
Inédit
Par Quentin Mouron
Quand Jean Pottier a retrouvé son père, le matin, il lui a fait les poches. Le vieux avait la langue dehors, les yeux énormes, le visage noir. Jean a pris sa montre en or et un billet de vingt dollars. Il est allé ensuite au buffet du salon. La clef manquait. Il l’aurait forcé, mais la police allait venir, ses frères et sœurs ensuite, ça se remarquerait... Si on le soupçonnait ? Si on disait que c’était lui qui l’avait suspendu ? Lui qui n’avait rien fait ! Ce serait vraiment con... Tant pis pour le buffet. Et puis... Ce serait mieux comme ça, plus digne. Sa conscience se plaquait sur le fait. Il est allé au bar pour une goutte de whisky. S’il devait appeler la police ? Certainement. Mais Daniel devait venir avec la cocaïne. Alors ? Alors si les flics étaient là Daniel repartirait sûrement, et s’ils n’étaient pas là, il lui dirait de repartir. Voilà qui était clair. Ça lui semblait sans risque. Bien pesé. Ficelé comme il fallait. Alors, il a appelé la police. Qui serait là dans deux bonnes heures, avec la tempête. Il devait attendre, et il avait le temps. Il repensait à tout ça, son vieux père. Et il s’est senti triste.
*
Je n’ai jamais eu de sympathie pour Jean. J’ai eu des embrouilles avec lui. Il ressemble au méchant dans les films, mais avec quelque chose en moins, une pointe comique, un soupçon d’impuissance. Sa diablerie est dépensée en pure perte dans le nord québécois, la forêt, à Notre-Dame-de-la-Merci, les enveloppes de coke. Celui qu’on verrait grand bandit, assassin, n’est finalement qu’un moindre ivrogne, un peu drogué, cogneur de femmes. Il n’a pas la passion du grand délit, l’ambition – le sang lui manque aux veines. Quelque fois il élabore un plan. Il va sur le terrain. Peut-être même qu’il consigne quelques notes... Mais la paresse le prend, les brumes – et il retourne s’étendre.
Enfant, déjà, il avait en tête des projets fantasques. C’était une cabane dans les arbres qu’il accolait au ciel. Le rôle de chef du monde qu’il promettait d’avoir. Quelques vols, aussi, dans les supermarchés, au Toys’r’us de la grande ville. Mais il finissait toujours par faire ce que font les autres enfants. Ni plus, ni moins. Il s’envolait par la pensée. D’actions, il était ordinaire.
Et son adolescence aussi, a été ordinaire. Il s’est beaucoup branlé. Il a bu. Il s’est drogué. Il a écouté Black Sabbath et les pionniers du métal à l’anglaise, même gratouillé quelques accords. Il a tiré des coups avec des filles dans des voitures pourries. C’était normal, en somme. Il y avait, comme lui, tout autour, sur des centaines de kilomètres, les mêmes destins qui s’écrivaient, péniblement, entre deux pufs de hasch. Ses rêveries d’ado n’étaient que celles des autres. Aller en ville, guitare en main. Être découvert, c’est-à-dire : apprendre malgré soi que l’on est un génie, et puis y croire assez pour le faire croire aux autres. Signer un disque. Ces rêveries prennent quand on est entre copains. Et quand les copains partent elles durent encore un peu. Parfois elles mordent. Elles rongent.
C’est quand il a blessé une femme pour la première fois, vraiment, au cœur et au visage, que Jean s’est avisé de sa puissance, qu’il était, lui, puissant – et que les autres ne l’étaient pas. Alors il s’est fait craindre. Il a travaillé son masque. Il est devenu froid, brutal. Calme d’apparence, prêt à bondir. Il a fait en sorte que la chose se sache. Les grands-mères alentour avaient peur. Les voisins disaient qu’il avait mauvais genre, et ils interdisaient à leurs enfants de lui parler. Les types de son âge commençaient à le fuir. Et il s’en trouvait bien. On racontait qu’un jour les flics l’embarqueraient pour quelque chose de grave. En attendant, il était une menace. Et Jean a joué son rôle. Il le joue toujours. Son personnage manque d’étoffe. Au début, il a voulu être chef de bande, être à la tête des gars du coin, un cartel, mais tout lui semblait trop pénible et risqué. Il a voulu faire un grand casse, à la Caisse Desjardins, mais là aussi, il a manqué de cran, ou simplement de force. Il a ensuite cassé la gueule d’un mec, sérieusement, qui n’a pas porté plainte. Alors on l’a craint un peu plus. Son grand coup, c’est d’avoir pu, à vingt-deux ans, se mettre à l’assurance. Sous un prétexte. Ce n’est pas grand-chose. D’ici, on peut même le trouver ridicule. Mais quand vous vous sentez fort dans un petit village, vous n’avez pas de point pour comparer. Alors vous vous convainquez que vous êtes invincible. Et les gens autour de vous, qui n’ont pas non plus de quoi comparer, veulent bien croire que vous êtes invincibles. Voilà comment se montent les gloires locales.
