UA-71569690-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Carnets de JLK - Page 26

  • Lady nue

    littérature

    Le jeu veut que je me tienne à la porte dès que j’entends ses béquilles au bout de l’allée du château.

    C’est un vrai carillon que Lady Prothèse. Elle a fait arrêter la Bentley à la grille pour me faire jouir de son arrivée, et pas question que Boris l’épaule: elle est capable de tenir debout malgré son obsession de l’eau. Je dois sentir d’où elle vient et où elle veut que je l’emmène. Voici donc l’Eve future en son armure nickelée, dont l’imperceptible cliquetis symbolise les derniers prodiges de la cybernétique, après quoi s’imposera partout le silence de l’eau.

    Lorsque nous sommes seuls dans le salon jouxtant la grande vasque, je la défais patiemment de tout son attirail. Plus je la dépouille et plus se voient ses cheveux roses et son triangle épilé. Sans bras ni jambes elle m’évoque un croissant de lune ou une banane pelée. Elle rit comme une petite fille quand je la fais pisser dans le pédiluve.

    Dans l’eau, Lady nue ne sera plus qu’algue et sexe. Le jeu veut qu’elle me prenne en bouche dès que nous nous immergeons, ensuite de quoi je la pénètre pour lui faire sentir qu’elle existe encore, selon sa formule.

    (Extrait de La Fée Valse)

  • Ni le faux ni les cris

    417498276_10233305331242151_2838093440088698161_n.jpg
     
     
    (En mémoire d’Armand Robin)
     
    Si les anciens mots revenaient,
    la nuit entre les lignes,
    les mots doux qui nous caressaient,
    ou d’autres faisant signe
    de ne point transiger -
    si les mots vidés de leur sang
    remontaient au parler…
     
    Crier non plus n’est plus de mise
    au désert saturé:
    parler se fait par les machines,
    et tout est programmé
    pour sangler les échines
    des indociles usagers -
    tout est canalisé
    au formulé de blanche usine…
     
    Loin de Byzance cependant,
    toi et moi survivons
    dans l’effusion de la musique;
    je ne sais qui tu es,
    tu es exclu(e) des répertoires,
    nous serions les émus
    rescapés de la fausse gloire -
    au retour de l’antique,
    nous ne serions plus disposés
    qu’au servir du vocable…
     
     
    Image: Philip Seelen.

  • Rien que la vérité

    littérature

    Pour tout dire (104)

    À propos de Paul Léautaud est de sa façon de pratique  Une hygiène des lettres non dénuée de cynisme et de limites frontalières...

    Paul Léautaud se flattait de n’avoir jamais menti de toute sa vie, et c’est sûrement vrai. Jamais en tout cas, à le lire, on n’a l’impression  qu’il cherche à plaire au lecteur ou qu’il se ménage lui-même en s’observant. Voici par exemple ce qu’il écrivait le dimanche 4 mars 1951 dans son Journal littéraire : «  Je n’ai jamais eu, même tout enfant, le moindre amour du prochain. Je suis même presque fermé à l’amitié. J’ai eu deux grandes passions, purement physiques. Aucun sentiment. Rien que le plaisir. Ma partenaire aurait pu mourir en cours d’exercice, indifférence complète. Méfions-nous des gens qui se jettent à notre cou, nous serrent dans leurs bras, pleins de belles paroles. Comme des individus ou des nations qui veulent porter le bonheur – ou la liberté – à d’autres peuples. On sait comment cela tourne. »
    Le même jour (l’écrivain avait alors 79 ans) Léautaud remarquait qu’il avait toujours été « fermé, comme écrivain, à l’ambition ou à l’exhibition, à la réputation, à l’enrichissement », et qu’une seule chose avait compté pour lui : le plaisir précisément. « Ce mot plaisir représente pour moi le moteur de toutes actions humaines ».
    littératureSon plaisir, Léautaud l’avait trouvé avec quelques femmes, avec les poètes dont il fut l’anthologiste au début du siècle (lui qui se prétendait fermé au sentiment, pleurait comme une madeleine quand il récitait par cœur Verlaine, Jammes ou Apollinaire), dans les conversations quotidiennes au Mercure de France dont il était l’employé, avec les centaines de chats et de chiens qu’il a recueillis dans son pavillon d’ermite urbain de Fontenay-aux-Roses, et surtout à écrire, tous les soirs à la chandelle, le rapport circonstancié de ses journées, consigné à la plume d’oie sur des feuilles collées les unes aux autres et dont l’ensemble nourrit les dix-huit volumes de la première édition du Journal littéraire.
    A part celui-ci, Le petit ami, évoquant sa jeunesse de gandin préférant les lorettes de bals populaires aux bourgeoises, et le poignant In memoriam, écrit au chevet de son père mourant avec autant de ressentiment (justifié) que d’émotion (Léautaud est un super-émotif sous son rictus), quelques proses stendhaliennes et ses chroniques de théâtre réunies sous le pseudonyme de Maurice Boissard, constituent toute son œuvre; à quoi s’ajoute la formidable série d’entretiens radiophoniques qu’il a réalisés avec Robert Mallet, qui le fit connaître de la France entière et dont l’intégrale est disponible en CD.
    Paul Léautaud avait 21 ans lorsqu’il entreprit la rédaction de son Journal littéraire, qu’il tint jusqu’à la veille de sa mort, le 22 février 1956. Tôt abandonné par sa mère (qu’il ne reverra qu’une ou deux fois et dont il rêva comme d’une amante), laissé très libre par un père cavaleur qui l’introduisit dans les coulisses des théâtres (le drôle fut successivement comédien et souffleur au Français), Léautaud fut très tôt indépendant et pourtant le poulbot de Montmartre sera du genre sensible et studieux, pour devenir un clerc lettré puis une figure originale du Quartier latin, avec sa dégaine de clochard shakespearien reçu dans les salons (chez Florence Gould, il se prend volontiers de bec avec Cingria, son contraire en tout et qui dira magnifiquement tout ce que nous donne Léautaud mais aussi tout ce dont sa sécheresse française nous prive, du jazz syncopé à la Renaissance italienne ou du romantisme allemand à la mystique médiévale… ) et redouté pour ses traits de cynique voltairien.
    littératureDès ses débuts, Léautaud dit se méfier des « grands styles » et n’aspirer qu’à « simplifier, sans cesse ». C’est qu’il n’en a qu’au mot juste. L’épiderme de sa maîtresse, dite Le Fléau, lui paraît-il un peu rêche, qu’il écrit : « Une peau… comme une râpe ». Et tout à l’avenant, qu’il s’agisse des grands écrivains qu’il fréquente (Valéry, Gide) ou des petites gens du populo (qu’il juge le plus souvent sans aménité), des pièces de théâtre qu’il va voir le soir et qu’il apprécie ou exécute selon son seul goût tout classique (donc insensible au « galimatias » d’un Claudel), des idées dont il se méfie et des idéologies qui lui semblent autant de fumées, de la comédie littéraire (il rate de peu le Goncourt avec Le  Petit ami) et des tribulations de l’époque, dont il ne parle d'ailleurs guère, contemporain de Saint-Simon ou de Diderot plus que de Sartre et consorts. C’est aussi bien dans cette ligne claire et tonifiante, qui relance celle de Stendhal ou de Chamfort, que se situe l’écriture de Léautaud, où il fait bon se retremper mais à laquelle la littérature ne saurait décidément être réduite...
     

  • Te retrouver dans le temps

     
    161543845_10226218020863821_8006109685583423994_n.jpg
     
    (À mon double de 18 ans)
     
    Ce sont autant de personnages,
    de ces brèves figures
    des âges survenus
    de loin en loin dans la nature
    et bientôt disparus
    ou peut-être effacés, la nuit,
    par l’accident qu’on sait,
    ou revenus masqués
    avec ces yeux qu’on sait aussi...
    On sait qui était à la gare
    quand il s’en est allé,
    on l'a perdu de vue plus tard,
    quand le train des années
    sans mémoire et sans frein
    dans les brouillards du temps passé
    a paru s’éloigner...
    Mais un seul visage de toi
    me revient ce matin,
    qui a ta voix et me regarde
    et qui sait mon prénom:
    ton ombre n’a fait que passer
    sur le mur de bonne heure,
    à l’heure qu’on dirait
    de ces moments de vérité -
    peu m’importe en cet instant
    où tu reviens pour m’emporter...

  • Calet à la paresseuse

    Calet1.jpg

    Le rêveur solidaire

    Le journalisme français actuel manque terriblement d’un Henri Calet. Entendons par là: d’un homme de plume qui soit à la fois un reporter et un poète, capable de parler du monde actuel et des gens sans cesser de donner du temps au temps, et dont l’expression se reconnaisse comme une petite musique sans pareille. Or Calet, dans une époque certes moins soumise à la frénésie que la nôtre, avait ce double talent du témoin engagé et du rêveur, de l’observateur acéré et de l’humoriste anarchisant. On en trouvera une superbe illustration dans Les deux bouts (Gallimard, 1954), série d’une vingtaines de reportages-entretiens réalisés auprès de gens peinant, précisément, à «nouer les deux bouts», et que le journaliste aborde avec autant de souci du détail véridique que de malicieuse empathie; ou dans le premier recueil de chroniques, souvent merveilleuses, d’Acteur et témoin (Mercure de France, 1959).
    Ecrivain avant que de prêter sa plume au journalisme, Henri Calet se fit connaître en 1935 avec La belle lurette, premier roman très nourri de sa propre enfance en milieu populaire et qui l’apparente, par son ton âpre et vif et sa vision du monde douce-amère, aux écrivains du réalisme «noir» à la Raymond Guérin ou à la Louis Guilloux. Après ce premier livre régulièrement redécouvert, Henri Calet publia Le mérinos en 1937 et Fièvre des polders, en 1940, qui lui valurent l’estime du public lettré sans toucher le grand public. Paru en 1945, Le bouquet, où ses souvenirs de captivité nourrissent l’un des meilleurs tableaux de la France occupée, faillit décrocher le Prix Goncourt, mais ce fut plutôt par le journalisme que le nom d’Henri Calet gagna en notoriété publique à la même époque. Par la suite, l’oeuvre du chroniqueur et celle du romancier-autobiographe n’allaient cesser d’interférer, pour aboutir parfois (notamment dans Le tout sur le tout, l’un des plus beaux livres de Calet, datant de 1948) à des collages inaugurant une forme nouvelle, ainsi que le relève Jean-Pierre Baril, omniconnaisseur de l'oeuvre et de la vie de Calet, dans sa préface à Poussières de la route.
    Ce dernier recueil, précisons-le, fait suite à la publication d’un autre bel ensemble de chroniques rassemblées par Christiane Martin du Gard, dernière compagne et exécutrice testamentaire de Calet (De ma lucarne, Gallimard, 2001), et le lecteur découvrira, dans les notes bibliographiques, quel jeu de piste et quel travail de recomposition a été celui du jeune éditeur biographe - Jean-Pierre Baril prépare en effet une biographie d’Henri Calet à paraître. Ainsi qu’il me l’a rapporté, les papiers laissée par Calet après sa mort (en 1956), et notamment sa correspondance, constituent une véritable mine, encore enrichie par d’inespérées découvertes sur le passé souvent obscur de l’écrivain.

    C’est en décembre 1944 qu’Albert Camus, sur proposition de Pascal Pia, invita Calet à collaborer au journal Combat, inaugurant un activité qui allait se disperser (un peu à la manière d’un Charles-Albert Cingria) entre de nombreux journaux et revues, à commencer par les publications issues de la Résistance. De cette période de l’après-guerre en France profonde, où sévissait l’épuration, Calet se fait l’écho dans deux reportages en Avignon et à Dunkerque, en 1945-1946, racontant respectivement une tournée houleuse (et qui faillit très mal tourner) du président Daladier, puis une confrontation de Paul Reynaud avec les communistes enragés et autres veuves de guerre. «On exécute beaucoup ces jours-ci», note Calet en passant, avant que Daladier, évoquant les «mégères exorbitées», ne lui rappelle les furies du Tribunal révolutionnaire.

    Au passage, le lecteur aura relevé la totale liberté de ton du reporter, qui commence son récit par l’aperçu d’une terrible séance chez un dentiste d’Avignon lui arrachant une dent sans lâcher sa cigarette. De la même façon, qu’il décrive un monument aux morts faisant office simultané de wc public, tire sa révérence à un obscur soldat tombé pour la France en 1940 («Ici repose un inconnu, dit Fenouillet»), acclame la nouvelle tenue des fantassins français «chauffée électriquement à l’intérieur au moyen de piles», raconte ses débuts à Berlin dans l’enseignement non dirigiste selon la méthode de Maria Montessori, visite les «dessous de grand navire» de l’opéra de Paris, échappe de justesse à un pervers lausannois ou vive avec la Garonne une sorte d’idylle poétique, Henri Calet ne cesse de combiner l’observation surexacte et la fantaisie, parfois pour le pur et simple plaisir d’écrire ou de décrire, selon la formule de Cingria, «cela simplement qui est».

    Comme «notre» Charles-Albert ou comme Alexandre Vialatte, comme un Raymond Guérin ou un Louis Calaferte, Henri Calet se rattachait en somme à cette catégorie peu académique des grands écrivains mineurs, dont le style résiste parfois mieux au temps que celui de maints auteurs estimés suréminents de leur vivant.
    Ce qui saisit à la lecture de Calet, c’est que le moindre de ses écrits journalistiques est marqué par le même ton, inimitable, qui fait le charme à la fois piqûant et nostalgique de Rêver à la Suisse ou de L’Italie à la paresseuse. Ces promenades littéraires, de fil en bobine, relient enfin la partie digressive de l’oeuvre à sa partie narrative, dont on commence seulement à évaluer l’ampleur, la cohérence et la qualité.
    Mais Lison, lisez donc Calet: c’est un régal!

    Henri Calet. Préface et notes de Jean-Pierre Baril. Poussières de la route. Couverture (magnifique) de Massin. Le Dilettante, 317p. 
    A lire aussi : la Correspondance d’Henri Calet avec Raymond Guérin (1938-1955), établie et préfacée par Jean-Pierre Baril. Le Dilettante, 347p.


  • Dépouiller le vieil homme

    298px-William_Blake_-_Satan_Smiting_Job_with_Sore_Boils_-_Google_Art_Project.jpg
    « Ne vous mentez pas les uns aux autres,
    vous avez dépouillé le vieil homme », etc.
     
