Dans Bakou, derniers jours, l’écrivain voyageur revisite, avec mélancolie et malice, le lieu de sa mort annoncée.
Olivier Rolin revient-il de l’enfer ? De quel cul du monde nous arrive-t-il avec sa dégaine de damné ? Et quels sont donc ces « derniers jours » qu’annonce le titre de son nouveau récit déjà plombé par le nom de Bakou, sur la couverture duquel l’écrivain baroudeur s’est photographié lui-même devant une porte close, mal rasé et mal fringué, l’air de porter le poids du monde et de nous le reprocher avec son air de catastrophe ?
À l’air du look et des images «cultes», cette mise en scène pourrait faire conclure à la « posture » complaisante, genre Rimbaud au Harrar ou Camus à la sèche, encore accentuée par les divers portraits de Rolin insérés dans le livre, en Afghanistan ou au bord de la mer des Khazars et même en boxer dans sa chambre d’hôtel, à 62 balais, « pas si mal ! » selon lui. Or, on ne lui en fera pas le reproche dans la mesure où la démarche de ce récit s’inscrit dans un retour sur soi de l’homme vieillissant qui reste, avec un grain de sel, extraordinairement poreux et curieux de tout. Olivier Rolin a « payé », pourrait-on dire d’une formule. Il a beaucoup vécu et bourlingué, beaucoup lu et rencontré ses semblables, beaucoup écrit là-dessus. Dans tous ses livres, en outre, la part de l’Histoire intervient à tout moment, comme dans les premières pages consacrées ici à Bakou qui le font évoquer la « frise de têtes coupées » ponctuant les régimes successifs de cette ville très convoités, ou les menés de révolutionnaire-gangster du jeune Staline qui lui inspirent une sympathie accordée à ses propres souvenirs de leader gauchiste. De la même façon, la lecture du monde, très nourrie de bouquins, passe par maintes rencontres significatives, comme celle de la jeune Sabina qui rêve de devenir businesswoman en Suisse ou de l’ancien officier de l’Armée rouge qui semble avoir a perdu son âme en Afghanistan. Or, on peut rappeler, en passant, que Rolin a sillonné le monde, aussi, au titre de grand reporter.
Cela étant, c’est bel et bien une idée d’écrivain jouant avec la fiction qui est à l’origine de son retour à Bakou. Ayant en effet imaginé, dans un récit (Suite à l’hôtel Crystal) datant de 2004, qu’il se suiciderait en 2009 dans un hôtel de la capitale mondiale du pétrole, d’une balle de pistolet Makarov 9mm, l’écrivain y revient six ans après sa première escale. Hélas (ou tant mieux ?), l’Hôtel au nom presque mythique (Apchéron, au lieu d’Achéron, le fleuve infernal) a disparu et le fameux suicide différé « pour de vrai », au jour même où un forcené perpétue un massacre dans une université – et le réel de revenir au galop !
Jeu d’ailleurs constant que celui de la réalité et de la fiction, dans ce livre lesté de mélancolie autant que d’humour, où l’écrivain revisite certains de ses livres, comme L’Invention du monde (Seuil, 1993) où il s’était donné pour contrainte de raconter la planète en la même journée d’équinoxe printanière du 21 mars 1989. Au passage, il rappellle que Guy Debord, qui disait qu'on ne peut bien écrire que si l'on a bien lu et bien vécu avant cela, n'a pas raté, lui son suicide. Et de se contenter d'ajouter avec un clin d'oeil: "Moi, j'ai vieilli"...
Manière noire
Si la mode des « étonnants voyageurs » sacrifie parfois l’écriture à l’anecdote plus ou moins exotique, Olivier Rolin fait partie, comme un Nicolas Bouvier, de la catégorie des stylistes, avec un ton et une poésie à lui. Sa patte unique marque autant ses récits de pérégrinations (En Russie, La Havane, Voyage à l’Est) que ses roman, dès Phénomène futur (son premier livre, en 1983) jusqu’à Un chasseur de lions (2008) en passant par Bar des flots noirs ou Port-Soudan, entre autres.
Comment qualifier le style de Rolin ? Par un mélange de vigueur épique et de lyrisme, d’acuité concrète et de solidité presque rocailleuse dans l’usage des mots, à quoi s'ajoutent de constantes pépites d'érudition joyeuse, le tout baignant dans une sensualité à pointes d'angoisse. Il y a chez lui du poète, autant dans ses descriptions très détaillées de lieux construits (dès les premières pages de Bakou, la ville est physiquement là, avec ses vieux quartiers et ses horizons industriels décatis) que dans celle qu’il consacre à la nature. On pense en outre, à la lecture de son dernier livre, qu’il émaille de photos en noir et blanc à la manière du grand écrivain allemand W.G. Sebald, à la « manière noire » chers à certains graveurs, qui tire une beauté souvent inattendue de visions rebutantes au premier regard.
Voir Bakou et mourir ? "Ce qui serait vraiment mourir (...), ce serait de comprendre soudain qu'on n'a pas fait d'oeuvre - que tout ça, tous ces jours, ces nuits sous la lampe, ces miliers de pages, c'est rien, pour rien"...
Olivier Rolin, Bakou, derniers jours. Seuil, collection Fiction & Cie, 173p.






