
Rhapsodies panoptiques (10)
…Tu n’peux pas savoir le bien que tu nous fais, Radu, quand tu te remets au piano et que la mélodie nous arrive par la nuit d’entre nos lampes allumées, toi quelque part en Moravie ou au Connemara, au gré de tes tournées, et nous sous les frondaisons de la Désirade, au bord du ciel on pourrait dire, à la fois très loin de toi mais à ta portée par la radio - à t’écouter jouer à l’instant ce Nocturne de Chopin que partout j’ai emporté avec nous depuis le temps et qui revit maintenant,une fois de plus, sous tes doigts de velours…
…Pas plus que l’Bona je ne t’ai rencontré jamais, Radu le velouté, mais à t’écouter c’est comme si je te connaissais depuis ces années où j’ai compris que Schubert n’écrivait que pour moi, selon ce que tu m’en disais, j’entends pour Lady L. à présent et pour moi, j’veux dire : pour elle et chacun de nous puisque chacun de nous par Schubert ou Chopin ne formons plus qu’une espèce d’aile ondulant dans la nuit d’un même rêve éveillé ; et je me revois là-bas dans les années profondes, je nous revois au fil des heures, j’entends ce Nocturne à l’instant dont Chopin t’a confié le soin d’égrener ses notes en perles de lune comme d’un chapelet, et chaque note est comme une seconde de notre vie passée et revenante, le mot hésite sous tes doigts, le mot présence et les mots mélancolie ou souvenance, les mots tout simples et nus ou les mots plus alambiqués comme des fioles de liqueurs éventées, les mots recherchés, les mots précieux, les mots proustiens – je me rappelle t’avoir écouté cent fois dans ma carrée d’étudiant bohème sous les toits, Radu, quelque part entre seize et vingt et plus gravement passé vingt et des poussières d’étoiles quand se concentre tout le sérieux calamiteux des premières amours - et déjà l’on se croit bien vieux dans la tabagie romantique, et la musique est là pour traduire ça - traduire et trahir ça va de soi…
…J’sais bien, Tonio qui ne jure que par Berio et Schnittke, j’sais bien que ça fait vieille peau d’invoquer Schubert et Chopin et sous la lune encore, sous les nuages ardents des spleens juvéniles et des états d’âme plus ou moins labiles, j’sais bien que ça fait vieux jeune mais je te la joue perso et là l’piano c’est comme ça qu’il fait entrer la musique dans mes heures et mon temps perso, c’est avec Dinu et son Mozart en cascatelles à seize ans au camping du Lavandou, un soir où le vent de la mer nous amène des relents d'un concert de Dalida en plein air, là-bas dans le bourg à vacanciers hagards pour lesquels je n’ai que dédain grave, d’ailleurs moi j’me suis retiré dans ma canadienne et là je l’entends qui ruisselle, Amadeus, sous les doigts de Dinu Lipatti, et tout ce qu’il y a en moi de joie se met à courir le long d’une prairie en plein ciel où tout ce qu’il y a de beau, garçons sauvages et jeune filles en fleurs, converge et converse et se convertit à la pure mélodie, c’est là aussi que l’piano m’apparaît pour la première fois comme une espèce de machine à écrire au bord du ciel – c’est vrai que c’est très kitsch tout ça mais j’assume, comme ils disent dans les revues de psychologues, et j’aggrave mon cas en précisant que cette Remington musicale est aux mains d’un dieu gracile puisque Dinu n’en aura pas à vivre pour beaucoup plus de temps que Samson François, tu sais ou tu n’sais pas que Dinu est mort à l’âge d’être crucifié, dis trente-trois comme le Palestinien Ieshouah, et qu’il était le cousin du divin Enesco qui disait, lui, qu’en somme Jean-Sébastien Bach nous a prouvé que l’homme est « capable du ciel », mais j’sais que ça fait pompier tout ça, mon Tonio préféré, et c’est ce que je me dis aussi quand Lady L. « prend la lumière », tu vois ça : quand celle ou celui que tu aimes se trouve soudain irradier…
…Toi l’kid t’es plutôt rock mais ça n’empêche pas, j’crois que ça n’empêche rien, d’ailleurs on écoutait Elvis et Neil Young de la même oreille qu’on se sera saoulé de Thelonius Monk ou de Nat King Cole, mais c’est un autre piano que je voudrais dire ce soir que l’piano jazzy - je ne dirai pas plus haut mais ailleurs, dans une autre clairière et par d’autre allées de nos forêts intérieures vu que l’piano de Radu ou l’piano de Dinu me ramènent à un fil plus solitaire et dolent qui mènera par la vie des violents à l’errance de Richter dans tu sais quelle Sonate posthume de Schubert...
