À propos de La Chute d'A
Je me suis bien amusé, ce matin nuageux à couvert, en retombant sur un papier publié dans le Samedi littéraire du Journal de Genève / Gazette de Lausanne, datant de l'automne 1975, où je m'en prenais à la fable politique de Friedrich Dürrenmatt intitulée La Chute d'A....
Je me suis trouvé, à me relire, un peu lourdement péremptoire et gonflé en ma juvénile assurance, mais il me semble qu'il y avait du vrai dans mes arguments. Pour mes réserves sur Dürrenmatt, je me fis tancer dans le courrier des lecteurs...
"Avec La chute d'A, Friedrich Dürrenmatt a choisi d'évoquer la fin d'un potentat de type communiste, en la personne duquel chacun reconnaîtra le sieur Iossip Djougachvili, alias Staline. Sur un ton mi-sérieux mi-cocasse, usant de lettres initiales pour distinguer les protagonistes - comme s'il s'agissait des éléments permutables d'une équation algébrique -, l'auteur met en scène la dernière réunion du Bureau politique du Parti régnant -, laquelle se soldera par la chute du Maître. A commettra en effet l'irréparable erreur tactique de prétendre à la dissolution dudit Bureau, et cela séance tenante.
La première partie du livre - disons le premier tiers de ses quelque 120 pages -, sans doute la meilleure, est consacrée à une galerie de portraits, brossés hâtivement, des douze membres, du Bureau politique, moins deux: C, le chef de la police secrète, qui entrera avec A, lequel aime se faire attendre, et O, le ministre de l'Atome, dont on murmure qu'il a été arrêté la nuit précédente...
Il y a d'abord I, ancien procureur, qui a commis, en son temps, la maladresse de faire arrêter le gendre d'A, péripétie qui aboutit à son "recyclage" au ministère de l'Agriculture, dont il est devenu le chef aussi efficace qu'incompétent. Il a ensuite D, le secrétaire du Parti, type d'animal politique sans scrupules qu'on sent appelé à doubler A, comme il le fera en effet. Il y a G, l'idéologue en chef, instituteur de province monté en grade pour avoir signé des chroniques littéraires d'un ton plus dogmatique que celui des pontes de la métropole. Il y a aussi les figures moins accusées des autres ministres, entre lesquels se tisse tout un réseau de liens dont l'intérêt tout personnel constitue la dynamique. Or l'évocation de cette brochette de canailles a ses moments de drôlerie et, si l'on fait abstraction de la tragique réalité historique, une sorte de bonhomie rubiconde. Cependant, dès qu'on aborde la seconde partie de l'ouvrage, il apparaît que cette stylisation abusive ne sert qu'une galéjade piteuse.
Dès l'entrée d'A, ainsi, le livre change de ton, la narration s'accélère; ce qui était encore satire devient pochade et nous ne sommes plus très loin du gros humour estudiantin tournant tout à la farce.
Comment prendre au sérieux, alors, le portrait de Staline que Dürrenmatt nous propose ? Réduit aux traits élémentaires d'une sorte de forte nature, tirant sa force de sa simplicité, "A était ce qu'il était: un morceau de nature, l'expression puissante de sa propre légitimité, un être façonné par lui-même et non par d'autres". Comment croire, ensuite, qu'une seule erreur de psychologie ait peu être fatale au potentat ?
I
l est vrai que l'auteur se garde bien d'évoquer la formidable machine sociale dont le monstre n'est que l'émanation. En l'occurrence, Dürrenmatt se livre à une analyse qui pourrait à la rigueur convenir à une dictateur de type ordinaire, et encore. Ce qu'il ne semble pas voir, en revanche, c'est l'essence particulière du régime dont il se borne à caricaturer les satrapes. Or, réduire la figure de Staline aux dimensions d'un tyranneau fascistoïde ne revient-il pas à justifier ce qu'un Soljenitsyne appelle "l'hypocrisie de l'Occident" ? Et le compère Hitler aurait-il l'air aussi gaillard, traité selon le même procédé ?
Quant à la "confiscation" de la Révolution, dont il est aussi question dans La Chute d'A, elle a de quoi laisser songeur. "La Révolution débouchait sur les problèmes d'organisation et des révolutionnaires ne pouvaient qu'échouer pour la raison précisément qu'ils étaient révolutionnaires", écrit Friedrich Dürrenmatt. Mais est-il besoin d'ajouter que les camps de concentration soviétiques, ouverts en 1917 par Lénine comme on sait, furent l'immédiate concrétisation de ces "problèmes d'organisation", où les révolutionnaires firent diligence tout révolutionnaires qu'ils fussent...
Du point de vue strictement littéraire, ajoutons que La Chute d'A souffre d'un dénouement d'une inexplicable faiblesse, dont le moins qu'on puisse dire est qu'il surprend chez un écrivain du talent et de l'intelligence dramatique d'un Dürrenmatt. Au reste, la mise en scène bâclée de l'ensemble est pour pour nous convaincre de la légèreté avec laquelle l'auteur a abordé son thème, important s'eil en fût et malheureusement galvaudé.
Si nous nous sommes tant étendu sur cet ouvrage décevant, c'est que nous espérons fort que celui qui signa La Ville, Le Juge et son bourreau, La Promesse et La Visite de la vieille dame, entre autres, nous revienne bientôt avec une oeuvre digne de l'estime que lui portent maints lecteurs".
Nota bene: ce crâne article de jeune critique attira, à son auteur, le blâme de plusieurs lecteurs du Journal de Genève outrés qu'on puisse incriminer le travail "bâclé" d'un écrivain connu pour écrire vingt ou trente versions de chacun de ses textes. À quarante ans de distance, malgré l'immense admiration que m'inspire Dürrenmatt, je me reproche un peu d'avoir réduit sa fable au seul stalinisme, mais à relire La Chute d'A, etavec le recul des années, je persiste à penser que ce texte reste assez anecdotique par rapport à la réalité des totalitarismes. Pour accéder à Dürrenmatt, il me reste à conseiller vivement la présentation très documentée, généreuse et drôle que notre ami Sergio Belluz lui a consacré dans La Suisse en kit (éditions Xénia, 2012), avec une mise en parallèle pertinente des oeuvres de Frisch et Dürrenmatt. Seul bémol: Sergio pense que le théâtre de Frisch est moins conventionnel que celui de Dürrenmatt. C'est évidemment le contraire qui saute aux yeux à la seule comparaison de Monsieur Bonhommme et les incendiaires, pensum démago de post-brechtien, et de la géniale Visite de la vieille dame, aussi peu ridée que sa prothèse. Ah mais, quel plaisir que de ne pas être d'accord avec Sergio Belluz...


