
    et dans tes mains tendues
    le soleil

    Maintenant il neige sur mes paupières
    mon corps
    est lourd comme le rocher
    mais aucune raison de changer de trottoir
    et aucune raison de
    s’en aller dans les montagnes

    3. L'oiseau qui vole de travers est un motif récurrent dans les poèmes d'Agota Kristof, dont le plus saisissant s'intitule précisément L'oiseau, ce qui se dit en hongrois A madár, qu’on peut citer en entremêlant les deux versions :


    A Madár


    L’oiseau


    Súlyos nagy madár voltam és neha
    Je fus un grand oiseau lourd et parfois
    ráismertem a városokra
    je reconnaissais les villes
    ahol már jártam egyszer
    que j’avais traversées jadis
    különösen a hidakat szerettem
    j’aimais surtout les ponts
    és a kerteket ahol este
    et les jardins où le soir
    nyáron tánkosok lebegnek
    en été les danseurs flottaient
    a lámpak alatt
    sous les réverbères
    féltek mikor árnyékom rájuk esett
    ils avaient peur lorsque mon ombre tombait sur eux
    en is féltem mikor a bombák hulltak
    moi aussi j’avais peur quand les bombes pleuvaient
    mesze repültem s mikor csönd lett
    je m’envolais loin et lorsque le silence régnait
    visszajöttem hoszasan lebegni
    je revenais planer longtemps
    a gödrök és halottak fölött
    au-dessus des fosses et des morts
    szerettem a halált
    j’aimais la mort
    szerettem játszani a halállal
    j’aimais jouer avec la mort
    a sötet hegyek fölött néha
    au-dessus des sombres montagnes parfois
    összecsuktam a szárnyam és mint a kõ
    je refermais mes ailes et telle une pierre
    lezuhantam egy szakadékba
    je me laissais tomber dans l’abîme
    de sohasem egészen sohasem egészen mélyre
    mais jamais jusqu’au bout jamais jusqu’au plus profond
    még feltem
    pour l’heure j’avais peur
    meg csak a mások halálát szerettem
    pour l’heure j’aimais la mort des autres
    és nem az enyémet
    et pas la mienne
    az én halálomat csak késõbb szerettem meg
    ma mort je l’ai aimée plus tard
    sokkal késõbb
    beaucoup plus tard
    mikor már fáradt voltam és éehes és szomorú
    lorsque j’étais déjà fatigué et affamé et triste
    mikor már semmitöl sem féltem
    lorsque je n’avais plus peur de rien
    csak nésztem a köveket és a ködös
    je ne regardais que les pierres et les brumes dans
    szakadékot
    les abîmes
    és a szárnyaim öszecsukódtak
    et mes ailes se sont refermées.
    (Traduit du hongrois par Maria Maïlat)


    4. Le thème du paradis perdu (Lost paradise, etc.) est un poncif de la poésie universelle, mais celle-ci se distingue par sa façon d'accommoder les lieux communs au dam de tout langage commercial - le trouvère trouve et fait ainsi la pige à la cheffe de projet et à son boss formaté au M.l.T. Ce qui, soit dit en passant, n'exclut aucunement la poésie des bureaux.


    5. L'oiseau boiteux d'Agota Kristof n'est pas là juste pour figurer la blessure ou la tristesse: il relie l'herbe du ciel et la suie des villes où des femmes et des hommes se cherchent et se perdent et croient se retrouver alors que c'est déjà l'automne auquel il n'est pas exclu que succède un hiver nucléaire - mais la poésie n'est jamais tout à fait explicite en de tels termes.


    Agota Kristof. Clous. Poèmes hongrois et français, traduit par Maria Maïlat.
    Adam Zagajewski. Mystique pour débutants et autres poèmes. Traduit du polonais par Maya Wodecka et Michel Chandeigne. Fayard/Poésie, 1999.

     

  • Antunes en son labyrinthe



    Souvent interviewé, le grand écrivain portugais se contente volontiers, en ponctuant ses propos de sourires aussi amicaux que désabusés, de resservir les mêmes réponses aux mêmes questions. Tout autre est l'accueil qu'il a réservé à Maria Luisa Blanco, qui a pris la peine de se déplacer à Lisbonne et l'a soumis durant plusieurs jours à de longues séances d'entretiens auquel l'écrivain s'est prêté « avec la discipline d'un collégien ».

    Abordant successivement son éducation stricte dans une grande famille aussi cultivée qu'affectivement glaciale, sa folle passion de lire, l'expérience bouleversante de la guerre en Angola (qui lui inspira Le cul de Judas), son premier livre (Mémoire d'éléphant), la séparation catastrophique (et peut-être nécessaire à sa liberté créatrice) d'avec sa première femme qui le soutint toujours et à laquelle il revint trop tard, entre cent autres thèmes, ces conversations sont d'un grand intérêt pour qui suit le développement d'une des œuvres littéraires les plus fascinantes de l'époque.

    Inventeur d'une écriture souvent difficile (il est le premier à le relever), Antonio Lobo Antunes est le contraire d'un homme de lettres coupé de la vie, et tout ce qu'on apprend ici de la sienne, avec un entretien final chez ses (redoutables) parents, enrichit les résonances de ses livres tissés d'innombrables éléments relevant de l'autofiction.

    Maria Luisa Blanco. Conversations avec Antonio Lobo Antunes. Traduit de l'espagnol par Michelle Giudicelli Editions Christian Bourgois, 298 pp.

    Un nouveau roman d’Antunes est à paraître à la rentrée chez Christian Bourgeois, sous le titre de Bonsoir les choses d'ici-bas.

  • Toni Morrison dixit

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    Après la victoire de Donald Trump, Toni Morrison, prix Nobel de littérature en 1993, déclarait sur Twitter: “C’est précisément maintenant que les artistes doivent se remettre au travail. Il n’y pas de place pour le désespoir, l’auto-apitoiement, le silence ou la peur”...


    En 1998, cinq ans après le Prix Nobel, la romancière noire américaine publiait un livre magnifique, intitulé Paradis. Je l’avais rencontrée.


    Paradis, de Toni Morrison LisezGratuitement.jpgNe laissez pas toute espérance au seuil de ce roman dont les premiers mots annoncent la couleur: «Ils tuent la jeune Blanche d'abord. Avec les autres, ils peuvent prendre leur temps.» Non: ce n'est pas dans l'enfer de Dante que vous pénétrez, mais le Paradis annoncé par le titre du dernier roman de Toni Morrison (qui l'avait d'abord appelé Guerre, avant de céder à son éditeur craignant d'effaroucher le public...), n'a rien non plus d'une angélique prairie.


    Dernier volet d'un triptyque consacré (notamment) aux dérives extrêmes de l'amour, amorcé il y a dix ans de ça avec un chef-d'oeuvre, Beloved (1988), et poursuivi avec Jazz (1992), Paradis aborde à la fois les thèmes de l'utopie terrestre et de la guerre entre races et sexes, tantôt apaisée et tantôt exacerbée par le recours à un dieu que chacun voudrait à sa ressemblance.

    Rien du prêchi-prêcha, pour autant, dans cette double chronique de la ville «élue» de Ruby, aux tréfonds de l'Oklahoma, exclusivement habitée par des Noirs, et d'une petite communauté de femmes dont la rumeur a fait des sorcières, expliquant aussi bien le massacre purificateur initial. Rien non plus de schématique là-dedans. Comme toujours chez Toni Morrison, c'est dans la complexité du coeur et de la mémoire, sur la basse continue d'une sorte de blues lancinant, que tout se joue au fil d'une suite d'histoires terribles et émouvantes que la narratrice imbrique dans un concert de voix à la Faulkner.


    Littérairement parlant, le rapprochement n'est d'ailleurs pas aventuré, entre la romancière du Chant de Salomon (1978), qui a entrepris un grand travail de mémoire et de ressaisie verbale à la gloire des siens, et le patriarche sudiste du Bruit et la fureur. Jouets d'une sorte de fatum tragique, dans une Amérique tiraillée entre puritanisme et vitalité, violence et douceur évangélique (la belle figure du révérend Misner), références religieuses traditionnelles ou libres pensées, les personnages de Paradis dégagent finalement, comme les «innocents» de Faulkner, une rayonnante lumière.


    images-6.jpegLumineuse, aussi, la présence de Toni Morrison. Point trace de morgue satisfaite chez cette descendante d'esclaves, issue d'une famille ouvrière où la défense de sa dignité et l'aspiration au savoir passaient avant la réussite sociale. Malgré sa brillante carrière universitaire, le succès international de ses livres, et le Prix Nobel, Toni Morrison a gardé toute sa simplicité bon enfant, son humour et son attention aux autres.


    - Toni Morrison, que diriez-vous à un enfant qui vous demanderait de lui expliquer ce que représente Dieu?


    - J'essaierais de lui montrer que l'image de Dieu dépend essentiellement de la représentation que s'en font les hommes. Dieu devrait être l'expression de ce qu'il y a de meilleur en nous. Mais la première représentation biblique montre aussi un Dieu jaloux, exclusif, paternaliste, oppressant. Le Christ devrait être l'image par excellence de l'amour du prochain, et l'on en a fait une arme de guerre. De même, l'Eglise a joué un rôle essentiel pour le rassemblement de la communauté noire et la lutte pour les droits civiques, comme elle s'est faite complice de l'exclusion et du massacre. Cette guerre, qui se livre au coeur de l'homme et de toute société, forme d'ailleurs le noeud de mon roman. La ville de Ruby est pareille à ces cités construites à la fin du siècle passé par d'anciens esclaves décidés à réaliser le paradis sur terre. Or, dès le début, je l'ai découvert dans certains documents, cet idéal a été marqué par l'exclusion de certains, des plus déshérités. A l'idée traditionnelle du paradis est d'ailleurs associée celle de l'exclusion.


    - Quelle représentation vous faites-vous de l'enfer?


    - Qui disait encore que «l'enfer c'est les autres?» Ah oui, Sartre! Eh bien, ce n'est pas du tout mon avis! En fait, j'ai toujours été étonnée de voir que les écrivains se montraient beaucoup plus talentueux dans leur description de l'enfer comme Dante, où Milton et sa femme condamnée à accoucher éternellement de chiens féroces, que dans leurs évocations du paradis, suaves ou assommantes. Pour ma part, je ne tiens pas à en rajouter...


    - Votre personnage de Mavis, qui abandonne son ménage après la mort de ses deux plus jeunes enfants, semble bel et bien connaître un enfer...


    - Oui, mais elle a contribué elle aussi à cet enfer par son incompétence. Les femmes qui se retrouvent dans cette espèce de couvent ont d'ailleurs toutes quelque chose de déficient. Cela d'ailleurs nous les rend d'autant plus attachantes.


    - Vous dites écrire pour témoigner. Le roman en est-il le meilleur moyen?


    - Le roman ne cherche pas à expliquer ou à démontrer, comme on le ferait dans un essai, mais plutôt à faire sentir, de l'intérieur, en multipliant les points de vue. Dans Paradis, il n'y pas une vérité proférée par une voix, mais une suite de récits dont chacun modifie la vision d'ensemble. Que s'est-il réellement passé sur les lieux du drame? Toutes ces femmes ont-elles été massacrées? Comment l'histoire s'écrit-elle? C'est ce que je n'ai cessé de me demander en composant Paradis, ignorant où j'allais et cherchant à pénétrer un secret après l'autre...

     

    Le paradis «ici-bas»
    Ce que nous pouvons ajouter, en conclusion, c'est que Paradis se lit aussi comme le déchiffrement d'un secret. Qu'on n'attende point une «révélation lénifiante», mais plutôt une image à la fois lucide et émouvante de la destinée humaine, dont la magnifique dernière scène symbolise la très terrestre espérance. Deux femmes, la plus âgée tenant dans ses bras la plus jeune, comme dans un tendre groupe sculptural, au milieu des détritus d'un rivage quelconque, évoquent un navire revenant au port avec ses passagers «perdus et sauvés», qui vont maintenant «se reposer avant de reprendre le travail sans fin pour lequel ils ont été créés, ici-bas, au paradis».


    Unknown-1.jpegToni Morrison. Paradis. Traduit de l'anglais par Jean Guiloineau. Christian Bourgois, 365 pages.


    Toni Morrison est née en 1931 à Lorain, dans l'Ohio industriel. Après des études à l'Université de Howard (thèses sur le suicide chez William Faulkner et Virginia Woolf), elle a longtemps travaillé dans l'éditionm chez Random House. Mariée en 1958, mère de deux enfants, elle a divorcé et s'est installée à New York en 1967. Son premier livre, L'oeil le plus bleu parut en 1970. Entre autres distinctions, Sula, paru en 1975, obtint le National Book Award, et Beloved le Prix Pulitzer en 1988, salué en outre par un immense succès. Toni Morrison fut la première lauréate noire du Prix Nobel de littérature, en 1993.

  • Ceux qui votent avec leur trompe

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    Celui qui s'exclame avec le poète :"Écrasons les pauvres !" / Celle qui a une effigie de Donald sur son string / Ceux qui se la jouent Mickey Mahousse dans sa housse / Celui qui a gagné son premier million sous Clinton & Lewinsky / Celle qui n'est pas clintonidienne / Ceux qui préfèrent un milliardaire au pouvoir vu que les sans-abris n'ont même pas les moyens de leur faim / Celui qui à la Maison Blanche sera servi par des Noirs / Celle qui n'aime que les éléphants à quatre pattes / Ceux qui auront tous une perruque orange à la fin de la journée / Celui qui rase Poutine / Celle qui trompe le temps quand il a ri / Ceux qui se la jouent Mouse of cards / Celui qui est de mèche avec le nez rond / Celle qui fera une première dame de seconde main / Ceux qui estiment que le type n'a pas encore fait ses preuves et que c'est là que ça craint, etc.

  • Pour tout dire (75)

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    À propos de lecture et d'interprétation. Qu'un grand texte requiert votre attention s'il vous plaît, et votre collaboration gracieuse. Aveuglement occasionnel de Jules Renard, Tolstoï ou Antonin Artaud concernant Shakespeare. Des hauts et des bas de siècles de mise en scène. Et de la reconnaissance de Claudel ou Léautaud, entre tant d’autres...


    C'est un truisme que de constater qu'il n'y a pas de théâtre sans théâtre, ou plus exactement: que la plus grande pièce qui soit reste incomplète sans incarnation, quitte à se trouver mal comprise ou même trahie par ses interprètes. De la même façon, l'écrivain ne fait que la première moitié du chemin d'un livre, dont le reste du parcours appartient au lecteur.
    Or, s'agissant du théâtre (ou de l'opéra, ou de toute partition musicale), la question de l'interprétation vaut pour le meilleur et le pire, comme je me le répète ces jours en regardant, l'une après l'autre, et pour le meilleur jusque-là, les 37 pièces de Shakespeare montées et filmées par la BBC.

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    Regarder "tout Shakespeare" sur le petit écran de sa télé ou de son Mac peut sembler une aberration, et pourtant l'exercice est recommandable à qui veut voir "tout ça" de plus près scène par scène, avec arrêts sur images éventuels et version bilingue à portée de main - le Théâtre complet de Shakespeare à La Pléiade propose d'excellentes traductions - , et ces outils de lecture complémentaires que constituent Les feux du désir de René Girard ou Le petit Shakespeare où se trouve documentée, entre cent autres thèmes liés à la vie et aux œuvres du Big Will, l'histoire, précisément, de la réception de Shakespeare à travers les siècles, et celle de ses interprétations au théâtre ou au cinéma.

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    Un tableau synoptique de ce petit bréviaire rappelle que Shakespeare est mort au printemps 1616, la même année qu'un certain Cervantes et que la mise à l'Index de la peu catholique doctrine de Copernic, mais ce matin je reviens aux énormités proférées sur Shakespeare par quelques présumés auteurs éclairés, plutôt andouilles en l'occurrence.
    Jules Renard, très esprit français, convenant qu'aucun auteur de son genre se risquerait à écrire comme Ibsen, note dans son Journal de l’année 1896: "Shakespeare m'embête toujours". Mais il faudrait en savoir plus sur ce qu'il a vu au théâtre en ces années où il donne lui-même Le plaisir de rompre au théâtre et fréquente Sarah Bernhardt allongée sur sa peau d'ours blanc, incarnation présumée du génie. On imagine la chère dame en Lady Macbeth, et l’on ne verra pas en Poil de carotte un cousin d’Hamlet même avec deux mères salopes.A
    Autre grand écrivain aveuglé: Tolstoï: "Tout Shakespeare ne vaut pas une paire de bottes!" Et pour aggraver son cas:"J'ai lu les tragédies, les comédies et les pièces historique plusieurs fois, et invariablement j'ai éprouvé les mêmes sentiments: répulsion, ennui et ahurissement ".