    (Apôtre Paul, Épître aux Colossiens : 3:9, 10)
     
    Il y a partout des splendeurs:
    l’univers au seul pan
    s’est ouvert au long flux des temps
    où l’hirondelle virtuelle
    ravive les serments…
     
    Nous nous étions promis jadis
    de prendre soin du ciel
    dont les pluies nous auront bénis
    d’une onction matérielle -
    les dieux étaient alors nos mères…
     
    Tout cela que notre mémoire
    trop occupée ailleurs
    à se mirer, stupide,
    dans l’eau morbide des trous noirs,
    fait semblant d’ignorer,
    bornée au culte de l’envie -
    mais tout exultant alentour
    la secoue et l’enjoue…
    une nouvelle Asie t’attend
    dans les villes immenses
    et d’insondables continents
    par les rêves d’Afrique
    te seront accordés
    ici et maintenant
    pour peu que tu dépouilles
    le vieil homme aux funèbres couilles...
     
     
    Peinture: William Blake.

  • Couleurs de Bali

     
    Juruk_5_lheure_citron_2.jpg
     
    «Arrivée de toujours qui t’en iras partout». (Rimbaud, Illuminations)
     
     
    Repartant vers les affections
    de pays soleilleux
    aux grandes lagunes fertiles
    nous nous sentions portés,
    en quelque sorte glorieux…
     
    Nos fiançailles à Bali
    sont la réponse des couleurs
    aux lugubres discours
    des violents voleurs et violeurs
    de la domination,
    quand l’inspiration nous soumet
    aux algues et aux dauphins…
     
    Votre bon naturel vous sauve,
    enfants de tous les âges
    nourris aux fruits de la passion:
    vous avez le courage
    de n’écouter en vous les voix
    que de ces déraisons
    qui font qu’a l’ombre la ressource
    pousse ses floraisons…
     
    Peinture: Thierry Vernet, Couleurs de Java.

  • Elégie de la patience

     
    3867769332.JPG
     
    La nuit la ville aux yeux ouverts
    repose immobile,
    on n'entend rien dans le désert
    de l'attente tranquille...
     
    Des ombres vont de par les rues,
    là-bas dans les journaux,
    des actes, et des numéros -
    des choses déjà vues...
     
    Je t'attends, toi ma mélodie,
    j'ai toute la patience
    de la nuit jamais endormie
    au coeur de ton absence...
     
    (Ce 5 janvier 2024)
     
    Peinture: Peter Doig.
     

  • Lui est un autre

    243517383_10227598472134240_3806165283099276029_n.jpg
    Il a toujours vécu l’écart,
    voyant d’autres couleurs
    dans les ondes longues du noir,
    et de lentes saveurs…
     
    Il vit la lenteur en courant
    d’une idée folle à l’autre
    comme on dit que saute le vent
    dans les mots de l’apôtre…
     
    Son étreinte est à bras ouverts,
    sa mémoire remonte
    à la nuit peinte au noir plafond
    des cercueils égyptiens;
    son savoir ne sera perçu
    que d’enfants musiciens…
     
    Nous ne lui savons pas de nom,
    ni sur quelle comète
    il tirera demain ses plans:
    il est juste d’écart,
    souriant en lenteur…
     
    Peinture JLK: Le chemin sur la mer.

  • Lamento du dernier jour

    415850298_10233239701881458_3278866540505818189_n.jpg
     
    (Pour Olivier et Quentin, Sophie et Florent, Julie et Gary, Anthony, Timothy et Elizabeth + le reste de la smala de nos familles et amis, avec mes voeux pour une année-lumière préservée des ténèbres)
     
    Il ne reste là-bas que cendres:
    les murs sont à genoux,
    on voit des mains dans le gravats -
    il fait gris à se pendre…
     
    Mais oui je kiffe ton pendentif !
    Tu te la joues glamour
    avec tes ongles militants ,
    le pal de ton discours,
    ta vista de pasionaria
    et tes millions de followers -
    je percute et je pleure…
     
    Là-bas contre le mur de plomb,
    les enfants de Gogol se tuent
    au nom des âmes mortes -
    tous enfants du Seigneur saignant
    au pied du Dieu cloporte…
     
    (À la Maison bleue, ce 31 décembre 2023)
     
    Dessin: Frédéric Pajak.

  • La folle jase de Joyce

    Joyce55.jpg


    Retour sur le roman le plus mythique du XXe siècle se déroule durant une journée: le 16 juin 1904. Longtemps maudit en Irlande, le génial auteur suscite aujourd’hui un culte et une véritable industrie.

    C’est l’histoire de Monsieur Toulemonde se faisant appeler Personne. Le roman total d’une journée au XXe siècle où il se passe à la fois rien et tout. Un semblant d’intrigue en apparence: une bonne femme qui prend un amant, un jeune homme qui se cherche la moindre, le mari de la bonne femme qui tourne en rond comme le Juif errant, une ville entière qui se se gratte du matin au soir. En réalité: l’histoire de l’humanité sur une tête d’épingle. Et toutes les histoires refondues dans un livre-mulet à dix-huit sacoches: à la fois l’Odyssée revisitée, Shakespeare en traversée et la loupe de Flaubert rebrandie sur ce début de siècle qui fait d’Ulysse un Bloom vieillissant sensuel et bon, de Télémaque un jeune Stephen Dedalus libre penseur, de Pénélope une femme décorsetée dont le monologue final est comme une coulée stellaire. A cela s’ajoutant, pêle-mêle et dans tous les genres-styles-langues-dialectes: une kyrielle d’histoires concentrant tous les sentiments humains et toutes les perceptions sensorielles, un enterrement le matin et une virée dans les bordels du soir, toutes les heures du jour et leurs couleurs, la marquetterie superposée du conscient et du subconscient, le cravaté et l’obscène, toutes les voix de la ville et toutes les voix du corps, bref le texte déployé ou plus exactement l’hypertexte de Dublin et de toutes ces “villes de nombre d’hommes” dont Ulysse “connut l’esprit” en son Odyssée.

    Roman docte et sauvage, Ulysse appartient également à la légende par la saga de son édition et de sa traduction, dont la première version française remonte à 1929, sous la plume d’Auguste Morel assisté de Stuart Gilbert, Valery Larbaud et James Joyce lui-même, entre autres. Historique, cette version n’en date pas moins. Lui succède aujourd’hui une traduction entièrement nouvelle (sauf un épisode sonservé de la première, Les Boeufs du soleil), accomplie en trois ans par huit traducteurs dirigé par Jacques Aubert, grand spécialiste de Joyce qui établit l’édition de La Pléiade.

    - Que représente Ulysse pour un lecteur d’aujourd’hui ?

    - Il y a une actualité de James Joyce qui persiste à travers les générations. Contraitrement aux apparences, Ulysse n’est pas limité à un lieu ou un temps. Bloomsday n’est qu’une face de l’oeuvre. Dans cette série d’événements racontée de dix-huit points de vue différents, la seule constante est une interrogation sur le style et l’acte d’écriture. Pour reprendre les catégories de la linguistique selon Saussure, il en va de l’énonciation plutôt que des énoncés. Derrière une apparence d’énoncés très précis et documentaires, le ressort de l’oeuvre est l’exploration des voix, au sens poétique du terme. Dès le début, Joyce associe l’art et la vie dans sa doctrine vivante de la poétique, vécue comme un drame intérieur. C’est d’ailleurs pourquoi les psychanalystes s’intéressent tant à lui. Il y a chez Joyce une extraordinaire volonté d’approfondissement du passage à la limite du langage qui peut parler aux générations actuelles. Joyce va aux limites extrêmes du sens. Il prend le langage par son envers, là où le langage échoue à traduire toute la perception. Ulysse représenterait alors, pour l’auteur lui-même, l’échec de la traduction. Et pourtant il faut traduire et re-traduire Ulysse. Un grand texte est toujours à relire, et toute nouvelle lecture, d’une génération à l’autre, amène à une nouvelle traduction.

    - En 1995,vous avez “ consacré” la première traduction en Pléiade. Vous paraissait-elle digne de l’être ?


    - Je pensais que le premier texte, en partie agréé par Joyce, avait des mérites, sans être totalement satisfaisant. Lorsque j’en ai parlé à l’éditeur, il m’a demandé de faire un test sur un épisode, Les Lestrygons, où j’ai opéré un nombre impressionnant de corrections. On s’en est finalement tenu à la première version faisant encore figure d’”institution”.

    - Qui a décidé, finalement, de procéder à cette nouvelle traduction ?

    - C’est Stephen Joyce et sa femme Solange qui étaient attachés à cette idée et ont relancé l’affaire après la mort du fils de Joyce. Stephen et Solange estimaient la traduction convenable dans les passages les plus “classiques”, qui ne permettent guère de variantes. En revanche, et notamment du fait de l’évolution de la langue et de la sensibilité littéraire actuelle, sous l’influence de Joyce lui-même, ils trouvaient normal qu’il y ait plusieurs traductions, comme c’est le cas en d’autres langues Donc il a été décidé, pour la date du centenaire de Bloomsday, de procéder à une nouvelle traduction. La contrainte de 2004 ne laissait pas une grande marge, et c’est une des raisons qui m’ont amené à réunir un collectif de spécialistes du texte et d’écrivains, lesquels me semblaient les mieux à même de développer la dimension de créativité du livre.

    - La répartition des textes entre divers traducteurs ne menaçait-elle pas l’homogénéité du texte ?

    - Le fait qu’il y ait diversité de styles rendait une distribution plus facile. Mais le travail du coordinateur que je suis en a été alourdi. Il y avait à vérifier que tout ce qui, dans le texte, relève des échos et des résonances, des récurrences, des reprises et des variations soit harmonisé.

    - Quelles règles de travail vous êtes-vous données ?

    - Il était entendu que chacun des traducteurs aurait le dernier mot sur son épisode, même si le contrat me prêtait l’ultime décision. Lorsque l’un d’entre nous avait terminé un épisode, je le revoyais, le lui renvoyais et ensuite le texte circulait. Tout le monde, ainsi, a lu tout le monde. Il y avait une autre difficulté, liée à l’étalement temporel de la composition du livre sur sept ans, dans une période où Joyce était en pleine recherche. Des solutions qui convenaient à certaines parties ne convenaient plus à d’autres. Il était en outre difficile d’établir des règles a priori, dans la mesure où ces règles ne sont pas systématiques chez Joyce, et notamment dans la ponctuation. On sait qu’il est même allé jusqu’à conseiller, pour la traduction française d’un épisode, la suppression de tous les accents et de tous les signes de ponctuation. Or notre langue le supporte mal...

    - Qu’en est-il de l’usage des mots actuels ?

    - Nous nous sommes beaucoup interrogés sur cette question, et d’autant plus que l’équipe appartenait à des générations différentes. Nous étions bien conscients qu’il est gênant de moderniser à outrance, ou d’utiliser des mots vite passés de mode. A la suggestion d’un d’entre nous, nous avons choisi de garder une certaine diversité. Cela a donc été fait au coup par coup et cas par cas. De façon très fréquente, les écrivains nous ont rappelé l’importance de la musicalité ou du rythme de la traduction. La contact des spécialistes et des écrivains a été un enrichissement mutuel constant. La contribution des auteurs a été très précieuse dans l’approche des limites du langage. Finalement, l’équipe a bien travaillé, à la manière d’un “ouvroir”, et serait prête à reprendre l’expérience. Encore faut-il un texte qui résiste, avec des difficultés qui contraignent au dialogue.

    - Pensez-vous à Finnegans Wake ?

    - Eh qui, sait...



    Plus près de la source

    Etait-ce bien nécessaire ? Cela avait-il un sens de procéder à une nouvelle traduction française d’Ulysse dont la première version a quelque chose d’”historique”, sinon de référentiel ? Et confier cette tâche à huit traducteurs n’allait-il pas à l’encontre de l’unité d’encre du texte originel ?

    Ce qu’on peut dire sans être spécialiste de la langue de Joyce (qui requiert déjà sa propre traduction...), c’est que, dès les premiers chapitres de ce nouvel Ulysse, la sensation quasi physique de se trouver plus près de la source est comparable à celle qu’on ressent à la lecture des re-traductions de Dostoïevski signées André Markowicz. Sans doute pourra-t-on regimber sur le choix de telle expression très contemporaine (“faire sa thune” au lieu de “faire sa pelote” ou “putain” au lieu de “sapristoche”, entre cent autres exemples), ou sur telle solution moins convaincante dans la deuxième traduction que dans la première - mais cette observation vaut souvent dans le sens inverse selon les cas.

    Cela étant, à la fois dans le rythme et dans la texture de la phrase, moins policée mais plus vibrante et vivante, plus follement joyce aussi, cette nouvelle version tiendra lieu désormais d’alternative captivante. Sans trancher forcément, on naviguera donc d’une version à l’autre comme on peut transiter et grappiller avec profit entre une kyrielle de traductions françaises d’Hamlet ou de La Divine Comédie....


    Ulysse, mode d’emploi


    Comment lire Ulysse quand on n’a pas l’accès direct, idéal évidemment, au texte original (Ulysses, Penguin Twentieth-century Classics, 937p.) ? Le lecteur peu argenté se contentera de la première version en poche (Folio no 2830), qui reste basique. La même, dans le tome II des Oeuvres en Pléiade, y ajoute un appareil critique monumental. La nouvelle traduction offre désormais une belle alternative. Les trois bouquins réunis feront une ménage d’enfer. Comme nous le suggérait Jacques Mercanton, mais chacun est libre, une fiole de Bon Whisky irlandais peut aiguiser la perception de la lecture de chaque chapitre d’Ulysse. L’auteur péchait d’exemple...

    Une introduction au roman nous semble en outre indiquée, que propose le passionnant ouvrage récemment réédité du peintre Frank Budgen, très proche de Joyce durant ses années zurichoises (1918-1919) et qui “raconte” Ulysse avec autant de bonheur et de justesse qu’il évoque l’écrivain et sa démarche. Cela s’intitule James Joyce et la création d’Ulysse (Denoël, 335) et peut être complété par Les heures de James Joyce de Jacques Mercanton, témoignage également précieux de l’écrivain et critique lausannois (L’Age d’Homme, 1967). Enfin, de magistrales pages se déploient sous la plume d’Ezra Pound dans ses Lettres à James Joyce (Mercure de France, 1970, 350p.), complétées par quelques essais fameux.

