
Variations cingriesques (11)
S'il n'était ni ferré linguiste (le positivisme scientifique lui était étranger) ni philosophe à patente, Charles-Albert n'aura cessé, dans son effort constant de définition et de redéfinition, de moduler une réflexion sur la langue, les sources et l'usage de celle-ci, son évolution et ses multiples aspects relativement aux territoires et aux gens, qui s'est constituée en pensée autour d'une notion pour lui fondamentale qu'il appelle l'habitus.
À propos de son petit pamphlet, Rudolph Mahrer remarque justement que "sa critique de l'artificialité de l'espéranto portera contre toute forme de langue rompant le lien qui la lie à son peuple". C'est ainsi que Cingria peut s'en prendre virulemment à certain speaker de la radio française (à Radio-Toulouse en l'occurrence) qui se force à certain accent "voulu français", pour ne pas dire "voulu parisien", comme la façon en reste aujourd'hui très répandue en Suisse romande et en Belgique au dam de tout accent local, par uniformité de chic pourrait-on dire.
Or ce n'est pas pour autant le folklore des accents particuliers que Cingria regrette (lui-même n'accuse d'ailleurs aucun accent suisse ou français sur les enregistrements que nous avons de lui), mais l'uniformisation du ton qui efface toute couleur et toute émanation pour ainsi dire organique d'une voix du Sud ou du Nord et des génies propres à chaque lieu en vertu de chaque habitus, impliquant avec la modulation de la voix une façon spécifique de peindre son portail ou d'entretenir son jardin(et d'en parler), et avec le parler modifié la modification perceptible lorsqu'on passe de Saint-Gingolph (Suisse) à Saint-Gngolph (France) sur un parcours de moins de trois centsmètres...
Charles-Albert était extraordinairement sensible au passage des frontières et non moins capable d'en exprimer les moindres signes. Se déplaçant le plus souvent en bicyclette hors des villes, et ne cessant d'observer les "premiers plans" des bords de routes, il savait saisir les nuances marquées non tant par les lignes de démarcation politiques, que par le transit d'un habitus à l'autre. Or celui-ci dépendait certes, souvent, du passage d'un pays à l'autre, mais bien plus de la façon de parler du pêcheur vaudois et de son vis-à-vis savoyard, à l'écoute desquels il n'avait pas son pareil sans donner pour autant dans la niaiserie régionaliste. C'est que le terroir chez lui n'est pas, non plus, folklorique, mais tellurique et légendaire; et que sous le parler roman subsiste l'airain du latin...
Il lui arrivait certes de théoriser, mais jamais longtemps sans dériver dans le concret imagé. Ainsi, dans une Note verbale datant de 1934, parue dans la N.R.F., entame-t-il un discours aussitôt persifleur, dont l'argument tout à fait sensé se mêle de fantaisie expressive.
"C'est ennuyeux d'écrire", note-t-il, "parce que les nationalismes de XIXe siècle ont bordélisé les langues". Et de distinguer un "autrefois" où une langue était naturellement parlée, comme le latin, "sur une vaste étendue de peuples et de terres et de mers" avec beaucoup de variétés où nul, "sinon par plus ou moins de conformité à une langue fixe d'en dessous, ne s'autorisait à situer ici ou là une authenticité plus grande", et une actualité de nations redécoupée dont chaque "centre" politique imposerait son authenticité linguistique à ses périphéries.
On sait, évidemment la réalité historique royale et centralisée à Paris de la France, qui autorise plus qu'ailleurs l'affirmation d'une "langue royale", sans pour autant souscrire à une "authenticité plus grande" que définirait l'Académie. Là non plus, cependant, Charles-Albert ne défend pas le folklore des patoisants ou des régionalismes littéraires, mais le lien plus profond de chaque peuple à sa langue et par exemple, s'agissant de Suisse romande, à ce qu'il appelle son fonds lotharingien. Inventeur d'une langue, comme Rimbaud l'est à sa façon, Ramuz n'est en rien le représentant d'un "foutu baragouin" que dénigreront les critiques parisiens défenseurs du "bien parler", mais un sourcier de la langue française au même titre qu'un Céline, qui ne l'admirait pas pour d'autres motifs.
"Il est absurde", écrit encore Cingria, "de dire que le français dans des régions qui dépassent la France est moins authentique que dans la France même. Il s'est simplement passé ceci que dans le territoire débordant, le français est resté en contact avec le parler roman (parler vulgate) alors que dans le territoire nation le français repart avec un cartésianisme et un faux diamant de capitale que jamais les petits pays ou pays de gens n'adopteront. C'est là la grande différence. Faisant appel à l'histoire disons que ce qui est pays est lotharingien et que ce qui est capitale est francien. Ramuz est lotharingien"...
Tout cela que Charles-Albert précisera cent et mille fois sur le terrain et en présence d'êtres de chair et de verbe vibrant. "C'est splendide, à vrai dire, d'entendre vibrer comme vibre un bocal dangereusement significatif cet instrument étourdissant qu'est un être"...
Charles-Albert Cingria, Oeuvres complètes, tome V (Propos 1). L'Age d'Homme, 1095p.


