
Le jeune cinéma suisse à Locarno, entre (trop) belle image et vacuité...
Tutti giù de Niccolò Castelli reflète le malaise latent d’une jeunesse lisse et qui glisse, parfois, vers l’abîme. Où la rejoignent les courts métrages indigents présentés à Locarno…
Ils sont jeunes, ils sont beaux, ils vivent dans une société privilégiée, et pourtant il y a du malaise dans l’air. Chiara la championne de ski au joli minois (Lara Gut) n’en peut plus de voir sa mère la « gérer » comme une affaire d’avenir. Jullo (Yanick Cohades) est aussi à l’aise sur son rollerskate que dans les bras des filles, mais les médecins lui découvrent un cœur menacé d’explosion nécessitant une greffe. Quant à Edo (Nicola Perot), l’artiste farouche à capuche, il exprime sa révolte en couvrant les murs de tags avant de se faire massacrer en pleine rue pour rien, juste parce qu’il se trouvait là – et l’on pense au malheureux Capverdien tué à Lausanne dans les mêmes affreuse circonstances, la veille de la projection de Tutti giù à Locarno...

En compétition internationale, ce premier long métrage de Niccolò Castelli (né en 1982 à Lugano) relève de la chronique actuelle focalisée sur de très jeunes gens, rappelant donc Ken Park de Larry Clark, en plus lisse ou, plus près de nous, Garçon stupide de Lionel Baier, en moins aigu et personnel, et la série de Romans d’ados. Alignant avec lyrisme des images qui exaltent la jeunesse dancingo-sportive (entre compète de ski, folles courses de rollers et matches de hockey) sur un rythme scandé par le rock et le rap, genre vidéo-clip, Castelli rend bien le labyrinthe urbain de Lugano cerné de paysage sublimes mais n’échappant pas à une menace latente. Or, l’évocation parallèle de trois expériences lancinantes de la solitude, dans un milieu apparemment « tout feu tout fun », est rendue avec une sensibilité qui passe plus par les images et la musique que par les mots, avec une belle sensualité. Comme souvent dans le jeune cinéma, la maîtrise technique en impose, jusqu’au trop léché. L’image de Pietro Zuercher est somptueuse, notamment dans sa façonde de rendre la nuit luganaise ou de cadrer visages et postures. La musique des rockers tessinois de Kovlo ajoute un tonus rythmique et parfois dramatique au film, et la direction des acteurs compense le caractère stéréotypé des personnages.
À cet égard, la surmédiatisée Lara Gut apparaît ici en toute simplicité, belle et juste dans toutes ses attitudes, même si son personnage de Chiara Merz frise l’esquisse. Même chose pour le personnage du tagueur Edo, sauvé par le charme ombrageux de Nicola Perot, alors que l’agression qu’il subit est pour ainsi dire évacuée du scénario. Quant au jeune Nyonnais Yanick Cohades, il fait figure de révélation dans le rôle plus élaboré de Jullo, dont la formidable vitalité est soudain brisée par la menace terrible (et symbolique) de son cœur en expansion. De la même façon, une réelle émotion se dégage, dans le groupe de ses potes, au moment où il révèle la nature de son mal. Film choral fondé sur la culture « djeune », Tutti giù reste assez superficiel et convenu dans ses observations, mais son énergie expressive et sa vibration émotive sauvent la mise. Rien en tout cas de la vision mortifère, prétentieuse ou vide de certains aspirants cinéastes de la relève…
Une cuvée déplorable
Les écoles de cinéma suisse ont-elles un problème ? C’est ce qu’on pourrait se demander en découvrant la sélection nationale 2012 des Léopards de demain, dont certains des courts métrages frisent le degré zéro. Encore L’Amour bègue de Jan Czarlewski, produite par l’ECAL, séduit-il par un filmage élégant et une interprétation sensible modulant en finesse le thème du handicap verbal. De la même façon, Homo Sapiens cyborg du Tessinois Stefano Mosimann en «jette» plastiquement dans ses fusions visuelles à la David Lynch. Mais le reste de la sélection nous a paru bien faible, atteignant le fond de la vacuité déprimée avec Il vulcano d’Alice Riva, évoquant l’errance hagarde d’un jeune probablement en quête du sens de «tout ça», et pire: dans lamina de Christian Schanz, atteignant un sommet d’indigence pseudo-symboliste avec son yéti de peluche marron dans le désert et sa femme gobant des abeilles crues…
Emotions sur la Piazza Grande
La Piazza Grande n’est pas tout le festival, mais la magie nocturne en est incomparable sous les étoiles. Au fil de cette 65e édition, quelques moments forts y ont été vécus en prélude aux films de la soirée, dont le choix voulu « grand public » laisse parfois songeur. Ainsi, lundi soir, de l’accrocheuse comédie américaine de Leslye Headland intitulée Bachelorette, dont l’hystérie vulgaire contrastait pour le moins avec le véritable événement du jour: l’apparition, sur la grande scène, devant 8000 spectateurs, du grand chanteur et comédien Harry Belafonte, seigneur de 82 ans au lumineux sourire, dont un clip de présentation évoquait la carrière parralléle de militants des droits civiques.
Rappelant le mérite d’Otto Preminger (dont la rétrospective fait le plein des salles) qui a tourné avec lui Carmen Jones en 1954, où tous les rôles de l’opéra de Bizet sont chantés par des Noirs, Harry Belafonte s’est livré à une belle profession de foi à la gloire de l’art rapprochant les hommes. Or la veille, le même message, assorti d’une minute de silence en hommage aux civils Maliens massacrés ces jours, avait été adressé au public de la Piazza par le grand cinéaste africain Souleymane Cissé, auteur du mythique Yeleen. Ce soir enfin, le fameux acteur mexicain Gael Garcia Bernal, interprète principal du film chilien No, de Pablo Larrain, évoquant la fin de la dictature de Pinochet, devrait marquer la Piazza de sa présence à la réception de son Excellence Award…