*
Quand Daniel descend dans la pièce principale, sa mère lui fait signe de venir, là, près d’elle, doucement, ne t’inquiète pas. Il s’approche lentement, pas rassuré du tout, comme l’enfant qui a fait une bêtise, tremblant, les larmes dans la gorge. Il sent bien qu’elle sait. Il veut ouvrir la bouche, dire quelque chose. Elle lui dit que c’est inutile, qu’elle sait tout. Alors Daniel proteste. Que c’est pas vrai ! Des mensonges. Et puis les larmes lui montent aux yeux. Il sait qu’il ne s’en tirera pas. Il ne nie plus. Il se confond plutôt. Que c’est pas pour longtemps. Que c’est pour le procès. Il jure. Que ça durera pas. Elle lui dit que ça ne fait rien, que ça lui est égal si c’est pour le procès ou autre chose, peu importe, elle, sa mère, elle veut qu’il arrête. Daniel ne répond pas. Il pleure seulement.
Puis elle parle d’Odette, parce qu’elle sait bien ce qu’il se trame, qui a su convaincre son fils, et comment. Elle la hait. Pour ce qu’elle fait à son fils, et aussi pour sa place, qu’Odette a prise dans le cœur de Daniel. En entendant son nom, « Odette », Daniel explose, de rage, qui était comprimée. Il se dresse. Sa voix prend de l’ampleur. Il n’a plus rien de l’enfant. Il lui dit que ça la regarde pas, elle, qui elle se croit ? Il crie. Il la menace. Peut-être qu’il pense ce qu’il lui dit ? Peut-être qu’à ce moment il veut vraiment du mal ? Il marche vers sa mère, menaçant, il veut en imposer, comme son père quand il vivait, à coups de ceinturon. Mais la vieille lui fait face. Elle n’a pas peur. Elle avait peur de son mari. De son fils, elle ne craint rien. Il crie encore une fois que c’est pas vrai, des mensonges ! Des mensonges ! Et puis il se retourne. Il prend son manteau et sort de la maison – la porte claque. Sa mère reste dans l’ombre, sans dire un mot.
Dehors, il veut reprendre son souffle. Les larmes lui coulent le long des joues et gèlent sous son menton. « Mais puisque c’est trop tard ? Puisque c’est trop tard ? » Il répète à voix basse. « Puisque c’est trop tard ». Il se perd dans la tempête. Les flocons dans les yeux. Le visage. Tout disparaît autour de lui. Il se croit perdu, oublié... « Tant mieux ! » pense-t-il. Puis tout ça lui fait peur, des vertiges... Alors il va dans son garage, il tourne la clef et il allume une cigarette – et il reste là, à l’établi, la tête entre les mains. Il aimerait se dégager. D’une ruade. Arrêter. Repartir. Mais Odette a raison. Il ira jusqu’au bout.
*
Daniel prend ses outils. Il démonte le moteur qui est devant lui. Il l’a promis pour vendredi, à Bélanger. Que ça doit être fini. Il n’arrive pas à se concentrer d’abord, les tournevis lui glissent, il ne sait pas ce qu’il faut faire. Et puis quand même, peu à peu. Il parvient. Les sens lui reviennent. L’odeur d’huile le rassure. La crasse. C’est tiède, c’est familier. L’étau de son cœur se desserre. Il travaille. Il travaillera jusqu’à la nuit. Son paquet de cigarettes sur l’établi, son briquet, dans le froid. Dans l’ombre et le froid. Et le silence. Parfois, peut-être, il aimerait dire quelque chose. Mais ce quelque chose ne prend pas forme. Les mots ne lui viennent pas. S’il parle, c’est pour ne rien dire, et qu’est-ce que la parole ? Les mots qui comptent lui manquent tous.
Q.M.
(Ce texte inédit constitue l’ouverture de la nouvelle livraison, No 89, du journal littéraire Le Passe-Muraille, à paraître ces jours. Cet extrait est tiré du troisième chapitre de Notre-Dame-de-la Merci, deuxipme roman de Quentin Mouron à paraître en août 2012 chez Olivier Morattel)
Image: Combien étaient-ils à Fukushima ? Dessin de Didier Mourom
L’Afrique à la rue de Berne. Max Lobe, après L’Enfant du miracle, poursuit son observation caustique et sensible des choses de la passion "déviante" et de la société.
Les Lignes de ta paume
du fait que ses jours étaient comptés.



