
Récits de l'étrange pays, 8.
Léa est si sensible à la beauté des choses et des gens que cela la touche, parfois, à lui faire mal.
Elle resterait des heures, ainsi, à regarder la Cité des Oiseaux de son douzième étage. Elle en aime les âpres murs couverts de graffiti et l’enfilade des blocs au pied desquels, là-bas, les matinaux se hâtent vers les parkings ou l’abribus de la ligne numéro 6.
Il y a ce matin des gris à fendre l’âme. On dirait que le ciel et la ville s’accordent à diffuser la même atmosphère un peu triste en apparence, à vrai dire plutôt sereine, disons sereine et grave, comme apaisée, hors du temps, qui lui évoque le temps de Théo, avant Pascal et la Solderie.
Elle vit toujours au milieu de ses tableaux, malgré tout ce temps écoulé depuis la mort de Théo, et parfois le vertige la prend de le sentir plus présent que jamais, mais ces moments-là qu’il était le seul à ressaisir dans l’effusion de ses couleurs, surtout aux fins de journées ou à ces instants qu’il disait de l’état chantant, le manque de Théo la reprend et personne n’a pu le compenser jamais, pourtant elle aime, Léa, ce manque qui lui rappelle ce que ça a été alors de s’aimer.
Ou alors la rage la reprend et ces jours, notamment, avec les ignobles affiches placardées en ville et partout dans le pays par le parti populacier qui en appelle à redoubler de haine pour l’étranger et toute forme d’étrangeté, dont elle sait que Théo y eût trouvé un nouveau motif de tempêter contre l’esprit moutonnier, et cette rage bonne et belle le lui ressuscite d’une autre façon qu’elle a besoin de communiquer, la poussant alors à battre le rappel de ses amis, à commencer par Hassan et Pascal, puis à descendre à la Solderie où l’attend sa chère racaille.
En attendant, à la fenêtre de la tour nord des Oiseaux, Léa regarde une fois de plus ce qu’il y a là, que d’autres trouveraient sinistre et qui l’enchante à travers tout ce qu’en a chanté Théo dans ses toiles les plus épurées: tout ce béton et ces grillages, le dallage noir du pied de la tour où la camée du seizième s’est fracassée il y a maintenant des années de ça, les arbres défoliés du ravin d’à côté, les blocs décatis aux façades rongées par les pluies acides et la ville, là-bas, avec son chaos de toits se diluant dans la brume d’automne – tout cela chante en elle et lui donne envie de se griller une Lucky.
C’est en effet comme ça et Pascal sera le dernier à le lui reprocher : Léa fume de nouveau et comme par défi, depuis la mort de Théo et pour faire pièce aussi à trop d’injonctions de faux culs au nom de la bonne santé du client juste bon à payer double son droit de se la cramer, c’est sa façon à elle de résister en se rappelant la bravade qu’elle a relevée dans les carnets secrets de son cher compagnon: « La mort, ma mort, je veux la faire chier un max à attendre devant ma porte, à piétiner le paillasson. Mais quand il sera manifeste que le temps est venu de la faire entrer, je lui offrirai du thé et la recevrai cordialement ».
Or, autant que Léa fume – pensant alors qu’elle se fume elle-même comme un saumon pêché par un Indien -, elle s’imagine qu’elle se dépouille du superflu et se purifie peu à peu comme un arbre qui se minéralise, et la voici sentir en elle ce diamant fin sans lequel Théo disait que rien ne pourrait jamais se graver de durable.
Image: Philip Seelen




Récits de l'étrange pays, 3.

