
De la petite histoire d'un livre à paraître. Comment son auteur et son éditeur ont évité un CLASH mortel. Du dépassement de la "montée aux extrêmes" et de la chance de vivre une belle aventure.
Pour Olivier Morattel, dit le kangourou.
À La Désirade, ce mardi 10 avril. – L’extravagante chose m’est arrivée en janvier de cette année, quand cet enfoiré d’Olivier Morattel m’a proposé de travailler avec lui. Je le voyais venir sur Facebook. Je me méfiais de lui mais le voir venir me touchait tant il se montrait enthousiaste. J’étais alors en train de composer des espèces de rhapsodies, qu’il se disait prêt à publier. Deux ans auparavant, il avait regimbé devant mon Enfant prodigue, dont la prose le saoulait, mais il avait raffolé de L’Ambassade du papillon et voilà que c’est lui qui revenait.
Si je me méfiais d’Olivier Morattel, c’était essentiellement à cause de ses goût musicaux et de sa propension délirante au superlatif. Olivier Morattel est un fan absolu, selon son expression, de Led Zeppelin. Or ce groupe bruyant n’a jamais touché le délicat amateur de Schubert et de Bryan Adams que je suis. Le tapage amphigourique de Led Zeppelin offense ma sensibilité d’amateur de blues (surtout Lightnin’Hopkins) et d’opéra italien (surtout Puccini, et Simon Boccanegra dans le genre hard), mais le mauvais goût du pauvre garçon se trouvait nuancé par sa référence aux écrits spirituels de Maurice Zundel, et puis il y avait cet enfoiré de Quentin.
Quelques semaines auparavant, en effet, la lecture du premier livre de Quentin Mouron, Au point d’effusion des égouts, avait été mon plus grand bonheur de fin d’année. Je m’étais réjouis comme très rarement de rendre compte de ce livre dans les colonnes de 24 Heures et sur mes blogs, autant que je m’étais réjouis, en 1973, de publier mon premier livre à L’Age d’Homme. Je me sentais extraordinairement proche de ce youngster qui eût pu être mon petit-fils, déjà nous avions échangé une cinquantaine de courriels complices et souvent bien denses, et maintenant Quentin me disait : vas-y, fonce Alphonse, Morattel est un peu cinglé mais il fait son job. Donc je m’y suis mis : en trois mois j’ai bouclé ce nouveau livre à paraître dans quelques jours. J’ai laissé de côté mes rhapsodies qui n’étaient encore qu’un chantier, j’ai repris un ouvrage déjà pas mal avancé mais dont je ne voyais pas qui il pouvait intéresser, intitulé Le Souffle de la vie et constituant la suite, en plus largement polyphonique, de L’Ambassade du papillon, des Passions partagées et de Riches Heures.
Or trois mois plus tard, alors que le livre, désormais intitulé Chemins de traverse, était achevé, tout a failli capoter entre les deux enfoirés que nous sommes, Olivier Morattel et moi.
La faute en a été à notre commun souci de bien faire, à nos inquiétudes respectives, à l’organisation fragile voire acrobatique de l’éditeur et à un surplus d’alcool, de mon côté, ce soir-là où je sortais de chez mon cher voisin Pierre G. assez pousse-au-crime en la matière.
Donc c’est le soir tard, je sors un peu titubant de chez mon voisin et que lis-je sur l’écran de mon Blackberry ? Que je suis censé balancer fissa les dernières épreuves corrigées et revues de mon livre avant Minuit faute de quoi le Bon à tirer le sera sans moi. Du coup le ton comminatoire du message me fait appeler l’enfoiré que je réveille, je lui dis que les épreuves sont encore loin d’être livrables à l’imprimeur, on me répond d’une voix inaudible (une sinusite virale a fait perdre son organe au malheureux) que seul mon retard est en cause, je me défends en arguant que le tapuscrit a été livré dix jours plus tôt que prévu et que c’est de son côté que ça a traîné, le ton monte, l’alcool me fait dire deux ou trois choses probablement excessives, et le kangourou (c’est avec Quentin qu’on l’appelle comme ça, mais c’est strictement entre nous) me boucle au nez. Alors je me retrouve dans l’air frais de la nuit préalpine, je me marre doucement, je rentre a casa où je fais un courriel tout conciliant au jeune homme (ce bougre-là pourrait être mon fils, né l’année de la parution de mon premier livre) et je vais me coucher en pensant qu’on rira de tout ça le lendemain.
Mais pas du tout ! Car le lendemain me parvient un courriel courroucé genre constat de police morale, on me taxe d’inqualifiable et mon langage d’indigne d’un « homme de lettres », on ne veut plus envisager aucune relation amicale avec moi mais uniquement des tractations professionnelles, on me rappelle mes Obligations (alors qu’aucun contrat n’a été signé) et naturellement on annule notre vernissage convivial, point barre.
Le cher garçon croit me tenir avec son « contrat oral » rappelé par écrit. Mais c’est l’oral que je choisis par téléphone immédiat où je le traite de franc fou dingo et son courriel de produit siphonné. Que s’il croit pouvoir se limiter avec moi à du « professionnel » il se goure. Que je vais tout annuler s’il ne quitte pas illico ce ton de chef des RH de je ne sais quelle Entreprise formatée. Que je lui interdis de publier mon livre dans ces conditions. Que s’il s’obstine dans sa psycho-rigidité j’en avertirai Radio-Vatican et raconterai cette foirade sur le blog de Nadine de Rothschild.
Je ne vais pas en rajouter car je sens qu’on panique la moindre à l’autre bout du fil, où tout à coup l’on me demande ce qu’on fait alors ? Comme je sens de mon côté qu’on est au top de ce que l’un de mes directeurs de conscience, le bon René Girard, appelle la « montée aux extrêmes », je propose le calumet. On accepte là-bas de s’excuser pour ce courriel débile si j’accepte de m’excuser pour mes trois mots de trop. Ainsi l’enfoiré s’excuse, je m’excuse, nous nous excusons, ils s’excusent et c’est comme ça qu’est surmontée et dépassée ce que René Girard appelle une « crise mimétique », et pourquoi j’ai décidé à ce moment-là de tutoyer bientôt mon nouvel ami Olivier.
J’ai choisi de publier cette anecdote pour qu’il en reste une autre trace écrite que le courriel énervé de mon éditeur. Quelques jours plus tard, nous nous sommes retrouvés au Locle chez l’imprimeur Louis–Georges Gasser, le type même du maître-artisan comme je les aime, et c’est en toute tranquillité que nous avons procédé ensemble, avec l’aide d’une jeune vestale de la Typo au prénom d’Ingrid, aux dernières corrections de mes Chemins de traverse. Or je me réjouis de sa parution comme de celle de mon premier livre. La superbe lettre-postface de Jean Ziegler, excessivement louangeuse à mon goût mais généreuse et sincère, ajoute à notre bonheur partagé d’enfoirés convaincus de vivre ensemble une belle aventure. Et ce n’est pas tout : le deuxième livre de Quentin Mouron, meilleur encore que le premier, paraîtra en août prochain. Son titre est Notre-Dame-de-la-Merci. C’est un bref roman de poète réaliste au verbe merveilleusement ajusté et à l’empathie humaine sans faille, comme d’un fiston de Tchekhov ou de Raymond Carver. Et c’est ainsi que le kangourou rebondit !