Carl Walter Liner (1914-1997), fils de Liner Carl August (1871-1946), un réaliste remarquable du début du XXe siècle, est un peintre qui a vécu les métamorphoses naturelles de la figuration à l’abstraction lyrique, pas loin d’un Nicolas de Staël. Longtemps installé à Paris, il est revenu en pays où il fait figure de maître, dont la belle cote sur le marché se vérifie.
L’exposition actuelle de ses grands formats, au Musée Liner d’Appenzell, immense espace ultramoderne dont le Routard ne dit mot, illustre cette œuvre majestueuse dont je préfère, pour ma part, les petites formes et notamment les aquarelles les plus jetées ou les paysages stylisés, comme celui de la vitrine de Toni.
Toute cette après-midi, j’ai repris les chemins empruntés par Robert Walser et Carl Seelig autour du Säntis, écoqués dans les mémorables Promenades avec Robert Walser (Rivages) grisé par les verts indicibles de ces hautes terres, rappelant l’Irlande ou la Toscane, avec quelque chose d’unique dans le ton du pays. Dans ce même pays cohabitent le culte de la tradition et l’esprit d’aventure, le souci de l’ordre qui fait prescrire au randonneur de ne pas baigner son chien dans l’abreuvoir du bétail, en même temps qu’on laisse le bétail en liberté sur les terrasses à touristes. Nature et culture sont ainsi mêlées, avec une sorte de malice collective, d’intelligence et de gouaille débonnaire qui culmine dans les tonitruantes parties de jass (jeu de cartes pratiqué ici d’une manière toute spéciale), évoquant une société encore tenue ensemble à beaucoup d'égards. N’idéalisons pas, mais allez y voir…

Or ce qui sidère, dans ce début de polémique absolument imbécile, c'est que le film de Jean-Stéphane Bron soit illico assimilé, par les bien-pensants, à un acte de propagande. Comme si le réalisateur lausannois, dès ses débuts, notamment avec son percutant court-métrage sur le thème des fiches (Connu de nos services), puis avec Le Génie helvétique, magistrale plongée documentaire dans les coulisses du palais fédéral, et ensuite avec Cleveland contre Wall-street , docu-fiction exemplaire sur la crise des subprimes à Detroit, n'avait pas prouvé son indépendance d'esprit et son intelligence démocratique pure de tout didactisme partisan. 

Le Festival proposera l’œuvre du réalisateur dans son intégralité et les films seront présentés dans les meilleures copies disponibles tout au long des onze jours de la manifestation. Les projections seront accompagnées de débats sur le cinéma de George Cukor, animés par des réalisateurs, des acteurs et des critiques invités à Locarno. Le public du Festival pourra aussi assister à une table ronde sur l’œuvre du réalisateur animée par Roberto Turigliatto, qui a été chargé de la Rétrospective.
Carlo Chatrian, directeur artistique du Festival del film Locarno, déclare : «
Le même Carlo Chatrian se dit «heureux de pouvoir accueillir à Locarno un réalisateur qui incarne autant l’esprit du Festival : au cours de sa longue carrière, Herzog a su passer de la fiction au documentaire, de productions à petits budgets à des films avec de grandes stars sans rien perdre de son identité. Si un prix n’est pas qu’une reconnaissance mais aussi un signal pour le futur, je pense que Werner Herzog est la personne la plus adaptée à tracer la route que le Festival veut emprunter. Une route qui pense le cinéma comme un acte qui implique et bouleverse les personnes qui le font et qui le voient. Un acte qui demande une ferme volonté tout autant qu’une prise de position précise. Celles-là même qui ont poussé Herzog à quitter son village des montagnes de Bavière pour parcourir les routes du monde et traduire en images et en son les expériences vécues, partagées, imaginées.»
Enfin, une projection spéciale est consacrée à la cinéaste Jacqueline Veuve, décédée cette année peu après l’attribution du Quartz d’honneur. Le festival rend hommage à la grande dame du docu helvétique en projetant les films 

