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  • Nostalgie omnibus

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    A propos du Canapé rouge de Michèle Lesbre

    Les livres que nous emportons en voyage nous en font faire d’autres et à n’en plus finir, et c’est ainsi qu’en me baladant récemment de Delft aux confins de la Frise je n’ai cessé de multiplier les horizons en alternant la lecture de Vertiges de W.G. Sebald, qui nous replonge dans l’Italie de Stendhal ou l’Allgaü de l’écrivain lui-même, et celle du Canapé rouge de Michèle Lesbre dont la protagoniste se remémore un voyage en Sibérie, à la recherche d’un homme qu’elle a aimé, en alternance avec les stations auprès d’une vieille dame à laquelle elle raconte des vies de femmes hors du commun, de la rebelle bretonne Marion du Faouët à Milena Jesenska, laquelle nous fait retrouver le docteur K. de Sebald…
    Le canapé rouge est un beau livre de tendresse rêveuse et de nostalgie, évoquant ce sentiment de détresse vécu par toute une génération frustrée des lendemains qui chantent. Vieille chanson déjà que celle de la « déprime des militants », et l’on pourrait craindre la scie convenue en suivant Anne sur les traces de Gyl, son amant de jeunesse refusant d’obtempérer et parti sur les bords du lac Baïkal vivre selon son utopie persistante. Mais la musique des âmes et d’une écriture suffit à nous toucher , de vague en vague et de cercle en cercle, au fil d’une remémoration en douces spirale amorcée par la phrase délicatement proustienne relançant le voyage en omnibus à travers l’immensité russe : « La plupart du temps je m’éveillais très tôt, à l’aube naissante. Pins et bouleaux émergeaient à peine d’un océan de brume dans lequel le train courait en aveugle, où flottaient quelques essaims d’isbas grises dont le bois usé par le gel et le brutal soleil d’été ressemblait à du papier mâché. Une lumière mate s’éclaircissait peu à peu, jusqu’à découvrir un ciel vertigineux que je poursuivais du regard et qui se réfugiait à l’horizon. Quel horizon ? Tout semblait lointain, inaccessible, trop grand ».
    La lecture elle-même est au cœur de ce livre oscillant entre un canapé rouge, où la femme encore jeune lit des récits de vie à la vieille Clémence ci-devant modiste, et le bord de Seine et les lointains russes où se croisent, tous plus ou moins spectraux, divers hommes des divers temps vécus par la narratrice, laquelle nous renvoie, la lisant, à nos divers temps et amours, comme dans les reflets de reflets d’un miroir en mouvement…
    8adf22c1092851e5aaedaa64df676ec7.jpgMichèle Lesbre. Le canapé rouge. Sabine Wespieser, 148p.

    Nota bene: Le Canapé rouge figure sur la dernière liste des ouvrages candidats au Prix Goncourt. 



  • Le Dyable de la rhétorique

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    Du style de François Meyronnis, De l’extermination considérée comme un des beaux-arts et de la pensée mamour...

    François Meyronnis se voudrait un styliste stylé. Cela lui fait vomir à la fois Michel Houellebecq et Jonathan Littell qu’il rassemble sous la bannière d’Andy Warhol qui écrivait que « le style n’est pas vraiment important ». Le style de Michel Houellebecq et le style de Jonathan Littell sont-ils vraiment importants ? Peut-être pas autant que les styles de Flaubert Gustave ou de Morand Paul, mais la question est-elle là ? Il faudra y revenir avant Noël.
    Dans l’immédiat ce qu’il faut, c’est citer le styliste stylé en son ouvrage récemment paru, intitulé De l'extermination considérée comme un des beaux-arts. C’est la fin du livre, nous sommes un peu flagadas, mais déchiffrons encore cette dernière sentence : « La noblesse de l’événement est le seul milieu de l’amour ». Pour éclairer cette chute admirable, il faut pourtant, en bons talmudistes, revenir aux deux phrases qui précèdent: « Sous la seule forme d’un sentiment, l’amour n’est qu’une amorce. On aurait tort de la prendre pour la chose. D’autant qu’ainsi elle tourne vite à son contraire ».
    Vertiginieux, n’est-il pas ? Mais ceci est encore éclairé par ce qui précède immédiatement trois phrases plus haut : «La singularité exclut le tassement sur un Moi-je. Non seulement elle n’empêche pas l’amour; mais encore lui donne-t-elle toute son ampleur. La noblesse d’une autre singularité oblige la mienne. Je ne cherche pas ailleurs une morale, ce qui fait de moi un monstre. En un éclair, trois mots s’interchangent et illuminent sans fin leur intrication : amour-noblesse-pensée ».
    Dans Le Général Dourakine dont nous avons tous nourri notre philosophie, la Comtesse de Ségur annonce en somme le styliste stylé, en plus limpide, prônant elle aussi l'amour, la noblesse et les jolies pensées de l'heure du goûter. Cependant le défaut de la Comtesse est de ne s’être point mêlée plus gravement de littérature et de n’avoir point justement taxé de Diable son compatriote le littérateur Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski, dont la perversité des Démons ne fait pourtant aucun doute aux yeux des petite chanteurs à la croix de bois que nous sommes tous restés « au fond ».
    Blague à part, le procès qu’intente le styliste stylé François Meyronnis aux littérateurs sans style (enfin, attendons Noël) que sont selon lui Michel Houellebecq et Jonathan Littell équivaut bel et bien, en somme, à celui qui a été fait à Dostoïevski pour cause de Stavroguine, dont la perversité intrinsèque menace aujourd'hui encore de contaminer notre amour, notre noblesse et notre pensée.
    En exergue de l’essai stylé intitulé De l’extermination considérée comme un des beaux-arts, qui postule en gros que La possibilité d’une île de Michel Houellebecq et que Les Bienveillantes de Jonathan Littell participent de l’action perverse du Diable contemporain que nul ne voit avancer masqué à la seule exception stylée de François Meyronnis himself, on lit cet exergue saisissant : « Plus le Diable a, plus il veut avoir ». La profondeur de cette pensée nous fait vaciller sur nos échasses d’hommes-creux. Nous recopions derechef sur le marbre durable: « Plus le Diable a, plus il veut avoir. » L’oncle Picsou n’a qu’à bien se tenir et nous autres, avatars multitudinaires du «dernier homme» conduits à l’abattoir par les mauvais bergers Michel et Jonathan, nous allons y penser avant Noël...
    François Meyronnis. De l’extermination considérée comme un des beaux-arts. Gallimard, coll. L’Infini, 190p.

    Image ci-dessus: Dadò.

  • Ce cher fou de Platonov


    A la Grange de Dorigny, Gianni Schneider signe sa meilleure mise en scène avec un Platonov merveilleusement servi par Roland Vouilloz et ses camarades.
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    Un cliché tenace assimile l’œuvre d’Anton Pavlovitch Tchekhov, et notamment son théâtre, à une suite de tableaux doux-acides de la province russe pré-révolutionnaire où des personnages plus ou moins ratés ou revenus de tout, entourés de femmes plus ou moins mélancoliques, distillent leurs velléités et leurs regrets sur fond de mélancolie et d’ennui. Cette image éclate à la découverte des premiers récits virulemment satiriques du jeune écrivain, et Platonov, sa première pièce jetée sur le papier au tournant de sa vingtième année, révèle également un observateur cinglant de la société et des comportements humains, dont un humour irrésistible pimente des dialogues merveilleusement vifs, témoignant d’une incroyable maturité chez le jeune auteur. Il est vrai que celui-ci avait « vu du pays », comme on dit, dès son enfance de prolétaire évoquant celle des gosses de Dickens, et que son œil de clinicien (il finira sa médecine en 1884) s’exerce déjà avec une absolue netteté, laquelle n’empêche aucunement la plus amicale compréhension.
    L’ondoyant Platonov, évoqué à un moment donné comme l’incarnation de la jeunesse russe indécise et jouisseuse, est ainsi le plus fieffé tombeur, et se dit lui-même la dernière des crapules, mais on ne l’en aime pas moins en dépit de ses frasques et des dégâts qu’il fait sur son passage, jusqu’au (presque) suicide de sa propre épouse, qu’il se réjouit surtout de n’avoir pas le souci d’enterrer…
    Si Platonov n’a pas, et de loin, la perfection formelle des Trois sœurs (déjà montée par le metteur en scène lausannois) ou de La cerisaie, le « matériau » psychologique (plus que la chancelante trame dramatique) qu’il propose à l’homme de théâtre n’en est pas moins riche, et particulièrement dans le jeu des relations entre Platonov et les femmes, qui constitue d’ailleurs l’axe majeur de l’adaptation d’Olivier Zuchuat travaillée par Gianni Schneider.
    dcbc83ca1530deff35e10ba9ea763ed9.jpgUn pari casse-cou
    Celui-ci a choisi de servir Platonov à ses acteurs « tout nus », si l’on peut dire, en les faisant jouer sans le moindre accessoire sur un damier de jeu d’échecs. Celui-ci correspond d’ailleurs à la première scène de la pièce, et toute celle-ci se déroulera en fonction de ce choix scénographique parfaitement adapté, comme un ballet de figures en confrontation.
    De ce parti pris relevant du défi, le metteur en scène tire une relecture de Platonov certes partielle, mais tout à fait cohérente, qui doit beaucoup à l’équipe de comédiens réunie par Schneider, à commencer par Roland Vouilloz dans le rôle-titre, dont le crescendo de l’interprétation vaut à elle seule le déplacement. Or ce formidable comédien n’est pas seul : il y a ensuite Juliana Samarine en générale encore jeune (veuve de général plus exactement), dont le jeu époustoufle également par sa netteté cinglante et sa malice pince-sans-rire. Et Juliana Samarine non plus n’est pas seule, car Shin Iglesias étincèle non moins, de même que les grands « pros » Edond Vuilloud et Jacques Probst, en vieux ciselés à la fine gouge, et l’équipe entière, à savoir encore Sandra Gaudin et Jean-Paul Favre, Mathieu Loth, Geneviève Pasquier et Julien Schmutz.
    Bel « objet » théâtral, cette réalisation est également très maîtrisée du point de vue visuel, autant par sa scénographie (signée Eleni Kaplani et Gianni Schneider), ses lumières (Laurent Junod) et ses éléments musicaux (Jean Rochat), ses costumes (Lara Voggensperger) et ses incrustations vidéo (Eugene Dyson). Enfin, comme le public « marche » à fond, notre conseil final suivra le mouvement : marche !
    Lausanne, Grange de Dorigny, jusqu’au 11 novembre. Loc : 021 692 21 24

  • Une maison du cinéma à Lausanne

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    Vinzenz Hediger, le nouveau patron de la Cinémathèque suisse, est attendu en septembre 2008 à Lausanne.

    L’annonce de la nomination de Vinzenz Hediger a été fort bien accueillie par l’actuel directeur Hervé Dumont, mais ne laisse de poser maintes questions. Quelle sera l’orientation de sa politique en matière de gestion de ce fabuleux patrimoine ou dans l’animation publique de la maison de Montbenon, considérée comme un lieu trop peu attractif? Premier éclairage.
    – Quelle image, à l’heure d’en devenir le directeur, avez-vous de la Cinémathèque suisse?
    – La Cinémathèque suisse possède une des plus grandes collections au monde, aussi et particulièrement en ce qui concerne les fonds «non-film» (ndlr: affiches et photos), assemblés en grande partie par André Chevalier. L’institution est une ressource culturelle de tout premier ordre, avec un énorme potentiel de rayonnement. Mais elle est, hélas, trop peu connue en Suisse. Une perception qu’il faudra changer…
    D’aucuns reprochent à l’institution de n’être pas un lieu suffisamment ouvert au public, aux échanges, aux débats, tout comme à la production suisse et romande. Envisagez-vous de l'animer de façon plus significative et de donner plus de visibilité à la production helvétique ? Et de quelle façon?
    – Il ne fait aucun doute que j’envisage la Cinémathèque comme lieu d’échange et de débats publics sur le cinéma, sur l’audiovisuel et ses liens avec les autres domaines de la culture. Ceci concerne aussi bien le cinéma romand que le cinéma mondial. L’instrument principal de cette ouverture sera une «Maison du cinéma» au cœur de Lausanne, un lieu ouvert où l’on montre des films, où le public se rencontre pour en discuter (mais aussi pour bien manger et boire), où l’on présente des expositions mettant en valeur les riches collections d’affiches et de documents. Un bel endroit où les spécialistes tiendraient leurs colloques et mèneraient leurs recherches, un lieu, enfin, comme il en existe déjà à Copenhague et bientôt à Amsterdam.
    – Les réalisateurs de nos régions, qui trouvaient le meilleur écho auprès d’un Freddy Buache, se sont parfois plaints du manque d’écoute et d’accueil de l’actuel directeur. Pensez-vous offrir une meilleure visibilité au cinéma suisse et romand?
    – J’ai été profondément marqué par les films suisses des années?70, que mes parents m’ont emmené voir. Plus tard, comme critique de cinéma, j’ai toujours porté une attention vive aux cinéastes suisses, et je continuerai de le faire dans mon futur travail.
    – Lausanne est le siège de «foyers» culturels vivants. On se rappelle aussi la collaboration significative d’un Freddy Buache aux Editions L’Age d’Homme, de rayonnement international. Pensez-vous associer la Cinémathèque à d’autres institutions par des échanges?
    – Vu que le cinéma est de plus en plus présent dans les autres domaines de la culture, soit dans le théâtre, ou l’on adapte des films de Lars Von Trier et d’autres plutôt que de cultiver le répertoire classique, soit dans les arts plastiques où des artistes comme Douglas Gordon empruntent leur inspiration au cinéma, alors que des cinéastes comme Chantal Akerman ou Harun Farocki se réinventent à travers des installations vidéo, il me paraît tout à fait naturel que la Cinémathèque cherche la proximité et la coopération avec d’autres institutions culturelles.
    - Fernand Melgar a qualifié Hervé Dumont, d’«homme de l’ombre», en reconnaissant son grand travail sur le fonds et sa préservation, tout en appelant de ses vœux un «homme de la lumière» qui redonne envie au public de fréquenter la Cinémathèque…
    – Il est facile de sous-estimer le travail qu’Hervé Dumont a fait pour la Cinémathèque. Avec un lobbying discret mais efficace, il a jeté les bases politiques pour tout le futur développement de la maison. Le nouveau directeur en hérite, et s’il sera en position de devenir «homme de la lumière», c’est sans doute aussi grâce au travail préparatoire d’Hervé Dumont…

    Budget à revoir urgemment
    Le jour même où il annonçait la nomination de Vinzenz Hediger, Olivier Verrey, président du conseil de fondation de la Cinémathèque suisse, reconnaissait que le budget de fonctionnement de celle-ci (5 millions de francs par année) reste largement insuffisant pour son fonctionnement. Qu’en pense le nouveau directeur?
    «Je suis tout à fait d’accord avec Olivier Verrey. Avec une collection de plus de 70 000 titres, la Cinémathèque suisse dispose d’un budget qui ne représente qu’un tiers de celui du Nederlands Filmmuseum, dont la collection compte 45 000 titres. L’institution souffre donc d’un sous-financement dramatique par rapport à la valeur de ses collections, mais aussi par rapport à ce qui est de rigueur dans d’autres archives de films européens. Ceci concerne surtout les travaux de restauration. La Cinémathèque suisse ne dispose que des moyens financiers pour quatre restaurations de film par an, et ceci grâce à Memoriav. Elle ne peut donc, actuellement, pas financer de restaurations avec son budget annuel. La Cinémathèque française, par contre, restaure 200 films par an, et elle dispose d’un budget de 23 millions d’euros (plus de 32 millions de francs suisses). C’est un écart qu’il faudra combler, au moins en partie…»


    Né en 1969 à Menziken, dans le canton d’Argovie, Vinzenz Hediger enseigne actuellement à l’Université de la Ruhr à Bochum. Il est l’auteur de deux ouvrages importants sur le cinéma, dont un sur le documentaire en Suisse, et de maintes contributions dans des revues étrangères. Egalement critique de cinéma du quotidien Neue Zürcher Zeitung , il a siégé au conseil de fondation de Pro Helvetia ainsi qu’au sein de la Commission fédérale du cinéma. Vinzenz Hediger est marié et père d’un petit garçon.

    Cet entretien a paru dans l'édition de 24 Heures du 29 octobre 2007

  • Le Cabaret TasteMot à la fête

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    Lectures et spectacles : le nouveau Crachoir lausannois.
    Soirée d’ouverture avec Pamela’s Parade et une douzaine de comédiens.
    Les lectures publiques foisonnent en Suisse romande, de manière souvent dispersée et sans liens entre elles. D’où l’idée de « fédérer » de multiples forces en un lieu convivial qui relancerait le mémorable Crachoir de l’Arsenic animé naguère par Domenico Carli. Celui-ci fait d’ailleurs partie de l’équipe fondatrice du Cabaret Tastemot - avec Martine Corbat, Pierre-Louis Péclat, Ahmed Belbachir, Michel Sauser et JLK -, lancé demain soir au Théâtre 2.21 avec une Spam Session des musiciens de Pamela’S Parade modulant des textes publiés chez art&fiction.
    En deuxième partie : une douzaine de comédiens romands (dont Martine Corbat, cheville ouvrière du TasteMot, caroline Althaus pour La Cie François Marin, Georges Brasey, Lionel Frésard, Gaëlle Graff (voix et violoncelle), Jacques probst et Emmanuel Vuilloud, Marie-Aude Guigbnared du Théâtree n flammes, Julien onti (flûtes) et Frank Semelet) déploiera un florilège de textes d’auteurs romands, de Blaise Cendrars à Jean-Marc Lovay en passant par José-Flore Tappy, Pierre-Louis Péclat et Adrien Pasquali, Philippe Jaccottet, Gustave Roud et JLK.
    A préciser que la salle 2 du 2.21 se prête à « taster » de la papille et du gosier…


    Dans la foulée, l’affiche de la première saison s’annonce à la fois riche et d’un niveau « pro » garanti, avec des soirées consacrées à Antonin Moeri (Bingo sera lu par Salvatore Orlando) et Marius Daniel Popescu (le 29 novembre), Jacques Roman (en janvier), Catherine Safonoff, des auteurs jurassiens, Anne-Sylvie Sprenger ou Jacques Chessex, chaque lecture-spectacle pouvant s’enrichir d’ajouts et autres improvisations. Par la suite, le TasteMot se propose d’essaimer en Suisse romande, notamment à Genève et Yverdon-les-Bains.
    Lausanne. Théâtre 2.21, le 25 octobre, à 21h.

