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  • Les miroirs d'Effi Briest

    Du vieillissement des "modernes". A propos d'Orson Welles et de R.W. Fassbinder 


    A quoi cela tient-il que certaines œuvres de jadis ou naguère nous semblent comme faites ce matin, et que d’autres plus récentes, qui se voulaient plus novatrices, se ressentent tant de leur époque qu’elles paraissent plus vieilles que les autres ? C’est la question qu’une fois de plus je me posais en regardant ces jours La splendeur des Amberson d’Orson Welles, qui date de 1942, et ensuite Effi Briest de Rainer Werner Fassbinder, tourné en 1974.
    Dans l’œuvre prolifique et passionnante, non moins qu’inégale de Fassbinder, qu’un nouveau coffret réunissant 18 de ses meilleurs films permet de (re)découvrir chez soi, Effi Briest est un bijou qui n’est pas loin de l’esthétique splendide de Welles, avec un effet de distanciation (le fameux V-Effekt de Maître Brecht) qui en signale la « modernité ». Relisant le roman éponyme de Theodor Fontane (autre merveille à (re) découvrir), Fassbinder use (et abuse) de jeux de miroirs et d’artifices de toute sorte pour donner à cette histoire de femme-enfant toute pure en apparence (Hanna Schygulla, d’une beauté luminescente à consistance de Sèvres) prise au piège d’un mariage hyper-bourgeois et d’un milieu hyper-conventionnel, sa touche de classicisme formel, quelque part entre Monet et le Visconti de Senso, mais en plus figé et cérébral, comme dédouané ou dédoublé par l’esprit critique.
    Rien de cela dans La splendeur des Amberson, qui « assume » absolument son faste formel et n’en a pas pris une ride pour autant. Paradoxalement en revanche, et malgré sa beauté et sa poésie aiguë, Effi Briest se ressent de son maniérisme et d’un soupçon de pédantisme qui procèdent finalement de cette tare d’une certaine esthétique « moderniste », fondée sur la conviction que l’artiste doit rappeler qu’il n’est pas dupe. On l’a vu mille fois dans les mises en scène théâtrales de la même époque, où il fallait absolument se montrer plus intelligent que l’auteur, mais on en revient aujourd’hui. Tant mieux n’est-ce pas ? D’aucuns en tirent prétexte pour taxer de réactionnaire ce retour à l’intelligence d’understatement, qui se fond dans la forme, alors que cette réaction salutaire passe les modes et les doctrines…

  • Les oiseaux de Volodine

     

     A La Désirade, ce mercredi 28 décembre. – On est ces jours, à La Désirade ensevelie sous la neige, dans le grand silence de l’enfance et des contes, seuls les oiseaux ont des couleurs qui crépitent autour du Macbird’s, les murmures des livres aussi se distinguent plus nettement, et tel est le conte de ce matin, signé Volodine, qui me parle d’animale innocence sous le nom de l’éléphant Wong. Il y a de l’oiseau chez Wong, se déplaçant un peu sur les pointes dans la zone minée d’après les Evénements qui ont décimé les cultivateurs de la région, mais on verra bientôt, à l’apparition d’une furie humaine à lance-roquettes et gestes manquant de précision, que Wong n’est pas du genre à s’en laisser conter, surtout d’une vociférante petite femme sentant la crotte.
    Ainsi commence Nos animaux préférés, que je vais lire dans la neige en entremêlant son murmure à d’autres. Ceux de Gaspar L. par exemple, qui diffusent cette même douce étrangeté et dont les mots irradient : «La peau monte dans la lumière: derrière les couvertures. C’est un murmure continu. »

    Antoine Volodine. Nos animaux préférés. Seuil, 2006
    A découvrir : le blog Voix et murmurats : http://psalmodiesdenoe.hautetfort.com/

  • L’amour des livres


    Aux visiteurs de ce blog

    Pour vous qui feuilletez ces pages virtuelles, visiteurs identifiés ou non, proches ou lointains, complices ou sceptiques, j’ai ramené l’autre jour, de la librairie Tschann où je passais, ce petit livre qui ne se veut lui-même qu’un feuillage de mots, arrangé par Manuelle de Birman à l’enseigne de L’Archange Minotaure, sous le titre de L’Amour des livres & de la lecture.
    C’est cela, sans doute, quels que soient nos goûts proches ou opposés, qui nous réunit de loin en loin, dans la conviction partagée que « tout, au monde, existe pour aboutir à un livre », selon la formule de Mallarmé.
    Cela fait-il du monde un cabinet de rat des lettres claquemuré dans sa poussière ? Nullement. Car « l’écriture est un art d’oiseleur, et les mots sont en cage, avec des ouvertures sur l’infini », comme le notait Charles-Abert Cingria.
    Le même Cingria disait que la meilleure critique ne faisait que coudre ensemble des citations. Lui-même ne s’y tenait pas, mais l’art de la citation est une composante de la bonne critique, et voici que Léon Bloy suggère : « On devrait fonder une chaire pour l’enseignement de la lecture entre les lignes ».
    L’autre jour, dans son petit bureau de la rue Huyghens, Amélie Nothomb, folle de lecture s’il en est, me rappelait l’observation de Virginia Woolf selon laquelle n’ a été vécu que ce qui a été écrit, mais une nuance qualitative est apportée sur ce qui est vécu et écrit par Valéry : « La lecture des histoires et romans sert à tuer le temps de deuxième ou troisième qualité. Le temps de première qualité n’a pas besoin qu’on le tue. C’est lui qui tue tous les livres. Il en engendre quelques-uns ».
    Quelques-uns. Le critique d’ultra-droite Robert Poulet écrivit un jour Le livre des quelques-uns, après avoir signé un pamphlet Contre la plèbe.
    Or Philippe Sollers, dans Une vie divine à paraître au début du prochain millésime, prétend lui aussi, sous l’égide du retour de Nietzsche (l’un des personnages du roman) rétablir telle aristocratie de l’esprit et du goût, non sans hautain mépris. Or celui-ci me semble, précisément, une faute de goût. Virginia Woolf, elle encore, ne disait-elle pas que l’aristocrate naturel, sachant sa qualité, n’a pas besoin de se comparer ni de se faire valoir. Ces sont des paysans, des artisans, des gens de nos montagnes qui me l’ont appris bien mieux que des patriciens à particules ou des bourgeois imbus de leur bourgeoisie. D’ailleurs à Sollers et consorts Nabokov lance au passage : « Le Style et la Strucure sont l’essence d’un livre. Les grandes idées ne sont que foutaises ».
    « Lire , c’est aller à la découverte d’une chose qui va exister », écrivait Italo Calvino et ce n’est pas autre chose que dit Deleuze dans Proust et les signes, qui souligne le dévoilement aval de la mémoire bien plutôt que son involution.
    Enfin je recopie ceci d’Alberto Manguel, où je trouve soudain un écho à ma propre conception de la lecture : «Tout lecteur est un lecteur associatif. Il lit comme si tous les livres étaient les livres d’un même auteur prolifique et sans âge ».


    A vous qui me faites l’amitié de me lire, je souhaite de belles et bonnes fêtes et une belle et bonne année 2006.

     

     

    JLK, Autoportrait, 2004.

