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  • Le domino d’Yves Ravey

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    Un doigt de Badoit au Bambi Bar

    Divers purs littéraires de mes fréquentations les plus chiquées, auxquels l’ordinaireté de mon goût arrache de petits soupirs flûtés, se sont efforcés de me persuader que le nouveau roman d’Yves Ravey, intitulé Bambi Bar et doublement géniâl-mon-chéri, du fait du phrasé de ses phrases tellement lègères et denses qu’on se demande comment tant de densité s’y compacte avec tant de légèreté en 90 pages aérées, et de sa touche noire qui en fait un semblant de polar alors qu’il s’agit d'un détournement de genre avéré, Bambi Bar donc était LE roman du moment à ne pas louper. J’ai donc lu le chef-d’œuvre présumé, averti qu’un prodigieux coup de théâtre en marquait l’Apex terminal; j’ai certes apprécié le fait que l’auteur, tout à fait habile dans sa façon de filer sa phrase et son intrigue, ne me prenne pas plus d’une heure, nullement perdue d’ailleurs car Bambi Bar, dans le genre nouvelle un peu étirée, est un objet fonctionnant pilpoil, dont l’agencement m’a fait penser à un très fluide jeu de dominos, sans autre enjeu pourtant que la combinatoire de sa forme. Quant au fameux dénouement, il n'a pas fait ciller le lecteur pourri d'Ellroy et de Robin Cook et de James Lee Burke que je suis - plus attendu tu dégoupilles...
    Le scénar de Bambi Bar ferait cependant un court métrage épatant, à condition d’étoffer ses personnages et de donner une réelle densité à son climat, ici tout lisse et léché. Il y faudrait un Ravey aussi méticuleux et roué mais plutôt belge ou slave, qui se prenne les pieds dans les projos du peep-show. Il y faudrait plus de peau, plus d’entrailles, plus d'empathie et plus même de sexe (au sens de la vraie sensualité et pas de ce cette façon de se complaire dans les élégants équivoques). En patinant sur la glace de ses phrases, je pensais à ce qu’un Joseph O’Connor ou un Aleksandar Tisma eussent fait d’un pareil sujet, en cassant évidemment la baraque de Minuit, toujours si grand chic parisien corseté.
    Je suis peut-être un peu trop méchant (c’est que je vise mes purs littéraires pâmoisés plus que l’écrivain, qui fait ingénieusement ce qu’il sait comme il peut…), car il y a là-dedans pas mal de fines finesses et de subtilités subtiles, et puis Ravey a son rythme indéniablement, à défaut de souffle, mais après tout non: assez de ces élégances tournant à vide et de ces livres ne laissant aucune trace, ni réflexion ni ça d’émotion. Il y a plus d’un mois que j’ai vu It’s a free world de Ken Loach, qui me fait encore mal aux tripes et au cœur ; tandis que de l’histoire de filles trafiquées et d’honneur vengé de Bambi Bar, une heure après l’avoir avalée comme une fiole de Badoit éventée, faute de toute crédibilité et de la moindre incarnation, rien ne me reste ou peu s'en faut...
    Yves Ravey. Bambi Bar. Minuit, 90p.

  • Butor pour la route

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    Littérature en conversations automobiles

    Le père-grand à sourire juvénile, jolie salopette et débit à scrupuleuses saccades suspensives nous emmène en voyage. Première destination le Moyen Age en 58 minutes, ce qui fait en voiture un agréable déplacement matinal, histoire de prendre son breakfast dans une autre ville que la sienne.
    Ce décentrage initial est exactement ce que propose, dès sa première conversation avec Lucien Giraudo, Michel Butor amorçant sa Petite histoire de la littérature française en 6 CD. On peut évidemment écouter ceux-ci dans un fauteuil Chesterfield ou un hamac, mais l’idéal me paraît de doubler le voyage en partant avec son Butor sur la route. J’ai entendu « Maudit, maudit, maudit ! », l’extraordinaire passage de La légende de Saint Julien l’Hospitalier, où le grand cerf martyr à dix-huit andouillers dit son fait au chasseur giscardien, au coin d’un bois d’Alémanie profonde, le temps que j’avais pris pour parcourir la distance correspondant aux 4 premiers CD, de l’intro de Butor (Faut-il découper l’histoire littéraire ?) à sa lecture de Flaubert succédant juste au thème Réaction et révolution. Un peu plus tard, cent kilomètres plus à l’Est, Butor me lisait cet autre passage prodigieux qu’il a choisi, de Connaissance de l’Est de Claudel, évoquant un crépuscule chinois.
    Michel Butor lit admirablement. On dirait Michel Foucault dans sa cuisine blanche en juste un peu moins précieux: nette découpe mais fruitée, al dente comme Les Deux pigeons de La Fontaine.
    Et puis Michel Butor est intéressant. Pas exhaustif du tout, ni académique pour un pet: historique et transversal, dans l’immanence surtout à la française, mais ne discontinuant de raconter « sa » littérature qui recoupe évidemment « la » littérature, avec ses éclairages à lui. Par exemple, parlant de Balzac qu’il connaît comme sa poche ventrale, ou de Zola comme sa sacoche, il évoque le passage d’une société à l’autre ou la signification du grand magasin, après avoir expliqué le passage de l’alexandrin à la prose poétique via Châteaubriand.
    A qui s’adresse cette «petite histoire» ? A tout le monde, si tant est que tout le monde reste curieux d’un peu tout, mais il faut que ce tout le monde ait déjà son petit bagage, car le propos de Butor est principalement complémentaire.
    Lucien Giraudo, très discret, un peu trop même parfois, est le copilote du débonnaire God virtuel. Le conducteur de la voiture audiophone, parfois aussi, reste sur sa faim. Mais c’est la loi de la conversation non systématique quoique suivant son plan. On passe ainsi « autour » de Proust sans y entrer vraiment (sauf qu’on y entre quand même par une brève lecture), mais Proust est situé comme Apollinaire est situé (par rapport à la Grande Guerre et aux peintres) au tournant d’une nouvelle époque elle aussi située par rapport aux six ou sept siècles qui précèdent. Situer est très important. J'entends aujourd'hui, surtout, situer est hyper-important.
    Aux dernières nouvelles en effet, neuf étudiants américains sur dix ne savent plus qui est Hitler (Adolf), le dixième affirmant qu’il doit s’agir d’un marchand d’armes du XXe siècle. C’est dire que l’étudiant américain trouvera profit à écouter Michel Butor qui lui permettra de situer Corneille (avec lecture d’une séquence du Menteur) après Rabelais, ou  Beckett à l’époque du premier hamburger Happy Meal.
    Ceci encore: Un DVD accompagne les 6 CD, où Michel Butor parle de ses livres-objets. Egalement importante : l’anthologie, sous forme de petit livre broché, qui complète le package avec une trentaine de textes constituant autant d’illustrations non convenues, du Testament de Villon ou  Des Cannibales de Montaigne aux Adieux du vieillard de Diderot, ou d’un bout de La duchesse de Langeais à La tour Eiffel sidérale de Cendrars. L’ensemble, paru aux éditions CarnetsNord, coûte 72, 50 francs suisses. En euros, c’est donc un peu moins la ruine. L’essence de la Packard (le voyage doit se faire en Packard, comme la Recherche du temps perdu en 111 CD, pour 365 euros, se fera naturellement en Bentley volée) doit être comptée dans l’addition. Chère littéraure…

  • Bukowski ou la grâce du dégueulasse

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    Retour sur la bio d’un affreux, sale et méchant poète, entre autres éclairages latéraux... 

    Son père était un sale type borné qui le battait, sa mère une méchante garce, ses jeunes années furent empoisonnées par la purulence de l’acné le complexant et l’isolant comme un paria : bref c’est sous les pires auspices que Charles Bukowski (1920-1994) fit ses débuts dans une vie où il ne cessa d’accumuler « un gros lot d’emmerdes », incessamment aggravé par un caractère de sanglier et une sorte de pureté dans la déchéance qui le fit toujours se comporter plus mal qu’on ne s’y attendait, même s’il ne viola pas tout à fait Catherine Paysan sur le plateau de Bernard Pivot ni ne chia vraiment dans les lieux branchés ou snobs qui s’ouvraient à lui. Or cet affreux personnage que l’alcool rendait encore plus méchant et sale qu’au naturel, était également une espèce d’écrivain et une sorte de poète, un écrivain « culte » comme on dit et un poète que d’aucuns dirent aussi important que William Blake, ce qui est aussi exagéré que faux. Mais le réduire à une nullité surfaite serait également injuste. Abstraction faite du mythe vivant et des séquelles de l’iconolâtrie d’époque, Charles Bulowski, dans la lignée de John Fante dont la découverte lui révéla les virtualités d’une poésie de la gadoue et du « vrai », a bel et bien laissé une œuvre, et considérable quoique inégale, dont la large partie autobiographique (mais aussi transposée que chez Céline, en nettement moins tenu quant à la musique et à l’inventivité verbale), autant que les nouvelles parfois étincelantes (disons une vingtaine de vrais joyaux dans un amoncèlement de choses excellentes ou de tout-venant vite fait sur le gaz) et les poèmes de plus en plus abondants, véritable ruissellement sur la fin, méritent plus qu’un regard condescendant ou qu'un engouement écervelé.
    Etait-il, pour autant, indispensable de consacrer 386 pages à cette « vie de fou », qui confirme absolument la rumeur selon laquelle le vieux dégueulasse l’était plus encore qu’il ne l’a dit lui-même ? A vrai dire le ton et la façon de cette chronique signée Howard Sounes plaident pour les grandes largeurs de ce récit plongeant immédiatement le lecteur dans le vif du sujet avec le récit d’une lecture publique, datant de 1972, au début de sa gloire dans l’underground californien, qui finit en imprécations et en injures comme à peu près toutes les interventions publiques de l’énergumène.
    Retraçant ensuite les tenants et l’évolution de cette vie longtemps mal barrée, l’auteur brosse son portrait en mouvement sur fond d’Amérique des marges, avant d’illustrer les accointances du poète « maudit » avec l’univers doré sur tranche de Hollywood (qu’il a lui-même décrit dans le récit éponyme), notamment dans ses relations avec un véritable ami, en la personne d’un certain Sean Penn, qui ne faillit lui casser la gueule qu’au soir où il se montra désobligeant à l’égard d’une certaine Madonna.
    Loin de se borner à de l’anecdote pipole, même si son livre en fourmille assez plaisamment, Howard Sounes s’attache également à l’évolution de l’œuvre et montre bien en quoi la poésie de Bukowski participe d’une sorte de rédemption, lacunaire mais réelle. Schubert dans le merdier, lumière très pure des choses ordinaires, proche parfois du lyrisme des poèmes de Carver, pas toujours faciles à traduire. Comme Verlaine filait de l’or pur dans sa propre abjection, « Hank » touche parfois à la grâce, souvent à l’émotion.

