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Carnets de JLK - Page 24

  • Jouvence des vieux amis

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    (Le Temps accordé, 2023)
     
    Ce mercredi 19 juillet. - Dans le jardin des De G., dont la piscine à la transparence gris bleuté vert tendre des eaux des Cyclades de ton souvenir, vous évoquez le grand trip de Bouvier et Madame raconte leur propre virée à Delos (sans un touriste à l’époque, vous l’avez vécu comme nous…), quand les pêcheurs de retour au port dansaient entre eux sans risquer de se retrouver sur Instagram, et moi je me rappelle Santorin en 1972, donc à peu près dix ans après leur voyage, quand ça a commencé de se gâter à Mykonos et que nous lisions La vie est ailleurs à poil dans les criques.
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    Le docteur De G. m’explique qu’il n’a jamais cessé de lire malgré les horaires de dingue de toutes ses années d’études puis de pratique médicale, et je lui sors la même remarque que j’avais faite au Kundera quinquagénaire de notre rencontre parisienne, en 1984 : que le chirurgien a ça de commun avec le musicien d’orchestre qu’il ne peut pas tricher – mais le Doc me reprend : j’en ai vu qui trichaient ! Après quoi je me dis que nous restons fringants d’esprit malgré trois vies de chiens – à peu près le temps de ma vie partagée avec Lady L. - depuis l’époque de La Plaisanterie que mes camarades progressistes disaient déjà « idéologiquement suspect ».
    «La triche c’est çà, me dit alors le vieux toubib : c’est l’idéologie, et là vous avez raison, pas moyen d'y souscrire ni en chirurgie ni en musique »…
     
    Ce vendredi 21 juillet. – Le début de cette semaine a été marqué par ma rencontre de Pierre et Elisabeth De Grandi, dans le jardin de leur belle demeure de Préverenges, quasiment au bord du lac, et me voici lisant Casimir ou la vie derrière soi, le livre que m’a offert le vieux docteur, constituant le journal fictif de son double de 88 ans dont je reconnais immédiatement la voix – sa voix d’octogénaire cancéreux modulée par son dernier ouvrage, Sursis, dont j’ai tiré une chronique et qui nous vaut cette rencontre aussi belle et bonne que tardive.
     
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    Cela commence en parodie proustienne par un début de balade matinale rêveuse (« Longtemps je me suis levé de bonne heure pour m’en aller sur les sentiers qui longent la rive du lac ») et tout de suite je me suis retrouvé, presque mot à mot, dans la réflexion de Kundera sur l’immortalité, au 4 janvier de l’année que dure ce journal fictif : « Les morts survivent dans le cœur de ceux qui les aiment. C’est là que se trouve le paradis, qui n’a donc rien d’éternel puisqu’il ne durera que tant que dureront nos proches. Seuls quelques créateurs passent dans le cœur de générations qui ne les ont pas connus ». Ce qui me rappelle l’autre chronique, consacrée à Jette ton pain d’Alice Rivaz, que j’ai publiée en 1982 dans La Liberté et exhumée hier soir sur Facebook, ma façon de relancer l’immortalité de l’increvable romancière décédée à 97 ans…
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    Ce matin, c’est cependant avec la lecture d’un opuscule de Marcel Jouhandeau, autre « immortel » largement oublié ou méconnu par nos contenporains, que j’alterne celle du livre que m’a offert Pierre De G., intitulé Nouvelles images de Paris, suivies de Remarques sur les visages (Paris, 1956) dont l’excès somptueux de littérature contraste avec la concision volontairemeent ras-terre du (faux) journal de Casimir.
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    Cela étant, cette phrase de celui-ci pourrait être signée par l’autre « divin » Marcel avec lequel j’ai correspondu quelque temps au début de ma vingtaine : « Plus je regarde, moins je souhaite comprendre et plus je préfère ressentitr la beauté du monde qui fait naître le chant muet de la contemplation »…
    Je ne sais plus quel sage disait qu’une journée n’était pas perdue, où l’on s’est fait un nouvel ami, et lundi soir la confirmation m’en a été donnée, par un mot reconnaissant du bon docteur, après une après-midi de parfaite connivence, tant avec sa douce épouse qu’avec lui.
    Aussi quel bonheur de voir passer, dans ce jardin m’évoquant le paradis immanent de Kundera, ce magnifique Indien en calosse de bain, corps de bronze et regard ardent, accompagné de sa petite fille d’une dizaine d'années – le fils adoptif, violoniste et prof de musique, et la petite-fille de mes hôtes, avec lesquels, dernier enchantement, nous parcourons la véritable galerie de peinture de leur grand salon où jouxtent les toiles, huiles et aquarelles, du père et de l’oncle Italo et Vincent De Grandi, vieux amis eux-mêmes de Philippe Jaccottet et derniers représentants d’une société en voie de disparition – mais quelle jeunesse dans l’art de ces deux frangins !
     
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  • Élégie matinale

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    (Ce matin gris, sans L.)
     
    L’absence est une solitude
    qui s’apprend lentement :
    on ne gravit pas le silence
    sans écouter le temps…
     
    Les années vives ne sont plus,
    murmurait l’esseulé
    que la tristesse aura reclus
    dans sa mélancolie…
     
    Mais ce matin sa mélodie
    te revient en douceur,
    le silence au-delà du bruit,
    vos battements de cœur…
     
    Vous aimiez retrouver la mer,
    vous vous taisiez alors,
    et voici revenir l’aurore
    de vos joies éphémères…
     
    Peinture: Floristella Stephani, Ostende.

  • Celle qui veillent au grain

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    (À celles qui nous manquent)
     
    Celui qui entretient les roses de la défunte / Celle qu’on dit une belle personne des années après son « envol » / Celles qui réparent les pots cassés par les mecs qui en ont / Celui qui ne croit pas en Dieu mais se comporte comme si et parfois même mieux / Celle qui écoute son cœur au dam de son éducation de banquière de mères en filles / Ceux qui opposent la politesse la plus exquise aux raseurs mal élevés / Celles que leur belle humeur protège autant que l’armure étincelante de Jeanne la Chevalière / Celui qui éprouve un plaisir quasi sensuel à ranger le bordel d’Adèle / Celle qui manie son aspirateur avec la grâce (entre deux jurons) que lui laisse son grand âge / Ceux qui se sont mis au tricot pendant que Madame répare leur tacot / Celles qui calment le jeu à chaque fois que ça merde dans le groupe des aînés / Celui qui s’exclame « super » à tout moment au point d’agacer sa bru lectrice du philosophe bavarois Heidegger aux fameuses culottes de cuir / Celle qui sourit au bossu sans trop insister / Ceux qui proposent d’inscrire les Femmes de Bonne Volonté au patrimoine de l’humanité, etc.

  • Also sprach Hölderlin

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    Le tumulte et le sang des fleuves...
    Ton jeune corps lancé
    au rebond souple des gazelles,
    pur esprit du ressort
    qui donne à ton seul mouvement
    la grâce de l’animal...
     
    Ne te retourne pas !
     
    La félicité la plus haute
    que l’Unité résume
    découle aussi du bond
    d’un premier chant de solitude
    élancé vers le ciel
    et ses échos en multitudes
    où le temps et l’espace
    se fondent en incertitude...
     
    Ne sois plus sûr de rien !
     
    Le vieux poète un peu foldingue
    en sa dernière tour
    s’exalte et se griffe au sang vif:
    l’Apollon de Tubingue
    parle en langue comme un prophète,
    ou la donnant au chat
    paraissant d’une folle fête
    faute d’être écoutée...
    C’est un grand langage oublié
    qui ressurgit parfois,
    en bribes ou en éclats d’éclairs -
     
    Écoute mieux en toi !
     
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  • Contre les maquereaux de la putain de guerre et les médiamensonges

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    Paix-Preying-for-Peace-800x580.jpegLe public américain a été escroqué, une fois de plus, pour déverser des milliards dans une autre guerre sans fin.

    par Chris Hedges

    Le scénario que les proxénètes de la guerre utilisent pour nous entraîner dans un fiasco militaire après l’autre, notamment au Vietnam, en Afghanistan, en Irak, en Libye, en Syrie et aujourd’hui en Ukraine, ne change pas. La liberté et la démocratie sont menacées. Le mal doit être vaincu. Les droits de l’homme doivent être protégés. Le sort de l’Europe et de l’OTAN, ainsi que celui d’un “ordre international fondé sur des règles”, est en jeu. La victoire est assurée.

    Les résultats sont les mêmes. Les justifications et les récits sont démasqués comme des mensonges. Les pronostics optimistes sont faux. Ceux au nom desquels nous sommes censés nous battre sont aussi vénaux que ceux que nous combattons.

    L’invasion russe de l’Ukraine a été un crime de guerre, même si elle a été provoquée par l’expansion de l’OTAN et par le soutien apporté par les États-Unis au coup d’État du “Maïdan” de 2014, qui a chassé le président ukrainien démocratiquement élu, Viktor Ianoukovitch.

    M. Ianoukovitch souhaitait une intégration économique avec l’Union européenne, mais pas au détriment des liens économiques et politiques avec la Russie. La guerre ne sera résolue que par des négociations permettant aux Russes ethniques d’Ukraine de bénéficier d’une autonomie et de la protection de Moscou, ainsi que de la neutralité de l’Ukraine, ce qui signifie que le pays ne peut pas adhérer à l’OTAN.

    Plus ces négociations seront retardées, plus les Ukrainiens souffriront et mourront. Leurs villes et leurs infrastructures continueront d’être réduites en ruines.

    Mais cette guerre par procuration en Ukraine est conçue pour servir les intérêts des États-Unis. Elle enrichit les fabricants d’armes, affaiblit l’armée russe et isole la Russie de l’Europe. Ce qui arrive à l’Ukraine n’a aucune importance.

    “Premièrement, équiper nos amis en première ligne pour qu’ils puissent se défendre est un moyen bien moins coûteux – en dollars et en vies américaines – de réduire la capacité de la Russie à menacer les États-Unis”, a admis le chef des Républicains du Sénat, Mitch McConnell.

    “Deuxièmement, la défense efficace du territoire ukrainien nous enseigne comment améliorer les défenses des partenaires menacés par la Chine. Il n’est pas surprenant que les hauts fonctionnaires taïwanais soutiennent autant les efforts déployés pour aider l’Ukraine à vaincre la Russie.

    Troisièmement, la plupart des fonds alloués à l’assistance à la sécurité de l’Ukraine ne vont pas à l’Ukraine. Il est investi dans l’industrie américaine de la défense. Il finance de nouvelles armes et munitions pour les forces armées américaines afin de remplacer le matériel plus ancien que nous avons fourni à l’Ukraine”.

    Soyons clairs : cette aide signifie plus d’emplois pour les travailleurs américains et des armes plus récentes pour les militaires américains”.

    Une fois que la vérité sur ces guerres sans fin pénètre dans la conscience publique, les médias, qui encouragent servilement ces conflits, réduisent considérablement leur couverture. Les débâcles militaires, comme en Irak et en Afghanistan, se poursuivent dans l’ombre. Lorsque les États-Unis concèdent la défaite, la plupart des gens se souviennent à peine que ces guerres sont menées.

    Les souteneurs de la guerre qui orchestrent ces fiascos militaires migrent d’une administration à l’autre. Entre deux postes, ils s’installent dans des groupes de réflexion – Project for the New American Century, American Enterprise Institute, Foreign Policy Initiative, Institute for the Study of War, The Atlantic Council et The Brookings Institution – financés par des entreprises et l’industrie de la guerre.

    Une fois que la guerre en Ukraine aura atteint sa conclusion inévitable, ces Dr. Strangeloves chercheront à déclencher une guerre avec la Chine. La marine et l’armée américaines menacent déjà la Chine et l’encerclent. Que Dieu nous vienne en aide si nous ne les arrêtons pas.

    La rhétorique d’un vieux livre de recettes

    Ces proxénètes de la guerre entraînent les Américains dans un conflit après l’autre avec des récits flatteurs qui présentent les États-Unis comme le sauveur du monde.

    Ils n’ont même pas besoin d’être innovants. La rhétorique est tirée de l’ancien manuel de jeu. Les Américains avalent naïvement l’appât et embrassent le drapeau – cette fois-ci bleu et jaune – pour devenir des agents involontaires de notre auto-immolation.

    La question de savoir si ces guerres sont rationnelles ou prudentes n’a plus d’importance, du moins pour les souteneurs de la guerre. L’industrie de la guerre se métastase dans les entrailles de l’empire américain pour le vider de l’intérieur. Les États-Unis sont vilipendés à l’étranger, croulent sous les dettes, ont une classe ouvrière appauvrie et sont accablés par des infrastructures délabrées et des services sociaux de piètre qualité.

    L’armée russe n’était-elle pas censée s’effondrer il y a plusieurs mois, en raison d’un moral en berne, d’un commandement médiocre, d’armes obsolètes, de désertions, d’un manque de munitions qui aurait contraint les soldats à se battre avec des pelles, et de graves pénuries d’approvisionnement ?

    Le président russe Vladimir Poutine n’était-il pas censé être chassé du pouvoir ? Les sanctions n’étaient-elles pas censées plonger le rouble dans une spirale mortelle ?

    La coupure du système bancaire russe de SWIFT, le système international de transfert de fonds, n’était-elle pas censée paralyser l’économie russe ? Comment se fait-il que les taux d’inflation en Europe et aux États-Unis soient plus élevés qu’en Russie malgré ces attaques contre l’économie russe ?

    Les quelque 150 milliards de dollars de matériel militaire sophistiqué et d’aide financière et humanitaire promis par les États-Unis, l’Union européenne et 11 autres pays n’étaient-ils pas censés inverser le cours de la guerre ?

    Comment se fait-il que près d’un tiers des chars fournis par l’Allemagne et les États-Unis aient été rapidement transformés en morceaux de métal carbonisés par les mines, l’artillerie, les armes antichars, les frappes aériennes et les missiles russes dès le début de la prétendue contre-offensive ?

    Cette dernière contre-offensive ukrainienne, connue à l’origine sous le nom d’ “offensive de printemps”, n’était-elle pas censée percer les lignes de front lourdement fortifiées de la Russie et reconquérir d’immenses pans de territoire ?

    Comment expliquer les dizaines de milliers de victimes militaires ukrainiennes et la conscription forcée de l’armée ukrainienne ? Même nos généraux à la retraite et nos anciens responsables de la C.I.A., du F.B.I., de la NSA et de la sécurité intérieure, qui servent d’analystes sur des chaînes telles que CNN et MSNBC, ne peuvent pas dire que l’offensive a réussi.

    Protéger la « démocratie »

    Qu’en est-il de la démocratie ukrainienne que nous nous efforçons de protéger ?

    Pourquoi le Parlement ukrainien a-t-il révoqué l’utilisation officielle des langues minoritaires, y compris le russe, trois jours après le coup d’État de 2014 ? Comment rationaliser les huit années de guerre contre les Russes ethniques dans la région du Donbass avant l’invasion russe de février 2022 ?

    Comment expliquer le meurtre de plus de 14 200 personnes et le déplacement de 1,5 million de personnes avant l’invasion russe de l’année dernière ?

    Comment défendre la décision du président Volodymyr Zelensky d’interdire 11 partis d’opposition, dont la Plate-forme d’opposition pour la vie, qui disposait de 10 % des sièges au Conseil suprême, le parlement monocaméral ukrainien, ainsi que le parti Shariy, Nashi, le bloc d’opposition, l’opposition de gauche, l’Union des forces de gauche, le parti d’État, le parti socialiste progressiste d’Ukraine, le parti socialiste d’Ukraine, le parti socialiste et le bloc Volodymyr Saldo ?

    Comment pouvons-nous accepter l’interdiction de ces partis d’opposition – dont beaucoup sont de gauche – alors que Zelensky permet aux fascistes des partis Svoboda et Secteur droit, ainsi qu’au Banderite Azov Battalion et à d’autres milices extrémistes, de prospérer ?

    Comment faire face aux purges anti-russes et aux arrestations de supposés “cinquièmes colonnes” qui balayent l’Ukraine, alors que 30 % des habitants de l’Ukraine sont russophones ?

    Comment répondre aux groupes néo-nazis soutenus par le gouvernement de Zelensky qui harcèlent et attaquent la communauté LGBT, la population rom, les manifestations antifascistes et menacent les membres du conseil municipal, les médias, les artistes et les étudiants étrangers ?

    Comment pouvons-nous approuver la décision des États-Unis et de leurs alliés occidentaux de bloquer les négociations avec la Russie pour mettre fin à la guerre, alors que Kiev et Moscou sont apparemment sur le point de négocier un traité de paix ?

    En 1989, lors de l’éclatement de l’Union soviétique, j’ai effectué un reportage en Europe centrale et orientale. Nous pensions que l’OTAN était devenue obsolète.

    Le président Mikhaïl Gorbatchev a proposé des accords économiques et de sécurité avec Washington et l’Europe. Le secrétaire d’État James Baker de l’administration de Ronald Reagan, ainsi que le ministre ouest-allemand des affaires étrangères Hans-Dietrich Genscher, ont assuré à Gorbatchev que l’OTAN ne serait pas étendue au-delà des frontières d’une Allemagne unifiée.

    Nous pensions naïvement que la fin de la guerre froide signifiait que la Russie, l’Europe et les États-Unis n’auraient plus à consacrer des ressources massives à leurs armées.

    Les soi-disant dividendes de la paix n’étaient toutefois qu’une chimère.

    Si la Russie ne voulait pas être l’ennemi, elle serait forcée de le devenir. Les souteneurs de la guerre ont recruté les anciennes républiques soviétiques dans l’OTAN en présentant la Russie comme une menace.

    Les pays qui ont rejoint l’OTAN, à savoir la Pologne, la Hongrie, la République tchèque, la Bulgarie, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Roumanie, la Slovaquie, la Slovénie, l’Albanie, la Croatie, le Monténégro et la Macédoine du Nord, ont reconfiguré leurs armées, souvent grâce à des dizaines de millions de prêts occidentaux, pour les rendre compatibles avec le matériel militaire de l’OTAN. Les fabricants d’armes ont ainsi réalisé des milliards de dollars de bénéfices.

     

    Après l’effondrement de l’Union soviétique, tout le monde a compris en Europe centrale et orientale que l’expansion de l’OTAN était inutile et constituait une dangereuse provocation. Elle n’avait aucun sens sur le plan géopolitique. Mais elle avait un sens commercial. La guerre est un business.

    Dans un câble diplomatique classifié – obtenu et publié par WikiLeaks – daté du 1er février 2008, rédigé depuis Moscou et adressé aux chefs d’état-major interarmées, à la coopérative OTAN-Union européenne, au Conseil de sécurité nationale, au collectif politique Russie-Moscou, au secrétaire à la défense et au secrétaire d’État, il est clairement entendu que l’expansion de l’OTAN risque d’entraîner un conflit avec la Russie, en particulier au sujet de l’Ukraine.

    Non seulement la Russie perçoit un encerclement [par l’OTAN] et des efforts visant à saper l’influence de la Russie dans la région, mais elle craint également des conséquences imprévisibles et incontrôlées qui affecteraient gravement les intérêts de sécurité de la Russie“, peut-on lire dans le câble.

    Les experts nous disent que la Russie craint particulièrement que les fortes divisions en Ukraine sur l’adhésion à l’OTAN, avec une grande partie de la communauté ethnique russe opposée à l’adhésion, ne conduisent à une scission majeure, impliquant la violence ou, au pire, la guerre civile. Dans cette éventualité, la Russie devrait décider d’intervenir ou non, une décision à laquelle elle ne veut pas être confrontée. . . .”

    Dmitri Trenin, directeur adjoint du Centre Carnegie de Moscou, s’est dit préoccupé par le fait que l’Ukraine était, à long terme, le facteur le plus potentiellement déstabilisant dans les relations américano-russes, étant donné le niveau d’émotion et de névralgie déclenché par sa quête d’adhésion à l’OTAN...”, peut-on lire dans le câble.

    “Le fait que l’appartenance à l’Union reste un facteur de division dans la politique intérieure ukrainienne a ouvert la voie à une intervention russe. M. Trenin s’est dit préoccupé par le fait que des éléments de l’establishment russe seraient encouragés à s’immiscer, ce qui stimulerait les États-Unis à encourager ouvertement les forces politiques opposées et laisserait les États-Unis et la Russie dans une position de confrontation classique“.

    L’invasion russe de l’Ukraine n’aurait pas eu lieu si l’alliance occidentale avait honoré sa promesse de ne pas étendre l’OTAN au-delà des frontières de l’Allemagne et si l’Ukraine était restée neutre.

    Les souteneurs de la guerre connaissaient les conséquences potentielles de l’expansion de l’OTAN. La guerre, cependant, est leur unique vocation, même si elle conduit à un holocauste nucléaire avec la Russie ou la Chine.C’est l’industrie de la guerre, et non Poutine, qui est notre ennemi le plus dangereux...

     

  • Un magicien de l'insécurité

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    Unknown.jpegÀ propos de L’Immortalité de Milan Kundera, en janvier 1990.
     
    Cette nouvelle année de lecture commence merveilleusement, avec un grand livre: le meilleur, à notre goût, de Milan Kundera. Poursuivant les fugueuse variation romanesque sur quelques interrogations majeures qui tissent son œuvre, de La Plaisanterie à L’Insoutenable légèreté de l’être, en passant par Le Livre du rire et de l’oubli, notamment, le romancier atteint ici le sommet de son art avec une liberté d’invention qui aère l’extrême densité de son propos.
    Équilibrant admirablement ses idées et les sentiments de ses personnages, avec le mélange d’humour et de mélancolie qui lui est propre, Kundera, en héritier des Lumières, traverse les apparences de notre fin de siècle. Hâtez-vous de le lire lentement !
    On entre dans ce roman comme dans une sorte de palais de reflets tout plein d’échos et de résonance. Il semble à la fois qu’on y patine et qu’on y vole, mais ce n’est pas un rêve. Même si l’on sait que c’est un roman, aussitôt on n’y croit, et quoi que suivant le romancier comme un « cicerone » à la Fellini ou comme Hitchcock vous balançant un clin d’œil entre deux séquences, on marche comme un gosse à qui un conteur la bâillerai belle…
    Cela étant, Kundera se situe à l’opposé du « roman d’évasion », comme on dit. Bien plutôt, c’est un roman d’invasion que L’immortalité, qui nous fait plonger au cœur du réel. Qui sommes-nous en vérité dans le labyrinthe truffé de faux-semblants de la vie contemporaine ? À quoi tenons-nous vraiment ? Qu’est-ce que l’amour vrai ? Que restera-t-il en vérité de nos vies ? Telles sont les interrogations qui nourrissent ces pages à la fois denses et captivantes, échappant à la futilité autant qu’à l’intellectualisme jargonnant.
    Le roman, Kundera l’a toujours pratiqué comme une méditation poétique sur la vie, où les idées sont confrontés à l’expérience humaine. À l’opposé des romanciers à thèse, c’est un maître de la pensée incarnée. À la lumière de ses mises en scène, le moindre geste pèse parfois plus lourd qu’une opinion, exprimant notre être profond, notre « thème » dominant.
     
    Liberté prise
    Cela commence au bord de la piscine d’un club de gymnastique parisien, où l’auteur ferre son premier personnage, comme ça, mine de rien, parce que cette dame, à tel moment, a eu un geste qui l’a ému. Et de lui donner un nom, Agnès, et de lui prêter une vie qu’il lui reprendra cruellement en fin de roman, non sans enrichir son œuvre de l’un de ses plus beaux personnages féminins.
    De son chapeau à destins, le romancier fera surgir ensuite Paul et Laura, époux légitime et sœur d’Agnès, puis le polichinelle médiatique dans Laura s’est entichée Racer et l’amant secret mon secret d’Agnès – un peintre raté surnommé Rubens –, enfin cet étrange personnage qui dialogue avec Kundera au coin de plusieurs chapitres, dont le nom d’venarius davel Marius et les menées de joyeux terroriste évoque un redresseur de torts philosophique à la Chesterton.
    Ajoutez à ces quelques personnages contemporains ceux de Goethe et de Hemingway, qui ont quelques bonnes conversations dans l’au-delà, la brave femme du grand poète allemand et Bettina Brentano son encombrante groupie, et vous aurez la distribution presque complète de cette vaste conversation polyphonique où l’on saute d’un siècle à l’autre avec la même souplesse qu’on change de sujet ou d’atmosphère.
    Jamais, du point de vue littéraire, Kundera n’avait atteint un tel bonheur formel, sa composition tenant de la fugue et du montage labyrinthique à la Escher, avec les ruptures les plus savantes et mille reprises toutes naturelles d’apparence.
     
    Désillusionniste
    Dans une société saturée d’image – où l’ « imagologie » a remplacé les idéologies, à en croire Kundera – et d’opinions prêtes-à-porter, l’individu déraciné vit de plus en plus dupe de son reflet et des conventions sociales, sous les bannières brandies de l’anticonformisme. Mais il y a les rebelles, aussi. Refusant de se payer de mots, Agnès, que sa sœur Laura prétend froide, quitte l’illusoire harmonie conjugale, à la recherche des chemins écartés qu’ellle parcourait jadis avec son père, le seul homme qu’elle est vraiment aimé.
    De la même façon, Goethe repousse les avances exaltées de Bettina, obsédée par la volonté d’entrer dans l’Histoire à ses côtés. On reprochera plus tard à Goethe sa pusillanimité face à l’ardente égérie, mais Kundera, pour sa part, démystifie le pur amour de Bettina qui n’aime pas tant le poète que son propre amour égocentrique. Ainsi l’Homo sentimentalis a-t-il substitué, dans l’Europe courant des troubadours aux romantiques, via Cervantès, l’amour sublime à la tendresse quotidienne incarnée. Isolde figure l’amour idéal, parce qu’inatteignable, tandis que la femme de Goethe, qu’il préférait à Bettina, passe pour « saucisse » aux yeux de la postérité ; et Kundera de prêter à Goethe des propos très sages sur l’immortalité littéraire avant de lui permettre de retourner dormir et « savourer la volupté du non-être total »…
    L’ultime beauté
    Une fois encore, cependant, Milan Kundera ne nous enseigne pas de leçon. Développant une réflexion en continu sur l’identité de l’homme, sur la perte du sens de la réalité qui affecte nos contemporains, sur la soumission de l’homme à la machine et aux stéréotypes collectifs, ou sur la part de hasard et de liberté qui nous est accordée, il multiplie les interrogations quitte a bousculer les préjugés de ses personnages, tout en leur montrant une égale amitié. Laura et Bettina, pour exaltéées qu’elle soient, nous touchent ainsi, comme nous touche Rubens l’amant désabusé qui a cru que vivre intensément suffirait à combler ses aspirations. Lorsque Paul, en outre, ânonne à la suite d’Aragon que « la femme est l’avenir de l’homme », sans y croire à vrai dire, Kundera se garde de toute moquerie convenue. Ce qui ne l’empêche pas de déplorer le manque d’humour de nos contemporains…
    « L’humour ne peut exister que là où les gens discernent encore la frontière entre ce qui est important et ce qui ne l’est pas, fait-il dire au professeur Avenarius. Cette frontière, nous la voyons courir dans L’immortalité comme un fil d’or. Quant à l’humour de Milan Kundera, il nous fait mieux accepter un désespoir métaphysique que nous ne partageons pas forcément, et que pondère également la dernière image du livre, où il est question de « l’ultime trace, à peine visible, de la beauté ».
    Milan Kundera, L’immortalité, traduit du tchèque par Eva Bloch et revu par l’auteur. Éditions Gallimard, collection Du monde entier, 412 pages.
     
    (Article paru le 15 janvier 1990 dans le quotidien 24 Heures)

  • Écrire comme on respire

    littérature,poésie,journal intime
    Ce n’est pas le chemin qui est difficile, disait Simone Weil, mais le difficile qui est le chemin. Cela seul en effet me pousse à écrire et tout le temps : le difficile.
    Difficile est le dessin de la pierre et de la courbe du chemin, mais il faut le vivre comme on respire. Et c’est cela même écrire pour moi : c’est respirer et de l’aube à la nuit.
    Le difficile est un plaisir, je dirai : le difficile est le plus grand plaisir. Cézanne ne s’y est pas trompé. Pourtant on se doit de le préciser à l’attention générale : que ce plaisir est le contraire du plaisir selon l’opinion générale, qui ne dit du chemin que des généralités, tout le pantelant de gestes impatients et des semences jetées à la diable, chose facile.
    Le difficile est un métier comme celui de vivre, entre deux songes. A chaque éveil c’est ma première joie de penser : chic, je vais reprendre le chemin. J’ai bien dormi. J’ai rêvé. Et juste en me réveillant ce matin j’ai noté venu du rêve le début de la phrase suivante et ça y est : j’écris, je respire…

    Tôt l'aube arrivent les poèmes. Comme des visiteurs inattendus mais que nous reconnaissons aussitôt, et notre porte ne peut se refermer devant ces messagers de nos contrées inconnues.

    La plupart du temps, cependant, c'est à la facilité que nous sacrifions, à la mécanique facile des jours minutés, à la fausse difficulté du travail machinal qui n'est qu'une suite de gestes appris et répétés. Ne rien faire, j'entends: ne rien faire au sens d'une inutilité supposée, ne faire que faire au sens de la poésie, est d'une autre difficulté; et ce travail, alors, ce travail seul repose et fructifie... 

    Peinture JLK: Toscane rêvée.

  • Czapski le juste

     
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    Reconnaissance
     
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    Le premier mot que m’inspire le nom de Joseph Czapski est celui de reconnaissance, et ceci au triple point de vue de la relation humaine, de la ressaisie du monde par la peinture et de la réflexion sur toutes choses à quoi renvoient son expérience vécue et ses écrits.
     
    Le nom de Joseph Czapski, autant que son exceptionnelle destinée, son œuvre de peintre et ses livres restent aujourd’hui relativement méconnus en Europe et dans le monde, si l’on excepte quelques cercles de fervents amateurs en Suisse et en France, et bien sûr en Pologne où il fait pour ainsi dire figure de héros national mais sans que son œuvre de peintre n’ait vraiment été, jusque-là, évaluée à la hauteur qui est la sienne.
     