    (Paris, 2005)

  • Lectures au fil de L'Aire (3)

    406319718_10233082445830155_2143364890357663010_n.jpg
     
    3. Janine Massard, Comme si je n'avais pas traversé l'été
    En 2001 paraissait l'un des plus beaux livres de Janine Massard, et certainement le plus émouvant: Comme si je n'avais pas traversé l'été.
    Il est certains livres qu'il paraît presque indécent de «critiquer» tant ils sont chargés de composantes émotionnelles liées à un vécu tragique, et tel est bien le cas du nouveau roman de Janine Massard, tout plein de ses pleurs et de sa révolte de femme et de mère confrontée, en très peu de temps, à la mort «naturelle» de son père, puis à celle de son mari et de sa fille aînée, tous deux victimes du cancer.
    La volonté explicite de tirer un roman de cette substance existentielle et l'effort de donner à celui-ci une forme distinguent pourtant cet ouvrage d'un simple «récit de vie» où ne compteraient que les péripéties.
    Autant pour se ménager le recul nécessaire que pour mieux dessiner ses personnages et pour «universaliser» son récit, Janine Massard revendique le droit à l'invention, et c'est aussi sa façon de faire la pige au «scénariste invisible, ce tordu aux desseins troubles, qui a concocté cette histoire à n'y pas croire».
    Cette transposition littéraire ne saurait être limitée à un artifice superficiel: en véritable écrivain, Janine Massard l'investit avec vigueur et légèreté, quand tout devrait la terrasser et la soumettre au poids du monde. Alia (dont le prénom signifie «de l'autre côté» en latin) endosse ici le rôle principal d'une femme qu'on imagine dans la cinquantaine, du genre plutôt émancipé, protestante «rejetante» peu encline à s'en laisser conter par le Dieu fouettard de sa famille paternelle, et fort mal préparée aussi à l'irruption, dans sa vie de rationaliste, de la maladie et de la mort.
    En écrivain, Janine Massard se montre hypersensible au poids des mots, lorsque bascule par exemple le sens de l'adjectif «flamboyant» (marquant la victoire de la lumière) pour qualifier la «tumeur flamboyante» qui frappe soudain Bernard, le mari de la protagoniste.
    De la même façon, la romancière recrée magnifiquement les atmosphères très contrastées dans lesquelles baigne Alia, entre pics d'angoisse et phases d'attente-espoir, que ce soit dans la lumière lémanique (Alia, comme son père, étant «du lac» et très proche de la nature maternelle), les couloirs d'hôpitaux où se distillent les petites phrases lamentables des techniciens-toubibs si peu doués en matière de relations humaines, ou en Californie dont les grands espaces et la population déjantée conviennent particulièrement à sa grande fille nique-la-mort.
    Par ailleurs, le recours à l'humour multiplie les ruptures heureuses, par exemple pour faire pièce au désarroi solitaire d'Alia: «Elle devrait mettre à cuire une tête de veau, ça ferait une présence sur la table, en face d'elle...»
    Livre de la déchirure et du scandale de la mort frappant la jeunesse, ressentie comme absolument injuste par la mère qui a porté l'enfant pour qu'il vive (nul hasard qu'Alia, soudain atteinte d'eczéma atopique, se compare au Grand Gratteur Job vitupérant le Créateur), le roman de Janine Massard est aussi, à l'inverse, un livre de l'alliance des vivants entre eux, des vivants et des morts, un livre du courage, un livre de femme, un livre de mère, un livre de vie. A un moment donné, rencontrant la Bosniaque Hanifa de Sarajevo, Alia découvre «l'explosion de l'expression créatrice apparue comme la seule réponse à la barbarie».
    Or, elle-même va «racheter», en écrivant, à la fois son passé et l'enfance de ses deux filles, les beaux moments passés avec Bernard et la force salvatrice du rire ou de la solidarité, la valeur du rêve aussi et la puissance insoupçonnée de l'irrationnel qu'un initié aux pratiques zen va lui révéler en passant, la soulageant physiquement et moralement à la fois. Elle qui se moque volontiers de ceux qui lui recommandent à bon compte de po-si-tiver («il paraît qu'il faut apprendre à vivre sa mort au lieu de mourir sa vie, parole de vivant, ça cause distingué un psy bien portant») ne tombe pas pour autant dans la jobardise New Age, mais découvre bel et bien une nouvelle dimension de l'existence aux frontières du visible et des certitudes.
    Dès le début de son livre, Janine Massard affirme «qu'une mort vous aide aussi à vivre», et cette révélation est d'autant plus frappante que cette nouvelle vie, cernée de mort mais d'autant plus fortement ressentie, est «sans mode d'emploi»...
    Janine Massard. Comme si je n'avais pas traversé l'été. L'Aire, 205 pp.

  • Au labyrinthe du deuil

    155780494_10226074301990939_6272677773534292225_n.jpg
     
    (À celles et ceux qui s'y perdent et s'y rejoignent, de tout coeur ces jours avec Bibiane Moret et les siens)
     
    « Un deuil est un labyrinthe ; et au cœur de ce labyrinthe, est tapi le Monstre, le Minotaure : l’être perdu. Il nous sourit ; il nous appelle ; on veut l’étreindre. C’est impossible, sauf à mourir aussi. Seul un mort sait étreindre un mort; seule une ombre sait en embrasser une autre. Au cœur du labyrinthe, le Minotaure n’est qu’une ombre, un fantôme, mais un fantôme si beau, si réel, si souriant qu’il nous convainc presque de le rejoindre, nous promettant de mettre fin au chagrin qui nous mine si on le suit, si on se laisse mourir.
    C’est là qu’il faut lutter, non seulement contre ce Minotaure dont les cornes de vent peuvent nous déchirer, mais surtout contre soi, contre la tentation du suicide. Ce qui ne signifie nullement qu’on doit à l’inverse s’empresser de remonter à la surface, à la rencontre de l’heureux soleil. Il faut aussi lutter contre l’espoir d’un bonheur immédiatement possible, poussés par la massive injonction de remonter la pente, car la vie continue.
    Qu’ils aillent au diable ! Il n’y a aucune rémission à souhaiter, aucune vie à maintenir. Refuser d’accepter la mort de ceux qu’on a perdus, c’est le plus beau, le plus durable monument qu’on puisse leur élever. Habiter son chagrin, lutter, là encore, non contre la souffrance, car on ne cesse jamais de souffrir pour les êtres aimés et perdus, mais pour atteindre, par cette souffrance, à l’état que seule leur absence peut engendrer, l’état auquel, de leur vivant, nous ne pouvions accéder, puisqu’ils n’appartenaient pas encore au temps des ombres : le don absolu de notre mémoire à leur souvenir.
    L’ascèse de la mémoire est l’unique manière de lutter, l’unique manière de re-connaître l’être perdu à force de vivre en sa compagnie d’ombre.
    Faire le deuil de quelqu’un n’est pas se morfondre dans un chagrin stérile, non : faire le deuil de quelqu’un, c’est tenter de transformer son propre chagrin en un moyen de connaissance, en une voie pour reconstruire en nous le monde du défunt, le rebâtir comme un temple ou un palais, et en arpenter ensuite les couloirs perdus, les passages dérobés, les pièces secrètes, pour y découvrir des vérités auxquelles nous étions aveugles lorsqu’il vivait.
    Un seul être vous manque, et tout est repeuplé : telle devrait être la morale du deuil; tel devrait être le cœur de la solitude des survivants »…
    images-5.jpeg
    (Cette page est extraite de l'admirable roman de Mohamed Mbougar Sarr intitulé De purs hommes, paru aux éditions Philippe Rey /Jimsaan et réédité récemment en poche. Ce passage évoque la détresse abyssale dans laquelle se trouve une femme dont le cadavre du fils, soupçonné d'homosexualité, a été déterré de sa tombe pour être jeté aux ordures...)
     
    Peinture JLK: Au soir des lucioles, 2021.

  • Lectures au fil de L'Aire (2)

    955133993.jpg
    (En mémoire de Michel Moret)
     
    La Chasse au cerf, roman-cathédrale de Romain Debluë.
    Unique: c'est ce qui distingue l’apparition de La Chasse au cerf de Romain Debluë sur la scène littéraire romande, et française et francophone aussi bien, qui pourrait à la rigueur (par ses dimensions symphoniques et sa thématique spirituelle) rappeler les 590 pages de L’Été des sept dormants de Jacques Mercanton, d’une tournure plus romantique cependant que néo-classique, ou plus explicitement, malgré leur inspiration nietzschéenne majeure, les 1312 pages du chef-d’oeuvre de Lucien Rebatet, Les Deux étendards, achoppant lui aussi à un grand débat entre athéisme et croyance entre deux jeunes amis – Michel l’agnostique double de l’auteur, et Régis le catholique intégriste - et la jolie Anne-Marie qu’ils se disputent…
    La chasse au cerf est, selon son auteur, un roman d’apprentissage, à la fois chronique d’une initiation spirituelle et roman d’amours intenses, tant spirituelles que charnelles - à vrai dire plutôt cérébrales et sublimées que sensuellement exprimées.
    Romain Debluë pense et écrit un peu comme on le faisait au début du XXe siècle, à l’époque de Léon Bloy ou d’André Suarès dont il a souvent les accents enflammés ou fuligineux, les arrêts péremptoires et la morgue parfois méprisante du Juste. Ses personnages sont dans la vingtaine mais se distinguent absolument des jeunes gens de leur génération, son écriture est truffée de tournures ampoulées et de mots obsolètes alternant parfois avec des vocables d’aujourd’hui, entre autres helvétismes surprenants ou cocasses – il ose écrire le mot méclette -, on est ici dans l’anachronisme complet, tout au moins en apparence, et l’on présume que beaucoup des lectrices et des lecteurs tombant sur les 1044 pages de ce livre à la fois fascinant et rebutant, en laisseront tomber la lecture, noyés par le monceau de références et de citations aux philosophes Hegel ou Heidegger, aux écrivains Malraux ou de Bernanos, aux mystiques Catherine de Sienne Jean de La Croix, etc.
    Le protagoniste, Paul Savioz, probable double littéraire de l’auteur, est un jeune Helvète débarquant à Paris de nos jours pour y faire des études d’histoire après une licence en lettres peu satisfaisante à l’université de Lausanne. On pense en passant au roman de Ramuz Aimé Pache peintre vaudois pour ce qui touche à l’installation parisienne de ce bon fils d'excellente parents très féru d'études, au point que la matière de celles-ci déborde bientôt de toute part et submerge la part existentielle quotidienne des personnages.
    C’est dire que le roman accouche d’un essai et que la plupart des conversations du protagoniste et de ses amis seront des manières de dissertations truffées voire saturées de citations parfois latines et pas toujours traduites, cela constituant l’un des aspects les plus problématiques du livre ou, plus exactement, de sa lecture.
    Dès son arrivée à Paris, rue du Bac, dans le septième arrondissement, Paul Savioz fait la connaissance, sur le même palier où ils habitent, d’un jeune Français de son âge, venu d'Orléans, la dégaine avantageuse du Jeune homme au chapeau rouge du Titien, prénom Justin, étudiant en philosophie agnostique, compagnon d’une tourbillonnante Marion, Parisienne volubile et elle aussi ferrée en philo, charmante illico quoique non moins agaçante au premier déboulé - joli personnage...
    À ces deux comparses s’en ajouteront quelques autres dans la foulée : un Guillaume catholique non moins qu’original, savant et sympa, spécialiste avéré du Grand Siècle; puis une Françoise illico sublime et poursuivant elle aussi des études peu convenues (notamment sur la mystique de Salvador Dali), ou encore un Russe au prénom de Nicolas passionné par la pensée de Blaise Pascal – cela pour la première partie parisienne du roman, après laquelle le retour au pays de Paul Savioz sera l’occasion d’autres rencontres, notamment d’une Émilie aux états d’âme compliqués, sinon désespérés, plus conformes alors au mal du siècle.
    De l'ensemble du roman, l'on peut dire que ses péripéties romanesques sont moins saillantes que ses innombrables dialogues et autres monologues, la société évoquée par Romain Debluë se réduisant en somme à ses quelques personnages juvéniles, auxquels s’ajoute le trio formé par le bourgeois Martial Odier (d’emblée odieux au narrateur, et jugé trop facilement trop vite à notre goût), son épouse diaphane genre Lady Macbeth évanescente. et le seul enfant du roman en la personne du petit Christophe atteint de leucémie et passionnément attaché à son violon… À relever à ce propos : que Romain Debluë, qui connaît la musique, en parle assez merveilleusement. Mais parler de musique, parler d'art, parler de littérature, parler de poésie, parler de peinture ou de cinéma, parler de philosophie, parler d'amour ou parler de Dieu est une chose, et donner vie à des sentiments, communiquer des émotions, faire vivre des personnages en ronde-bosse est autre chose...
    Les pièges du sublime
    C'est que, plus encore qu’un récit d’initiation, La chasse au cerf l’est d’une conversion, dont la fin touche à l’édification explicite, au dam du roman. Il faut quelque 600 pages à Paul Savioz pour que lui soit révélée « la vérité », un peu comme il advint à Paul Claudel rencontrant Dieu derrière une colonne de Notre-Dame, et voici l’hymne qui en résulte : « Ô l’heure de l’éveil ! Ô l’heure où le matin splendide pénètre dans la vie d’un homme, et fait toute chose nouvelle, et lui surtout ! Ô l’heure où s’évapore le mauvais rêve avec la sale nuit qui l’avait engendré ! Ô l’heure où l’âme altérée s’emplit de lumière, et la boit comme les eaux vives ! Ô l’heure où l’oreille, comme de l’enfant jadis, se tend vers la musique du monde, et vers le chant des choses ! »
    Sublime envolée, et qui envoie bouler les sceptiques : « Il y a , un peu partout éparpillés, de nombreux désolants crédules de l’idée selon quoi l’âme s’assombrit et s’étrique lorsque pénètre dans elle la foi ». Alors que Paul, tout à l’inverse , sent son âme s’évaser comme un arbre immense » et devenir l’homme nouveau prêt à poursuivre le chemin du pèlerin sur 444 autres pages…
    Et le roman là-dedans ? Disons que Dieu y devient son copilote forcé, limitant d’autant la liberté de l'auteur, voire sa crédibilité pour ce qui touche à certains de ses personnages. Par contraste absolu (tout y devient absolu), L’Ennemi y surgit en effet, sous les traits d’un démon caricatural , en la personne de Martial Odier, méchant capitaliste voué au culte de Mammon (brrr) père du petit Christophe qui s’est dit ennemi de la musique et se pose en Adversaire démoniaque alors que son enfant chéri vient de mourir à l'hôpital. Et vous croyez, jeune homme, que nous allons gober ça ? L’on aura beau citer Bernanos ou Dostoïevski, mais non : ça ne passe pas.
    Passe donc l’essai juvénile souvent éblouissant. Passe le poème en prose aux pages étincelantes. Mais quant au mystère de l’incarnation : le roman n’y est pas, ou pas encore dans ce fol ouvrage où il y a en somme « trop », comme s'en doute d'ailleurs Paul Savioz lui-même : trop de tout, trop de trop, vraiment too much, mais peut-être pas tout à fait assez de coeur en partage, pas assez de corps et de chair, pas assez d'odeurs, pas assez d’âme simple pour que vive, vibre et respire le roman…
    Romain Debluë. La Chasse au cerf, 1044p. L'Aire, 2023.

