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  • Fugues helvètes (19)

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     De Surlej à Poschiavo et retour. Le surprenant museo Console et le réjouissant (!) ossuaire. Des perles dans le brouillard. Orage nocturne en été indien, etc.

    (Dialogue schizo)

    Moi l’autre: - Tu m’avais l’air un peu grinche ce matin. À cause du brouillard ? Ou le mauvais roman contre lequel tu pestais hier soir ? Ou encore nos putain de douleurs jambaires en marchant sous les glaciers ?

    Moi l’un:- En tout cas pas le brouillard ! Tu te rappelles celui de Tarasp, en je ne sais plus quelle année, quand nous avions créché au backpacker de Sent et passé la soirée avec l’adorable Julius: la vision magique du lendemain matin avec le château flottant sur la mer de brouillard gris perle...

    Moi l’autre: - Et comment que je me le rappelle ! Et le brouillard à Salamanque !

    Moi l’un: - À Salamanque c’était du pur Magritte, avec le brouillard dans les rues à mi-hauteur des murs et cette vision des moitiés de femmes et d’hommes qui marchaient en silence comme dans un rêve. Enfin tu me connais: je suis absolument imperméable aux variations météorologiques, au contraire de toi et de Lady L.

    Moi l’autre: - Pourtant de nous trois tu es la part la plus ombrageuse, nous sommes tes âmes gentilles qui n’aimons point trop le vent glacial de la Maloja, qui semble te réjouir au contraire, comme les crânes de l’ossuaire de Poschiavo qui t’ont fait dire, avec ton affreux humour noir, que le petit garçon qui jouait au ballon devant l’église ferait lui aussi plus tard un crâne décoratif...

    Moi l’un: - Merci de me faire l’amitié de ne pas le prendre pour du cynisme, pas plus que ce n’est par penchant pédophile que j’ai photographié le bambin...

    Moi l’autre: - Lady L t’a pourtant mis en garde, vu l’attention que tu portais au mioche, contre l’éventuelle réaction d’une mère aux aguets...

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    Moi l’un: - Détestable parano d’époque que j’encule ! Et je vous laisse le soin d’y ajouter les nuances, comme le bon vieil Anker dans ses délicats portraits d’enfants aux joues roses ou les imbéciles ont vu de la compulsion sexuelle.

    Moi l’autre: - Tu sais que je surabonde et que je partage ta rage ou ta tristesse, selon les cas, devant une croûte de rapin, un poème sonnant le creux ou un mauvais roman...

    Moi l’un: - Nous partageons aussi la saine fureur de Thomas Bernhard, dans Maitres anciens, contre les peintres englués dans les conventions sociales ou psychologiques de leur époque, comme il y en a dans tous les musées, y compris sur les quatre étages du museo Console de Poschiavo où quelques très belles surprises nous ont enchantés, à commencer par les Spitzweg !

    Moi l’autre: - C’est vrai que tout le monde connaît deux ou trois portraits-charge piquants de Carl Spitzweg, comme le vieux libraire perché sur son échelle de bambou, alors qu’on trouve ici un bel ensemble de paysages romantiques qui valent la comparaison avec un Alexandre Calame et quelques autres paysagistes de premier ordre. Et puis il y a cette jeune femme de Segantini, ou ces deux ou trois Anker et autres Hodler qui ont échappé au Marché...

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    Moi l’un: - Une fois de plus, comme au Römerholz de Winterthour ou à la fondation Kroller-Muller d'Arnhem, c'est le goût et la passion d’un homme fortuné, ici le vénérable Signor Ernesto Conrad, comme au Römerholz Carl Reinhardt, qui est à l’origine d’une collection cohérente découlant des choix d’un vrai regard. Cela étant, comme la mauvaise peinture peut contribuer à nous aiguiser le regard pour mieux apprécier les vrais poètes de la peinture, les romans "de carton", selon l’expression de Paul Léautaud , nous aident aussi à mieux repérer le toc et le kitsch, la psychologie artificielle et le style mécanique, par contraste. Mais parlons plutôt de ce que nous aimons...

    Moi l’autre:- Je te vois venir avec notre autre lecture d'hier soir, en contraste justement avec le piètre roman dont nous ne parlerons pas, à savoir le recueil d’essais critiques d’Audiberti réunis sous le titre de La forteresse et la marmaille...

    Moi l’un : - Merveille dont je me suis réjoui de parler avec notre ami pierre-Guillaume, tout à l'heure au téléphone, lequel m’a recommandé dans la foulée la meilleure traduction de La montagne magique, par Maurice Betz - merveille du regard fulgurant d'Audiberti sur ses pairs, que ce soit Valéry ou Antonin Artaud, le pachydermique Claudel ou le cosmique Hugo, merveille de discernement du romancier-poète qui ne peut être qu’un bon critique puisque le roman et la critique sont des variantes du poème universel qu’est l'unique vrai Livre, etc

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    Moi l’autre: Te revoici lyrique !

    Moi l’un : Comment ne pas l’être après l’incroyable orage silencieux d’hier soir dans le ciel surplombant là-bas le val Bregaglia au ciel tout tailladé d’éclairs blancs sur fond de sombres nuées en mouvement, bref du Wagner en turbulence pour nous rappeler son jeun ami de Sils-Maria à moustache de paille de fer...

  • Fugues helvètes (18 )

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    S. comme Surlej, Silvaplana, Sils-Maria, Soglio et Suisse diverse…
    À propos d’une énormité de la Présidente de la Commission européenne et de la multiculture helvétique. Une bibliothèque significative à Surlej, chez les S.
     
    À la veille de quitter l’appart modèle des S. que nous avons loué d’un lundi à l’autre à Surlej, en face de Silvaplana, l’idée de faire l’inventaire qualitatif des quelque 200 livres que nos propriétaire inconnus ont laissés sur les rayons de la bibliothèque de leur vaste trois-pièces m’est venue en complément des multiples observations que j’ai pu faire en Haute Engadine ces derniers jours, et des années durant puisque j’y suis venu diverses fois, seul ou avec Lady L. et nos enfants, pour notre plaisir ou pour les quelques reportages que j’ai consacrés aux régions de la Basse Engadine (de Sent à Guarda) ou du Val Fex, de Sils-Maria et de Stampa et Soglio.
    De fait, la bibliothèque des S., avec son choix d’ouvrages traitant de nature ou liés à de multiples voyages, mais aussi nombre de dictionnaires et une bonne cinquantaine d’essais ou de romans parfois «grand public» (ce qu’on pourrait dire les typiques «romans de vacances » d’un Stieg Larsson ou d’un Robert Ludlum), mais également de teneur plus pointue, m’ont paru, par leur niveau de culture général élevé et la spécificité propre du choix des S., l’illustration même des curiosités multiples et des exigences qualitatives de la classe moyenne supérieure de nos concitoyens ouverts à la diversité du monde proche ou lointain.
    À la veille de notre départ pour ces fugues en Suisse orientale, j’avais pris soin de découper l’édito de mon ancien confrère Claude Ansermoz, actuel rédacteur en chef du quotidien 24 Heures où j’ai servi (ou sévi, selon les avis) pendant une vingtaine d’années, intitulé À quand un ministère européen de la haine en Europe ? et répondant, aussi vertement que personnellement, à la nouvelle Présidente de la commission européenne, Ursula von Leyen, à laquelle on doit la création d’un poste de commissaire dédié à la protection de notre «mode de vie européen» en lien avec la migration…
    À très juste titre, me semble-t-il, mon confrère Ansermoz se demande ce que peut-être le « mode de vie européen », et ce qu’ont en commun l’Ecossais protestant des Highlands et le Grec orthodoxe de Patmos, le fonctionnaire français et le plombier polonais, étant précisé que le mode de vie européen en question serait « plus compréhensible » pour le citoyen du Vieux-Continent en y accolant les adjectifs «dignité et égalité pour tous »…
    Et le rédacteur, dont la grand-mère paternelle était une protestante italienne à tendance socialiste et le grand-père paternel un catholique radical, de se demander s’il faut instituer, en Suisse, un département de l’appartenance cantonale pour mieux défendre, face à l’étranger du dehors, les « modes de vie » particuliers des communautés helvétiques aux us et coutumes souvent très différents, sans parler du multilinguisme et de la variété des confessions, malgré quelques points commun tels l’usage de la pâte à tartiner Le Parfait, l’obligation de servir dans l’armée de milice pour les garçons en bonne santé et l’interdiction faite aux filles de se présenter seins nus au bureau de vote…
    Interrogeant le grand Européen que fut Denis de Rougemont en 1977, à propos du terrorismes des années de plomb (il venait de publier L’Avenir est notre affaire, de coloration très écolo avant la lettre), je l’entendis remarquer, avant le refus des Suisses de rejoindre l’Union européenne, que « son » Europe serait celle des cultures et non pas celle de l’économie et de la finance. Aux yeux de certains, il passait d’ailleurs pour une espèce de «gauchiste», sûrement influencé par une femme plus jeune que lui se la jouant hippie…
    Cette digression pour en revenir au véritable laboratoire du «vivre ensemble» que figure la Suisse, xénophobes compris, depuis sept siècles durant lesquels les conflits entre catholiques et protestants, autant que les oppositions des villes et des campagnes, ont fait ruisseler le même sang «trop humain», comme on se la rappelle par exemple en compulsant les chroniques historiques des vallées grisonnes et tessinoises où rognes entre bourgs et villages d’obédience catholique ou réformée ne cessèrent d’être attisées par les grognes entre États voisins où la papauté, soufflant sur les braises de la haine, exerça souvent une influence fanatisante digne des plus ardents djihadistes.
    Plus précisément, les massacres et les bûchers dressés par l’Inquisition locale, qui ont marqué l’histoire des vallées grisonnes et tessinoises, ont fait l’objet de rapports dévoilant une violence aussi peu conforme au message évangélique qu’aux recommandations des fonctionnaires de Bruxelles en matière de dignité et d’égalité pour tous…
    Et les S. là-dedans ? Visiblement très concernés par la culture hébraïque, à en juger par la présence, dans leur bibliothèque, de la somme que représente A History of the Jews, par l’excellent historien anglais Paul Johnson (auquel on doit d’autres fameux essais de tendance libérale et le savoureux Grand mensonge des intellectuels), mais aussi par un volumineux Tage des Feuers de Samuel Katz, sur les secrets de l’Irgun, Une histoire de 23 siècles d’antisémitisme paru en 1965 sous le titre de The Anguish of the Jews qui a la particularité d’être le premier grand essai en la matière rédigé par un prêtre catholique, ou encore un recueil d’articles d’Erich Fromm paru sous le titre de The Dogma of Christ, un autre texte d’Amos Oz paru en traduction française sous le titre d'Entre amis, ou encore – et la liste est partielle -, The Jewish paradox dans lequel, marqué par un signet du lecteur ou de la lectrice , je tombe sur un chapitre consacré à la mère juive dans le célébrissime Complexe de Portnoy de Philip Roth...
    Comme je le présume, les S. sont des Juifs suisses d’un niveau culturel élevé, probablement de notre génération née après la Deuxième guerre mondiale et qui ont voyagé au vu de nombreux albums illustrés et autres guides culturels évoquant l’Ecosse et le Venezuela – pas mal de livres en langue espagnole aussi, don t une version de la Suite francesa d’Irène Nemirovsky…-, la «wunderschönes» Bavière et l’Autriche (avec une grande affiche au mur du hall d’entrée rappelant un exposition Chagall à la galerie Salis de Salzbourg en 1987), la Sicile et j’en passe.
    Le S., s’ils sont Juifs, sont-il de bons Suisses pour autant, conformes au «mode de vie européen» ? Dans les années 3o du XXe siècle, l’avocat lausannois Marcel Regamey, idéologue de la droite maurassienne vaudoise, publia, dans le journal La Nation, un éditorial à valeur polémique intitulé Défie-toi du Juif ! Il y était expliqué que, même bien assimilé dans un canton de notre pays, le Juif restait essentiellement fidèle à son origine et ne pouvait donc faire figure de citoyen fiable en cas de conflit. On voit combien les mentalités évoluent !
    Or les S. s’intéressent, et passionnément, à la nature et à la bonne et belle vie. La décoration de leur intérieur, les nombreux ouvrages traitant de mycologie fine ou de minéralogie alpine, de fleurs alpines typiquement helvétiques voire bénies par Notre Seigneur, tel atlas des oiseaux ou tel guide des jeunes cuisiniers européens (le seul livre en français de leur bibliothèque !) témoignent multiplement de leurs curiosités plus qu’européennes : mondiales (les oiseaux et les penseurs éminents, tel un Arthur Koestler et un Manès Sperber, également bien présents, ne sont-ils pas citoyens du monde ?), et pour couronner le tout, à mes yeux de fouineur indiscret «fondu en littérature», je relève une Wanderung (promenade) de Hermann Hesse et, constituant une véritable découverte: un recueil de nouvelles de l’auteur allemand Ferdinand von Schirach dont j’ignorais tout jusqu’à ce matin alors que trois de ses livres ont été traduits chez Gallimard dans la référentielle collection « du monde entier », etc.
    Les voyages forment la jeunesse et déforment les valises, dit la sagesse populaire. Or au moment de boucler les nôtres pour quitter demain Surlej, face à Silvaplana et non loin de Sils-Maria, je me sens plein de gratitude à l’endroit de la Suisse des S. dont j’enrichirai tantôt la bibliothèque, promis-juré, par l’envoi du deuxième de mes livres, intitulé Le pain de coucou et évoquant ma double origine alémanique et romande, mais aussi italienne par un trisaïeul prêtre catholique piémontais qui connut (au sens biblique) mon arrière-arrière-grand-mère chassée de son village pour inconduite et qui réapprit le « vivre ensemble » avec un menuisier du nom d’Imsand, avec lequel elle donna la vie à ma bisaïeule devenue l’épouse d’un Monsieur Gretener chauffeur de loco aux CFF et qui inaugura à ce titre la première traversée du Gotthard, - et la mère de douze enfants dont ma grand-mère Agatha drillée à l’âge adulte dans les métiers de l’hôtellerie entre le Ritz de Paris et le Victoria de Glion, et jusqu’à l’hôtel Royal du Caire où elle fit sa pelote avec notre Grossvater - et c’est ainsi qu’on fait la nique à Bruxelles en attendant que l’Europe s'intègre enfin à la Suisse…

  • Tous les jours mourir

     

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    En mémoire de notre père (1915-1983)

     

     

    … J’étais resté longtemps les yeux ouverts dans l’obscurité, puis je me suis rendormi et j’ai rêvé que mon père m’appelait dans le dédale de rochers rouges où serpentait le chemin sur la mer que nous empruntions chaque jour; et nous allions nous retrouver, j’allais le rejoindre enfin quand je me suis réveillé et que j’ai compris que quelque chose se passait…

    … On eût dit le premier matin du monde. La lumière venait de tourner, comme on dit. On irait désormais vers les beaux jours. Tout évoquait le renouveau, mais c’est alors qu’a retenti la sonnerie du téléphone et que, sans avoir encore entendu la voix de ma mère, j’ai compris que ce jour serait le dernier de la vie de mon père…

    … Alors j’ai réalisé, comme on dit, cependant que ma douce amie vaquait auprès de l’enfant. J’ai réalisé que j’avais vécu des années sans penser à cela. C’était comme ça: simplement je n’y pensais pas – je n’y avais jamais pensé. Et voici que cela était…

    … Voici que je me levais, comme investi d’une nouvelle dignité, et voici que des gestes nouveaux me venaient. La pensée de Chopin revêtant son plus bel habit pour se mettre au piano m’a fait sourire tant elle me paraissait incongrue, mais ensuite ce fut avec la même solennité que je me préparai…

     … La lumière était celle d’un accomplissement, comme à l’aube de la venue au monde de l’enfant la lumière avait été celle d’une attente…

    … Le moindre de nos gestes prenait un autre sens qu’à l’ordinaire. Je nous voyais du point de vue de l’Ange: elle, l’enfant, et lui, dans la maison entourée d’autres maisons, et le ciel est limpide, et le silence est celui du dimanche avant les cloches des villages. L’enfant dormait, elle vaquait avec les gestes de la vie, et lui se tenait immobile devant la baie de la chambre haute, à jouer au jeu de ce qu’il y a derrière, comme dans le jardin de son enfance où il imaginait la mer derrière la haie…

    … Derrière les arbres maintenant je voyais les toits orange, et derrière les toits s’incurvaient les prés jusqu’aux remblais de l’autoroute, et derrière les bâtiments enfumés de la zone urbaine se devinait la fosse bleue du lac, et derrière l’autre bleu des monts de Savoie le bleu du ciel, et la nuit derrière le ciel, et la vie derrière celui-ci…

    … Dans l’odeur du café j’avais fermé les yeux et je voyais la mer et le ciel derrière; et derrière la vie retentissait le pas incertain de mon père dans la maison blanche dominant la pinède. Or je n’étais, cette année-là, qu’un fils un peu perdu ne sachant trop que lui dire…

     … Cependant nous avions commencé de parler en marchant le long de la mer. Jamais, quoi qu’il en fût, nous n’avons parlé de cela, mais des couleurs du jour, des livres que nous lisions, des souvenirs que nous avions partagés; et les souvenirs partagés en rappelaient d’autres à la terrasse éclairée de la taverne dans les rochers où nous nous attardions certains soirs, nous laissant aller sous l’effet d’un capiteux rioja; et l’année d’après, sur le Campo de Sienne, une dernière fois je m’étais réjouis de le saouler non sans bousculer les prudences de ma mère – on ne vit qu’une fois sur terre, avais-je protesté…

    … Entretemps j’étais devenu père à mon tour, et c’était comme si je fusse à la fois devenu le fils de notre enfant et le père de mon père…

    … J’ai rouvert les yeux: il était temps d’aller…

    … Trois mois auparavant j’avais traversé la même campagne dans l’appréhension de ce qui adviendrait à l’aube de ce premier jour d’une vie, tandis que c’était comme apaisé que je vivais maintenant l’instant présent du dernier jour de cette autre vie…

    … Cependant quelle énormité, me disais-je, quelle énormité pour lui que la pensée qui désigne ce matin toute chose et lui signifie que c’est la fin: que le mot demain n’adviendra plus. Que pour lui maison, jardin: plus rien. Et que cela même dont on se dit que ce n’est rien se révèle au moment de signifier jamais plus. Que mobilier, qu’objets familiers, que portraits de ses parents ou de ses enfants – que tout ça: plus jamais…

    … Des voitures de jeunes skieurs dominicaux me dépassaient sur l’autoroute et je songeais à l’énormité que c’était pour lui: allez, gaussez-vous de la cylindrée de rien du tout, faites les fous, jouissez de la vie…

     … Là-bas, sur le chemin de la mer, nous avions parlé du prodigieux plouc polac, le vieux Boryna du roman polonais Les Paysans, qui se relève, la dernière nuit de sa vie, et qui s’en va seul dans les champs pour les ensemencer une fois encore – et toutes choses l’appellent alors et le supplient de rester, mais il sait que demain, pour lui, tout sera moissonné…

    … L’énormité de penser: jamais plus. De balade dans le quartier: jamais plus. De virée dans les bois ou dans les pays: jamais plus. De beaux jours: plus jamais. Et même plus de journée ratée. Plus même d’encombrements routiers, ni de tant d’autres chers emmerdements…

    … Pour la première fois m’est apparue la maison comme sa maison. Et sur le seuil m’attendait celle dont, là-bas, chaque matin il allait s’enquérir des nouvelles, comme d’une fiancée; et tout en l’embrassant, nous pleurant un instant dans le gilet, je pensais à cette énormité: qu’elle non plus, pour lui, jamais…

    … Je suis entré, et conformément à la vieille loi maisonnière j’ai retiré mes chaussures, puis sans y penser je me suis emparé des mocassins de mon père; et ma mère me pressait. Cependant il y avait, dans la chambre, une lumière que le temps ne semblait plus entamer, et c’était là qu’il siégeait comme un de ces enfants malades qu’on sait condamnés et qu’on entoure alors de prévenances un peu spéciales, même un peu royales – et c’est vrai que mon père trônait, un peu, ce matin-là de sa dernière journée…

    … Et là encore, sur le seuil de la chambre qui avait été successivement, à travers les années, la pièce des petits derniers, puis celle des garçons, la nouvelle salle à manger et enfin la chambre du malade réaménagée pour la commodité des soins, là encore je nous ai vus comme au regard de l’Ange…

    … Ils se tenaient comme, au théâtre, dans la scène de l’indicible émotion. Nulle déclamation ni geste plus haut que l’autre, mais cet accablement en douceur et cette enfantine nudité des visages. Regardez la famille sainte: plus de rôle à jouer que celui d’être là…

    … Dans le clair-obscur, mon frère aîné m’apparaissait comme un de ces corpulents savants dorés de Rembrandt qui évoquent à la fois le mage et le marchand, le médecin, l’épicier, le géomètre, le boucher, et pour la première fois depuis des années je me suis senti de la même chair que cet homme désarmé…

    … J’ai remarqué que tous nous étions habillés du dimanche, comme aux cérémonies de notre enfance, et notre mère elle-même avait retiré son tablier…

     … Je me disais: et voilà. Et l’expression de ma petite sœur vers laquelle je me dirigeais pour l’embrasser (pour l’Ange, cette dame dans la trentaine aux yeux cernés, là-bas, en tailleur ton sur ton) signifiait: et voilà. Et tout, autour de nous, les objets familiers, les portraits, tout disait: et voilà; seule notre mère s’activant de l’un à l’autre pour ne pas se laisser submerger, qui m’entraînait à présent vers mon père dont le regard à son tour constatait simplement: et voilà…

    … Et voici que, les autres s’étant retirés un instant, enfin nous pouvions nous parler une dernière fois. Mais pour dire quoi ? Devant l’énormité de cela saurais-je seulement trouver un mot ? Et pourrait-il, de son côté, me confier quoi que ce soit de ce que réellement il ressentait ? Ainsi les mots nous échappaient. Nous parlions à l’abandon, levées nos dernières timidités. Et pourtant rien ne serait dit que ce que chacun pourrait trouver en ce moment de son mieux. Des adieux, des promesses, des vœux. Une voix m’appelait par mon nom et je répondais. À l’instant que signifiait jamais plus? Mon père ne me parlait que de confiance. Nulle grande déclaration. On ne sait pas, au fond. On verra. Et le mot le plus juste entre nous: reconnaissance. Encore merci. Et louange à ce monde donné et reconnu. Dire qu’on aurait pu ne pas se rencontrer, comme tant. Tu te rappelles la Costa Brava? Ce bon dieu de rioja ! Ah mais, cela encore: que jamais je n’ai constaté chez toi la moindre chose moche. Pas comme moi! Et lui, d’un filet de voix: tu charries ou quoi ? Alors moi: te fatigue pas, enfin, on tâchera de te mériter, voilà. Et d’autres mots balbutiés. D’autres regards. Et les mains, les voix qui voudraient elles aussi que tout fût exprimé…

    … Sur le moment j’ai pensé que cette fois tout était dit; je me suis donc redressé; et d’ailleurs je voyais qu’il partait, ou je le croyais…

     … Cependant, gardant ses mains dans les miennes, je me disais que lui aussi aurait pu le proclamer à l’instant: que tout est accompli. Cloué pareillement au poteau de torture, pas moins innocent que l’Innocent, et paraissant s’excuser au demeurant, se gênant de déranger, c’est le cas de dire: je ne fais que passer; et ne pensant pas, assurément, avoir sauvé en rien l’Humanité. Seulement: le fils de son père et faisant à son tour de son mieux…

    … Dans les miennes ses mains ne pesaient plus. Tout en lui, ces derniers jours, s’était d’ailleurs comme allégé; et j’ai pensé que ce qui restait ici de lui n’était que pour nous toucher de son aile – il venait encore de réclamer ma grande sœur qui arrivait de l’étranger à l’instant même…

    … Vive émotion: penser que l’un d’entre nous eût pu manquer à l’appel ! Et la voici qui se pointe en taxi. Ouf: ils respirent. Tous, à ce moment-là, ont en effet comme un besoin de souffler. Pour un peu, l’Ange les entendrait célébrer la ponctualité du Talgo ! Et de s’embrasser avec des élans inaccoutumés. Puis de se reprendre: ne va donc pas le faire languir…

     … J’ai pensé à cette énormité pour lui: cet afflux soudain de parfum et la peau toujours si fraîche de ma grande sœur, mais d’abord cette voix qu’il reconnaît les yeux fermés. Et ensuite tout qui afflue – tout ce qu’il m’avait dit là-bas, dans sa maison à elle, à propos de ce qu’il préférait en chacun de nous…

    … Peut-être bien les défauts, avait-il dit. Les qualités, c’est entendu: ça aide; et c’est pourtant vrai que je ne peux pas souffrir certains défauts chez certaines gens, mais chez les siens c’est autre chose… Il se débridait. Nous avions creusé dans le rioja, ce soir-là, beaucoup plus qu’à l’ordinaire, et je me réjouissais de le voir s’emporter contre ceux qui nous empoisonnent, comme il disait – et je le poussais même, convaincu que c’était contre autre chose encore qu’il luttait. Il vitupérait la mesquinerie de certains, la mesquinerie et la grossièreté. Et le pire: lorsque les mesquines épousent les grossiers (il pensait à ceux qu’il appelait les horribles voisins) et qu’on se trouve exposé à leurs menées. Tu te figures la vie de ces gens qui ne pensent du matin au soir qu’à nous empoisonner. Tu te figures le plaisir…

     … Et maintenant encore, tandis que ma grande sœur rattrapait le temps et que nous autres, dans la pièce d’à côté, nous attendions comme immergés dans la même tendre torpeur, je songeais, en souriant intérieurement, à ce qu’il arrivait à mon père de saisir, sans trop le rechercher, en une formule. Ainsi ce seul terme de plaisir, s’agissant de la sinistre propension à nuire des gens qui s’ennuient dans la vie, suffisait-il à faire apparaître la mesquinerie et la grossièreté qu’il y avait chez les horribles voisins comme une espèce d’image inversée, et peu s’en fallait alors que nous ne prenions en pitié de si pauvres gens, comme il disait…

    … Et d’ailleurs qui n’est pas à plaindre en réalité ? me demandais-je de plus en plus souvent depuis la venue au monde de notre premier enfant. Je me rappelais les horribles voisins et m’efforçais d’imaginer le pourquoi de leur isolement croissant et de leur étriquement, de ce qui les avait aigris et renfrognés jusqu’à la haine ; et j’avais beau m’indigner à l’idée qu’on pût se ratatiner ainsi: plus que tout je voyais leur misère, et si semblable à celle qui s’étalait chaque matin dans les journaux et partout en ce monde privé de beauté. Or nous nous étions rappelé là-bas, mon père et moi, comment les deux tourtereaux chantaient des années plus tôt, elle au piano et lui poussant la romance de sa voix de baryton léger. Et voilà que le temps non fécondé, le temps mornement passé à s’occuper, le temps gâché, le temps piétiné, le temps émietté en grise poussière toute pareille à celle qui neigeait sur le petit écran après que le couple hébété se fut endormi en plein énième feuilleton de sa journée, voilà que le temps les avait desséchés et creusés par-dedans, dévastés et transformés en deux morts-vivants…

    … À l’opposé, plus mon père approchait de la fin et plus je l’avais senti présent; et en ce moment même tout me semblait, dans l’apparente familiarité, pour ne pas dire dans la banalité de ce lieu qu’avec les années on s’était pour ainsi dire incorporé, tout me semblait se révéler autrement, tout se dévoilait comme pour laisser entrevoir je ne sais quelle vérité, et puis se repliait, à raison, peut-être, de quelque secret à préserver…

    … Je nous revoyais dans la nudité de nos étés en enfance. Qui pense alors que le corps va souffrir ? Toute la smalah n’est en ce temps-là qu’une chair pure et qui bronze de jour en jour. Il n’est en ce temps-là question que de baignade et de limonade. On n’a pas idée en ce temps-là de ce que c’est que de faire l’amour ou d’agoniser. Ce n’est pas qu’on s’imagine immortels : c’est qu’on l’est. Et voilà nos petits dieux de l’été…

    … Le plongeur blond pèse maintenant son quintal. La naïade à ses côtés va sur ses quarante ans, et l’autre sirène se teint désormais plus ou moins les cheveux, tandis que le gamin facétieux de naguère, sans y paraître sous ses lourdes paupières, les considère tous tant qu’ils sont du point de vue de l’Ange, consignant chaque détail sur ses invisibles grimoires – et voici que sa mère, qu’il regarde en train de les regarder, s’en aperçoit l’air de penser: et voilà…

    … Pour s’en aller en beauté, il avait demandé qu’on lui passe Le Messie et ses non moins inévitables Brandebourgeois qu’il nous avait servis et resservis à travers les années – son goût pas compliqué pour le clair et l’ardent, le sonnant, les fanfares angéliques de Telemann ou les lumières diaprées de Vivaldi – enfin, s’il faut s’en aller, surtout des Chœurs, s’il vous plaît…

    … Ils attendaient qu’il se passe quelque chose et pourtant rien n’advenait. Ils attendaient précisément que la vie veuille bien passer, mais la vie s’ajoutait à la vie et le temps se subdivisait; et ce fut le médecin qui passa, l’homme-médecine de la tribu, le sorcier qui disait: tout est bien, je vois que vous êtes réunis, ça devient rare par les temps qui courent, continuez, je repasserai…

     … Et tous les regards avaient convergé sur cette masse de compétence sereine que représentait pour les uns et les autres celui qui, d’une certaine façon, avait adopté leurs maux et les conduisait de la vie à la vie, et tous ils avaient pensé: comme toujours, celui-là, il lui suffit de passer et tout paraît s’arranger; puis, ne restant de lui que ce sillage de confiance, ils avaient commencé de parler entre eux tandis qu’un autre bruit de voiture signalait une arrivée; et c’était l’enfant que ma douce amie venait présenter au mourant; et tout aussitôt cette autre énormité: ce petit bout de machin, cette rose chose, cette apparente fragilité et cette inimaginable énergie en puissance, puis de l’autre côté ce visage parcheminé de vieil arbre-livre et cette ultime lumière répondant à la lumière de l’enfant, deux buées qui se mêlent à peine et c’est un monde…

    … Dans la nuit de là-bas mon père m’écoutait philosopher sur les nébuleuses et j’avais aux lèvres le goût du sel de mes plongées avec les jeunes gens des rochers, et mon père me disait en souriant que le défaut qu’il préférait chez moi tenait à cette irrécupérable propension à rêvasser…

     … Sur la plage j’avais honte, un peu, de ma chair bronzée, mais cela ne m’apparaissait alors qu’à l’état d’idée. À la vérité je ne voyais même pas la plaie vivante qui reposait à mes côtés…

    … La plupart du temps on vit ainsi comme séparé de soi-même, dans le reflet des jours et la répétition machinale des occupations. Or je me levais tôt, je m’étais fait tout un programme, cette année il faut que tu avances me disais-je, et le travail était minuté qui en imposait à mon père, et ensuite ­seulement nous allions à la mer, mais j’étais ailleurs en réalité, je croyais vivre l’instant et je ne faisais que glisser d’une sensation à l’autre, je prétendais concilier et réconcilier l’intellect et la sensualité mais les heures de mes journées se dissociaient, n’étaient celles que je me figurais mesquinement sacrifier à mon père…

    … Un jour j’avais reçu là-bas un pli de Paris qui sollicitait de ma firme un papier sur Les Paysans de Ladislas Reymont, à paraître en Fronton. Alors, sans dissimuler ma fierté, j’avais annoncé à mon père que désormais j’avais un pied au Monde, puis je m’étais demandé s’il se moquait de moi quand, après m’avoir félicité, il avait ajouté d’un air quelque peu distrait, voire léger, qu’il espérait que le monde s’en trouverait sauvé par la même occasion, après quoi j’avais constaté que mon père était peu bien ce matin…