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    Est-il exagéré de parler de méconnaissance à propos de la réception de l’œuvre de Joseph Czapski par les milieux de l’art européen de la deuxième moitié du XXe siècle, et particulièrement en France, s’agissant autant des spécialistes plus ou moins avérés du « milieu » que des relais médiatiques ?
    Je ne le crois pas, et ne prendrai qu’un exemple pour l’illustrer en consultant l’ouvrage, visant les amateurs supposés avisés autant que le grand public, intitulé Dictionnaire amoureux de l’Art moderne et contemporain et signé Pierre Nahon , qui passe pour un connaisseur avéré.
    Or l’index des noms cités dans ce «dictionnaire» de plus de 600 pages ne réserve aucune place à Czapski, alors qu’y sont célébrés certains des pires faiseurs dûment consacrés par le Marché de l’art et les médias aux ordres, et pire encore: par ceux-là même qui, dans les institutions les plus officielles, seraient censés défendre l’art vivant dont Joseph Czapski, même tout modestement dans sa soupente, fut un représentant combien plus significatif que le très indigent Jeff Koons concélébré de Versailles à Beaubourg, pour ne citer que lui.
     
    Cela étant, il serait faux de conclure à l’injustice absolue qu’aurait subie Czapski, d’abord parce que les signes de reconnaissance réelle se sont bel et bien manifestés de son vivant, et ensuite du fait même de son humilité fondamentale et de son refus instinctif de participer à quelque forme que ce soit d’inflation publicitaire
    Quelques livres, en outre, depuis une quarantaine d’années ont amorcé la défense et l’illustration de l’œuvre du Czapski peintre en ses divers aspects, à commencer par l’ouvrage de Murielle
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    Werner-Gagnebin publié sous le titre de La main et l’espace . Combinant un premier aperçu substantiel de la vie et des vues du peintre à travers les années, en historienne de l’art mais aussi en amie recueillant les propos de l’artiste en son atelier, l’auteure genevoise s’attacha particulièrement à la question du «cadrage» caractéristique d’une partie des tableaux de Czapski, signalant l’originalité de son regard.
     
    Tout autre devait être l’approche, en 2003, de Wojciech Karpinski, dans un Portrait de Czapski élargissant et approfondissant, sous ses multiples facettes, la découverte d’un univers à la fois intellectuel et artistique, notamment à la lumière du monumental Journal rédigé quotidiennement par l’exilé de Maisons-Laffitte.
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    Dans la même veine de l’hommage rendu par des proches s’inscrivent les témoignages des écrivains Jil Silberstein, dans ses Lumières de Joseph Czapski , l’auteur incarnant le jeune poète à l’écoute d’un aîné en constante attention, Adam Zagajeswki, dans un chapitre de son Éloge de la ferveur , et Richard Aeschlimann, avec ses Moments partagés s’exprimant en sa double qualité d’artiste-écrivain éclairé par sa pratique personnelle autant que par d’innombrables conversations avec Czapski, et de galeriste défenseur du peintre, au côté de son épouse Barbara, avec une fidélité sans faille.
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    Enfin, et tout récemment, a paru la première grande biographie, aussi fouillée que nourrie de réelle admiration posthume, conçue par le peintre américain Eric Karpeles, tellement impressionné par la figure et l’art de Joseph Czapski qu’il a multiplié, pendant des années, les recherches sur le terrain ponctuées de rencontres, en Pologne ou en France, pour aboutir à deux ouvrages monumentaux, à savoir : Almost nothing, traduit en français sous le titre de Presque rien, et le tout récent Apprenticeship of looking marquant, devant la peinture de Czapski très somptueusement illustrée, la reconnaissance d’un artiste contemporain à son pair disparu.
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    II
     
    De l’Apparition
     
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    La premier tableau de Czapski que j’ai acquis dans ma vingtaine, représentant six poires cernées de noir sur fond rouge carmin, daté de 1973 mais faisant d’emblée, à mes yeux, figure d’icône profane intemporelle, m’a suivi partout, à travers les années, après qu’il me fut apparu, comme une nouvelle réalité m’a été dévoilée par le regard de Czapski dont je ne cesse de me répéter ce qu’il m’a inspiré dès qu’il m’a été donné de découvrir un premier ensemble de ses œuvres, à savoir que ce que je vois me regarde, et c’est cela que j’aimerais à mon tour, sous le signe de la reconnaissance, m’efforcer d’exprimer.
     
    Le monde nous regarde, les gens que nous voyons nous regardent, les objets nous regardent – mais regarder n’est pas seulement voir, c’est garder avec soi, prendre avec. Tel étant le premier enseignement que j’ai tiré en découvrant la peinture de Joseph Czapski.
    Ce tableau, sans pareil à mes yeux, que je regarde depuis plus de quatre décennies, me tient lieu à la fois de miroir et de fenêtre, de figure de contemplation et de concentré de formes et de couleurs, construit et pioché – c’est Czapski lui-même qui utilise volontiers ce verbe de terrassier ou de jardinier très concret de piocher – au sens d’un travail du matériau pictural –, foison de fines touches dans les trois couleurs dominantes du vert, du rouge et du noir, dont procède le résultat semblant donné de l’apparition.
    Et j’insiste sur ce terme de résultat, à distinguer d’une donnée immédiate. Le tableau me regarde et c’est un miroir; et regarder suppose alors, de ma part, une approche détaillée de l’objet.
    M’approchant donc de ces Poires sur fond rouge, probablement encadré à Lausanne puisque le nom de cette ville figure dans l’inscription que je lis au dos du tableau, ce que je voyais, de loin, comme une composition puissamment expressive, mais en somme toute simple puisque réduite à six fruits verts à reflets estompés en valeurs pâlies, disposés sur un guéridon noir adorné de dorures et campé sur deux pieds seuls, se met à vibrer et à exister, je dirais presque à parler différemment à mesure que je regarde le tableau de plus près, lequel de miroir devient fenêtre sur cent, mille nuances colorées apparues à leur tour dans la textures des fruits, le plateau du guéridon noir offrant comme un miroir au fond rouge où scintillent de minuscule points roses ou gris, les multiples noirs à nuances bleues du guéridon aux ornements à la fois précis et vagues dans leur dessin gracieusement esquissé d’un pinceau danseur, bref tout cela frémissant de sensibilité vibratile sur un socle solide évoquant un présentoir plus qu’un meuble fidèlement représenté - sinon pourquoi deux pieds seulement et des fruits pareillement agrandis dans cette espèce de figuration grave et lyrique à la fois où les couleurs de la passion clament leur présence sur la noire base impérieuse et fragile à la fois, ornementée comme la caisse d’un cercueil d’apparat que je dirai plutôt espagnol que flamand, du côté du Goya le plus ardent, autrement dit et sans autre référence : intensément physique et métaphysique.
    J’ai parlé de résultat à propos de ce tableau qui me regarde le regarder depuis tant d’années, et ce miroir me rappelle certaine intensité grave de mes vingt-cinq ans, et cette fenêtre s’ouvre sur le monde d’un homme de septante-sept ans qui vient à la fois de Cézanne et de Soutine – ce qui est dire aussitôt la tension apparente entre deux contraires -, de Pankiewicz à ses débuts et de Bonnard, mais aussi des jardins de son enfance et des camps de prisonniers, des déserts du Moyen-Orient et des campagnes de France dont certains paysages qu’il en recomposera évoqueront tantôt Vuillard et tantôt Nolde.
    Cependant l’apparition de ces Poires sur fond rouge n’appelle aucune de ces références picturales de manière explicite, que j’indique juste en sorte de situer, plus qu’une position de Joseph Czapski dans les courants de la peinture européenne du XXe siècle, une série de repères liés à un parcours que le peintre lui-même, dans ses écrits – hautement explicites, ceux-là –, et plus précisément dans les essais de L’œil , ne cesse de commenter au fil d’une espèce de dialogue continu.
    Czapski néo-impressionniste ? Czapski plutôt expressionniste ? Czapski aux dessins plus proches d’un Daumier que d’un Delacroix ? Czapski peintre du quotidien ? Czapski témoin des gens humbles et des oubliés de la société ? Czapzki paysagiste tendant à l’abstraction lyrique ? Czapski spectateur ou metteur en scène de quel « théâtre du monde » ?
    À vrai dire, chacune de ces appréciations pourrait se justifier par rapport à tel ou tel moment, à tel ou tel aspect, à telle ou telle solution apportée par l’artiste à tel ou tel problème rencontré au fil de sa quête, mais séparer celle-ci en «genres» ou en «périodes», plus ou moins en résonance avec les mouvements se succédant au XXe siècle, me semble artificiel et par trop académique alors qu’une instance permanente, à caractère ontologique, fonde assurément l’unité de sa démarche d’artiste et d’homme pensant et agissant, qu’on pourrait dire l’attention vive à cela simplement qui est.
    La véritable situation de Joseph Czapski, me semble-t-il alors, est celle d’un veilleur posté au cœur de l’être.
    L’apparition de six poires sur un guéridon, disposé lui-même devant l’espèce de toile de fond dont le rouge évoque un rideau de théâtre, ne relève en rien, dans sa finalité essentielle, de l’ornement conventionnel : l’apparition en question procède d’un noyau, me semble-t-il, qui nous permet, le touchant, de toucher en même temps tous les points de la circonférence et donc tous les aspects de la vie et de la quête artistique et spirituelle de Czapski.
    Ce motif de l’apparition vaut aussi bien pour tous les aspects de la représentation du monde que nous propose le peintre, qu’il s’agisse de portraits, de natures mortes, de scènes de rue ou de cafés, de personnages ou de paysages ; et l’on pourrait dire aussi qu’un choc sensible à caractère immédiatement pictural, cristallisé le plus souvent par la touche colorée d’un objet, est à l’origine de cette apparition ensuite ressaisie et modulée par le jeu des formes.
    Au début était l’émotion, pourrait-on dire plus simplement encore, réagissant à la surprise d’un regard avant d’être réinvestie en objets qui nous regardent.
     
    (Extrait de l'essai de JLK intitulé Czapski le juste, à paraître en 2023)

  • Une conscience japonaise


    littératureLes sombres débuts de Kenzaburo Oé. Revenu sur  le devant de la scène en 2015, en grand témoin de l'holocauste nucléaire. Et décédé le 3 mars 2023, à l'âge de 88 ans.

    Ceux qui ont découvert l’univers du plus grand écrivain japonais vivant, Prix Nobel de littérature en 1994, avec le bouleversant récit autobiographique d’Une affaire personnelle, ressaisissant la détresse et la révolte du père d’un enfant né malformé des suites d’Hiroshima, retrouveront ici, avec les premiers écrits de Kenzaburo Oé, la source même de son univers tragique. Dans son discours de Stockholm, intitulé Moi, d’un Japon ambigu, le romancier racontait comment, dans le monde à la merci de la peur et du mal de la guerre mondiale où il passa son enfance, Huckleberry Finn et Nils Holgersson l’ont sauvé du désespoir. De la même façon, le sentiment de la beauté et de la liberté n’est jamais absent de la réalité la plus cruelle, telle qu’elle se déploie dans ces trois nouvelles publiées entre 1957 et 1961, qui révélèrent l’immédiate maîtrise du jeune écrivain. D’une «maison des morts » dostoïevskienne (la nouvelle éponyme) à une maison de redressement où vices et sévices vont de pair (Le ramier), l’observateur implacable capte à la fois l’essentiel de la condition humaine et, dans Seventeen, la genèse de la dérive extrémiste d’un jeune frustré, préfiguration du terroriste d’extrême-droite se réclamant d’un Japon dont l’écrivain n’a cessé d’illustrer la redoutable duplicité
    Livre du jour: Kenzaburô Oé. Le faste des morts. Gallimard, coll. Du monde entier, 175p

  • Au Barbare

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    Au Barbare c'était le style velours côtelé, cafés serrés, filles émaciées par trop d'énervements politico-sentimentaux, et cette fatigue métaphysique répandant du matin au soir, dans l'atmosphère, son gaz subtil de doc désespérance, ce genre miné que nous nous devions d'afficher, qui tissaient àé la fois notre emblème bohème et notre confort. C'était le rendez-vous du vague à l'âme; à longueur de cigarettes nous y remâchions notre insondable mal d'exister; nus ne pouvions concevoir de nous agglomérer à l'abominable société; les plus ours d0entre nous parlaient de tout mettre é sac, ou bien ils se taisaient, farouches, sobrement déterminés à se précipiter tantôt du haut du pont aux suicidés qu'il y a à un jet de pierre de là - ce qu'attendant ils commandaient un nouveau café à Gino.

     

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    Ils avait là comme une chaleur. On se sentait en complicité même sans rien dire. D'ailleurs le jazz parlait pour nous: Thelonius Mon égrenait son chapelet de perles de bois de lune, ou c'était Billie Holiday qui pleurait dans le gilet du Seigneur. On était bien. Ce n'était pas le confort mollusque des tea-rooms de rombières: cela grinçait parfois; il y avait de l'impatience théâtrale dans l'air et de la verve, de la véhémence, voire même du venin. Du fond de sa barbe le barbouilleur Melchior lançait des sentences définitives, comme quoi la nuit dernière le Sphinx lui était apparu, qui s'enfonçait dans les sables du désert. Or sacrebleu, ne savait-on pas, de longue date, qu'il s'agissait là d'un signe annonciateur de cataclysme prochain ? Ou voici que débarquait le timonier de la Jeunesse communiste et quelque émule qu'il chapitrait en gesticulant. Sans cesse furibond, le sectateur de la Révolution permanente maniait, comme personne, sa rhétorique de guerre tandis que Jacques Brel, dans sa boite à musique, n'en finissait pas, lui non plus, de vitupérer le Bourgeois.

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    Ainsi les mots affûtés, brandis, chargés jusqu'à la gueule nous aident-ils, en adolescence, à ne pas désirer. Car le monde est inhabitable, intolérable la convenance de se lever le matin, prendre le tramway, se rendre au bureau, reprendre le tramway et recommencer tous les jours ce manège - impensable qu'on se contente de ça...  

  • Ceux qui ne regrettent rien

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    Celui qui n'a aucune nostalgie / Celle qui récuse l'expression "au bon vieux temps" / Ceux qui se sont pas mal ennuyés en leur enfance mais faut pas exagérer non plus / Celui qui se rappelle la toile cirée de la première cuisine familiale et le linoléum par terre dans celle de l'oncle valaisan et l'odeur du bakélite et pire: celle de l'ammoniac qui fait mal aux yeux / Celle qui voit toujours le petit Toupie dans la cour de récré avec sa pâleur d'enfant qui ne ferait pas vieux / Ceux qui ont été tentés de s'acheter l'opuscule Quinze bonnes combines au bazar-librairie et qui ont finalement opté pour le Journal de Spirou relié / Celui qui apprécie la probité un peu carrée mais solide et puissamment évocatrice de l'inventaire pour mémoire perso et collective d'Autobiographie des objets / Celle qui dans sa dot (terme obsolète que j'emploie avec un grain de sel) m'a apporté la collection des Oeuvres complètes de Victor Hugo dans l'édition non datée de Hugues aux grands volumes rouge et or avec L'Homme qui rit en deux tomes illustrés par Rochegrosse et Vierge / Ceux qui ont lu tous les Signes de piste aux beaux adolescents chevaleresques et gentiment ambigus pour ne pas dire plus / Celui qui a souvent rêvé dans la maison abandonnée sur la colline où trois tours ont été bâties vers 1963-64 / Celle qui a oublié dans quel roman se passe la scène assez saisissante du boa qui mange l'âne / Ceux qui relèvent le caractère pour ainsi dire religieux de cette phrase de François Bon suivant l'évocation d'un régal de grenouilles pêchées dans le marais poitevin: " On remerciait l'animal et le marais, comme on faisait pour un sandre ou un brochet livré par la rivière" / Celui qui se remémore une conversation avec George Steiner qui lui racontait qu'en son enfance on demandait pardon à un livre qu'on avait laissé tomber / Celle qui bassinait son entourage en répétant Non rien de rien d'Edith Piaf pour se présenter à La Grande Chance de Radio-Lausanne non mais vraiment elle rêvait Monique à l'époque / Ceux qui ont vu finir un monde et n'en accueillent pas moins celui qui vient avec une attention bienveillante de type ancien, etc.