…J’sais bien : faudrait balayer tous ces noms ! Couper court à toute référence ! Déjouer toute connivence pour n’être plus que cette caisse de résonance qu’est l’piano lui-même, là-bas au fond des bois sous les Nuages gris d’on ne sait quel Franz ou à la fenêtre restée ouverte de cette maison par un soir d’été, quand l’invisible instrument suspend soudain ta marche sur le chemin et te fait imaginer la Belle aux doigts légers ou le vieil homme s’attardant sur ses partitions aimées – et là j’revois cent fenêtres dans la nuit du Temps et ce lien courant de mélodies en phrases parfois en suspens, ah qu’en est-il de cette vie qui t’attend adolescent, qu’en est-il de tes heures à venir ma fratrie, qu’en est-il de ce qui se dit là entre les sons, qu’avez-vous fait de tant de jours offerts quand tout incitait à la Fugue, et maintenant…
…Maintenant on se retrouverait, Lady L., dans l’extrême douceur de l’Adagio molto semplice e cantabile de la Sonate Number 32 en sol mineur Opus 111 de Ludwig Van, sur scène il y aurait cette espèce de Russe à stature de forestier du nom de Svjatoslav Richter et nous nous tairions, nous serions là hors du lieu et des heures, jamais nous n’avons parlé musique et jamais nous n’en parlerons - la musique n’a pas à être commentée selon nous, sans que nous en fassions une théorie, je te vois sourire mais ce n’est pas à moi, à un moment la phrase si sereine du début s’endiable et je te vois commencer d’onduler comme une liane, c’est l’Beethoven jazzy, puis on poursuit par les chemins écartés aux lointains incertains et là-bas nous attendent les vertiges du dernier Schubert sous la même énorme main légère…
…L’piano de Radu Lupu nous avait rattrapés ce soir-là, Lady L. et moi, cette nuit d’arrière-automne, après la soudaine descente du jour mais comme irradiée, déchirante de beauté grave ; j’ai repensé au dernier voyage de Pierre Lamallatie et de sa mère condamnée, à se repasser leurs souvenirs partagée de concertos de piano, et je me suis dit alors que jamais Lady L. et moi n’avions assisté ensemble à aucun concert mais que l’piano nous avait suivi partout à travers les années, et quand j’dis l’piano c’est aussi l’saxo ou les voix ou les bois et les cordes à se pendre genre violon du Gitan ou de Giddon Kremer, mais ce soir-là, Radu, c’était toi et personne d’autre qui nous parlait rien qu’à nous à la radio de notre maison au bord des ombes – Radu qui nous parlait en confidence du bout de ses doigts ressuscités par l’piano…
…L’piano, j’veux dire l’oud, Blacky, j’veux dire l’griot Douradeh sous le tamarinier de mémoire, le laboureur de mots du compère tchadien Nétonon qui nous invite à partager cette parole plus dense qu’une nuit enceinte de six-cent-soixante-six orages, autant dire ce vieux fol de Ludwig Van déménageant là-bas et se gorgeant « un peu au miel de flamboyant, beaucoup à l’eau de source et un rien au venin de vipereau », comme l’écrit Ndjékéry Néton Noël sous le ciel cisaillé des lendemains de guerre civile…
…L’piano n’est une culture que d’apparence ou de convenance, j’veux dire : tout l’piano. L’piano c’est toute joie toute mélancolie toute angoisse au bord des cieux ou des gouffres, tout aveu de faiblesse, toute force retenue ou contenue; ou l’piano ça tonitrue, l’piano ça tourne à l’orgue entre barbarie gitane et stalinisme sublimé chostakovitchien, l’piano ça goutte-à-goutte sublime genre Gould mais tu t’en doutes, Tonio, que j’serais plutôt genre Svjatoslav titubant le long des abîmes – et flûte d’ailleurs l’piano c’est ton écho, à toi comme à tous, c’est Bill Evans si tu l'kiffes, Kiddy, l'piano barjo de Liberace ou de Clayderman, l'piano pianola genre McDo du pianoforte et l’piano sur lequel j'improvise ces rhapsodies - c’est tout ça le piano, ça et et bien plus…