    De l’émotion :


    « …j’étais là à regarder passer
    les voitures dans la rue et je pensais
    ces veinards de fils de pute ne
    savent pas la chance qu’ils
    ont
    d’être niais et de pouvoir rouler au
    grand air
    pendant que je suis assis au bout de mon âge
    piégé
    rien qu’un visage à la fenêtre
    auquel personne n’a jamais
    prêté attention. »

    Et de la grâce :


    « et quand je pense qu’après ma mort,
    il y aura encore des jours pour les autres, d’autres jours,
    d’autres nuits,
    des chiens en maraude, des arbres tremblant dans
    le vent.
    Je ne laisserai pas grand-chose.
    Quelque chose à lire, peut-être.
    Un oignon sauvage sur la route
    écoeurée.
    Paris dans le noir ».


    1623343525.JPGBukowski à Apostrophes

    "Ha ! Ha ! Ha ! Je me fous toujours dans des situations pas possibles. Mais quelle coterie de snobs ! C'était vraiment trop pour moi. Vraiment trop de snobisme littéraire. Je ne supporte pas ça. J'aurais dû le savoir. J'avais pensé que la barrière des langues rendrait peut-être les choses plus faciles. Mais non, c'était tellement guindé. Les questions étaient littéraires, raffinées. Il n'y avait pas d'air, c'était irrespirable. Et vous ne pouviez ressentir aucune bonté, pas la moindre parcelle de bonté. Il y avait seulement des gens assis en rond en train de parler de leurs bouquins ! C'était horrible... Je suis devenu dingue."

    (Extrait de l’entretien accordé par Charles Bukowski à Jean-François Duval en 1986)

    Howard Sounes. Charles Bukowski, une vie de fou. Le Rocher, 386p.

    Jean-François Duval. Buk et les beats. Michalon, 1998.

    A recommander aussi: la présentation du DVD consacré à Bukowski, assorti de séquences filmées où l'on entend la (belle) voix du malandrin: http://bartlebylesyeuxouverts.blogspot.com/search/label/Bukowski

  • Désamour à répétition

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     Emmanuel Pons persiste et signe…

    Entré en littérature avec un premier roman d’une cinglante élégance, intitulé Je viens de tuer ma femme, Emmanuel Pons persiste et signe dans le genre acide avec une nouvelle horreur dédiée à sa mère dont il précise gentiment qu’elle « n’est pas celle de ce roman ». A celle-ci, sur son lit de mort, le narrateur balance illico ses premières vacheries, qu’il ne tarde à justifier en brossant un début de portrait de la défuntée pas vraiment avenant. « Ma mère est morte, L’autre bonne nouvelle, c’est qu’elle est morte riche », lit-on avant d’apprendre que, déjà, l’orphelin ravi songe à la Ferrari qu’il va se payer avec l’héritage, que sa femme Madeleine fraîchement enceinte se réjouit de partager avec lui. Bel avenir que six millions d’euros de viatique et un petit garçon à cajoler quand on n’a pas eu droit au moindre câlin de sa garce de mère… Hélas, huit ans plus tard, l’on ne saurait dire que cette mise a vraiment fructifié. Plus précisément, et c’est en somme très moral tout ça : le pauvre Patrick, observé par sa moitié dont les soupirs ponctuent le récit en contrepoint, loin de se libérer de l’emprise de sa mère haïe, s’est enfoncé dans le stress de la gestion de sa fortune et se comporte en aussi mauvais père, avec son affreux rejeton, que sa mère l’a été.

    Tout cela pas joli-joli, mais diablement enlevé…

    1255827310.JPGEmmanuel Pons. Ma mère, à l’origine. Arléa, 131p.

  • Le volcan et la Sixtine

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    Nouvelle traduction du chef-d’œuvre de Malcolm Lowry

    Le livre « culte » de Malcolm Lowry, dont la composition connut des tribulations aussi épiques (de perte du manuscrit en incendie funeste) que sa traduction, a rassemblé, à travers les années et les générations de lecteurs, une manière de société secrète évoquée par le critique et éditeur Maurice Nadeau, qui en défendit la première version française de Clarisse Francillon avec une vaillance rapportée à l’ensemble de l’œuvre du grand écrivain anglais.
    Comme on l’a vu pour les nouvelles traductions de Dostoïevski signées André Markowicz, la présente version de Sous le volcan (après Au-dessous du volcan, qui nous semblait plus évocateur…) nous propose bien plus qu’un lifting : une véritable refonte qui va « vers le français », au dam des obscurités et des tremblements envoûtants qui faisaient le charme hirsute de ce qu’on a dit une « Divine comédie ivre », mais au profit d’une plus grande fluidité et d’une meilleure intelligibilité. Autant dire que Jacques Darras, qui signe également la très remarquable préface, fait le chemin inverse d’un Markowicz remontant à la source parfois brute (voire brutale) du russe, sans donner pour autant dans l’altération des « belles infidèles » du début du XXe siècle. Entre les deux livres notre cœur balance, comme entre l’ancienne et la nouvelle Sixtine... Reste que c’est par Darras que le lecteur de 2001 trouvera le meilleur accès au labyrinthe de ce chef-d’œuvre crypté.
    Sous le volcan, de Malcolm Lowry, nouvelle traduction de Jacques Darras.
    Grasset, Les Cahiers Rouges, 549p.

  • Le corps obscur

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     ...Me viennent ce matin ces élans et ces refus étranges. Voudrais prier mais point de mains. M’agenouiller mais point de jambes. Me lever et sortir mais point de porte ni de chemin devant la maison, et d’ailleurs point de maison. J’essaie de chanter mais rien ne vient. Courir une fois encore le long du ruisseau, mais j’ouvre les yeux sans voir, ou plutôt c’est comme si j’étais couvert d’yeux. Que se passe-t-il ? Ou a passé ma corde à sauter? Et pourquoi les mots me font-ils si mal ce matin? Encore heureux que je me pose des questions, cependant mon corps ne me brûle plus puisque point de corps...

    Image: Philip Seelen

     

  • Alain Dugrand en résistance

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    Avec Insurgés, son dernier roman où s’incarnent de flamboyantes figures de défenseurs de liberté et de bonne vie, dans les maquis du Sud-Est de 39-45, et jusqu’en l’an 2000, l’écrivain fait merveille.    

    Alain Dugrand n’a rien du littérateur en chambre, ni non plus du courtisan parisien : ses livres sont d’un auteur fraternel ouvert aux autres et au grand large. Ainsi, après avoir été de l’équipe fondatrice du journal Libération, il lança le Carrefour des littératures européennes de Strasbourg (1985) et le Festival Etonnants voyageurs de Saint-Malo, avec Michel le Bris. Co-auteur avec sa compagne Anne Vallaeys des populaires Barcelonnettes, il a signé une quinzaine d’essais et de romans, dont Une certaine sympathie (Prix Roger Nimier) et Le 14e Zouave (Prix Léautaud et Prix Louis-Guilloux), où la savoureux « Amarcord » lyonnais (il est né à Lyon en 1946) que constitue Rhum Limonade.

     

    - Qu’est-ce qui vous a amené à l’écriture, et qu’est-ce qui vous y ramène ? Qu’est-ce qui distingue, pour vous, l’écriture journalistique de l’écriture romanesque ? Et comment avez-vous vécu cette cohabitation ?

    -          Mes lectures, je crois, m’ont porté à écrire, l’admiration des artistes, bien sûr, l’orgueil de composer une musique de mots, un ton, fêtant ce hasard d’être de cette langue. Du journalisme, je conserve l’exaltation de transmettre une part du réel éprouvé, des réalités balbutiantes, des gravités, des fantaisies des choses vues. Mais le journalisme engagé, subjectif, que j’ai aimé s’est corrompu à l’aune de la brièveté imposée par les publicitaires de presse, les caciques des rédactions, ces drogués d’éditorialisme, esclaves d’un instantané exempt d’incorrection. Ainsi, par exemple, j’enrage à la lecture des « papiers » ronron à propos du Pakistan ou de l’Iran. J’aime ces points cardinaux, journaliste, je brûlerais de rapporter comment va la vie là-bas, comment vont les êtres de chair qui nous ressemblent tant, si proches, humains comme nous-mêmes. Le journalisme fut un universalisme. Hélas, les rédac’chefs, l’œil rivé sur la « ligne bleue des Vosges », ont tout sacrifié aux experts en sciences politiques.

    Ecrire au fil de la plume, cette jubilation, l’art littéraire seul l’offre. Roman, non-fiction, prose ou poème, peu importe, la liberté est littérature, le journalisme n’est qu’un spectacle mis aux normes.

    - Quel est le départ d’Insurgés. D’où vient Max Cherfils ? Etes-vous impliqué personnellement dans l’histoire de ce pays ?