  • Hommage au passeur de lumière

    Unknown-1.jpeg
     
    414587178_10233208826109583_8927146237016250771_n.jpgGrande tristesse en ce Noël, où notre éditeur et ami Michel Moret nous a quittés brutalement, victime d'un AVC à la veille de ses 80 ans.
    Timonier des éditions de L'Aire depuis 45 ans, infatigable passeur de l'édition romande aux curiosités proportionnées à sa générosité de paysan du ciel débonnaire et profond à la fois, Michel avait publié plus de 1500 livres et ses projets foisonnaient à l'avenant.
    Dans le sillage du grand Ramuz, de Maurice Chappaz l'inspiré des hauts valaisans, de Jacques Mercanton l'humaniste européen, d'Alice Rivaz et de Monique Saint-Hélier qu'il avait honorées autant que Janine Massard ou Yvette Z'Graggen, de Gaston Cherpillod ou de Jacques Chessex, entre tant d'autres, jusqu'à l'extravagant benjamin que figurait Romain Debluë avec son pavé saisissant de La Chasse au cerf - acte de courage particulier de l'éditeur acrobate - Michel Moret avait filtré ses propres pensées et variations dans quelques petits écrits qui nous le gardent combien présent.
     
    La lumière vient en ce bas monde
    à proportion de nos ferveurs…
    En une douzaine de textes relevant de la nouvelle esquissée, du récit bref ou de la libre gamberge, Michel Moret le passeur se fait, à l’écrit, ventriloque malicieux ou plus sentencieux de personnages en quête de lumière, qui nous ressemblent autant qu’il est leur semblable…
     
    Ce sont des petites histoires de presque rien du tout qui nous ramènent, et parfois beaucoup, à nos vies, à la vôtre, à la mienne, à celles d’un peu toutes celles et ceux qui se rappellent ce qu’il y a eu de bien ou de moins bien dans leur existence : ce qui les a rempli de joie ou leur a fait sentir le vide et la solitude, la lumière du ciel quand tout allait bien et son manque quand ça se gâtait.
     
    Voici donc Armando le Rital et Carla la femme de joie, Samantha la voluptueuse et le couple imprévu d’Yves et d’Yvette, entre autres anti-héros de la famille Tout-le-monde qu’on ne saurait dire pour autant des gens « sans qualités ».
    De fait, et pour ordinaires qu’ils soient en apparence, les personnages que Michel Moret tire de son chapeau de narrateur, à moins que ce ne soit de sa cuisse jupitérienne, ne sont pas des nuls pour autant sous le regard de l’auteur en quête lui-même de lumière, qui donne sa chance, à chacune et chacun, de nous surprendre contre toute attente à l’enseigne d’une espèce de sagesse populaire à la fois flottante et bien réelle.
    Armando, par exemple, le secundo de Lumière de l’homme, première nouvelle du recueil. Armando, fils probable de ceux qu’on appelait naguère les saisonniers et petit-fils de solides Piémontais peut-être restés au pays et posant sur une photo qu’il retrouve dans un album, est aujourdh’ui employé dans une compagnie d’assurances, possède une Opel Rekord ou une Toyota Cressida et une télé qui lui permet de regarder des films délassants et les matchs de la Juve. Sur la photo, il remarque la dignité de la pose de son nonno, avant de relever, dans son miroir, une certaine dureté de ses propres traits, qui remontent probablement au Piémont.
     
    Mais qu’est-ce donc qui a changé ? Armando n’est pas sans idées, notamment en matière politique, mais en l’occurrence il se montre tout personnel, estimant que l’inégalité sociale tient surtout à la manière d’occuper son temps libre. Si vous lui demandez si c’était mieux avant, du temps de la Mamma et du nonno, il répond que non, vu qu’à l’époque « ils » n’avaient pas le choix. Mais est-on mieux avancé aujourd’hui ? On sent qu’il n’en est pas sûr, mais il n’en pense pas moins que le problème tient au fait que l’homme ne sait pas ce qui est bon pour lui. Voilà pour Armando : trois pages à peine et c’est un début de monde...
     
    Liberté de la fiction
    Contrairement à ce qu’on croit parfois, l’écrivain n’en dit pas forcément plus dans ses récits autobiographiques que dans la fiction, dont les truchements lui permettent souvent plus de liberté. Aragon parlait de « mentir vrai », et c’est comme ça aussi que Michel Moret dit probablement plus de choses de lui-même, par le biais de ses personnages, que lorsqu’il nous balance ses opinions en fin de course dans ses Pensées crépusculaires.
    La fiction permet d’aller un peu partout, comme dans ce village levantin où le narrateur, avec la belle Samantha, se fait asperger du contenu d’une soupière par une mégère à sa fenêtre – c’est un classique des contes orientaux – avant que Samantha ne lui révèle que c’est là une vengeance de l’épouse légitime jalouse du médecin Selim dont elle-même fut la maîtresse bénéficiaire d’un énorme héritage comme il n’y en a, là encore, que dans les contes de Schéhérazade. Or Selim, dans la foulée, aura eu le temps de lui recommander de ne jamais céder à la jalousie.
     
    Histoire de détendre l’atmosphère...
    La fiction, depuis Rabelais, a développé une composante décisive dans la meilleure santé des nations soumise à la thérapie littéraire, et c’est ce qu’on appelle l’humour dont le regretté Milan Kundera a fait un usage constant – Kundera le premier à rappeler l’importance du rire selon le même Rabelais, paroissien débonnaire de l’Abbaye de Thélème connu sur Facebook sous le pseudo d’Alcofribas Nasier.
    À propos d’Internet, c’est par un site de rencontre que le prénommé Yves, dans la nouvelle intitulée Insupportable liberté, rencontre la prénommée Yvette alors qu’il attendait une certaine dame Siran, laquelle a visiblement laissé tomber – et cela tombe bien en effet, même si les liaisons hasardeuses ne sont pas forcément plus heureuses que les mariages arrangés ou les réussites conjugales momentanées - tout étant possible dans l'existence, même le meilleur...
    La fiction ne convient guère à la pensée unique, même si celle-ci en est une, qui finit en impasse. La pensée unique, qui a sa morale punitive et ses jugements sans appel, n’aura jamais été capable d’une autre littérature que celle de la propagande et de la dogmatique, dont la sagesse des nations se gausse sous l’arbre à paroles ou au café du commerce - voilà ce qu'on lit aussi entre les lignes de l'opuscule.
     
    Paroles de passeur
    Les petits récits et nouvelles de Besoin de lumière ne sont, je l’ai dit, que des esquisses ou des croquis, de fines pointes d’îlots pourtant rattachés à un socle solide qu’on pourrait nommer simplement le continent Littérature.
    Qu’unetelle cite Pascal ou qu’untel évoque Edmond Gilliard ramène évidemment aux lectures de l’auteur, dont les emprunts sont à l’avenant, tel le plus délicieux qu’il prétend (à vérifier tout de même) un proverbe siamois : « Les mots qu’on n’a pas dits sont des fleurs de silence »…
    Michel Moret a publié récemment une réédition de Raison d’être de l’immense Ramuz, préfacée par le jeune Romain Debluë, lui-même constituant la dernière découverte notable de l’éditeur avec son roman-cathédrale La Chasse au cerf.
    L’on remarquera alors que la couverture même de Besoin de lumière, signée Pietro Sarto, renvoie à une phrase de Raison d’être avec son coteau de Lavaux baigné de lumière intemporelle, reliant nos paysages les plus familiers à un pays terrien de partout où les humains pleins de défauts et de qualités seraient plus fraternels, au dam de toute littérature nationale ou pire : nationaliste: Ainsi, « qu’il existe une fois, grâce à nous, un livre, un chapitre, une simple phrase, qui n’aient pu être écrits qu’ici, parce que copiés dans une inflexion sur telle courbe de colline ou scandés dans leur rythme par le retour du lac sur les galets d’un beau rivage, quelque part entre Cully et Saint Saphorin – que ce peu de chose voie le jour, et nous nous sentirons absous»…
     
    Michel Moret. Besoin de lumière. Editions de L’Aire, 75p. 2023.

  • Lectures au fil de L'Aire (1)

    101700351_10223601830780704_5881022474153361408_n.jpg
     
     
    82198794_10223601833540773_421893804262424576_n.jpg(En mémoire de Michel Moret)
     
    1. Alice Rivaz retrouvée
     
    Un peu moins de vingt ans après sa mort, Alice Rivaz continue d'être lue, sans avoir passé par le fameux «purgatoire» que connaissent tant d'auteurs.
    C'est peut-être que, plus que de son vivant même, cet auteur continue d’en imposer par le regard net, à la fois chaleureux et lucide, qu'elle a posé sur la société et les gens de son époque.
    Plus précisément, et pour la première fois, une femme introduit, dans l'univers souvent éthéré de la littérature romande, des thèmes liés au monde du travail et à la condition féminine, aux aléas du mariage et au droit de ne pas s'y engager. Ces thèmes ne sont pas traités sous forme démonstrative et n'imposent pas au lecteur de thèses, même si l'on sent que le cœur d'Alice Rivaz bat à l'unisson du coeur de son cher paternel, le socialiste Paul Golay.
    Naturellement à l'écoute des humbles, la romancière a pourtant le sens de ce qu'on pourrait dire l'aristocratie naturelle, et c'est à proportion de leur dignité bafouée, de leur peine muette, de leur fierté peu démonstrative, de leur cran aussi, ou de leur indépendance que ses personnages nous touchent.
    De surcroît, les thèmes de la solitude et de la difficulté de vivre, des relations entre parents et enfants ou de la peur de vieillir, et l'imbroglio sempiternel de la vie sentimentale ajoutent a ce monde sa vibrante dimension affective qui se distingue, pourtant de tout sentimentalisme suave.
    Ainsi qu'on le constate dans ses livres, mais plus encore dans ses travaux de journaliste occasionnelle (réunis dans un dossier intéressant de la revue Ecriture et dans les libres propos de sa correspondance, Alice Rivaz avait une conscience sociale solidement fondée, non tant sur une idéologie que sur la connaissance des faits. Par ailleurs, la plupart de ses romans et de ses nouvelles se déroulent dans un cadre historique bien précis. Ces particularités expliquent assez, à côté de qualités littéraires évidentes, l'accueil récent très enthousiaste que la Suisse alémanique a réservé à la découverte d'Alice Rivaz en traduction, ainsi que le rappelle Françoise Fornerod.
    «L'apport d'Alice Rivaz à la littérature romande est immense, relève l'exécutrice testamentaire de l'œuvre, à la fois par sa façon d'intégrer l'histoire contemporaine dans ses livres et pour sa manière de vivre, comme femme et comme écrivain, un féminisme non dogmatique.»
    À 16 ans, la jeune fille écrit une lettre à son pasteur pour lui exposer les motifs de son refus de confirmer. Etonnante profession de foi, solidement argumentée, d'une adolescente manifestant bien du courage à une époque où ce refus frisait le scandale.
    Autre aperçu des relations de rude tendresse entretenues par Alice avec son père: la copie dactylographiée de la critique à la fois laudative et «rosse» du premier livre de la jeune fille par son paternel, lequel taxe ironiquement l'ouvrage de chef-d'œuvre tout en relevant quelques négligences stylistiques avec la verve d'un pion diplômé…
    Pour qui n'a rien encore lu d'Alice Rivaz, les soirées d’hiver peuvent être l'occasion de découvrir une œuvre des plus attachantes, intégralement rééditée, surtout à l'Aire.
    101401997_10223601839460921_4117914613616476160_n.jpg
    On peut l'aborder naturellement par le tout début, avec Nuages dans la main (1946) et La paix des ruches (1947) ou par les romans de l'âge plus que mûr, tels Le creux de la vague (1967) ou Jette ton pain (1979); par les nouvelles de Sans alcool (1961, rééditées chez Zoé) ou par les textes autobiographiques de Comptez vos jours (1966), le récit d'une enfance candide dans L'alphabet du matin (1968) ou les Traces de vie (1982) dont les considérations sont de tous les âges.
    De fait, et c'est ce qui frappe chez Alice Rivaz: que la maturité est prompte à venir, le développement constant mais le ton unique, la «petite musique» omniprésente...

  • Une féerie d'aujourd'hui

    16864891_10212227559311026_3597400430900070615_n.jpg 

    Premier des échos à la lecture de La Fée Valse, après Sergio Belluz: celui de Francis Richard, observateur des plus attentifs de la vie littéraire en pays romand, notamment, qui a l'art de détailler les ouvrages qu'il lit avec autant de bienveillance que de précision dans la citation.

     

    Avec ce recueil de poèmes en prose, Jean-Louis Kuffer invite à une féerie d'aujourd'hui sous la baguette de La fée Valse, qui est le sourire de la lune, dans la lumière tutélaire de François Rabelais:

    Rabelais est le premier saint poète de la langue française, laquelle ne bandera plus d'aussi pure façon jusqu'à Céline...

    Ce livre est joyeux: Quand elle me roule dans la farine et qu'elle se penche au-dessus de moi, ses deux seins pressés l'un contre l'autre suffisent à ma paix.

    Il est grave: En vérité, la marge de liberté s'amenuise pour les marginaux singuliers que nous sommes, tandis que les vociférateurs croissent en nombre et en surnombre, les bras levés comme des membres.

    Il est allègre: Il n'est pas inapproprié, dans mon cas, de prétendre que l'habit n'a pas fait la nonne. A vrai dire la jupe plissée a plus compté dans mon éducation que la lecture de Jean d'Ormessier et François Nourrisson, pourtant essentielle dans mon choix de vie ultérieure - la jupe plissée et le tailleur ton sur ton.

    Il est pensif: Ils nous ont promis les flammes ou les hymnes selon notre conduite sans nous dire s'il y aurait là-bas ou là-haut de quoi survivre autrement que dans les cris ou les cantiques, et cela nous a manqué tout de même: le détail du menu.

    Il est tendre: Ta mère nous offre un thé de menthe et l'une des jeunes filles fait admirer son admirable paire de colombes aux jeunes gens qui l'entourent.

    Il est mélancolique: Quand j'étais môme je voyais le monde comme ça: j'avais cassé le vitrail de la chapelle avec ma fronde et j'ai ramassé et recollé les morceaux comme ça, tout à fait comme ça, j'te dis, et c'est comme ça, depuis ce temps-là, que je le vois, le monde.

    Il est sérieux: ... Il n'est pas vrai que nous ayons tout soumis, il n'est pas vrai que tout mystère soit dissipé, il n'est pas vrai que plus rien ne soit à découvrir, vois donc: il n'est que d'ouvrir les yeux dans le jour obscur et de ne pas désespérer...

    Il est ludique: Quand je te dis que Marelle a le ballon, ce n'est pas vulgaire du tout, tu me piges mal, même si ça fait populo comme langage c'est pile ce que c'est: le ventre de Marelle est rond comme un ballon d'enfant, tiens j'ai envie de le palper et d'écouter ce qui se passe là-dedans en y collant la joue, enfin quoi Marelle a le ballon et celui-ci va rebondir dans la vie [...].

    Bref Jean-Louis Kuffer ne mentait pas quand il annonçait d'entrée de jeu que son livre était tout cela à la fois. Car il est la Fantaisie même, laquelle ne se laisse pas intimider par les états d'âme contraires, laquelle est pour les uns et les autres, l'ennemie à abattre avec le sérieux des papes, avec ou sans filtre...

    Jean-Louis Kuffer réserve pourtant à ses lecteurs quelques surprises à son goût: des mots de passe littéraires ou picturaux pour connaisseurs, des pas de mots qui dansent sans retenue, comme la fée Valse, et qui s'insinuent partout comme le fait l'amour, dans les corps et les esprits, pour leur plus grande jouissance...

    Francis Richard

    La fée Valse, Jean-Louis Kuffer, 156 pages Editions de l'Aire (à paraître)

    Livres précédents:

    Riches heures Poche suisse (2009)
    Personne déplacée Poche suisse (2010)
    L'enfant prodigue Éditions d'Autre Part (2011)
    Chemins de traverse Olivier Morattel Éditeur (2012)
    L'échappée libre L'Âge d'Homme (2014)

     

    Francis-3-copie-1.jpgBlog de Francis Richard:www.francisrichard.net/

  • Ceux qui fêtent Noël

    3078219683.jpg
    Celui qui aime l'odeur du sapin et des bougies et adresse ses bons voeux à toutes ses amies et tous ses amis-pour-la-vie de Facebook / Celle qui a conservé précieusement les santons de Colette Massard / Ceux qui ont fait la crèche dans un coin du squat / Celui qui apprécie le côté rituel des rites / Celle qui récuse toute sanctification du dominant et préfère donc le couple âne et boeuf honorés par les rois du monde / Ceux qui trouvent du charme au bricolage mythique de la Nativité tout de même plus avenant que le culte de Mithra / Celui qui reçoit chaque année un pyjama de pilou de sa mère-grand et s'en réjouit / Celle qui se défie de la méchanceté des Gentils et s'en remet ce soir à Dolly Parton déguisée en Santa Claus / Ceux qui visionnent Le Père Noël est une ordure pour manifester clairement qu'ils ne sont pas dupes ah ça c'est sûr les gars / Celui qui a toujours aimé fêter Noël en famille à la maison ou au squat ou au front ou partout ailleurs si ça se trouve / Celle qui a fait un berger à la Noël de la paroisse des Bleuets où son Ken Barbie a fait Jésus / Ceux qu'insupporte cette mise en scène paupériste de la naissance biologique d'un dieu semi-humain clairement voué à l'insolvabilité voire à la cloche / Celui qui nie l'historicité du massacre des innocents survenu cette même nuit mais que les croyants occultent volontiers eux aussi pour des raisons de confort moral / Celle qui collectionne les repros de Nativités picturales dont certaines appartiennent à des musées reconnus / Ceux qui affectionnent les Noëls latinos / Celui qui prétend que le récit des rois mages est emprunté à la tradition perse sinon aux Mille et une nuit / Celle qui trouve son bambin de sept mois aussi flippant que l'enfant-là sinon plus / Ceux qui vomissent le père Noël au motif que sa fonctionnalité marchande contrevient au pur idéal chrétien tout à fait désintéressé n'est-il pas ? / Celui qui ne souscrit même plus au persiflage de Scutenaire affirmant que l'existence des croyants prouve l'inexistence de Dieu vu que plus rien n'est à prouver dans ces eaux-là / Celle qui se dit de moins en moins croyante et se comporte de plus en plus en chrétienne au risque de déplaire à son directeur de conscience à cela près qu'elle n'en a pas / Ceux qui font l'amour à Noël en se basant sur l'Evangile dont rien de la Lettre ne l'interdit ni de l'Esprit encore moins alors bon Noël les enfants, etc.
    Peinture: La Tour.

  • Aux enfants du sommeil

    983507713.JPG
    (Pour Olivier M.)
     
    L’esprit se repose la nuit:
    il dort le cœur ouvert,
    au milieu des bois il sourit
    aux ombres endormies…
     
    Je t’attends là-bas au revers
    des lunes du secret
    où se trament les drames
    et se dénouent parfois, ou pas,
    les faits et les méfaits,
    dit-il à l’enfant qui lui dit:
    entendez-vous le ciel qui parle,
    les yeux clos en ces heures
    où personne n’a moindre garde
    de braver la camarde
    ou d’ajouter à d’autres peurs ?
     
    Et toi qui fais parler le ciel ,
    les yeux à fleur de terre,
    en solitaire ardent,
    n’attends de nous que la prière
    que nous inspirent les dormants…
     
    (En lisant Faire parler le ciel de Peter Sloterdijk)
     
    Peinture au doigt: Louis Soutter

  • Le Temps accordé

    264896418.jpg
     
    (Lectures du monde, 2023)
    409674818_10233145868735688_4937778386321438577_n-2.jpgALL THAT BLUES. - Le rire sardonique de Keith Richards, en veste de peau de serpent et pianotant un blues en disant comme ça que le clavier horizontal du piano lui évoque un jeu d’échecs, m’a fait me rappeler ce soir - deux soirs avant l’anniversaire du dernier soir de Lady L., il y a deux ans de ça dans la nuit du 14 au 15 décembre – au goût qu’elle avait pour la musique country (elle a voulu du Willie Nelson pour les derniers adieux de notre Cérémonie de lumière posthume), Dolly Parton et Bonnie Raitt que nous étions allés écouter au Jazz festival, Johnny Cash évidemment et Frankie Lane, et j’aimais bien la chahuter à ce propos avant de découvrir les liens de cette musique avec le blues noir dont je raffolais, le rock blanc et l’Amérique profonde qu’elle avait fréquentée bien avant moi en teenager séjournant dans sa famille de là-bas dont les filles blondes de sa tante continuent de m’envoyer des selfies sur Instagram ou Facebook…
    C’était le temps de Kennedy et de la guerre au Vietnam, le temps des Doors à propos desquels je regardais hier soir le docu consacré à la saga rimbaldienne de Jim Morrison, à vingt ans Lucy n’était guère militante ni supposée se pointer nue à Woodstock – ce n’est que plus tard qu’elle a rejoint le Groupe Afrique et s’est retrouvée au Mozambique avec une coupe de cheveux à la Angela Davis -, j’étais à vrai dire bien plus fan qu’elle des Stones et de Muddy Waters ou de Buddy Guy auxquels Keith Richards rend hommage en se posant en King de tout ça, et le pire est qu’il a raison même si le very King reste Elvis - ou BB. King dans sa foulée…
     
    EPOUSER MON FRERE ? NON MERCI ! – Ma journée avait commencé, avant même le lever du jour, par une cogitation comique suscitée par une vidéo chinoise vue hier soir sur Youtube, évoquant les amours de deux frères de sang aboutissant à une demande en mariage et, avec l’assentiment de parents, à la régularisation d’une union maritale en bonne et due forme.
    Inutile de préciser que ce mariage entre jolis messieurs n’eût pas été toléré en Chine communiste, et que son projet susciterait maintes mises à mort de par le monde actuel, mais le clip en question, réalisé par des acteurs professionnels et scénarisé dans le pur esprit d’acclimatation de la nouvelle mouvance LGBT, m’a fait imaginer les situations les plus folles en les rapportant à nos vies tranquilles.
    Dame ! mais je n’y avais jamais pensé : et si mon frère aîné (cinq ans de plus que moi et vraiment de goûts différents sinon opposés) en avait pincé pour moi ? Si ce bel athlète blond de type nettement aryen avait manifesté la moindre attention à ce frère excessivement adonné à la lecture et d’une sensibilité presque inquiétante ?
    Dans le clip chinois, les deux garçons ne diffèrent pas moins mais cela se passe aujourd’hui et la question est posée sur une plateforme accueillant des millions d’internautes peut-être interloqués ou peut-être pas du tout ? Je ne sais : mon pauvre frère est mort, jamais notre mariage n’aurait tenu la route et d’ailleurs ni lui ni moi n’aurions vraiment été partants malgré l’esprit du temps…
     
    115749598_10224215172753870_6918913320730290518_n.jpg
     
    NOTRE BON NATUREL. – Ni ma bonne amie ni moi n’étions de vrais intellectuels, malgré nos activités et passions respectives, ni elle ni moi n’avions la moindre ambition sociale, juste intéressés par les gens et fidèles à quelques amis, mais l’essentiel était ailleurs, du côté de sa mère survivante et de nos filles, au côté de son frère jusqu’à son crash cardiaque et au téléphone avec deux ou trois bonnes personnes, mais encore ? demandais-je ce matin à dame Viviane ma coiffeuse vaudoise, riant aux éclats comme rit Keith Richards ou mon ami Jean Ziegler quand il se lâche, riant comme nous avons ri ce dernier samedi, deux jours avant la nuit, quand elle m’a dit comme ça : «Et dire, mon bon ami, que nous pouvons encore rire de tout ça ! »
    (À la Maison bleue, ce mardi 12 décembre 2023)

  • À la vie à la mort

    180321882_10226564363882180_2057564915419797778_n.jpg
    (Le Temps accordé. Lectures du monde 2021)
     
    ESSAYÉ, PAS PU. – Ma bonne amie se disant tout à l’heure «au fond du trou » - et je vois bien à son air et son teint que ce n’est pas une image en l’air mais la phase de dépression de nos dimanches post-chimio -, je lui dis quelques mots tendres que je crois insuffisants, puis je me rappelle que ce matin, à l’éveil, j’ai résolu de «positiver» en restant sur la partie ensoleillée du jour, et j’aimerais lui proposer une grande balade en calèche dans les Préalpes, mais il pleut de cordes, sur quoi me vient l’idée que nous pourrions nous installer un Home Cinema qui nous permettrait de partager au niveau du couple, comme on dit aujourd’hui, et voir ensemble de ses séries policières anglaises ou de mes séries coréennes , ou de nous refaire, comme au bon temps de Locarno, des rétrospectives Douglas Sirk ou Cassavetes, Carné ou Fellini, et je le lui propose avec un début d’enthousiasme sincère, mais l’air non moins sincèrement désolé je la vois décliner l’offre avec un pauvre sourire et me dire qu’elle va s’en tenir, ce jour du Jeûne Fédéral (fête que j’ai toujours trouvé dénuée de la moindre aura) au minimum en attendant que l’énergie lui revienne, et comme je ne me porte pas très bien sur mes jambes, moi non plus, qu’il pleut à faire remonter les eaux du lac et que le chien en oublie son horaire de sortie, nous en restons là, elle sur son canapé grenat de souveraine mongole et moi dans mon antre à lire les nouvelles de la Jamaïcaine Zadie Smith dont l’une d’elles me rappelle notre séjour à La Guadeloupe et, par son sujet, me donne soudain l’envie d’en faire lecture à ma bonne amie - et là pas question qu’elle refuse vu que le récit en question ne compte que trois pages, sur le dialogue d’une jeune femme avec sa mère défunte lui revenant juste un moment le temps d’en fumer une et d’évoquer le monde perdu des tribus et des manières sauvages dont tous deux partagent la nostalgie…
    58b4523fcd70ce397f2ee50f.jpg
    FIN DE SAISON A LA PISCINE. – Le Marquis m’ayant dit samedi qu’il avait pris son dernier bain à la plage de Pully où il a vu Roland Jaccard cet été, à plusieurs reprises, se démantibuler au ping-pong avec un allant étonnant pour un octogénaire, puis ajoutant que ce serait fini lundi, j’ai pensé que la vie serait plus dure pour notre ami en son soft goulag du Lausanne-Palace, et voilà que, m’interrompant dans mon travail de classement des archives de Caraco où le suicide est évoqué à tout moment, Lady L. m’apprend, le tenant à l’instant du site du tabloïd Vingt Minutes, que notre ami Roland a fini ce matin par tenir sa promesse en avalant le «sirop mexicain» qu’il m’avait dit, tout récemment encore, tenir à son chevet.
    Dont acte, et je me surprends à n’être pas plus ému que surpris. Je devrais être, n’était-ce qu’ «humainement» parlant, triste et même bouleversé comme je l’ai été en apprenant la mort de Pierre-Guillaume que j’avais retrouvé grâce à Roland, mais non: je l’ai pris comme si je le savais et qu’en toute logique, piscine fermée et tintin pour le ping-pong égale : je me tue…
    Du même coup, la vie de Roland Jaccard devient, par cette espèce de paraphe, son destin, et c’est avec un sentiment nouveau de respect que je me suis attelé à un hommage dont j’espérais qu’il sourirait en le lisant…
    Il y a une semaine de ça, sachant ce que Lady L. et moi nous vivons depuis quelques mois, il m’avait envoyé un message où il me disait que ma ténacité l’impressionnait, alors que lui aurait fui, or je ne vois pas ce soir en son dernier geste de ce matin une fuite mais… je ne sais quoi, et nul ne sait quoi, et lui-même ne le savait peut-être pas en dépit de sa résolution lucide - de fait je lui laisse finalement la dernière chance, et fût-ce contre son gré, d’une sorte de mystère, dont je ne dirai rien, au demeurant, dans l’hommage que je lui rendrai (À la Maison bleue, ce lundi 20 septembre 2021).
     