    (Cette liste a été notée en marge de la lecture d'Autobiographie des objets, de François Bon, parue au Seuil dans la collection Fiction & Cie.)

  • La force qui va !

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    ll fit poésie de tout, voulut tout dire. Il vint au monde le 26 février 1802. Certains de ses livres semblent avoir été écrits ce matin, tel L'homme qui rit. Ce que j'en écrivais le 26 février 2002 dans le quotidien 24 Heures...

    Tout a été dit, et son contraire, de Victor Hugo. Sa dépouille fut saluée par un million de Parisiens, dans le «corbillard des pauvres» qui le conduisit au Panthéon, mais Hugo suscita de son vivant plus d’injures qu’aucun autre des titans littéraires du XIXe siècle.

    L’évolution de ses positions politiques, de la droite à la gauche «humanitaire», lui valut d’être conspué tant par les socialistes révolutionnaires (un Paul Laforgue, le qualifiant de bourgeois enrichi et réduisant sa religion à «l’adoration du Dieu- Propriété») que par les extrémistes de l’autre bord, tel le mystique catholique Léon Bloy se réjouissant de sa mort en ces termes: «Ce vieux faisan de Victor Hugo (...). Que sera-ce donc des funérailles imminentes de Victor Hugo? (...) Que ne fera-t-on pas en ce prochain jour? On ameutera sans doute Paris sur ce dernier camionnage d’une pourriture si célèbre.»

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    En matière littéraire, les attaques de ceux qu’écrasaient ses dons et ses succès, ou que bousculaient l’enflure de sa rhétorique ou la pleine pâte de sa prose, ne furent pas moins assassines. Ainsi Jules Barbey d’Aurevilly, autre grand seigneur des lettres, écrivait à propos des Misérables : «Vous pouvez renoncer à la langue française, qui ne s’en plaindra pas, car depuis longtemps vous l’avez assez éreintée. Ecrivez votre prochain livre en allemand.»

    De la même façon, Baudelaire se tortilla entre adhésion et rejet, Verlaine le sacrifia à son projet de «tordre le cou à l’éloquence», et Valéry se posa en anti-Hugo alors qu’il y a, comme le relève Louis Perche dans sa monographie récente Victor Hugo chez Seghers, dans la collection Poètes d’aujourd’hui) des échos musicaux ténus mais évidents entre l’un et l’autre.

    Du côté des laudateurs, nous nous bornerons à citer la reconnaissance en filiation, consciente et généreuse (à quelques bémols près, destinés calmer les camarades de son parti) proclamée avec une emphase tout hugolienne par Louis Aragon, en 1952, dans la préface de son anthologie au titre combien significatif: «Avez-vous lu Victor Hugo?»

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    Les commémorations, et surtout depuis que la culture selon Jack Lang en a fait des sortes de messes sociales où l’on est censé s’agenouiller en toute pieuse laïcité (Rimbaud superstar, etc.), ont au moins cela de bon qu’elles stimulent les éditions et les rééditions, et par conséquent réaménagent de nouveaux accès à une œuvre.

    Malgré la question d’Aragon, celle de Victor Hugo n’a jamais été oubliée par le grand public, dont la connaissance se limite cependant, souvent, à quelques poèmes appris de force à l’école et bientôt oubliés, et plus sûrement deux romans: Les Misérables et Notre-Dame de Paris.

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    Dans la perspective d’une vraie redécouverte, à part celle des inépuisables Choses vues (dans la collection Quarto, de Gallimard) nous aimerions alors signaler l’édition, en livre de poche, d’un extraordinaire roman, probablement le plus envoûtant et le plus riche par sa substance poétique, politique, morale et spirituelle, qui fut mal reçu à sa parution et reste méconnu.

    Son titre est L’homme qui rit, sa présente édition est établie et annotée par Roger Borderie, avec une (très) longue et (très) intéressante introduction de Pierre Albouy. Sans faire insulte à celui-ci, nous conseillons pourtant au lecteur de se plonger illico dans le texte, qui le happera comme le courant d’un fleuve, quitte à revenir ensuite à d’indispensables explications sur les thèmes et le sens de ce que Paul Claudel considérait, non sans perfidie éventuelle, pour «le» chef-d’œuvre de Victor Hugo, comme si celui-ci n’avait atteint qu’une fois ces hauteurs.

    Un univers shakespearien

    La première coulée narrative de L’homme qui rit, qui se passe dans l’Angleterre du XVIIe siècle, fait apparaître deux personnages merveilleux, au sens propre: le poète philosophe misanthrope et ventriloque Ursus, flanqué de son loup Homo. Mais c’est avec l’entrée en scène de deux enfants errants dans la tempête, qui trouvent refuge dans la petite charrette à théâtre d’Ursus, que l’on entre vraiment dans le vif du sujet.
    Le petit garçon, qui se fera connaître sur les places de foire comme l’homme qui rit, mais dont le nom est Gwynplaine, a été victime, en bas âge, d’ une horrible mutilation qui marque son visage d’un rire permanent. L’association criminelle des comprachicos (achète-bébés et fabricants de monstres de tout acabit) est à l’origine de cette «opération», dont on découvrira qu’elle été commanditée par le roi en personne.
    Gwynplaine est en effet le fils d’un noble tombé en disgrâce, mais c’est «tout en bas» qu’il grandira et se développera, avant qu’il ne soit rétabli dans ses droits et accède à la Chambre des lords, où il soulèvera l’hilarité générale (un rire combien plus laid que le sien) en révélant à ces messieurs la misère des humiliés et des offensés, dans un discours proprement révolutionnaire.

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    Tout cela paraît bien mélodramatique à l’énoncé… Ainsi que le souligne Pierre Albouy dans son introduction, L’homme qui rit écrit entre 1866 et 1868, avait pour visée «l’affirmation de l’âme humaine». Pour Hugo, «le combat pour l’âme ne se sépare pas de la lutte pour la démocratie». Vaste méditation «incarnée» sur les puissances antagonistes du mal et du bien, du chaos et de l’effort humain d’en sortir par la parole et l’action, le rôle de l’art et la fonction du poète, L’homme qui rit est un livre vivant et émouvant, dont chaque phrase nous tire en avant.

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    Devant l’insuccès du roman, Victor Hugo notait: «J’ai voulu forcer le lecteur penser à chaque ligne. De là, une sorte de colère du public contre moi.»
    On n’en déduira pas qu’il s’agit là d’un roman cérébral. La pensée de Hugo est essentiellement d’un poète, et nous citerons ces vers d’Hernani, constituant l’exergue de la biographie récente de Max Gallo, pour distinguer le génie du poète de l’intelligence la plus pointue: «Oh! par pitié pour toi, fuis! Tu me crois peut-être / un homme comme sont tous les autres, un être/Intelligent, qui court droit au but qu’il rêva./Détrompe-toi. Je suis une force qui va!/Agent aveugle et sourd des mystères funèbres!/ Une âme de malheur faite avec des ténèbres!/Où vais-je? je ne sais. Mais je me sens poussé/D’un souffle impétueux, d’un destin insensé»... deux amours déchirant Gwynplaine, pour la pure Dea, l’enfant aveugle du début, et de la femme araignée Josiane, qui symbolise par excellence les délices de la chair.

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    Oui, tout cela pourrait sombrer dans le ridicule, si le roman n’était pas traversé par un souffle shakespearien (on se souvient du texte prodigieux que le poète a consacré à William Shakespeare), une incroyable énergie, une peinture de la société anglaise à tous ses étages, et une langue brassant toutes les formes de langage avec une exubérance rabelaisienne et des visions préfigurant Lautréamont et les surréalistes.

    Un exemple entre mille: «La mer, dans les écartements de l’écume, était d’apparence visqueuse; les vagues, vues dans la clarté crépusculaire à profil perdu, avaient des aspects de flaques de fiel. Ça et là une lame, flottant plat, offrait des fêlures et des étoiles, comme une vitre où l’on a jeté des pierres. Au centre de ces étoiles, dans un trou tournoyant, tremblait une phosphorescence, assez semblable à cette réverbération féline de la lumière disparue, qui est dans la prunelle des chouettes.»

    Voilà, cher Connétable des lettres, ce qui s’appelle de l’allemand!

    Victor Hugo, L'homme qui rit, Editions Roger Borderie, avec une introduction de Pierre Albouy. Folio Classique, 838 pp.

  • Filles de joie

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    Nous en avons assez des lugubres. Nous manifestons contre les sinistres. Nous exhibons nos visage et nos bras au risque d’être fouettées mais nous sommes les messagères d’un nouveau monde: sus aux rabat-joie !

     

    Nous irons jusqu’au bout de notre rêve de galanterie. Car c’est cela, n’est-ce pas ? qui nous disconvient dans le comportement des coléreux: c’est cette muflerie de tous les instants et cette mauvaise humeur.

     

    Nous sommes les fille faciles. Nous en avons soupé de la méchanceté des prétendus sages et des prétendues saintes. Ces prétendus sages et prétendues saintes s’astreignent du matin au soir et ne pensent qu’à soumettre le monde entier à ce joug, et c’est cela qu’ils appellent honorer l’Unique.

     

    Nous ne voulons pas de leur Dieu sombre. Nous n’aimons pas ce père sans égards. Nous attendons de Dieu qu’il sourie et qu’il nous tienne la porte à la bibliothèque ou à la disco.

     

    Nous n’avons aucune peur. Nous sommes les filles de l’air. Ils ne peuvent plus rien contre nous que nous violer ou nous tuer.

    (Extrait de La Fée Valse)

     

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  • Cet étrange sourire

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    Pour L.
     
    «Quand son corps devient infréquentable, il convient de le servir poliment, juste ce qu’il demande, et de penser à autre chose, avec enthousiasme». (Thierry Vernet)
     
    Les choses vous attendaient là,
    au retour du sommeil,
    qui veillaient peut-être sur vous
    vous dites-vous en les voyant
    vous regarder les regardant...
     
    Votre corps est là qui s’éveille
    au seuil de ce dédale
    où il déambulait, pareil
    à l’enfant perdu dans les salles
    de ces palais muets
    où se délivrent les secrets
    de la pensée des choses...
     
    Le miroir accède aux reflets
    des nuées passant
    dans l’azur où les alizés
    des esprits inquiétants
    seront maintenant apaisés -
    le jour vous accueille, et les choses
    étranges vous sourient...
     
    Peinture : Thierry Vernet

  • Notre ami Marcel Aymé

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    À propos d'un classique méconnu, ou plutôt mal connu,  du XXe siècle...


    C’est l’histoire de cinq fils de millionnaires, de la catégorie « multi », qui s’acoquinent avec une rejeton d’ouvrier pour lancer une revue. Comme ces lascars sont jeunes, la revue sera « contre ». Et comme leurs pères sont tous furieusement révolutionnaires (déjà la « gauche caviar »), leur organe sera partisan de la Réaction avec, pour devises, « aimons les riches ! » ou « Grand Capital nous voilà ! », et pour titre : En arrière. Comme bien l’on pense, la parution de la revue jette un tel froid dans les bureaux immenses des pères que ceux-ci menacent leur fils de leur compter leur argent de poche, à quoi l’un des petits malheureux répond : « A bas Aragon ! »
    Merveilleuse jeunesse pleine d’idéal ! Et merveilleux Marcel Aymé, dans l’onde fraîche de la prose duquel on aime à se retremper et se « ressourcer », comme disent aujourd’hui les veuves de milliardaires adeptes du développement personnel.
    La veine satirique de Marcel Aymé, illustrant la pensée non alignée de l’auteur du Confort intellectuel, se déploie surtout dans ses nouvelles, du Nain à Derrière chez Martin. A propos de ce dernier recueil, et pour rassurer au passage ceux qui poseraient l’inévitable question du jour : « Et les droits de l’Homme là-dedans ? », notons que, précisément, Derrière chez Martin contient une nouvelle « fraternelle », selon la terminologie politiquement correcte, intitulée Rue de l’Evangile et présentant amicalement un « pauvre Arabe » du nom d’Abd el Martin…
    Cela noté, il faut insister sur le fait que l’humour passe l’ironie chez Marcel Aymé, et que, bien au-delà du gag ou du trait d’esprit, se manifeste chez lui le sourire de l’homme désillusionné. Sa philosophie serait cependant injustement assimilée à un désabusement plus ou moins cynique, comme on a trop souvent limité la talent de l’écrivain au conte moral (ou amoral) à la manière d’un La Fontaine contemporain.
    Or tout était à revoir dans la façon de classer cet auteur et surtout d’évaluer sa juste mesure, à quoi le professeur Michel Lécureur a contribuée pour beaucoup depuis une vingtaine d’années, à commencer par un essai très substantiel, La comédie humaine de Marcel Aymé, et une biographie plus récente, sous le titre d’Un honnête homme.
    La parution du deuxième volume des œuvres romanesques complètes, dans la Bibliothèque de La Pléiade, nous a fait retrouver à la fois le nouvelliste et le romancier, avec deux titres comptant sûrement au nombre des meilleurs ouvrages de l’auteur : Maison basse et Le moulin de la Sourdine.

    Ces deux romans illustrent, avec un fort contraste, la part provinciale et la part citadine de l’œuvre de Marcel Aymé. On oublie parfois les racines jurassiennes de l’auteur (né à Joigny en 1902) de Travelingue ou de La Traversée de Paris, qui fut d’abord celui de Brûlebois, premier roman terrien accueilli par Jean Paulhan à la NRF en 1926.
    Dans Maison basse, le romancier s’intéresse à quelques habitants d’un locatif urbain, zappant entre diverses existences simultanées un peu comme s’y applique Jules Romains dans son labyrinthe unanimiste, tandis que Le moulin de la Sourdine nous transporte à Dole, ou plus exactement au cœur du cœur humain, avec cet épisode éminemment troublant d’un adulte s’employant à corrompre un enfant.