    - Insurgés m’est venu chez moi, dans mes cantons d’une Drôme parpaillote, calviniste. Un coin où l’on apprend aux enfants et aux adolescents qu’il faut désobéir. L’âge gagnant, je voulais écrire le paysage, les montagnes sèches, les êtres, les livres qu’ils chérissent, l’histoire dont ils sont imprégnés sans qu’ils le sachent ou l’éprouvent même, un tout. Max Cherfils, héros berlinois, descendant des huguenots du « désert », m’a permis de rendre grâce aux écrivains, aux artistes, aux intellectuels de Weimar, ceux, il me semble, qui incarnent au XXe siècle, la permanence de l’esprit critique, la nécessité de créer envers et contre tout. C’est un hommage privé, enfin, à Jean-Michel Palmier, historien de l’esthétique tôt disparu, passeur d’un sens essentiel entre Allemagne et France. Il changea mes buts avec deux gros volumes, Weimar en exil (Payot).

    - Comment avez-vous documenté votre livre ? Dans quelle mesure restez-vous proche des faits et des figures historiques ? Le Patron et Grands Pieds sont-ils des personnages réinventés par vous ou appartiennent-ils à la chronique ?

    - A part une carte d’état-major, la consultation de deux ouvrages de voltairiens cultivés du XIXe siècle, notaires savants souvent, je n’ai eu recours à aucune autre documentation. Sinon des marches dans les drailles et les forêts de mon pays bleu, sous le soleil et dans le froid, au cours des saisons de retrouvailles. Je me suis beaucoup penché sur la germination des pêchers, le mûrissement des abricots, le pressoir du raisin de mon pays âpre. Bien sûr, je me suis attaché à des figures d’enfance. Ainsi une demoiselle Giraud, calviniste, vieille et jolie comme un cœur. L’été, dans la canicule, elle lisait les récits polaires de Paul-Emile Victor, l’hiver, les romans de Joseph Conrad, de Lawrence d’Arabie, surtout, qu’elle relisait en juillet, chaque année.

    - Le type de résistance que vous décrivez est-il significatif de cette région et de cette population particulières ? Dans quelle mesure les historiens ont-ils rendu justice à ces insurgés.

    - « Le Patron », commandant de la Résistance dans nos montagnes à chèvres, je l’ai aimé dans les années 1970. Républicain de sans-culotterie, il redoutait la restauration de la monarchie. « Grands Pieds », alias Francis Cammaerts, était un Londonien d’origine belge, fils de poète bruxellois, bibliothécaire parachuté dans le ciel de Drôme, non loin des vallées dont les chefs-lieux s’appellent Dieulefit et Die. Les importants évoquent peu la micro-histoire de chez moi. Mais il me suffit que le nom Dieulefit découle, par altérations successives, de l’exclamation des Sarrasins découvrant le pays, « Allah ba ! », Dieu l’a faite aussi belle. J’aime que Die, notre capitale, découle de Dea Augusta, villa romaine. C’est pourquoi j’écris de chez moi.

    - Quel rapport entretenez-vous avec la langue française et ses variantes régionales ?  

    - Diable, notre langue ! Langue ouverte, comparable au tissage de l’épuisette à écrevisses, elle laisse passer un sable gorgé d’occitan. J’aime les régionalismes, les mots verts de la vie, des bistrots, les chantournements de Gracq, les langages de l’Alpe dauphinoise, les dialectes, les dingueries orales, les pirouettes de Ponge, les cavalcades de Beyle, le chant des troubadours, des aboyeurs de basse lignée, au bonheur des tournures cousines de Dakar et de la Belle-Province, le hululement des Cap-Corsains, les piapias des Gilles de Binche, ceux des géants de papier, Montaigne et Saint-Simon, Giono, Gide et son Journal, le ton des « petits maîtres », ainsi Henri Calet, tous ceux qui engrossent la jolie langue dans l’ombre projetée des grands Toubabs de la littérature, sans oublier les voyants qui expriment la langue en bouche comme ils l’écrivent, ainsi Nicolas Bouvier, que je tiens comme « écrivain monde » en français...

    Rebelles de tradition

    Certains livres ont la première vertu de nous faire du bien au cœur autant qu’aux sens  ou à ce qu’on appelle l’âme, entendue comme la part immortelle de l’humain, et ainsi en va-t-il de la tonifiante chronique romanesque d’Insurgés, où de belles personnes aux visages façonnés par un âpre et beau pays, entre Vercors et Provence, se solidarisent face à l’envahisseur nazi. En cette terre de parpaillots souvent persécutés (20.000 hommes et femmes seront déportés en 1850, notamment) débarque de Berlin, à la veille de la guerre, le jeune Maximilian Cherfils dont les ancêtres, natifs de Fénigourd, s’en sont exilés en Prusse. Au lendemain de la Nuit de cristal, ce farouche  individualiste de 18 ans, épris de littérature et de jazz, fuit l’Allemagne hitlérienne et s’intègre vite dans la communauté montagnarde, grâce au pasteur Barre et à la belle et bonne veuve Nancy Mounier dont il devient l’ami-amant et le complice en résistance dès lors que s’établit le réseau du Sud-Est dirigé par deux chefs anticonformistes.

    Loin de représenter un roman de plus « sur » la Résistance, même s’il en révèle un aspect peu connu (de type libertaire et internationaliste, échappant à la discipline militaire), Insurgés module plutôt un art de vivre libre en détaillant merveilleusement l’économie de survie qui s’instaure, les solidarités qui se nouent (des milliers d’enfants juifs planqués spontanément par la population) tandis que les « travailleurs de la nuit » agissent en commandos. Autour de la figure centrale de Max, rayonnant bien après la guerre sur une sorte d’Abbaye de Thélème rabelaisienne, cette philosophie d’une « liberté heureuse » se transmet aux plus jeunes. Il en résulte un éloge implicite de tout ce qui rend la vie meilleure et les gens moins formatés, modulé dans une langue vivante et chatoyante, inventive et roborative.

    Alain Dugrand. Insurgés. Fayard, 225p.  

    Cet article a paru dans l'édition de 24Heures du 15 janvier 2008.

     

  • Un théâtre de l’empathie

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    ENTRETIEN Un festival de théâtre pour lui seul : c’est le privilège d’Eric-Emmanuel Schmitt, cette semaine à Evian, où 8 de ses pièces sont présentées. A cela s’ajoutant La tectonique des sentiments, jouée à Paris, et La rêveuse d’Ostende, nouveau recueil de nouvelles.
    Eric-Emmanuel Schmitt est aujourd’hui l’un des meilleurs «vendeurs» de la scène littéraire française, taxé d’auteur francophone le plus lu dans le monde en 2003, et multipliant les succès par ses livres, traduits en plus de 30 langues, autant que par les représentations théâtrales et les films qui en sont tirés - l’Académie française lui ayant décerné son Grand prix de théâtre pour l’ensemble de son oeuvre. Limpidité de l’expression, primat de l’imaginaire et de l’émotion appliqué à des situations humaines universelles, optimisme existentiel sur fond de quête spirituelle : tels sont quelques-uns des atouts de l’écrivain, qui prépare actuellement l’adaptation cinématographique d’ Oscar et la dame rose…

    - Des huit pièces qui vont être données à Evian, pourriez-vous dégager un caractère commun ?
    - Cela me serait difficile sans regard extérieur, mais le fait que mes pièces soient jouées dans une cinquantaine de pays me permet d’évaluer ce qui est perçu en général de mon théâtre : un mélange de divertissement et de réflexion sur la vie. J’aime raconter des histoires qui aient un sens, et j’aime créer des personnages très divers et parfois égarés, sans les juger. Je ne fais de théâtre à thèse même si j’aime bousculer les gens par les questions que je pose et les situations que je propose, sans les troubler gratuitement. Dans Oscar et la dame rose, j’ai touché au tabou de la maladie mortelle de l’enfant, mais ce sujet à faire fuir a touché les publics du monde entier par le fait, je crois, qu’il débouche sur l’acceptation de la vie. Mon théâtre reste accessible à chacun, jouant sur la simplicité et le sérieux si possible non affiché. Voltaire disait qu’une histoire drôle doit être courte, et je dirais qu’il en va de même d’une histoire sérieuse…
    - Comment l’idée de La tectonique des sentiments vous est-elle venue ?
    - De l’histoire de Madame de la Pommeraye, dans Jacques le fataliste de Diderot, qui entreprend de se venger. Mais je voulais aller au-delà de la vengeance d’une femme: dans une sorte de parcours initiatique où elle découvrirait finalement les impasses de la passion et de l’orgueil. J’ai personnellement une grande méfiance à l’égard de la passion, bien sûr fondée sur l’expérience, et c’est ce que je voulais évoquer : ce tumulte de gens qui aiment ou croient aimer, et se blessent en aimant mal.
    - Comment construisez-vous vos personnages ?
    - Essentiellement par empathie. Ce ne sont pas des marionnettes que je manipule, mais des individus que j’essaie de comprendre comme des clients de bistrots que j’écouterais parler de leur vie. Cela fait un peu « bateau » de dire qu’on est « à l’écoute » de ses personnages, mais c’est bel et bien comme ça que je vis : un peu comme une éponge à la Simenon, un auteur que j’adore pour sa façon de faire de la littérature qui se moque de la littérature. Le grand écrivain égyptien Naguib Mahfouz m’a dit un jour qu’il se nourrissait lui aussi de tout ce qu’il entendait dans les cafés et les rues du Caire, ce qu’on pourrait dire la voix de l’humanité.
    - Tant dans La tectonique des sentiments que dans La rêveuse d’Ostende, vous réservez de beaux rôles à de vieilles dames…
    - C’est vrai que les vieilles personnes ont parfois beaucoup à nous apprendre, alors que la société actuelle tend à les oublier, et je suis très sensible au fait qu’elles sont souvent dépositaires d’un secret. Or cela aussi est un aspect que je déplore aujourd’hui : qu’on n’en finisse pas de se confesser en public et de se livrer à tous les déballages, sans respect du vrai secret de chacun.
    - Vous venez tout droit des Lumières, notamment par Diderot auquel vous avez consacré votre thèse, tout en professant une foi respectueuse du mystère. Qu’est-ce à dire ?
    - J’ai beau être agrégé de philosophie et m’être consacré dans mes jeunes années à la recherche de LA vérité : il m’a fallu déchanter de ce côté-là, mais l’expérience de la vie, et certaines leçons cuisantes, plus encore la découverte du mystère enveloppant notre condition de mortels, m’ont fait écrivain, du côté de ceux que j’appelle les « chevaliers de l’incertain». Tout ce que j’écris est structuré par le doute. Je pourrais dire comme Diderot que je m’endors « pour » et me réveille « contre », et j'ajouterai enfin que tout mon trajet de vie consiste, bien plus qu’à le résoudre : à apprivoiser le mystère…

    Eric-Emmanuel Schmitt. La tectonique des sentiments. Albin Michel. La pièce est actuellement à l’affiche à Paris, au Théâtre Marigny-Hossein, avec Clémentine Célarié et Tcheky Karyo. Jusqu’au 30 mars.
    La rêveuse d’Ostende. Nouvelles. Albin Michel.