Une visite, en janvier 2000, à propos du Journal.


Deux glandeurs qui voyagent sur place pour notre bonheur dans Mobile Home de François Pirot. La fin du temps qui n’en finit pas de Peter Mettler. Et l'irradiante beauté d'Ornella Muti...
Une symphonie ronflante
Le soleil d’Ornella sous les trombes 


Or que nous promet cette 65e édition, troisième de l’ère d’Olivier Père ?
Comme chaque année, après Ernst Lubitsch et Vincente Minelli ces deux dernières années, la rétrospective remplira le Rex avec une trentaine de films signés Otto Preminger, de Laura à Autopsie d’un meurtre (avec un fabuleux James Stewart) ou de Carmen Jones à L’Homme au bras d’or (pour Frank Sinatra dans son meilleur rôle et la musique de Duke Ellington). En outre, un hommage plus modeste sera rendu à Dino Risi avec la présentation de cinq courts-métrages exhumés récemment, remontant aux années 1946-1949.
audra donc y revenir, Mais quel bonheur, en attendant, et contre l’avis mortifère de ceux-là qui prétendent que plus rien ne se fait en littérature de langue française, de découvrir un nouvel écrivain de la qualité de Joël Dicker, alliant porosité et profondeur, vivacité d'écriture et indépendance d'esprit, empathie h