En entendant Philippe Jaccottet me dire qu’il est de ceux qui ont choisi de viser haut, je me suis senti comme exclu, comme renvoyé aux basses zones du commun, loin du ciel céleste des poètes, et j’ai pensé à l’image de la rose bleue à laquelle, injustement et justement à la fois, Dürrenmatt réduit la poésie poétique de Suisse romande. Mais bon : je suis quand même venu rendre visite au grand poète, les Jaccottet m’ont très gentiment reçu et je ferai une belle page dans 24 Heures sans rien laisser filtrer de ma réserve de malappris.
Chez les Jaccottet. - C’est à la lumière, déjà, qu’on se sent approcher du lieu. Là-bas, au sud de Valence, lorsque la vallée du Rhône s’ouvre plus large au ciel et que les lavandes et les oliviers répandent leurs éclats mauve-argent dans les replis intimes d’un paysage encore montueux, à un moment donné l’on sent que la lumière à tourné et qu’on va retrouver un certain «ton» pictural et musical (au sens d’une peinture et d’une musique mentales mais sans rien d’abstrait) qui émane pour ainsi dire physiquement des livres de Philippe Jaccottet.
Sans le génie ardent d'un Hodler, Cuno Amiet n'a jamais pour autant donné dans l'art officiel lénifiant, même si le symbolisme appuyé de ses fameuses Cueilleuse de pommes - gracieux sgraffito de la façade du Musée des Beaux-Arts de Berne rappelant le programme de défense spirituelle du pays, en 1936 - fleure évidemment son époque bien datée. On a aussi reproché au notable Amiet de s'être opposé à l'acquisition par le même musée bernois, en 1946, d'une toile de Picasso. « S'il y avait du jaune là où c'est blanc on pourrait l'acheter », aurait déclaré en dialecte bernois celui-là même qui participa aux mouvements novateurs du Blaue Reiter allemand ou de la Sécession autrichienne. On n'en fera pas un renégat réactionnaire pour autant puisque ce n'était, en somme, qu'une question de couleurs !
À la bascule des générations, mais surtout d'une époque que marquera la fin d'une certaine peinture (Hodler ira jusqu'à la fusion de l'abstraction lyrique, mais après ?), Cuno Amiet fut aussi le dernier peintre « national » d'une certaine Suisse qui l'a d'abord vilipendé avant de le célébrer, puis de l'oublier...
Nota Bene : né en 1868 à Soleure, Cuno Amiet fit très jeune ses premières études artistiques à Munich, où il se lia avec Giovanni Giacometti, dont il devint plus tard le parrain du fils, Alberto. Après un séjour à l'Académie Julian de Paris, il séjourna à Pont-Aven et s'établit, dès après son mariage avec Anna Studer, en 1898, dans le village d'Oschwander, canton de Berne, qu'il ne quitta que pour des voyages autour du monde liés à son rayonnement international. En 1931, à l'occasion d'une grande exposition au Glaspalast de Munich, détruit par un incendie, 51 toiles de Cuno Amiet furent anéanties. Un jeune jardinier, Eduard Gerber, s'approcha peu après de l'artiste auquel il acheta une première aquarelle, avant de se lier au couple et de constituer, avec peu de moyens, une collection faisant aujourd'hui référence. Celle-ci fit l'objet d'une grande exposition au Kunstmuseum de Berne, en 2011, dont le catalogue, publié chez Kerber, représente une bonne introduction à l'œuvre et à la vie de l'artiste. Celui-ci est mort en 1961 à Soleure, huit ans après la disparition d'Anna Amiet qui partagea sa vie, ses peines (la mort prématurée d'un premier enfant, compensée ensuite par plusieurs adoptions et tutelles, dont celle du fils de Hermann Hesse) et ses joies. Une grande rétrospective au Kunsthaus de Zurich avait célébré le nonagénaire en 1958. 