    Entrée libre. Contacts : 079 662 65 59 ou 021 311 65 40.

  • Le loup et le papillon


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    JLK et Marius Daniel Popescu invités de Michèld058a2b6d8ad9bdf49509d70e03c8eb7.jpge Durand-Vallade, ce soir à 20h. Reprise lundi à 01h. 

    La Suisse Romande peut décidément relever fièrement la tête et considérer les incroyables richesses qu’elle recèle… Photographes, peintres, musiciens, comédiens, écrivains, chercheurs, politiciens… Souvent discrets, toujours passionnés, ces femmes et ces hommes font notre pays avec conviction. Connus ou pas, accompagnés d’un invité de leur choix, ils sont chaque soir les hôtes de Devine qui vient dîner pour une heure d’entretien convivial, bienveillant et impertinent, et nous donnent l’occasion de parcourir un chemin de vie, connaître une œuvre, rencontrer une passion, d'envier une relation d’amitié… Au quotidien, des rencontres surprenantes et inattendues, une occasion unique de découvrir ou redécouvrir toute l’intelligence d’un pays. (RSR)

    http://devine.rsr.ch

     

  • Sweet scruffy Bobby

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    La saga de Dylan selon François Bon

    On se dit d’abord qu’il attige la moindre, François Bon, en commençant de lire sa chronique biographique de Bob Dylan, quand il se demande par exemple comment il est « donné à un garçon de vingt et un ans d’incarner, avec seulement l’écriture et la voix, cette secousse historique d’un monde», avant d’évoquer, à propos des récentes Chronicles du sexa, l’écrivain nomade avant la lettre que fut Jehan Froissart… Mais dès qu’on s’y coule, dans ce grand livre chaleureux et charpenté à fines chevilles, la crainte d’un excès d’emphase, s’agissant d’un mythe et plus encore, pour toute une génération et plus encore, s’efface dans la matière d’un roman qui m’a aussitôt rappelé l’Amérique lyrique de Thomas Wolfe (pas le Tom Wolfe aux guêtres blanches : le géant de Look homeward, Angel) ou, plus près de nous, et dans cette autre filiation, les romans de jazz d’Alain Gerber. D’emblée, comme celui-ci, François Bon rappelle ce que fut pour nous autres «petits provinciaux», et plus encore que lui les contemporains exacts de Dylan qui ont découvert les premiers rockers (Bill Haley & his Comets, Elvis ou Buddy Holly notre premier deuil avant James Dean…) ce que fut cette Amérique rêvée sur nos transistors puis avec la première TV en noir et blanc, merveilleusement évoqués dans le Radio Days de Woody Allen (cité par FB), entre autres emblèmes mythologiques des fifties finissantes.
    « C’est soi-même qu’on recherche», écrit François Bon à la première ligne de son introduction, « et c’est en se cherchant soi-même qu’on trouve Bob Dylan installé. Vieux compagnon, compagnon sombre. Parfois énervant, toujours instable. Ce n’est pas le meilleur côté de nous-mêmes, celui par quel il nous touche ».
    Et comme c’est vrai, me dis-je à l’instant en écoutant nasiller le Dylan de 64 sur All I really want do to, qui m’évoque un vieux frangin d'Amérique à drôle de dégaine, combien touchant en effet avec ses yeux bleus et sa gueule d’ange mal coiffé tombé de nulle part.
    Or le nulle part d’où débarque le futur Dylan (dont le pseudo découle à la fois de la lecture de Dylan Thomas et de la contraction de deux autres pseudos possibles) fonde entre Duluth, le nulle part des migrants et des mines,  et Minneapolis, première vraie ville du jeune Bob,  la préhistoire « épique » du récit-roman de François Bon, clair et vif, nourri de diverses bios antérieures mais porté par un ton et des traits personnels, éclairé de surcroît par l’ « autre bout », puisque FB cite volontiers les Chronicles, à découvrir dans la foulée se promet-on...
    Mais bon, là, je n’en suis qu’à la page 105 et j’ai déjà l‘impression d’avoir traversé un bout de siècle, alors que Robert Allen Zimmermann, Shabtai Zisel ben Avraham de son nom hébreu, n'en est lui qu'à jeter sur le papier son premier Song to Woody à la gloire du vrai clochard céleste que fut Woodie Guthrie, dans la foulée duquel s’engage le nouvel Ariel du folk en colère – et c’est sur Song to Woody que s’ouvre aussi bien le triptyque de la dernière compil parue cette année sous une belle couve rouge sang de poète, sobrement intitulée Dylan... (A suivre)
    e2739e908343d9930bc794c2ea76758d.jpgFrançois Bon. Bob Dylan, une biographie. Albin Michel, 485p.

  • Dans le fleuve du Temps

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     Schoorl, ce samedi 20 octobre. – La vieille angoisse d’avant l’aube m’avait repris devant la mer encore noyée dans le noir du nord, une bribe de phrase m’était revenue de la confusion d’un dernier rêve… Eh oui, quand on s’est adossé au fleuve du Temps… Je me suis alors rappelé où nous nous trouvions avec L. dont la mère s’était réfugiée sur une île proche dans une période difficile de sa vie, puis une première clarté s’est délayée dans l’obscur et, comme posées dans la brume, les bêtes en sommeil réapparurent de loin en loin, et le tableau d’une infinie douceur se recomposa tout entier comme un désert aux couleurs montant peu à peu, le vert blanchi de givre des polders, de loin en loin les éclats de miroir de l’eau gelée, là-bas les taches de rouille des petits étangs affleurant le brouillard d’où surgissaient à peine les ailes d’un moulin à l’ancienne, la ligne orangée du levant et le bleu laiteux de la grande toile pure de cette aube, tout proche maintenant ce cheval immense semblant scruter ces deux matinaux, ces flocons de laine des moutons de loin en loin, de temps à autre un vol d'oiseaux migrateurs s’arrachant au petit canal jouxtant le sentier spongieux, enfin cet inimaginable dromadaire bougeant lentement dans la lumière irréelle de ce nouveau jour où notre pas  s’accordait à celui du Temps…

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    La phrase « Eh oui, quand on s’est adossé au fleuve du Temps », est tirée du deuxième recit, All’estero, du recueil Vertiges, de W. G. Sebald  qui  m’a  accompagné durant ce voyage de Delft à Harlingen. 

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  • Le silence de Hölderlin

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    Lecture d'Achever Clausewitz, de René Girard (5) 

    Tristesse de Hölderlin

    -          BC évoque la résistance à mener par de la l’effondrement d de l’institution de la guerre.

    -          RG affirme qu’une résistance individuelle est vaine.

    -          Relève que les Evangiles ont une « intuition formidable du mimétisme ».

    -          Importance à cet égard des récits apocalyptiques, occultés puis oubliés.

    -          Rappelle « le temps des païens » cité par Luc.

    -          Les Evangiles nous disent que le réel n’est pas rationnel mais religieux.

    -          Evoque le ratage des juifs, malgré les prophètes, et le ratage des chrétiens à travers l’Holocauste.

    -          Cite la demande de pardon de Jean Paul II à Yad Vashem et y voit un signe des temps, un geste sublime.

    -          Deux cercles : la vie du Christ qui se termine par la Passion. Et l’histoire des hommes qui se termine par l’Apocalypse. Le second cercle est contenu dans le premier.

    -          « L’esprit apocalyptique n’a rien d’un nihilisme : il ne peut comprendre l’élan vers le pire que dans les cadres d’une espérance très profonde ».

    -          Laquelle ne peut faire l’économie d’une eschatologie.

    -          Comment Luc constate que la violence réconcilie les ennemis après la Passion : « Et à partir de ce jour-là, Pilate et Hérode qui étaient des ennemis devinrent amis ».

    -          Que « la mauvaise violence est unanime contre le Christ ».

    -          Cite la première Epître de Paul aux Thessaloniciens, le plus ancien texte du NT, moins de 20 ans après la crucifixion.

    -          Paul en appelle à la patience des croyants, affirmant que le système va s’effondrer de lui-même.

    -          Satan sera de plus en plus divisé contre lui-même : c’est la loi mimétique de la montée aux extrêmes. »

    -          Ce mimétisme est contagieux, qui va atteindre la nature elle-même.

    -          Matthieu annonce que « l’amour se refroidira chez le grand nombre ».

    -          Le temps des païens » est à considérer comme « un lent retrait du religieux ».

    -          On va en outre vers l’effacement de toute distinction entre le naturel et l’artificiel.

    -          Paul aux Thessaloniciens : « Quand les hommes se diront : paix et sécurité ! C’est alors que tout d’un coup fondra sur eux la perdition ».

    -          Le Christ dit qu’il n’est pas venu apporter la paix.

    -          En fait il met un terme à la volonté de dissimuler les mécanismes de la violence.

    -          « La révélation judéo-chrétienne met à nu ce que les mythes ont toujours tendance à taire ».

    -          Le paradoxe est que le christianisme provoque la montée aux extrêmes en révélant aux hommes cette violence.

    -          « Tel est l’avenir affolé du monde, dont les chrétiens portent la responsabilité. Le Christ aura cherché à faire passer l’humanité au stade adulte, mais l’humanité aura refusé cette possibilité. »

    -          RG reconnaît « un échec foncier ».

    -          Mais la proximité du chaos n’exclut pas, selon lui, l’espérance.

    -          BC souligne le fait que la démarche de RG s’inscrit dans une perspective darwinienne

    -          RG affirme qu’on ne peut entrer en relation avec le divin que dans la distance.

    -          Et que seule la médiation du Christ permet cette proximité-distance.

          Un dieu « tout proche et difficile à saisir ».

    -          RG en vient alors à Hölderlin.

    -          Son œuvre l’habite depuis longtemps.

    -          Hölderlin se retire pendant 40 ans à Tübingen.

    -          Beaucoup moins hanté par la Grèce qu’on ne l’a dit. RG le voit « effrayé par ce retour au paganisme qui hante le classicisme de son époque ».

    -          Son  âme  oscille entre la nostalgie et l’effroi.

    -          Cite le poème Patmos.

    -          Qui annonce le retour du Christ beaucoup plus que celui de Dionysos.

    -          Le Christ « se retire au moment même où il pourrait dominer ».

    -          C’est le silence de Dieu qui se donne à entendre dans le silence du poète, selon RG,

    -          Hölderlin devient de plus en plus chrétien, à mesure qu’il se retire du monde.

    -          Lui-même, notamment avec Goethe, a vécu le mimétisme de manière intense, « un maniaco-dépressif d’une intensité inouïe ».

    -          « Grâce à Hölderlin, ce grand mendiant de l’affection des autres, j’ai compris que la folie de Nietzsche était liée à l’apothéose de Wagner ».

    -          Cite le choc que produit sur Nietzsche la lecture des Mémoires écrits dans un souterrain de Dostoïevski.

    -          Hölderlin choisit le retrait pour dépasser le mimétisme.

    -          S’il hésite entre Dionysos et le Christ, son choix s'affirme. 

    -          Hölderlin perçoit la différence essentielle entre la promiscuité divine et la présence de Dieu.

    -          RG affirme qu’il n’y a qu’une bonne proximité, se réduisant à l’imitation du Christ.

    -          « Malgré toute la pression qu’exercent sur lui la mode et ses amis, le poète pressent la vérité : Dionysos, c’est la violence, et le Christ c’est la paix ».

    -          Evoque alors la conversion  de Hölderlin au catholicisme.

    -          Et remarque une fois de plus que « la destruction ne porte que sur ce mon de ; pas sur le Royaume ».

    0e530dff645d51a9f92ac88c7c381f14.jpg          Le Royaume est «ce que Pascal appelait l’ordre de l’esprit, passage nécessaire vers l’ordre de la charité ».

    -          Le modèle mimétique nous fait sans cesse retomber dans l’enfer du désir.

    -          Les grands écrivains ont compris cette loi : Proust, Dostoïevski, Cervantès, Stendhal, notamment.

    -          Evoque ensuite les bons modèles qui nous rendent plus libres, et les modèles-obstacles qui nous enchaînent au mimétisme.

    -          « Echapper au mimétisme, étant donné ce qu’est devenue son emprise croissante, est le propre des génies et des saints ».

    -          Au risque de régression, RG oppose la recherche d’une médiation…

    -          Que BC définit comme « médiation intime »

    -          En revient à l’imitation du Christ, qui ne consiste pas à en être fasciné mais à s’effacer devant lui.

    -          « L’identification suppose une aptitude singulière à l’empathie ».

    -          Une excessive empathie est mimétique, mais l’excessive indifférence l’est autant.

    -          RG évoque alors la réserve polie, l’accueillante distance de Hölderlin dans sa tour, avec ses visiteurs.

    -          RG finit par évoquer le mythe fondateur védique de Purusha, l’homme archétypal mis à mort par une foule de sacrificateurs. Or que représente cette foule, puisque cet homme est primordial ?

    -          « De ce meurtre, on voit sortir tout le réel. »

    -          Un mythe fondateur « tellement vieux que la violence en est sortie »

    -          « C’est la conception védique, absolument apaisée, de ces choses ».

    -          RG lui voit une parenté avec la sortie pacifique du mimétisme que signifie la retraite de Hölderlin.-         
     

    2e7763f22dbf3e956123c18de4a9b194.jpgRené Girard, Achever Clausewitz. CarnetsNord, 363p.

     

  • Le blues d’Alain Gerber

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    Balades en jazz à travers une passion. Miles vient de paraitre
    « Rien ne vaut l’enfance, une fois qu’on a été dispensé de jeunesse », écrit Alain Gerber pour qui l’enfance de l’art s’oppose pour ainsi dire à celle du premier âge, et dont la seconde naissance date de décembre 1958, lorsqu’un de ses profs de Belfort lui révéla soudain le jazz.
    a4f70a41acef7395990e5385944ed1f2.jpg«Tout ce que l’enfance fait mine de vous promettre, mais vous refuse avec acharnement – par exemple la bienheureuse ignorance, l’irresponsabilité et son corollaire, le goût du merveilleux», précise-t-il, « tout cela et davantage, le jazz me l’a offert en même temps que je me délivrais d’un coup de mes illusions passées ».
    A cette découverte, et surtout à l’aura mythologique de sa jeunesse de Vitellone belfortin, Alain Gerber a consacré ses deux premiers livres, d’un lyrisme rappelant celui de l’immense Thomas Wolfe (à ne pas confondre avec le Tom Wolfe du Bûcher des vanités), La couleur orange et Le Buffet de la gare. L’on y découvre notamment que le jazz fut pour le garçon, bien plus qu’une passion « parmi d’autres », l’expression la plus pure de toute une Amérique rêvée où les écrivains, de Faulkner à Hemingway, Scott Fitzgerald ou Ring Lardner, faisaient figure de personnages vivants autant que de révélateurs d’un « nulle part » plus habitable que l’ordinaire des jours.
    « J’ai découvert au mois de décembre 1958, grace à Henri Baudin, The Man I Love de Miles Davis, Thelonius Monk, Milt Jackson, Percy Heath et Kenny Clarke, comme un chant tombé des étoiles, une eau lustrale versée sur moi du plus haut de la plus haute sphère, écrit Alain Gerber, qu’on sait l’un des plus grands connaisseurs français de la Chose. Pourtant ce n’est pas en spécialiste qu’il compose ces Balades en jazz : plutôt en amateur, au sens de celui qui aime. « J’ai tenté de faire croire le contraire (non sans un certain succès parfois, au oint d’en avoir tiré l’essentiel de ma subsistance) mais je n’ai jamais rien compris à cette musique, ou si peu ». Il dit avoir écouté The Man I Love des centaines de fois, sans en venir à bout. Autant dire qu’il parle du jazz comme d’un incompréhensible amour, dont le blues serait l’une des expressions les plus caractéristiques à cet égard, le blues qui « parle en images à ceux qui n’en comprennent pas les paroles ».
    a4ed0eaf6d42ac64e9db3a00288a2701.jpgQu’on en se figure pas pour autant une passion pure entretenue les yeux au ciel, car le jazz a tantôt un « charme de gouttière » et tantôt une volubilité hugolienne (comme certaines pages de Gerber d’ailleurs, notamment quand il évoque le Chat qui pêche o ù il rencontre Stan Getz, son dieu tombé de son piédestal, pour un petit concert privé qui le marque à vie), tantôt se mue en confidence lancinante avec Chet Baker, qui vit sa dérive mortelle loin de nous et nous rejoint de sa double voix: « J’écoutais cette musique refaire le monde à son image, marcher toute seule quand la ville dort, marcher derrières les bruits de ses pas, traverser en dehors des clous, mêler son haleine au brouillard, ramasser les mégots de la nuit ».
    Qu’il évoque New York ou les projections cinématographiques du jazz (plus que le Bird de Clint Eastwood, Honkytonk Man, où le jazz parle comme par allusion, au deuxième degré), les figures de Duke Ellington ou de Martial Solal, Louis Armstrong qui est un roman à lui seul (Alain Gerber l’a d’ailleurs écrit), du Paris jazzy de Henri Crolla, de John Lewis « minimaliste prodigue » ou de Kenny Clarke, parfait escort drummer qui « déteste les solos de tambour » mais habite le secret des dieux, Alain Gerber est essentiellement lui-même dans ces Balades en jazz, essentiellement écrivain, poète à sa façon de sanglier des Vosges, du genre vieux môme qui emportera ses jouets dans sa tombe vu que la mort, c’est connu, à un vieux faible pour le jazz.
    Alain Gerber. Balades en jazz. Folio Senso (Inédit), avec une quinzaine de photos du meilleur choix, 141p.

    Alain Gerber vient de publier un nouveau roman consacre  a Miles Davis, sous le titre de Miles, chez Fayard.

  • Dame de coeur et de cran

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    La consécration littéraire suprême du Prix Nobel de littérature rend (enfin!) justice à Doris Lessing.

    C’est une figure majeure de la littérature romanesque anglo-saxonne du XXe siècle qui a été honorée hier avec l’attribution du Prix Nobel de littérature à Doris Lessing, âgée de 87 ans et «nobélisable» depuis des décennies. Le choix a surpris car le nom de Doris Lessing, souvent cité naguère, ne paraissait plus d’actualité alors qu’on donnait pour favoris des auteurs plus «jeunes» tels que l’Américain Philip Roth, le Mexicain Carlos Fuentes, le Péruvien Mario Vargas Llosa, l’Israélien Amos Oz ou le poète français Yves Bonnefoy, notamment. Doris Lessing s’est dite «ravie» autant que surprise «Ça fait 30 ans que ça dure», a-t-elle déclaré. «J’ai remporté tous les prix en Europe, tous ces foutus prix. Cette fois, c’est un flush royal», a-t-elle commenté en usant d’un terme de poker
    Ce franc-parler n’étonne guère dans la bouche de Doris Lessing qui, sous des airs de petite dame au regard doux et intense, dissimule l’énergie indomptable d’une femme qui en a vu de toutes les couleurs avant de publier son premier roman.
    Pétrie de chair et de sang, l’œuvre de Doris Lessing puise en effet sa substance dans une vie engagée à tous les sens du terme. Ainsi la romancière a-t-elle roulé sa bosse de Perse, où elle est née au lendemain de la Grande Guerre (en 1919), en Rhodésie raciste où elle grandit au milieu des plantations de son père (un univers qu’elle décrit notamment dans ses Nouvelles africaines, en passant par Salisbury où elle fit ses premiers pas de jeune fille au pair et Londres où, en 1949, elle émigra avec son fils Peter après deux divorces et maintes tribulations relatées dans les grands cycles romanesques des Enfants de la violence et son chef-d’œuvre, Le carnet d’or.
    Communiste en ses jeunes années, Doris Lessing a partagé les désillusions des militants de sa génération, rompant avec le PC en 1956 lors de l’écrasement de l’insurrection hongroise sans renoncer jamais à son combat contre l’injustice. Au début des années 90, ainsi, elle consacrait un livre-cri à la condition tragique du peuple afghan, dans Le vent emporte nos paroles. Dans La terroriste, en outre, datant de 1985, Doris Lessing avait analysé avec pénétration la dérive d’une jeune femme dans la violence politique sous l’effet d’un ressentiment personnel à caractère névrotique. Plus récemment, après le roman poignant consacré à un rejeton «monstrueux», intitulé Le cinquième enfant, la romancière s’est lancée dans un vaste cycle ressortissant à la science-fiction avec les cinq tomes de sa Canopus in Argos, dans la filiation visionnaire et critique d’un Orwell, où les relations entre hommes et femmes se trouvent réinvesties après les observations pénétrantes nourrissant maintes nouvelles mémorables, L’habitude d’aimer ou Notre amie Judith. La romancière s’est toujours défendue, au reste d’entretenir aucune haine sectaire «En ce qui me concerne, me confiait-elle ainsi en 1990, je suis incapable d’établir des hiérarchies en fonction de ces barrières si artificielles que sont les sexes, les races ou les religions, Ce qui m’importe est la qualité d’un individu, voilà tout!»

    Le Nobel de littérature consacre une Mère courage

    Le comité du Nobel de l’Académie de Stockholm a-t-il fait preuve de gâtisme en décernant son Prix de littérature 2007 à Doris Lessing, romancière anglaise de 87 ans, qui incarne la rébellion humaniste et féministe du XXe siècle alors que nous vivons aujourd’hui, à ce qu’il semble, une nouvelle ère d’expansion mondialisée? Et quel sens, d’ailleurs, peut bien avoir un prix de littérature, dans un univers neuf voué aux avancées de la technologie et de la performance tous azimuts ?

    La crédibilité du Nobel de littérature est-elle avérée du fait que le lauréat «touche» 10 millions de couronnes suédoises (environ 1 million de nos francs)? Absolument pas, et moins encore dans le cas de Doris Lessing, qui s'en bat l’œil (elle me l’a dit). Ce que signifie le prix Nobel de littérature est autrement important: il dit qu’une vieille femme aujourd’hui peut être reconnue pour le caractère vivifiant de ce qu’elle laisse à l’humanité du point de vue de ce qu’elle a vécu, observé, souffert, espéré et magnifiquement exprimé.

    La noblesse du Nobel n’a rien de spécialement suédois ou occidental: elle parie pour un idéal commun des habitants de la planète Terre, toutes traditions confondues. De 1901 à nos jours, les écrivains messieurs ont certes été privilégiés par rapport aux dames, et les pays riches par rapport aux pauvres. N’empêche: voici la Mère courage de partout, qui pourrait être aujourd’hui Birmane, alors même que ses livres sont purs de tout esprit partisan. Doris Lessing incarne l’éthique de la ressemblance humaine, avec autant de réalisme tragique que d’espoir réaffirmé. A celui-ci, puisse le Nobel donner de nouvelles ailes...

  • Ceux qui n’ont pas de badge

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    Celui qu’une perspective d’augmentation de 0,7% de son salaire d'employé au Service des Automobiles retient de se jeter par la fenêtre / Celle qui hésite à se faire une nouvelle estafilade sous le sein gauche / Ceux qui se frottent aux troncs de trembles dans la clarté lunaire / Celui qui fait la gueule lorsque lui apparaît enfin les reflets bleu pâle et violets de la glace de l’Alaska dont il rêvait depuis 1733 / Celle qui murmure à l’extrême bord du quai luisant de rosée où passera tout à l’heure le NightExpress / Ceux qui s’estiment lésés par les dernières décisions du Pouvoir Central en matière de zoomanie / Celui qui endosse sa tenue de camouflage d’ornithologue avec une sorte de jouissance guerrière / Celle qui brûle son bouquet de mariée devant le portrait de son père en tenue de champion de golf / Ceux qui se rappellent leur traversée du désert en 4x4 / Celui qui sait tout de l’histoire du sel / Celle qui voit partout des complots du sionisme international / Ceux qui se brossent les dents avec du sable / Celui qui révèle au public des Journées de Poésie de Wildheim qu’écrire un poème équivaut pour lui à se jeter du haut de la Tour de Fer / Celle qui pense que chaque caillou qu’elle ramasse au bord du fleuve contient une âme qu’il lui incombe de délivrer par quelque psalmodie dans la brume / Ceux qui poussent leurs épouses dévouées à la morosité par manque de romantisme et de sexe il faut bien le dire nom de bleu / Celui qui attendait Marion devant la vitrine de l’Heureuse Attente, rue de Rennes, sans se douter qu’elle venait de découvrir qu’il n’était pas le père / Celle qui estime qu’on ne peut pas prêter sa machine à coudre à une surnuméraire malgache / Ceux qui aperçoivent la deux-chevaux verte de leur période rose dans la lumière orange de l’automne lyonnais, etc.

    JLK: AutoFace I, huile sur toile, 2007. Photo Philippe Seelen.

  • Le silence de Grünewald

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    En lisant Comme la neige sur les Alpes, premier poème de D'après nature de W.G. Sebald

    Il s’agit de quelqu’un qui sent en lui cohabiter Hitler et le Christ. Plus exactement il peint « les cris, les vociférations, les gargouillements, les chuintements d’un spectacle pathologique, dont son art et lui-même, il le savait bien, faisaient partie.

     Ainsi continue le poème :

    « La posture de panique

    visible dans toutes les figures

    de l’œuvre de Grünewald, la tête renversée

    qui dégage la gorge et souvent expose le visage

    a une lumière aveuglante,

    est la manière paroxystique qu’ont les corps de dire que

    la nature ne connaît pas d’équilibre,

    mais enchaîne à l’aveuglette

    les expériences brutes,

    et comme un bricoleur insensé

    démantèle ce qu’elle vient à peine de créer. »

    et plus loin ceci encore :

    « L’oiseau noir qui dans son bec

    apporte sa collation à saint

    Antoine dans son coin de désert

    est peut-être celui au cœur de verre

    qui depuis toujours

    vole vers nous,

    celui dont un autre saint homme

    des derniers jours annonce

    qu’il chiera dans la mer,

    laquelle se mettra à bouillir et s’asséchera,

    et la terre tremblera et la grande cité

    à la tour de fer sera en flammes

    et le pape sera dans une barque

    et les ténèbres se feront et

    là où le coffret noir tombera,

    une poussière grise et jaune

    recouvrira le pays. »

    208968ab56e8b42a6330bf8d77c22d88.jpgAinsi roule le poème, dont la première pierre est un visage inconnu, le tien, le mien, celui de Grünewald ou celui de son ami peut-être amant Mathis Nithart, roulant d’un tableau l’autre, tantôt à petite moustache et tantôt auréolé, tout l’homme remplissant finalement le retable.

    Un certain jour de mai cinq mille paysans, hutus ou tutsis tudesques, se firent massacrer « dans l’étrange bataille de Frankenhausen », après quoi, ayant appris la nouvelle,  Grünewald ne sortit plus de chez lui.