François Bon écrit par exemple ceci de la deux-chevaux: "Quatre roues sous un parapluie, c'était le projet de base de la deux-chevaux". Ce qui commence bien. C'est du lyrisme sans forcer. Continuant comme ça: "Dans les années soixante elle s'en éloigne, plus pimpante, les odeurs à l'intérieur sont toujours aussi réjouissantes, mêlant plastique, métal et tissu". Ensuite s'ajoutent de précises considérations techniques sur le véhicule par excellence de notre jeunesse, après le vélosolex, aboutissant au récit d'une équipée sans permis en ville que le père de l'auteur se retint de punir par une "terrible danse" puisque, garagiste et fils de, il était pour quelque chose dans les engouements mécaniques du bon fiston dont on constate à tous les coins de pages la passion respectueuse pour les objets de métier (sa première règle à calcul vaut son missel de première communion) ou de loisir (sa première guitare Yamaha).
Ce qu'il dit de Ramuz, romancier et poète-essayiste de génie, sur lequel il écrit de fortes pages, vise le plus souvent le Ramuz selon lui essentiel, relativement au sourcier d'une nouvelle langue, une perception du monde dont le tellurisme n'est pas loin du sien, à un chantre de la vie élémentaire comme il l'est lui-même à son originale façon.
Charles-Albert Cingria. Oeuvres complètes,Volume 5 (Propos 1). L'Âge d'Homme, 1095p. 




Colette et ses chats; Cendrars et Wagon-Lit; Léautaud et Mademoiselle Barbette; JLK et son scottish Fellow
Peu d'écrivains directement contemporains, juste décalés par vingt ans d'âge, se sont autant fascinés l'un l'autre, aimés et jalousés que Marcel Proust et Jean Cocteau. "Très peu établirent une relation aussi riche en enjeux affectifs, intellectuels et sensibles", précise Claude Arnaud. "Tel un frère élevé une génération plus tôt, Proust montra d'emblée une grande admiration pour ce cadet si précoce. Il aima d'un amour impossible Cocteau, lequel manifestait, à vingt ans déjà, le brio, l'aisance et la facilité qui lui manquaient encore, adulte".
Aux abysses humains de Proust, pour commencer, c'est en effet un monstre à la fois effrayant et touchant qu'on va retrouver: un "insecte atroce", comme le disait de lui son jeune ami Lucien Daudet, pour mettre en garde Cocteau.
Tandis que Cocteau brille et folâtre, Proust sait déjà que pour lui ce qui lui reste de vie reviendra à "sacrifier son être réel, s'il veut se reconstruire par écrit". Dans la foulée, sa fascination pour Cocteau se transformera peu à peu en observation plus froide (dont il tirera le personnage assez secondaire qu'on sait dans la Recherche, surnommé "dans-les-choux"), voire en réprobation. Sans se brouiller jamais tout à fait, les deux écrivains vivront cette relation tissée de non-dits (sans compter les lettres volées à Cocteau) mais le cadet sera le premier vrai lecteur de Proust, plus lucide que le cher Gide et bien mal récompensé par la smala Gallimard. D'une certaine manière, Proust "tuera" symboliquement Cocteau, en le cannibalisant littérairement, avant de lui damer le pion socialement parlant dès son triomphe parisien et bientôt international.