    QUESTIONS DE GOÛT. – Roland Jaccard était-il sensible à la musique ? Il me semble que non, et lui-même se disait absolument incapable d’apprécier la poésie, alors même qu’il reconnaissait en William Cliff un poète de qualité, et c’est lui qui m’a fait découvrir Ishikawa Takuboku, qu’il appréciait peut-être à cause de son « côté Cioran » à la japonaise ?
    Mais la musique ? Nous n’en avons jamais parlé, et jamais il n’y fait allusion dans son journal, à ma connaissance en tout cas. Et la peinture ? Là, c’est Egon Schiele qu’il cite, donc l’Autriche, l’expressionnisme et le sexe ; et d’Egon Schiele il passe au photographe de charme David Hamilton, donc on a envie de lui trouver un goût d’esthète décavé, ou alors il ne voit de la peinture que la «littérature» plus ou moins psychotique à la Louis Soutter, et là encore le sexe et la psychopathologie décortiquée par son ami Thévoz – affaire d’intellectuels théoriciens freudo-marxisants…
    Roland m’a envoyé l’autre jour un commentaire, sur Facebook, à propos d’un texte consacré à Albert Caraco, disant : Caraco et Jaccard, même combat. Ce que j’ai trouvé présomptueux de sa part, donc j’ai viré le commentaire, ce que je ne ferais plus aujourd’hui que Roland s’est enfin montré conséquent, même si je persiste à croire que leurs œuvres sont incomparables…
    Or Caraco, devant la poésie, me semble aussi peu réceptif que Jaccard, parlant de Rimbaud comme d’un «pornographe» et prenant Claudel de très haut, ne reconnaissant en somme que Valéry, poète-philosophe.
    Caraco et la peinture ou la musique ? Il crache sur Rouault et sur Messiaen, comme il vomit toute forme de romantisme, en classique en somme guindé, d’immense érudition mais de porosité limitée.
    Bref, j’ai le sentiment que ces deux-là jugent avec leur seul intellect ou leur seule culture de référence…
    95420881_10223264341023671_3189104502514909184_n.jpg
    CAPRICES. - Ce que je me disais l’autre jour à propos de la façon, chez un Roland Jaccard ou un Albert Caraco, de percevoir ou de recevoir la musique et la peinture, m’est revenu ce soir pendant et après la première partie du concert du Septembre musical consacré à l’une des dernières compositions de Richard Dubugnon, intitulée Caprice et dans laquelle je me suis immédiatement senti pris au corps et à l’âme, comme hissé hors de moi par l’injonction des cuivres et plongé dans une constellation sonore d’ou émergeaient tantôt une « voix » instrumentale seule ou l’autre, et notamment celle d’un violoncelle admirablement tenu par une blonde à lunettes et visage irradiant - mais diable si je saurai trouver les mots pour dire mon émoi physique et psychique devant, ou plus exactement « dans » autant de beauté tenue, tendue, battue et relancée, drossée comme un esquif dans le flot puissant aux vagues retombant parfois en douces moires...
    Et qu’en eussent donc dit mes voisins Caraco et Jaccard à supposer qu’ils se fussent trouvés de part et d’autre du fauteuil 11 du huitième rang que m’avait réservé Aliocha (le compositeur lui-même, tel que je le surnomme affectueusement en souvenir de notre passé commun), notre ami passé chez nous hier soir avec son pull rouge marqué CCCP de l’époque soviétique pour déguster le frichti de Lady L...
    Ce Caprice n'eût-il pas paru pire que du Messiaen à Caraco, et les tripes physico-affectives de Roland auraient-elle vibré comme lorsqu’il voyait sur l’écran Nathalie Wood en chemise de nuit ? – Jaccard ayant indéniablement une fibre de cinéphile ultrasensible…
    Musicalement, je risque la comparaison sans la moindre rigueur ni la moindre autorité, la musique de Richard, par sa complexité apparente et sa «tonne» expressive, lyrique et dramatique à la fois, ses mélodies éparses et ses alternances de véhémence et de douceur, m’évoque les «classiques » du début du XXe siècle, à commencer par Debussy et Honegger, Szymanowki ou Dutilleux, ou Messiaen décrié par Caraco et Benjamin Britten, enfin c’est mon impression flottante de non-spécialiste… Mais celle d'Albert et de Roland ? Mystère...
    Caraco eût-il toussoté ? L’ami Jaccard aurait-il apprécié la puissance et la grâce de ce Caprice comme il aimait la prose intense/acide de la mère du compositeur (Gemma Salem), après avoir lu Thomas Bernhard avec délices ?
    Questions incongrues voire loufoques, que je me suis amusé à remuer, en fin de soirée, en reprenant à pied le chemin de la maison bleue, clignant de l’œil en passant à la hauteur de la statue de bronze de Vladimir Nabokov... (Ce lundi 27 septembre)
     
    JLK EN HIDALGO. – Je reçois ce soir, du jeune senhor Mario Martin Gijon, poète et professeur de littérature à l’université de Caceres, en Estramadure, la traduction de trois des sept poèmes que je lui ai envoyés à sa demande, et les découvrant je découvre à la fois mon insoupçonnée mais très indéniable «fibre espagnole» tant leur musique, leur rythme et la « sonorité » de leurs images, dans la version de Mario Martin, me semblent se fondre à ma perception sensible et à ma conception de la plasticité.
    Je lis ainsi ceci :
     
    Como un sueño despierto
    He visto pasar el lento cortejo
    de almas de labios grises,
    estaba con ellas y sin ellas:
    llevaba maletas
    llenas de mis vidas diversas;
    miraba el desfile
    de una multitud de rostros largos
    pasando y en seguida superados
    por sus sombras sin edad...
    Inmóvil me aferraba
    a las manos ya tenues
    de los vivos,
    que reconocía
    sin llegar a poder nombrarlos
    de tanto que eran los mismos,
    de tantas máscaras como llevaban,
    de tanto cómo me rehuían la mirada...
    No nos olvides jamás,
    juventud siempre caprichosa,
    parecían cantar en una litanía
    afligida pero muy pura
    sus voces como salidas de los muros
    de mi sueño despierto -
    no olvides jamás tu dulce infancia,
    tu mortal inocencia...
     
    Et ensuite je reviens à l’original, que je n’ose dire meilleur…
     
    Comme un rêve éveillé
    J’ai vu passer le lent cortège
    des âmes aux lèvres grises,
    j'étais avec elles et sans elles:
    je portais des valises
    pleines de mes diverses vies;
    je regardais le défilé
    des foules aux longs visages
    passant et bientôt dépassés
    par leurs ombres sans âge...
    Immobile je me tenais
    aux mains déjà tenues
    des vivants qui ne l’étaient plus,
    que je reconnaissais
    sans parvenir à les nommer
    tant ils étaient les mêmes,
    tant ils étaient sous tant de masques,
    tant ils me fuyaient du regard...
    Ne nous oublie jamais,
    jeunesse à jamais fantasque,
    semblaient chanter en litanie
    affligée et très pure
    leurs voix comme sorties des murs
    de mon rêve éveillé -
    n’oublie jamais ta douce enfance,
    ta mortelle innocence...
     
    NOUVEAU JOURNAL. – Dimanche gris et frais d’automne. Parfait pour la concentration et le travail serein. Je poursuis mes carnets dans la belle série Leonardo, où je reprendrai mes aquarelles quotidiennes. Hélas Lady L. peu bien. Fatigue, nausées et fièvre, comme au début de la chimio il y a quatre mois de ça. Salope de maladie.

  • Candide à Tôkyo

    images-2.jpeg
    À propos de Perfect days de Wim Wenders
    Lorsque l’Ange a replié les ailes de son Désir et posé son trench coat à la Columbo (paix à l’âme de feu Peter Falk) ou son manteau d'intello à la Bruno Ganz, c’est pour se retrouver en tenue propre-en-ordre de technicien de surface des lieux d'aisance de la ville-monde de Tôkyo d’où surgit l’arbre céleste de sa plus haute tour (le skytree de 601 mètres), lui-même (son nom est Hirayama) créchant dans une humble masure où il serre ses livres (Les palmiers sauvages de Faulkner et un recueil de nouvelles de Patricia Highsmith, notamment) et sa collection de cassettes de rockers américains (The Animals et Van Morrison, Patti Smith ou Lou Reed), alors qu’il n’a en rien la dégaine du «mec à la coule» mais fait son job de grand taiseux avec la plus stricte application entre un passage aux bains et une halte méditative sous les grands arbres dont il photographie les frondaisons et les frémissements délicats de la canopée.
    Cela commence tout en douceur et plutôt lentement, au point qu’on se demande si cela ne va pas languir d’ennui sur la durée, et pourtant non : le rituel répétitif du nettoyeur de cabinets s’inscrit d’emblée dans l’esthétique épurée d’une activité humaine dégagée des préjugés - les chiottes japonaises ont à vrai dire le chic architectural de véritables petits temples de l'Hygiène -, et tout de suite la vision s’élargit au ciel, aux arbres très grands ou tout petits (le protagoniste en cultive genre bonsaïs dans son logis de célibataire) à tel petit garçon qui a échappé à sa maman et chiale dans une cabine entre autres humains sympathiques, aux rues qui filent de tous côtés entre les murailles des buildings, bref aux choses écrasantes ou touchantes de la vie de la cité géante, parfois cocasses (son jeune collègue amène sa touche comique de lascar déjanté) et parfois émouvantes, notamment avec l’arrivée de la nièce du protagoniste qui rêve de vivre aussi libre que lui et dont sa mère, bourgeoise à grosse voiture, interrompt la fugue sur fond de querelle familiale juste évoquée mais qu'on pressent décisive pour Hirayama…
    Une des plus belles scènes du film, à cet égard, en forme de leçon de sagesse mais avec la légèreté qui sied à deux cyclistes zigzaguant en chantonnant, arrime le récit à son fonds méditatif d’où émane la beauté et ce qu’on peut dire la bonté illustrée par ce film, dont tous les personnages (même la sœur guindée) sont liés par ce qu’on pourrait appeler la ressemblance humaine.
    Unknown-2.jpeg
    L’on a parlé, déjà, de la parenté du dernier film de Wim Wenders avec ceux d’un Ozu, et le climat poétique, la quête contemplative du protagoniste, la douceur générale du ton et l’hymne sous-jacent à la nature m’ont rappelé, aussi, dans un contexte évidemment tout différent, le Voyage de Bashô de Richard Dindo.
    La grande originalité, cependant, de Perfect days, tient à son mélange, qui pourrait sembler flatter la mode, d’éléments culturels nippons et de blues-rocks américains, et pourtant non : tout semble cohérent et naturel dans ce poème si vivant et foisonnant de trouvailles surprenantes (le jeune garçon amoureux des oreilles de son compère, ou le message secret rédigé dans les toilettes par des mains inconnues), et d’ailleurs l’acteur (Koji Yakusho, déjà gratifié à Cannes d’un prix d’interprétation masculine) a quelque chose d’américain dans son beau visage quasi hollywoodien mais sans rien de léché – c’est plutôt le Prix du Naturel qu’il eût mérité…
    Bref, et c’est le plus important : l’on rompt ici avec la platitude bruyante et avec la vacuité violente de tant de productions actuelles, pour renouer avec le cinéma d’un poète…

  • Prends garde à la douceur

    408272707_10233109986798662_8647354971260981246_n.jpg
     
    Ce que m'en écrit Jacques Perrin, pur bonheur du matin...
    Prends garde à la douceur est un merveilleux livre de sapience ouvert à tous les vents, tous les signes et les sources sûres, quelque chose de très joyeux, de spinoziste : un dédale où sous l'arche des mots qui la disent, la magnifient, pulse la vie, sa beauté, sa lenteur et son urgence – des pensées dans lesquelles on entre où l'on veut, dans l'attention rare à ce qui nous est offert, la rose du présent.
    A chaque pensée son jaillissement, sa clairière, son souffle. Une phrase par thème : parfois, c'est une liane fluide et étirée ; parfois, une concision, un monde lové à l'intérieur de lui-même, à la manière d'un apophtegme.
    La douceur nous met en prise avec l'ouvert. Elle est, comme l'écrit Anne Dufourmantelle "ce qui nous permet d'aller au-devant de cet étranger qui s'adresse à nous, en nous."
    Dès les premiers rais de lumière au vesper peuplé de rêves, Prends garde à la douceur est une invitation à faire hospitalité au monde, à l'autre, aux rêves comme aux souvenirs. A cet instant qui ne reviendra pas, ce primultime qui, telle l'ombre portée évoquée par Quignard, "consacre ce qui va être perdu."

  • De si tendres regrets

    images-1.jpeg

     

    Nous aimons voir le ciel, le soir,

    aux élans dramatiques,

    quand les amants sur les écrans

    cinématographiques,

    se la jouent James et Nathalie:

    elle tout Ophélie

    et lui Roméo de ruisseau…

     

    Nous aimons rêver à voix haute

    au lever des rideaux,

    quand nos héros des dieux les hôtes

    nous accueillent là-bas,

    dans l’au-delà de nos bureaux

    au vivant Opéra…

     

    Nous avons aimé l’embellie.

    ici et là, parfois,

    que nous avons imaginée,

    et que nous revivons

    les yeux sur les écrans

    de la mélancolie...