…Mais dimanche soir dernier c’est dans les profondeurs d’une autre Afrique que Blacky m’a fait sonder le temps d’une heure après qu’il m’eut demandé, à l’aplomb du Cervin sanguine, si j’avais jamais été tenté de tuer quelqu’un et comment je m’y serais pris – comment je m’y prendrais aujourd’hui si cela devait se trouver. Du coup je me suis revu un matin dans la cafète d’un train de nuit, à une table sale où je me trouvais en train de lire La Force de tuer de Lars Noren au-dessus de mon café froid, quand le type qui se trouvait en face de moi, fixant la couverture de mon livre au titre combien inquiétant, s’était risqué à interrompre ma lecture en dépit de mes airs revêches pour me demander, l’air plus innocent assurément, voire niais, que mon Camerounais, où l’on pouvait trouver la force de tuer et comment selon moi, mais comment diable et où trouver la force de tuer ? Or, d’un coup d’œil, j’avais cadré l’employé de commerce ou le représentant probable d’une Assurance Vie ou Accidents de Surface, t’sais Bona, le genre à ne pas se poser trop de questions sauf à les avoir sous le nez, comme ça, avec ce type mal rasé à l’air vaguement artiste ou encore pire – je lui avais fait croire, snob que je suis, que j’étais acteur de théâtre et que je serais le tueur attitré de cette pièce selon le vœu même de l’auteur, mon vieil ami Lars -, sur quoi je le fis descendre en lui-même, après nous avoir commandé deux Aquavit, en lui détaillant toutes les raisons passionnelles et parfois rationnelles, qui font que telle ou telle situation nous amène peu ou prou à tuer peu ou beaucoup…
…Dans Le Violent de Nicholas Ray, Blacky, dans ce film important que j’te filerai à notre prochain G2 sous le Cervin mandarine, quand t’auras révisé ta copie et que le meurtre par jalousie que tu décris tiendra la route – puisque c’était ça le sujet de l’autre soir, dans cette descente aux enfers de soi qu’est ce film du feu de notre sang, Humphrey Bogart incarne mieux que personne la force de tuer, à mes yeux la suprême faiblesse de tout homme empoigné par l’Ange mauvais. Mon ami Bona que je n’ai jamais rencontré que par ses mots et ses images, est ainsi descendu en vrilles vertigineuses dans le cœur ardent du Caravage. Si tu veux écrire, Blacky, et ça vaut pour le Kid et pour nous tous, faut foutre le feu à la case et y rester bien droit sans quitter sa table, à dire ce qui est, comme c’est. J’te dirai, p’tit gars, pourquoi je n’ai pas tué Lady L. et pourquoi je n’me ne suis pas foutu en l’air comme le pauvre Schlunegger poète sans tréma et tout au trauma de son désespoir à la Pavese…
…L’Afrique serait le meilleur de notre sauvagerie blessée et inguérissable, j’continue, Bona, de lire Destruction massive de notre Ziegler jamais oublieux de son Bois bernois, cette nuit j’me replongerai dans Voyage où l’affreux Céline a dit, Blacky, ton Cameroun blackboulé et vilipendé par les négriers policés de nos grandes familles et compagnie, enfin quand j’dis l’Afrique c’est sûr que j’pense au Limousin de la Limousine et à l’Oberland du compère Oberli dans sa librairie de Thélème, pasque l’Afrique est rabelaisienne, l’Afrique est notre Amérique de partout et notre Chine à jamais Ecuador et Garabagne – allez Blacky, Bona, Tonio, Jackie, Bruno et ta Brunhilde, Julie et son Julot. Sophie et son Sailor, tous mes amis-pour-la vies à faces de boucs et de biches aux abois, là j’ai rencard avec le Taulard et l’Imagier chez notre voisin l’Amateur de curiosités – permission de sortie signée par Lady L. genre Laure et Béatrice dans l’même panier de pianos… 
