
Récits de l'étrange pays, 11.
Cette histoire de story était dans l’air, il n’y a que la story qui compte, avait martelé le réd en chef du Populaire, il n’y a d’intéressant que la story de chacune et chacun, d’ailleurs chacune et chacun en ont une, avait martelé le réd en chef Levasseur, dit aussi le vassal de sa sœur - ex légitime du proprio du Populaire -, et le message avait passé, Levasseur l’avait d’ailleurs relevé devant ses amis du Rotary : j’ai fait passer le message à mes troupes, à présent la nouvelle formule ce sera La Story.
Or Pascal Ferret avait vu défiler les réd’s en chef au cours des années, et cette histoire de story lui convenait en somme tout en se répétant en son for intime qu’il y a story et story, mais je n’ai pas de leçon à donner se disait-il en raillant l'expression convenue et songeant à ce qui relevait à ses yeux du secret.
L’époque est à la divulgation du secret, songeait-il: l’époque est à l’effraction et à l’indiscrétion généralisée et c’est la mort aussi de toute histoire vraie qui n’est rien sans protection du secret; l’époque prétend tout mettre à plat, selon l’expression, et c’est ainsi que la story s’aplatit à l’énoncé des faits d’où tout secret se trouve éjecté - de fait l’époque ne peut qu’éviter le fond de l’histoire en éjectant son secret.
Pascal laissait venir à lui l’immensité des choses tandis que l’aspirant romancier à succès Attila M. se creusait les méninges, auprès de son évier, pour trouver enfin le thème porteur du scénar qui le révélerait ; Pascal avait souri lorsque le pantelant Attila, durant son stage avorté au Populaire, l’avait taxé de collabo du pouvoir et d’individualiste pour ainsi dire cryptofasciste, selon l’expression du délateur, Pascal lisait pour ainsi dire dans l’avenir qu'il croyait sans histoire du poète du quotidien sans poésie ni quotidien, et l’immensité des choses emportait le pauvre Attila dans le tumulte de son flot, à l’instant Pascal songeait au secret ressentimental d’Attila le prétendu dissident de l’intérieur, selon l’expression de son blog perso, lequel relevait en outre ses visées radicales de vrai forcené, et Pascal se rappelait tous les vrais forcenés qu’il avait vu défiler au cours des années, et quelques forcenées aussi, quelques mères dites criminelles, quelques ados violents ou violeurs dans la foulée, mais les temps étaient passés où les localiers du Populaire parlaient encore de mauvaise graine ou de mères indignes, désormais on s’en tenait aux faits, et, pour les faire parler à chacune et chacun, aux modulations de la seule story.
Pascal Ferret se rappelait le forcené à la Fan Cruiser fonçant dans la foule du marché puis dans un mur, écrasant dix passantes et passants et ressortant de l’amas de ferraille bien vivant et furieux, accusant le Système et se faisant exploser la cervelle au terme de son discours endiablé ; ou cet autre justicier surgissant dans un bar gay et mitraillant cette vermine, selon son expression, qui avait fait de lui le déchet qu’il était devenu par contamination, avant de se faire justice, selon l’expression consacrée ; ou cet autre encore jetant sa grenade au milieu des députés réunis du Grand Conseil et se flinguant pareillement, et cette autre junkie pétant les plombs, selon l’expression, ces quantités d’autres désespérés ne trouvant recours que dans ces extrémités.
Cependant, avait relevé Levasseur comme à regret, quoique non sans positiver, selon son expression préférée de ces derniers temps, nos troupes ne peuvent se borner à la story à sensation, genre le chien sidéen qui mort l’enfant orphelin, selon l’expression préféré du proprio du Populaire, nos troupes ont appris à déceler la story concernant chacune et chacun, martelait Levasseur, ainsi nos troupes traqueront-elles aussi la story citoyenne et sans donner de leçon.
Et Pascal Ferret souriait vaguement en songeant au secret d’Attila M. qui l’avait agressé l’autre soir au Buffet de la Gare en le taxant de vendu, avant de revenir à sa table et de s’excuser, puis de lui avouer qu’il était ces temps un peu perdu, sa compagne de vie s’étant tirée depuis peu, et lui révélant ensuite, après force demis aux frais de Ferret, le début d’une espèce de story dont un romancier populaire n'eût probablement pas su trop que faire.