    « Mais il entendit le bruit des yeux

    Qu’encore longtemps on continua de crever

    Entre le lac de Constance

    Et la forêt de Thuringe.

    Des semaines durant, en ces temps-là,

    Il porta un bandeau noir

    Sur le visage ».

    Or comment ne pas penser, à ce moment de scruter le temps, à Hölderlin se retirant du monde ?

    W.G. Sebald. D’après nature. Traduit (admirablement) de l’allemand par Sibylle Muller et patrick Charbonneau. Actes Sud, 88p.
  • Des essaims d’essors

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    Sur une formule de Peter Sloterdijk. Contre le nihilisme.

    Un ami très cher, et d’autant plus cher qu’ils sont rares, ces amours d’amis vivants (les morts sont plus nombreux) avec lesquels il est encore possible de parler par les temps qui courent dans le désert flouté des gens qui courent, ce frère avéré m’envoie cette image qu’il a prise de mes couleurs avec, au dos, cette citation d’ Ecumes de Peter Sloterdijk dont il est un constant lecteur : « Lorsqu’une grande exagération a fait son temps, des essaims d’essors plus discrets s’élèvent ».

    Je sais bien que Sloterdijk pense à autre chose en désignant cette « grande exagération », mais sa formule retentit aussitôt en moi comme une relance de ferveur à batailler contre le nihilisme au goût du jour et, parmi les équivoques de celui-ci, contre l’opinion mortifère selon laquelle plus rien ne se fait aujourd’hui en matière d’art et de littérature.

    Un maître à penser  local me taxait récemment d’esprit petit-bourgeois pour cela seulement que je me suis permis de trouver « lugubre » le Désenchantement de la littérature de Richard Millet, dont je partage une partie des sévères constats (sévères par exigence légitime, je ne le sais que trop) mais en rejette le manque de générosité et de nuances, plus encore l’attitude consistant pour notre génération à retirer l’échelle derrière elle.

    Le même constat désenchanté a été tiré, il y a quelques années, dans un vaste et fol essai aussi formidablement intéressant qu’injuste dans sa conclusion (selon laquelle la littérature cesserait d’exister après 1960), intitulé L’Homme seul et paru à L’Age d’Homme sous la plume de notre ami Claude Frochaux. Or celui-ci est un véritable écrivain, comme l’est aussi Richard Millet, et les écrivains doivent parfois recourir à des grandes exagérations pour être ce qu’ils sont. Philippe Sollers exagère lui aussi plus souvent qu’à son tour, jusque dans ses récentes Guerres secrètes où il constate que plus personne ne lit aujourd’hui. Mais Sollers fait lire, tandis que le maître à penser cantonal ne veut lire que ce qui le conforte dans son déni de toute création vivante l’autorisant à taxer de petit-bourgeois tout ce qui prétend échapper à son nihilisme de notable dont le cul s’est posé une fois pour toutes sur la commode des Arts et des Lettres.

    Au reste je ne craindrai pas de défendre la paire de pantoufles réelles du petit-bourgeois, autant que l’état réel de petit-bourgeois me sied, tel en tout cas qu’il était vécu par l’un de mes maîtres à sentir, Vassily Rozanov, génial prophète de la fin de la littérature « littéraire », au sens d’un culte de caste non vécu dans sa culotte, si j’ose dire, Rozanov estimant que la littérature lui était essentiellement une sorte de pantalon, et le plus seyant serait le mieux, lui chauffant bien les jambes et la boutique, une seconde peau s’il vous plaît, un objet cher de sa vie privée à côté de sa chère femme et de sa chère mère, et de là des soupirs, des prières, des éclats, des pleurs, la main sur le piano ou le samovar, des notes prises dans la rue des prostituées, des conversations avec la droite et la gauche, des confitures savourées à la fenêtre, une voix murmurant dans la nuit – enfin tout ce qui semble insignifiant à notre fourrier du prêt-à-penser embourgeoisé au pire sens (au sens donc de Léon Bloy) qui de la littérature ne voit que les Grands Noms.

    L’image des essaims d’essors m’enchante. Trois livres merveilleux, très différents l’un de l’autre (Regarde la vague de François Emmanuel, Le Cheveu de Vénus de Mikhaïl Chichkine, La Symphonie du Loup de Marius Daniel Popescu), me sont apparus comme autant d’essaims d’essor poétique en cet été indien, et j’y resonge avec reconnaissance tous les jours. Plus tôt en Suisse romande : La corde de mi d’Anne-Lise Grobéty ou Revenez, chère images, revenez, de Rose-Marie-Pagnard. Plus récemment enfin le fulgurant et bouleversant Demeure le corps de Philippe Rahmy.

    Mais j’en vois partout et de toutes les couleurs. En lisant Guerres secrètes je vois les efforts d’essors du meilleur Sollers, et je me rappelle alors ma lecture de cet été d’Artefact de Maurice G. Dantec, livre bancal selon moi mais témoignant de quel fantastique effort d’essor lui aussi, et je lis Dantec et continuerai de le lire  avec la même espèce d’amitié occulte que je lis La littérature à contre-nuit de l’intempestif Juan Asensio. Celui-ci a beau rejeter Sollers ou Todorov et leurs essors respectifs : cela m’est égal, mais ce n’est pas que tout soit égal, au contraire, c’est que les uns et tant d’autres (je pense aux essors de Patrick Modiano, de Pascal Quignard, de Michel del Castillo, d’Alina Reyes, de Linda Lê, de Georges-Olivier Châteaureynaud, d’Alain Nadaud…) incarnent ces essaims d’essors dans la littérature en train de se chercher et de se faire, frayant peut-être la voie de celle de demain.

    « La Sphère Une a implosé », constate Sloterdijk après Nietzsche. « Mais quoi, les écumes vivent. Si les mécanismes de la récupération par les globes simplificateurs et les totalisations impériales sont percées à jour, cela n’explique justement pas pourquoi les hommes devraient jeter par la fenêtre tout ce qu’ils considéraient comme grand, animant et précieux. Dire que le Dieu nocif du consensus est mort, c’est reconnaître les énergies avec lesquelles on reprend le travail – ce sont forcément les mêmes que celles qui étaient absorbées par l’hyperbole métaphysique. Lorsqu’une grande exagération a fait son temps, des essaims d’essors plus discret s’élèvent » (*)

    Peter Sloterdijk. Ecumes,Sphères III, p. 20. Maren Sell, 2003.

    Richard Millet. Désenchantement de la littérature, Gallimard, 2007.

    Claude Frochaux. L’Homme seul. L’Age d’Homme, 1996. Repris en Poche Suisse.

    Photo: Philippe Seelen.

  • Sollers à Stratford

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    De la vivace pérennité

    Dans un rêve récent je jouais le rôle d’Ulysse à Stratford-upon-Avon (Ontario) et l’écrivain Timothy Findley, déguisé en Agamemenon, me disait avec l’air d’en savoir quelque chose : « Toi donc aussi, ne sois jamais naïf, même pour ta femme », et voici qu’en lisant Guerres secrètes de Philippe Sollers je tombe sur ce même passage invoquant finalement « la toute sage Pénélope », qui me ramène aussitôt à la Doussia de mon propre foyer d'Oblomov pacifiste.

    Timothy Findley m’a raconté, lors d’une visite que je lui fis en Provence, que sa meilleure confidente avait été une espèce de Pénélope, sa tante jamais résignée à renoncer d’attendre son Ulysse de banlieue louche à elle, qui ménageait toujours une place, entre elle et son neveu maladif, à celui qu’elle appelait l’Ange.

    « Ce même pour ta femme a quelque chose d’étonnant », relève Sollers à propos du conseil d’Agamemnon à Ulysse, mais c’est bien là que gît l’un des secrets de la guerre secrète qui se joue entre le voyageur et La Femme. Apollinaire que cite Sollers chantonne « Je souhaite dans ma maison/Une femme ayant sa raison », mais Pénélope n’est pas réductible à cette sagesse tricoteuse et soumise ni au bout de ses choix, qui fera s’exclamer Télémaque « ma mère au cœur dur », et ce n’est pas non plus en filant et défaisant pieusement son ouvrage qu’il faut se la représenter à la fin, mais plus près d’un lit entrouvert que d’un fauteuil à oreilles du genre bergère, en femme qui pourrait vivre encore quand les déesses ne font que ne pas mourir.

    Le dernier roman de Timothy Findley, intitulé Les robes bleues, se passe à Stratford-upon-Avon et met en scène un comédien shakespearien et sa femme dont le couple se déglingue dans une parodie de guerre théâtrale.  L’incroyable coïncidence de mon rêve et de ma lecture de Guerres secrètes est, je veux le croire, une ruse de l’Ange posté entre Tiffy, l’éternel enfant maladif et sa tante dingo. Je savais, en lisant ce chapitre où je suis tombé sur le conseil d’Agamemnon me conseillant de ne pas être naïf avec ma femme la « toute sensée », que je déchiffrerais tôt après le nom de Shakespeare, que Sollers salue comme « l’un des très grands auteurs grecs occidentaux, et lui-même îlien », après les noms de Dante et de Joyce et ce trait de Nietzsche qui me rappelle le Chestov des Révélations de la mort : « Nietzsche annonce que par le temps qui vient, les vivants seront de plus en plus morts, alors que certains morts, dans une « vivace pérennité », seront beaucoup plus vivants que les vivants ».