…L’produit c’est la story rabâchée. L’produit c’est l’serial killer en série recyclée. L’produit c’est le contraire du délire et de la moindre surprise. L’produit c’est l’formaté. La story qui fonctionne c’est l’scénar de l’astrophysicien visionnaire genre Clooney qui se pacte avec la paléontogue genre Schiffer. Et tout ça, l’produit genre superstory c’est tout Bonus et Conso dans le décervelage à tout-vat, mais tout ça se racontera…


…Des fois j’me dis, et j’le dis à Lady L. sur l’oreiller, que personne n’a jamais peint ça comme ça, j’veux dire : comme c’est, même pas elle, qui ne se prend au demeurant ni pour Dürer à l’aquarelle, genre La Grande Touffe, ni pour Rembrandt non plus : j’veux dire le Rembrandt des arrière-plans. Vers cinq heures du soir ces soirs, vus de La Désirade où nous créchons, ce qui se montre en train de disparaître est comme une prière en couleurs, nom de bleu de nom de spectre. L’buzz du moment dit que la tendance du moment serait l’parfum Tendance justement, d’la fameuse ligne Tendance à quoi tu ne peux échapper si tu veux rester dans l’Trend. L’buzz dit que l’parfum Tendance est le seul parfum réellement éthique. Si tu te brumises au parfum Tendance tu vas maximiser ton potentiel éthique : c’est marqué sur la pub et le flacon et l’buzz pavlovien se répand dans le multimonde et là tu t’sens déjà plus cool dans l’moule, t’es de l’éthique tribu – bref l’buzz dit tout ça mais nous autres les attardés, les indolents contemplatifs à la mords-moi, nous les bohèmes improductifs nous n’avons que ça : ces couleurs à chialer et cette descente des moires et des nuances et toutes les années nous reviennent au pinceau, mais comment peindre ça nom de Dieu ça c’est un secret que même le buzz ne peut pas percer…

… Donc faudra vraiment que tu lises Lamalattie, Jackpot, vu que ce barjo selon mon cœur est très exactement aussi un sauvage selon mon cœur qui m’fait rire toutes les trois lignes et sourire entre deux : l’autre soir j’me plie avec son portrait de jeune fille un peu rétro, au Ministère de l’Agriculture, section Institut Spécialisé du Vivant (ISV), qui prône une meilleure approche de l’Autre à cornes au titre de leader régional des jeunes bovins, avant de pousser plus loin ses portraits de gens genre Jean-Jacques à Innoboeuf qui conçoit le steak de demain ou genre Hrvé qui a rencontré la mère de ses enfants dans une assoce de promotion de la bourrée, tu verras qu’y fait bien Lamalattie, c’est le viatique du moment ce barjo-là, c’est le nouveau cornac de curiosités bipèdes genre Deschiens, et tu sais combien j’aime, l’Humanité Deschiens, la toute grande classe Yolande Moreau genre Houellebecq sous le volcan raplapla, genre ma Picarde sur Facebook ou ma Sweetie neuchâteloise, enfin t’as le choix toi qui les vois défiler à journée faite dans ton service de candidats macchabées, tiens faudrait à l’Abbé Pierre Lamalattie de se pointer dans l’hosto suisse où tu sévis avant de faire un tour aussi à la HEP de Lady L., y en aura pour tous les barjos que nous sommes, poëtesses et poëtes y compris, j’t e le fais pas dire…
…Ce qu’il y a de beau aussi, chez l’barjo Lamalattie, c’est qu’il parle sur le même ton très attentionné du pire trou de cul genre Legoff, tu sais, Patrick le Goff son nouveau chef des Relations Extérieures à l’Institut Supérieur du Vivant, ce trou de Legoff qui a commencé par faire murer le passage qui faisait communiquer leurs deux bureaux mitoyens et qui se lance dans une croisade contre les pédagogies passéistes sans rien en savoir d’à peu près, et sa mère, donc la mère en train de sourire de Pierre Lamalattie, sa mère qui voyage avec lui de Paris en Corrèze et qui clamse à la fin en douceur sans avoir vraiment reconnu ses dons de peintre de portraits vu qu’elle était plutôt paysages, c’est ça que j’aime chez lui autant que je l’aime chez Lady L. ou dans les livres de ton barjo de Tonio, c’est disons le côté tendre de la vie – mais là j’vais arriver aux 8888 signes de ma sixième rhapsodie en sol pointé donc j’te laisse à la poésie de la vie qui se décline sans tréma…