Jean-Louis Kuffer. Chemins de traverse ; lecture du monde 2000-2005. Olivier Morattel, 420p.


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Celui qui plaque tout à l’instant de prendre connaissance du courriel glacial du responsable des Ressources Humaines lui demandant s’il s’identifie vraiment à l’Entreprise / Celle qui va chercher des clopes à l’heure de la pose et se retrouve le soir même sur le quai d’embarquement pour les îles Lofoten / Ceux qui ont passé de l’état de cadres moyens à celui de clochards à plein temps sans en avertir leur belle-famille recomposée / Celui qui consacre son atelier d’écriture en prison au thème du passage à l’acte / Celle qui s’est donné trois ans pour mater son macho qui a succombé sept ans plus tard à une cirrhose bien méritée /


Journal intime/extime

Blog-miroir et blog-fenêtre
Mais on peut se promener à poil sur une plage et rester pudique, et d’ailleurs ce qu’on appelle le narcissisme, l’exhibitionnisme ou le déballage privé ne sont pas forcément le fait de ceux qui ont choisi de « tout » dire. Ainsi certains lecteurs de L’Ambassade du papillon, où je suis allé très loin dans l’aveu personnel, en me bornant juste à protéger mon entourage immédiat, l’ont-ils trouvé indécent alors que d’autres au contraire ont estimé ce livre pudique en dépit de sa totale franchise. Tout récemment,un effet de réel assez vertigineux m'a valu, après sa lecture de Chemins de traverse, la lettre d'un tueur en série incarcéré à vie me reprochant d'avoir parlé de lui comme d'un mort-vivant, ainsi qu'on le qualifie dans la prison où il se trouve toujours. Or le personnage lisait visiblement ce blog avec attention. Cet épisode n'a manqué de me rappeler certaines précautions à prendre dans l'exposition de nos vies sur la Toile, mes proches en ont frémi et je tâcherai d'être un peu plus prudent dans ma façon d'aller jusqu'au bout de ce que je crois la vérité, en les ménageant un peu mieux...
De l’atelier à l’agora
Du blog au livre. Réponse à Jacques Perrin et Raphaël Sorin.
AngelusNovus.net
J'ai horreur de ceux qui, en Suisse romande, freinent à la montée, comme disait mon ami Thierry Vernet. Les éditeurs jaloux de leurs auteurs et qui se bouffent le museau entre eux, dans nos provinces chiffonnées par la morgue de Paris, m'ont un peu fatigué. Je le chante donc sur mon blog, Facebook, Twitter & Co: à bas les bonnets de nuit et les rabat-joie, et vive la littérature vivante qui se joue de toutes les formes et de tous les genres ! Après mes Chemins de traverse; lectures du monde 2000-20005, je publierai tantôt La Fée Valse, recueil de proses onirico-satirico-poético-érotiques et un Cantique suisse, aux éditions d'autre part, constituant mon Abécédaire passionnel d'un étrange pays, d'Absinthe à Zouc, avant une nouvelle tranche de carnets 2006-2012 qu'Olivier Morattel m'a promis d'éditer en 2013, si je ne l'ai pas ruiné entretemps. Son titre m'est déjà tout un programme vécu: L'échappée libre...

(Cet article a paru ce samedi 12 mai dans Le Nouvelliste, quotidien principal du Valais)



Calligraphie de Fabienne Verdier
Plus noir que Le Diable, tout le temps, tu meurs. Et mes craintes premières de voir l’auteur, Donald Ray Pollock, se complaire dans l’atroce et l’abject, après cent premières pages insoutenables, cèdent peu à peu, comme dans Catastrophes de Patricia Highsmith, ou comme dans La Route de Cormac McCarthy, devant le dessein manifeste d’un écrivain qu’on a justement rapproché de Flannery o’Connor. Cette suite d’histoires, plus affreuses les unes que les autres, mettent également, comme dans La sagesse dans le sang ou Ce sont les violents qui l’emportent, des prophètes-prédicateurs déjantés ou dégénérés, un ancien combattant de la guerre du Pacifique revenu foudroyé par ce qu’il a vécu, un prêtre pédophile, un couple monstrueux s’attaquant à de jeunes auto-stoppeurs pour les photographier « comme des stars » et les massacrer, un flic justicier basculant dans l’exécution sauvage de la Loi revue selon son goût – bref un pandémonium infernal où seuls quelques êtres, comme dans The Road, portent des relents de lumière ou de conscience. L’obsession du péché, l’ombre portée d’un Dieu méchant et pervers, le viol engendrant le viol: tels sont quelques-un des motifs de cette fresque hallucinante sur fond d’Amérique profonde (cela se passe en Ohio, dans le Midwest de la fameuse Bible Belt) brossée avec une sorte de vigueur visionnaire, dans une langue certes moins cristalline ou pénétrante que celle de Flannery ou de McCarthy – mais il faudrait regarder la traduction française, signée Christophe Mercier, de plus près et avec une meilleure connaissance de l’anglais que la mienne. Bref c’est « du lourd » que ce roman, creusant bien plus profond que les innombrables polars américains que l’on pourrait dire de la face sombre des States, mais j’y reviendrai …
Après lecture à Lady L., qui m’a fait corriger deux ou trois mots et une conclusion frisant la provoc, ma nouvelle noire Black is Blacky a obtenu sa première imprimatur, en attendant la réaction du Gitan, alias Marius Daniel Popescu, son commanditaire, et de Max Lobe son dédicataire. Sur quoi nous allons nous régaler de fruits de mer et de vin des Corbières avant de regagner, demain dimanche, nos pénates préalpines..
Les Mahométans
Or, dès que Grossvater se mettait à parler d’autres langues que celles de Guillaume Tell ou du Général, son regard s’allumait.
Berg am See