Celui qui ne supportera pas longtemps la vision de la Toyota Cressida de son voisin kosovar / Celle qui aimerait aussi un Home Cinema tout semblable à celui que l’oncle Adalbert a fait installer dans sa villa La Colchique / Ceux qui ont enfin résolu de s’endetter pour vivre ce qui s’appelle une vie /Celui qui est jaloux de naissance à ce que dit sa mère qui lui a toujours préféré son cadet / Celle qui ronge son frein jusqu’à l’os / Ceux qui ne désirent que par contamination / Celui que son envie de rien rend suspect à ses propres yeux / Celle qui a commencé d’écrire des poèmes osés à l’époque où elle faisait tapisserie / Ceux qui ignorent le sens de l’expression faire tapisserie / Celui qui a renoncé à la tapisserie pour se lancer dans la pâtisserie / Celle qui demande au pâtissier si c’est lui qu’a pissé sur le tapis / Ceux qui jalousent le pâtissier Fabrice pour sa bâtisse tapissée à l’anis / Celui qui envie les idées du romancier R. que son nègre utiliserait mieux que le sien / Celle qui se fait un look à la Virginie Despentes pour sortir enfin de l’anonymat / Ceux qui ont décidé de prendre un nouveau départ en avant c’est parti mon fifi / Celui qui lit Pascal dans sa carrée d’étudiant et qui a juste envie de pisser / Celle qui se ferait bien prendre en levrette mais que son ami Polo ne prend qu’en Lambrette / Ceux qui ne se sont jamais bougés que sous l’aiguillon de l’envie / Celui qui se rappelle sa lecture de L’Envie de Iouri Olécha dans une soupente de la rue de la Félicité / Celle qui sait que le mot envie a partie liée au mauvais œil / Ceux qui affirment qu’il vaut mieux faire envie que pitié pour signifier qu’ils préfèrent écraser qu’être écrasés / Celui qui constate que sa femme n’a plus ces temps que des envies sur les mains / Celle qui passe ses envies de coucher un peu en mangeant beaucoup / Ceux qui subliment leurs envies en imitant Notre Seigneur pas jaloux pour un clou / Celui qui prétend que Fellini était jaloux de Pasolini autant que de Rossellini et de Viscontini / Celle qui n’a jamais nourri d’autre envie que celle d’être la nouvelle Bardot du quartier ouvrier mais ça lui a passé / Ceux qui estiment qu’une existence sans envie n’est pas une vie qu’on puisse envier, etc.


discrétion comme il sied aux êtres d’humilité enfin tu vois le genre de parfaits raseurs, etc.



Celui qui découvre son âge dans le regard des kids / Celle qui a ouvert une maison d’hôtes après des années de galère et deux maris usés / Ceux qui ont fait coloriser le portrait de leur garçon défunt au même âge que leurs actuels petits-enfants / Celui qui retrouve son pote Gaspard quarante ans après leurs belles années et chacun se félicite d’être resté si cool / Celle que les deux mecs ont convoitée à leur vingt ans et qui leur a préféré ce Victor avec lequel la vie ne fut pas drôle et qu’ils enterrent tous trois cet après-midi de crachin / Celui qui n’arrive pas à ne plus croire qu’il a dix-huit ans alors qu’il se sent dedans plus frais que jamais / Celle qui répète tellement qu’elle baisse qu’en effet elle baisse et que ça ne lui passera pas avant que ça nous prenne / Ceux qui baisent encore à 77 ans mais ce n’est pas si fréquent et peut-être moins important que ce n’est écrit dans les magazines visant les 40-60 / Celui qui se détourne quand il croise à la COOP un ancien condisciple progressiste de la fac de médecine auquel il se gêne d’avouer qu’il a fait fortune dans le domaine des farines carnées / Celle qui a tellement bien vieilli qu’elle fait la pige aux Barbies quadra et aux Bimbos quinquas / Ceux qui se retrouvent dans l’Espace Aînés où la solidarité règne leur a-t-on dit / Celui qui gère le Groupe de Conscience des homos octogénaires / Celle qui supervise les réus de délibération des retraités libres penseurs / Ceux qui se disent imperméables aux problèmes générationnels vu que selon eux l’humain reste l’humain entre autres pensées nobles / Celui qui a commencé de voyager vraiment pour faire le deuil de Claudine / Celle qui se fait tartir dans le Périgord noir depuis le départ de ce salaud d’Ancelin qu’elle a tant aimé au point d’en oublier les beignes et les bleus / Ceux qui ont tenu grâce à la canasta et aux séries genre Experts Miami / Celui qui dit volontiers « mon pauvre vieux » aux garçons de vingt ans se lançant dans la Carrière / Celle qui recommence à faucher des objets chers pour se donner un coup de jeune / Ceux qui montent un coup ensemble comme au bon jeune temps / Celui qui se vante de n’avoir jamais fauché de livres chez Maspéro par la même éthique de gauche qui le faisait razzier les librairies de la rue de Rivoli / Celle qui à vingt ans a peint un phallus vert sur le Rolls du principal actionnaire de son journal de bourges / Ceux qui sentent passer le temps en eux comme une ondulante rivière qui va se jeter dans un lac coulant lui-même très doucement vers le Sud en fleuve alluvionné jusqu’à la mer sur laquelle le soir la nuit fait penser à l’infini étoilé enfin tu vois comme on devient poète quand on est paralysée et que la télé est en panne, etc. 