     

    (Contrerimes advenues après la énième vision de La Fureur de vivre de Nicholas Ray, découvert en 1961 au cinéma lausannois Le Colisée, interdit aux moins de 16 ans alors que j''en avais 14 l'année de la mort de Louis-Ferdinand Céline et d'Ernest Hemingway)

  • Chacune pour l'autre

    408208130_10233105246800165_6823381595509765723_n.jpg
     
     
    (À deux filles, deux soeurs, deux amies)
     
    Chacune est la moitié de l’autre :
    l'une est prune de dos,
    l’autre plutôt pruneau,
    pour le cerveau c’est tantôt l’une
    qui fait des étincelles
    quand l’autre finit la vaisselle,
    mais ça dépend des jours
    et des couleurs et des détours
    des saisons et des lunes…
     
    Le ciel est comme un grand miroir
    où toutes deux la nuit
    se parlent dans le noir,
    ou dans le jour qui resplendit;
    les voici qui se taisent:
    cela aussi dépend du vent
    ou du sang selon les périodes -
    elles auront parfois des humeurs
    a prédit la Gitane
    à l’échange des anneaux d’or,
    elle seront ce qu’elles sont :
    deux chipies que les dieux adorent…
     
    Tu es mon ombre, dit la Belle
    à la Bête endormie.
    et pourtant quand tout sombre,
    c’est toi qui me retiens en vie,
    dit la blonde à la brune,
    et c’est comme une écume
    qui divague aux lèvres unies…
     
    Au jeu des rôles elles se dérobent,
    et cela fait scandale:
    l’une ni l’autre n’est que fille,
    ou garçon mascarade;
    elles ne sont que ce qu’elles sont,
    plus encore que la vie
    que la mort aurait su ravir :
    deux amies à bon port…
     
    Chacune est grâce et fantaisie :
    c’est le couple idéal,
    la rondeur du jour et la quille,
    l’envol du cheval pie…
     
    Ou bien elles partagent des peurs
    de misères ou de guerres –
    ce serait un autre roman,
    de chacune écrit à l'envers…

  • Faits d'hiver

    images.png
     
    (Le Temps accordé, lecture du monde 2023)
     
    EXORCISME. - Le désespoir au cul décharné et aux paupières traînant jusque par terre comme celles du démon russe te reluque à l'éveil avec son air de flatteur suave, il sait que tu l’emmerdes mais il s’accroche, il compte sur ta faiblesse du bout de la nuit et des relents de mauvais rêves – il ne peut imaginer la douceur angélique d’un songe récurrent qui te visite entre deux cauchemars -, il te tourne autour comme un serpent torve ou une flottante âme morte à la Gogol – et tu te rappelles aussi le démon mesquin de Sologoub -, puis il sursaute en flairant une odeur ennemie au moment où ce poème te vient, il sait qu’il ne peut rien contre cette énergie soudaine, et les contrerimes t’arrivent à la vitesse de la lumière, tu ne sais pas d’où ni comment mais c’est comme ça et le Désespoir, alors, désespère une fois de plus de ne pouvoir te séduire, alors que le poème advient :
     
    Comme Lao Tseu
     
    Ne te retourne pas, l’enfant:
    ton âge est du présent,
    tes vieux pieds te portent encore
    sous la neige du port...
    Tu ne sais si l’hiver qui vient
    te suivra jusqu’au bout:
    la neige est comme un voile blanc
    qui t’éloigne de tout…
    Ne te détourne pas :
    ceux qui t’attendent sont des ombres,
    ne les écoute pas,
    mais pur de tout remords,
    serein, léger, reconnaissant
    par delà le sommeil,
    souris au vieil enfant qui veille…
     
    TONIO. – Son dernier livre, Moi cet autre, ne m’avait pas tout à fait convaincu, après les quinze autres que j’ai tous aimés et souvent défendus, mais il faudra que j’y revienne tantôt en attendant ses prochains écrits persos maintenant qu’il s’est un peu éloigné de Ludwig Hohl qui l’a occupé à outrance (diverses traductions et la dernière de la bio du même troglodyte) et a tenu lieu de second conjoint fantôme à la pauvre Jackie, or les petits textes qu’il m’envoie pour Le Passe-Muraille, et, plus encore, ses listes récentes de « Je me souviens » à la Perec, dont nous parlions justement l’autre jour au Major de Bourg-en-Lavaux, laissent augurer d’un nouvelle razzia de mémoire plus ouverte et moins « littéraire », riche de ces détails qui font la saveur et la musique d’une langue tirée de l’enfance – il faut qu’un écrivain tire la langue comme en enfance – et voilà de l’échantillon copié/collé de ce dimanche matin avant que nous montions ce midi tous les trois au restau de la Demi-Lune de Chardonne dont le frangin de Nicolas Verdan (encore un écrivain, misère !) a fait un lieu fréquentable : «Je me souviens de la banane que maman glissait gentiment dans une petite valise en plastique rouge, banane que je mangerais au milieu des filles de diplomates fréquentant la même école que moi à Mexico...
    Je me souviens du Danois qui prenait quotidiennement sa douche à poil sur le pont supérieur de l’Andrea Gritti, navire mi-cargo mi passagers qui nous ramenait en Europe...
    Je me souviens des sauterelles que j’attrapais pour mon grand-père qui en avait besoin pour pêcher la truite dans un canal du Rheintal...
    Je me souviens d’une histoire qui m’a longtemps fait rêver: «Ali Baba et les quarante voleurs»...
    Je me souviens du bruit des petits cailloux que mon père, venant me réveiller pour aller à la pêche à 4 heures du matin, lançait contre la fenêtre de la chambre où je dormais dans un village des Grisons...
    Je me souviens du cercueil contenant le corps de mon grand-père et posé au bout d’un temple protestant à l’atmosphère triste
    Je me souviens du fils de violoniste qui m’aida à faire mes devoirs de français, d’allemand et de latin...
    Je me souviens du long parcours en Solex à travers une campagne florissante pour aller rejoindre la maison où vivait le fils de violoniste...
    Il m’arrivait, lors de ce trajet en Solex, de lâcher le guidon, ce qui était source d’une immense fierté pour moi...
    Je me souviens de l’odeur des mandarines que ma grand-mère déposait chaque année en abondance autour du sapin de Noël
    Je me souviens des roues à rayons du taxi qui venait me chercher pour me conduire à l’école lorsque nous habitions à Mexico...
    Je me souviens de la petite moustache de Paul Chaudet qui rappelait celle d’un homme sanguinaire...
    Je me souviens du pêcheur qui fournissait à mes parents le poisson du vendredi qu’il allait attraper au milieu du lac et qui ne savait pas nager...
    Je me souviens d’une revue intitulée «L’avant-scène Cinéma» que papa recevait chaque mois et dans laquelle j’ai découpé une photo de Gérard Philippe...
    Je me souviens que ma mère préférait les homos aux hétéros...
    Je me souviens des gros mots que j’osais prononcer devant elle, ce que je n’aurais jamais osé faire devant mio padre...
    Je me souviens que ce dernier détestait la présence des bourgeois bien assis, qu’il préférait de loin celle des installateurs sanitaires, des pêcheurs et des agriculteurs », etc. (Ce dimanche 3 décembre)

  • Le Temps accordé

    402067815_10233025390963819_3954786370247121684_n.jpg
    (Lectures du monde VII, 2023)
     
    BLOODY CHRISTMAS. - Les communaux récuraient ce matin la Grand Rue à renfort de jets d’eau et de machines bruyantes, avant même que le jour ne se lève, donc avant ma première veille de l’aube et avant le temps à venir qu’on appelle l’Avent et que falsfie désormais l’anticipation intempestive de l’odieuse fête commerciale qu’est devenue la Noël marquant , après le sinistre Halloween, l’apothéose du vieillard imbécile que nous allons voir se déplacer tous les soirs sur un fil surplombant les quais de Montreux, vociférant ses inepties avec son faux air bonhomme, sa fausse barbe et son bonnet répliqué jusqu’à en gerber sur les boîtes de chocolat et les sites pornos.
    Georges Haldas me disait un jour qu’il n’aimait guère Noël, à la date originairement trafiquée (resucée du culte de Mithra), figurant la naissance biologique du Christ, lui préférant de loin la seconde naissance spirituelle de Pâques, et je trouvais cette vue quelque peu discutable au ressouvenir des Noëls familiers et familiaux de notre enfance non encore submergée par la pacotille des cadeaux et des représentations de plus en plus kitsch - à l’américaine et à la ploutocrate -, de cette fête et de ses marchés que l’iconoclaste de Nazareth traiterait comme il a traité les marchands du temple, à grands coups de lattes ou de battes, etc. Or aujourd’hui, mon cher Haldas, Pâques a succombé à son tour à la crétinerie consumériste et à son imagerie débile invoquant les « émerveillements de l’enfance » les plus frelatés…
    Sur quoi je pourrais fort bien, demain, sans me contredire aucunement, sortir de sa malle sympa ma tenue et ma barbe postiche sympas de vieux salopard supersympa tout prêt à ravir mes petites-enfants après avoir sévi une premières fois avec nos deux infantes en bas âge. (Ce vendredi 24 novembre)
     
    POÉSIE. - Retour à la Dichtung. Je ne dis pas : à la poésie, trop étroite dans sa conception à la française, alors que Dichtung voit plus large et plus haut, plus loin et plus simple surtout, plus simple et plus direct, plus direct et plus vrai.
    La Poésie, avec majuscule, ou la poësie, avec trémas, me fait sourire quand elle ne me fait pas rire, car je vois ces têtes de Poètes & Poétesses, ces majuscule et ces trémas. C’est toute un société, ou plutôt c’était. Cela déclamait dans les salons, cela pérorait et pavoisait, cela pontifiait et cela raffinait au point de faire fuir illico le jeune Arthur, et Rimbaud se tirait ; et moi je reviens ce matin à Une Saison en enfer et à tel autre affreux en la personne de D.H. Lawrence dont le non moins affreux Dimitri a publié l’édition intégrale de ses Poèmes en 2007, donc peu avant sa mort.
    Unknown-1.jpeg
    J’aborde les 917 pages des Poèmes de DHL comme une sorte de repoussoir. La Dichtung qu’il y a là-dedans m’est à la fois proche et étrangère, mais la Voix que j’entends y est bel et bien, si rare aujourd’hui. C’est cela que je cherche en « poésie », c’est la Voix. Voix de Rimbaud. Voix de Proust. Voix de Charles-Albert. Voix de Witkacy. Voix de TB. Voix de PQ. Ma voix. Ma voie.
    DHL est né au Pays Noir. Son père perçu comme l’Ennemi, sa mère comme l’Amie amante. Son adolescence livrée aux Troubles. On n’en sortira pas. Sauf par la poésie...
     
    LES AMIS. - Bons moments hier avec les M. au Major. Leur immédiate inquiétude devant l’absence de mon frère le chien. Mes explications: la pénible nuit dernière durant laquelle il s’est lâché un peu partout en lancinant parfois des plaintes à réveiller les voisins, mes récurage de trois heures du matin, ma résolution de mieux contrôler son transit intestinal et le poème qui m’est venu à la faveur de l’insomnie forcée, etc.
    Trois heures à parler d’un peu tout : du désastre mondial, de la « ficelle » au collège de Saint-Maurice, de l’aversion des uns (Tonio) et de la faveur des autres (Jackie et moi) pour les longs téléphones, de Dürrenmatt pétomane et du projet de Tonio de parler de son enfance dans un prochain livre, entre tant d'autres choses et en dégustant de bons plats arrosés de Coup de Sang.
     
    PAS GRAVE ! – Un peu perdu ce matin, mais ma bonne amie dirait : « Pas grave ! », et de fait, ces jours, auprès de mon frère le chien en évidente fin de vie, et me trouvant moi aussi au bout du rouleau ou peu s’en faut, j’ai besoin de dédramatiser ce qui advient qui n’est rien par rapport à ce qui écrase, oppresse et anéantit tant de mes chers semblables; rien que pour Gaza je notais hier dans le journal : plus de 15.000 morts en moins de cinquante jours, dont 5000 enfants et plus de 10.000 mille disparus mais ce ne sont, il est vrai, que de négligeables «animaux humains », comme l’a proclamé je ne sais quel sinistre ministre israélien, etc.
     
    Ce matin avant l'aube, d'une seule coulée les yeux fermés, ce poème m’est venu, je dirais plutôt : m’est advenu :
     
    Acclamation
    Supposé par delà l’éloge,
    Il est le tout-qui-sait,
    l’œil ouvert avant toute tombe,
    le pur savoir du souffle
    qui s’entend chanter quand il parle
    et rêve tout agir
    et rayonne de son sabir
    sur les eaux à poissons
    et jusques au nadir
    dit la vie qui va toute bonne…
    La Genèse du vrai début,
    juste après Babylone
    et son obscur combat,
    vous ouvre grand son beau jardin :
    salve à l’Entête !
    Mais timides et tout interdits
    vous n’oserez rien dire :
    seul un ciel juste
    pourrait s’exclamer : juste Ciel !
    Et sur la terre à foison
    tout salut se salue…
    (Ce lundi 27 novembre.)
     
    MON CAMARADE LE DOG. – Je craignais un peu, ces derniers jours, que mon frère le chien ne s’affaiblisse et dépérisse faute de s’alimenter (il n’a presque rien mangé hier, avant de me refaire le coup de la petite diarrhée en chambre, tard le soir…), mais j’ai trouvé la bonne ruse ce matin en le nourrissant à la main de boulettes de viande hâchée, après quoi, l’appétit lui revenant, il a gloutonné toute sa gamelle, charbon compris.
    images-6.jpeg
    « FAIRE FICELLE À SAINT-MAURICE». – Les médias locaux ont exulté ces derniers jours de sainte indignation, pour le moins douteuse à mes yeux, à propos de « terribles révélations » faites sur le comportement de certains chanoines « abuseurs » et des souffrances irréparables endurées par les « victimes », à l’abbaye de Saint-Maurice estimée jusque-là au-dessus de tout soupçon par toutes et tous, et ce n’était pas assez qu’un représentant de la notable institution vînt battre sa coulpe en tâchant de relativiser, à juste titre, la gravité des « crimes » en question (attouchements traumatisants signalant quelle funeste « emprise », ou relations charnelles avérées dans de rares cas), il en fallait plus aux procureurs de la nouvelle justice médiatique : il fallait un procès vite ficelé à propos de ce que beaucoup connaissaient déjà depuis longtemps sous l’appellation de «ficelle ».
    « Faire ficelle » dans les collèges catholiques, comme on le voit déjà dans Les Deux étendards de Lucien Rebatet, en région lyonnaise et au dlébut du XXe siècle, désigne les « amitiés particulières » évoquées par un Roger Peyrefitte et qui fleurissent dans les établissements de garçons entre jolis bruns et mignons blonds, minoritaires évidemment sinon moqués.
    Unknown-6.jpeg
    Plus près de nous, et s’agissant précisément du collège de Saint-Maurice, dans les années 60 du « siècle passé », je me rappelle les multiples allusions de mon ami l’écrivain valaisan Germain Clavien, dans sa Lettre à l’imaginaire tenant du journal « extime », relatives aux penchants connus de tel ou tel chanoine accueillant volontiers les têtes brunes ou blondes dans son bureau, et divers autres témoignages d’anciens collégiens passés par Saint-Maurice m’ont confirmé ce fait indignant vertueusement aujourd’hui nos rédactions : qu’il y avait de la «ficelle » en ce lieu dont on aimerait faire un sanctuaire et qu’il faudrait aujourd’hui exorciser.
    Or, constatant le déchaînement opportuniste de la nouvelle cléricature (la même piétaille plumitive qui hurle au crime contre l’humanité au moindre soupçon d’homophobie), je me rappelle qu’un Charles-Albert Cingria et qu’un Georges Borgeaud, merveilleux écrivains, avant un Maurice Chappaz et un Germain Clavien, ont passé par là et ont dit, chacun à sa façon, leur reconnaissance à leurs bons maîtres de Saint-Maurice, chanoines ou pas, comme des centaines et des milliers de collégiens passés par là, avec ou sans « ficelage ».
    Mon ami Germain, en confidence hilare, me résuma un soir en son mayen des hauts de Savièse, tout en sirotant la plus fine Arvine, sa propre parade préparée de beau jeune homme confronté aux éventuelles avances de tel de ses camarades ou de tel prof par trop imprudemmen entreprenant : au copain je pince le nez ou, dans le pire des cas, mon pied dans les roustes du pion platonisant, et la messe est dite !
    Quant à moi: rien de tout ça, en dépit d'un fol amour secret à dix ans, à l'insu du blondin sosie des fripons de la collection Signe de Piste dont j'étais friand, pas de ficelle au collège mixte, point non plus de ficelage sous les tentes de nos camps d'été à cinquante chenapans à moitié nus, mais plus que chastes: occupés ailleurs à ramper, grimper, lire dans les arbres, nous aimer d'amitié avant la confusion des sentiments et du sexe, etc. (Ce mardi 28 novembre)