  • De l’extase matérielle


    En lisant Cavalier seul de Jérôme Garcin et Vous dansez de Marie Nimier

    Le style est la pointe de la discipline et si possible invisible, si possible naturel en apparence, l’effort s’effaçant dans la grâce du geste, comme il en va de la danseuse ou du cavalier, et c’est exactement ce qu’on vit, à l’instant de le lire, à travers deux livres déliés de Marie Nimier et de Jérôme Garcin avec lesquels, en deux bonds élégants, on passera d’une année à l’autre, et qui parlent incidemment de la même chose, à savoir du rapport exact, approprié, supposant un drill rigoureux mais se donnant sans peine, entre la chose vécue et sa transmutation par le verbe.
    Marie Nimier se déplace comme sur les pointes dans les nouvelles et autres tableautins de Vous dansez, où sa légèreté de touche, parfois jusqu’à l’évanescece, va de pair avec la concentration et le mordant de l’expression. Prêt à être portés au théâtre (comme plusieurs l’ont d’ailleurs été), ces dialogues oscillent entre l’évocation lyrique et la satire, comme celui qui oppose le journaliste et la ballerine ou le discours in petto de celle qui passe un casting drillé par un expert à formules toutes faites. Même un peu mince, tout ça est très finement filé dans une belle écriture.
    Avec Jérôme Garcin, celle-ci a plus de corps et de coffre. Ceux qui ne sont pas des fous de cheval (comme c’est mon cas, hélas) et qui n’en pincent pas pour le genre diariste (c’est le cas de Garcin, mais pas le mien) seront étonnés de trotter d’emblée, puis de galoper dans la foulée de ce Journal équestre où l’auteur ne consigne en principe que ce qui a trait à son cheval Eaubac et à sa passion. Or Cavalier seul est bien plus que cela, et d’abord par son style magnifique, dont la tenue reproduit en somme celle de l’écrivain en selle, au double sens du terme.

    Ce début l’annonce à merveille : « Deux heures de promenade sur la plage désertée de Deauville et sous un ciel bas d’apocalypse. La mer est en colère, elle a sorti son beau gris métal. En guise de prélimnaires, les pieds fouettés par les vagues, Eaubac léchouille l’eau salée comme s’il lapait du champagne. C’est un cheval distingué, un peu gourmé. Ensuite, on trotte face au vent et à une fine bruine. Les mouettes s’envolent sur notre passage, Au loin tanguent les bateaux qui rentrent en procession au havre. Eaubac trépigne, à qui la Manche donne des envies de rodéo : la marée est très basse, le sable compact, l’air abrasif. Un char à voile nous croise, et le voici parti en coups de cul et autres figures de gymnastique. Je tends à peine les rênes. On s’installe alors dans un galop puissant et cadencé qui n’en finit pas. Extase matérielle »...
    C’est cela même : extase matérielle. Quand une novice débarquait au couvent d’Avila pour y assouvir son besoin d’élévations mystiques, Thérèse lui désignait aussitôt le seau et la serpillière qu’il y avait là et le grand dallage qu’il y avait là-bas, pour premier exercice spirituel. Dans le même esprit, la danseuse de Marie Nimier et le cavalier de Jérôme Garcin bossent un max pour la seule beauté du geste et de l’art, sans parler du tonifiant plaisir du lecteur. Dans l’un et l’autre cas, la classe du style s’impose, le pied-léger…

    Marie Nimier, Vous dansez. Gallimard, 2005.
    Jérôme Garcin, Cavalier seul. Gallimard, 2006.


  • Fils du vent

                                                        Ce qu’il y a de super, avec le Réseau, c’est qu’on est à la fois tout le monde et personne. T’as pas besoin de mettre un masque. A la limite, même si tu scannes ton portrait t’es pas obligé que ce soit le tien. T’es derrière ton écran et t’as pas de comptes à rendre; en tout cas tant que tu débloques pas t’as pas de comptes à rendre. Moi par exemple, après la mort de Raoul, ça m’a drôlement apporté. Parce que, pendant des jours, ça a été encore plus galère que de son vivant. Déjà que ça avait pas toujours été évident quand je l’avais sur les bras, surtout à la fin avec tout le sang qu’il crachait, mais enfin j’avais l’impression d’exister, même si je savais maintenant que je lui devais pas la vie je lui donnais volontiers tout ce qu’il fallait dans l’urgence , je faisais des heures sup pour éponger ses méfaits et gestes les plus graves, comme il disait, je l’avais adopté même s’il était pas celui que je croyais -  l’autre je m’en foutais bien à présent: c’était quand même pour Raoul que j’avais fini par voter après l’avoir bien agoni pour ce qu’il nous avait fait endurer, au point de souhaiter qu’il disparaisse et qu’on n’en parle plus.
     