Celui qui pète un câble dans la cuisine relookée de son compagnon de vie / Celle qui fait un AVC le jour de son back up / Ceux qui sont rattrapés par la crise financière dans leur entresol du quartier sous-gare / Celui qui note les dernières choses à faire avant d’ouvrir aux videurs de l’Entreprise / Celle qui fait la liste des objets de valeur laissés par l’oncle Archibald à ses nièces et neveux presque tous homophobes / Ceux qui ont fait le test avant de se pointer dans l’appartement du Belge où ils participeront à leur premier gang bang nokapote / Celle qui raconte sa mission dangereuse au Cachemire non sans remarquer le drôle de goût du sushi mal décongelé que la Neuchâteloise snob a servi à son cocktail / Ceux qui ont un sosie de Brad Pitt dans leur équipe de démarcheurs de contrats immobiliers genre néo-subprimes / Celui qui prend des somnifères pour pallier la présence de sa légitime / Celle qui prend des somnifères pour pallier son manque d’illégitimes / Ceux qui se sentent en prison dans leur pyjama rayé dont la lecture du dernier Marc Levy les fera peut-être s’évader on peut rêver-quand-même-ou-quoi / Celui dont le pacemaker s’affole sous les lignes à haute tension mais son cousin l’électricien lui dit qu’y a aucun rapport / Celle qui affole les portiques de l’aéroport de Nagoya avec ses nouvelles hanches de titane style Johnny / Ceux qui se disent que le pire n’est pas d’avoir une vieille peau dans son lit mais de ne plus savoir comment la ou le faire rire ou même sourire de ça / Celui qui avait notoirement les mêmes yeux que Tony Curtis et qui se sent ce matin bien seul / Celle qui se place ce soir sur une grille d’aération jouxtant la sortie du Brummel et qui se la joue Marylin sans le moindre effet à cause peut-être du poids de sa robe en lamé / Ceux qui rêvent de fonder un foyer stable pour en finir avec leur période de squat / Celui qui sort avec une lingère du Beau-Rivage pour se mettre à l’écoute du peuple / Celle qui offre des Navyboots à son gig équatorien pour le mettre à l’aise quand elle le sort au Club de Voile / Ceux qui se lèvent et menacent de partir à chaque fois que leur ami le Bulgare malmène sa conjointe suisse alors qu’il a juste le permis B / Celui qui insiste au brunch des cadres de l’Entreprise afin qu’on voie en lui un ami de la Chine / Celle qui a épousé celui qui ne s’intéresse qu’à ceux qui gagnent / Ceux qui ne gagnent pas à être connus même de loin, etc.
Inlassablement je regarde les visages, et partout le drame, inscrit en rides et en traits durcis ou épurés au contraire; et les humbles, muettes figures de l’autobus ou de la salle d’attente; et la comédie des peaux liftées, tendues comme sur autant de masques d’un éreintant carnaval; et la ménagerie, le casoar ou le sanglier; et le cabinet de curiosités des natures subies ou sublimées, la babine sexuelle ou l’icône de vieux bois.