    Huit d’un coup…
    Pendant quatre jours, du jeudi 28 février au dimanche 2 mars, la ville d’Evian-les-Bains se met à l’heure d’Eric-Emmanuel Schmitt : dix troupes de la région jouant actuellement ses pièces ont décidé de se réunir pour lui rendre hommage. Elles présentent au Théâtre Antoine Riboud (théâtre du Casino) à la Médiathèque et à la MJC: Variations énigmatiques ;Mr Ibrahim et les fleurs du Coran ; Le Visiteur ;Petits crimes conjugaux ; Oscar et la dame rose ; Hôtel des deux mondes ;La nuit de Valognes ;Le Libertin.
    Les spectacles seront donnés en plusieurs points de la ville : le Théâtre Antoine Riboud (Théâtre du Casino), la Médiathèque et la MJC. L’auteur fera le déplacement de Bruxelles pour la circonstance.
    Evian-les-Bains, du 28 février au 2 mars. Infos : Horaires et planification sont susceptibles d’être modifiés ; avant tout déplacement renseignez-vous à l’Office du tourisme : 04 50 75 04 26 ou 04 50 94 20 51. http://www.eviantourism.com

  • De la poésie du monde

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    Décréation. - Tout est à travailler, à travailler et retravailler, me dis-je tôt l’aube en songeant à tout ce qui nous menace de dispersion et de décréation. A tout instant on est menacé de sombrer. A tout instant la distraction et la dispersion menacent. Diablerie. Le diable est celui qui disperse, l’anti-créateur.

    Dostoïevski. – Du fait même de son retour à la source endiablée, la traduction d’André Markowitz de Crime et châtiment rend, mieux que les précédentes plus élégantes, l’espèce de fureur agitée voire parfois d’hystérie de l’écrivain. Le mal est là qui court: Raskolnikov doit LE faire, il en est obsédé, cela l’attire et lui fait horreur: il doit prendre le sang de l’usurière, c’est la pire des choses qu’il puisse faire se dit-il sans croire un instant aux raisons qu’il se donne de liquider la vieille carne, et pourtant il doit LE faire comme Juda doit trahir le Christ après avoir été désigné.

    Gauche et droite en littérature. - En matière d’idées, j’ai trouvé à vingt-cinq ans, dans les romans fourre-tout de Stanislaw Ignacy Witkiewicz, à commencer par L'Inassouvissement,  la critique la plus dévastatrice qui me semblât, des totalitarismes, mais aussi et surtout la vision prémonitoire de la fuite vertigineuse dans le bonheur généralisé de nos sociétés de consommation, mais qui eût pu dire de quel bord était Witkiewicz? Les années passant, et découvrant quels énormes préjugés, quel refus de penser, quels blocages dissimulaient les plus souvent, chez mes amis de gauche ou de droite, leurs certitudes idéologiques, je me suis éloigné de plus en plus de celles-ci en même temps que j’approfondissais une expérience de la littérature, par l’écriture autant que par la lecture, dont la porosité allait devenir le critère essentiel, que l’œuvre de Shakespeare illustre à mes yeux en idéal océanique. Or Shakespeare est-il de gauche ou de droite?

    CELA. - Je lis Proust sans discontinuer depuis des années, et je le relis ces jours, je lis et relis Balzac, je lis et relis Montaigne et Pascal, et plus je lis et relis et plus je constate que, dans cet océan, chaque vague en est à sa place pour autant qu’elle participe de la substance et du mouvement de CELA . Je lis tous les jours des tas de livres, dont j’aime à replacer chacun en fonction du chant et de la danse de CELA. Chacun est comme une bribe de l’immense conversation qui se poursuit jour et nuit à travers ce texte dont les livres ne reproduisent qu’un fragment, et qui me semble le contraire de l’universel bavardage pour autant que CELA converge, à savoir: que CELA monte.
    Hors de CELA, que je dirais la poésie du monde, point de salut à mes yeux.

    Aquarelle JLK: au bord de l'Hérault.

  • Les Annie dans les années

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    PAROLES DE FEMMES Trois livres importants d’Annie Ernaux, Nancy Huston et Annie Leclerc, modulent la connaissance et la sensibilité au féminin, au miroir du siècle.

    Il y a quatre ans de ça, deux ans avant sa mort (le 13 octobre 2006), Annie Leclerc faisait une intervention orale à la Journée de la philosophie de l’Unesco, où elle déclara notamment ceci : « La première injonction faite aux femmes est : tais-toi. Occupe-toi des enfants, de les amener à l’âge adulte, surtout de faire des petits garçons, de fabriquer des soldats. Occupe-toi de les mettre au monde, de les nourrir, de les éduquer dans le bon sens, et tais-toi. C’est pourquoi j’avais appelé mon livre Parole de femme, car la première subversion des femmes, peut-être la plus importante, est la parole. La première subversion, c’est de dire au fond ce qu’elles en pensent. M’est avis qu’elles en pensent beaucoup plus que ce qu’elles en disent »…
    40e8112ff1586adc4bad06a0552f6830.jpgNancy Huston était une jeune gauchiste de vingt et un ans lorsque parut Parole de femme, en 1974, dont la nouveauté radicale du propos, « énorme, scandaleuse », lui fit l’effet, comme à beaucoup de femmes (le livre se vendit à 300.000 exemplaires), d’un électrochoc : non seulement, en effet, en contrepied du féminisme aligné sur les thèses (notamment) de Simone de Beauvoir, Annie Leclerc y proclamait la jouissance d’être au monde, et le fait que les femmes « en savent plus long là-dessus que les hommes », mais elle revalorisait à la fois les savoirs spécifiques des femmes (« savoir pratique, savoir-faire, savoir-sentir »), les travaux ménagers systématiquement décriés par les féministes pures et dures et « la jouissance exquise de l’enfant », mais aussi et surtout « l’immense oui à la vie » qu’elle peut transmettre en « vivant » l’enfant et, si elle écrit, en « vivant » ses livres ou en en dégageant une philosophie – ce qui fut le cas de Leclerc.
    Annie Leclerc, la personne, a été « vécue » par Nancy Huston sept ans durant, de 1999 à 2006, après vingt ans de compagnonnage livresque, et de même Nancy fut-elle « vécue », parfois même solidement épaulée par Annie en butte aux affres du cancer. De cette belle amitié, intelligente et débonnaire, tour à tour grave et rieuse, témoigne aujourd’hui Passions d’Annie Leclerc, bien plus qu’hommage en forme de tombeau : résurrection profane d’une présence aimante et tonique, d’un regard sur le monde nourri par les « petites choses » du quotidien (enfants et conjoints dans le même sac), les voyages, la culture (de Rousseau à Glenn Gould), la violence et la connerie de notre espèce, le ménage, la cigarette et la brasse coulée, les enfers de la non-relation et la « soupe qui console ». Surtout : conversation joyeuse poursuivie par delà les eaux sombres, que chaque lecteur « vit » à son tour.
    Les Années retrouvées
    « Sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais », dernière notation du dernier livre, à la fois lancinant et « salvateur » d’Annie Ernaux, contient à la fois les tenants diffus et les aboutissants magnifiquement conclus de ce récit en forme de chronique à double courant personnel et collectif, retraçant soixante ans d’une vie de femme et un demi-siècle d’une drôle de paix entre guerre et grandes espérances, désillusions et vie ordinaire.
    « Nous n’avons que notre histoire et elle n’est pas à nous », lit-on en premier exergue (signé Ortega Y Gasset) des Années, suivi d’un second non moins désabusé de Tchekhov : « Oui. On nous oubliera. C’est la vie, rien à faire. Ce qui aujourd’hui nous paraît important, grave lourd de conséquences, eh bien, il viendra un moment ou cela sera oublié, où cela n’aura plus d’importance ». Or loin de « laisser tomber », alors même que sa première note (« Toutes les images disparaîtront ») pourrait l’y inciter, c’est un nouveau défi (vieux comme l’écriture) que relève Annie Ernaux en rassemblant un premier lot d’images, précisément, rappelant les bribes de mémoire du fameux Je me souviens de Georges Pérec ou les constellations sensibles de Peter Handke dans Le Poids du monde. Voici donc « la figure pleine de larmes d’Alida Valli dansant avec Georges Wuilson dans le film Une aussi longue absence » ou « est-ce qu’on peut tirlipoter avec une fourchette ? Est-ce qu’on peut mettre le schmilblick dans le biberon des enfants », ou, plus grave, « toutes les images crépusculaires des premières années, avec les flaques lumineuses d’un dimanche d’été, celles des rêves où les parents morts ressuscitent, où l’on marche sur des routes indéfinissables »… Autant d’images fugaces, d’expressions datées, de slogans, d’alluvions verbales charriées par le fleuve du temps dont la seule allusion remémore telle ou telle époque, de telle exclamation de l’immédiat après guerre (« on prendra bien le temps de mourir, allez ! ») à telle injonction d’une pub du siècle nouveau : « L’argent, le sexe, la drogue, choisissez l’argent »…
    Alternant la chronique « unanimiste » d’un demi-siècle dont elle ressaisit très concrètement les cristallisations significatives en multipliant images et faits de langages merveilleusement évocateurs, et celle de sa propre trajectoire aux étapes réfractées par une suite de photos (dès le premier ovale sépia du bébé « à la lippe boudeuse » de 1941) ou de films et de vidéos, Annie Ernaux reconstitue, avec Les Années, la fresque d’un temps collectif qui se « réfléchit » très personnellement, au double sens du terme, dans un livre profondément significatif d’une époque en mutation et d’une vie de femme en quête souvent douloureuse d’elle-même.