                C’est pourtant vrai que j’avais fini par le prendre en charge alors que tous se défilaient plus ou moins. Je m’étais installé dans son deux-pièces de la Cité des Oiseaux et quelque part ça m’arrangeait, je me suis occupé de l’Armoire au Trésor, comme il appelait sa planque à factures,  j’ai tout assumé ou à peu près, j’ai débarqué avec mon Mac et je lui ai fait découvrir le monde de la Toile, il s’est pris au jeu quelque temps avant de tomber par hasard sur les saletés de Wonderland, juste avant que ce club de tarés ne soit démantelé, il a vu le sexe et le fric partout et n’en revenait pas avec son bon naturel de coureur des bois pas vicieux pour un jeton, et là nous avons causé de tout ça, il m’a montré tout ce qu’il y avait de mal barré dans ce pseudo-monde et j’ai reconnu que c’était le risque quand on se met à débloquer, bref on a refait ami-ami, je lui ai pardonné tout ce qu’il a foutu en l’air de notre vie et de celle d’Elena, et d’abord parce qu’il m’a raconté son Elena à lui, tout ce que j’ignorais de mon côté, tout ce qu’elle lui a fait subir que je ne savais pas - même s’il en remettait je sentais qu’il y avait du vrai, et je le sentais revivre de me voir l’écouter, il était encore suffisamment sur ses pattes  pour qu’on recommence à se balader ensemble, on est allés en montagne et dans les réserves du bout du Haut Lac, je lui ai appris des trucs sur l’écosystème et il m’en a appris d’autres en m’amenant chez tous ceux qu’il avait fréquentés à l’époque de la distillerie, il n’y avait quasiment plus de soirs ou de fins de semaine que nous ne passions ensemble, même qu’Elena, qui ne me voyait pour ainsi dire plus, sauf pour mon linge,  commençait à la trouver mauvaise.
                D’ailleurs c’est ce moment-là qu’elle a choisi, Elena, pour faire sa révélation, et là c’est plutôt elle qui s’est montrée sous son moche côté, mais moi je n’ai rien vu venir, enfin peut-être que ça devait tourner ainsi, probable même que c’était obligé: que ça devait se passer comme ça, et voilà qu’un jour où je me disais que Raoul repiquait et que je lance comme ça à Elena, sans penser la vexer, que tous les deux, papa et moi, nous nous sommes retrouvés et que ça donne un peu plus de sens à nos bouts de chemins, voilà qu’elle se met à rire drôlement et qu’elle m’apprend que Raoul n’est pas vraiment celui que je crois: qu’elle n’a jamais voulu me le dire mais qu’à présent elle me le dit, que mon vrai géniteur est un autre mais que je ne saurai jamais qui vu que le nom de celui-là elle se le rappelle même pas, ou disons qu’elle pourrait l’appeller le courant d’air...
     
                A Raoul je n’en ai pas parlé: c’était vraiment le plus mauvais moment, alors que tout semblait plus ou moins s’arranger. Je ne lui ai rien dit, pas le moindre reproche, d’ailleurs sa faute à lui était autant dire rien par rapport à l’autre, et puis je ne savais même pas s’il savait, mais il y a ce qu’on sent, il y a ce que Raoul a dû ressentir de ma part malgré que je m’efforçais toujours de lui envoyer de bonnes ondes; et ce qu’il a ressenti ces jours-là devait venir aussi d’elle, elle qui diffusait de sales vibes depuis l’autre bout de la ville, elle qui nous en voulait maintenant d’autant plus qu’elle regrettait sûrement de m’avoir balancé ça sans crier gare, parce que je sais qu’elle est au fond pas si néfaste, et c’est ma mère ça c’est prouvé, enfin bref loin de m’éloigner de Raoul la nouvelle m’a tellement chaviré que ça m’a rapproché de lui tandis qu’il recommençait à saigner.
               