De la formation des rêves, de la jobardise des intellectuels et des enseignements de Simon Leys. 
Avec Fukushima, récit d’un désastre, Michael Ferrier élève le témoignage au rang du grand art.


Montélimar, ce 14 janvier. - Passé l’après-midi à Grignan chez les Jaccottet, vingt-sept ans après notre première rencontre avec Emile Moeri, l’abbé Vincent et le peintre Pierre Estoppey, les facteurs de clavecins Wayland Dobson et son ami Jeannot l’oiseau. Ces gens sont à la fois avenants (elle surtout) et un peu pincés à la protestante (surtout lui), et la conversation, passée certaine crispation, est à la fois naturelle et intéressante, mais ce n’est plus la gaîté que je me rappelais.
Chez les Jaccottet. - C’est à la lumière, déjà, qu’on se sent approcher du lieu. Là-bas, au sud de Valence, lorsque la vallée du Rhône s’ouvre plus large au ciel et que les lavandes et les oliviers répandent leurs éclats mauve-argent dans les replis intimes d’un paysage encore montueux, à un moment donné l’on sent que la lumière à tourné et qu’on va retrouver un certain «ton» pictural et musical (au sens d’une peinture et d’une musique mentales mais sans rien d’abstrait) qui émane pour ainsi dire physiquement des livres de Philippe Jaccottet.


Cette attention, dont le manque représente une grande carence de notre époque, me disait un jour Maurice Chappaz, est à mes yeux le signe d’une qualité majeure, pour l’écrivain comme pour chacun : c’est une modulation de l’amour et de toute relation vraie. «Observer c’est aimer », écrivait encore Charles-Albert Cingria. En notre temps de fausse parole et d’atomisation généralisée, l’attention est une façon, purifiée de tout sentimentalisme et de toute idéologie, de lire le monde et de l’aimer, de refuser l’inacceptable et de dire ce qu’on estime le vrai.
(Ce texte constitue l'introduction de Chemins de traverse, à paraître fin avril aux éditions Olivier Morattel. Vernissage au Salon international du Livre de Genève, le 27 avril, de 17h. à 18h sur la scène de l'Apostrophe. Vernissage personnel au Sycomore, à Lausanne, le 2 mai, de 18h. à 21h.)