Peintures: Pierre Lamalettie. À visiter absolument: le site du peintre et écrivain:


…Je revenais ce soir-là du théâtre, comme tu sais aussi, pendant que t’étais à ton humectoir gay de la Pink Attitude. J’avais revu pour la énième fois le fameux Bonhomme et les incendiaires de cette vieille Frosch de Frisch, et j’étais un peu dépité, mon Dipita, par le coup de vieux que la pièce a pris depuis l’effondrement du Mur et du Rideau de fer – tout ça bien avant ta venue au monde à Douala et l’effondrement des Touines Taouères. J’étais vaguement abattu, mon frère, parce qu’à ton âge j’avais encore cru à cette fable du p’tit patron chiard, directeur d’une p’tite fabrique de lotion capillaire et ne rêvant que de pendre les séditieux boutefeux rôdant dans les années 50 comme autant de bolchévistes impatients de nous incendier nos villas Chez Nous ; bien sûr je pensais à Blocher et à ses blochéristes mais l’Histoire ne repassait pas les plats ; bref je ne me sentais plus convaincu par cette vieille rhétorique de profs de gauche des années 60, ou disons que le côté concerné de tout ça ne me concernait plus, cette ironie à effets brechtiens me paraissait surannée ou plus exactement me rappelait nos fins de soirées énervées de l’Organisation avant que je ne m’en tire alors que le Taulard y entrait par une autre porte – bref tout ça, comme en ce temps-là, me paraissait faussé, pas vraiment vrai, pas réel comme est réelle la réalité réelle que j’retrouve en revanche à chaque fois que j’revois La visite de la vieille dame de l’affreux Dürrenmatt ni-de-gauche-ni-de-droite, qu’on disait alors cynique vu son manque d’empressement de voter comme il faut ou de signer tous les manifestes, et nous revoilà à la case départ où la vraie révolte ne saurait avoir le moindre plomb dans l’aile alors qu’on nous serine que tout va mieux que jamais n’est-ce pas…
… Donc on a tenu notre G2 jusqu’au lever des chaises sur le pourtour des tables, aux Abattoirs, avec le Gitan et ses deux pour mille jamais détectés par les collaboratrices et collaborateurs de notre zélée Police dans le ballet des gyrophares – c’est un Mystère de la Nature que l’impunité légendaire du Gitan conduisant son taxi dans tous les états de l’ébriété tsigane sans faillir jamais ni ne se faire gauler -, puis le G2 a viré G3 quand tu nous a rejoints au bar du Roumain plein de Russes accortes toutes ligotées par une autre orga du micmac, ensuite le Kid nous a rejoints, il me semble, on a donc tenu un G4 mais là ça faisait Big Bang dans ma tête, je rejoignais pour ainsi dire la soupe originelle au pied du mur de Planck et j’ai cessé de noter et me suis cassé je ne sais comment au bout de la nuit en me rappelant pourtant, en silhouette décatie à vieux peignoir sexy, la Bella Ciao de nos lendemains qui chantent…
… Donc ça commencerait par une relance du fameux discours du vieux dino, j’veux dire Friedrich Dürrenmatt à la blanche crinière fellinienne, devant les plus hautes autorités de la Confédération et s’adressant, en 1990, au Président de la République de Tchéquie, à savoir le dramaturge dissident Vaclav Havel qu’on fêtait alors en même temps qu’on fêtait la sortie de son pays du communisme. Tout ça donc solennel et costumé. Ministres et leurs épouses, banquiers et capitaines d’industrie, avocat poudrés et journalistes fardés - tout l’gratin. À trois mois de la mort de Fritz, mais nul ne s’en doute. Et la révolution du Président se joue encore sur du velours. Tout ainsi sous contrôle : le Mur tombé, débris revendus dans les boutiques chic ; derniers barbelés du Rideau de fer recyclés en colliers et bracelets dans les clubs SM. Et voici que le vieux sanglier passe à l’attaque de son ton traînant de Bernois des bois…
…. Ceci dit moi je t’avouerai, malgré tout, que cette histoire de prison n’a cessé de me tarabuster. Bien sûr que je la trouvais exagérée moi aussi. Aussi gonflée que ce qu’écrit le jeune Ramuz, en 1918, quand il affirme que si nos amis Français souffrent là-bas, de l’autre côté de la frontière, nous aussi nous souffrons à la seule pensée de les savoir souffrir. Blaise Cendrars, au même moment, est en train de se vider de son sang sur une civière. On lira plus tard, à chialer, le récit déchirant du jeune troufion en train de crever à ses côtés, qui fait Blaise s’excuser presque de se sentir survivre. Tandis que Ramuz souffre autant que ceux-là, non mais ! Très Suisse tout ça, tu trouves pas ? N’empêche : le vieux Dürrenmatt et le jeune Ramuz disent quelque chose qui déroge à ce qui semble juste un petit réconfort foireux, et c’est ça qui me fait y revenir. Je pense au corps de Dürrenmatt. Je pense au corps des livres de Dürrenmatt. Je pense à La visite de la Vieille Dame. Je pense à la façon dont les Messieurs ont fait d’une jeune amoureuse la vieille catin vengeresse. Je pense à la pureté de cœur du vieux Friedrich. Je me rappelle l’étudiant fonçant dans le tunnel. Le train peinard de Konolfingen à Berne qui passe soudain de l’horizontal à la bascule sauvage en chute verticale direction le profond de la Terre. Je me dis qu’il sait ce soir-là qu’il va mourir comme aux moments des transes lucides du jeune auteur mais que cette fois ça se précise. Je me dis que la réalité réelle perçue par Ramuz n’a pas d’âge mais qu’il lui arrive à lui aussi de toucher au pur sauvage. Je me dis que ces deux-là on pressenti l’horreur de l’actuel Wellness et la camisole de force de notre béate béance. Je les vois tous, les sauvages, j’vois Robert Walser, j’vois Charles-Albert, j’vois la mère Colomb, j’vois Farinet, j’vois Aloyse et Wölffli, j’vois Godard à moitié mort et Daniel Schmid encore vivant, j’vois Louis Soutter l’halluciné génie - j’les vois tutti quanti dans le jacuzzi, tous au barbecue fédéral du fédéral Office de la Culture populaire et de qualité, tous plus libres de se la jouer extrême, de se la jouer rebelle n’est-ce pas, de se la jouer barbare en veux-tu voilà, tous plus libres d’êtres libres et de ne pas dire le contraire, sinon gare aux subsides, non mais des fois…
…Le panopticon est ce lieu de la prison d’où tous les prisonniers à la promenade sont visibles, mais la position ne se borne pas à la prison suisse, j’te jure que c’est de la prison du multimonde qu’il va s’agir. Le jeune Basil da Cunha balade sa caméra le long d’un chantier nocturne genevois ou dans un bidonville lisboète et me raconte ses projets sous le Cervin mandarine du Buffet de la Gare de Lausanne, moi j’lui raconte mon projet de roman panoptique en évoquant le filmage du Filmeur d’Alain Cavalier auquel j’ai décrit le film que Lionel Baier a tourné avec son téléphone portable sous le titre de Low cost – j’te cite autant de sauvages selon mon cœur, comme l’est resté à sa façon le vieux Chappaz ou comme je l’ai retrouvé dans L’Embrasure de la jeune Douna Loup, enfin tu vois le genre : pas du tout rebelles de salon mais artisans, mais poètes de la Chose, tous résistant à la nouvelle taule sans murs du Bonheur obligatoire capté et réfracté dans l’instant par les webcams du multimonde… 






Quentin Mouron. Au point d’effusion des égouts. Olivier Morattel, 137p.
Yverdon-les-Bains. Théâtre de l'Echandole, jusqu'au 3 décembre.