    Sollers zigzague et sautille d’un il à une elle avec une façon de toucher à tout mine de rien en ne cessant pour autant de tisser sa toile à lui. Or il faut un pied aussi léger pour le suivre, du genre Ariel dans La Tempête, et je me mêle souvent les papattes, quant à moi, Caliban trop alpin et terrien, sur ses parquets lustrés et dans ses volutes paginées de baroque. Cependant même si je ne sais trop où il va dans ce livre étrange et foisonnant, j’y vais au nom de la « vivace pérennité » qu’il faut accueillir plus que jamais avec enthousiasme, n'était-ce que  pour faire pièce aux rabat-joie...

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  • Sollers à Shitao

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    En lisant Guerres secrètes

    C’est entendu : Sollers est insupportable. D’abord parce que c’est un paon. Ensuite parce que c’est un touche-à-tout. Enfin parce que c’est un artiste et qu’il travaille et qu’il danse. Ce dernier point est le plus inadmissible et le plus scandaleux aux yeux des éteignoirs: Sollers bosse grave et gaîment.

    Or sa gaîté a revitalisé ces jours la mienne. Donc merci Sollers. Danke schön. Et merci à lui de rappeler à la fin de ce livre à l'ambition paonique et même pharaonique d’ériger Son Obélix, que Martin Heidegger, culotte de peau et chapeau tyrolien qui ne manquait pas d’air, estimait que penser revient à remercier. « Je remercie donc je pense. Denken-danken. Rien n’est plus à contre-courant de l’histoire de la métaphysique elle-même. Comment dépasser le nihilisme qui est à l’œuvre comme falsification du temps ? »

    Bonne question du matin, sus au chagrin. Et Sollers dans la foulée de citer les Poésies rarement lues de Lautréamont, désignant « le canard du doute aux lèvres de vermouth » et précisant virulemment: « La mélancolie et la tristesse sont déjà le commencement du doute. Le doute est le commencement du désespoir. Le désespoir est le commencement cruel des différents degrés de la méchanceté ».

    A l’opposite, Guerres secrètes est un livre d'affirmation et plus encore de remerciement par admiration, laquelle s’ouvre en grand éventail format mondial, du vieil Homère aux doigts de rose à Cézanne en passant par Dionysos et la Chine de Shitao, la France de Joseph de Maistre et celle de Watteau.

    c76675dad874df89b24fd1dbb7039025.jpgOn croit Shitao peintre et poète, mais c’est surtout un lieu. Shitao est ce matin pour moi ma table de vieux bois lustré (héritée par mon aïeul du grand chirurgien lausannois César Roux, médecin des pauvres protestant et ingénieux inventeur comme le fut Blaise Pascal à ses heures) à laquelle je travaille en gardant un œil sur les monts bleus de Savoie flottant sur le lac bleu et que traversent une lente traîne de brumes aquarellées, Shitao est ici et partout et toujours et dans ces mots en cet instant d’éternité : « Le plus important pour l’homme, c’est de savoir vénérer. Car celui qui est incapable de vénérer les dons de ses perceptions se gaspille lui-même en pure perte, de même que celui qui a reçu le don de la peinture mais néglige de recréer se réduit à l’impuissance. (…) Comme il est dit au Livre des Mutations, à l’image de la marche régulière du cosmos, l’homme de bien œuvre par lui-même sans relâche et c’est ainsi véritablement que l’on honorera la réceptivité ».

    La réceptivité de Sollers est déjà prodigieuse, mais ce qu’il en fait me bluffe de plus en plus, ou plus exactement : elle m’intéresse et me touche. J’ai beau me méfier des grandes visions mystico-géo-artistico-stratégiques que certains littérateurs, en France surtout, érigent en théories du Seul Vrai, de Joseph de Maistre précisément à ses épigones actuels, dont un Dantec est le plus paradoxal et décoiffant exemple : ces représentations m’intéressent à proportion de leur folie artiste et de leur pointe, dans l’esprit de Gracian.

    Or Sollers développe de plus en plus l’art de la pointe, dans un flot discursif limpide mais un peu trop brillamment surabondant à mon goût, et des gloussements autosatisfaits de paon qui m’amusent plus qu’il ne m’insupportent. Je rêve d’ailleurs d’élever des paons à La Désirade, selon l’exemple de la sublime Flannery O’Connor. Le premier que nous accueillerons sera baptisé Joyau. Fin de la digression. Sollers est un merveilleux lecteur, et c’est pourquoi je le défends aussi volontiers que j’ai regimbé devant ses « romans » et autres proses dantesques, à mes yeux du galimatias, mais il faudrait peut-être que je revienne à Femmes.

    Et puis non : c’est à Shitao que nous sommes et serons. A Shitao Cézanne pose son attirail, devant une Olympia en cheveux ou une Victoire en plein air, et cite Baltasar Gracian dans sa barbe : « Judicieuse anatomie : regarder les choses en dedans. Vite et bien. Deux fois bien. L’amour fait un cercle sur lui-même, couronne la fin par le commencement et chiffre en un seul point tout le bénéfice d’une éternité. De la sorte, toute la longue durée des siècles est ramenés à la nouveauté d’un prodige merveilleux ».

    Et lui faisant écho, voici la barbiche d’Ezra Pound pointer de sous un couvercle de tombeau vénitien pour nous souffler : « Amo ergo sum ». Il me semble qu’Augustin l'Africain  fumait le même tabac… Cézanne cité par Sollers : «Les sensations formant le fond de mon affaire, je me crois impénétrable ».

    Et Sollers à Shitao : « Dire oui au passer du temps, si c’est possible, vous délivre du ressentiment et de l’esprit de vengeance, dont la guerre secrète contre la joie ne cesse pas un instant »…

     c09d54e90f1f8c75f8d9d437a32ff728.jpgPhilippe Sollers. Guerres secrètes. CarnetsNord, 297p.

  • Le loup sur les ondes

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    Marius Daniel Popescu fait l’unanimité de Lectures croisées et de La Librairie francophone.

    En principe, l’émission intitulée Lectures croisées, produite et réalisée sur Espace 2 par Louis-Philippe Ruffy, propose un débat critique contradictoire où il arrive souvent que les fers se croisent entre Sylvie Tanette, qui a des goûts affûtés et bien arrêtés, et le sieur JLK, pas moins têtu dans les siens.

    Or voici que, pour aborder trois livres de la rentrée romande, après un préambule consacré au thème que j’ai lancé récemment dans la page Livres de notre journal, sous le titre Déclin ou transition, à propos de l’état actuel de l’édition et de la littétarure romande, une pleine unanimité s’est faite autour de La Symphonie du loup de Marius Daniel Popescu, qui a fait la même unanimité des libraires à l’enseigne de la Librairie francophone, sur les chaînes associées par France-inter.

    Je l’ai écrit et répété : La Symphonie du loup est un événement littéraire. Parce que son auteur est conducteur de bus ? Nullement, à cela près que mener à bout une telle chronique romanesque alors qu’on a tous les jours 60 tonnes d’humanité à transbahuter à travers Lausanne et environs, relève de la performance.

    Mais La Symphonie du loup ne se borne pas à un exploit « sportif » : c’est une extraordinaire prise de parole, d’abord par la voix d’un vieil homme revenu de deux guerres et resté indomptable devant le Parti unique de Ceausescu, qui raconte la mort accidentelle de son fils, plus indomptable encore, à son petit-fils, l’auteur lui-même, dans un premier récit qui se déploie à travers tout le livre au rythme de l’enterrement du père. Ensuite, en alternance avec le prodigieux déferlement des récits « roumains », le fils devenu père, à Lausanne, apprend le monde et les mots à ses deux petites filles, avec une attention tendre qui englobe la présence de la mère et se module sur une voix plus intimiste

    Il y a du conteur-musicien gitan chez Popescu, qui brosse un tableau de la Roumanie en déglingue avec un sens du symbole social et politique vécu qui coupe court à toute argumentation idéologique. Ce qu’est le communisme, ce que sont les serviteurs du Parti unique, on le voit par le comportement des gens, qui seraient sans doute aussi serviles dans notre radieux pays. Celui-ci est d’ailleurs vu  avec la même lucidité chaleureuse par Popescu, pour qui tous les humains sont pareils.

    c8b72dd85797866d0149f3e36ee3e04a.jpgAinsi que le dit bien Sylvie Tanette dans Lectures croisées, l’un des grands intérêts du livre tient à la situation particulière de cet exilé atypique, qui n’est nulle part et partout chez lui, et dont le regard reste d’une totale liberté et d’une même porosité . Son livre est à la fois un rituel d’observation et d’écriture, d’une poésie à ras l’objet, qui transfigure le quotidien avec une sorte de ferveur sacrée, sans l’édulcorer. C’est en outre une saga au souffle tonifiant, ponctuée de scènes inoubliables. Les premières sept pages, évoquant l’annonce faite à l’adolescent , en train de pêcher dans une rivière, de la mort de son père et le bain que lui donne sa grand-mère, dans lequel il verse les premières larmes de sa vie, sont à pleurer aussi bien. Et la scène du train fou ! La scène du cheval crucifié par les ouvriers ! La scène de l’avortement ! Tant d’autres…  

    D’aucuns, dans ce pays où l’on « freine à la montée », comme me le disait mon ami Thierry Vernet, et les mêmes qui jurent au ciel qu’ils aiment les « étrangers », n’ont pas manqué de snober ou de dénigrer Popescu. Moi qui suis son ami, je me suis souvent demandé si l’énergumène, car énergumène il est assurément, parviendrait à mener son grand projet à bon port. La Symphonie n’est pas sans défauts, comme tout ce qui vit surabondamment, et quelques pages auraient pu être élaguées, mais après en avoir vécu l’apparition comme un grand bonheur personnel de lecteur, alors que si peu de voix nouvelles surgissent autour de nous, comment ne pourrais-je me réjouir de voir ce livre accueilli avec reconnaissance, et bien au-delà de nos étroites largeurs, pour son souffle si vivifiant ?        