                Au début, sur le Réseau,  j’aimais bien me faire passer pour le fils d’un footballeur célèbre ou pour un animateur de chaîne, mais après la mort de Raoul j’ai revisité les sites qu’il avait classés, je suis tombé dans certaines tchatches où son nom était connu, et tout à coup ça a été comme si je le retrouvais dans un jeu de miroirs, ça me faisait bizarre, ça m’a troublé comme lorsque je suis allé annoncer sa mort à quelques-uns de ses très vieux complices de la Brasserie des Abattoirs. J’avais parfois eu honte de Raoul quand j’allais le rechercher et qu’on se faisait toute la rue au vu des gens comme il faut, mais à présent c’était plutôt le contraire qui se passait, on me demandait de parler de lui ou on m’envoyait des mails persos à son propos et je voyais se former une autre image de mon pseudo-pater: je comprenais mieux pourquoi tout ça lui était arrivé, je lui en voulais de moins en moins, et d’autant que je supportais de moins en moins, à mon tour, la vie de ces gens  qu’on dit justement comme il faut.
                C’est Raoul qui m’a montré, le premier, la folie du monde, et bien avant que je ne zone sur la Toile, bien avant même qu’il se mette à ne plus rentrer, bien avant qu’il ne se noie dans son verre.
                - La folie, mon garçon, m’avait-il alors dit, c’est à peu près tout ce qu’on estime ordinaire de nos jours. La folie c’est la vie bridée, c’est le travail rien que pour le dinar et le dinar rien que pour la frime. La folie c’est cette course de rats, me disait Raoul, et quand j’étais encore ado il m’a traîné un peu partout en ville, il m’a fait voir les gens se bousculer et se faire la gueule, il m’a fait voir les regards salauds et les gestes qui tuent, puis il m’a emmené de café en café et de bar en bar et m’a présenté ceux qu’il disait les sans merci ou les sans laisse.
                Ce que Raoul ne supportait pas, je l’ai compris en me rappelant ce qu’il avait été avant de tout laisser se défaire de ce qu’il avait fait, c’était cette vie accroupie, cette vie rancie, cette vie protégée de tous côtés, cette vie assoupie: ce semblant de vie.
                Lui qui avait joué les gagneurs et que nous avions connu sur la crête de la vague, comme disait Elena, s’était vu un jour dans une vitrine avec son costume gris et son attaché-case de barge d’affaires, et d’un coup ses yeux se sont ouverts: le même soir il envoyait tout valdinguer et nous avec -  ça je dois quand même le compter dans la colonne déficit.
                Mais comment compter avec Raoul ? Autant décider qu’on va scotcher le vent et le mettre en cage. Autant l’autre était courant d’air, comme disait Elena, que je pouvais oublier vite fait, autant l’autre n’avait fait qu’entrer et sortir dans la vie d’Elena, autant l’autre ne faisait que glacer mes recoins, autant le souffle de Raoul m’avait fait respirer et me décoiffait à vie; autant la force de l’autre me semblait nulle, autant la faiblesse de Raoul me rendait à nos enfances partagées et à sa grande ombre colorée de divinité des sous-bois; autant l’absence de l’autre se décolorait à tout jamais, autant  la présence de Raoul m’était regagnée dans le jardin suspendu de notre maison où tous et toutes  nous l’avions tenu pour Superman.
             Le vieux dandy clodo a mis trois jours pour se décider. Trois jours pour me filer les clefs de l’Armoire au Trésor. Depuis trois jours je le sentais pas à l’aise, depuis que j’avais débarqué aux Oiseaux et après qu’il m’eut raconté pas mal de ses méfaits et gestes, comme il disait.