    Un amour pacifié

    Dans son inépuisable Mensonge romantique et vérité romanesque, René Girard montre comment, avec  Le rouge et le noir, le génie de Stendhal dépasse les jeux de miroir du mimétisme dans lesquels s’est longtemps égaré Julien Sorel, pour « offrir » à son héros, par le truchement de  Madame de Rênal, une ultime rencontre qui relève du véritable amour, tendrement partagé et pacifié. Or c’est exactement la même intuition que développe le dernier écrit d’Annie Leclerc, inachevé et constituant pourtant un véritable joyau littéraire, d’une délicatesse d’écriture, sensibilité et sensualités alliées, évoquant le lyrisme délicat et puissant à la fois de Jean-Jacques Rousseau, l’un des maîtres de Leclerc. Sans citer explicitement Girard, Nancy Huston, dans sa préface personnelle et pertinente à la fois, souligne également la transformation  considérable que marque, par rapport au cynisme du personnage, le dernier Sorel, que Stendhal lui-même dit un homme transformé, au-delà du mimétisme « triangulaire », dans la lumière enfin rejointe de l’amour « selon Mme de Rênal »…  

    Nancy Huston. Passions d’Annie Leclerc. Actes Sud, collection « un endroit où aller », 347p. Annie leclerc. L'amour selon Mme de Rênal. Actes Sud, 87p.
    Annie Ernaux, Les Années. Gallimard, 241p.
    Nancy Huston signera ses livres à la librairie Payot de Pépinet, à Lausanne, ce jeudi 21 février, dès 17h.30. Rencontre avec le public après la signature.

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  • Une jubilante Mascarade

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     Au Petit théâtre de Lausanne, en création, la Compagnie Baraka se réapproprie la pièce de Nancy Huston et Sacha Todorov avec deux épatants comédiens à multifacettes.

    On rit généreusement au fil du jeu de rôles imaginé, dans Mascarade, par Nancy Huston et son fils Sacha, d’abord en toute légèreté « enfantine », puis dans une tonalité plus grinçante et « jaune », où les problèmes des adultes, sur le divan d’un psy joliment caricaturé, nous ramènent à la case départ des vieilles blessures faisant de beaucoup d’entre eux de vieux gamins.

    Le thème dominant, éminemment théâtral et dès les origines de cet art, du masque et de ce qu’il masque ou démasque, justement, est traité par les auteurs comme une suite de variations sur des situations connues, à commencer par la rencontre du loup et de la chèvre, laquelle échappe à son pauvre sort en s’improvisant chasseur avant que le loup ne se mue en tyrannique épouse fomentant le meurtre de ce nul, devant laquelle se dresse alors un flic, que défie un rappeur à la coule bientôt troublé par une mijaurée que sa mère harcèle en dépit des conseils de son thérapeute...

    Sur ce canevas à l’étincelant crescendo verbal, en tout cas jusqu’à l’apparition de la mère et du psy aux réparties plus attendues, voire plus pesantes, l’équipe de la Compagnie Baraka, sous la direction de Georges Guerreiro, assisté de Vincent Babel, signe une création assez épatante dans l’ensemble, dont l’interprétation virevoltante et drolatique des deux comédiens, Frédéric Landenberg et Diego Todeschini, constitue un atout plus qu’appréciable.

    Dans un décor kitsch de nid de Barbie, signé Masha Schmidt,  à fond de peluche rose bonbon où telle escarpolette gainée de plumes d’anges jouxte moult jouets mous et doux pour têtes blondes super gâtées, une intro un peu longuette, où deux jardiniers jardinent ce parodique jardin des délices enchanteresses, aboutit soudain à l’apparition d’une irrésistible chevrette que vient harceler (sexuellement, prétend la donzelle) le loup dont les intentions sont traditionnellement moins apéritives.

    Dans les grandes largeurs, l’intention des auteurs de figurer le chassé-croisé des relations de domination selon le rôle qu’on endosse, avec tous les reversements subséquents, qu’il s’agisse de conflits de fonctions ou de genre, d’espèces ou de générations, est modulée par un dialogue fourmillant d’inventions verbales et de pointes propres à ravir le jeune public (l’indication « dès 9 ans » est à souligner), et les enfants de plus 17 ans feront leur miel de moult autres aspects d’un humour aux multiples connotations, parfaitement ressaisi par le metteur en scène et les comédiens.

    Lausanne, Le petit théâtre. 12, place de la Cathédrale. Mascarade, jusqu’au 16 mars. Mercredi et dimanche : 17h. Vendredi : 19h. Samedi : 15h et 19h. Infos et réservations : 021 323 62 13. Ou www.lepetitheatre.ch  

    Photo: Pénélope Henriod       

     

  • Vertiges du savoir

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    Sur Les livres que je n’ai pas écrits, de George Steiner (1)

    Si les livres que George Steiner regrette (plus ou moins) de n’avoir pas écrits ne sont que sept, le genre devrait occuper des centaines et des milliers de rayons de la Bibliothèque de Babel pour peu qu'on multiplie les sept livres présents par le nombre d’écrivains repentants depuis le nuit des temps.
    La vertigineuse rêverie commence d’ailleurs, ici, sous les meilleurs auspice, puisque le premier livre non écrit par l’auteur concerne un érudit monstrueux dont la bibliographie connue compte déjà 385 titres. Or combien de livres Joseph Needham se fût-il reproché de n’avoir pas écrits ?
    Ce qui est sûr c’est que la raison qui a empêché George Steiner d’écrire, dans les années 70, l’ouvrage consacré au fameux savant biologiste et sinologue, à l’invitation de l’éditeur de la collection Modern Masters, nous fait toucher illico à la faille d’un titan du savoir. C’est en effet pour un motif purement éthique (plus précisément éthico-politique) que le lien fut rompu à la première rencontre des deux hommes, après que Steiner eut sondé Needham sur les arguments qui, quelque temps plus tôt, avaient poussé le savant à déclarer en public sa conviction que les Américains pratiquaient la guerre bactériologique en Corée. Needham était-il scientifiquement convaincu de la chose ? Le seul doute du jeune homme provoqua la colère du grand homme, en dépit de son premier ravissement à l’idée d’entrer dans le panthéon des Maîtres Modernes, et jamais ils ne se revirent.
    C’est pourtant un projet de livre fascinant que George Steiner déploie ici en exposant le grand dessein de Joseph Needham, venu de la science dure et se redéployant tous azimuts dès qu’il amorce son grand œuvre dont l’entier comptera 30 volumes, sous le titre de Science and Civilisation in China.
    Le comparant à Voltaire et à Goethe, George Steiner illustre l’extraordinaire mélange de connaissances et d’intuitions de Needham, tout en posant quelques questions aussi gênantes que fondamentales. Pourquoi, ainsi, ce connaisseur parfait de la civilisation chinoise, qui voit en Mao le restaurateur d’une haute tradition interrompue des siècles durant, et qui a beaucoup voyagé dans la Chine contemporaine, s’aveugle-t-il à ce point sur les atrocités de la Révolution culturelle ? Et à quelles fins finales ce monument extravagant de savoir ?
    L’une des réponses de l'essayiste est particulièrement saisissante, qui rapproche les œuvres totalisantes de Needham et de Proust : «Science and Civilisation in China et la Recherche constituent, je crois, les deux plus grands gestes de remémoration, de reconstruction totale de la pensée, de l’imagination et de la forme modernes ». Par ailleurs, une échappée sur l’œcuménisme culturel et philosophico-religieux de Needham n’est pas moins éclairante. Needham: « Le taoïsme était religieux et politique; mais il était évidemment tout aussi puissamment magique, scientifique, démocratique et politiquement révolutionnaire ». Et Steiner de s’interroger : « Serait-ce le reflet de Needham dans un miroir ? »
    Comme toujours, George Steiner se montre aussi érudit que porté à la critique « fictionnaire » de l’érudition, au point qu’on se demande parfois si Joseph Needham n’est pas une invention de son cru, comme une créature de Nabokov ou de Borges ? Mais non, et Laurence Picken l’a corroboré: Joseph Needham est bel et bien l’auteur de « la plus grande entreprise jamais menée par un seul homme de synthèse historique et de communication entre les cultures ».
    Lirons-nous Needham pour autant ? Pour ma part, je m’en tiendrai paresseusement et définitivement à la Recherche en notant pourtant, sous la plume de George Steiner, cette réflexion qu’il rapporte au « processus de déploiement du style » et à « l’élaboration d’u ton distinctif » de Joseph Needham lui-même : « Toute œuvre d’0art, toute œuvre littéraire digne de ce nom aspire à engendrer le dessein qui lui est propre, cherche à boucler la boucle sur ses origines »…
    George Steiner, les Livres que je n’ai pas écrits. Gallimard, 287p.