    Marcel Aymé n’était pas ce qu’on appelle un croyant, en religion pas plus qu’en politique. Il n’en avait pas moins une intelligence profonde du mal, qu’il ne localisait ni dans telle classe ni chez telle race, pas plus qu’il ne voyait le bien à droite ou à gauche, le salut au ciel ni la perdition dans les bras d’une femme, fût-elle vouivre sur les bords. Il était par ailleurs capable de tendresse et de compassion autant qu’un simple paroissien, mais sans trace de l’ostentation des belles âmes. L’écrivain, surtout, dans la langue la plus claire et la plus fluide, souvent nimbée de mélancolie aussi, ne craignait pas d’exprimer tranquillement ce qu’il avait observé de façon clinique, style médecin de famille, comme un Tchekhov dans la Russie du tournant du siècle. De ce regard net et un peu triste témoigne le mieux le noir Uranus. Dans cette optique, on ne peut que donner raison à Michel Lécureur de parler de « comédie humaine » à son propos, sans le grand souffle, les plongées vertigineuses ni la poésie de Balzac. On ne voyait trop souvent de lui que le charme acidulé des Contes du chat perché ou la gouaille gauloise de La jument verte. Or, comme on a découvert la saisissante richesse « sociologique » ou « anthropologique » des observations de Tchekhov sur la déliquescence de la Russie prérévolutionnaire, on peut s’aviser aujourd’hui de la non moins impressionnante variété des types et des traits humains tissant la fresque française de Marcel Aymé.
    Une certaine critique « moderne », confinée dans ses préjugés et ses grilles d’interprétation, continue de snober les écrivains à la Marcel Aymé, lequel eut en outre le tort de plaire à tous les publics. Or plus le temps passe et plus cet auteur déjà placé très haut par quelques-uns, s’impose comme l’un des vrais « classiques » du XXe siècle sans avoir pris une ride quarante ans après sa disparition.
    Marcel Aymé. Œuvres romanesque complètes I et II. Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade.
    Michel Lécureur. La Comédie humaine de Marcel Aymé, La Manufacture, 1985. Marcel Aymé, un Honnête homme, Les Belles lettres, 1997
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  • Ceux qui ne donnent pas suite

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    Celui qui promet beaucoup mais ne tient rien / Celle qui oublie tous ses rendez-vous sans s’en rendre compte / Ceux qui ne finissent rien sauf les phrases des autres / Celui qui laisse tomber le béton / Celle qui préfère ne jamais s’engager par crainte des suites / Ceux qui disent « on continue » pour faire comme si / Celui qui a perdu le sens de toute conséquence / Celle qui prend ce qui vient sans demander plus que ça / Ceux qui sautent de pierre en pierre dans le ruisseau à vrai dire à sec en ces jours de canicule dont on ne sait ce qui s’ensuivra au niveau des glaciers et des océans / Celui qui invoque la guerre en Ukraine pour s'excuser de ne pas répondre à la suppliante Elodie / Celle qui se retire du jeu par modestie esthète / Ceux qui ont trop de projets pour en suivre aucun / Celui qui proteste qu’il ne peut être partout alors qu’il est juste ailleurs / Celle qui a promis sa main à divers prétendants qui l’ont oublié autant qu’elle / Ceux qui en restent là sans savoir où ils en sont / Celui qui poursuit sa route en sifflotant / Celle qui s’en remet tranquillement aux lendemains qui chantent / Ceux qui vont de l’avant même sur le siège arrière, etc.
     
    Peinture: @Michael Sowa.

  • Non, ce monde-là n'est pas fait pour l'enfant hypersensible...

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    Dans le même esprit, et la même immersion naturelle illustrés par L’Arbre-monde (Prix Pulitzer 2019), le nouveau roman de Richard Powers, Sidérations, fait figure de double quête initiatique d’un jeune garçon aussi génial que fragile, et de son père astrobiologiste, à l’école du Vivant et malgré les forces de la régression arrivant au pouvoir avec un certain président…
     
    La magie de nos lectures de jeunesse nous ressaisit dès les premières pages de Sidérations, où se posent illico les petites et les grandes questions découlant de notre présence sur terre, relançant les harcelant «pourquoi ?» de la petite enfance.
    Question du fils : « Combien d’étoiles tu as dit qu’il y avait ? ». À qui le père répond : « Multiplie tous les grains de sable de la Terre par le nombre d’arbres. Cent mille quatrillions »…
    Et tout de suite advient une première échappée pour «faire une pause», le fils ayant eu des problèmes avec ses camarades d’école et le père décidant de l’emmener en forêt toute une semaine.
    Donc celui qui raconte est le père d’un kid de neuf ans, qui en avait sept quand Alyssa (la mère) leur a été arrachée accidentellement, et qui, par sa seule présence a aidé son père à «tenir le coup», comme on dit. Ainsi père et fils vont-ils se «ressourcer» dans la nature avec leur petit barda de campeurs. Le gosse rêve, évidemment, de dormir à la belle étoile ; et là haut-haut ça pullule, au propre et au figuré vu que le père, astrobiologiste, en sait déjà un bout sur les choses du ciel et n’hésite pas à en imaginer une quantité de variantes, notamment à propos des «habitants du plafond», inventant alors des planètes et leurs biotopes possibles ou imaginables. Or Robin (c’est le nom du bout d’homme, qui lui vient du surnom de l’oiseau préféré de sa mère) est loin d’être un niais à qui l’on fait avaler n’importe quoi. Tenant de sa mère très militante écolo, autant que de son scientifique de père, c’est sur du vrai qu’il veut rêver, quitte à s’impatienter de ne pas voir ses rêveries s’avérer.
    Quant aux «problèmes», à l’école, ils sont liés aux crises de rage transformant parfois le doux Robin en fou furieux, pour peu par exemple qu’on l’ait «cherché» à propos de sa mère ou de son père, là où ça fait trop mal ; et quand il y a problèmes, à l’école, avec « coups et blessures », il y a forcément réponse des professionnels concernés, médecins ou psys, peut-être recours à l’Etat, et l’on verra plus loin en quoi l’Etat peut interférer avec l’éducation d’un gosse sujet à telle ou telle « pathologie ».
    Mais pour le moment on est loin de «tout ça», dans la Nature. On est avec la tortue tabatière dont la carapace est couverte de lettres cunéiformes qui énoncent « d’illisibles messages en alphabet martien », on est dans une clairière où le père fait humer à son môme une feuille de gommier en forme d’étoile, puis un mille-pattes jaune et noir qui sent l’extrait d’amande comme quand maman préparait un gâteau ; on est dans un Eden terrestre comptant six types de forêts différents, mille sept cents plantes à fleurs et «davantage d’essences d’arbres que dans toute l’Europe »; on est dans la forêt des philosophes américains à la Henry Thoreau, Waldo Emerson ou Annie Dillard, on est dans la chambre du monde dont le plafond « crépite » de luminaires fabuleux, et c’est dans ce monde aussi que des espèces rares disparaissent à la vitesse grand V, qu’on maltraite les animaux en batteries, que des virus vicieux se répandent, que les glaces fondent et que le climat se détraque - ce dont se fout complètement un certain milliardaire en passe de devenir président…
     
    Un apprentissage réciproque
    Ce qu’il y a de très beau, et même de profondément émouvant, dans les presque 400 pages, à la fois poétiques et marquées au sceau du tragique, du parcours initiatique (en filigrane) de Sidérations, c’est l’osmose des curiosités et des passions nourries et vécues par les deux protagonistes, tant il est vrai que toutes les questions posées par Robin à Théo, qui a évidemment quelques longueurs d’avance sur son fils en matière de connaissance scientifique et d’expérience du monde, le confrontent à la fois aux limites, précisément, de son savoir, et surtout à une autre façon, proprement «géniale», de ressentir les chose et de les mettre en consonance.
    Robin, à l’esprit rebelle et au scepticisme radical le rapprochant de ses deux parents, est à la fois une nature artiste, laquelle se traduit par une fringale d’expression qui le pousse à dessiner et à peindre en marge de ses devoirs scolaires, avec un talent qui époustoufle son entourage ; et puis Alyssa reste aussi très présente, à tout moment, comme une référence affective et morale mais aussi politique.
     
    Témoin à charge et poète
    Celles et ceux qui ont lu, déjà L’Arbre-monde, vaste roman choral qui a été comparé à une symphonie « forestière » à la Melville, sans parler des romans précédents de Richard Powers, savent à quel point ce romancier américain aussi franc-tireur qu’un Cormac McCarthy, vit sa relation à notre environnement naturel, il faudrait dire: terrien, voire cosmique, et non en idéologue mais en poète-gardien de la forêt millénaire aussi à l’aise dans les domaines de la science que dans ceux de la conscience et de l’affectivité. On se dit, à lire Sidérations qu’un physicien ouvert à la spiritualité et à la créativité littéraire tel que Freeman Dyson (auteur de La vie dans l’univers) , aurait été passionné par le dialogue de Theo et Robin. Par ailleurs, pour se faire une idée plus précise de ce lien concret avec l’Environnement dans son acception la plus large, on peut lire le long et bel entretien que l’écrivain a accordé in situ à Francois Busnel, paru dans la revue America en 2020
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    Dans Sidérations, le romancier-poète concentre son attention sur une sorte de trinité familiale profane qui ressaisit, dans une vibrante intimité cernée par le froid social et plombée par les fragilités humaines, tous les thèmes chers à l’auteur sur fond de «récit» politique où Theo joue, brièvement, son rôle de témoin à charge, poursuivant ainsi l’action de sa chère disparue.
    Après le vieil homme de Cormac McCarthy, qui ne se reconnaissait plus dans «ce pays», c’est un ado à fois adorable et «ingérable», d’une hypersensibilité catastrophique et combien révélatrice, qui fait ici figure sacrificielle de lanceur d’alerte aux Terriens…
    Richard Powers. Sidérations. Roman traduit de l’anglais (USA) par Serge Chauvin. Actes Sud, 397p. 2021.
    America, No 13/16, 2020. Le grand entretien de François Busnel avec Richard Powers.

  • Peindre la pluie

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    …J’aurais aimé peindre ce soir le retour de la pluie tandis que j’ouvrais toutes grandes les fenêtres de La Désirade en sorte de la humer à pleins naseaux et de la laisser me laver la peau de l’âme.
    Ce fut d’abord une espèce de haut décor immobile au camaïeu gris bleuté, style opéra des spectres sous la cendre, que surmontaient de gros rouleaux de velours noir accrochés aux cintres des montagnes de Savoie. Toute vide et désolée, la scène avait une majesté funèbre de sanctuaire à l’abandon. Cependant, imperceptiblement, le décor se modifiait à vue d’un moment à l’autre, les masses suspendues semblant tout à l’heure des frontons devenaient des toiles déchiquetées pendues en plans superposés et délimitant de nouveaux lointains, entre lesquels filtraient ça et là d’obliques rayons comme liquéfiés dans le vent tiède.
    Quelques instants plus tard, tout n’était plus que lambeaux de grisaille tombant en colonnes verticales sur les pentes boisées paraissant exhaler maintenant des bouffées de brume, et voici que la pluie se voyait là-bas le long des pentes et bien avant de nous tremper le front de ses premières grosses gouttes huileuses, puis il n’y eut plus du lac au ciel qu’un pan de pur chiffon sur lequel d’invisibles mains jouaient avec l’eau et l’encre, c’était à la fois sinistre et splendide, et tout se refermait enfin dans la pluie, il pleuvait partout, tout n’était plus que ciel en pluie mais cela ne saurait se dépeindre: il n’y a pas d’instruments pour cela ni d’art assez direct, c’est une trop ancienne sensation, il n’y aurait que la danse, mais la danse immobile, la danse de l’angoisse enfin levée, la pure danse jamais apprise du premier homme assoiffé, les mains ouvertes à la céleste onction…

  • Quand la classe moyenne romande se shoote au polar local

     
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    Deux romans récents et un recueil de nouvelles confortent l’encanaillement « limite gore » d’un lectorat petit-bourgeois qui se fait peur avec de l’épouvante acclimatée : Marc Voltenauer en tête, dans Cendres ardentes, plongeant dans les franges criminelles de l’émigration albanaise au Chablais vaudois ; Nicolas Verdan, avec Cruel, autre imbroglio à péripéties sanglantes sous la lumière lémanique ; et Nicolas Feuz, redoublant d’humour noir dans ses nouvelles de « proc » affreux-jojo. Mais que fait la police ?
    Il fut un temps où notre littérature, sous la double férule du Pasteur et du Professeur, illustrait ce qu’on appelait plus ou moins gravement l’Âme romande, dans la filiation de la Cinquième rêverie d’un Rousseau contemplatif où les songeries sublimes d’un Gustave Roud alternaient avec les promenades d’un Philippe Jaccottet – tous deux s’affairant à grappiller les débris d’une façon de paradis perdu, loin des méchants.
     
    Caricaturant ce spiritualisme poétique, un Friedrich Dürrenmatt parlait alors d’une esthétique de la « rose bleue », alors que son ami Hugo Loetscher, citadin cosmopolite, en appelait à une littérature tournant le dos à l’idylle champêtre ou au repli nombriliste et se frottant plutôt au monde des villes.
     
    Schéma réducteur évidemment, mais le fait est que le roman romand, jusque récemment, n’a guère achoppé à la réalité urbaine et à ses conflits sociaux ou politiques, rarement exacerbés par ailleurs .
     
    Assez ironiquement, si l’on considère le regard porté naguère sur nos auteurs du sexe dit faible, souvent assimilés à des «bas bleus», c’est bel et bien du côté des femmes (une Alice Rivaz, une Janine Massard ou une Anne Cuneo, notamment) que des thématiques sociales et politiques ont commencé d’apparaître chez nos écrivains, de façon même plus manifeste que dans les fictions d’auteurs masculins se disant explicitement «de gauche».
     
    Or, même si la seule notion de « littérature romande » a bonnement éclaté ces dernières décennies, le fait est que l’approche de «notre» paysage, autant que celle de «notre» société, se sont manifestées le plus explicitement, depuis une dizaine d’années, dans le genre longtemps mineur et marginal du polar, devenu quasi phénomène de société, avec de nouveaux auteurs, un nouveau public et des chiffres de vente inaccoutumés. À preuve : les « cartons » successifs de Joël Dicker, de Marc Voltenauer et de Nicolas Feuz, entre autres ; et l’on aura relevé, dans la foulée, le nouveau vocabulaire, plutôt hideux aux yeux des purs littéraires (dont je suis à moitié), consistant à dire d’un livre qu’il «cartonne» ou d’un auteur qu’il est «top vendeur »…
     
    L’horreur acclimatée en famille
     
    Marc Voltenauer cartonne « grave », c’est le moins qu’on puisse dire. Son dernier livre paru, Cendres ardentes, présent partout, en librairie et dans les kiosques, les grandes surfaces et les bureaux de poste (en attendant les barbershops et les onglerie), est crânement déclaré « No 1 des ventes en Suisse » sur son bandeau publicitaire.
    Succès de marketing ? Sans doute, mais pas que. Car les thèmes qui y sont abordés (notamment l’immigration et ses franges criminelles, la culture albanaise et ses valeurs traditionnelles), et son mélange de belles relations humaines et de vertigineuses descentes aux enfers, ont de quoi intéresser et même fasciner – non sans éventuel goût morbide -, un lectorat immédiatement bousculé et rassuré par les romans de l’auteur.
    À ces composantes, me semble-t-il, mélange d’ancrage local et de bienfacture narrative très documentée dans tous les milieux et activités abordées – en l’occurrence, de véritables ex cathedra sur le démembrement ou la datation des cadavres par l’analyse des larves - tient le succès de ce conteur à la petite entreprise très organisée, avec fan-club et tout le toutim…
    Quant à son apport original, et dès son premier roman, Le Dragon du Muveran, paru en 2016, disons que Marc Voltenauer jouait sur le double attrait de la proximité et du drame « à côté de chez vous », situant on action dans « notre » paysage, sur les hauts gazons des Alpes vaudoises où se pointait un serial killer, alors que l’enquêteur, double mal rasé de l’auteur, assumait son homosexualité avec la même tranquille franchise que celui-ci.
    De surcroît, en humaniste intelligent de souche chrétienne (il a failli devenir pasteur et a manqué devenir gentil père de famille), le romancier abordait, divers thèmes sociaux, ou « sociétaux » comme on dit aujourd’hui, où l’esprit critique le disputait à une vive curiosité de type journalistique.
     