À propos du recueil de nouvelles Embrasez-moi, d'Eric Holder
ERIC HOLDER: Embrasez-moi, Le Dilettante, 2011


Ces phrases relevée à la lecture de Villa Amalia de Pascal Quignard : «L’air de Paris sentait son odeur si particulière, putréfiée, charcutière, mazoutée, épouvantable». - «C’était une femme entièrement à sa faim, à son chant, à sa marche, à sa passion, à sa nage, à son destin». - «Ceux qui ne sont pas dignes de nous ne nous sont pas fidèles». - «Le chagrin est plus ancien et presque plus pur en nous que la beauté». - «C’était une petite enfant dont le visage était la nostalgie même». - «Les œuvres inventent l’auteur qu’il leur faut et construisent la biographie qui convient». - «Cela sentait la pluie, la laine mouillée, la craie, la poussière, l’encre fade, la transpiration très aigre des jeunes garçons». - «En vieillissant je suis devenue butineuse».
«Ce n’est pas pour son grand rôle politique que cette route nous est connue», écrit Pierre Michon dans la belle préface au recueil de chroniques que Pierre Pachet a publié sous le titre de Loin de Paris, «mais parce que, une fois au moins dans leur vie, les lettrés se sentaient tenus d’emprunter cette route, et d’y méditer à leur façon sur chacune des cinquante-trois étapes qui la jalonnaient. Ils s’y remémoraient tel poème, y voyaient tel arbre, tel oiseau, telle auberge que leurs prédécesseurs avaient mentionnés; ils versaient à l’endroit convenu les larmes qu’un très ancien poète avait versées; il leur arrivait d’attendre longuement à une étape que le vent se mette à souffler dans la direction exacte décrite cent ans plus tôt, et qu’il emporte cette feuille de pêcher qu’il avait emportée cent ans plus tôt. Leur cœur alors se serrait sans qu’ils sachent pourquoi, disaient-ils, ils reprenaient leur bâton et allaient se serrer le cœur à l’étape suivante. Parfois même ils avaient une émotion nouvelle que les anciens n’avaient pas eue, saisissaient une conjonction inédite d’arbre et d’oiseau et de saison. Et ceux qui venaient après eux en faisaient usage ».
Notre Tôkaidô est l’univers. A Tokyo les oiseaux m’ont conduit dans le jardin public où pleurait le vieil homme du sublime Vivre de Kurosawa, des chèvres m’ont rappelé dans les Langhe l’âcre odeur de certaines pages de Travailler fatigue de Pavese, à Sils-Maria mon cœur s’est serré le long du lac de cristal dont les eaux m’ont rappelé La montagne magique, à Soglio m’est revenue la voix grave de Pierre Jean Jouve, et de stations en stations ainsi je pourrais refaire à l’instant ma route du Tôkaidô sans me bouger plus qu’Héraclite. Ainsi le Tôkaidô est-il le chemin de nos Riches heures, et tous les possibles se concentrent en celle-ci, d’avant l’aube…
Dans les Promenades avec Robert Walser, Carl Seelig évoque cette Suisse à la fois paysanne et populaire, pieuse et sauvage, souvent instruite par les multiples voyages de l’émigration (la Suisse du début du siècle était pauvre, mes quatre grands-parents se sont connus en Egypte où ils travaillaient dans l’hôtellerie), et marquée, comme l’Allemagne du sud, par le mélange des cultures et l’esprit démocrate, l’utopie romantique et le panthéisme, qu’on retrouve dans les univers parcourus par W.G. Sebald.

C’est entendu : le thème du handicap est traité ici de façon si non convenue qu’elle devient presque convenue (le richissime bourgeois cloué sur sa chaise et le beau Black des banlieues sans commisération, ça pourrait même puer la convention dilatoire), et pourtant ce film littéralement tissé de clichés, aux saillies satiriques non moins téléphonées (sur les soignants, l’art contemporain, les goûts musicaux qui se télescopent ou les dérives de la novlangue plus ou moins branchée) ne nous vaut pas moins une formidable pinte de belle humeur et de tendresse, avec une tas d'observations fines dans la foulée - donc merci la compagnie, on ne va pas chipoter sur un tel plaisir... 