                Il avait alors une dégaine à faire peur, mais je sentais que ma présence lui redonnait un peu de cran. Il m’avait tourné autour sans oser l’ouvrir quand j’avais attaqué le probème Number One que représentait l’évier de sa cuisine, dont  les strates superposées racontaient l’hisoire de sa malbouffe solitaire de trop de mois. Il s’est retenu pendant des heures, je sentais qu’il avait quelque chose à lâcher mais qu’il hésitait à y venir, et puis je me suis dit que peut-être je me faisais des idées.
                Le troisième jour il riait tout seul dans un coin à relire Le filou scrupuleux de O’Henry, qu’il m’avait fait découvrir à quinze ans lors d’une campée entre nous sur les hauts gazons de Friance; il se poilait entre deux accès de toux à s’arracher les poumons, je le regardais comme s’il était plus jeune que moi, je le voyais tout à coup dépendant et un peu caqueux, je savais maintenant qu’il allait m’annoncer quelque chose, je n’avais même pas remarqué jusque-là la grande armoire verrouillée, je grattais comme un grillon du foyer et lui me citait de temps à autre une fine moulure de l’humoriste, mais j’avais plutôt envie de l’invectiver pour son insouciance et je sentais qu’il le sentait, et tout à coup il fut là, devant moi, debout, petit et grand à la fois, en tout cas solennel comme il savait l’être même quand il titubait sous l’effet de sa dernière tuée, comme il disait, il était là et il me tendait une clef en me désignant ce vilain meuble juste bon à finir à l’Armée du Salut:
                - C’est là-dedans que ça se passe, fils à moi.
                Et cela se passa, de fait, comme annoncé. Cela n’attendit pas l’ouverture complète du double battant: cela sortit parce que cela devait sortir, cela ne pouvait pas ne pas  sortir, cela s’écroula donc, ce fut une avalanche de papiers et de bordereaux, de cahiers, de classeurs et de factures, cela faillit nous assommer puis un tas s’éleva devant nous et Raoul, l’air d’un enfant pris en faute, me lâcha en me regardant par en dessous:
                -Voilà le trésor que je te lègue...
                Le courant d’air ne m’a rien laissé en souvenir, tandis que Raoul nous a légué le vent du dernier jour, qui nous a tous réunis lui et nous.
                Les dettes de Raoul nous ont fait nous retrouver à son insu deux trois fois pour entendre d’abord Elena se lamenter  et mes frères développer des théories morales de gens comme il faut.
                Pour ma part, je leur ai dit l’état de Raoul. Je leur ai détaillé mes premières mesures d’assainissement du marécage raoulien. Puis, tout à trac, je leur ai dit que Raoul ne serait bientôt plus en mesure de s’occuper de lui-même et que moi non plus: que j’en avais ma claque de ne pas les voir se remuer le train. Je leur ai dit que les dettes de Raoul pouvaient attendre mais qu’il fallait lui trouver une maison peinarde pour ses derniers mois, je leur ai dit que Raoul avait encore des trucs à leur apprendre et que ça le ferait revivre un peu plus de n’avoir pas qu’un fils mais bien trois comme à la belle époque des écrevisses et des fins de mois mirifiques, je leur ai dit que j’étais fier d’être le fils de Raoul (mes faux frères n’étaient pas censés savoir que je n’étais, moi, que le rejeton d’un courant d’air), j’ai dit à Elena que je comprenais qu’elle ait aimé le cher lascar, enfin je leur ai proposé de m’aider à aider Raoul et pas un n’a résisté cela va sans dire.
                Raoul m’en a d’abord voulu de le caser en maison, mais je lui ai dit de se la coincer avant de lui expliquer la situation générale et particulière.