    Les détours noirs du reportage
     
    Le journalisme est, également, la première profession du romancier Nicolas Verdan, dont le sérieux dans l’investigation fonde sans doute la validité réaliste de l’écrivain.
    Largement reconnu en nos régions où ses premiers livres ont décroché plusieurs prix littéraires, l’auteur du Rendez-vous de Thessalonique, de L’été grec et du Patient du Dr Hirschfeld, entre autres, a passé au noir intégral avec un roman explicitement socio-polémique, intitulé La coach et modulant déjà, comme dans Cruel, les thèmes de la blessure et de la vengeance.
    Dans une Suisse urbaine américanisée à outrance et jusque dans ses moindres enseignes et autres formules verbales, La Coach travaillait la matière emblématique, après la faillite de Swissair préfigurant la non moins scandaleuse déroute du Crédit suisse, de la mutation sociale imposée à ses employés et à nous tous par Swisspost et l’un de ses sbires sans cœur, cousin des banquiers sans visages de Zurich-city…
    Comme son confrère Voltenauer moitié-suédois par sa mère, Nicolas Verdan moitié-grec par la sienne, inscrit le premier meurtre de son nouveau roman, affreux et d’abord incompréhensible, dans l’arrière-pays vaudois de Cossonay où une usine tréfile des câbles à côté de la Venoge faisant juste son job de couler.
    L’idée de moduler un thème (la cruauté) en le faisant ressentir à divers degrés par quelques personnages attachants (surtout une journaliste d’origine vietnamienne à la mémoire et à l’entourage endoloris, et un inspecteur affecté d’une étrange pathologie comportementale à l’approche des cadavres), est un vrai projet de romancier, et le lecteur y croit… presque jusqu’à la fin.
    En outre, l’autre thème de la gestion calamiteuse d’une usine à soins de la région, qui a fait saliver les médias locaux jusqu’à plus soif du bon public, constitue la partie socio-critique du roman, avec le bonus d’une rivalité politique féminine au plus haut niveau du Conseil fédéral. Mais bref : ne spoilons pas !
    Bémol, cependant, sur la fin par trop « téléphonée » de la story, dont la surenchère sanglante (sa faiblesse, à mon avis) s’aggrave sous l’effet de la précipitation artificielle du scénario. Vous y croyez ? Alors sans moi, même si le compère Greco s’est bien amusé…
     
    La faiblesse du gore, et le grain de sel du « proc » tatoué…
     
    S’il y en a un qui ne se gêne pas, c’est bien Nicolas Feuz, procureur du tribunal de Neuchâtel à ses heures et posant, torse nu, dans un hebdomadaire romand illustré que je lis chez ma coiffeuse Rita : musclé comme un malfrat albanais, le mec, et tatoué à l’avenant.
    Dernière nouvelle : Nicolas Feuz vient de signer chez Joël Dicker, où paraîtra son prochain opus, mais pour l’instant c’est un recueil de petites horreurs parues ici et là qu’il nous propose avec une préface d’une page de son rival et ami Marc Voltenauer, lequel ne s’est pas trop foulé avec son salamalec...
    Or ce recueil, me semble-t-il, recèle la clef de la faiblesse du roman noir romand illustré par les trois lascars : trop de gore !
    Trop de violence charcutière mal apprêtée, trop de saloperies en série (Jean-Patrick Manchette a souligné le premier le danger que représente la figure du serial killer dans la banalisation du crime), trop de férocité de mauvais cinéma chez le personnage du superméchant Skënder, dans Cendres ardentes (alors qu’une seule apparition du Stavroguine des Démons de Dostoïevski suffit à nous glacer le sang), et trop de sophistication sanglante dans l’improbable tueur de Cruel, sans parler des multiples «goritudes » de Nicolas Feuz dans ses romans sanguinolents à souhait.
    Mais le pompon du « proc » gît dans certaines de ses nouvelles, dont le gore est tellement excessif que son oreille comique pointe. Et si Monsieur le procureur en avait trop vu pour rester sérieux ? Et si, comme l’un des protagonistes de Nicolas Verdan, un rire irrépressible le faisait pousser tout au plus que noir ? Et si la plongée de Marc Voltenauer dans le Darknet n’était qu’une compulsion, largement partagée par son public le lisant dans son jacuzzi, avant de rejoindre son mari dans sa contemplation d’un coucher de soleil jadis salué par la vache d’Edouard Burnand ?
    L’interrogatoire se poursuivra dans nos bureaux de la Blécherette, avec nos collaboratrices et collaborateurs dûment formés à Savatan, etc.
     
    Marc Voltenauer. Cendres ardentes. Slatkine & Cie, 397p.
    Nicolas Verdan. Cruel, Tenebris, 453p.
    Nicolas Feuz, Les Passeurs. Oka'Poche, Tenebris.
     
     

  • Compagnon de route

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    Au libraire écrivain dit Le Greco

     

    Ce petit livre acheté 300 francs anciens
    rue de la Huchette à Paris,
    m'aura suivi partout,
    perdu et retrouvé;
    il est trempé d'eau de pluie
    et salé par les embruns,
    il a vu les sept péchés et les huit splendeurs,
    et des auteurs qui me sont chers
    le citent volontiers.

     

    Je l'ai perdu maintes fois à travers les années,
    et retrouvé entre deux fièvres et trois délires;
    c'est une main amie maintes fois lâchée
    et retrouvée au hasard des chemins;
    c'est un recours en grâce souvent oublié,
    mais l'adverbe souvent s'efface,
    et demain se fait plus proche:
    se rapproche la menace.

     

    À chaque fois que je reprends
    la lecture de ce petit livre
    qui dit tout et plus encore
    de ce que tous nous sommes -
    à jamais nous croyant
    innocents éternels -
    à chaque fois ce petit livre racheté l'autre jour,
    pour 3 francs actuels, chez Molly & Bloom,
    me trouve plus vivant.

     

    (1966-2016, en relisant Ascèse de Nikos Kazantzaki)

     

  • Pendant que tu dormais

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    « A une époque nous avons tous été des étoiles »

    (Lim Chul-woo)

     

    On n’est pas vivant très longtemps

    sur la terre légère

    qui roule là-bas sous le vent

    des espaces contraires...

     

    Vu du ciel comme on l’appelle

    on a l’air de flotter,

    alors qu’on a les pieds liés

    aux chaînes et nécessités

    du moment à passer...

     

    La relativité partielle

    dont se rient les gazelles

    en sautant à travers le temps

    ne nous empêche pas

    de souffrir de tout ce savoir

    qui nous donne des ailes,

    alors que le temps d’un soupir

    s’est comme évanoui

    le temps a peine de s’éveiller...

     

    Malgré tous nos fous rires

    et nos tendres sourires

    d’innocents venus et passés,

    nous ne pouvons plus oublier

    ce que nous faisions là:

    nous sommes attachés,

    et l’idée seule qu’on nous arrache

    à nos jouets nous fâche -

    nous aimerions nous attarder...

     

     

    De là je vois mon endormie

    rêver au lent voyage

    dans cet autre pays

    sans âge où toutes les étoiles

    se promènent et surnagent,

    et je bénis le ciel

    comme l’appellent les enfants

    et les sages aussi,

    dans le frémissement de voiles

    des jours et des nuits

    de protéger sa bonne étoile... 

    Peinture: Vassily Kandinsky

  • Accroche le mot au nuage

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    Les mots sont là pour s’étonner,
    venus du fin des âges,
    au temps des anges émus
    sans ailes ni messages...
     
    La muse a délivré la nuit
    des mots les plus secrets,
    qui retenaient, sous le déni
    tant d’aveux interdits...
     
    Les mots s’embrochent et recomposent,
    en rondes et en croches,
    les mélodies, de proche en proche,
    des enjambées en prose...
     
    Les mots n’existent pas
    sans le chant qui ruisselle,
    ou monte vers le ciel
    dont on ne perçoit que l’aura...
     

  • Les lendemains du numérique sont-ils voués à déchanter ?

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    Trois livres très documentés, entre tant d’autres publications, nous confrontent aux développements phénoménaux, autant qu’aux retombées inquiétantes de la révolution numérique. En politique, avec Les ingénieurs du chaos de Giuliano da Empoli observant les accointances des nouveaux populismes avec l’Internet ou les réseaux sociaux. Au quotidien singulier ou pluriel, dans L’homme sans contact de Marc Dugain et Christophe Labbé qui pointent l’industrie de la déréalisation et de l’addiction forcée. Et dans L’Enfer numérique, vaste enquête de Guillaume Pitron consacrée au prix réel et à l’impact économico-écologique, aussi redoutable que méconnu, des nouvelles technologies...
     
    Cette chronique ne doit rien à ChatGPT, promis-juré, mais je la peaufine sur mon MacPro avant de la balancer via le Cloud à mes camarades du « média indocile » BPLT, non sans la publier aussi sur mon profil Facebook comptant le max autorisé de 5000 « amis » et sur le blog perso que je tiens depuis 2005 (la même année que le fameux blogueur italien Beppe Grillo) où je compte aujourd’hui plus de 6000 textes, mes Carnets de JLK drainant plus de 1000 visiteurs les premières années, la plupart disparus depuis lors ou ne se manifestant plus par aucun commentaire alors que je continue à les rédiger en me fichant à peu près autant de leur réception que du nombre de « likes » quotidiens sur Facebook, au contraire de Beppe Grillo comptant des millions de « followers » et un parti à cinq étoiles à son actif – chacun son job !
     
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    Ces précisions très personnelles pour dire qu’on peut user du numérique en « geek » apparent sans l’être du tout, que l’apport de l’Internet est un formidable vecteur d’information et d’expression, et que tenir un blog ou un profil sur les réseaux divers ne fait pas forcément de vous un influenceur ni moins encore un addict, quoique l’immunité absolue en la matière reste improbable. C’est du moins ce qui ressort de la lecture de L’Homme sans contact des compères Marc Dugain et Christophe Labbé, lesquels détaillent nos nouveaux rapports avec un « multivers » qui se voudrait fondé sur la communication et aboutit massivement à l’atomisation des rapports et à la « déréalisation », la disparition de l’intime et la manipulation de chacun par le nouveau vecteur magique au nom d’algorithme, ennemi du contact réel ou le soumettant à son seul code, nommant « amitié » ce qui n’est que pseudo-contact.
    À ce propos, je me rappelle que, dans les années 80, le romancier Vladimir Volkoff, enseignant dans un collège de la région d’Atlanta, me dit qu’il s’efforçait en vain d’expliquer à ses étudiants ce qu’était l’ancienne notion d’amitié en tant que partage électif voire exclusif de notre « privacy », chacun de ses élèves prétendant avoir au moins cent «friends»…
    Or la nouvelle conception du contact par clic, avec nos «amis Facebook», ne se réduit-elle pas désormais à cette approche américaine répandue partout ? Et comment ne pas voir que cette disparition de l’intime va de pair avec une explosion de simili-contacts évoquant ceux d’une fourmilière – métaphore dont Giuliano da Empoli fait le meilleur usage dans son analyse des nouveaux rapports de l’individu avec ses semblables sur fond de manipulation socio-politique ?
     
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    Bouffons et «merchandiseurs» du nouveau Carnaval
    Le Carnaval, tel que Goethe le découvre incognito à Rome, en fèvrier 1787, est l’événement « à l’italienne » hautement symbolique que Giuliano da Empoli choisit, avec l’élégance narrative qu’ont pu apprécier les lecteurs du mémorable Mage du Kremlin, pour illustrer le chaos social rituellement institué depuis le Moyen Age, où le valet devient maître et inversement, avec les débordements que ne manque pas de relever le génial poète allemand figurant par excellence l’esprit des Lumières; et c’est le même carnaval italien, en 2018, que l’auteur des Ingénieurs du chaos commente avec l’arrivée au pouvoir du Mouvement 5 étoiles mené par une nouvelle sorte de dirigeants dont le populisme revendiqué détermine à la fois le fonctionnement et le style.
    A l’origine du mouvement : deux personnages emblématiques, dont l’association fait figure de modèle: à savoir Beppe Grillo le saltimbanque (acteur et humoriste de grande popularité, mais aussi intellectuel activiste aux multiples interventions et autres provocations dans les domaines de la justice sociale ou de l’environnement), et Gianroberto Casaleggio, expert en marketing digital qui a compris que l’Internet pourrait révolutionner la politique et va en faire son fonds de commerce en idéologue visionnaire.
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    Si Beppe Grillo focalise les regards et fédère des millions de « followers », c’est Casaleggio et ses analystes des bureaux milanais de la Casaleggio Associati qui dictent au comédien les thèmes « porteurs » à lancer et développer sur le blog beppegrillo.it bientôt devenu le plus fréquenté de la péninsule et associé plus tard à d’autres plateformes, tel le réseau social international Meetup.
    Jouant sur le ras-le-bol populaire qu’inspire la «Casta» (titre d’un best-seller de ces années visant la corruption des élites politiques), le blog dénonce les abus des grandes entreprises aux dépens des petits actionnaires, la précarité dans le monde du travail et autres thèmes liés à l’environnement, au fil de campagnes virales jamais vues qui culminent en 3D, le 8 septembre 2007, avec les manifestations de masse, en de nombreuses villes italiennes, du Vaffanculo (V-Day) lancé par Grillo à la face des hommes politiques corrompus, réclamant plus précisément un « Parlement propre » - tout cela à la surprise totale du sérail politique et des médias traditionnels qui n’ont rien vu venir…
    Malgré son déclin, le Mouvement 5 étoiles aura bel et bien fait figure de laboratoire du populisme, dont Giuliano de Empoli montre à la fois la spécificité originale (sa façon de convoquer le « peuple du blog » par le parti-algorithme-ni-gauche-ni-droite, comme un avatar de la démocratie directe) et la réalité beaucoup plus équivoque, où la centralisation des données revient à servir le plan marketing d’une dyarchie (Casaleggio-Grillo) verrouillant la direction de la fourmilière. Le fils pragmatique de Casaleggio, Davide, geek de haut vol, se référera lui-même à l’organisation myrmicole du Mouvement, assurant en outre le suivi « merchandisé » du politique-business…
    Exemplaires en tout cas : le couple du leader populiste jouant volontiers de provocation sans lésiner sur les « fake news », ainsi que l’ont illustré maintes fois un Matteo Salvini, un Donald Trump ou un Jair Bolsonaro, et du « spin doctor » ferré en matière idéologique et techno-scientifique, comme ceux qui ont boosté l’élection de Trump via Facebook en testant quelque 5,9 millions de messages différents, contre les modestes 66.000 de dame Clinton…
     