Charles-Albert explique: "Ce qui me passionne dans la vie - qui est poème, rien que poème, mais n'allez pas me demander une définition de la poésie que vous ne comprendriez pas - est d'un ordre tellement précis et impérieux que je m'étonne que l'on puisse accorder un seule minutes à cette insupportable station dans le piétinement et le gloussement que le bavardage esthétique commande".
Charles-Albert Cingria. Oeuvres complètes, tome V (Propos 1). L'Âge d'Homme, 1095p. 2013.
À la fin de cette causerie pour certains mythiques (mais ils sont tous morts à vue de nez), Charles-Albert répond à une question qu'il se pose à lui-même (comme on l'a lui a posée à la Radio), relative à ses travaux "sur le chantier". Alors le cher homme, quoique tarabusté par son foie d'impénitent buveur septuagénaire, d'annoncer force projets avec la plus solennelle réserve:" J'avoue que j'ai un tel respect des chantiers que je n'aime pas que l'on en parle de façon amphigourique. Si j'avais un vrai chantier (d'orgues ou de navires) je m'y cantonnerais et ne voudrais rien savoir d'autre"... 
Comme on se l'imagine, la vie d'une petite
La Qualité est partout dans ce livre, orné de quelques-uns - trop peu à mon goût -, des milliers de dessins de l'artiste: mains, fleurs, têtes évoquant les êtres limbaires de Zoran Music. "Tu ne mourras pas !" lui écrit son amie Geneviève, "tu ne mourras jamais, tu es déjà éternelle à l'intérieur de moi". Et c'est aussi, sans avoir connu dame Grosclaude, ce qu'on se dit en lisant ce livre dans les blancs duquel on peut écrire ce qu'on ressent au même moment.




Et voici ce qu'y écrivait Jean Cocteau sous le titre d'
(En lisant 
A tous les étages habités du Devero, qu’on atteint par une route très escarpée en bifurquant, sur la route du Simplon, à quelques kilomètres en aval de Domodossola, l’on est ainsi frappé par le goût des reconstructions à toits de pierre et boiseries dans le style des Walser, autant que, passé le barrage à toute circulation automobile, par la qualité des chemins piétonniers. Le céleste bleu pur de ces jours fait affluer, de Milan et de partout, une inconcevable procession d’automobiles, toutes garées le long de la route de montagne, sur des kilomètres et des kilomètres. Vision buzzatienne des enfers du XXIe siècle que cet interminable scolopendre multicolore, mais au-delà d’un hallucinant tunnel non éclairé traversant la montagne de part en part : halte-là, tout le monde continue
La foule est encore dense sur la moquette de gazon du vaste amphithéâtre du premier val Devero, mais au fur et à mesure qu’on s’élève, par les paliers successifs d’une espèce d’escalier montant vers le ciel à travers les forêts de châtaigniers dominant des lacs vert émeraude, et par d’immenses hauts plateaux de tourbières traversées de ruisseaux d’une traînante limpidité, jusqu’aux citadelles rocheuses découpant là-haut leurs créneaux dentelés, les marcheurs se font plus rares et, en fin de journée, c’est dans une solitude absolue que nous serons redescendus à travers ces jardins suspendus coupés de falaises à pic, de cascades aux eaux fumantes et de vertigineuses vires.



(En lisant 
Ceux qui aiment à la fois Cingria et Cocteau feront la part, naturellement, des ombrages littéraires d'époque (Cocteau brille entre la Rotonde et le Tout-Paris) et des humeurs possiblement changeantes d'une année à l'autre entre deux écrivains dont la musique verbale a souvent des parentés, mais il reste que, malgré les outrances drolatiques de Charles-Albert, subsiste un fond de vérité dans ses charges contre le nombrilisme et la morgue des Parisiens, autant que dans ses éloges du vélocipède ou des langues anciennes, de la profusion du monde et de tout ce qui appelle à la curiosité non point mondaine mais mondiale.
Joie, parce que joie tout simplement, découlant de l'allégresse propre au chant du monde que représente l'oeuvre de Charles-Albert. Et féroce, en consonance toute pareille avec la vivacité et parfois la virulence de ces textes souvent brefs, disséminés par l'écrivain, en quête perpétuelle de moyens de subsistance, dans une kyrielle de revues (à commencer par la
Dans la foulée, et rompant avec l'opinion de courte vue selon laquelle Cingria, contempteur d'un certain modernisme, serait une sorte de baroque réactionnaire, Daniel Maggetti, dans sa présentation de la première grande section intitulée 