                Comme il pouvait s’en rendre compte lui-même, Raoul se faisait parmi et saignait à se saigner. Or ça n’allait pas s’arranger. Bientôt il aurait besoin, son naturopathe me l’avait prédit, de solides doses de morphine et de divers soins compliqués, même s’il était entendu qu’on n’allait pas s’acharner à le retenir dans ce triste monde. Tout ça coûterait encore quelques factures d’assurances en retard et ce n’était pas lui, qu’on sache, qui allait dégager les fonds de l’opération Bons Soins. Bref, Raoul comprit et baissa la tête, puis il la releva et me sourit l’air malin. 
                C’est à cette dernière époque, je crois, que nous avons vraiment retrouvé, Elena son jules de vingt ans, et nous trois notre paternel plus ou moins par le sang.  
                Tout ça je me le suis raconté cent fois, après la mort de Raoul, mais ça ne m’aidait pas à surmonter le blues. J’étais complètement à terre. J’arrivais pas à croire qu’il nous avait fait ça alors que c’était annoncé quasiment à l’heure près. Mais on a beau savoir, on a beau avoir parlé de ça en long et en large: quand t’es devant qui t’aime qui bouge pas plus qu’un mort, là c’est vraiment que t’as touché le fond.
                Pourtant Raoul avait une sacrée belle figure en tant que macchabée: Elena lui a retrouvé un costard de ses années glorieuses, on l’a coiffé et manucuré, il avait son noeud papillon et ses boutons de manchettes à diamants réchappés de toutes les saisies, bref on aurait dit qu’il allait réclamer sa canne à pommeau pour se relever comme un Lazare de dancing.
                Je me suis raconté ça tout seul tous mes soirs d’après le dernier jour, mais c’est grâce au Réseau que j’en ai fait cette espèce de story.
                Un jour que je parle de ces histoires de courant d’air et de vent à Sally Burke de Bradford, dont la Home Page m’avait flashé, elle me demande si je connais Le vent souffle de Mansfield, et moi je lui que non: je pense à Jayne, évidemment, et je lui réponds comme ça par mail que je n’ai pas vu le film. Alors elle m’explique que ce n’est pas de la Mansfield américaine au buste considérable qu’elle me cause, mais de la Néo-Zélandaise à l’air de fée un peu fêlée, une raconteuse d’histoires sur laquelle elle travaille pour son Master,  et du coup elle me balance Le vent souffle  en pièce attachée; et surtout, Sally me dit qu’il faut que j’écrive ce que je lui ai raconté: que ça peut m’aider et que c’est exactement ce qui manque sur la Toile et partout, parce que c’est une histoire vraie comme les écrivait Mansfield la Néo-Zélandaise.
                Donc je recommence à  mettre ça par écrit, et comme il s’est passé du temps entre deux ça se met à vivre autrement, je me le rappelle comme un scénar de quelqu’un d’autre, puis j’en arrive tout doucement à sentir, vraiment, qu’il y a comme du vent dans mon tas de papiers. 
                Et c’est pour ça, sûrement, que c’est le dernier jour que je préfère me rappeler: parce qu’il m’a donné le titre de cette histoire et que c’est alors seulement qu’a commencé de souffler l’esprit de mon père.      
                - Putain ce vent, mais putain, dirent mes frères sur le champ d’herbes sauvages surplombant le fleuve où Raoul nous avait demandé de répandre ses cendres, et c’est ce vent qui nous a ressoudés à jamais, ce vent avant le vin qui roulerait dans les verres (je lui avais promis que nous nous soulerions tous à sa mémoire), ce vent de vie qui foutait la pagaille dans les cheveux d’Elena et qui séchait, dans nos yeux, les larmes qui faisaient de nous trois les frères de notre vieux.