- Moi je ne pense qu’à ça, dit la femme très en chair en reprenant un sablé, je ne pense qu’à cette petite chose innocente, et le yorkshire Lula la mordille en roulant ses yeux de chauve-souris; et la femme dévisage, l’un après l’autre, les gigolos assis autour de la piste de danse. Celui-ci je l’ai goûté, me dit-elle: pouah. Celui-là aussi, et cet autre, je les ai tous essayés mais aucun ne m’allait, aucun d’eux ne m’a jamais donné tant de plaisir que Lula.


émouvant ?
Celui qui récrimine tellement qu’il lui est venu une gueule de dragon domestique japonais figé dans le bois dur / Celle qui peuple son aire de concierge du 21 de la rue de la Félicité (Batignolles) de l’Universelle Jérémiade / Ceux qui se réveillent furieux et se mordent parfois eux-mêmes dans le miroir ébréché de leur putain de lavabo / Celui qui se pose en nouveau Léon Bloy alors que plus personne ne se rappelle le style flamboyant de l’Entrepreneur de démolition et ne peut donc clouer le bec au fâcheux / Celle qui évite de mettre son parâtre en colère de crainte de le voir expulser une fois de plus son appareil dentaire et d’avoir une fois de plus à le ramasser vu qu’il est paralysé / Ceux qui ne peuvent entrer en contradiction qu’en vociférant à l’instar de leur chef de parti de plus en plus sourd et fascisant / Celui que l’académicien Jean Dutourd cherche à convaincre que le Club des Ronchons est en somme un aréopage de joyeux drilles / Celle qui peste à tout propos et diffuse une odeur d’ail qui accentue encore l’aigreur de ses propos / Ceux qui ne se parlent qu’en hurlant dans le bruit de machines du sous-marin et se révèlent de très doux compères à l’heure du thé / Celui qui a enregistré plusieurs discours d’Adolf Hitler sur une cassette qu’il envoie à tout interlocuteur qui l’embête au téléphone / Celle qui ne crie jamais que de plaisir / Ceux qui n’ont jamais vu Thomas Bernhard sortir de sa réserve discrète en tout cas dans les cafés de Salzburg où ils le croisaient à l’époque / Celui dont l’alacrité dans l’irascibilité fait toussoter les autres conseillers de la paroisse des Oiseaux / Celle qui admoneste ses jeunes employées de mauvais poil sous prétexte que ce n’est pas ainsi qu’on va séduire le client / Ceux qui se plaindraient s’ils n’avaient plus de quoi râler, etc.


JLK: Que la lecture est une rencontre...
Eric Poindron:








