
Frédéric Pajak, Manifeste incertain 11, François d'Assise, l'insensé de Dieu.
Juvénile vieillesse. Feuilleton de lecture, 1.
« Ô Rage, ô Désespoir, Ô Vieillese ennemie ! », déclamais-je à dix ans devant le parterre saisi, quasi stupéfié de mes camarades de classe de collège, sourdement éberlués par la solennité supérieure des mots que je débitais et plus sommairement impresionnés par l’espèce de performance sportive que représentait la mémorisation de la trentaiene d’alexandrins du monologue de Don Diègue, dans Le Cid de Corneille, (première scène du quatrième acte comme chacune et chacun s’en souvient), lequel s’exclamait par ma voix de candidat vieillard en train de muer, tantôt « Ô cruel souvenir de ma gloire passée ! » et tantot se lamentant de voir son corps devenu « tout de glace inutile ornement »…
Or j’y suis ce matin , et doublement : d’abord en peinant à me lever, la tête flottante et les genoux sciés par la rouille autant que les chevilles, mais aussi en abordant la première partie du nouveau livre de Frédéric Pajak, intitulée « Adieu bel autrefois » et toute consacrée à l’inexorable percepetion du vieillissement aussi imprévu (« Cette vieillese que je n’ai pas vue venir ») que brutal dans ses premier effets : une opération du râchis lombaire qui l’immobilise plus de deux mois dans un hosto dont il évoque les dehors miteux et les soignants faisant de leur mieux, avant une suite d’épisodes, souvent en Italie ou en France méridionale , où les préoccupations liées à la mort le ramèneront en enfance, à ses mère et père (celui-ci fauché à 35 ans alors que Frédéric n’en avait pas dix) et divers amis qui ont beaucoup compté dans sa vie, jusqu’au suicide de Roland Jaccard dont il parle avec finesse et lucidité.

Ceci sur les cinquante premières pages de l’ouvrage, émaillées par une série de portraits de belles vieilles têtes marquées par les années alors que l’auteur, d’entrée de jeu, a fait la distinction entre le terme de « vieux » et celui, selon lui dépréciatif, de « vieillard », en quoi je le rejoins volontiers au titre de Signor juvénile (je laisse l’appellation senior au club éponyme), tous deux devenus vieux d’un « vieillesse sans âge » qui flirte avec l’enfance et ses suites adolescentes, avec des antennes plus vibratiles que jamais, « comme si la jeunesse mentale ne faisait que commencer »…
De cette vieillesse « juvénile », je viens de faire une nouvelle expérience au gré d’une rencontre aussi imprévue que rafraîchissante, avec une jeunes fille en fleur de plus de 80 ans, d’abord rencontrée sur Facebook , au fil d’échanges de plus en plus personnels et denses, puis en 3 D avec tout ce que le « réel » (qui n’a rien à voir avec les « réels » facties de la nébuleuse numérique) ajoute de présence et de vérité en force et en fragilité mêlées...
Plus je le lis et plus l’écriture de Pajak me botte, me dis-je ce matin. Sa patte relève de la ligne claire de notre langue, je sais ce qui lui plaît chez un Paul Léautaud – simplicité et naturel - , qu’il cite d’ailleurs à propos de la vieillesse justement, mais ce qu’il y avait chez lui d’un peu timide parfois, comme souvent chez les autodidactes – et d’ailleurs il confesse au passage sa timidité d’enfance -, s’est affermi, et le dessinateur-écrivain de naguère au fil de la composition de la vaste fresque du Manifeste incertain, est devenu plus écrivain sans forcer du tout la note ou le ton, moins encore les tournures jouissives d’un Marcel Aymé ou l’originalité recherchée d’un Roland Topor. Il est là franc de collier, sans crainte de nous bassiner avec ses souvenirs personnels alors qu’il est parti pour brosser le portrait du Très-bas (selon l’expression de Christian Bobin) comme il l’a fait de Pavese et de Joyce, entre autres frères humains - et sans oublier les sorelles à la Dickinson et autres Tsvetaeva…
Pajak l’anar discipliné. Feuilleton de lecture, 2.
Pajak a beau se dire anarchiste : il n’en est pas moins reconnaisant à son père, l’artiste frénétique amateur de vitesse et supposé excessif en tout, d’avoir interdit à table, à ses enfants, de la ramener sans demander la permission, et de les avoir parfois fessés...

Je juge volontiers mes semblables mecs à la façon de parler de leur père. Ce n’est pas la première fois, dans cette évocation de ses jeunes années, que Frédéric parle de Jacques, mais le contexte de ce récit – la mort non pas fantasmée mais éprouvée dans sa chair - accentue et détaille en tendresse le portrait de ce paternel généreux et exigeant, avec la présence plus précise aussi de la mère, cultivée et assez typique des femmes émancipées de ces années –, bref le cliché bourgeois d’une famille artiste joliment bohème vole en éclats, y compris avec les révélations faites par le fils sur la postérité artistique du père très mal soutenue par le « milieu » et ses profiteurs, avant la mémorable expo bicéphale de 2025 où l’on a (re)découvert la dimension réelle de la peinture de Jacques Pajak, trop mal connue jusque-là.

Je rédige ces lignes sous la peinture que j’ai acquise à cette occasion, de la série (à laquelle Frédéric fait une allusion directe) des ardoises réalisées en complicité avec ses enfants, et qui exprime si bien la « folie » artiste de Jacques en pleine expansion de son talent, passé de l’abstraction à une sorte de figuration expressionniste explosive.
Quant à savoir lequel des deux, père ou fils, est le plus « anarchiste » : la question porte à faux dans la mesure où l’Art, et la Poésie tout autant, tendent à un ordre non formaté où le neuf et l’inattendu, l’imprévisible et le surprenant sont gage de beauté, à l'opposé du n'importe quoi.
Prêt à fesser l’enfant désobéisant ou irrespectueux, l’artiste Jacques Pajak se serait giflé lui-même plutôt que de se conformer aux normes bridées, et son fils se montre lui aussi conséquent, en polémiste occasionnel, quant il brocarde la catégorie actuellement répandue des cadres et autres gestionnaires de l’Ordre établi évoquant la paix des cimetières.
Notre ami Roland Jaccard, un jour, me dit comme ça que travailler avec Frédéric Pajak était aussi éprouvant que de collaborer, en son temps avec un Adolf Hitler, et je ne relevai même pas l’outrance de l’exagération ni sa vraisemblance mais le pris comme un hommage du prétendu dilettante à l’improbable bourreau de travail.
« Son suicide est l’aboutissement d’une longue préméditation », conclut aujourd’hui l’anarchiste « hitlérien » a propos de l’adieu au « bel autrefois » du faux nihiliste en sa dernière vérité…
Pajak, feuilleton de lecture, 3.
Un saga localement mondiale, aux trente-cinq sources inombrablement convergentes - de Bossuet à Chesterton, Dante à Delteil, Ernest Renan ou Jacques Le Goff et moult historiens titrés et autres hagiographes - convoqués les doigts dans le nez par Frédéric le culotté. La rentrée 2026 en un seul formidable bouquin, tonique en sa chanson de foldingue…
En couverture, Pajak le Protée de la plume et de la griffe à l’encre de Chine, se présente pleine face en double physique mal rasé de l’ermite à capuche de franciscain, probablement pied nus dans ses baskets et solide sur ses guiches, le nasarium puissant et le regard droit au but quoique peut-être un peu mélancolique au fond des prunelles.

Le thème de la folie (de la douce folie devrait-on nuancer d’emblée, même s’il y avait du cinnglé pur et dur chez François ) est illico pointé avec la citation du panégyrique de Bossuet : « Je ne fais autre chose que montrer sa folie, beaucoup plus estimable que toute la prudence du monde ».
Notre Seigneur aurait dit lui-même (c’est écrit dans le sable) qu’Il crachait les tièdes, et c’est donc, bien plus qu’un éloge de la déraison à la romantique ou à la Rimbaud, vers ce dépassement de la raison pusillanime et pépère que l’on ira avec le divin endiablé au premier prénom de Jean (né en 1181 ou 1182 en Ombrie, en l’absence du père en voyage de business) donné par sa mère Jeanne la peut être Provençale (on n’en est pas sûr) avant le retour du paternel qui trouve plus « Françoué » de renommer son fils François, lequel parlera et chantera même dans cette langue propre aux chevaliers et autres trouvères.

Bien entendu, chacune et chacun connaît plus ou moins tout cela : la jeunesse dorée du fils de drapier, les quatre cents coups du garçon faraud et respecté de ses camarades de ruisseau, et bientôt son rejet du privilège de naissance, son défi public devant l’évêque Guido 1er sollicité par le bourgeois Pierre de Bernardone quand, chacune et chacun se rappelle la séquence à la Pasolini, le ragazzo se fout à poil eevant tout le gratin d’Assise et, contre toute attente, obtient la protection du prélat soufflé, bluffé, quelque part ému de voir que si, « tout le jour on trafique du Christ » (c’est Dante qui l’écrit cette fois) tout n’est pas perdu de l’esprit évangélique et ce sera un autre thème majeur du récit de Pajak, avec la haine de l’argent, la solidarité avec les SDF et la sourdine mise aux sollicitations de ce que le poète appelle « la copulation basse »…

La bibliographie de cet onzième tome du Manifeste incertain n’a rien d’académique , on s’en doute, mais indique une fois de plus quel lecteur super informé et hyper inspiré se montre une fois de plus ce monstre de Frédéric Pajak, ne se contentant pas de citer les yeux au ciel les textes lus souvent à genoux (La Bible au top et Bernard de Clairvaux , ou saint Bonaventure), mais se faisant un plaisir malin de mélanger les genres avec Boris Vian ou Pierre-Emmanuel Dauzat l’insortable auteur du Suicide du Christ), ou Nestor Charbonnier (Maladies et facultés diverses des mystiques) et Flroence Chave-Mahir (L’eorcisme de possédés), sans oubleir Saint François d’Assise lui-même en ses fioretti et autres cantilènes …
La lectrice ou le lecteur mal informés, cousus de préjugés ou juste snobs, ou enocre amateurs de polars et de massacres, détournenront peut-être le regard en se figurant le saint genre nitouche hippie ou néo-pèlerin du wokisme, en ignorant la réalité réelle du fol en Christ mettant la main à la truelle, à la pioche ou à l'épée – car telle est la réalité réelle de Fraçois le croisé se présentant au sultan en juin 1219 pour tâcher de le ramener à la seule vraie foi au dam d’Allah Miséricordieux, et voilà ce qu’en écrit le catho François (encore un !) Mauriac : « Que le saint se soit jeté dans un brasier ardent pour prouver aux infidèles la précellence de sa religion sur la leur est sans oute une image. Mais le vrai miracle , et celui-ci est incontestable, c’est qu’il ait pu parvenir jusqu’au sultan, être reçu par lui, lui parler en présence de ses muftis et de ses sujets, et qu’il ait pu regganer , libre et indemne, l’armée des croiésl après avoir prêché les Sarrasins dans leur propre camp ». Je ne sais où Pajak a pêché cette citation de Mauriac (absent de la bibliographie) mais comme à tout coup celle-ci vient à point nommé, comme lorsqu’il cite Jacques Le Goff l’historien ou Ernest Renan dont il confesse son goût de jeune lecteur passionné (Pajak lisant Renan, non mais !) ou mieux : G.K. Chesterton cet autre fêlé jovial.

Malaria, tuberculose, vindicte des humains « trop humains », mille dangers affrontés, les guerres sanglantes du mêli-mélo césaro-papiste, la misère endémique aux basques de Dame Pauverté : rien n’a été épargné au rossignol en soutane de vieux sac recousu entouré de paumés de son genre, et comme le Poverello s’est écorché les genoux de l’âme (L’âme a des genoux, a prouvé la Science mystique de pointe), Frédéric a fait le job en signant aussi quelque 200 dessins racontant les visages et l’Italie, les arbres et les eaux, les enfants et les oiseaux, ses amis et les oiseaux !
Frédéric Pajak. Manifeste incertain 11, François d’Assise, l’insensé de Dieu, précédé de Adieu , bel autrefois et suivi de J’entends un chant lointain. Editions Noir sur Blanc, 315p. 2026