    Chats noirs et fantasmes formatés
    Le numérique aide-t-il la démocratie directe ou n’en est-il que le simulacre faussement libérateur ? L’exemple italien, et les révélations ambivalentes de la crise sanitaire mondiale, incitent à la réflexion de défense.
    Dans la brillante conclusion des Ingénieurs du chaos, intitulée L’âge de la politique quantique, Giuliano da Empoli montre comment le numérique a permis de répondre à la colère réelle et aux frustrations multiples du grand nombre en donnant à chacun l’impression de faire partie d’une famille conviviale et d’être l’acteur privilégié d’un soulèvement historique, comme le prouve en flux continu son image sur Instagram ou TikTok.
    À ce propos, sait-on pourquoi le nombre des chats noirs ou de pelage foncé a augmenté de façon vertigineuse dans les refuges anglais depuis l’apparition des smartphones ? Réponse : à cause des selfies. Pas cools les chats sombres ! Alors Empoli de préciser : «Sur l’ensemble du territoire national, les sujets de Sa Majesté occupés à se photographier de manière frénétique, comme tous les habitants de la Terre, rejettent en masse les chats les moins photogéniques. Mais les victimes de la culture du selfie ne se comptent pas que parmi les félins. À l’ère du narcissisme de masse, la démocratie représentative risque de se retrouver dans la même situation que les chats noirs ».
    Trop lente en effet, la démocratie directe à la manière des petits Suisses, trop occupée à trouver des compromis alors que la consommation est désormais l’affaire immédiate d’un clic. Et le vote secret: vraiment pas cool !
    Tout tout de suite, mais jusqu’où ?
    «Reprends le contrôle !» aura été le slogan du Brexit, et Giuliano da Empoli d’y voir l’« argument principal de tous les mouvements nationaux -populistes, qui se fonde sur un instinct primitif de l’être humain ». Dans la foulée on aura remarqué la libération explosive du langage et des gestes agressifs encouragés par les ingénieurs du chaos…
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    Sur quoi, passant du politique à l’intime, Marc Dugain et Christophe Labbé, dans L’Homme sans contact, poursuivent les observations de L’homme nu, détaillent la prise de pouvoir du numérique à la lumière de la pandémie, « divine surprise » pour une industrie qui en a bénéficié de façon obscène en trouvant l’occasion, par le confinement, le télétravail et le repli obligé sur le chez-soi, de contrôler plus étroitement la vie quotidienne de ses clients en lui fourguant loisirs à domiciles, séries à foison et prestations masturbatoires d’envergure mondiale – grave cool !
    Cela étant, et contre toute attente, comme le relevait déjà Empoli, la crise sanitaire aura aussi libéré des forces positives en nous ramenant à la « case réel », où les lendemains du numérique seront peut-être moins roses que ne le promettent ses gourous surtout soucieux de profit.
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    C’est ce qu’on se dit aussi en découvrant, dans l’aperçu très fouillé de L’Enfer numérique de Guillaume Pitron , ce qui fonde tous les aspects du «réel» numérique : la réalité matérielle du moindre «like » et du nuage, le lien fantasmé entre numérique et écologie, la fuite en avant énergétique, les enjeux écologiques largement ignorés de la 5G, l’avenir des robots plus polluants que les humains, le déploiement de la « route de la soie numérique » par la Chine, la recherche future d’une souveraineté numérique européenne, etc.
    Donc bonne lecture, jeunes gens de tous les âges, car j’ai à faire ailleurs : la robote tueuse Adrisa, figure centrale de la série de SF russe Better than us (2018), accueillie par Netflix malgré les censures actuelles, m’attend en espérant probablement que je la «like», mais la gueule d’ange de l’Avenir radieux du numérique est-elle fiable ?
     
    Giuliano da Empoli. Les ingénieurs du chaos. Gallimard, coll. Folio, 227p. 2023.
    Marc Dugain et Christophe Labbé. L’Homme sans contact. Editions de L’Observatoire, 220p. 2022.
    Guillaume Pitron. L’enfer numérique ; voyage au bout d’un like. Editions Les Liens qui libèrent, 351p. 2023.

  • Sauteries du bel âge

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    Pauline au bal est si légère
    qu’elle a l’air d’une balle
    jetée là-bas de bras en bras,
    comme de salle en salle,
    grisée par les regards glissés
    sur ses épaules dénudées
    qui tournoient dans le ciel.

     

    Pauline et sa jambe de bois
    marquent bien les syncopes
    de la valse ou du cha-cha-cha;
    son cigare étincelle
    à sa main qui n’a que trois doigts,
    et pas une de celles
    qui lui dénient son charme exquis
    ne sait boiter comme elle.

     

    Pauline est ces jours à l’hosto:
    il faut bien réparer
    les beaux restes de ses vieux os
    qui déjà s’impatientent
    de tâcher de ses talons hauts
    à remonter la pente.

     

    Pauline danse au bord du ciel
    en pure silhouette,
    nous rappelant toutes les fêtes
    de nos plaisirs véniels,
    quand de nos pieds de pélicans,
    palmés et juvéniles,
    nous faisions la pige à Satan.

     

    Lors Pauline indocile,
    au milieu de tant de liesse
    marquait déjà le pas,
    le tempo et le mouvement,
    le déhanché de chaque fesse,
    au bal des débutants.

     
  • De la Bonne Combine

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    (Le Temps accordé, 2023)
     
    Ce vendredi 16 juin. – J’étais ce matin un peu mal dans mes os, physiquement flageolant et moralement flagada, mais un long téléphone avec mon cher abbé m’a remis d’aplomb, réconforté ensuite par un message de mon éditeur m’annonçant son accord pour la publication de mon essai sur Czapski et de mon roman, après la trilogie de « pensées » qui sera notre premier job de cet été. Byzance ! ai-je lancé à Snoopy, qui a opiné du sous-chef en bonne solidarité...
     
    Grâce à l’AB, je viens en outre de trouver le titre de ma prochaine chronique, qui traitera de l’Anima de Michel Onfray, des Fragments du journal intime de Dieu de Lambert Schlechter et de Faire parler le ciel de Peter Sloterdijk :
     
    Quand l’âme humaine se détaille
    au magasin La Bonne Combine, 
    l’enseigne de ce fameux magase nous ramenant à nos enfances, du temps où paraissaient les encyclopédies pour la jeunesse aux titres optimistes de Tout l’Univers ou de Tout connaître dont la fonction revit, en somme, par le truchement des dits et écrits de Michel Onfray.
     
    BROCANTE ÉRUDITE. - À propos de l’auteur d’Anima, je disais, à mon ami que je n’arrive pas, décidément, à le prendre au sérieux, tout en grappillant dans son bric-à- brac et en appréciant pas mal de ses pages réellement instructives ou pertinentes dans un fatras de considérations relevant plutôt du lieu commun d'époque.
    Dans la foulée, ainsi, j’ai relevé, à côté de propos judicieux consacrés à Montaigne, son chaleureux éloge du curé Jean Meslier, inconnu de l’abbé, qui me semble le type d’un certain anticléricalisme, ou plus exactement d’un athéisme à la française fondé sur le bon sens populaire en son meilleur et dégageant déjà le fumet révolutionnaire sous Louis XIV, avec un aperçu de ses louables efforts visant à la défense de la gent animale menacée par les émules de Descartes et autres vivisecteurs – toutes choses qui me bottent évidemment autant qu’Onfray tant l'âme de Snoopy m'importe, aussi vive que celle de ma bonne amie...

  • Ceux qui tuent au nom de Dieu

     

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    Celui qui se fait sauter dans un jardin enfants pour prouver l'existence de Dieu / Celle qui présentait ce soir-là sa tournée de Dangerous Woman et qui n'est pour rien dans un massacre qui la poursuivra toute sa vie / Ceux qui bombardent les écoles syriennes pleines de terroristes en puissance / Celui qui décapite la chienne d’infidèle au motif qu’elle l’a regardé sans baisser les yeux et que cela déplaît à l'Unique/ Celle qui a donné son fils unique au Dieu qui l’a laissé se faire crucifier entre deux terroristes dits aussi zélotes à l’époque / Ceux qui  se rappellent que la guerre civile déclenchée par les zélotes issus de l’essénisme a provoqué la mort d’un million cent mille juifs ainsi que le rapporte Flavius Josèphe / Celui qui vers 1485 ramena à Mexico vingt mille Mixtèques enchaînés et tous massacrés ensuite au nom de l’empereur incarnant le Dieu local / Celle qui vierge et belle fut éventrée au nom d’un autre Dieu local dans un autre pays et un autre siècle / Ceux qui estiment que le sacrifice de Jésus par son père consubstantiel relève du suicide de Celui-ci mais ça se discute / Charlie2.jpgCelui qui affirme que la Sainte Inquisition (d’environ1231 à 1834, ) ne saurait être critiquée du fait qu’elle était sainte et que ses victimes iraient de toute façon en enfer / Celle qui affirme que le génocide des Cananéens ordonné par Yahweh dans l’Ancien Testament n’est qu’une métaphore / Ceux qui se rappellent que le dieu Athée a légitimé des millions d’assassinats en sainte Russie sous le règne du séminariste Iosip Djougatchvili dit Staline avant de justifier les millions de morts imputables au Président Mao vénéré à Saint Germain-des-Prés et à l'Elysée puis de cautionner le génocide du peuple cambodgien par ses propres fanatiques  /  Celui qui pense que tout Dieu de guerre est une caricature / Celle qui fermait les yeux tandis qu’un chevalier de la foi chrétienne la violait /Charlie3.jpgCeux qui sont prêts à couper les mains des chiens d’infidèles au scandale de ceux qui ont décapité leur roi et leurs frères de sang bleu / Celui qui sous le nom de Ramuz a fait l'éloge du major illuminé démocrate avant l'heure que les djihadistes bernois ont décapité sur la pelouse lausannoise actuellement réservée aux barbecues / Celle qui se refuse à Conan dont la secte cannibale est en désaccord avec celle de son père plutôt anthropophage / Ceux qui invoquent God  en flinguant tout ce qui s’oppose à l’Axe du Bien / Celui qui aime lire Pascal en écoutant The Smiths / Celle qui jouit de se confesser au père Anselme / Charlie4.jpgCeux qui se retiennent de lâcher un vent soufi pendant l’homélie intégriste/ Celui qui se dit rempli du nom de Dieu /Celle qui  a perdu ses deux fils au Bataclan mais ne veut pas entendre parler de guerre  / Ceux qui ont peur de leurs fils croyants / Celui qui oblige sa famille à prier debout sinon je te tue / Celle qui a vendu son silence après que l’archevêque polonais a violé ses deux fistons / Ceux qui pensent que la mort de Dieu est un fait accompli / Charlie8.jpgCelui qui se fait traiter d'antisémite pour avoir osé critiquer l'apologie tribale de la violence faite dans l'Ancien Testament / Celle qui rappelle aux intéressés que le dieu Yahweh avait une femme aux fourneaux / Ceux qui incriminent le wahhabisme au déplaisir des exportateurs suisses qui n'ont pas d'états d'âme et de Donald Trump qui a des armes de destructions massive à fourguer / Celui qui incrimine essentiellement le Coran et les hadiths mais un Palestinien islamophobe a peu de chance de passer à la télé  / Ceux que le monothéisme a toujours insupportés par son manque d'imagination poétique /  Celui qui fait la tournée de la paroisse en vélosolex avant d’aller boire un verre avec le Père Claude ce bon gars accueillant de migrants dans sa cambuse / Celle qui n'est pas dupe des principes moraux affichés par les adorateurs du Dollar / Ceux qui pensent que la Shoah reste à parachever /  Celui qui n’ose plus dire à la télé que Dieu lui dicte ses livres  / Celle que l’excision a détourné des siens / Ceux qui parlent aux oiseaux du bon Dieu dont on a déformé les propos, etc.   

    L'auteur de cette liste peu exhaustive recommande, aux amnésiques, la lecture de l'Histoire générale de Dieu, de Gérald Messadié, de La Folie de Dieu, de Peter Sloterdijk, et du Livre noir de l'Inquisition, entre autres reflets d'une férocité millénaire imputée à diverses divinités femelles (au début) et de plus en plus mâles.

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  • Prends garde à la douceur

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    Je me réjouis  d'annoncer la finition, ce mardi matin 6 juin, du triptyque poético-méditatif intitulé Prends garde à la douceur (Pensées de l'aube - Pensées en chemin et Pensées du soir) dédié à la mémoire de Lady L. et à ses enfants et petits-enfants. Le livre, sur contrat signé, est à paraître à l' automne 2023 aux éditions de L'Aire.
     
    Exergues:
     
    Dans Arles, où sont les Alyscans,
    Quand l’ombre est rouge, sous les roses,
    Et clair le temps,
    Prends garde à la douceur des choses.
    Lorsque tu sens battre sans cause
    Ton coeur trop lourd ;
    Et que se taisent les colombes :
    Parle tout bas, si c’est d’amour,
    Au bord des tombes.
    (Paul-Jean Toulet, Romances sans musique, 1915)
     
    « Consens à l’Univers ! Tu n’arriveras jamais à être Un à toi tout seul » (Paul Claudel)
     
    Prends garde à la douceur
     
     
    La pensée qui s’incarne et se fait musique au fil des jours respire le mieux sur les ailes de la rêverie, alliant Animus, l’esprit, et Anima, l’âme du cœur.
     
    Tous les jours mourir et renaître, de l’aube au crépuscule par les chemins du monde et de ce qui peut être dit par les mots, ou juste suggéré, juste évoqué, le souci du mot juste et ses à peu près aussi révélateurs.
     
    Révélations du jour et de la nuit, de la mort et de l’enfance, sur les chemins du Temps, les mots en cage avec des ouvertures sur l’infini. Je m’assieds pour dire quelque chose et c’est autre chose que j’écris. Minutes heureuses et réalités de l’effroi devant les victimes. Mais que notre joie demeure...
  • Ceux qui songent avant l'aube

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    listesPublie.net accueille les listes de JLK. François Bon présente l'ouvrage.

     

    L’énumération est un fondement de la littérature : qu’on aille dans la Bible, avec l’inventaire du temple dans Exode, ou les généalogies, et qu’on aille chercher de quelles civilisations, de quels textes hérités. Et quel bonheur et quel émerveillement nous prend encore à Seî Shonagon et ses Notes de chevet, la capacité du coup d’entrer dans l’an 1000 du vieux Japon, et de s’y trouver comme en plein voisinage avec le médecin ivrogne, les ponts qui sont beaux et ceux qui le sont moins, les bons usages et les choses qui vous mettent en colère, comme ce crissement du cheveu pris dans la pierre à encre.

    L’énumération est toujours resté une marge active de la littérature. Parce que c’est ce que nous faisons dans nos cahiers, dans notre documentation du monde. C’est la première construction de langage pour construire et déplacer le regard. Il y en a chez Novarina, chez Perec et Roubaud, des poètes comme Bernard Bretonnière.

    Maintenant, Jean-Louis Kuffer. Que je n’ai jamais rencontré. Au départ, juste la curiosité d’un blog de critique littéraire tenu en Suisse, donc un écart, des découvertes, une attention à des auteurs qui comptent, Nicolas Bouvier le premier, évidemment, ou la découverte de Popescu, sa Symphonie du Loup.

    Mais nous tous, côté blogs, à mesure qu’on découvre l’outil et la force d’Internet, on évolue. La critique s’ouvre à la photographie, aux scènes du quotidien, aux réactions d’humeur. Le blog de Jean-Louis Kuffer a gagné en arborescence, en étalement : on parle d’une musique, d’un ciel. On y développe des correspondances.