Le personnage dominant du roman, figure théâtrale par excellence au verbe dévastateur, n'apparaît cependant qu'en seconde partie, avec 

(Cette liste a été établie en marge de la lecture de 

Déçu par ses compatriotes qui, après les affres de la guerre, n'ont cessé de réarmer; déçu par l'Allemagne qu'il vitupère en bloc dans son pamphlet le plus corrosif, Allemagne, Allemagne par-dessus tout ! ou qu'il caricature par le détail, n'épargnant ni le bourgeois-type, épinglé sous les traits de M. Wendriner, aux sains principes et à la panse gonflée de bière Pilsen, ni les visées de la petite-bourgeoisie ("Le destin de l'Allemand: être debout devant un guichet; l'idéal de l'Allemand: être assis à un guichet), déçu enfin, et définitivement, par la montée du nazisme. Exilé en Suède, désespéré et sans ressources, il mettra fin à ses jours en 1935.
ui aussi polémiste, Kraus l'est cependant tout autrement que Tucholsky, sa lutte se situant d'abord et avant tout au niveau de la langue et du verbe, avec lesquels il entretient une relation de poète pour ainsi dire organique.


Damien Murith. La Lune assassinée. L'Age d'Homme, 109p. En librairie ces prochains jours. 
Seize ans, donc, après avoir quitté le Japon pour la dernière fois, Amélie Nothomb accepte d'y retourner, à l'invite d'une réalisatrice de télé française, pour un reportage sur les lieux de son enfance. Le bref séjour, fin mars-début avril 2012, sera aussi l'occasion de revoir son "fiancé" de la vingtaine, éconduit en des circonstances qu'elle relate dans
Amélie Nothomb. 





Joël Dicker. La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert. Editions Bernard de Fallois / L’Age d’homme, 653p. 



(Cette liste a été rédigée dans les marges d'Esprit d'hiver, magnifique dernier roman de Laura Kasischke, très probablement l'une des plus belles lecture à faire en cette fin d'année. Portrait merveilleusement nuancé d'une femme américaine en prise aux démons de la culpabilité, ce roman a paru, comme les précédentes traductions françaises de l'auteure, chez Christian Bourgois. La traductrice, Aurélie Tronchet, n'a pas à se sentir coupable plus que le lecteur ni la lectrice (!), bien au contraire...) 
Ceux qui entendent des voix durant leur monté au ciel après quoi tout se tait quand Jupiter tonne / Celui qui a eu ses périodes Dalida et Janet Baker mais successivement / Celle qui est sensible au vibrato sexuel de la voix de Johnny Cash sans oser l'avouer à son psy aphone / Ceux qui ont l'oreille absolue mais pas de voix assortie dans le matos génétique / Celui qu'insupporte la voix doucereuse de l'abbé Crampon / Celle dont la voie a semblé tracée dès son contre-ut à la maternité des Bosquets / Ceux qui du dictionnaire préfèrent la "voix" rose / Celui qui se rappelle la voix enregistrée de Bergson comme blanchie par la technologie sommaire de l'époque / Celle qui fuit naturellement les voix aigres / Ceux qui n'ont pas voix au chapitre de l'évêché de Vesoul /
Celui qui se rappelle avoir interviewé Teresa Berganza en chaussettes d'intérieur style laine des Andes mais sans le bonnet à pattes / Celle qui fond quand elle entend Romeo l'apprenti mécano roucouler sous la fenêtre de son castel en banlieue / Ceux que tannent les voix de l'opéra chinois et pareil pour le kabuki / Celui qui pouffe lorsque Brünhilde vocalise dans son étole de bison / Celle qui affirme qu'ont sent le franc-maçon quand Saratoustra prend sa grosse voix / Ceux auxquels certaines dames prêtent imaginairement des verges d'or au jugé de leur voix d'airain et de leur nez saillant / Celui qui se nommait Chaliapine à son corps de garde défendant / Celle qui prend sa toute petite voix pour demander à son père la permission de sortir en boîte / Ceux qui ont la voix gainée de soie comme les mains invisibles des banquiers sans visages / Celui qui prend une voix docte genre Philippe Sollers parlant de Nietzsche (prononcer Nitch, comme le nain Atchoum) devant un parterre de dames que réjouit la perspective du Buffet offert par France Culture / Celle que la mue de son fils Alban réjouit au motif que les Petits Chanteurs à la Croix de Bois le lui rendront bientôt / Ceux qui avaient des voix d'anges alors qu'ils rêvaient déjà à leur première Harley-Davidson, etc. 





Le nouveau directeur artistique Carlo Chatrian, déjà connu des festivaliers pour ses mémorables rétrospectives, a comblé les cinéphiles en leur proposant cette année l'intégrale des films de George Cukor et en gratifiant un autre grand créateur, Werner Herzog, d'un Léopard d'honneur. Alors que dix de ses films (dont plusieurs docus saisissants) étaient présentés, le cinéaste-aventurier allemand a marqué la Piazza de sa forte présence, autant que le mythique Christopher Lee cassé sur sa canne, la toujours sublime Faye Dunaway ou la non moins craquante Jacqueline Bisset, sans oublier Anna Karina et Victoria Abril...
La Suisse très présente
Palmarès controversé
Quant au Tableau noir du Vaudois Yves Yersin, il a eu droit aussi à quatre mentions et autres prix, après un accueil extrêmement chaleureux des non spécialistes en salle. Le prix du public à Gabrielle, de la Québecoise Louis Archambault, autre émouvante plongée dans le monde des handicapés, rappelle enfin que le goût des gens, à Locarno, a droit de cité autant que celui des spécialistes... 
Né le 29 juin 1930 à Borzecin, près de Cracovie,
Comme on s'en doute, le cinéma selon Basil de Cunha reste, sinon marginal, en tout cas hors norme et lié à une expérience-limite. 
Bref, après quatre premiers films prospectant les multiples aspects de la réalité humaine, de la passion romantique selon Lenz (2006) à l'autofiction de Day is done, (2011), en passant par I was a swiss banker, (2007) Thomas Imbach poursuit une oeuvre se jouant des genres et des formes à l'enseigne d'un vrai cinéma d'auteur.
Seulement voilà: le propos de Jean-Stéphane Bron est tout autre que de dénoncer: il tient essentiellement à montrer, et d'abord que Blocher n'est en rien comparable à Hitler. En cinéaste sachant faire signifier un cadrage, il montre par exemple Christoph Blocher, au col du Gothard, encadré d'agents de sécurité, faisant un discours aux pierres ! On verra bien entendu, sur les plans suivants, le public fervent du tribun, comme on le retrouvera au long de son périple électoral. Mais les images parlent, autant que le rappel des faits évoquant la trajectoire économico-politique du bonhomme, entre bonnes affaires avec l'Afrique du Sud de l'apartheid et juteux contrats avec la Chine totalitaire. Rappelant clairement les étapes de la carrière du self made man, Jean-Stéphane Bron n'accumule pas les données documentaires comme dans
L'expérience Blocher
Belle façon, pour l'ancien projectionniste du cinéma d'Aubonne, devenu prof à l'ECAL et réalisateur des plus doués de la nouvelle génération du cinéma suisse, de rendre hommage à Jacqueline Veuve qui a "marrainé" ses premiers pas de cinéaste. Deux jours plus tôt et sur la même scène, la même complicité entre générations était manifestée par la toujours très belle Faye Dunaway félicitant le nouveau directeur artistique Carlo Chatrian de faire, à Locarno, une si bonne place au jeune cinéma.
C'est parti sur le ton doux-acide de
l'équipe