    … Je savais alors qu’il y avait des milliers de gens qui considéraient qu’il était important d’écrire dans Le Monde, et pourtant la bonhomie de mon père avait éventé ma vanité, aussi saluais-je chaque matin, au miroir, celui dont il n’était pas interdit de penser qu’il allait sauver le monde; et c’était mon père, au demeurant, que je sentais de nous deux le plus soucieux de me voir bien exprimer tout ce qu’il y avait de beau et de vrai, de si poignant dans le roman polonais…

    … À l’instant, de l’autre extrémité du quartier nous parvenait la rumeur des cloches du temple protestant; et tant d’autres souvenirs affluaient. Ainsi me revenait tout à coup l’image hurluberlue de ce pasteur collant, dans nos petits bulletins d’aspirants paroissiens, les symboles à colorier du Juste et de l’Égaré…

    … L’agonisant reposait sous calmants et peu à peu cela nous révélait à nous aussi l’énormité de ce qui se tramait: ce qu’à l’apparition de l’enfant nous avions éprouvé déjà, et ce qu’on décelait maintenant au regard éperdu de celle qui resterait – mais comment exprimer cela?…

    … Tout avait commencé de m’apparaître autrement, trois mois auparavant, lorsque, des entrailles ensanglantées de la mère, des mains gantées de vert avaient tiré l’enfant – et cela vivait et plus rien n’existait de mes pensées de mort que cela…

    … Je ne me l’étais dit que plus tard, mais ce fut dès cet instant, aussi, qu’il me parut réintégrer comme un cercle, une place de village, ou comme un cycle, une horloge, comme un symbole, une roue céleste ou une aire à grain, et des songes solennels me le confirmaient…

    … Je cheminais dans la neige, je montais vers le ciel, une force me poussait, je me gaussais de l’idée d’Élu mais je faisais tout comme, et bientôt je constatais qu’une foule me suivait, aussi m’écartais-je, et tous me reprochaient de ne jamais prendre part et de bafouer les horaires, puis la multitude se clairsemait et c’était tout seul que je parvenais à la cime où j’éprouvais quelle extase amère – alors j’en appelais à quelqu’un, je me gaussais de l’idée d’Élue mais c’était à elle que la force me conduisait, et finalement j’arrivais à une haute porte qui me semblait celle d’un rêve, et la multitude était là qui m’attendait, et l’Élue, tout le cinéma…

    … L’Ange les voyait à présent se détendre un peu. La mère avait servi du café. Le mourant, les yeux clos, ne faisait plus que respirer fort. On était sortis quelques instants au jardin pour prendre l’air et en fumer une, et bien entendu les rideaux des horribles voisins avaient bougé, mais on s’était réjouis de humer, aussi, cette vieille odeur sacrée de rôti qu’exhalait le quartier…

    … Je repensais au paysan polonais Boryna dont nous avions souvent évoqué, là-bas avec mon père, la dernière nuit hallucinée, et je me demandais: mais à partir de quel moment a-t-il entendu, lui, les choses et les gens le supplier de rester? À Noël passé? En tout cas j’avais relevé, sur une photo de la soirée, cet air de n’y être déjà plus tout à fait. Et je me rappelais cette autre scène dont nous avions parlé, de l’esseulement déchirant du forestier polonais blessé à mort qui entend de son grabat la rumeur de la fête des vivants tandis qu’il se sait, lui, déjà fauché et moissonné…

    … Les choses étaient là, qu’on ne voit pas la plupart du temps, les choses et les gens. Depuis un moment déjà je regardais une lampe qu’il y avait là dans la chambre de devant jouxtant celle où reposait le mourant, et c’était la lampe sous laquelle il aimait lire, et cette lampe, étrangement, me semblait à l’instant comme plongée dans un état de recueillement – pour un peu j’allais me figurer que l’objet priait…

    … Il y avait eu ce très long silence dans lequel les frères et sœurs s’étaient immergés, et c’était un intérieur hollandais; et de même que les choses qui étaient là se trouvaient liées entre elles par toutes sortes d’histoires, de même l’Ange remarquait-il que les gens du tableau se parlaient sans parler et qu’eux seuls, détenaient le secret de ce qui liait entre eux les objets…

    … Que cette lampe n’avait-elle entendu, que n’avait-elle vu, que ne pouvait-elle parler en ce moment ! Mais l’objet se contentait d’être présent et je me disais: tu verras, ça ne va pas manquer, demain ils reconnaîtront en elle la lampe du père et ce sera classé: le reliquat de musée… … Et la vision d’autres objets inaperçus me revenait. À Venise, une aube morose où rien n’allait, soudain, au pied d’un mur obscur, elles m’étaient apparues: deux poubelles dégueulant leurs déchets, deux guenilles dans un recoin, deux filles de rien, mais soudain, comme un rai sous la porte du ciel, une épée de lumière les avait touchées et c’étaient deux anges, deux beautés. Quelques instants plus tôt, pareil à elles, je me sentais souillé, et voici qu’avec elles je rendais grâces à je ne sais quel ciel…

    … Je ne sais quel ciel, tout à l’heure, accueillerait mon père, et cette lampe resterait sous nos yeux, et cela seul m’importait: cette présence habitée – ce qu’en secret j’appelle Dieu, mais je me tais… … Chacun Le brandissant, chacun désignant Le Sien pour seul vrai, chacun fuyant cela pour se réfugier au sommet de sa vanité – Dieu et moi…

    … Quand mon père Le tenait simplement pour le bien qu’on fait qui reflète tout bien. Quand mon père n’y voyait que la source de toute beauté. Quand mon père, sans autres mots, n’y trouvait que tout amour…

    … Tandis qu’ils se fabriquaient une idole de mots, qu’ils discouraient et qu’ils disputaient à tort et à tuer…

    … Les objets nous murmuraient: vous êtes nos hôtes, nous ne sommes rien à qui ne prend garde, mais par qui nous regarde nous nous laissons voir, parfois…

     … Ainsi l’Ange les voyait-il ce matin-là dans le salon petit-bourgeois: des gens comme il y en a tant que rassemble le plus banal événement, mais l’Ange sait que tout et rien ce matin se passe entre Rien et Tout…

    … Ainsi dès la venue au jour de notre premier enfant m’étais-je dit que désormais tout pouvait arriver, que plus rien désormais n’avait la moindre importance, que désormais tout comptait…

    … Je me disais: à quoi bon ? Et au même instant cela me découvrait une évidence: que rien n’a de sens que cela. Non pas la mort, mais le dernier souffle et le premier. Non pas l’après, mais à l’instant ce transport d’un regard aux autres…

     … Je me disais: c’est affreux, tu ne sais rien d’eux, et eux non plus, jamais, n’auront montré le moindre souci de savoir qui tu es. Et tous, ainsi, comme isolés dans le froid, c’est ce qu’on dit: la société…

    … Là-bas, sur le chemin de la mer, mon père m’avait raconté ses démêlés. Ce que sont les grossiers, les mesquins. Tout cet élan vers le rien, tout ce vain mouvement. Et cependant avec ses mots il célébrait l’Agir humain: il nous faut faire quelque chose de tout ça, disait-il, sous peine de se défaire…

    … Il nous laissait ses herbiers, ses tableaux, ses bricoles comme il disait, quelques mots écrits (mais bien peu: quelques souvenirs lumineux de l’enfant empêtré qu’il avait été, quelques aveux contraints), quelques objets talismans, son beau violon depuis longtemps délaissé, tous ses papiers classés… … Je me disais et ça continue, et grâce à lui aussi cela signifie quelque chose. Et je me ressouvenais que tant d’années auparavant il nous arrêtait dans les hautes herbes et nous disait: ah ça, regardez…

    … De son côté notre mère ressassait son propre bilan: on a fait son possible. C’est qu’il fallait lutter, dans le temps. Ce qu’on a dû compter. Et toujours et encore à vaquer. À l’instant même, nous voyant ne faire que songer, elle nous proposait un frichti. Alors nous de l’encourager: voilà bien, ça te changera les idées. Des mots comme ça…

    … Et tandis que le père s’en allait tout doucement, l’Ange les a vus se rassembler une fois encore autour d’une grande platée de pâtes, comme aux aubes de tant de virées de leur jeunesse, et l’aîné servait le vin, et tous buvaient sans se faire prier. Et la mère a bu son verre aussi, quoique se gênant. Était-ce bien le moment ? Alors tous de l’encourager: que oui !…

    … J’imaginais nos anciens villages réunis. Je me figurais le défilé de tous les amis, et pourquoi pas des ennemis ? Et qu’on n’attende pas qu’il soit défunté comme chez les bourgeois ! Mais un vrai dernier repas qui le tienne au moins le temps de passer, et à ceux qui restent: de quoi le regretter…

    … La période la plus ancienne (et donc assez naturellement la plus belle à leurs yeux) est celle où il porte tout, le plus gros sac, parfois un des petits qui n’en peut plus, et la marmite d’éclaireur pleine d’eau de la rivière qu’il dispose sur le feu qu’il est également le seul à savoir faire, et sur son torse nu de sachem la terrible balafre de son opération me rappelle l’expression couturé de cicatrices des récits de pirates…

     … Nous serions repartis ce matin. Nous aurions pris le tram des prés et là-haut, dans l’arrière-pays, nous aurions remonté la rivière jusqu’à notre piscine naturelle, au pied de la cascade au martin-pêcheur. Et de là les garçons seraient partis en reconnaissance dans les territoires inexplorés – les zones blanches de la carte topographique –, et peut-être y aurait-il eu un drame cette fois encore (leurs souvenirs ne manquent pas de ces plaies et bosses qui donnent son piment à l’existence) et aux odeurs d’ail sauvage et de vase se serait bientôt superposée celle de la chair grillée du bison que figure à jamais l’irremplaçable cervelas…

     … Du point de vue de l’Ange ils tournaient en rond, tantôt s’impatientant vaguement (non sans sursauts variés du genre: et si cela se prolongeait comme dans le cas de Franco? puis dans la foulée: mais pousse-le dans la tombe, tant que tu y es!) et tantôt reprenant pied dans l’instant. Et l’après-midi tirait à sa fin, un pasteur a sûrement passé (on ne se rappelle même plus lequel: c’est dire), et plus tard le mourant s’est exclamé «quelle horreur !», mais peu après le médecin de retour les a rassurés, comme quoi ce n’était que l’effet du calmant dont il lui fallait précisément administrer une dernière dose, et cette fois on a compris, le médecin restait, il nous parlait déjà sur un autre ton…

    … Et peu après la voix de quelqu’un qui se tenait auprès de l’agonisant a dit que celui-ci était en train de passer, aussi tous se sont approchés, mais cela s’était déjà passé, la vie s’en était allée comme elle était venue, comme en douce…

    … On dit alors des choses tandis que le professionnel se livre au constat d’usage. On dit par exemple: il est à présent dans la paix. Mais qu’est-ce qu’on en sait ?…

     … C’est d’ailleurs moi qui ai osé la prononcer, cette sentence qui veut tout et rien dire…

    … Or nous pleurions, nous nous consolions, d’une part nous ne savions plus trop où nous en étions, d’autre part nous avions désormais de quoi faire et nous nous activions. On croit que c’est toute une affaire, comme l’amour quand on est enfant, et pourtant s’occuper d’un mort n’est pas si compliqué. On s’y est mis les deux fils et la mère, juste conseillés par le médecin. Il ne fallait pas lambiner: le corps était encore un peu chaud, tombé comme une masse de sa croix et cependant si maniable et si léger à ce qu’il semblait. On trouve donc à ce moment les gestes machinaux qu’il faut, et rien n’empêche d’ailleurs de constater ce qui est. Et voici ce qu’on voit alors: voici l’Homme…

    … À l’apparition de l’enfant, une première fois je m’étais dit: et voilà. Ma propre vie se résumant d’un coup. Tout se trouvant dévoilé: tel tu fus et c’est ton propre sort scellé. Telle fut et sera la réalité: tous les jours mourir…

     … Dans le regard encore trouble de l’enfant j’avais perçu cela que jusque-là je n’avais jamais pris au sérieux, et cela n’était pas la mort mais ce qui nous est imparti comme une flamme, comme une source, comme une terre émergée, comme un souffle…

     … Et voilà qu’à la vision du corps défunt de mon père une autre lumière se faisait et que tout me disait: cela ne mourra pas. À l’instant même où tout me disait que cela me serait arraché je m’y attachais comme jamais, tout me disant maintenant que les grandes eaux ne sauraient éteindre tel feu…

    … J’avais eu sous les yeux l’innocence un peu trouble de l’enfant nouveau-né, et j’en avais mieux conçu ma propre impureté, mais de celle-ci j’étais lavé par la vision de la douleur du corps défunt de mon père…

    … Tous les jours il avait enduré, mais jamais il ne maudissait: il n’y avait trace sur son corps de défi ni de colère. Tous les jours, et la nuit même, le mal le réveillait, mais dans l’obscurité c’était un clair visage d’enfant muet qu’il opposait au mufle sanglant des ténèbres, et tout le jaune de son corps n’y pouvait mais. Tous les jours se resserrait le cercle et tout en lui le niait pourtant sans gémir ni crier, ne protestant que d’un murmure: et quelles portes ferment la mer ?…

    Sokourov3.JPG… Le corps défunt de notre père gisait devant nous, une fois de plus le Dieu magnifique avait dégringolé dans le sang et la purulence et tout en bas, dans un chaos de clous et de crachats, son cadavre luisait doucement dans cette chambre humaine…

    … Si lointain avait été à mes yeux ce qui est, et voici que le voile s’était déchiré et que je voyais ces mains écorchées et ces flancs meurtris, ces pieds endoloris; et voici que le jaune devenait couleur de prière…

     … Cependant nulle parole ne me venait. Je n’étais dehors et dedans que regard. Avec les autres j’accomplissais les gestes nécessaires: à présent on avait revêtu le corps défunt de mon père de vêtements élégants, et celle qui restait l’avait coiffé comme un enfant. Le regard d’un ange je nous voyais, je voyais les objets, je voyais le monde – et c’était le monde qui priait...

     

    medium_Par_les_temps.JPGCe texte est extrait de Par les temps qui courent, publié en 1995 chez Bernard Campiche, et reéédité en 1996 au Passeur, à Nantes. Il a obtenu le Prix Rod 1996.

     

    Images: extraites de Mère et fils, d'Alexandre Sokourov.

  • Portrait de Lady L. à la clope

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    Lady L. tient sa clope, sur le plus beau des dessins de T.V. à ma connaissance, comme s’il en était d’un crayon ou d’un diapason de musicien, et tout le dessin semble fait d’un seul trait comme il en irait d’un seul trait de pinceau chinois, mais ce n’est pas tout à fait exact, et peu importe d’ailleurs : c’est un dessin d’une ligne parfaite dont l’épure va jusqu’à figurer, par du vide, le coin de meuble sur lequel Lady L- est accoudée, pesant à peine de tout son corps détendu et paraissant allégé dans sa posture à la fois nonchalante et ferme, rêveuse et la cibiche réduite à un trait oblique qu’on pourrait prendre, sur sa main, pour un anneau d’alliance qu’à vrai dire elle n’a jamais porté...
     
    Thierry Vernet, Portrait de Lucia K, en 1986.

  • Ceux qui le notent en marge

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     Celui qui se croit concerné par un peu tout / Celle qui embrasse les causes que le mal étreint / Ceux qui signent des manifestes et le font savoir / Celui qui lance comme ça qu’il ne veut pas s’en mêler et s’emmêle pourtant / Celle qui a appris de son voisin de palier (un certain Friedrich N***) que ce qui compte est la vivacité entretenue plus que la vie éternelle / Ceux qui lisent Insectes sans frontières dans la micheline de Sienne / Celui qui se dit savetier plutôt que financier au motif que ses livres non cotés en Bourse ont la souplesse artisanale et le bon vieux cuir de peau de couille des Méphisto’s /  Celle qui a une fleur entre ses plates-bandes / Ceux qui se demandent comment se planifie l’organigramme de l’éternité au niveau des sorties / Celui qui enjambe son futur cadavre pour aller pisser dans la neige / Celle qui ouvre la chemise du Monsieur pour lui faire la peau douce / Ceux qui se disent aimés de Dieu qui leur fait répondre de quoi je me mêle là-bas ? / Celui qui estime qu’un Juif suisse allemand n’est pas tout à fait un Suisse allemand / Celles qui aiment se faire engueuler par de très vieux écrivains irascibles genre Ludwig Hohl dans son caveau ou Georges Haldas à l’hosto / Ceux qui se rappellent la bonté du vieil Ikonnikov dans Vie et destin de Vassili Grossman / Celui qui se rappalle la remarqued’Alexandre Zinoviev (cette année-là dans le tram de Munich) selon lequel l’idéologue en chef Mikhaïl Souslov était juste assez humain pour rester digne de mépris / Celle qui a lu quelque part que Montaigne était né l’année (1533) ou le catholique pratiquant Pizarro étrangla l’Inca Atahualpa / Ceux qui se demandent à quel saint se vouer après les 1338 béatifications de Jean Polski ensuite canonisé subito / Celui qui à 12ans chantait La lutte suprême devant le feu de camp qui lui grillait les roustons / Celle dont les râles ne sont pas d’agonie ni d’une râleuse avérée dans le quartier alors tu crois quoi ? / Ceux qui remercient Dieu de leur avoir fait le bras assez long etla main assez ferme pour prendre leur pied / Celui qui se mêle à la fois des larmes d’en haut et d’en bas vu que rien de ce qui est humain ne lui est étranger / Celle qui se considère comme objectivement « envieillie » selon l’expression de Montaigne qu’elle n’a pas lu personnellement mais wikipedia n’est pas pour les rats ou quoi ? / Ceux qui se demandent de quelle vidéo parle Sénèque quand ilécrit « Quocumque me erti, argumenta senectutis meae video » ? /Celui qui a pas mal écrit sur le c… de la femme sans user de sa gomme / Celle qui dit non à Fernand qui lui propose de la regarder pisser / Ceux qui font les modestes en réduisant leurs écrits à « pattes de mouches et petonsd’oies » / Celui qui menace le poète soufi de décapitation au motif que celui-ci évoque la résurrection des femmes violées avec leur fleur intacte / Celle qui s’est réjouie de l’initiative du bon pape Jean XXIII consistant à supprimer la formule de « perfides juifs » dans la prière du vendredi saint et ce jusqu’en 1959 / Ceux qui sont antisémitres au dam de leur diocèse / Celui qui a rangé tous ses ouvrages de théologie eschatologique et de patristique comparée dans son grenier sans se douter que celui-ci cramerait à cause ou malgré ça Dieu sait / Celle qui trouve dans Le Fracas des nuages des amorces de nouvelles et autres dérives délirantes qui la font s’exclamer « ce Schlechter ! ce Schlechter! » avec le même élan que celle qui s’exclame« ce Lambert ! ce Lambert ! » quand celui-ci passe à l’acte/ Ceux qui meurent curieux de ce qu’on dira d’eux plus tard disons autour de la prochaine glaciation estimée à  l’an 5016 en Suède / Celui qui à bien regarder les ciels de Constable constate qu’en effet le fracas est là / Celle qui taxe le diariste Henri-Frédéric Amiel de crucifié de l’écrit au motif que le prof genevois indiquait d’une croix dans la marge de son fameux Journal intime chaque manuélisation dont il se remordait par ailleurs / Ceux qui ont remarqué la présence de trois imams salafistes de tendance dure dans le gang bang qu’ils ont rejoint en laissant au vestiaire leur barbe postiche / Celui qui aimait bien retrouver Georges Haldas au Domingo puis Chez Saïd / Celle qui aurait cramé dans les bras de Lambert hélas peu porté ce soir là sur le genre allumeuse New Age / Ceux qui se rappellent l’odeur du ghetto « nettoyé » / Celui qui à la Kolyma écrivait d’amoureuses apostilles en mâchant des racines / Celle qui fait un pompier au poète dont la bibliothèque a brûlé / Ceux qui ne se rappellent pas bien les mérites détaillés de saint Lambert mais savent qu’il a fini découpé en tout petits morceaux de papier lancés aux quatre vents dont les oiseaux toscans et les anges firent leurs content, etc.

    (Cette liste a été retrouvée dans les marges de l’exemplaire sauvé des flammes du Fracas des nuages de Lambert Schlechter, troisième volume de la série intitulée Le murmure du temps  paru auCastor astral en juillet 2013)  

     

  • Avatars du pays parfait

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    Nos fugues helvètes nous conduisant dans l’Engadine de Nietzsche et de Daniel Schmid, de Thomas Mann et de  Hermann Hesse, nous ressentons soudain, devant le vide  de l’hors-saison touristique, le manque d’esprit et de cœur d’une société occidentale repue et autosatisfaite. Mais la poésie du monde reste accessible…

    L’image d’une Suisse parfaite, tip-top-propre-en-ordre et forcément au-dessus de tout soupçon, comme disait l’autre, trouve son accomplissement  dans le splendide ensemble de résidences essentiellement secondaires à la majestueuse architecture d’inspiration romanche, comme posées sur l’admirable gazon grison de l’Engadine des lacs, et que dire d’autre de l’appart élégant et spacieux, décoré avec le meilleur goût par ses propriétaires, que nous louons en ce «lieu de rêve» d’un lundi à l’autre pour la somme en somme raisonnable de 903 francs suisses, taxes comprises, soit un vaste salon-salle à manger et cuisine ouverte, cheminée et grande baie donnant sur un balcon donnant lui-même sur un petit ruisseau où s’abreuvent écureuils et mésanges, deux chambres à coucher et deux salles d’eau, garage souterrain et silencieux ascenseur – tout cela donc pour une semaine au prix que coûterait une seule nuit dans une suite de surface équivalente de n’importe quel palace de Saint-Moritz, cette horreur de ville à la montagne faite de bric et de broc immobilier sans âme et dérogeant à toute semblance de perfection made in Switzerland ?

    Ainsi nous sommes-nous réveillés ce matin, Lady L. et moi, au milieu de cet admirable décor où l’harmonie du bâti le dispute à celle de la nature environnante, entre lacs de cristal miroitant et nobles sommets saupoudrés d’une première neige, genre tableau lustral à la japonaise, et c’est juste avec une pointe d’ironie - mauvais esprit que je reste en toute circonstance -, que j’ai imaginé ce que pourrait ressentir, par exemple, une jeune Brésilienne trépidante de pétulance sensuelle soudain parachutée en ce lieu à peu près désert en ce moment de basse saison, ou quelque Africain en quête de fêtes, quelque Russe en mal de drague – ce décor de rêve se trouvant en effet pur de toute présence enfantine, sans un ado joyeusement mal élevé ni de ces bandes de véliplanchistes multisexes qui s’abandonnent en été au vent fou de la Maloja, et point encore de bandes de skieuses et skieurs dévalant du sommet de la Diavolezza, etc.  

    Prière de ne pas cracher sur la pelouse...

    L’idée d’une perfection typiquement suisse m’a toujours paru plus que suspecte, mais je n’aurai pas l’indécence hypocrite de cracher sur le confort et l’élégant agencement de l’appart que Lady L. nous a dégoté après avoir réservé, sur Booking.com, deux belles chambres «avec vue sur le lac» ou «en forêt romantique» pour les premières escales de nos fugues helvètes, au bord du lac de Thoune et en lisière du Rhin alpin de Bad Ragaz; non : je ne vomis pas du tout cette «Suisse de rêve» qui, personnellement, ne m’a jamais fait rêver, mais dont je «profite», comme tout un  chacun (et chacune, n’est-ce pas ?) de la remarquable organisation et de la non moins indéniable liberté d’en dire éventuellement pis que pendre en tout bonne conscience.

    Il fut un  temps, que l’on pourrait dire celui du récit Mars,de Fritz Zorn, où il était politiquement correct de penser que la société capitaliste, jusqu’en ses occurrences familiales, nous vouait «naturellement au cancer», comme on le lit au début du livre «culte» en question, mais cette interprétation idéologique et déterministe de la maladie ne m’a jamais convaincu non plus, trouvant en revanche plus de pertinence à la très impertinente métaphore de Dürrenmatt selon lequel la Suisse serait une prison sans barreaux dont les habitants feraient double office de prisonniers et de geôliers se surveillant eux-mêmes – vision provocatrice de poète, comme la mémorable parabole de la vieille dame revenant au pays, et c'est dire que  la «folie» de Dürrenmatt le visionnaire résiste mieux au temps que les discours des intellectuels «engagés» des années 60-80  réduisant la réalité, suisse ou mondiale, à ses dimensions sociales ou économiques.

    Bienvenue aux enfers de l'agréable...

    J’y pensais hier à bord de notre Honda Jazz Hybrid lancée sur la trépidante autoroute du Gotthard, de Bad Ragaz à Coire (Lady L. conduit et je nous fais la lecture: telle est notre façon de voyager) dont les encombrements récurrents, aux portails nord et sud de nos admirables tunnels censés conduire à plus de bonheur encore, symbolisent ce que Dino Buzzati, autre visionnaire , appelait les «enfers du XXe siècle». Des hauts de la rive sud du lac de Zurich venait d’apparaître la «côte dorée» d’en face et sa concentration prodigieuse de villas ultra-cossues et hyper-sécurisées, et je pensais au retour de la vieille dame pourrie de fric au milieu des faux-culs qui ont usé et abusé de sa naïve jeunesse, et la vision relancée de cette fable m’est réapparue au souvenir du formidable film, intitulé Hyènes et réalisé par le Sénégalais Djibril Diop Mambéty, tiré justement de La Visite de la vieille dame de Dürrenmatt et prouvant que la pièce reste exportable et signifiante partout où il y a ce que Montaigne appelait de l’«hommerie », à savoir de la volonté de puissance et de la cupidité, de la bonne conscience prête à trahir au nom de son confort et de l’aveuglement devant sa propre abjection; et à la fin de la même matinée, sur une terrasse ombragé du bourg de Sarnen où passa cet autre fou saint et guerrier que fut Nicolas de Fluë, je pensais à cette story du même Dürrenmatt qui, de l’abus sexuel d’une enfant, dans La Promesse, a tiré un rom’pol d’une profondeur humaine si radicale qu’elle a inspiré Sean Penn dans The Pledge, avec un Jack Nicholson combien émouvant dans son rôle de vieux flic désabusé mais ne renonçant pas pour autant à enquêter au tréfonds de la vilenie humaine…

    Que la vie est plus qu'un panorama... 

    Et voilà ce qui nous manque, me disais-je tout à l’heure sous l’azur parfait de cette Engadine d’une beauté à couper le souffle, selon l’expression consacrée à la fois par les grands poètes, Nietzsche en tête, et les concepteurs de pubs touristiques : voilà le vrai sérieux de l’Art, la vraie folie qui nous manque terriblement en notre époque frelatée par la consommation à outrance, le profit devenu pour chacun une obligation vacancière (tâchez donc de «profiter» de ce paradis terrestre !), la fuite en avant dans la quête d’un confort bien pire que celui de nos fesses bordées de coussins et de nos ventres repus: celui d’une éternité transhumaine dans le bien-être généralisé des clones évoqués par le clown Houellebecq dans La possibilité d’une île… 

    « La vie n’est pas un panorama », disait gravement cet emmerdeur génial d'Arthur Schopenhauer, mais la douce folie des poètes qui ont sillonnée nos merveilleux paysages - du chevrier Thomas Platter, au temps de la Renaissance, descendu de ses alpages pour devenir l’un des grands humanistes européens, au plus joyeux des dépressifs qu'incarna Robert Walser, en passant par l’indomptable adversaire de la bête nazie  que fut Kurt Tucholsky en séjour au val Fex, Pierre Jean Jouve transformant le Soglio du val Bregaglia en Sogno dans l’une des ses plus belles nouvelles intitulée Dans les années profondes, j’en passe et de quelques autres jusqu’au cinéaste Olivier Assayas célébrant l’esprit des lieux dans son évocation de Sils-Maria -, cette douce folie visionnaire est la meilleure preuve que le panorama, plus qu’un leurre, peut être apprécié, et mieux : contemplé, ou mieux encore: aimé par n’importe laquelle ou lequel d’entre nous moyennant un grain de cette même folie qui résiste au morne désespoir ou à l’avachissement, pire encore que la mort physique, du consentement béat - wellness de la meute imbécile -, à la transformation de l’humanité belle et bonne en compost du néant.

    Mais quelle chance nous avons de vivre encore, amies et amis de partout, dans l’Engadine adamantine de ce monde que ce vieux birbe réactionnaire de Soljenitsyne, revenu des camps, s’accordait lui aussi à dire parfait !         

     
  • La Fée Valse

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    Entrée de jeu

     

    Ce ne serait pas un recueil de fantasmes éculés mais une féerie.

    Eros y jouerait volontiers, au sens le plus large et comme dans un rêve où la chair est tellement plus réelle - comme dans un poème dont le verbe exulterait. En outre, s'agissant bel et bien de ce qu'on appelle La Chose, il y aurait le rire qu'elle appelle et par la surprise jouissive de son irruption, et par son incongruité.

    Quelle chose en effet plus étonnante et plus saugrenue pour le tout jeune garçon que de bander pour la première fois ! Donc ce rire serait joyeusement interloqué, pouffant comme chez la toute jeune fille au premier poil, touffu comme une motte ou un buisson, jailli comme un lézard de son muret ou comme un nichon de son balconnet, clair comme le mot clair.

    Car ce serait avant tout une affaire de mots que ce livre de baise au sens très large, je dirais: rabelaisien, mais sans rien de la gauloiserie égrillarde trop souvent liée à ce qualificatif. Rabelais est trop immensément vivant et aimant en son verbe pour être réduit à ce queutard soulevant rioules et ricanements dans les cafés et les dortoirs. Rabelais est le premier saint poète de la langue française, qui ne bandera plus d'aussi pure façon jusqu'à Céline, le terrible Ferdine. Et Sade là-dedans ? Non: il y a trop de Dieu catholique chez Sade, trop méchant de surcroît à mon goût.

    J'ai bien écrit: à mon goût, et j'entends qu'on souffre ici que je me tienne à mon goût, bon ou mauvais, lequel se retrouve au reste dans toute la Nature, qui jouit et se rit de tout.

    Serait-ce alors un livre seulement hédoniste que La Fée Valse ? Certes pas, et moins encore au sens actuel d'un banal bonheur balnéaire. Je voudrais ainsi ce livre joyeux et grave, allègre et pensif, tendre et mélancolique, sérieux et ludique au sens du jeu le plus varié - et quoi de plus sérieux et grave que le jeu de l'enfant ?

    L'érotisme de l'enfance est plein de mystère échappant aux sales pattes de l'adulte. La pureté de l'enfant échappe encore à toute mauvaise conscience, dans le vert paradis de la chair innocente que retrouve la mère-grand des contes quand elle parle de source.

    La Fée Valse découlerait de la même recherche d'une pureté sans âge dégagée des corsets de la morale, sans obsession ni provocation criseuse, lâchée dans ses cabrioles matinales et vivant ensuite au gré des journées, de la jeune baise aux vieux baisers, sans cesser de rire ni de sourire à la bonne vie.

    (Ce texte constitue le préambule de La Fée Valse, recueil paru le 24 février 2017 aux éditions d L'Aire)

  • Quand l’idole ressuscite chez les jobards

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    Grand'messe de la dévotion du plus bas étage,
    les Freddie Days, à Montreux, relèvent du vampirisme mercantile…
    À La Désirade, ce vendredi 4 septembre 2026. – Un monstrueux boucan, marqué par le toniturement de basses secouant, des caves aux combles, notre immeuble de la Grand Rue, à Montreux, à la hauteur du Marché couvert transformé en camp retranché, m’a forcé hier à quitter mes pénates lacustres et gagner les hauteurs de La Désirade en dépit de mes difficultés à marcher – du moins ai-je le privilège de pouvoir échapper à la barbarie par les hauts -, et plus j’en ai appris sur l’Événement en cours, malgré mon goût persistant pour le vrai rock et le bon jazz, plus j’ai été tenté de m’énerver contre l’initiative en question, d’un grotesque quasi comique dans la dimension pharaonique de sa mise en scène – ledit Event, pour user du langage clérical de la sainte Eglise Marketing, consistant à célébrer, demain, les 80 ans virtuels du rocker Freddie Mercury, né Farokkh Bulsara à Stone Town (dans le protectorat de Zanzibar comme chacun sait) le 5 septembre 1946, et mort du sida le 24 novembre 1991 à Kensington, dûment pleuré par son dernier amant identifié, l’acteur connu Jim Hutton, autant que par des milliers et des millions de fans d’âge désormais plus que mûr alors que l’aura de l’idole, exaltée par une statue de bronze gesticulant depuis 1996 « pour l’éternité » sous nos fenêtres, consacre la gloire posthume de « l’une des plus grandes stars » du XXe siècle (selon les termes du quotidien 24 Heures d’hier), etc.
    Or c’est dans la même logique évoquant la réitération magique de la « présence réelle » de Notre Seigneur que le Zanzibougre est fêté ces jours à l’enseigne des Freddie Days, véritable délire nécrophile conçu en ce lieu de haute dévotion débile qu’est devenu le chef-lieu local de la démagogie ringarde...

  • Fugues helvètes (15)

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    16. Corinne Desarzens et ses Sirènes d'Engadine. Souvenir du Canada et d'une certaine courge. De l'art populaire.
     
    Le petit livre de l’amie Corinne figurait au milieu de la vitrine de la librairie hélas fermée ce dimanche matin-là, mais je l’ai pris comme un signe avant de m’embarquer pour le val Sinestra.
    Sacrée chèvre de Corinne, avec sa chevrette de fille, me rappelant soudain, devant cette devanture pleine des ouvrages célébrant la culture locale, notre périple de Toronto à Trois-Rivières, je ne sais plus combien d’années il y a de ça…
    Corinne Desarzens à la table ronde des auteurs du Salon francophone de Toronto : tout un poème que les envolées de cette cavale de la plume, notre avatar féminin de l’impro fuguée à la Cingria, merveille de prosatrice capable d’écrire tout un livre sur les araignées ou sur les citrouilles d’Alloween, le gris du Gabon ou son dernier bon ami.
    La descente du Saint-Laurent en Impala de louage en compagnie de cette dingo de Corinne ! Sa mine quand, à l’aéroport de Montréal, j’ai sorti d’un sac une courge ornée d’une araignée, mon cadeau pour elle trouvé au marché de Montréal, après avoir annoncé « une bombe » à la douanière qui me demandait ce que contenait ledit sac ! La mine de la douanière m’invectivant pour ma très mauvaise plaisanterie - ah oui ce devait être en 2002…
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    Le sentier des poètes.- Vous qui vous engagez sur la route forestière du val Sinestra, laissez toute espérance de vous y aventurer sans crainte et tremblement. Dieu sait que, durant nos équipées montagnardes de youngsters à 2CV, entre Valais et Dolomites, nous aurons frôlé gouffres et précipices, mais avec les années on oublie que la Suisse a gardé, dieux et démons merci, un fonds de sauvagerie à la fois impressionnant ei réjouissant, et des routes aussi précaires qu’au Pérou sommital ou en Afghanistan.
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    Or l’apparition, au fond du val Sinestra, d’un grand hôtel romantique, à peu près vide ces jours mais restant bel et bien accueillant aux marcheurs férus de nature ou de métaphysique, et autres groupes de méditation plus ou moins transcendantale, avec cette échappée latérale indiquée par un panneau de bois au libellé Sentier des poètes…
    Guarda che bello ! Corinne Desarzens a détaillé, merveilleusement, les beautés des façades des maisons engadinoises, dont les habitants ont à cœur, plus que nulle part ailleurs en Suisse, de restaurer régulièrement inscriptions et ornements. De ce conservatisme, au meilleur sens du terme, Guarda figure la plus belle illustration collective, sans pour autant donner dans le village-musée réduit à l’attraction conventionnelle.
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    L’art populaire survit en ces lieux point trop encore pourris par le tourisme à pacotille d’importation, et quelques beaux visages d’un autre temps, comme sculptés dans le bois, apparaissent encore ici et là, mais on n’en sent pas moins la fin d’un temps, non sans mélancolie. Cependant quelle beauté aux façades, et quelle harmonie aussi dans l’agencement intérieur des maisons aux beaux vieux meubles, aux lambris ornés et aux plafonds sculptés. Là encore, quel héritage précieux de l'ancestrale civilisation alpine nous reste ici et là en dépit de trop de saccage…
     
    (À suivre )

  • Fugues helvètes (14)

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    Des vues politiques du personnel ambulant de la société de restauration ferroviaire Elvetino. De l’étranger en Suisse. Du passeport suisse dans La Suisse du Suisse de Peter Bichsel. Du petit-fils de Charlot et d’un cadeau fait à l’Auteur le jour de ses 60 ans.


    Dans un Intercity, ce jeudi 14 juin. - S’il est de notoriété publique qu’un ministre virtuel sommeille en chaque chauffeur de taxi israélien, et que tout coiffeur français est un Président de la République en puissance, on ne s’avise pas assez, en Suisse, du potentiel conseiller des employés multinationaux de la firme de restauration ferroviaire Elvetino.
    Un premier apport culturel de ce personnel majoritairement masculin tient à son panachage linguistique, qui fait qu’invariablement, si vous posez telle question à tel Pakistanais en terre alémanique, ou telle autre à tel Bosniaque au sud des Alpes, il vous sera répondu dans une autre langue, d’abord selon la règle d’une politesse laconique, puis de façon possiblement plus diserte pour qui prend la peine de briser la glace d’un formalisme aux normes helvétiques.
    86559e9cd9e4cb8e21851effa33a8848.jpgUne conversation plus nourrie, pour le voyageur qui en prend le temps hors des heures de presse (l’employé s’arrangera pour le voler, ce temps, n’ayant point de chef qui le chaperonne), ne laissera de révéler un autre aspect, d’ordre plutôt civique, de la contribution de l’employé étranger à l’évaluation de notre démocratie, d’autant plus appréciée à ce qu’il semble, paradoxalement, qu’elle exclut ces observateurs attentifs de son jeu. On sait les tracasseries souvent mesquines que les fonctionnaires « faiseurs de Suisses » font subir aux étrangers s’efforçant de « mériter » notre nationalité. Or curieusement, lesdits étrangers ne considèrent pas pour autant la Suisse comme un pays mesquin, tout au moins à ce que j’en juge sur les dépositions des mercenaires de la firme Elvetino.
    L’employé Imad Rahman, 37 ans, célibataire, musulman modéré et propriétaire d’une Opel Corsa, n’aurait qu’un désir et c’est de participer au vote démocratique pour faire valoir ses vues, à vrai dire conservatrices. Un Pakistanais à l’UDC nationaliste ? Pas exactement : plutôt de la zone centriste du parti radical. Or à ses yeux, la Suisse ne montre pas assez de rigueur à l’endroit de la mauvaise graine étrangère, alors qu’elle pourrait s’ouvrir plus en confiance aux immigrés économiques de bonne volonté. Je note. Et c’est un peu la même chanson que me répètent plusieurs autres de ses collègues : froidement reçus, mal payés, sans accès au droit de vote mais n’en voulant pas pour autant à la Suisse. Bien plus : s’impatientant d’en être. Je note également.
    Tous les discours, un mois durant, ne vont pas, évidemment, dans le même sens, et c’est une année qu’il faudrait voyager, avant d’approcher d’autres corporations, dans les auberges et les hôpitaux. Mais ce que je note là m’étonne dans les grandes largeurs, car je ne m’attendais pas à trouver, dans ces bars roulants, de tels citoyens empêchés de pratiquer, et sûrement plus motivés que tant de nos compatriotes infoutus de faire valoir leur droit de vote…
    eb9c8cce6768983b8eb52ff4687e80e7.jpgJe me rappelle alors la fierté d'antan que le passeport suisse inspirait à nos concitoyennes et concitoyens. L’écrivain Peter Bichsel l’évoquait avec humour dans son petit livre intitulé La Suisse du Suisse : « Les ressortissants d’autres nationalités ne sortent leur passeport que lorsqu’ils arrivent devant le fonctionnaire ou bien ils le tiennent à la main d’une manière quelconque et sans se faire remarquer. Les Suisses par contre tiennent leur passeport bien visiblement, leur passeport rouge à croix blanche. Il doit les protéger et le fait qu’ils sont Suisses doit détourner le danger… »
    Tout cela a bien changé cependant, n’était-ce que parce que le passeport rouge à croix blanche n’est plus, aujourd’hui, qu’une sorte de carte de crédit, mais de quel crédit désormais ? On peut se le demander en dépit de l’enthousiasme occasionnel des employés de la firme Elvetino.
    En ce qui me concerne je reste optimiste, fidèle à la moitié de ma nature de pur Gémeau, et je me le devais bien ce soir en prenant congé de l’employé tamoul Chelliah Prashantan, ayant à fêter en petit cercle un anniversaire qui n’était autre que le mien : soixante années de citoyenneté helvétique, mais guère de zèle à voter chez ce lascar non plus. Or nous fêterions cela sans chichis, d’abord au théâtre où nous avaient invité des amis, pour le nouveau spectacle de James Thierrée, petit-fils de Charlie Chaplin, ensuite sur quelque terrasse lausannoise.

    3a2b0efafeae1ac26f741856daa1bd21.jpgLe rejeton de la tribu Chaplin est un de ces magiciens de la mouvance actuelle des petits cirques, qui allie fantaisie et virtuosité, dans une suite de visions oniriques d’une étonnante poésie plastique. Une image surtout m’a saisi ce soir, et c’est celle du jeune homme tournoyant dans une double roue gracieuse figurant une draisienne céleste, un char stellaire qu’il semblait à la fois chevaucher et « vivre » de l’intérieur, comme s’il était lui-même la Roue. Je n’ai pu y voir que la métaphore de l’Homme dans le Temps, majuscules à l’appui, et bien plus que cela encore : de l’âme humaine, sans majuscules, dans sa nacelle à double nature ondulatoire et corpusculaire, traversant le cosmos d’une démarche évoquant celle d’un petit homme à canne et chapeau melon… (A suivre)

  • Fugues helvètes (13)

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    De l’aïeule du camarade Ziegler et du suicide des banquiers. Au Stamm du Café du Cygne. De l’honneur perdu des cadres de Swissair, traîtres à la patrie, et de divers projets de vacances.
    Lucerne, Café du Cygne, ce 14 juin 2007. - «La vraie révolutionnaire était ma grand-mère, me dit un jour le camarade Ziegler, désignant une façon de vivre la démocratie, la justice et la liberté qu’il idéalisait peut-être mais que je respecte moi aussi comme un immémorial vieux fonds populaire d’une fidélité pure et dure en voie de dissolution dans le n’importe quoi, le folklore débile du nationalisme ou les accommodements médiocres de la gauche et de la droite ; et c’est à cause de nos aïeux plus ou moins mythiques qu’une autre fois, à la fin d’un débat sur l’actualité de Friedrich Dürrenmatt, au Centre neuchâtelois du même nom, je pris la défense de Jean Ziegler contre tel ponte du groupe d'influence Economie suisse le taxant de dinosaure d’une cause perdue, décidément coupé de toute réalité réelle.
    Or la table ronde se tenant exactement sous le grand tableau de Dürrenmatt représentant le suicide collectif des membres du Conseil d’Administration de la Banque Fédérale, je lançai au brillant ploutocrate : « Que non pas, messire, ce n’est pas notre ami Jean qui est mort, c’est vous et vos semblables, d’ailleurs regardez, levez les yeux, les voilà : vous êtes là, les pendus de la Société de Profit !»; et j'avais à l'oeil, aussi, mon confrère l'écrivain de R. se posant en représentant de la Vraie Gauche face à un Ziegler obsolète, et notre fille aînée, présente elle aussi, me regardait avec une sorte de curiosité tendre...
    Et maintenant que je racontais la scène aux buveuses et buveurs du Stamm du Cygne, dans le quartier séculaire de Lucerne, évoquant du même coup l’infâme premier acte du procès des oligarques responsables de la chute de la maison Swissair, chacune et chacun y allait de son commentaire, le plus souvent sévère mais juste, dont le plus féroce était celui du jeune Werner S., actuaire capable de la Banque Raiffeisen : « Ces types sont ni plus ni moins que des traîtres à la patrie ! »
    Le Stamm est une institution en voie de disparition, même en Suisse alémanique. Au café qui est le centre du village concurrent de l’église, le Stamm (dont le nom signifie tronc) est cette table ronde de solide vieux bois constituant le milieu du café où chacun s’exprime. Le Stamm est plus précisément la réunion d’une société locale, mais la table de Stamm est devenu le Stamm, et ce jour-là le Stamm était à la fronde.
    « Une fois de plus ce sont les petits qui écopent tandis que ceux qui les ont mis à la rue se permettent encore de réclamer des dommages et intérêts ! C’est une honte ! Mais remarquez qu’il n’y a pas de femme dans la bande ! »
    Celle qui s’était exprimée n’était pas une séditieuse notoire, mais l’institutrice Regula L., du Parti Démocrate Chrétien, soprano appréciée du Chœur Paroissial.
    Et Max H. le Président de celui-ci, inspecteur d’assurances à la retraite et bon connaisseur de champignons, de renchérir : «Jawohl, je suis du même avis que Werner et Regula, et ce n’est pas tout de dire, comme les journaux, que c’est le Système qui veut ça… »
    « Le Système est le Système, mais la Swissair était aussi la Swissair… », fit alors valoir le pharmacien d’origine romande Jean-René F., quinquagénaire surnommé Joggeli pour sa manie de la Lapalissade.
    Cette conversation s’est multipliée par des cent et des mille, ce jour-là, dans les cafétérias des bureaux et les compartiments des trains de seconde classe, tandis que les tenants du Système expliquaient, l’air fataliste, que les Lois du Marché étant ce qu’elles étaient…
    De mon côté je présumais que les prochaines votations n’accuseraient pas, pour autant, de sanctions visibles à l’encontre desdits tenants du Système.
    La défiance qui s’était installée au Stamm, depuis quelques années, englobait aussi bien et le Système et le Monde mondialisé comme il allait, et bientôt le Café du Cygne, cela ne faisait pas un pli, serait remplacé par un McDo ou quelque autre Starbuck.
    En attendant on y faisait des projets de loisirs et de vacances, tels que nos aïeux plus ou moins révolutionnaires n’auront jamais osé en rêver. Regula L. avait entendu parler d’une pension bien tenue à Lanzarote où sa collègue Franziska S. avait passé deux semaines de rêve à lire le fameux roman de Milena Moser évoquant précisément les Baléares. Le jeune Werner, pour sa part, comptait passer une semaine en Suisse romande comme chaque année, au Paléo Festival dont son père avait déjà été un fan.
    Quant au Président du Choeur paroissial Max H., il envisageait une croisière culturelle dans les sites précolombiens du Mexique, alléché qu’il avait été par une offre combinée de la nouvelle compagnie Swiss et du voyagiste spécialisé Terre Entière, ce qui fit dire à Joggeli que si «Swiss n’était pas Swissair », comme que comme « un voyage restait un voyage »… (A suivre)
    Peinture: Friedrich Dürrenmatt. La dernière Assemblée Générale du Conseil d'Administration de la Banque Fédérale. Huile sur toile, 1966.
    Glossaire helvétique: "Comme que comme", signifiant de toute façon, est un dérivé de l'expression allemande "so wie so".
  • Le temps accordé

     

     
     
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    Et soudain arrive le jour
    au seuil du ciel ouvert ;
    les yeux levés et sans retour,
    mais sans désespérer,
    je vais me laisser faire…
     
    Je les revois tous en allés,
    les yeux un peu perdus,
    comme égarés par les années -
    je les sens tout émus…
     
    Au soir venu les jours s’en vont,
    et les heures oubliées
    déjouent toutes nos questions
    dans le temps accordé…
     
    Peinture: Thierry Vernet. Pp. LK / JLK

  • Fugues helvètes (12)

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    De la Frau Doktor en knickerbockers. De la culture alternative ou alternée sur jachère. Où l’utopie se trouve recyclée en séminaires coûteux. Des vérités du Monte Verità.


    Ascona, Monte Verità, ce mercredi 13 juin 2007. - La Frau Doktor en knickerbockers remontait au pas de charge les allées fleuries du Monte Verità, me rattrapa sur un faux plat et me débita, sans reprendre son souffle, le récit du Programme qu’elle s’était imposée depuis une semaine avant de rallier le séminaire de culture alternative qui se donnait en ces lieux.
    La Frau Doktor avait « fait » la veille la Casa Nietzsche de Sils Maria, le jardin du Palazzo Salis, à Soglio, où elle avait identifié le séquoia qui avait vu passer Rilke, le musée Giacometti de Stampa et le château de Castelmur qu’elle avait trouvé d’aussi mauvais goût que le disait son guide, ce qui l’avait fait rire, « ah, ah », car son guide aventurait souvent des considérations oiseuses.
    Il n’y avait point de place, dans le discours précipité de la Frau Doktor en knickerbockers, pour les considérations oiseuses, pas plus qu’il n’y avait d’hésitation dans les sarcasmes formulés par l’anarchiste Erich Mühsam, auquel son grand-oncle Friedeberg avait été lié en 1906, contre les végétariens auxquels manquait décidément l’esprit révolutionnaire. Elle-même avait étudié à fond les écrits de Mühsam, liquidé en 1934 dans le camp de concentration d’Oranienburg, et c’est avec pétulance qu’elle me cita par cœur un sien quatrain satirique :
    « Wir essen Salat, ja wir essen Salat
    Und essen Gemuse früh und spät
    Auch Früchte gehören zu unsrer Diät
    Was sonst noch wächst, wird alles verschmähht »…

    Puis ce fut la minute de nostalgie béate à deux voix, immédiatement suivie, de son côté, par un sursaut à caractère alternatif, auquel j’opposai discrètement ma conception d’une culture alternée sur jachère.

     

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    57e45b1e753e05aebd6315cd18149fa0.jpgAinsi donc, nous rappelions-nous mutuellement, tout ce que l’Europe avait compté d’idéalistes était venu faire sa cabane et ses dévotions au soleil en ces espaces ensauvagés. Hermann Hesse y avait séjourné dans une anfractuosité de rocher et s’y était exposé tout nu à l'astre solaire tandis qu’Isadora Duncan ondulait sous la brise juste vêtue d’une écharpe de soie mauve. Des hippies avant la lettre y avaient construit des cahutes, lesquelles étaient devenues de coquettes villas au fur et à mesure que l’idéal s’émoussait, avant les hôtels de luxe et l'actuel Centre de Rencontres multimondial. Un commissaire local avait été mandé sur les lieux pour vérifier que les orgies qu’on y évoquait relevaient du racontar populaire. Un sanatorium y accueillit des poumons ravagés de toutes nations. Des théosophes crurent y entrevoir un avatar de la mythique Lémurie, le peintre Elisar von Kupfer y figura le Paradis, des jeunes filles dansaient sur des airs de Wagner - il ne pourrait y avoir de guerre dans un tel monde.
    Mais la Frau Doktor en knickerbockers regardait sa montre : le séminaire reprenait à l’heure punkt, où il serait question du génial Harald Szeeman, concepteur de la relance publicitaire du Monte Verità et de l’exposition de 1975 rachetée par la Fondation que je ne pouvais manquer de visiter, pas plus que je ne saurais m’abstenir d’une visite à la pittoresque Hetty Rogantini-De Beauclair, figure tutélaire des lieux et vestale de la Casa Anatta. Alors, comme je faisais valoir à l’exténuante Frau Doktor que j’avais prévu, de fait, ces dévotions variées, elle consacra les cinq dernières minutes qui lui restaient à me sonder sur mon aperception de la culture alternative, puis à s’inquiéter de ce que je me réclame plutôt de la culture alternée sur jachère.
    Je ne le lui dis pas, pour ne pas la peiner, mais je n’avais envie ici que d’oublier ce qu’on idéalisait du temps des idéalistes du Monte Verità, pour mieux le retrouver en mon for privatif. Son devoir culturel, je le lui laissais ; cette culture recyclée en séminaires coûteux ou en voyages instructifs ne me disait rien. Je lui dis en revanche que la culture alternée passait par des voies imprévisibles, qu’aucun guide n’indiquerait jamais. Et que pensait-elle, au fait, de la tradition perdue consistant à ne choisir les jeunes filles au pair qu’à proportion de leur capacité d’amuser les enfants ?
    La Frau Doktor me considérait maintenant d’un air à la fois interloqué, sincèrement perplexe et navré. Etais-je bien sérieux ? N’était-il pas indiqué que nous nous retrouvions après le séminaire afin de travailler ensemble le sujet ? Je déclinai poliment, tout en me figurant la Frau Doktor en knickerbockers et peinant à  se dépouiller de ceux-ci pour danser un peu… mais non : la tête pesait trop sur ce corps voué à la seule marche forcée. Hélas, il lui faudrait encore du temps, à la Frau Doktor en knickerbockers, avant de vivre enfin selon les vérités du Monte Verità…

    (A suivre)

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