Image: Philip Seelen
Récits de l’étrange pays, 10.
Récits de l’étrange pays, 9.




Récits de l'étrange pays, 3.

Celui qui ne supportera pas longtemps la vision de la Toyota Cressida de son voisin kosovar / Celle qui aimerait aussi un Home Cinema tout semblable à celui que l’oncle Adalbert a fait installer dans sa villa La Colchique / Ceux qui ont enfin résolu de s’endetter pour vivre ce qui s’appelle une vie /Celui qui est jaloux de naissance à ce que dit sa mère qui lui a toujours préféré son cadet / Celle qui ronge son frein jusqu’à l’os / Ceux qui ne désirent que par contamination / Celui que son envie de rien rend suspect à ses propres yeux / Celle qui a commencé d’écrire des poèmes osés à l’époque où elle faisait tapisserie / Ceux qui ignorent le sens de l’expression faire tapisserie / Celui qui a renoncé à la tapisserie pour se lancer dans la pâtisserie / Celle qui demande au pâtissier si c’est lui qu’a pissé sur le tapis / Ceux qui jalousent le pâtissier Fabrice pour sa bâtisse tapissée à l’anis / Celui qui envie les idées du romancier R. que son nègre utiliserait mieux que le sien / Celle qui se fait un look à la Virginie Despentes pour sortir enfin de l’anonymat / Ceux qui ont décidé de prendre un nouveau départ en avant c’est parti mon fifi / Celui qui lit Pascal dans sa carrée d’étudiant et qui a juste envie de pisser / Celle qui se ferait bien prendre en levrette mais que son ami Polo ne prend qu’en Lambrette / Ceux qui ne se sont jamais bougés que sous l’aiguillon de l’envie / Celui qui se rappelle sa lecture de L’Envie de Iouri Olécha dans une soupente de la rue de la Félicité / Celle qui sait que le mot envie a partie liée au mauvais œil / Ceux qui affirment qu’il vaut mieux faire envie que pitié pour signifier qu’ils préfèrent écraser qu’être écrasés / Celui qui constate que sa femme n’a plus ces temps que des envies sur les mains / Celle qui passe ses envies de coucher un peu en mangeant beaucoup / Ceux qui subliment leurs envies en imitant Notre Seigneur pas jaloux pour un clou / Celui qui prétend que Fellini était jaloux de Pasolini autant que de Rossellini et de Viscontini / Celle qui n’a jamais nourri d’autre envie que celle d’être la nouvelle Bardot du quartier ouvrier mais ça lui a passé / Ceux qui estiment qu’une existence sans envie n’est pas une vie qu’on puisse envier, etc.


discrétion comme il sied aux êtres d’humilité enfin tu vois le genre de parfaits raseurs, etc.



Celui qui découvre son âge dans le regard des kids / Celle qui a ouvert une maison d’hôtes après des années de galère et deux maris usés / Ceux qui ont fait coloriser le portrait de leur garçon défunt au même âge que leurs actuels petits-enfants / Celui qui retrouve son pote Gaspard quarante ans après leurs belles années et chacun se félicite d’être resté si cool / Celle que les deux mecs ont convoitée à leur vingt ans et qui leur a préféré ce Victor avec lequel la vie ne fut pas drôle et qu’ils enterrent tous trois cet après-midi de crachin / Celui qui n’arrive pas à ne plus croire qu’il a dix-huit ans alors qu’il se sent dedans plus frais que jamais / Celle qui répète tellement qu’elle baisse qu’en effet elle baisse et que ça ne lui passera pas avant que ça nous prenne / Ceux qui baisent encore à 77 ans mais ce n’est pas si fréquent et peut-être moins important que ce n’est écrit dans les magazines visant les 40-60 / Celui qui se détourne quand il croise à la COOP un ancien condisciple progressiste de la fac de médecine auquel il se gêne d’avouer qu’il a fait fortune dans le domaine des farines carnées / Celle qui a tellement bien vieilli qu’elle fait la pige aux Barbies quadra et aux Bimbos quinquas / Ceux qui se retrouvent dans l’Espace Aînés où la solidarité règne leur a-t-on dit / Celui qui gère le Groupe de Conscience des homos octogénaires / Celle qui supervise les réus de délibération des retraités libres penseurs / Ceux qui se disent imperméables aux problèmes générationnels vu que selon eux l’humain reste l’humain entre autres pensées nobles / Celui qui a commencé de voyager vraiment pour faire le deuil de Claudine / Celle qui se fait tartir dans le Périgord noir depuis le départ de ce salaud d’Ancelin qu’elle a tant aimé au point d’en oublier les beignes et les bleus / Ceux qui ont tenu grâce à la canasta et aux séries genre Experts Miami / Celui qui dit volontiers « mon pauvre vieux » aux garçons de vingt ans se lançant dans la Carrière / Celle qui recommence à faucher des objets chers pour se donner un coup de jeune / Ceux qui montent un coup ensemble comme au bon jeune temps / Celui qui se vante de n’avoir jamais fauché de livres chez Maspéro par la même éthique de gauche qui le faisait razzier les librairies de la rue de Rivoli / Celle qui à vingt ans a peint un phallus vert sur le Rolls du principal actionnaire de son journal de bourges / Ceux qui sentent passer le temps en eux comme une ondulante rivière qui va se jeter dans un lac coulant lui-même très doucement vers le Sud en fleuve alluvionné jusqu’à la mer sur laquelle le soir la nuit fait penser à l’infini étoilé enfin tu vois comme on devient poète quand on est paralysée et que la télé est en panne, etc. 