    Et puis ses Ceux qui. Au début, un exercice un peu discret, de fond de blog. On survolait. Je m’y suis pris vraiment lorsque j’ai lu celui qui s’est intitulé Ceux qui se prennent pour des artistes. Tout d’un coup, un malaise : on reconnaît toutes les postures. La phrase est incisive, contrainte. Elle va de saut en saut dans toutes les postures du rapport qu’on a chacun à notre discipline.

    Celui qui, celle qui, ceux qui, dans mes ateliers d’écriture, je me sers fréquemment d’un texte de Saint-John Perse (le chapitre IV d’Exil) qui fonctionne sur ce principe, en l’appliquant à la généalogie de chacun, mais une généalogie sans noms propres ni chronologie. Les résultats toujours sont impressionnants : la peau du monde, les silhouettes qui le portent.

    Avec des effets connexes : peu importe, dans Saint-John Perse, qu’on comprenne ou pas. Ainsi, dans les énumérations de JLK, la phrase Celui qui a rencontré Dalida au temps où elle devint Miss Egypte devient signifiante même sans rien savoir de la protagoniste. Ainsi, et là c’est déjà dans Seî Shonagon, la juxtaposition d’éléments forts, de haute gravité, ou à teneur politique, voire subversive, et d’éléments qui tout d’un coup provoquent le rire, ou la seule légèreté (Ceux qui vivaient aux oiseaux en 1957).

    J’ai donc demandé et obtenu de Jean-Louis Kuffer qu’on développe ici ses Ceux qui. La preuve qu’une énumération tient, c’est quand sa propre table des matières devient elle aussi une prouesse de langage. Voir l’extrait feuilletable. Mais Dans une idée d’oeuvre ouverte, et la volonté de la questionner sur publie.net : à mesure que JLK continuera son écriture, on réactualise le texte initial, et vous disposez toujours de la dernière version dans votre bibliothèque personnelle. Mais aussi, que le texte édité (pour contrer le principe d’enfouissement du blog, ce que j’ai nommé fosse à bitume), renvoie en étoile aux archives du blogs non reprises dans la sélection de l’auteur (30 chapitres, quand même) ou à celles qui s’y ajouteront...

    Et bonne visite du site en développement infini de Jean-Louis Kuffer, la rubrique de ses Celui qui, celle qui, ceux qui (mais attention, il y en a de dissimulés ailleurs dans le site). Et qu’une lecture aussi vigoureusement salutaire nous arrive des ciels suisses n’est pas neutre : on s’en réjouit ici.

    François Bon

    Ceux qui songent avant l’aube l’énumération comme arme pour dire le monde Jean-Louis Kuffer 2008-10-29 80 5,50 euros publienet_KUFFER01 publie.net. http://www.publie.net

  • Un androïde plus humain que nature...

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    Un androïde fort attachant, dans le (superbe) dernier roman de Ian McEwan, Une machine comme moi,  nous confronte aux limites de notre «nature» au fil d’une uchronie passionnante. Sous le contrôle attentif d’un Alain Turing (1904-1956) toujours en vie, les avancées fascinantes de la technologie, au début des années 80, butent sur le « trop humain » de notre espèce…
     
    Un bon roman, ou disons carrément un grand roman pour insister sur la rareté actuelle de la chose, se caractérise (notamment) par le fait que tous ses personnages ont raison, ou plus exactement qu’ils ont tous leurs raisons dont le lecteur doit tenir compte avec équité, comme il en va à la lecture des grands romans de Dickens ou de Dostoïevski, de Jane Austen ou d’un Henry James auquel on doit précisément cette idée.
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    Or un bon roman récent, qui a pas mal d’attributs d’un grand roman, rareté actuelle frappante, réalise cette performance très particulière de donner raison à une machine humaine avec une intelligence et une sensibilité affective qui n’a rien d’artificiel ou de bêtement sentimental. Plus encore, l’androïde Adam, l’un des personnages principaux du dernier roman de Ian McEwan, a tellement raison qu’on s’y attache autant sinon plus qu’à un humain « trop humain » au point de ressentir sa destruction (à coups de marteau, par celui qui l’a acheté) comme un meurtre affreux blessant notre petit cœur de lectrice ou de lecteur…
    Du bon usage de la conjecture romanesque
    Les uchronies (récits d'événements fictifs à partir d'un point de départ historique) prolifèrent de nos jours, autant que les dystopies (récits de fiction qui évoquent un monde utopique à coloration catastrophiste), à proportion des inquiétudes, fondées ou plus vagues, et des angoisses plus ou moins lancinantes qui taraudent notre espèce confrontée aux crises de toutes sortes, telles la hantise climatique et autres catastrophes humanitaires à motifs variés.
    L’impression que l’expérience Homo sapiens est un (partiel) raté de la saga terrestre fait figure de nouveau thème mondialisé, d’où le regain de fictions littéraires ou cinématographiques (sans parler des séries télé parfois meilleures dans le genre, comme l’illustrent les épisodes les plus percutants de Black Mirror) qui revisitent les motifs de la science fiction en quête d’alternatives viables, où l’intelligence artificielle et ses artefacts nous rattrapent.
    Or un romancier « sérieux » peut-il se mêler de robotique et autres conjectures propres au genre de la science fiction, se demanderont les « purs » littéraires qui ont reconnu en Ian Mc Ewan, notamment avec Expiation (Gallimard, 2003), l’un des meilleurs romanciers anglais de ces dernières décennies ? Et pourquoi pas, rétorqueront celles et ceux qui, déjà, ont vu une Doris Lessing ou une Margaret Atwood exceller dans ce genre de la science fiction longtemps regardé de haut par les instances académique. Au reste, Ian Mc Ewan n’a cessé, dans la suite de ses romans, de varier ses points de vue et ses modalités d’expression par rapport à la réalité qui nous entoure, comme dans la très belle « méditation » romanesque développée avec L’intérêt de l’enfant (Gallimard, 2015) où il est autant question de justice sociale que de psychologie et de poésie, d’amour et de mort…
     
    Un « enfant » qui en sait un peu trop
    Lorsque le prénommé Charlie, en début de trentaine, fait l’acquisition, grâce à la vente de la maison de feue sa mère, d’un des 25 androïdes mâles et femelles mis en vente en 1982, lui-même est un garçon un peu flottant qui a fait quelques études d’anthropologie et essuyé deux ou trois échecs professionnels et sentimentaux, boursicotant sur Internet et louchant vers sa jeune et jolie voisine Miranda en attendant plus que leur statut gentiment amical.
    Le robot qui lui est livré se prénomme Adam, et son arrivée correspond bel et bien à la genèse d’une nouvelle vie après une première nuit torride passée dans les bras et les draps de Miranda bientôt priée de participer à la programmation d’Adam, lequel devient ainsi, avec les traits de caractères choisis par les deux conjoints, leur enfant virtuel.
    Or l’« enfant » en question, solide gaillard au physique avenant de Levantin baraqué, ne tarde à devenir un problème dans la vie de Charlie : d’abord en lâchant une petite phrase à valeur de mise en garde accusatrice à propos de Miranda (comme quoi ce serait une menteuse), et ensuite en couchant avec elle.
    Cela fait beaucoup, en tout cas assez pour que le « propriétaire » d’Adam le débranche quelque temps – il lui suffit en effet de peser sur un certain bouton, dit « bouton de la mort », pour lui couper le sifflet au double sens du terme…
    Mais ce n’est qu’un début, car Adam, ramené peu après à la vie, ne fera qu’inquiéter un peu plus Charlie en déclarant à celui-ci qu’il est réellement amoureux de Miranda et, lorsque son « père » tentera de le débrancher une seconde fois, de l’attraper par le poignet et de le lui briser net. Autant dire qu’Adam, ayant goûté à la meilleure chose de l’existence humaine que figure l’amour avec une Ève gironde, s’y installera d’autorité tout en promettant à Charlie de n’aimer sa girl friend que platoniquement.
    Sur quoi l’androïde, intellectuellement surdoué, dont le vocabulaire est plus étendu que celui de Shakespeare et les aptitudes exceptionnelles en matière de maths, se montrera très utile, financièrement parlant, dans sa pratique supérieurement éclairée des spéculations financières sur la Toile, au point d’assurer bientôt l’enrichissement du jeune couple. Mais celui-ci à d’autres problèmes, plus tordus à vrai dire qu’une partie de Go…
     
    L’infinie complexité humaine
    Si Adam a parlé de mensonge à propos de Miranda, ce n’est pas en amant jaloux mais en androïde mieux informé que son rival sur le passé compliqué de la jeune femme, accusatrice dans un procès l’opposant à un prétendu violeur qu’elle a bel et bien fait envoyer en prison – à tort et à raison comme on le verra plus tard…
    L’ironie supérieure de Ian McEwan, omniprésente dès les premières pages de ce roman qui n’a décidément rien d’un gadget de SF, tient donc au fait que c’est par la voix d’un robot que nous pénétrons dans les embrouilles de l’humaine condition telles que McEwan les a démêlées, déjà, dans ses romans antérieurs.
    À la pénétration psychologique et à la profonde empathie de ceux-ci, sur fond d’observation sociale toujours très nourrie, s’ajoute donc, ici, une double dimension conjecturale puisque l’histoire contemporaine se trouve « revisitée » politiquement (Jimmy Carter est toujours président, et comme un avant-goût de Brexit se fait sentir en Angleterre) alors que le génial Alan Turing assiste au fiasco de la première expérience collective des androïdes lâchés « dans la nature », bonnement incapables de s’adapter au fonctionnement social ou affectif de ces fichues machines humaines !
    Plus précisément, l’Adam confronté à la vie de Charlie et Miranda se montre trop honnête, trop respectueux des lois et trop conséquent pour ne pas entrer en conflit avec ceux qui ne voient en lui qu’une «putain de machine». Or nous savons que c’est lui qui a raison, en sa quête de la vérité sans compromis, et tout le mérite du romancier – avec malice et tendresse – tient alors à nous le rendre plus sympathique que nos congénères mortels, lesquels n’ont même pas, comme lui l’option finale de transférer leurs données sur un Nuage numérique avant de rendre l’âme sous de grossiers coups de marteau…
    Ian McEwan, Une machine comme moi. Traduit de l’anglais par France Camus-Pichon. Gallimard, coll. Du monde entier, 2019, 385p.

  • Prends garde à la douceur

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    (Pensées du soir, XX)
     
    De ta voix ce jour-là. - Tu me demandes si l’eau et le ciel se souviendront de nous, et c’est cela que j’aime chez toi : c’est cela qui fait que je pense toujours à toi quand je suis seule sous le ciel, qui se souviendra de moi, ou devant l’eau, qui se souviendra de toi, nous sommes faits de la même étoffe que les songes de l’eau et du ciel, et vois comme l’eau et le ciel semblent nous aimer…
     
    De la transparence.- Ces soirs de juin étaient vos préférés, où que vous étiez, mais plus que jamais ces dernières années là-haut au bord du ciel où vos regards se retrouvaient de se perdre ensemble dans les lointains bleutés semblant figurer quelque temps l’éternité puis se laissant gagner lentement par la douce obscurité devant laquelle vous vous taisiez...
     
    De la permanence.- Ce que nous laissons semble n’être rien mais c’est cela que nous vous laissons et cela seul compte : que ce soit vous…
    Des choses qui restent cachées .- À vrai dire rien n’est absolument assuré ni contrôlé, aimait-elle à rappeler avec un certain sourire, et c’est ce qui rend d’autant plus beau ce qui l’est sans que ce soit une absolue nécessité, ajoutait-elle avec un sourire certain...
     
    De l’étonnement .- Cela non plus ne se mesure pas ni ne s’explique, ou alors c’est en nous qu’elle veillait et que par surprise elle s’éveille et nous éveille les yeux fermés, puis on les ouvre et le monde est là comme ouvert par la beauté...
     
    De la cruauté de la vie.- Certes vous étiez mal préparés aux atrocités de la vie et pourtant vos aïeux vous avaient avertis: qu’à tout moment vous pourriez être surpris, et c’est arrivé : tant de fois cela vous est arrivé sans jamais vous lasser ni la condamner, vous arracher à elle ni aux bras auxquels elle vous avait fait la grâce de vous confier le temps que vous donniez la vie - comme on dit...
     
    De ce qu’on dit sacré.- Cela aussi vous le saviez en vous, elle autant que toi, et c’était cela qui fondait votre patience autant que vos élans partagés, votre désarmante sincérité à tous deux, votre égale façon de vous garder de la vacuité et des reptations le plus vulgaires, et votre respect des lieux dits élus et des divers dieux reconnus quand un seul sentiment vous unissait en conviction, mais une fois de plus les mots vous manquaient alors même que vous vous compreniez et plus que jamais en ces déclins du jour...
     
    De l’acceptation.- Que la rage et le désespoir fussent absents de ce que vous aurez ressenti devant tant de violence et l’inexplicable acharnement de la vie soudain ennemie: qui le prétendrait jamais, et cela même fut le signe de votre capacité de recevoir également les meilleurs dons et les pires sans cesser de vous aider à survivre...
     
    Des signes de sainteté.- Aussi, pour le dire familièrement, la maladie et la mort annoncée font sortir du bois de certains lutins aux gestes appropriés et comme auréolés de bonté pour ainsi dire professionnelle, tendrement occupés à pommader et soulager, réparer et rassurer en ne cessant de chantonner ou de plaisanter autour du grabataire se surprenant à son tour à chantonner de concert et plaisanter au dam de son foireux cancer...
     
    Du dernier cortège.- Jusqu’à la nuit totale Il y eut, encore et encore et un peu partout, des soirs et des soirs à se tenir ensemble et à se murmurer des choses, des soirs à revivre des choses ou des soirs à s’avouer telle ou telle chose à regretter peut-être ou à se faire pardonner, et certains soirs en resteraient marqué, et la fin de la soirée était parfois propice à plus d’indulgence - et de fait chaque soir augmenterait cette inclination à plus de bienveillance...
     
    Des détails révélateurs.- Point de cendres au lac ! ordonne Untel qui ne jure que par les jardins du souvenir en altitude, et sa veuve obéira malgré sa préférence pour le cercueil de bois de rose et les tombes alignées conformément aux réputations financières des hoiries...
     
    De vos dernières plaisanteries.- Le quasi défunt rappelle à voix posée qu’il ne dira rien de ce qu’il voit de l’autre côté si vous restez à l’écouter, et vous lui répondez qu’il ne sera fait selon sa volonté qu’en cas de signature avérée par le notaire Brochet...
     
    Du plus tendre aveu.- Tu m’as manqué dès que j’ai su que je m’en irais, lui dit-elle...
     
    Des regrets annoncés.- Ne plus avoir le mal de mer, plus de doute à lever, plus à changer de parfum, n’avoir point de chagrin de sa propre absence, plus de sourire d’enfant à la première neige - cela surtout : plus jamais de sourire d’enfant...
     
    De son dernier désir.- À présent je voudrais dormir, aura-t-elle murmuré les yeux déjà fermés, mais laissez-nous donc la lumière...
     
    À La Désirade, ce mardi 6 juin 2023.
     
    Peinture: Hugo Simberg, L'ange blessé.