  • Les feux de l’envie

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    En lisant Les livres que je n’ai pas écrits de George Steiner (2)

    « Je n’ai pas écrit mon étude sur Cecco d’Ascoli », conclut George Steiner à la fin du deuxième chapitre de ce livre, ajoutant : « Elle n’eût peut-être pas été sans intérêt. Mais le sujet m’était trop sensible ».
    Quel sujet ? La jalousie. L’envie qu’un auteur peut éprouver envers un autre qui lui est ouvertement préféré. Le ressentiment plus ou moins avoué, en outre, qu’un critique même suréminent peut ressentir à l’égard d’un « vrai » créateur. On a, de fait, beau savoir qu’un critique peut être plus intelligent, voire plus génial qu’un poète ou qu’un romancier : le fait est que seul ceux-ci sont considérés comme des « créateurs » plus ou moins « élus » ou égaux de Dieu.
    452509daee3edad6781e82593cd20536.jpgA la fin de ce chapitre aussi intéressant que troublant - sachant qui est George Steiner et ce qu’il a lui-même éprouvé quand tel ou tel voisin de bureau, à Cambridge, recevait LE téléphone de Stockholm, où les poètes et les romanciers ont toujours été préférés aux critiques par les académiciens chargés de décerner le Nobel de littérature -, l’essayiste évoque, avec un talent de vrai créateur soit dit en passant, ce qu’a dû être la mort sur le bûcher de Francesco Stabili, dit Cecco d’Ascoli, auteur de L’Acerba, mortifié sa vie durant par la grandeur de Dante alors qu’il était lui-même convaincu d’avoir écrit l’anti-Comédie, condamné pour d’autres motifs par l’Eglise à griller tout vif avec l’ensemble de ses livres, le 16 septembre 1327.
    « L’interprétation est essentielle, mais elle n’est pas la composition », relève humblement George Steiner, lecteur champion de l'herméneutique et du comparatisme s’il en fut. « On a dit que les grands critiques étaient plus rares que les grands écrivains », note-t-il comme pour se rassurer, mais la phrase d’après fait remonter le feu de la cuisinière en plein air : « Par leur style et le caractèpre novateur de leurs propositions, quelques critiques se sont rappochés de la littérature elle-même. Mais le fait fondamental demeure : des années-lumière séparent le poème ou la fiction voués à durer du meilleur des discours critiques ».
    Cela étant, et par les temps qui courent, on trouvera bien plus de profit et d’agrément à la lecture des Livres que je n’ai pas écrits de George Steiner, qu’à celle de la plupart des 666 romans parus la saison passée ou prochaine. Peut-être est-ce même le plus original, le plus « libre », le plus personnel de ses livres, aussi «créatif» sans doute que Le transport de A.H., et plus obscurément émouvant, notamment par le chapitre suivant, intitulé Les Langues d'Eros, où le vénérable érudit s’en va nous parler de cul. De cul nous parlera donc Steiner George dans le chapitre 3 des Livres que je n’ai pas écrits? Yes, Madam, et ça vaut le détour, mais ce sera pour plus tard...
    George Steiner. Les livres que je n’ai pas écrits. Gallimard, 287p.

  • Jouisseur polymorphe

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    TICKET DE SORTIE: Ecrivain, cinéaste, avant-gardiste agitateur élu (mais jamais reçu) à l’Académie française, Alain Robbe-Grillet n’est plus.
    Le « pape du Nouveau Roman » est mort : Inferno subito ! Ainsi pourrait-on saluer, de deux clichés en une formule, la disparition d’Alain Robbe-Grillet, mort à Caen à l’âge de 85 ans. Ecrivain novateur dont les débuts firent scandale dès la parution des Gommes (1953) et du Voyeur (Prix des critiques 1955 qui fit démissionner plusieurs jurés), cinéaste non moins controversé, et peintre sur le tard, Alain Robbe-Grillet laisse une œuvre abondante et multiple qui défie tout classement. De fait, l’image du chef d’école ne fut jamais qu’un emblème assez factice pour manuels de littérature, même si l’auteur de Pour un nouveau roman (paru en 1963) avait bel et bien théorisé la rupture esthétique réunissant, au début des années 50, un groupe d’auteurs à vrai dire peu homogène (tels Marguerite Duras, Nathalie Sarraute, Michel Butor et Claude Simon, autour de Jérôme Lindon, directeur des éditions de Minuit dont Robbe-Grillet était le conseiller littéraire), qui n’avaient en commun que la remise en question du roman traditionnel et sa représentation de la réalité, profondément ébranlée par le chaos de la guerre. Par ailleurs, si Robbe-Grillet fut également taxé d’érotomanie, plus encore avec son cinéma que dans ses romans, dès L’immortelle (1963) et jusqu’à La belle captive (1981), en passant par Glissements progressifs du plaisir (1974), le réduire à un manipulateur de fantasmes serait aussi réducteur que de limiter le romancier à un « ingénieur » à la vision purement objective, rompant avec toute psychologie et tout humanisme.
    Désillusionniste « à vide »
    Maniant les formes littéraires (après les romans du début) et les images (en va et vient constant entre littérature et cinéma), Robbe-Grillet, ancien ingénieur agronome à jamais passionné de botanique, entre autres curiosités multiples, a beaucoup joué, non loin d’un Godard, sur les stéréotypes et les mythologies, dans la perspective d’une vision panoptique du réel, moins impersonnelle et froide qu’on l’a souvent dit. Le meilleur exemple en est Le miroir qui revient (1985), dont la composante autobiographique est ancrée, comme celle d’un Sartre, dans la révélation privilégiée des mots.
    D’entre les écrivains français contemporains, Vladimir Nabokov vouait à Robbe-Grillet une admiration particulière, qui dépassait probablement l’admiration particulière que Robbe-Grillet vouait à l’auteur de Lolita : c’est que, chez Robbe-Grillet, le parti de l’artifice extrême était censé cristalliser une vision purement « artiste », et d’autant plus vraie, chère à Nabokov. Or l’artifice, chez Robbe-Grillet, se sera souvent réduit à des variations sur des thèmes ressassés, éculés, sinon vides, dont la dernière preuve fut la « provocation » de son dernier roman, Un roman sentimental (Fayard, 2007), paru sous emballage plastique « préservatif » et jouant jusqu’à plus soif de fantasmes ou de toutes petites filles barbotaient dans la sauce «robbe-grillée». Fin de partie assez pathétique qu’il fallait rappeler, avec un grain de sel, puisque ainsi « va toute chair »…

    Cet article a paru dans l'édition de 24Heures du 19 février 2008

  • Un réaliste magique

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    RÉTROSPECTIVE Le Musée gruérien de Bulle rend hommage à Jean-Lou Tinguely, dont le réalisme extrême n’est pas exempt de poésie.

    Porter le nom de Tinguely, pour un artiste fribourgeois, ne devait pas être facile du vivant du fameux sculpteur d’avant-garde, déjà célèbre dans le monde entier et désormais gratifié de son propre musée, mais Jean-Lou Tinguely (1937-2002), peintre initialement autodidacte (formé aux arts décoratifs) n’en a pas moins bâti une œuvre singulière, à l’écart des modes. Une première rétrospective à Bulle, en 1986, lui rendit hommage, aujourd’hui relancée par une intéressante exposition mise sur pied au Musée gruérien à l’initiative de Denis Buchs, conservateur, et réalisée avec soin et compétence par Béatrice Lovis, avec la collaboration de Verena Villiger et Gaëtan Cassina.
    Constituée essentiellement de paysages (campagnes de l’arrière-pays romand, villages, rues, rares escapades au Lubéron ou à Venise) et de natures mortes (plus quelques intérieurs de cafés ou de maisons), la peinture de Jean-Lou Tinguely se caractérise par un réalisme extrême, follement minutieux dans son dessin et ses détails, et solidement construit dans ses compositions. A la limite parfois de la représentation conventionnelle ou du graphisme statique, cet art de très longue haleine, jouant sur d’impeccables glacis, semble d’abord un peu trop sage, voire ennuyeux, pour gagner bientôt en étrangeté, parfois même en magie ou en poésie ; non loin des réalistes américains ou russes du début du XXe siècle, il flirte parfois avec les hyperréalistes des années 70-80, tout en restant moins conceptuel, plus tendrement nostalgique, plus ingénu; de plus en plus maîtrisé, aussi, dans sa façon de capter la lumière et de jouer avec la couleur et l’architecture de la toile, ou d’introduire certains détails aux effets de réel saisissants, comme ce cornet marqué Aligro posé dans une composition évoquant les maîtres anciens.
    Dans un climat « silencieux » où n’apparaissent que quelques personnages ou quelques animaux, avec de récurrents outils aratoires, le temps semble suspendu, chez Jean-Lou Tinguely, comme dans les tableaux « métaphysiques» de Chirico. Également fasciné par le premier Balthus paysagiste, Jean-Lou Tinguely le « cite » ici et là sans en atteindre la maestria classique, mais une visite à cette exposition très bien documentée nous vaut, à tout le moins, une réelle découverte.
    Bulle, musée gruérien : « Jean-Lou Tinguely, La célébration du réel », jusq’au 30 mars. Ma-sa : 10h-12h, 14h-17h ; Di, 14-17h. 24 mars : fermé. Visite commentée par l’artiste Jacques Cesa, 2 mars, 15h. Catalogue substantiel réalisé par Béatrice Lovis. En vente au musée ou par internet : www.musee-gruerien.ch

    83733c3fc729af8c635ab334913b8268.jpgFribourg, l'ancienne école du Jura ou Theresianum. Huile sur toile, 97x130cm. 1987. PP.

    Urinoir à Fribourg, derrière l'Hôtel de Ville. Huile sur toile, 83x60cm. 1976. PP.

  • Psaume du silence

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    Echos de Sylvie Germain, Etty Hillesum et Paul Celan.

    « Frappée d’une évidence soudaine : c’est ainsi que je veux écrire. Avec autant d’espace autour de peu de mots. Je hais l’excès de mots. Je voudrais n’écrire que des mots insérés organiquement dans un grand silence, et non des mots qui ne sont là que pour dominer et déchirer ce silence. (…) Je voudrais tracer ainsi quelques mots au pinceau sur un grand fond de silence. Et il sera plus difficile de représenter ce silence, d’animer ce blanc, que de trouver des mots. Il s’agira de trouver un juste dosage entre le dit et le non-dit, un non-dit plus gros d’action que tous les mots que l’on peut tisser ensemble. (…) Chaque mot serait comme une pierre milliaire ou un petit tertre au long des chemins infiniment plats et étendus, de plaines infiniment vastes ». (1)

    ***

    « Loué sois-tu, Personne.
    Pour l’amour de toi nous voulons
    Fleurir.
    A ta
    Rencontre.

    Un rien
    étions-nous, sommes-nous resterons-
    Nous, fleurissant :
    La rose de Rien,
    De Personne ». (2)

    ***

    « Par-dessus, par-dessus les piquants de la rose des vents, par-dessus les pointes des barbelés de tous les camps, par-dessus les ronces du temps, par-dessus les couronnes d’épines lacérant le cœur des victimes – le psaume du silence.
    Le psaume du silence, composé d’une multitude de mots de pourpre : sang, et sueur de sang, et larmes de sang des victimes innombrables, ces roses de Rien, de Personne qui sans fin jonchent notre mémoire, écorchent notre conscience ». (3)

    Ces citations sont tirées 1) d’Une vie bouleversée, Journal 1941-1943 (Seuil, 1985), d’Etty Hillesum, et de 2) Strette de Paul Celan (Poésie/Gallimard, 1999), insérées dans 3) Les échos du silence de Sylvie Germain (Albin Michel, 2006)

    JLK : Lago delle streghe, huile sur toile, 2007.

  • Welcome au bout de nulle part

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    Bruno Ulmer documente, dans Welcome Europa, l’errance désespérante de jeunes migrants que la détresse pousse à se prostituer. Un film d’une grande humanité et d’une force expressive saisissante. A voir à Paris. Interview.

    Ils sont huit, Kurde ou Marocain, Roumains ou Algérien. Ils ont quitté leur terre ingrate en espérant trouver, dans l’Euro-Paradis, un travail qui les fasse vivre et leur permette d’aider leur famille. Au lieu de cela, faute de papiers et du fait de leurs faciès: c’est en enfer qu’ils ont abouti. Bruno Ulmer, ancien urgentiste des hôpitaux, lui-même né au Maroc et préoccupé par les problèmes de migration et d’identité, leur a consacré ses premiers documentaires (Casa Marseille Inch’Allah, sur les clandestins marocains, et Petites bonnes, traitant de l’esclavage domestique) relayés par des livres et une association d’entraide. Dans la même visée du témoignage engagé, Welcome Europa relève du «cinéma vérité».
    - Pourquoi vous intéresser à la prostitution masculine des clandestins?
    - Parce que le thème, tabou, a été très peu documenté. On a beaucoup parlé des migrants qui se reconstruisent, mais pas assez de ceux qui, solitaires et sans cadre légal, se retrouvent acculés, sans être homosexuels, à ce que j’appelle une prostitution de survie. Pour ceux-ci, qui ne trouvent pas de travail et ne veulent pas risquer le vol ou le deal, la prostitution semble une solution « facile ». Or, du point de vue de l’identité, on constate que c’est destructeur et même fatal.
    - Comment avez-vous choisi vos huit « acteurs » ?
    - Lorsque j’ai convaincu ma productrice d’Arte, Hélène Badinter, que le sujet valait d’être documenté, j’ai beaucoup voyagé en Europe, de Grèce en Espagne et d’Italie aux Pays-Bas, pour repérer lieux et types. En effet, il y a une sorte de déterminisme des errances, par nationalités, de même qu’il y a une typologie du clandestin solitaire. Dans la foulée, en liaison avec des associations, et parfois par hasard, j’ai repéré mes « acteurs ». Avec mon seul cameraman, nous avons gagné leur confiance, les avons parfois aidés financièrement, mais sans payer leur participation. Le contrat précisait que jamais nous ne les filmerions en présence d’un client.
    - Les séquences sont-elles parfois « jouées » ou « répétées » ?
    - Aucune fiction, sauf l’épisode de la lettre initiale du Kurde écrivant à sa mère, ni aucune « interprétation ». Nous étions sans cesse sur le qui-vive et ne filmions, caméra sur l’épaule et sans lumière, que les scènes parlantes. Comme les jeunes « oubliaient » la caméra, nous avons obtenu ces séquences « données » par la vie.
    - Le film n’apporte aucun commentaire sociologique ou statistique. A quoi correspond ce choix ?
    - Tout ce qu’il y a à dire est modulé par ce que les « acteurs» disent ou ce que disent leurs visages et leurs gestes. J’ai choisi de filmer en pellicule pour raccourcir la profondeur de champ, car ils vivent dans ce monde flou et mouvant. En contrepoint, ce que j’appelle les « confessions », en gros-plan, est pris en vidéo noir-blanc qui accentue l’expression des regards et sculpte la lumière des visages. Je ne suis pas là pour juger mais pour témoigner. Je ne cherche pas à « esthétiser » le sujet, mais je crois que le documentaire participe de l’art cinématographique, que je vis aussi en tant que peintre.
    - Avez-vous gardé le contact avec les protagonistes de Welcome Europa ?
    - Dans la mesure du possible, mais certains ont été renvoyés dans leur pays, comme le jeune Allal, mineur, qui allait s’intégrer à Marseille et qu’on a renvoyé à Tanger alors que ses parents vivent à mille kilomètres de là, ou Igor le Roumain, incarcéré après notre rencontre, relâché et renvoyé dans son pays. Mehmet le Kurde, qui apparaît comme le fil conducteur du récit, et n’a jamais touché lui-même à la prostitution, a obtenu un statut de réfugié politique et trouvé du travail. Je lui ai d’ailleurs laissé le mot amer de la fin : «J'ai bien compris que, pour que certains vivent, il fallait que d'autres meurent.»
    Durée du film : 1 h. 30.
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  • Ceux qui vont de l'avant

    06f0b44865b4d02d915738d2f8dbfd4e.jpgCelui qui finit les phrases des autres / Celle qui injurie les téléphonistes / Ceux qui dérobent les ornements floraux / Celui qui se dit la réincarnation du Grand Cordelier / Celle qui mâche des crayons / Ceux qui sentent le vieux / Celui qui ne sort jamais sans son couteau suisse / Celle qui arbore des souliers verts / Ceux qui ne supportent pas les patois préalpins / Celui qui combat ses pellicules / Celle qui reprend son nom de jeune fille / Ceux qui prônent la circoncision généralisée / Celui qui bouscule les parallèles (dit-il) / Celle qui pense que les SMS sont cancérigènes / Ceux qui se douchent quand ils ont voyagé avec un Africain (disent-ils) / Celui qui boit les paroles de François Hollande / Celle qui pense que Jean Ferrat devrait se raser la moustache / Ceux qui savant Santiano d’Hughes Aufray par cœur / Celui qui ouvre les yeux sous l’eau / Celle qui bat la mesure en argumentant / Ceux qui espèrent que le prochain Saint Père sera latino / Celui qui se dit un sosie de Bourvil / Celle qui est jalouse des seins de sa fille coiffeuse / Ceux qui brûlent les lettres adressées à leur conjoint / Celui qui se vante de tuer des corneilles / Celle qui vise bas / Ceux qui n’iront jamais en Allemagne, etc.

  • Prix Robert Walser au Loup

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    La Symphonie du Loup, de Marius Daniel Popescu, publiée aux éditions Corti, a été distinguée à l’unanimité du jury du Prix Walser 2008. Les moutons noirs sont à la fête!
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  • Le quotidien sacralisé

     

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    Sur l'édition préoriginale de La Symphonie du Loup, de Marius Daniel Popescu

    L’une de mes plus grandes joies, en tant que lecteur de métier, a toujours été d’assister à l’éclosion d’une œuvre nouvelle. Dans un monde qu’Armand Robin disait celui de la « fausse parole », où la dévaluation et la prostitution du langage atteignent aujourd’hui des proportions universelles, l’émergence d’une voix réellement singulière, modulée en style sans pareil, me touche toujours autant que la redécouverte de tel ou tel grand livre. C'est dire que je ne cherche pas la nouveauté pour elle-même, à l’imitation de tant de jobards se pâmant devant le dernier gadget au goût du jour, mais l’expression, imprévisible à tout coup, d’une perception renouvelée des choses et des mots.
    J’aurai vécu un tel choc à la découverte des livres de Thomas Bernhard, puis à celle d’Antonio Lobo Antunes, et plus récemment dans l’amorce d’un livre soudain jailli comme d’une source, sous la plume de Marius Daniel Popescu, poète et prosateur d’origine roumaine (né à Craiova en 1963 et vivant à Lausanne depuis 1990) qui ne savait pas, il y a dix ans de ça, un mot de français. Or c’est à la cristallisation d’une langue-geste originale, d’un style à la fois limpide et percutant, et d’un art de la narration jouant sur l’expression orale et l’alternance de multiples strates vocales, qu’on assiste ici. Plus encore, c’est à la transmutation d’un regard, à la fois candide et grave, et à l’affirmation, tendre et violente, d’une pensée incarnée que nous confronte l’écrivain.
    A propos des quatre premiers recueils de Marius Daniel Popescu parus en Roumanie, les auteurs d’une anthologie de la poésie roumaine des années 80 et 90 écrivaient que « l’idéal de cette poésie transparente est de révéler la métaphysique des faits de chaque jour ». Ce qui frappe en effet, chez Popescu, tient à sa façon de « sacraliser » la plus humble réalité sans la désincarner pour autant, avec les mots les plus usuels. Les mots sont pour lui les signes rituels d’une sorte de baptême où chaque chose serait requalifiée au plus simple et au plus juste, dans une lumière épurée.
    Humainement parlant, peu d’individus que j’aie rencontré m’auront jamais donné l’impression de se payer moins de grands mot que Marius Daniel Popescu. Littérairement parlant, peu d’auteurs des nouvelles générations me semblent capables de dire autant que lui avec si peu d’effets de rhétorique. Par son mélange de limpidité et de véhémence, de porosité extrême à la vie de tous les jours et de pulsations rythmique et mélodiques marquant chaque phrase, Popescu m’apparaît, dans la centaine de pages inédites que je connais de lui, comme un capteur d’émotion et un enlumineur de réalité dont il faut attendre beaucoup.

    Ce texte accompagnait la publication, sous le titre Les couleurs de l’hirondelle, des premières pages inédites de La Symphonie du Loup à venir, publiées dans le numéro 43-44 du Passe-Muraille, en décembre 1999.

    Photo JLK

  • Les derviches

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    …A présent nous jouons au jeu des pendules, dit le beau Malabar, mais que ceux qui ont du poil, et seuls les grands y ont donc droit, pourtant  j’entends leur conciliabule à distance, et j’apprends, en rageant d’autant plus, que cette fois le jeu des pendules ne sera pas qu’à la longueur mais à l’hélice et au torpédo - la dernière imagination de Malabar, vraiment le top, et je me sens d’autant plus concerné, moi l’imberbe exclu, que j’ai rêvé cette nuit de derviches jetés des avions dans la mer d’Aral et ne cessant de tourner avant de s’enfoncer en mugissantes vrilles jusqu’au cœur du silence liquide…

  • Au pays dénaturé

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    No country for Old Men, du livre au film 

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Vaut-il mieux lire d’abord Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme de Cormac McCarthy, et ne voir qu’ensuite le film qu’en ont tiré les frères Ethan et Joel Coen, ou voir d’abord celui-ci et ne lire le roman qu’ensuite ?
    Poser la question revient à se demander ce que le film apporte au livre ou ce que le livre apporte au film, et la réponse me semble alors toute simple : que le film apporte au livre des images visibles alors que le livre déploie en nous les invisibles images d’un beaucoup plus grand film.
    Dans l’état actuel du cinéma américain, l’on pourrait dire que le film des frères Coen est, sinon la meilleure, du moins la plus admissible transposition qu’on pouvait attendre d’un roman qui est bien plus qu’un thriller de la frontière où la violence se déchaîne : une méditation sur le mal qui court et la barbarie qui revient. Or le blues lancinant qui traverse tout le livre se retrouve bel et bien dans le film, comme s’y retrouve, même éparse et comme affadie, la menace physiquement perceptible de la justice démoniaque exercée par le Méchant.

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    Les remarquables acteurs qui incarnent respectivement le shérif Bell, figure du Bon (Tommy Lee Jones) et le redoutable Chigurh, figure de l’absolu Méchant (Javier Bardem) constituent une paire visible tout à fait admissible, bien plus étoffée évidemment dans le roman mais non moins cohérente et nettement dessinée dans le film. De la même façon, les paysages et les objets ne nuisent pas à la visibilité plus profonde des images du roman. Curieusement cependant, c’est dans ce qui constitue le propre du langage cinématographique que le film des frères me semble le plus défaillant par rapport au livre, par le défaut de rythme et de densité qui fait que la violence explose comme dans n’importe quel film actuel plus qu’elle ne s’affirme comme la décréation du monde constituant le job du Diable.
    Aux yeux du lecteur superficiel, le roman de Cormac McCarthy peut faire figure, je l’ai constaté, de polar raté, tandis que le film « tient » au même regard de surface, alors qu’il peine, aux yeux de qui voit vraiment ce qu’il y a dans le roman, à faire voir vraiment ce que, peut-être un film plus physique et métaphysique à la fois (je pense au fulgurant En quatrième vitesse de Robert Aldrich) eût vraiment montré…

  • Avatars de Jacques Chessex


    Un écrivain en ses chemins4a8df9830a9c5b0a4db40fcb0ddcefe8.jpg

    La querelle, l’invective dans les cafés et les journaux, voire la bagarre à poings nus, n’auront point trouvé de représentant plus acharné que le meilleur des prosateurs romands apparus dans la filiation directe de Ramuz. Le dernier exemple d’un conflit spectaculaire auquel le Goncourt romand aura été mêlé remonte à la parution, en 1999, de son fameux pamphlet, Avez-vous jamais giflé un rat?, en réponse à un essai non moins virulent s’attaquant à lui sous la plume (à vrai dire médiocre) de l’enseignant lausannois Charles-Edouard Racine, intitulé L’imposture ou la fausse monnaie.
    Il y a du forcené en Jacques Chessex, pour le pire autant que pour le meilleur. Rien de ce qui est écrit ne lui est étranger, pourrait-on dire de cet écrivain flaubertien par sa passion obsessionnelle, quasiment religieuse, du Monumentum littéraire. Chessex est écrivain sans discontinuer et depuis toujours à ce qu’il semble, à l’imitation d’un père fou de mots avant lui (Pierre Chessex était historien, rappelons-le, spécialiste des étymologies), toute sa vie sera mise en mots et sa carrière d’homme de lettres, qui rappelle le fameux Eloi de Jules Renard, fera l’objet d’une stratégie tissée de plans et de calculs, de flatteries et de rejets, d’avancées sensationnelles (le premier Goncourt romand, en 1973) et de faux pas signalant la passion désordonnée d’un grand inquiet peu porté, au demeurant, à s’attarder dans les mondanités.
    Jacques Chessex s’est portraituré maintes fois en renard, et c’est en effet la figure de bestiaire qui lui convient le mieux, rappelant la distinction d’Isaiah Berlin, à cela près qu’il y a aussi chez lui du hérisson bardé de piquants et rapportant tout à son Œuvre. Celle-ci n’a rien pour autant de statique ni de prévisible: elle impressionne au contraire par son évolution constante et son enrichissement, sa graduelle accession à une liberté d’écriture aux merveilleuses échappées, rappelant à l’évidence le meilleur Cingria ou le Traité du style d’Aragon.
    L’œuvre de Jacques Chessex (né en 1934) tire l’essentiel de sa dramaturgie et de sa thématique d’un scénario existentiel marqué par le suicide du père, évoqué et réinterprété à d’innombrables reprises, à la fois comme une sombre nue zénithale et un horizon personnel dégagé, un poids de culpabilité et une mission compensatoire, une relation particulière avec la mort et un appel à la transgression.
    L’œuvre de Jacques Chessex procède à la fois d’un noyau poétique donné et d’un geste artisanal hors du commun, d’un élan obscur et d’un travail concerté sans relâche. Dès la parution du premier de ses recueils, l’année de ses vingt ans, et avec les trois autres volumes qui ont suivi rapidement, le jeune poète se montre à la fois personnel, déterminé et bien conseillé, visant aussitôt la double reconnaissance romande et parisienne. Après quatre premiers recueils de poèmes qui s’inscrivent sans heurts sur la toile de fond de la poésie romande, l’écrivain va s’affirmer plus nettement dans les récits de La tête ouverte, publié chez Gallimard en 1962, et surtout avec La confession du pasteur Burg, paraissant en 1967 chez Christian Bourgois et qui amorce la série des variations romanesques sur quelques thèmes obsessionnels, à commencer par celui de l’opposition de l’homme de désir et des lois morales ou sociales. De facture plutôt classique, La confession du pasteur Burg, que l’auteur appelle encore récit, représente bel et bien le premier avatar d’un ensemble romanesque à la fois divers et très caractéristique en cela qu’il «tourne» essentiellement et presque exclusivement autour d’un protagoniste masculin constituant la projection plus ou moins directe de l’auteur. La cristallisation sera la plus dense dans Jonas, grand livre de l’expérience alcoolique, mais le romancier saura rebondir parfois à l’écart de l’autofiction, comme Le rêve de Voltaire l’illustre de la manière la plus heureuse. Ce qui nous paraît en revanche limité, chez le Chessex romancier, tient au développement des personnages et surtout des figures féminines, qui relèvent plus du type que de la personne intéressante en tant que telle.
    Le lendemain de l’attribution du prix Goncourt 1973 à L’ogre, un certain Jean-Louis Kuffer publiait, dans La Tribune de Lausanne, un article intitulé Un roman fait pour le Goncourt, dont le ton de juvénile impudence contrastait évidemment avec les vivats locaux, et pourtant il y avait du juste dans la mise en exergue du côté fait de L’ogre, et nous dirions plus précisément aujourd’hui, et sans intention critique malveillante pour autant: fait pour la France.
    A l’évidence, et de son propre aveu d’ailleurs, Jacques Chessex a conçu son œuvre comme une suite de batailles, et le lui reprocher serait vain, même s’il est légitime de préférer tel aspect de son œuvre à tel autre. A cet égard, ses «romans Grasset» participant, peu ou prou, à la veine d’un certain réalisme français, issu de Flaubert et de Maupassant, auquel Edouard Rod s’est également rattaché, ont sans doute compté pour l’essentiel dans la reconnaissance de Jacques Chessex par la France, même s’ils ne représentent pas, à nos yeux, la véritable pointe de son œuvre. Cela étant, celle-ci est à prendre dans son ensemble multiforme, marqué par des hauts et des bas mais intéressant en toutes ses parties.
    Jacques Chessex n’a cessé, de fait, de creuser plusieurs sillons, en alternance ou simultanément: la poésie, rassemblée chez Bernard Campiche en 1999 dans la collection référentielle de L’Oeuvre, en 3 volumes comptant quelque 1500 pages; le roman ou les nouvelles, dont certains recueils (Où vont mourir les oiseaux ou La saison des morts) comptent parmi les plus belles pages de l’auteur; les proses, autobiographiques le plus souvent, mais tissées de digressions et portraits constituant un autre aspect du grand art de Chessex, du (trop) fameux Portrait des Vaudois à L’Imparfait si délié dans sa libre inspiration et respiration, ou de Carabas à l’admirable Désir de Dieu; enfin de nombreux essais, dont un Charles-Albert Cingria qui a fait date et un très remarquable Flaubert, Les saintes écritures consacrées aux auteurs romands et nettement plus datées, entre autres écrits sur des peintres et autres lieux.
    Dans la postérité de Ramuz, l’œuvre de Jacques Chessex est incontestablement, avec celles d’Alice Rivaz, de Maurice Chappaz ou de Georges Haldas, des plus marquantes de la littérature romande et francophone. Du seul point de vue des pointes de son écriture, Chessex nous semble n’avoir qu’un égal, en la personne de Maurice Chappaz. Or ce qui saisit, chez cet écrivain littéralement possédé par le démon de la littérature est, malgré des hauts et des bas, sa capacité de rebondir, de se rafraîchir et d’entretenir un véritable jaillissement créateur continu, comme dans la formidable galerie de portraits de ses Têtes ou dans Le désir de Dieu qu’on pourrait dire son provisoire testament existentiel, esthétique et spirituel.