Il faut savoir que tout homme voué à un art particulier (le poète, le musicien, le fildefériste jongleur, pour ne citer que ceux-là parmi la troupe étrange des rêveurs et des chercheurs) peut à chaque instant se trouver abandonné par l’étincelle intérieure, être privé de son sixième sens ascendant et vital.
L’homme – un peintre – que nous voyons marcher en direction du Grand Théâtre vivait précisément un de ces états privatifs. Et cela au moment où, dans ce théâtre, on attendait de sa part une invention, un décor à couper le souffle ! Un décor qui envelopperait comme un gant de lumière l’interprétation d’une histoire et ferait de celle-ci un spectacle… programmé, par une conjuration diabolique, à une date si rapprochée que le peintre, le temps d’un vertige, s’imagina que cette date était déjà passée, que les prodiges qu’on avait exigés de lui s’étaient depuis longtemps détachés de leurs rôles et que, tels des oiseaux rappelé au-delà de la ligne théâtrale des cintres, ils avaient atteint un point de non-retour, un statut de choses faites et approuvées ! En vérité, la tâche était devant lui et elle attendait. Des images-choc, du réel ! avait insisté le metteur en scène (un ancien facteur brouillé avec le mystère des lettres et tombé sous la tyrannie du réel .
Sous le ciel gonflé, repoussant sur la ville sa lumière avide d’images animées, les passants mordaient dans de larges tartines de viande rouge. Des guêpes oscillaient parmi les étalages de raisin fraîchement cueilli, affairées comme si elles aussi devaient produire sur le champ quelque chose, extirper de l’air une forme, des couleurs, un système complet et irrationnel de correspondances mentales, des architectures cosmiques expérimentales. Des enfants plongés dans la manipulation de petits jeux électroniques bloquaient les passages des galeries marchandes, obligeant la foule à des ralentissements précautionneux. Le peintre avançait dans le labyrinthe des rues, sans parvenir à formuler en lui aucune pensée en rapport avec sa tâche. La nécessité (l’urgence !) de prendre son envol poétique se heurtait à la réalité ambiante qui, par toutes sortes de parodies de créations rapides, semblait vouloir le maintenir fermement sur terre.
Il s’égara, traversa des vapeurs d’un blanc verdâtre et se trouve soudain dans le parc municipal, parmi les arbres. Levant les yeux, il vit leurs superstructures d’un vert profond dériver imperceptiblement, s’éloigner millimètre par millimètres, voguant vers une destination secrète, vers un monde sans doute apparenté aux songes – mais ceux-ci encore si faibles, embryonnaires avec leurs minuscules plumets d’or !
Comme il se remettait en marche, il sentit une vive douleur dans le talon gauche, la sensation d’une aiguille dans la chair. Je vais enlever ma chaussure et me reposer, pensa-t-il, et au même instant une petite chaise enfouie sous la couronne gigantesque d’un orme lui fit signe.
Il avait lustré les verres de ses lunettes (sa vue s’étant un peu voilée dans l’ombre de l’arbre) et s’était assis, quand subitement son imagination s’éveilla. Et tandis qu’au-dessus de sa tête le cerveau de l’arbre bruissait d’un incessant dialogue neuronal et chimique, il se représenta le théâtre et se figura qu’il y entrait, et le voilà qui arrive sur la scène, se déchausse et se met à voler. Un prodige ? Impossible ! dit le réaliste que nous savons. Le peintre étouffe un rire dans son écharpe rouge, maintenant il voit point par point dans son esprit le décor à construire, l’étincelle s’est remise à briller.
Il survole la scène où des hommes s’activent, certains écrivent, d’autres dessinent ou cherchent une phrase musicale. (Certains se sont débarrassés de la raison comme d’un vieil accessoire, dans les coulisses.) Nous ignorons le sens de notre tâche et poursuivons notre tâche avec ardeur, semblent-ils dire, chacun pour soi. Un chœur (cinq jardiniers portant des scies à moteur) traverse l’ombre scintillante de la scène : taillons du neuf, du neuf et du vert ! Le peintre approuve, il voit tant d’images nouvelles ! Peut-être ces images sont-elles très proches de la musique ? Il a vraiment l’air de battre la mesure de son pied déchaussé, assis sur cette petite chaise, dans l’axe du monde ».
Ce texte constitue l’ouverture de la nouvelle livraison du journal littéraire Le Passe-Muraille, Numéro 81, à paraître fin mars.
La peinture illustrant ce texte est une oeuvre de René Myrha. Une importante exposition se tient actuellement au Musée d'Art et d'Histoire de Neuchâtel, intitulée Revenez chères images ! et marquant la confrontation des deux conjoints, avec les mots de la romancière et les images du peintre. Les oeuvres récentes de celui-ci sont présentées, en outre, à la Galerie Dietesheim de Neuchâtel.

émouvant ?
Celui qui récrimine tellement qu’il lui est venu une gueule de dragon domestique japonais figé dans le bois dur / Celle qui peuple son aire de concierge du 21 de la rue de la Félicité (Batignolles) de l’Universelle Jérémiade / Ceux qui se réveillent furieux et se mordent parfois eux-mêmes dans le miroir ébréché de leur putain de lavabo / Celui qui se pose en nouveau Léon Bloy alors que plus personne ne se rappelle le style flamboyant de l’Entrepreneur de démolition et ne peut donc clouer le bec au fâcheux / Celle qui évite de mettre son parâtre en colère de crainte de le voir expulser une fois de plus son appareil dentaire et d’avoir une fois de plus à le ramasser vu qu’il est paralysé / Ceux qui ne peuvent entrer en contradiction qu’en vociférant à l’instar de leur chef de parti de plus en plus sourd et fascisant / Celui que l’académicien Jean Dutourd cherche à convaincre que le Club des Ronchons est en somme un aréopage de joyeux drilles / Celle qui peste à tout propos et diffuse une odeur d’ail qui accentue encore l’aigreur de ses propos / Ceux qui ne se parlent qu’en hurlant dans le bruit de machines du sous-marin et se révèlent de très doux compères à l’heure du thé / Celui qui a enregistré plusieurs discours d’Adolf Hitler sur une cassette qu’il envoie à tout interlocuteur qui l’embête au téléphone / Celle qui ne crie jamais que de plaisir / Ceux qui n’ont jamais vu Thomas Bernhard sortir de sa réserve discrète en tout cas dans les cafés de Salzburg où ils le croisaient à l’époque / Celui dont l’alacrité dans l’irascibilité fait toussoter les autres conseillers de la paroisse des Oiseaux / Celle qui admoneste ses jeunes employées de mauvais poil sous prétexte que ce n’est pas ainsi qu’on va séduire le client / Ceux qui se plaindraient s’ils n’avaient plus de quoi râler, etc.


JLK: Que la lecture est une rencontre...
Eric Poindron:
















Tancrède Voituriez. Les lois de l'économie. Grasset, 201p.
Celui qui tient un