  • Le Temps accordé

    398891373_10232961820094587_8484549144529722783_n.jpg
     
    (Lectures du monde VII, 2023)
     
    RIMBAUD RETROUVÉ. – Décidément ces jours sont bien glaciaux, bien noirs et bien pluvieux, comme ce matin dont la date me rappelle celle du jour de la mort de Rimbaud, en 1891, à dix heures du matin après de terribles jours de souffrance physique et morale juste apaisée par la morphine et la présence d’une sœur qu’il engueulait plus souvent qu’à son tour, rejetant toute compassion à proportion de l’aide qu’il réclamait en même temps.
    Or plus j’y reviens et mieux je me rend compte, même après avoir appris nombre de ses poèmes par cœur, que je ne suis jamais vraiment entré pour de bon dans la matière matérielle de la vie vécue de Rimbaud, j’entends : l’univers des cloutiers et des forêts, les souvenirs sordidementent enchanteurs du premier emmaillotement de l’enfant en nourrice dans le bled perdu de Gespunsart, les entrevues furtives du père à moustache impériale ne se pointant de sa garnison ou de ses guerres (en Crimée, déjà ! ) que pour saillir la mère avant de disparaître, le tumulte chamarré de Charleville, et Paris encanaillé, et Londres endiablé, toutes les échappées aux Afriques bénéfiques et catastrophiques - tout cela que je retrouve ce matin en reprenant la lecture des 750 pages du Rimbaud de Claude Jeancolas littéralement saturé de détails aussi durs que la dure caboche de la mère – quoique plaidant pour elle à qui la vie a été plus dure qu’à aucun des siens sauf à Arthur à la toute fin, et c’est en brassant cette matière bassement matérielle que j’entrevois chaque jour un peu mieux le miracle de la langue de cristal de lune et de joyaux multicolores de la poésie du fils qui transfigure les choses affreuses de la terre et de ses funestes occupants à culs de plomb soudain auréolés : « La main d’un maître anime le clavecin des prés », et puis: « La douceur fleurie des étoiles et du ciel et du reste descend en face du talus, comme un panier, - contre notre face, et fait l'abîme fleurant et bleu là-dessous». Et encore et encore: «En quelque soir, par exemple que se trouve le touriste naïf, retiré de nos horreurs économiques, la main d'un maître anime le clavecin des prés ; on joue aux cartes au fond de l'étang, miroir évocateur des reines et des mignonnes, on a les saintes, les voiles, et les fils d'harmonie, et les chromatismes légendaires, sur le couchant». ( À La Désirade, ce vendredi 10 novembre)
    NOS SŒURS CHÉRIES. - Isabelle sa puînée a été fidèle au pauvre Arthur jusqu’à l’extrême extrémité des douleurs, et le récit de celles de ma sœur aînée, à laquelle la vie vient d’arracher son Ramon (« gracias a la vida » est désormais inscrit sur la stèle funéraire de celui-ci en son village des Asturies…) et qui s’est fracassé le pied l’autre jour dans la porte de leur maison, recoupait ce soir le souci que j’ai de mes propres déboires physiques à vrai dire bénins (juste un souffle au cœur et des grincements et autres coincements musculaires dans mes pattes de marcheur défaillant), mais via Whatsapp Anouchka (prénom fictif) gardait son rire clair de quasi octogéniare qui faisait vingt ans de moins sur les images de plage qu’elle m’a envoyées avec ses petits-fils aux sourires de lumière et aux corps gracieux, et de me relancer comme ça que mes encouragements et litanies compassionnelles lui font une belle jambe avant de me recommander Sissi dans la nouvelle série costumée de Netflix (Die Kaiserin, jawohl), et de fait j’ai tout de suite « accroché » à cette brillante évocation feuilletonesque où l’image de l’oiseau empêché de voler (recueilli par Elizabeth) correspond à l’état momentané de François-Joseph avant l’incroyable décision que celui-ci oppose aux volontés de la redoutable Mutter – choisir la vie plutôt que la Raison d’Etat !
    Mais quelle chance nous avons tout de même, dorlotés Suissauds que nous sommes : elle ces jours à l’hosto d’Oviedo, où de braves parents-et-amis l’entourent de leur affection, mes colles dans mon nid d’aigle surchauffé par un feu de cheminée aux belles flammes du même or orangé que les feuillages du paysage alentour se détachant sur tous les verts du val suspendu, malgré l’arrière-pensée chaque jour plus cuisante de dégoût et de courroux en suivant le déroulé de l’épouvantable vengeance en train de se commettre à Gaza et alentours...
     
    POUR QUE LES VIOLENTS NE L’EMPORTENT. - À 17 ans je me suis révolté, tout comme l’affreux Arthur lançant son «merde à Dieu », et sans rien en rabattre plus que lui sur l’urgence d’une autre métaphysique plus conséquente entée sur le réel et le présent subvertis (rien n’est plus exigeant qu’un enfant en requête de conséquence), et ma chère Mutter en fut aussi sincèrement peinée que la Mother offusquée, et ces jours mon refus absolu de céder aux chantages odieux des dieux méchamment barbus des trois tribus monothéistes se trouve relancé par la lecture de La Folie de Dieu de Peter Sloterdijk où un grand esprit, supérieurement érudit et respectueux de ce que représente la foi pour les enfants du Bon Dieu de toutes les obédiences (salamalec en passant à mon neveu chamane), analyse et « déconstruit », comme on dit, les tenants et les aboutissants du culte suprémaciste et de ses rivalités assassines.
     
    Cent fois alors merde aux barbus rêvant de relever les murailles du temple de Salomon, tant qu’aux barbus de toutes les parties adverses et aux glabres marchands d’armes se la jouant foudres de la Seule Vérité – délivrez-nous, Seigneur, de ce Mal qu’à leur dire Vous leur inspirez… (Ce samedi 11 novembre)
     

  • Le Temps accordé

    398891373_10232961820094587_8484549144529722783_n.jpg
     
    (Lectures du monde VII, 2023)
     
    RIMBAUD RETROUVÉ. – Décidément ces jours sont bien glaciaux, bien noirs et bien pluvieux, comme ce matin dont la date me rappelle celle du jour de la mort de Rimbaud, en 1891, à dix heures du matin après de terribles jours de souffrance physique et morale juste apaisée par la morphine et la présence d’une sœur qu’il engueulait plus souvent qu’à son tour, rejetant toute compassion à proportion de l’aide qu’il réclamait en même temps.
    Or plus j’y reviens et mieux je me rend compte, même après avoir appris nombre de ses poèmes par cœur, que je ne suis jamais vraiment entré pour de bon dans la matière matérielle de la vie vécue de Rimbaud, j’entends : l’univers des cloutiers et des forêts, les souvenirs sordidementent enchanteurs du premier emmaillotement de l’enfant en nourrice dans le bled perdu de Gespunsart, les entrevues furtives du père à moustache impériale ne se pointant de sa garnison ou de ses guerres (en Crimée, déjà ! ) que pour saillir la mère avant de disparaître, le tumulte chamarré de Charleville, et Paris encanaillé, et Londres endiablé, toutes les échappées aux Afriques bénéfiques et catastrophiques - tout cela que je retrouve ce matin en reprenant la lecture des 750 pages du Rimbaud de Claude Jeancolas littéralement saturé de détails aussi durs que la dure caboche de la mère – quoique plaidant pour elle à qui la vie a été plus dure qu’à aucun des siens sauf à Arthur à la toute fin, et c’est en brassant cette matière bassement matérielle que j’entrevois chaque jour un peu mieux le miracle de la langue de cristal de lune et de joyaux multicolores de la poésie du fils qui transfigure les choses affreuses de la terre et de ses funestes occupants à culs de plomb soudain auréolés : « La main d’un maître anime le clavecin des prés », et puis: « La douceur fleurie des étoiles et du ciel et du reste descend en face du talus, comme un panier, - contre notre face, et fait l'abîme fleurant et bleu là-dessous». Et encore et encore: «En quelque soir, par exemple que se trouve le touriste naïf, retiré de nos horreurs économiques, la main d'un maître anime le clavecin des prés ; on joue aux cartes au fond de l'étang, miroir évocateur des reines et des mignonnes, on a les saintes, les voiles, et les fils d'harmonie, et les chromatismes légendaires, sur le couchant». ( À La Désirade, ce vendredi 10 novembre)
    NOS SŒURS CHÉRIES. - Isabelle sa puînée a été fidèle au pauvre Arthur jusqu’à l’extrême extrémité des douleurs, et le récit de celles de ma sœur aînée, à laquelle la vie vient d’arracher son Ramon (« gracias a la vida » est désormais inscrit sur la stèle funéraire de celui-ci en son village des Asturies…) et qui s’est fracassé le pied l’autre jour dans la porte de leur maison, recoupait ce soir le souci que j’ai de mes propres déboires physiques à vrai dire bénins (juste un souffle au cœur et des grincements et autres coincements musculaires dans mes pattes de marcheur défaillant), mais via Whatsapp Anouchka (prénom fictif) gardait son rire clair de quasi octogéniare qui faisait vingt ans de moins sur les images de plage qu’elle m’a envoyées avec ses petits-fils aux sourires de lumière et aux corps gracieux, et de me relancer comme ça que mes encouragements et litanies compassionnelles lui font une belle jambe avant de me recommander Sissi dans la nouvelle série costumée de Netflix (Die Kaiserin, jawohl), et de fait j’ai tout de suite « accroché » à cette brillante évocation feuilletonesque où l’image de l’oiseau empêché de voler (recueilli par Elizabeth) correspond à l’état momentané de François-Joseph avant l’incroyable décision que celui-ci oppose aux volontés de la redoutable Mutter – choisir la vie plutôt que la Raison d’Etat !
    Mais quelle chance nous avons tout de même, dorlotés Suissauds que nous sommes : elle ces jours à l’hosto d’Oviedo, où de braves parents-et-amis l’entourent de leur affection, mes colles dans mon nid d’aigle surchauffé par un feu de cheminée aux belles flammes du même or orangé que les feuillages du paysage alentour se détachant sur tous les verts du val suspendu, malgré l’arrière-pensée chaque jour plus cuisante de dégoût et de courroux en suivant le déroulé de l’épouvantable vengeance en train de se commettre à Gaza et alentours...
     
    POUR QUE LES VIOLENTS NE L’EMPORTENT. - À 17 ans je me suis révolté, tout comme l’affreux Arthur lançant son «merde à Dieu », et sans rien en rabattre plus que lui sur l’urgence d’une autre métaphysique plus conséquente entée sur le réel et le présent subvertis (rien n’est plus exigeant qu’un enfant en requête de conséquence), et ma chère Mutter en fut aussi sincèrement peinée que la Mother offusquée, et ces jours mon refus absolu de céder aux chantages odieux des dieux méchamment barbus des trois tribus monothéistes se trouve relancé par la lecture de La Folie de Dieu de Peter Sloterdijk où un grand esprit, supérieurement érudit et respectueux de ce que représente la foi pour les enfants du Bon Dieu de toutes les obédiences (salamalec en passant à mon neveu chamane), analyse et « déconstruit », comme on dit, les tenants et les aboutissants du culte suprémaciste et de ses rivalités assassines.
     
    Cent fois alors merde aux barbus rêvant de relever les murailles du temple de Salomon, tant qu’aux barbus de toutes les parties adverses et aux glabres marchands d’armes se la jouant foudres de la Seule Vérité – délivrez-nous, Seigneur, de ce Mal qu’à leur dire Vous leur inspirez… (Ce samedi 11 novembre)
     

  • Ceux qui boostent leur storytelling

    images-4.jpeg
     
    Celui qui te parle de son narratif / Celle qui optimise les données de son vécu partagé / Ceux qui modélisent les procédures de l’échange du ressenti / Celui qui distingue nettement récit contraint et récit spontané en vue d’un récit utile / Celle qui encode les composants de l’aveu latent / Ceux qui rappellent au séminaire sur la marque que celle-ci est le récit surdéterminé du logo / Celui qui pense marketing dans son développement personnel / Celle qui se positionne au niveau de la mise en fiction de son vécu sexuel / Ceux qui parlent des effets napoléoniens de la Maison Blanche dans son formatage rhétorique du réel / Celui qui vise l’immersif dans la simulation / Celle qui conceptualise la notion d’immersion par le toucher des arrosoirs et des paniers exposés dans sa galerie / Ceux qui recourent à des effets spéciaux dans leur approche de l’autre / Celui qui gère le flux des microrécits / Celle qui assimile les techniques du néomanagement afin de clouer le bec de son beau-père / Ceux qui se disent experts en persuasion dans la mouvance évangélique / Celui qui lance une mode managériale de type zen / Celle qui mise sur les performances narratives de son fils mytho / Ceux qui estiment que le succès du récit de la story de leur réussite relève du win-win, etc.
     
    Peinture: Pierre Lamalattie.