Celui qui pète un câble dans la cuisine relookée de son compagnon de vie / Celle qui fait un AVC le jour de son back up / Ceux qui sont rattrapés par la crise financière dans leur entresol du quartier sous-gare / Celui qui note les dernières choses à faire avant d’ouvrir aux videurs de l’Entreprise / Celle qui fait la liste des objets de valeur laissés par l’oncle Archibald à ses nièces et neveux presque tous homophobes / Ceux qui ont fait le test avant de se pointer dans l’appartement du Belge où ils participeront à leur premier gang bang nokapote / Celle qui raconte sa mission dangereuse au Cachemire non sans remarquer le drôle de goût du sushi mal décongelé que la Neuchâteloise snob a servi à son cocktail / Ceux qui ont un sosie de Brad Pitt dans leur équipe de démarcheurs de contrats immobiliers genre néo-subprimes / Celui qui prend des somnifères pour pallier la présence de sa légitime / Celle qui prend des somnifères pour pallier son manque d’illégitimes / Ceux qui se sentent en prison dans leur pyjama rayé dont la lecture du dernier Marc Levy les fera peut-être s’évader on peut rêver-quand-même-ou-quoi / Celui dont le pacemaker s’affole sous les lignes à haute tension mais son cousin l’électricien lui dit qu’y a aucun rapport / Celle qui affole les portiques de l’aéroport de Nagoya avec ses nouvelles hanches de titane style Johnny / Ceux qui se disent que le pire n’est pas d’avoir une vieille peau dans son lit mais de ne plus savoir comment la ou le faire rire ou même sourire de ça / Celui qui avait notoirement les mêmes yeux que Tony Curtis et qui se sent ce matin bien seul / Celle qui se place ce soir sur une grille d’aération jouxtant la sortie du Brummel et qui se la joue Marylin sans le moindre effet à cause peut-être du poids de sa robe en lamé / Ceux qui rêvent de fonder un foyer stable pour en finir avec leur période de squat / Celui qui sort avec une lingère du Beau-Rivage pour se mettre à l’écoute du peuple / Celle qui offre des Navyboots à son gig équatorien pour le mettre à l’aise quand elle le sort au Club de Voile / Ceux qui se lèvent et menacent de partir à chaque fois que leur ami le Bulgare malmène sa conjointe suisse alors qu’il a juste le permis B / Celui qui insiste au brunch des cadres de l’Entreprise afin qu’on voie en lui un ami de la Chine / Celle qui a épousé celui qui ne s’intéresse qu’à ceux qui gagnent / Ceux qui ne gagnent pas à être connus même de loin, etc.
Inlassablement je regarde les visages, et partout le drame, inscrit en rides et en traits durcis ou épurés au contraire; et les humbles, muettes figures de l’autobus ou de la salle d’attente; et la comédie des peaux liftées, tendues comme sur autant de masques d’un éreintant carnaval; et la ménagerie, le casoar ou le sanglier; et le cabinet de curiosités des natures subies ou sublimées, la babine sexuelle ou l’icône de vieux bois.