    RSR, Espace 2, Lectures croisées, aujourd’hui  4 octobre à 11h. Reprise à 19h. La Librairie francophone, samedi sur RSR et dimanche sur France-inter. Marius Daniel Popescu a été nominé pour le prochain prix Wepler, attribué le 12 novembre. Invité à l’émission Devine qui vient dîner du 23 octobre, sur RSR 1, j’y ai également invité MDP.

  • Faulkner à la trace

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    William Faulkner. Une vie en romans, par André Bleikasten

    « Il y a une énigme Faulkner », écrit André Bleikasten, qui connaît pourtant son œuvre comme sa poche puisqu’il fut l’un de ses éditeurs dans la collection La Pléiade. Ce qu’il entend alors touche plutôt l’homme et les personnages publics qu’il a joués, avec pas mal de légendes forgées de toutes pièces. Mais en savoir plus sur les tenants de son alcoolisme effréné (pas du tout inventé) et les aboutissants d’un mariage immédiatement désastreux nous en apprendra-t-il beaucoup sur l’univers de l’un des plus grands romanciers du XXe siècle ? Ce que révèle en tout cas ce formidable bouquin, qui nous fait rencontrer l’homme à travers les masques superposés de ses personnages, d’un roman à l’autre, c’est la cohésion secrète et l’osmose constante entre l’univers romanesque de Faulkner et sa propre vie, laquelle ne donne pas pour autant la clef de l’œuvre.  Une biographie est l’histoire d’une écriture, affirmait Nabokov, mais nous voyons également, ici, le sieur Billy, mal vu de ses concitoyens, « inventer » le Vieux Sud et déployer une inoubliable frise de personnages aussi « réels » que lui-même. Du premier scandale de Sanctuaire au prix Nobel, en passant par le cinéma et une vingtaine de romans passés au peigne fin, cette traversée de la planète Faulkner fera date.     

    05937696865c377c624ec8e57322d074.jpgEditions aden, coll. Le cercle des poètes disparus. 728p.

    Deux autres biographies à lire « en miroir », s’agissant de deux grands poètes contemporains qui partagèrent leur vie, leurs tribulations et une part de leur univers intérieur, viennent également de paraître dans cette collection de qualité supérieure, consacrées respectivement à Sylvia Plath et Ted Hughes.

     

  • Au Café des années bohème

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     Le nouveau roman de Patrick Modiano, Dans le café de la jeunesse perdue, nous plonge dans une rêverie existentielle dont Paris est le décor magique.

    On croit avoir saisi l’essence des romans de Patrick Modiano en évoquant les airs de la nostalgie qui s’en dégagent, avec une atmosphère très particulière, à la fois nette et vaguement mélancolique, propice à la rêverie comme le sont certains lieux écartés qui « diffusent », et qu’on retrouve avec des variations depuis La place de l’étoile, premier ouvrage remontant à 1968, dans Villa triste et Rue des boutiques obscures, notamment, et dans une vingtaine d’autres livres de la même eau claire-obscure, quelque part entre les ciels mouillés de Simenon et le pavé sec (comme le scotch) de Sagan, avec quelque chose de proustien dans le choix des noms et la musique des titres.

    Dans le café de la jeunesse perdue en est un nouvel exemple, dont l’exergue parodiant les premiers vers de la Divine comédie de Dante est emprunté à Guy Debord : « A la moitié du chemin de la vraie vie, nous étions environnés d’une sombre mélancolie, qu’ont exprimée tant de mots railleurs et tristes, dans le café de la jeunesse perdue ».

    Ladite mélancolie s’incarne ici dès l’apparition au Condé, café situé dans le quartier de l’Odéon, fermant tard et réunissant la clientèle « la plus étrange », d’une femme semblant « fuir quelque chose » et pénétrant toujours dans l’établissement par sa porte la plus étroite dite « la porte de l’ombre ». Le premier portrait de cette créature encore jeune, se tenant d’abord à l’écart puis se mêlant à la table la plus animée pour s’y taire ou lire Horizons perdus, bientôt surnommée Louki par la compagnie, se trouve esquissé par un étudiant de l’Ecole supérieure des Mines plus ou moins impatient de s’entendre recommander de s’en carapater sous peine d’assommante carrière, témoin réservé, voire timide, du petit théâtre bohème où se croisent des traîne-patins et des écrivains, tel le dramaturge Adamov au « regard de chien tragique », ce Bowing dit Le Capitaine qui tient un livre d’or de tous les déplacements de la clientèle, ou ce soi-disant « éditeur d’art » qui va le relayer dans l’office de la narration avec la précision maniaque d’un détective, ce qui lui va comme un gant puisque détective il est en effet, enquêtant sur la disparition d’une certaine Jacqueline Delanque, épouse d’un certain Choureau, enfuie de ce bref malentendu conjugal pour devenir Louki…

    Comme le plus souvent chez Modiano, le semblant d’enquête policière en cache une autre, plus essentielle ou exactement : plus existentielle. Loin de s’en tenir à tel cliché de la nostalgie des sixties, style jeunesse « existentialiste » finissante, le roman nous entraîne ainsi, de la rive gauche « artiste », en d’autres lieux de solitude et de dèche moins décorative d’où viennent aussi bien Jacqueline, sa mère et sa camarade Jeannette Gaul dite Tête de mort et se roulant volontiers dans la « neige »…

    N’en disons pas plus, car il faut laisser le lecteur « écouter » Modiano, entre Schubert et Tchékhov, avant la noire conclusion de ce livre doux et dur, fluide et poreux, dans lequel on entre par une porte sombre et qui nous laisse au seuil d’un « ailleurs » éperdu…

    Patrick Modiano. Dans le café de la jeunesse perdue. Gallimard, 148p.  

     

    Modiano en dates

    1945           Naissance  à Paris, le 30 juillet. Fils d’Albert Modiano, Juif originaire d’Alexandrie et préfigurant les personnages de son fils…

    1957           Mort tragique de son frère Rudy, auquel il dédiera ses premiers livres.

    1967           Publie La place de l’étoile, son premier roman, avec l’appui de Raymond Queneau, ami de la famille.

    1970           Epouse Dominique Zehrfuss

    1972           Les Boulevards de ceinture, Grand Prix du roman de l’Académie française.

    1974           Lacombe Lucien. Film en collaboration avec Louis Malle.

    1978           Rue des Boutiques obscures, Prix Goncourt.

    2002           Bon voyage. Film en collaboration avec Jean-Paul Rappeneau.

    2005           Un pedigree. Récit à caractère autobiographique.

    Cet article a paru dans l'édition de 24 Heures du 2octobre 2007.

  • Le grain de Millet

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    Deux livres nouveaux, entre aigreur et saveur.

    Romancier reconnu mais posant à l’incompris, styliste impeccable jusqu’à l’affectation, essayiste ombrageux aux prises de position de plus en radicales dans leur catastrophisme, éditeur enfin qui accompagna (notamment) Jonathan Littell et ses Bienveillantes, Richard Millet vient de publier deux ouvrages illustrant à la fois ses hautes qualités d’écrivain et sa discutable dérive dans un négativisme teigneux dont lui seul, estime-t-il, ressort blanc comme le chevalier de l’immaculée lessive.

    S’il y a du bon à prendre dans les observations de son Désenchantement de la littérature, à propos de la dégradation de la langue en général, sous l’effet du « langage mortifère de la communication », et du déclin de la littérature actuelle en particulier, force est de s’inscrire en faux contre son manque total de nuances (cela même qui fait le sel de toute littérature vivante) et de générosité.

    Egaré dans ses vaticinations idéologiques de pseudo-prophète, Richard Millet nous revient en beauté avec L’Orient désert, récit de voyage spirituel non moins qu’érotique d’un homme blessé, aux sources chrétiennes du Liban meurtri de son enfance, et jusqu’en Cilicie où le poigne la nostalgie de son baptême «dans une petite église de granit à clocher-mur, au plus haut d’un village de Corrèze », pays de ses romans, et qui écrit enfin: « On ne peut que se taire, dans une manière d’innocence »…   

     

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    Richard Millet. Désenchantement de la littérature. Gallimard, 66p. L’Orient désert. Mercure de France, 223p.