C’est donc en marge de son activité de lecteur professionnel qu’on le suit sur ses Chemins de traverse, taillés à son allure, méditative et allègre, à saut et à gambade comme le voulait Montaigne, autre promeneur de l’Esprit. Or si la littérature n’est pas la vie, elle n’en est pas moins pensée du monde, davantage qu’un reflet, un vrai sentier de sapience. A cet égard, chez JLK, pas de nostalgie des Anciens ou des grands auteurs : admettre que tout déjà a été dit mais défendre la nécessité de le "dire encore comme personne ne l’a dit…".
Moi l’autre : - Le quartier-bibliothèque de Kanda ! Des kilomètres de boutiques de livres. Du haut du 59e étage du Centre de la presse internationale, le cher Giorgio Baumgartner venait de nous présenter les tours des cent Pouvoirs qu’il avait à défier tous les jours à Tôkyo avec ses chroniques non alignées de tronche jurassienne, et ensuite de nous recommander Kanda, et nous de nous retrouver tantalisés par ces millions de livres dont pas un ne nous était accessible.
Moi l’un : - Le fait qu’il nous balance du « grand écrivain » dans sa bouffé d’enthousiasme postfacier ? Mais les gens connaissent Jean Ziegler: ils savent qu’il a tout le temps exagéré. Que c’est un généreux excessif. Et puis tout le monde est un peu « grand écrivain » par les temps qui courent : on s’en balance. Je l’ai prié de ravaler ça. Mais rien à faire. Lui ai dit qu’il n’y avait pas un grand écrivain vivant en français d’aujourd’hui et qu’à côté de Proust, Céline, Morand, Bernanos, Ramuz, Cingria en grand écrivain mineur, plus quelques dizaines d’autres, au XXe siècle, l’époque actuelle est aux eaux basses et nous autres autant d’aimables pianoteurs, mais rien à faire non plus, donc assumons la vergogne et sourions au buzz…
Moi l’un : - Non, je ne trouve pas. Olivier se défonce pour ses auteurs et je trouve ça bien. La plupart des éditeurs n’ont plus le temps ou l’énergie de suivre les livres qu’ils publient, et ça donne des milliers de bouquins qui se perdent dans le magma des publications. Je ne me fais pas trop d’illusions sur les effets du buzz en littérature, mais cela m’amuse comme m’a amusé l’expérience des blogs, dont nous avons tiré une nouvelle forme de créativité. Cela étant, ce n’est pas le buzz qui va forcément rendre la critique ou le public plus attentifs, et de toute façon le livre fera ou ne fera pas son chemin. Un jour le snobisme parisien s’extasie devant les carnets ronchons d’un certain Blanchard, et ensuite plus rien. Un autre jour c’est la fête à Delerm ou Bobin, et le lendemain c’est oublié. Charles Juliet monte au pinacle avec ses carnets sévères, puis on le remet au placard. Ainsi de suite, en tout cas pour les livres du genre de Chemins de traverse, qui ne racontent pas de story. Si tu veux avoir un rien de succès dans le Trend actuel, faut de la story. Le patron de Grasset aimait la poésie de L’Enfant prodigue, mais l’a refusé faute de story. Pareil chez dix autres éditeurs français qui trouvaient le livre bien beau mais manquant de story pour le service commercial. N’empêche qu’on a fait, avec Pascal Rebetez, une double belle rencontre humaine et littéraire, et je suis ravi de m’être retrouvé à d'autre part avec lui et son amie Jasmine. A contrario, Jean-Michel Olivier a filé une story d’enfer avec son Amour nègre et voilà ce qu’il m’annonce ce matin par texto : 60.000 exemplaires au compteur + 20.000 en livre de poche !
Entre les lignes: ce mardi 5 juin, de 11h. à 12h. sur RTS-Espace 2. http://www.rts.ch/espace-2
Sur deux questions que j’ai aimé poser aux écrivains, rapport à la nature du Très-Haut expliquée aux enfants et à leur désir de revivre dans la peau d’un animal…




EDITORIAL
L’Afrique à la rue de Berne. Max Lobe, après L’Enfant du miracle, poursuit son observation caustique et sensible des choses de la passion "déviante" et de la société.
Les Lignes de ta paume
du fait que ses jours étaient comptés.



En entendant Philippe Jaccottet me dire qu’il est de ceux qui ont choisi de viser haut, je me suis senti comme exclu, comme renvoyé aux basses zones du commun, loin du ciel céleste des poètes, et j’ai pensé à l’image de la rose bleue à laquelle, injustement et justement à la fois, Dürrenmatt réduit la poésie poétique de Suisse romande. Mais bon : je suis quand même venu rendre visite au grand poète, les Jaccottet m’ont très gentiment reçu et je ferai une belle page dans 24 Heures sans rien laisser filtrer de ma réserve de malappris.
Chez les Jaccottet. - C’est à la lumière, déjà, qu’on se sent approcher du lieu. Là-bas, au sud de Valence, lorsque la vallée du Rhône s’ouvre plus large au ciel et que les lavandes et les oliviers répandent leurs éclats mauve-argent dans les replis intimes d’un paysage encore montueux, à un moment donné l’on sent que la lumière à tourné et qu’on va retrouver un certain «ton» pictural et musical (au sens d’une peinture et d’une musique mentales mais sans rien d’abstrait) qui émane pour ainsi dire physiquement des livres de Philippe Jaccottet.
Sans le génie ardent d'un Hodler, Cuno Amiet n'a jamais pour autant donné dans l'art officiel lénifiant, même si le symbolisme appuyé de ses fameuses Cueilleuse de pommes - gracieux sgraffito de la façade du Musée des Beaux-Arts de Berne rappelant le programme de défense spirituelle du pays, en 1936 - fleure évidemment son époque bien datée. On a aussi reproché au notable Amiet de s'être opposé à l'acquisition par le même musée bernois, en 1946, d'une toile de Picasso. « S'il y avait du jaune là où c'est blanc on pourrait l'acheter », aurait déclaré en dialecte bernois celui-là même qui participa aux mouvements novateurs du Blaue Reiter allemand ou de la Sécession autrichienne. On n'en fera pas un renégat réactionnaire pour autant puisque ce n'était, en somme, qu'une question de couleurs !
À la bascule des générations, mais surtout d'une époque que marquera la fin d'une certaine peinture (Hodler ira jusqu'à la fusion de l'abstraction lyrique, mais après ?), Cuno Amiet fut aussi le dernier peintre « national » d'une certaine Suisse qui l'a d'abord vilipendé avant de le célébrer, puis de l'oublier...
Nota Bene : né en 1868 à Soleure, Cuno Amiet fit très jeune ses premières études artistiques à Munich, où il se lia avec Giovanni Giacometti, dont il devint plus tard le parrain du fils, Alberto. Après un séjour à l'Académie Julian de Paris, il séjourna à Pont-Aven et s'établit, dès après son mariage avec Anna Studer, en 1898, dans le village d'Oschwander, canton de Berne, qu'il ne quitta que pour des voyages autour du monde liés à son rayonnement international. En 1931, à l'occasion d'une grande exposition au Glaspalast de Munich, détruit par un incendie, 51 toiles de Cuno Amiet furent anéanties. Un jeune jardinier, Eduard Gerber, s'approcha peu après de l'artiste auquel il acheta une première aquarelle, avant de se lier au couple et de constituer, avec peu de moyens, une collection faisant aujourd'hui référence. Celle-ci fit l'objet d'une grande exposition au Kunstmuseum de Berne, en 2011, dont le catalogue, publié chez Kerber, représente une bonne introduction à l'œuvre et à la vie de l'artiste. Celui-ci est mort en 1961 à Soleure, huit ans après la disparition d'Anna Amiet qui partagea sa vie, ses peines (la mort prématurée d'un premier enfant, compensée ensuite par plusieurs adoptions et tutelles, dont celle du fils de Hermann Hesse) et ses joies. Une grande rétrospective au Kunsthaus de Zurich avait célébré le nonagénaire en 1958. 



Jean-Louis Kuffer. Chemins de traverse ; lecture du monde 2000-2005. Olivier Morattel, 420p.