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    Mais le plus ahuri est peut être Antonin Artaud, qui a pourtant quelque chose du fou à lier shakespearien. Dans une lettre à Jean Paulien intitulée Il faut en finir avec les chefs-d’oeuvre,l’apôtre du théâtre de la cruauté écrit: “Shakespeare lui-même est responsable de cette aberration et de cette déchéance, de cette idée désintéressée du théâtre qui veut qu’une représentation théâtrale laisse le public intact, sans qu’une image lancée provoque son ébranlement dans l’organisme, pose sur lui une empreinte qui ne s’effacera pas”.
    Là encore, cette vision absolutiste découle probablement de représentations édulcorées “à la française”, et pourtant Jacques Copeau dit le contraire à la même époque: “Il est probable que si le public français montre aujourd’hui plus de compréhension de Shakespeare et de goût pour ses oeuvres, c’est grâce à l’effort accompli par nos metteurs en scène pour retrouver la vie du texte et le mouvement de l’action en se rapprochant d’une tradition scénique longtemps négligée”.

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    On l'a vu plus récemment, dès les années 60: que Shakespeare reste d'une modernité sidérante, même si les interprétations qui se voulaient précisément les plus à la page sacrifiaient parfois le sens profond de ses pièces à des effets de scène relevant de la trop fameuse déconstruction et autres chichis scénographiques. Je me souviens ainsi de la réplique "Ainsi passe le train du monde" illustrée, sur la scène de Vidy, par un train miniature traversant celle-ci. Et les jobards de trouver ça génial, comme furent adulées tant de réalisations d’une époque où le metteur en scène et le scénographe comptaient souvent plus que l’auteur. Dans la série de la BBC, Anthony Hopkins en Othello noir aux yeux bleus, Jonathan Pryce en Timon d'Athènes ou Michael Hordern en Roi Lear n'ont pas besoin de costumes de chefs de guerre punks ou de politiciens à dégaines de mafieux pour actualiser leurs personnages, mais la compréhension de Shakespeare est bien là avec les merveilleux comédiens anglais formés à cette informelle “école”...
    "Être ou ne pas être devrait être dit devant une bouteille de whisky et un siphon d'eau gazeuse", écrivait Paul Claudel, l’un des poètes et dramaturges français qu’on pourrait dire aussi shakespeariens sous divers aspects.

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    Et Paul Léautaud qui fut un grand critique de théâtre sous le pseudo de Maurice Boissard, de signer ce magnifique éloge dans le Mercure de France du 1er mai 192o, à propos d’une mise en scène de Jacques Copeau: “Le Théâtre du Vieux-Colombier a fait sa réouverture avec le Conte d’hiver de Shakespeare. Vais-je vous faire l’éloge de Shakespeare ? Vous ririez ! Il n’est rien chez lui qui ne soit touchant, plaisant, émouvant, profond, léger, comique, pathétique, bouffon, tragique tour à tour ou tout à la fois. Il a toujours quelque chose à dire, toujours il dit quelque chose. Il est le dramaturge universel. Pas un homme d’aucun pays qui ne puisse trouver dans son oeuvre quelque chose de lui-même, s’y reconnaître à un endroit ou à un autre. C’est la poésie la plus aérienne, la réalité la plus exacte, le comique le plus bouffon, l’émotion la plus pénétrante, le rire et le sanglot, l’ironie et la plainte, le sarcasme et l’élégie, le drame et la comédie, la fantaisie et l’observation, la vérité et la fable, le mystère et le fantasque, la tragédie et la farce, l’effroi et la joie, la noblesse et la trivialité, tantôt l’art leplus raffiné, tantôt le plus peuple, un monde de personnages de tous les aspects, de tous les tons, de tous les rangs, jetés, assemblés, mêlés par une plume prodigue et passionnée, partout avec l’accent le plus humain”.

     

  • Coeurs durs et âmes pures

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    Traversée de Shakespeare


    8. Le roi Lear
    Des plus noires et poignantes tragédies de Shakepeare, avec Hamlet, Othello et Macbeth, l’histoire du vieux monarque répudiant la seule de ses trois filles qui l’aime sincèrement, pour lui préférer les deux autres, flatteuses et impatientes de l’humilier, est également la plus simple en apparence et la plus intéressante, la plus troublante aussi par sa façon de combiner les composantes les plus intimes de l’amour-haine filial, tissé de tendres sentiments et d’obscures rivalités, et les embrouilles politiques procédant des mêmes antinomies.

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    Avec une précipitation dramatique saisissante, tout se joue dès la première scène où le vieux patriarche, décidé à diviser son royaume entre ses trois filles (Goneril l’aînée, Régane et Cordelia), exige de celles-ci qu’elles montrent leur reconnaissance en rivalisant d’éloges. Ce que font les deux premières en usant de la même rhétorique ampoulée et creuse, mais qui satisfait la vanité de leur paternel, alors que Cordelia refuse d’entrer dans cette vaine surenchère, se contentant de mots simples et sincères et provoquant alors l’explosion de rage de Lear, qui la cède sans dot au roi de France et bannit du même coup le loyal comte de Kent qui tentait de lui faire reconnaître la probité de Cordelia.
    À partir de cet acte d’imbécile vanité, tout va se déglinguer autour du roi Lear alors qu’un autre vieux seigneur du royaume, en la personne du comte de Gloucester, est poussé par son fils illégitime Edmond, plein de ressentiment, à rejeter son fils Edgar sur la base d’un faux témoignage.

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    Ces deux lignes dramatiques, dans un crescendo exacerbé par les rivalités et l’esprit de trahison (le machiavélisme d’Edmond rappelant celui du Iago d’Othello), ne cesseront de s’entrecroiser tout au long de la pièce, où la folie, réelle ou feinte, de Lear et d’Edgar, joue un rôle aussi important que dans Hamlet, avec un jeu de miroirs et des dédoublements de personnages vertigineux.


    La noirceur absolue des deux sœurs aînées contraste avec la bonté foncière de Cordelia, dont le sublime monologue, au chevet de son père retrouvé, fait écho à la scène bouleversante d’Edgar décrivant le paysage à son père aveugle (Régane ayant fait crever les yeux de Gloucester à l’instigation d’Edmond le félon), au bord de la falaise de Douvres aux allures de finis terrae cosmique.

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    Des résonances métaphysiques du Roi Lear, la réalisation très épurée de Jonathan Miller, jouant à la fois sur les cadres serrés et le clair-obscur, ressaisit l’essentiel, avec des comédiens formidablement présents, à commencer par Michael Hordern dans le rôle-titre. De la scène finale de déploration, après que Lear a recueilli le corps de Cordelia, victime expiatoire, émane une tendresse toute shakespearienne également incarnée par Kent et le vieux fermier fidèle de Gloucester. Mélange de lucidité cinglante et de poésie, de violence et de quête d’équilibre, Le Roi Lear touche enfin par ce qu’il nous dit, sur fond d’intrigues et de trahisons, de l’amour et de la loyauté.

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    Sources. Les 37 pièces de Shakespeare(1564-1616) adaptées par la BBC entre 1978 et 1985. Le premier coffret du Volume I des Tragédies contient 6 DVD consacrés respectivement à Titus Andronicus, Roméo et Juliette, Jules César, Hamlet, Troïlus et Cressida et Othello. Le deuxième coffret rassemble Timon d'Athènes, Le Roi Lear, Antoine et Cléopâtre, Macbeth et Coriolan. Editions Montparnasse.
    Ma lecture fera souvent référence à l’essai magistral de René Girard consacré à Shakespeare, sous le titre Les feux de l’envie (Grasset, 1990) et au grandiose William Shakespeare de Victor Hugo. Quant à l’essai de Jan Kott, Shakespeare notre contenporain, il a été repris dans la Petite Bibliothèque Payot en 2006. Vient en outre de paraître: Dictionnaire amoureux de Shakespeare, par François Laroque, chez Plon, 2016.

  • Jacques Chessex s'interroge

     

    Chessex13.jpgDans un Interrogatoire posthume incisif et très explicite, mélange de franchise, d’émotion et d’ironie, l’écrivain  livre un dernier autoportrait.

    La mort subite et stupéfiante de Jacques Chessex, au soir du 9 octobre 2009, restera dans les annales comme un événement quasi mythique, évoquant celle de Molière au théâtre.  Venu à Yverdon-les-Bains pour une soirée consacrée à La Confession du pasteur Burg, premier récit fameux de ses jeunes années (paru en 1967 à Paris) où il est question des amours coupables d’un homme de Dieu avec une très jeune fille, Jacques Chessex fut interpellé au sujet de Roman Polanski, dont il avait pris la défense dans les médias. Or l’écrivain allait répondre au généraliste vaudois qui lui demandait de justifier sa position sur le viol d’une mineure par le cinéaste ; il eut juste le temps d’ironiser sur le fait que ce généraliste «généralise» à propos d’une affaire selon lui « minime », puis s’effondra soudain.

    Or, deux mois plus tard paraissait Le dernier crâne de M.de Sade, évoquant lui aussi une relation scandaleuse entre le vieux marquis et une adolescente, où les grands thèmes de l’œuvre de Chessex revenaient en force. À savoir : l’opposition du désir et de la loi, l’antagonisme de la luxure et de la mort, le conflit aussi entre individu et société, artiste et morale. D’un style étincelant, le livre parut sous « préservatif » de cellophane avec la mention Réservé aux adultes, alors même que Sade est librement accessible en librairie…

    Coïncidences et prémonitions (Chessex imagine Sade pressentant sa fin à 74 ans, alors que lui-même sera foudroyé à 75 ans) ont donc marqué la fin de Jacques Chessex, dont nous apprenons aujourd’hui, dans L’Interrogatoire , qu’il s’est vu mort lui-même au jour de sa naissance (le 1er mars), en 2009, quand défilèrent les chars du Carnaval à travers les rues de Payerne, sur l’un desquels le héros tragique d’Un Juif pour l’exemple, Arthur Bloch, se trouvait tourné en dérision, et le romancier cloué lui-même au pilori.

    Au début de ses Confessions, Jean-Jacques Rousseau se figure comparaissant devant l’Être suprême avec son livre pour justification. Quant à l’auteur du Désir de Dieu, il aura pris les devants en répondant, de son vivant, à une voix qu’on pourrait dire celle de sa conscience, mais aussi d’un juge moral ou social, inquisiteur, parfois agressif, parfois complice, comme un double qu’il manipule parfois à son gré : jusque dans les esquives ou la mauvaise foi, du pur Chessex !

    Mais très intéressant dans l’exposé du « tissu de contraires » dont sont faites sa vie et son œuvre. Le sexe y déboule illico sous forme d’images. Mais plus que le sexe : le corps, le corps de la femme, le corps d’une femme aimée, beaucoup plus jeune que lui, sa compagne pendant ces quinze dernières années, qui devient ici une personne de la plus grande importance, plus qu’aucun personnage de ses romans. Le sexe s’y incarne alors, mais aussi la tendresse et le partage. Et tout afflue dans la foulée : l’amour et la jalousie, la vie et les livres, le père et la mort, la peur et le désir, l’orgueil, l’obsession curieuse de la sainteté, le retour à la mère sévère mais douce, la littérature vécue comme une guerre mais aussi comme une délivrance, avec d’étonnantes fulgurances : du meilleur Chessex !

    Dans la foulée, l’interrogé remarque qu’« on n’est jamais interrogé que par soi-même ».  Et c’est le pacte indéniable, et tenu, de ce livre. Post mortem, Jacques Chessex se dévoile une dernière fois. Même brut de décoffrage, ce livre vibre et vit : sacré Maître Jacques !

    Jacques Chessex. Interrogatoire. Grasset, 153p.          

     

       

  • Autour de Jacques Chessex

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    En mémoire de Maître Jacques, le Café littéraire de Vevey lui rendra un hommage à plusieurs voix ce vendredi 4 novembre prochain. Il y sera question de la vie et de œuvres du Goncourt 73, avec les contributions de Myriam Matossi Noverraz, Janine Massard, Pierre-Yves Lador, JLK, Jean-Michel Olivier et Gilbert Salem.


    À l’instigation de Philippe Verdan, qui représente la nouvelle génération et s’est passionné pour cette œuvre, les amis et/ou pairs de plume de Jacques Chessex témoigneront de leurs rapports à l’écrivain et à l’œuvre selon leur expérience personnelle.

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    Avec JLK pour modérateur surveillant sévère mais juste du temps de parole, ils aborderont les thèmes relatifs aux sources existentielles et littéraires de Maître Jacques (le drame personnel d’origine, l’amour et la nature, le conflit entre érotisme et puritanisme, la poésie et l’inquiétude métaphysique), et seront également évoqués les rapports de Jacques Chessex avec les femmes et avec Paris, son personnage public et son écriture, le rayonnement de son œuvre et sa postérité.
    Chaque intervenant présentera brièvement un livre de Chessex de sa préférence, quelques extraits seront lus et des airs de jazz ont été choisis par l’hôte des lieux, où les amateurs de fins plats trouveront aussi leur content.


    Vevey, Café littéraire, 33 quai Perdonnet. Le 4 novembre 2016, dès 20h.

  • Mémoire vive (105)

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    À La Désirade, ce mercredi 31 août. – J’ai comme l’impression que mes variations sur la lecture de Knausgaard, données en suite sous le titre de Pour tout dire, sont en train de devenir un texte en soi, distinct de ces carnets. Je vais donc leur réserver un espace propre, qui pourrait bien devenir un livre de plus.
    Quant à mes carnets, je vais continuer à les tenir avec cette légère distance qui marque tout ce que j’écris désormais par rapport à mon « vécu », comme on dit, etc.


    °°°

    Unknown-10.jpegCe qui m’intéresse chez Knausgaard est la part de réalité inaperçue (ou non dite) qu’il éclaire, qui m’a toujours semblé, à moi aussi, une composante importante de la réalité, le plus souvent négligée, voire occultée. Ce que Jean Vuilleumier appelait les interzones, qu’il a explorées à sa façon dans son propre rêve éveillé.
    La lecture de La mort d’un père me renvoie presque à chaque page à des périodes ou des épisodes de ma propre vie. Il est ridicule de prétendre que ce livre est écrit n’importe comment, sans composition ni style particulier, comme le prétend Pierre Assouline, mais il est vrai qu’il semblera banal ou plat à ceux qui attendent d’un livre action et rebondissements. Or très curieusement, le récit de Knausgaard établit bel et bien une tension et presque un suspense, en tout cas le désir de savoir la suite même si tout ce qui se passe est d’ordre sensitif et affectif.


    °°°
    La suite de chroniques que j’ai entreprise avec Pour tout dire sera peut-être une alternative au projet de Mémoire vive, dans la mesure où elle travaille la matière de mémoire d’une façon plus directe et dynamique, avec toutes les occurrences, existentielles ou littéraires, mais aussi artistiques (peinture et cinéma), sociales ou politiques, du TOUT DIRE quotidien. La lecture de Knausgaard en a été le point de départ, mais je vais multiplier les développements et les digressions tous azimuts en variations « hélicoïdales » ou diachroniques, etc.


    °°°


    Jusqu’à quel point s’humilie-t-on, en tant qu’individu de sexe mâle, à participer aux tâche ménagères et aux soins requis par de petits enfants ? En ce qui me concene, même si j’y ai consacré infiniment moins de temps que Lady L., jamais je n’ai eu le sentiment de perdre mon temps ni de me trouver rabaissé à m’occuper des petites ou de la vaisselle.


    °°°


    La lecture d’Un homme amoureux me confronte à tout moment à ce que j’aurai fait de ma liberté, et plus précisément à la question d’un éventuel « sacrifice » de celle-ci.

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    Or plus j’y pense et plus je me félicite d’avoir fait quelques « concessions », par rapport à ma liberté antérieure, au nom de notre vie partagée, de la cohabitaion avec ma bonne amie et de l’accompagnement de nos enfants. Seul petit regret parfois : d’avoir liquidé mon antre des escaliers du Marché, mais ce luxe bohème eût peut-être paru une entame à ma nouvelle « fidélité », par conséquent, etc.


    Cap d’Agde ce samedi 10 septembre. – Je notais, il y a plus de vingt-cinq ans, cette phrase de je ne sais qui (Jouhandeau peut-être, ou Chardonne ?) que je trouvais belle : « Tout est bonheur pour cet innocent, cette sorte d’ange qui n’a jamais touché à la vie », mais ce que j’en pense à soixante-neuf ans se résume à ceci : littérature…


    °°°


    Sur quoi je recopie ici les notes de ce petit carnet à spirales non daté, qui doivent se situer autour des années 90 au vu de mes lectures du moment, notamment Le Temps du mal de Dobrica Cosic.
    Par exemple ceci que je contresigne aujourd’hui : « Il est clair que l’amour est une affaire de peau, mais c’est ne rien comprendre que d’en déduire qu’il est seulement épidermique et superficiel. Ce qu’il faut reconnaître au contraire, c’est la profondeur de la peau. »


    A contrario, je note, ce 10 septembre 2016, que le dévoilement des peaux ne va pas de pair avec un surcroît de vérité même érotique, ni moins encore ( !) d’un supplément d’âme.


    °°°
    Ou ceci que j’aurais pu écrire ce matin : « Le spectacle de nos congénères n’est pas toujours encourageant selon les lieux que nous fréquentons. Ainsi de l’humanité des supermarchés ou des aires d’autoroutes, ou celle qu’on voit s’agiter à la télé et celle qu’on imagine plantée devant sa télé – tout cette multitude à la fois repue et inassouvie, qui tourne en rond et s’ennuie ».


    °°°
    On dit souvent qu’il ne faut pas juger mais comprendre – devise de Georges Simenon -, mais qui comprend sans juger, même Simenon ?


    °°°


    “Il est difficile d’échapper au sentiment-sensation de schizohprénie quand on s’exprime quotidiennement dans un journal de grande audience. En ce qui me concerne, en tout cas, je constate qu’une fois sur deux je ne dis pas la moitié de ce que je pense dans mes papiers de 24Heures. Ce n’est pas que je mente, même par omission, mais bien plutôt que le milieu – le journal lui-même, et la considération du lecteur – me contraigne à un certain relativisme ou, souvent, une réserve de pondération qui bride ma nature naturelle…”


    °°°


    “Compte non tenu des enfants et des âmes simples, il n’y a peut-être de regard innoncent que dans nos rêves, et l’on voit alors quel chaos cela signifie, où l’on régresse à l’état limbaire ou subaquatique dont on ne peut rien tirer. Le sexe sans amour, ou plus généralement : le sexe stérile, n’est-il pas qu’asservissement ?”


    °°°


    Ce 10 septembre 2016, je le dirais autrement : que ce qu’on appelle « le sexe », à savoir le culte du corps et de la jouissance sexuelle, est devenu un véritable bouillon de sous-culture, à la fois dégradée et surdéveloppée du point de vue commercial, dont un lieu comme le village naturiste, dans sa zone échangiste, de Cap d’Agde, figure une « tête de gondole » européenne.


    °°°


    “Il ne faut juger qu’en connaissance de cause, pièces en mains, sinon tu t’abstiens”.


    °°°


    “Situation à la Houellebecq : la collègue qui invite le bureau chez elle et se dénude sous l’effet de l’alcool, sans que personne ne comprenne pourquoi - juste certains qui se demandent si elle a un secret, etc.”


    °°°


    “Portrait de l’arriviste froid impatient de prouver qu’il en a : le nouveau rédacteur en chef qui se pointe une fin de soirée à la rédaction où nous sommes tous plus ou moins crevés et, triomphant, sort une culotte de femme de son baise-en-ville !”


    °°°


    En Suisse ont dit « bonne fin de matinée » ou « bon début de soirée », on dit « merci, merci bien » et « service, pas de quoi », on dit tout ça comme pour empêcher que rien ne soit dit, etc.


    °°°


    On est (parfois) entouré de bruit et sans la moindre possibilité de faire cesser ce tapage. Il faut qu’il soit dit que « ça bouge » et donc que « ça vit ». Or ce boucan n’est qu’une turbulence rythmée du vide - rien que du chaos.


    °°°


    “J’aimerais arriver à faire plus court, plus net et plus dense, plus direct et plus vrai. Il s’agit de simplifier et de plus en plus. Hélas...”


    °°°


    “Il y a en moi un moine franciscan, un stoïcien à la romaine, un mystique matinal et un bluesman du soir, un cousin de Tchékhov et d’Oblomov, une âme sensible et un sanglier qui cohabitent tant bien que mal – à vrai dire plutôt bien que mal”.


    °°°

    Situation paradoxale et assez typique du moment (vers 1990), où Dimitri publie les discours de Slobodan Milosevic et Le Temps du mal de Dobrica Cosic, ancien dignitaire communiste désormais considéré comme un « père de la nation » et qui aurait très bien pu siéger dans le comité central à l’époque où celui-ci envoyait le père de notre ami en prison…


    °°°

     


    “La déception que nous inspirent nos amis les plus chers est plus riche d’enseignements que toutes les avanies que nous subissons de la part de nos « ennemis ». De même est-ce par lucidité sur soi-même qu’on peut accéder au respect de soi. Du moins l’aurai-je vécu comme ça”.


    °°°


    “Les histoires qui m’intéressent le plus, plus que les réalistes, sont les plus réelles. Des histoires qui communiquent, physiquement et métaphysiquement, le double sentiment-sensation du réel et du plus-que-réel. Constante de mes préoccupations : la littérature qui me communique le sentiment-sensation de l’accablement et, en même temps, la force de lui résister sous l’effet de l’émerveillement”.


    °°°


    La métaphore de Dürrenmatt, selon laquelle la Suisse serait une prison sans barreaux, dont les habitants seraient les gardiens, tient-elle la route ? À vrai dire, je la trouve excessive, mais juste. Vérité de poète, évidemment plus vraie que celles du sempiternel « oui, mais »…


    À propos de Vivre près des tilleuls, signé par dix-huit jeunes auteurs romands de l’AJAR.


    On s’est peut-être dit, avant de lire Vivre près des tilleuls que c’était mission impossible. Enfin quoi : un livre à dix-huit pattes, pour traiter d’un sujet aussi délicat que la mort d’un enfant, et lancé par un buzz d’enfer genre coup médiatique, non mais !
    Et puis on s’est payé le livre, on l’a ouvert et, commençant par la postface en manière de déclaration d’intention, intitulée La fiction n’est pas le contraire du réel, on a mieux cadré le projet ; on a mieux vu les kids en réunion avec leurs ordis persos, et passant ensuite de la théorie joliment filée au travail littéraire via l’Avant-propos, on a commencé de sentir la bonne vieille odeur de la littérature en basculant doucement dans le cercle magique de la fiction tandis qu’apparaissait le personnage d’Esther Montandon, cette imaginaire romancière romande (née en 1923) évoquant un peu Alice Rivaz ou plus tard Anne Cuneo, sortie de la « cuisse » des dix-huit jeunes auteurs romands et nous rejoignant par le truchement de carnets « oubliés » dans une enveloppe marquée FACTURES où se trouve relaté, sur des petits feuillets épars, le drame qui l’a foudroyée à quarante ans passés, quand sa petite Louise de quatre ans, vainement attendue pendant des années lui fut arrachée par accident…
    La vérité d’un texte ne se mesure pas avec d’autres instruments que la sensibilité de chacun, donc je ne parle que pour moi, plein de doute et de questions a priori sur la démarche de l’AJAR, et ensuite supris contre toute attente. Pas un instant, cependant, je n’aurai regimbé à l’idée que de jeunes auteurs nés dans les années 80 se mêlassent (comme ça se prononce) d’évoquer les années 60, ni d’avoir vécu personnellement le drame affreux de la mort d’un enfant.
    Mon scepticisme portait ailleurs : sur un résultat par trop fabriqué, sans épaisseur ni fibre personnelle. Or la surprise est là : que les 63 séquences constituant les carnets d’Esther Montandon s’agencent, comme par miracle, dans une suite bel bien marquée par un ton particulier, accordé à un vrai regard, passant de l’abattement à la rage ou du désarroi à l’égarement. Nulle forte secousse d’émotion pour autant, qui prendrait le lecteur aux tripes, mais de multiples tremblements intimes marquant cette traversée du chagrin jusqu’au désespoir qu’un Peter Handke figurait dans une sorte de brume de tristesse atteignant les objets eux-mêmes. D’une réelle qualité littéraire, le texte ne pêche jamais par excès de pathos ni d’esthétisme. Tout m’y semble juste. Edgar Degas, peintre et écrivain, dit quelque part que l’art consiste à faire du vrai avec du faux, et cela marque le passage des faits à la fiction.