Or, cet extraordinaire roman existe bel et bien à l’état « virtuel », morcelé, et sous de multiples signatures. Simone Balayé en a rédigé le synopsis, en raccourci, dans un chapitre magistral de l’Histoire de la littérature romande (Payot, 1996) L’avocat académicien Jean-Denis Bredin, dans Une singulière famille, a brossé le triple portrait des Necker avant l’exil de 1793. Plus récemment, Michel Winock a consacré à Madame de Staël (Fayard, 2011) un très substantiel essai biographique illustrant l’importance de la pensée politique de « Mademoisele Saint-Ecritoire », selon le mot de Necker. Un ancien rédacteur en chef de 24Heures, Pierre Cordey, a pour sa part évoqué, avec beaucoup de sagacité sensible, Les relations de Madame de Staël et de Benjamin Constant au bord du lac Léman (Payot, 1966). Et sous la plume du même Constant, qui voyait en elle « de quoi faire dix ou douze homme distingués », le roman de Germaine se ramifie entre Adolphe, Cécile, son redoutable Journal intime et sa correspondance. Enfin l’œuvre de Madame de Staël elle-même (Slatkine, 3 vol, 1967) reste évidemment le corpus principal de cette saga imaginaire, touchant à tous les genres, du roman au théâtre et des essais aux témoignages d’époque, sans compter une correspondance fluviale.

Celui qui reconnaît un terroriste recherché en la personne de son dentiste Sayed Moussah qui lui avoue se trouver souvent importiné par les Services spéciaux au motif de cette ressemblance dont seule sa mère Aïcha est en somme responsable puisque le père s’est barré / Celle qui a reconnu l’inspecteur Derrick dans la micheline de Sienne / Ceux dont la cousine Micheline élève des ragondins aux Laurentides / Celui qui se fait prendre par la tempête dans les bois de Notre-Dame-de-la-Merci où rôde un dealer mal famé / Celle qui écoule de la neige dans une station de ski fréquentée par des admirateurs de Noir Désir / Ceux qui sont heureux sans le chercher autrement / Celui qui ne se reconnaît pas sur la photo Keystone de l’assassin présumé / Celle qui fait semblant de ne pas reconnaître son grand-oncle exigeant d’elle un rabais / Ceux qui veulent être reconnus en tant que candidats non admis à la Star Ac pour preuve de partialité raciste anti-Canaques / Celui qui prétend t’avoir connu vers Vegas dans un Greyhound alors que tu n’as jamais transité que sur Trailways / Celle qui trafiquait de la réglisse et du bois doux aux Oiseaux / Ceux qui savent que la brouille des deux Ivan de Gogol trouve des équivalents en Alsace et en Mandchourie / Celui qui installe un projo de théâtre sur son toit pour éclairer les menées louches de son voisin Pottier / Celle qui couche avec Pierre-Yves pour le tirer vers la droite / Ceux qui ne te reconnaissent même pas le droit de ne pas voter / Celui qui fait une sieste turbo dans le backstage de son pick-up / Celle qui drague les Indiens des containers d’Anchorage / Ceux qui se retrouvent au titre de gauchers brimées des années 55-66 / Celui qui affirme crânement que sans reconnaissance on ne sera jamais reconnu / Celle qui reconnaît s’être trompée en se trompant de frère au moment où rien n’était sûr / Ceux qu’on connaît moins qu’ils ne désirent être reconnus pour ce qu’on ne connaît pas d’eux à leur dire / Celui qui estime que le besoin effréné de reconnaissance de 87,7 % de nos contemporains découle d’un affaiblissement chiffrable à 22,3 % des vertus nutritives du lait maternel / Celle qui n’a pas été reconnue par son père le marabout évangéliste / Ceux qui reconnaissent qu’il se sont égarés dans le brouillard mais personne ne les entend et les loups de la région ne connaissent point la pitié / Celui qui a reconnu son frère le braqueur sous son passe-montagne tricoté par leur mère / Celle dont on a reconnu le courage dans son combat contre les murènes qui l’ont mortellement déchiquetée à la fin hélas / Ceux qui prétendent avoir été méconnus de leur vivant et demandent donc une compensation au Dieu Juste / Celui qui part en reconnaissance dans le biotope littéraire autrichien connu pour son hostilité aux Antillais bisexuels / Celle qui a senti le vent du boulet juste avant de péter un câble / Ceux qui finiront par reconnaître que tout ce qui brille n’est pas or vu que ça ne coûte rien, etc.
Dandy gouailleur du genre anar de droite, Vialatte, qui fut le premier à traduire Kafka et signa une superbe évocation romanesque de la jeunesse intitulée Les fruits du Congo, peignait en somme l’Apocalypse quotidienne de Temps Modernes avec bonhomie, en frémissant à peine du noeud pap’. Sa façon de jouer avec les formules creuses du Café du commerce ou de l’intelligentsia prétentieuse, les Grandes Questions (« Où va l’homme ? ») ou de parodier les sentences définitives (« La femme remonte à la plus haute Antiquité… »), émaillées de (faux) proverbes bantous ou de vraies lapalissades, nous fait toujours sourire, parfois nous désopiler. 


Manuscrit et manuscrits
Cette cabane de jardinier
(Ces textes inédits sont extraits d’un livre en chantier de François Beuchat. Ils seront publiés dans la prochaine double livraison 88-89 du Passe-Muraille, à paraître fin avril 2012, dont un des frontons sera consacré à la relève de la littérature romande. François Beuchat est l’auteur de plusieurs recueils de prose poétique publiés aux éditions d’autre part. Le dernier, L'oiseau dans la bocal; Fragments du roman d'une vie II, a paru en septembre 2010)