    Du côté des faits éprouvés dans sa chair vive par un individu, on pourra lire le récit déchirant d’Antoine Leiris, dans Vous n’aurez pas ma haine, témoignage d’un homme dont la femme a été assassinée au Bataclan.
    Tout autre, on l’a compris, est la démarche de l’AJAR, dont les auteurs, par delà l’astuce « en abyme » des carnets d’Esther Montandon, ont accumulé les trouvailles narratives appropriées. Un exemple : lorsque Esther, effondrée après l’accident qui vient de coûter la vie à Louise, cherche les mots qu’elle va adresser à sa mère au téléphone, avant de se rappeler soudain que celle-ci est morte depuis des années… Ou cet autre épisode de l’invitation à un mariage, que lui envoient des amis connus au Rwanda, qui la convient avec son mari et Louise…
    Plus encore, avec de constants glissements entre temps et lieux, le kaléidoscope narratif reconstitue le cadre de vie d’Esther, qui change en cours de route, et l’évolution de sa douleur, apaisée par des voyages ou la rencontre d’un autre homme, etc.
    J’imaginais, au mieux, un exercice de style relevant de la création collective, mais Vivre près des tilleuls est plus que ça : un vrai livre. Passons donc sur le buzz antérieur et les (joyeuses) gesticulations post partum des kids, relevant de la Star Ac littéraire d’époque, puisque Esther Montandon, que nous avons rencontrée, existe…


    °°°


    Le cinquième tome du Manifeste incertain de Frédéric Pajak, consacré à Van Gogh, me passionne autant par sa façon de résumer-concentrer le vie de Vincent, dans un récit très limpide et à la fois très nourri des faits les plus significatifs (et parfois inaperçus), que par ses dessins en contrepoint, parfois d’une grande force expressive. Or je ne suis pas loin de penser que Pajak, en Suisse romande, est l’auteur qui, actuellement, m’intéresse le plus et dont je me sens émotionnellement le plus proche.

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    Lettre à Maître Jacques entre la mer, le ciel et la forêt.

    Mon cher Jacques, Je ne serai pas là quand notre ami Jean-Michel Olivier lira cette lettre à l’assistance réunie à Ropraz pour célébrer le vingtième anniversaire du prix Edouard-Rod que tu as fondé, mais toi non plus n’y sera pas, et cependant je l’écris comme si tu allais la lire toi-même, de même que je continue de lire tes livres comme si tu étais encore de notre côté de la vie. En me rappelant nos relations parfois houleuses, que m’évoque à l’instant la mer assez agitée de ce matin d’arrière-été quelque peu orageux, je me dis que, par delà les eaux sombres, les livres seuls auront été entre nous ces messagers ailés, hors du temps, semblables à ces oiseaux dont un de tes recueils de nouvelles que je préfère se demande où ils vont mourir, si tant est que les oiseaux meurent jamais dans l’imagination des poètes.


    De ton côté, tu m’as dit avoir beaucoup aimé l’un de mes textes, intitulé Tous les jours mourir, dans lequel je raconte nos adieux à notre père, qui nous convia un dimanche matin à une dernière journée en famille, et nous quitta en fin de soirée. Ce que je me rappelle d’Où vont mourir les oiseaux est une certaine grâce et une certaine lumière qui te sont propres, et cette une lumière semblable, dans l’évocation de la dernière journée de mon père, qui t’a touché, m’as tu dit dans la plus belle lettre que j’ai reçue à propos du livre qui nous a rapprochés, intitulé Par les temps qui courent, dans laquelle tu louais un autre récit du même ensemble autobiographique évoquant mes errances aux Etats-Unis, où je m’étais trouvé d’ailleurs à cause de toi puisque tu avais refusé une première invitation de présenter, au Texas ( !) le merveilleux Charles-Albert.

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    Or le texte en question s’intitulait Nus et solitaires, c’était une sorte de blues bleu sombre et comme l’un de tes autres textes que je préfère, dans L’Imparfait, célèbre le blues avec grâce et lumière, nous ne quittons pas la clairière de nos meilleures rencontres. Je reviendrai à ce très beau moment que nous aurons vécu ensemble ici même, à Ropraz, à l’occasion de la remise du premier Prix Edouard-Rod attribué à Par les temps qui courent en 1996, mais j’aimerais évoquer d’abord un autre moment de grâce et de lumière vécu un matin de mai de je ne sais plus quelle année, sur une petite place de Saint-Maurice, en présence d’une centaine de collégiens plus ou moins du même âge que tes fils, au pied des falaises marquées VIVE CHAPPAZ où, à l’occasion d’un festival philosophique, tu avais été convié à prononcer ton Credo.
    Nous étions alors à couteaux tirés pour je ne sais plus quelle raison, mais je n’en étais pas moins présent et ce que tu as dis alors aux jeunes gens qu’il y avait là m’a si profondément touché que je suis venu, en fin de séance, te remercier et te serrer la main ; tu m’as dit que mon geste te touchait particulièrement et nous en sommes restés là, sous la belle lumière oblique qui tombait du haut des Dents du Midi, dans la grâce d’un instant. Au moment où tu a fondé le prix Edouard-Rod avec quelques amis écrivains et le syndic de Ropraz, l’auteur romand le plus célèbre à Paris, au début du XXe siècle, était pratiquement retombé dans l’oubli, et je dois avouer que je n’avais pas lu un seul de ses trente romans ni aucun de ses essais quand j’ai appris que j’allais être le premier lauréat de ce nouveau prix littéraire.
    Je connaissais la bienveillante attention qu’Edouard Rod avait manifestée à Ramuz en ses jeunes années, mais j’ignorais que l’écrivain avait été proche de Zola et qu’il avait refusé d’entrer à l’Académie française pour garder sa nationalité suisse. Or ce qui m’a touché plus particulièrement, dans la définition que tu as établie du prix, c’est qu’il devait récompenser un auteur à ses débuts (ce que je n’étais plus au moins depuis vingt ans) ou à un moment de renouveau de son travail, ce que j’étais à l’évidence puisque Par les temps qui courent a été pour moi un livre-charnière, et le début de ma collaboration avec Bernard Campiche, qui en a immédiatement accepté le manuscrit et avec lequel j’ai noué des liens d’amitié et publié ensuite huit livres en moins de dix ans, dans les meilleures conditions.

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    L’émulation entre écrivains de générations différentes est un phénomène assez courant, mais les vraies complicités sont plus rares entre les bêtes d’écriture que nous sommes, selon ton expression, et le rapport qui s’est établi entre nous quelque temps, entre la composition de mon roman Le Viol de l’ange, que tu as suivie de très près, et la parution de L’Imparfait, l’un de tes plus beaux livres, est lié dans mon souvenir à un mémorable moment de partage.


    Plus récemment, assistant à la remise du prix Rod à Antoine Jaquier, j’ai repensé avec reconnaissance à la cérémonie de 1996 ; et brassant, ces dernières semaines, cinquante ans de courrier et de documents de toute sorte que je m’apprête à remettre aux Archives littéraires de la Bibliothèque nationale, suivant ton exemple, ce souvenir a été revivifié par les nombreuses cartes et autres lettres de félicitations qui m’ont été adressées à cette occasion.


    Moi qui me suis souvent montré critique, dans les journaux où je sévissais, envers le système parisien des prix, j’ai trouvé très bien en revanche, vraiment très bien, de recevoir ce prix Rod décerné, de surcroît, par des écrivains, sans parler de la pincée de billets qui nous a permis de surprendre nos petites filles en leur annonçant, un beau matin de février 1997, à Cointrin, que nous nous envolions pour La Guadeloupe ! Vingt ans plus tard, alors que l’un de tes derniers livres revit sur les écrans par le truchement d’une adaptation où tu es censé revivre, alors que tu me reste infiniment plus présent par la seule magie de ton verbe, la littérature de qualité et ce que tu appelais les « saintes écritures » survivent tant bien que mal dans le chaos du monde où la fausse parole submerge trop souvent celle des poètes.
    J’ai dit longuement, devant le nombreux public qui t’a entouré à Berne pour la remise de tes archives, la reconnaissance que nous te devons, et je ne vais pas me répéter, d’autant que c’est à tous ceux qui défendent encore la littérature, soit en écrivant de nouveaux livres de qualité, comme Pierre Béguin aujourd’hui, soit en les défendant ou n’était-ce qu’en les lisant, que j’aimerais dire merci.


    Il est possible que, me pointant tout à l’heure à l’Hyper U d’à côté, je ne trouve pas un seul de tes livres, pas plus que ceux d’aucun des lauréats du prix Rod de ces vingt dernières années. Qu’à cela ne tienne : tes livres te survivent, comme ceux de Georges Haldas ou d’Yvette Z’graggen que le prix Rod a couronnés, et d’autres œuvres d’écrivains lauréats se poursuivent avec Jacques Roman ou Janine Massard, Jil Silberstein ou François Debluë, pour n’en citer que la moitié…
    De ce bord de mer à ta lisière de forêt, cher Jacques, que les oiseaux de la poésie nous survivent…


    (Cap d’Agde, en la Cité du Soleil, ce 15 septembre 2016)

    Aux yeux des échotiers médiatiques, qui jugent sur les on-dit et les photos de Keystone, Knausgaard passe pour un frimeur alors que c’est au contraire un type plutôt timide et gêné par son extrême sensibilité, capable de pleurer quand il est bouleversé, comme à la mort de son père ou lorsque Linda se montre par trop dure avec lui.51mLCXrryBL.jpg


    Or ce qui me frappe, au fur et à mesure que j’avance dans la lecture d’Un homme amoureux, c’est son extrême porosité et l’intensité de son amour qui explique la beauté du portrait que, peu à peu, comme en creux, il fait de Linda. Les pages d’Un homme amoureux relatives aux éclats marquant la vie du couple durant les mois qui précèdent l’accouchement de Linda, ou la soirée de la saint Sylvestre 2003 entre amis où chacun y va de son autocritique, à la manière de la « nuit des conteurs » de Peter Handke, sont tout ce que j’aime en matière d’observation quotidienne nuancée, d’une assez féroce drôlerie.


    Aussi, je suis impressionné par le mélange de douceur et de force expressive de cet auteur. J’ai lu ce soir la longue scène de l’accouchement de Linda, qui touche presque au fantastique tellement elle est intense, alors qu’il s’agit d’un épisode banal de la vie ordinaire, et juste après il évoque la longue période durant laquelle, contre l’avis de Linda, et presque jusqu’au point de rupture, il consacre tous ses jours et ses nuits au roman qu’il a promis à son éditeur et qui passe par moult formes et tribulations, enfin il fait le portrait de son beau-père bipolaire qui est également une sorte de ronde-bosse romanesque, bref tout ça représente un rare bonheur de lecture.


    Ce lundi 19 septembre. - Je passe en revue les magazines de gauche et de droite que notre vieux voisin nous a filés (une douzaine de Figaro-Magazine et de Marianne) et relève quelques faits qui m’intéressent, plus précisément : l’aveuglement des autorités françaises devant la progression de l’islamisme plus ou moins radical (Jacques Julliard, naguère modéré, affirme maintenant que l’islam est radical par définition, ce qui se discute…), l’impunité des élus et autres élites plus ou moins corrompues, la situation désastreuse des migrants et plus particulièrement le sort des miliers de requérants d’asile qui s’entassent dans la « jungle » de Calais; la Realpolitik des deux potentats rivalisant de cynisme en Turquie et en Russie, la résurgence des croyances de masse dont témoigne par exemple le succès mondial de la secte de Falun gong, rappelant autant les pratiques de la scientologie que celles de la secte Moon; les assassinats sur les autoroutes et les débats à n’en plus finir sur la place du religieux dans notre société, entre autres tendances vestimentaires, documentaires nostalgiques sur la bonne vieille France d’antan (de Jeanne d’Arc à Jaurès) ou nouvelles recette du terroir genre couille d’âne de la cougnette façon berrichone, etc.


    °°°
    La façon de restituer la vie quotidienne en scènes dialoguées entrecoupées d’évocations de moments significatifs ou de paysages, de réflexions sur la vie ou sur l’art, entre autres portraits de proches ou d’amis et de gros plans sur Linda ou Vanja, fait d’Un homme amoureux une espèce de roman d’amour et d’amitié d’un ton de plus en plus personnel et attachant, autant qu’il est stimulant pour le lecteur-écrivant que je suis.
    Dans les pages que je viens de lire, où il est question de la neige et d’un séjour chez la mère de Linda, le récit est reconstruit avec une telle grâce qu’il devient tout naturellement scène de roman. Knausgaard est attentif, autant qu’un Peter Handke, à ce que celui-ci appelle « l’heure de la sensation vraie », comme l’illustre l’évocation d’un après-midi de février, relevant soudain de l’épiphanie profane.


    Ce vendredi 23 septembre. – Intrigués par un article paru il y a quelques jours dans les pages culturelles de l’édition sétoise du Midi libre, où il était question des oeuvres d’un artiste chinois du nom de Yan Pei-Meng, exposées jusqu’au 25 septembre au Centre Régional d’Art Contenporain (CRAC) de Sète, nous nous sommes pointés cet après-midi sur le quai où se trouve le haut-lieu artistique en question, dans d’anciennes halles frigorifiques du marché au poisson magnifiquement réaménagées par un architecte en vue et entièrement investies par les immenses toiles de Yan Pei Weng.

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    De cet artiste d’origine chinoise mais naturalisé français, très en vue dans l’establishment culturel et politique (Fabius était d’ailleurs présent au vernissage sétois), je ne savais rien en dépit de son passage au Louvre et autres cimaises prestigieuses, et l’aperçu que m’en ont donné les images de Google m’ont fait craindre le faiseur pseudo-rebelle à la mode (genre assez couru chez les Chinois occidentalisés), dans la mouvance du réalisme-post-pop surfant sur les vagues plasiques de Warhol ou de Lucian Freud à grand renfort de portraits plus ou moins déformés de célébrités (d’Obama au pape François) et autres scènes d’actu si possibles trash, mais d’emblée, dès la première salle réunissant deux immenses toiles « citant » Le Caravage à vigoureux coups de brosse-balai, dans un camaïeu de nuances grises entre le noir et le blanc reproduisant pour ainsi dire les couleurs et le clair-obscur du génial Rital, nous avons été saisis ; puis ce furent les variations colorées plus convenues (m’a-t-il semblé) sur le fameux pape Innocent de Francis Bacon, déjà démarqué de Velasquez, et déjà me demandai : est-ce encore de la peinture, et quoi de nécessaire et d’unique dans ces répliques plastiques de photos d’actualité où la découverte du cadavre d’Aldo Moro voisine avec l’attentat contre Jean-Paul II, et cette virtuosité, ce savoir-faire magistral ne font-ils pas que relancer les prouesses techniques du réalisme socialiste (première inspiration de l’artiste né à Shanghai en 1960 et formé à l’époque de la révolution dite culturelle) ou du pompiérisme bourgeois de la fin du XIXe siècle.

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    Je me suis posé la question en me rappelant nombre de démarches similaires, aux quatre coins de l’Occident artistique, puis nous sommes tombés en arrêt devant tel cauchemar pictural rappelant de loin Goya ou Saura, qui nous confronte à un vaste charnier nocturne où des chiens se disputent la pauvre chair humaine, tel portrait de Kadhafi dont la tête du cadavre semble réduite à un cri réduisant à rien le jugement des Justes, ou tel grand singe à figure rouge, au milieu d’autres décombres, paraissant se demander ce qui est arrivé au monde en proie à ses cousins inventeurs de la poudre et du tout-nucléaire, etc.


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    Les questions que pose le Judas d’Amos Oz sont des plus intéressantes, liées à la fois à l’attitude des Juifs par rapport à Jésus, et à la fondation de l’Etat hébreu. La grande réussite du roman, à mes yeux, tient à l’équilibre tenu entre ces deux thèmes réellement incarnés par le truchement des trois protagonistes, combinant plusieurs générations et plusieurs points de vue et modulant, de surcroît, divers aspects de la trahison pour le moins inattendus. Or tout se fond dans un récit très vivant, aux pesonnages et au décor extrêmement présents, sans compter la langue très imagée et très évocatrice de l’écrivain-poète.


    °°°


    Au fil d’un entretien paru ce matin dans Le Monde avec un des grands idéologues de l’islamisme pur et dur, proche d’Al Quaida, la journaliste s’évertue à faire passer pour un type fréquentable. Deux pleines pages pour dire quoi ? Que ce barbu « frais et rieur » s’est distancé de son ami terroriste Al-Zarkawi ! Quel soulagement, n’est-ce pas !
    Quant à moi, je n’y ai vu qu’un nouvel avatar de l’idiotie utile volontiers relayée par le grand journal français qui, à l’époque glorieuse de Mao et de ses gardes rouges, montrait la pire complaisance au nom d e l’objectivité, etc.
    Bref, j’ai composé une liste assez carabinée, intitulée Ceux qui prônent le djihadisme bio, que j’ai illustrée avec l’effrayante grande toile de Yan Ping-Mei représentant un front noir de femmes en burkas, etc.


    °°°

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    La description très précise et, surtout, très plastique, du monde de l’enfance, dès les premières pages de Jeune homme, troisième tome de l’autobiographie de Knausagaard, a quelque chose de très évocateur, et pour chacun je crois ; en tout cas je ne cesse, en découvrant ce monde de l’île de Tromlyø, pourtant si différent du nôtre mais dont chaque détail est grossi comme sous une loupe, de me retrouver soit dans les hauts de Lausanne, dans le quartier de notre enfance, soit au Wesemlin, à Lucerne, où je ne me suis jamais senti à l’aise mais où j’ai éprouvé des sensations d’autant plus vives, à vrai dire inoubliable, comme j’en ai égrenées dans Le pain de coucou.


    °°°
    Ne rien attendre de personne, ne faire que donner et n’espérer rien en retour : c’est une règle correspondant à la fois à mon expérience de l’inattention et de l’indifférence de tant de gens, mais aussi au sentiment profond que j’éprouve que donner est meilleur que recevoir.


    À La Désirade, ce vendredi 30 septembre. – Retour a casa ce soir, après un voyage ralenti par les encombrements routiers, mais agrémenté par la lecture de deux belles nouvelles de Ian McEwan, dont la meilleure constitue une assez superbe évocation de Los Angeles. Cela étant je ne serai pas fâché de retrouver, ce soir, notre maison sur la hauteur et mes travaux divers - ce qu’on appelle nos pénates.

  • Pour tout dire (71)

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    À propos du don et de la réciprocité, de la générosité intéressée, du Charity Business, du mécénat spéculateur et de l'amitié gratuite. Ce que nous dit Timon d’Athènes d’un certain William Shakespeare...


    Plus je vais et plus je ressens de joie à donner sans contrepartie, et plus aussi je me sens reconnaissant envers la vie, qui donne elle aussi sans rien demander.
    J'ai relevé récemment, dans l'autobiographie de Karl Ove Knausgaard, dont la profondeur à été taxée de superficialité par ceux dont l'inattention trahit la double incapacité d'accueillir et de donner - j'ai relevé donc ce trait qui nous est commun de trouver plus enrichissant de donner que de recevoir.

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    Il va de soi que j'aime bien, comme un peu tout le monde, les cadeaux. Ceux qui me font le plus plaisir sont les carnets que m'offrent nos filles ou Lady L. à leurs retours de voyages plus ou moins lointains. J'ai beaucoup aimé aussi recevoir un magnifique paysage de Karl Landolt de la part de mon cher Alfred Berchtold, le plus grand historien (environ 2 mètres quand il se tient debout même un peu penché) que je connaisse, doublé d'un homme à la pénétration spirituelle rare, resté l'enfant qu'il fut à Montmartre où son paternel représentait la firme suisse Landis & Gyr, et que ses petits condisciples de la communale surnommaient Pingouin. Monsieur Berchtold m'a énormément donné, notamment lors de la préparation du livre issu de nos entretiens que j'ai intitulé La passion de transmettre, publié à la Bibliothèque des Arts, mais je sais que l'attention respectueuse que je lui ai offerte lui a aussi été un don précieux.

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    Nous parlions hier soir, avec de jeunes amis décidés à s'engager dans une action "humanitaire", du don sans contrepartie. Cette idée défendue par la trentenaire Marine, qui n'a rien pour autant d'une sainte nitouche, m'intéresse dans la mesure où elle privilégie le désintéressement personnel pour se concentrer sur le don réel. Dans la même conversation, il a été question des millions récoltés par une organisation caritative suisse pour les victimes du séisme de Katmandou, jamais distribués aux intéressés pour des raisons politico-administratives, entre autres motifs chaotiques.
    Alors quoi ? Donner pour donner ? Ou donner pour rien, si n'est entretenir sa bonne conscience ? Donner les yeux fermés pour la seule beauté du geste ? Bullshit !
    Le don qui me remplit de joie se fait les yeux et le cœur grand ouverts, et compte sur moi pour vérifier que tu l'as bien reçu. Si je t'envoie gratos mon dernier livre, ce n'est pas pour que tu me remercies comme d'une boîte de truffes ni que tu m'en fasses des compliments plus ou moins sincères, mais parce que ce don me fait le même plaisir que celui d'avoir écrit ce livre et que cette joie-la ne se comptabilise pas; et si le livre est content de se savoir lu, moi ça ne me regarde plus, sauf que je tiens à l’oeil notre amitié qui exige une autre forme de réciprocité. Poil au nez.
    Autant dire que l'art de recevoir est aussi une forme de don, et qu'il n'y a pas d'amitié ou d'amour sans accueil ni reconnaissance en partage.

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    La générosité intéressée prend aujourd'hui de multiples formes, exacerbée par l'omniprésente obsession du profit ou du retour sur investissement, et ce qu'on appelle le Charity Business en est le plus douteux avatar.
    La pièce de Shakespeare intitulée Timon d'Athènes illustre la double face, claire et sordide, d'une folle prodigalité aboutissant à une non moins folle misanthropie au motif que sa largesse a été sans retour.

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    Un mec hyper-riche du nom de Timon, hyper-généreux avec ses amis poètes fauchés et autres artistes dans le besoin, achète pour ainsi dire l'amitié de tout le monde en régalant les uns et les autres à sa table, jusqu'au jour prochain où son intendant, à qui on ne la fait pas, lui annonce que ses dons insensés ont vidé les caisses et les coffres de sa maison. Alors, à peine affolé, sûr que ses amis vont le tirer de son hyper-endettement, l'adorable Timon découvre la déplorable réalité en constatant que tous se défilent avant de se défouler contre lui en belles paroles bien morales de faux-culs stigmatisant sa coupable imprévoyance et sa damnable imprudence, etc.
    Sur quoi le tendre Timon, le doux amis des arts et de la culture, le sponsor de tous les projets hyper-cools se réveille dans le froid du monde et, réfugié sous un rocher sauvage, loin d'Athènes la pute et de ses flatteurs pourris, se déchaîne dans un discours anti-social et anti-tout aussi follement lucide (et vain) que l'a été son fol aveuglement.

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    Ce qu'il y a de bien avec Shakespeare, c'est qu'il n'est jamais moralisant, où plutôt que les plus sages paroles qu'il nous balance ne sont pas le fait de pères sourcilleux ou de mères avisées, de conseillers graves, d'experts psychologues ou de théologiens multitâches, mais de foldingues joyeux et de bouffons inspirés.

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    L'amitié vraie a les yeux ouverts et ne se paie ni de mots ni de monnaie de singe, et l’amour à l’avenant. Si tu exiges que je trahisse mes sentiments ou mon idée du monde par amitié, je vais t’envoyer faire ami-ami ailleurs; et si tu me la joues à l'Amour-Toujours ou me fais du chantage à la Moi-ou-Personne, je saurai, ma douce Lady L., que ce n’est pas toi qui parles mais qu’on a piraté ton profil sur Facebook, etc.