                                                                           «Un grand vapeur, d’où coule
                                                                            une longue boucle de fumée,
                                                                            va vers le large, ses sabords sont
                                                                            allumés, il a des lumières partout.
                                                                           Le vent ne l’arrête pas, il coupe
                                                                            les vagues et se dirige vers
                                                                            l’ouverture béante entre les rocs
                                                                            pointus qui mène à... C’est la lumière
                                                                            qui lui donne cette beauté si terrible
                                                                            et ce mystère.»

                                                                                                 (Katherine Mansfield)
               
                 

  • Balthus revisité


    Un mythe et ce qu’il crypte

    On apprend maintes choses intéressantes à la lecture du livre que Raphaël Aubert a publié récemment sous le titre du Paradoxe Balthus, qui désigne à la fois les dénégations du peintre, surtout sur le tard, relatives à l’érotisme de sa peinture (comme quoi ses nymphettes ne seraient que des anges, dans un univers essentiellement religieux...) et à son rapport avec les maîtres anciens, dont il serait un continuateur direct. Il y a un mythe Balthus, généreusement alimenté par lui-même, touchant à la fois à ses prétendues origines aristocratiques et à tout le décorum entourant le personnage de légende qu’il a composé dès ses jeunes années. Or le moins qu’on puisse dire est que ses affabulations n’ôtent rien à la dimension hors norme du personnage, né dans un climat artiste où il eut Rilke pour mentor et Jouve pour ami et admirateur, entre autres rare pairs, dont un Giacometti. Du moins Raphaël Aubert revisite-t-il sa biographie et les fondements et composantes essentielles de son oeuvre sans se priver de battre en brèche diverses idées reçues.
    Entre autres observations, celles qui portent sur les arguties dilatoires du peintre, relatives à la perversité de son érotisme ou aux sources identifiées de certains de ses tableaux (La rue, de 1933, « citant » explicitement L’Elévation de la croix de Piero della Francesca, entre autres), sont particulièrement éclairantes, désignant les motifs « cryptés » de l’oeuvre mais aussi la modernité, voire la postmodernité de son entreprise de revisitation des maîtres anciens, d’Enguerrand Quarton (dont La Pieta de Villeneuve-les-Avignon a probablement inspiré la fameuse Leçon de guitare) à Courbet (qui a fait dire à Picasso, vache ce jour-là, que Balthus n’en avait pas dépassé l’imitation…) dont il a réinvesti l'Origine du monde en version impubère.
    Filiation, faisant de Balthus le « dernier classique », ou rupture et recomposition entre les peintres du passé et le solitaire du Grand Chalet, se réappropriant formes et structures pour les détourner au profit de ses obsessions et de sa poésie propres, dans une optique moderne voire post-moderne ? Raphaël Aubert penche plutôt pour la seconde option, en démythifiant le grand seigneur glacé « dont-on-ne-sait-rien » au bénéfice d’un artiste majeur qui gagne ici en humanité passablement « tordue » ce qu’il perd en superbe mythico-mondaine…

    Raphaël Aubert. Le paradoxe Balthus. La Différence, 121p.



    Alice, daté de 1933, fut la propriété de Pierre Jean Jouve, fasciné par sa « charnalité » intense…

  • Amélie Nothomb au soleil de minuit

     


    En relisant Les catilinaires
    Ce roman est sans doute, avec le récent Acide sulfurique, l’un des ouvrages les plus remarquables de la romancière, que je relisais l’autre soir avant de la rencontrer à Paris. Cette confrontation entre le couple le plus tranquillement civilisé qui soit, de profs en retraite dans la maison de leur rêve, et de l’emmerdeur absolu que figure leur voisin débarquant tous les jours pour leur imposer sa présence taiseuse de rustre de mauvais poil, débouche sur des abîmes juste entrevus au passage, comme souvent dans ces romans si elliptiques, mais qui n’en sont pas moins effrayants, relatifs au non-être et donc au mal.
    Palamède Bernardin est en effet celui qui, s’ennuyant mortellement au monde, rempli come une outre vide d’un gaz acide, ne peut faire que diffuser son poison intérieur et en contaminer autrui. Il y a chez lui comme une variante du démon de petite envergure.
    Or parlant hier de ce livre avec Amélie Nothomb, qui lui a été « donné » par une conversation surprise dans un bus belge, elle m’a appris que les habitants d’un seul pays au monde, sur les 37 traductions faites des Catiliniares, l’avaient interprété au rebours de tous les autres, en trouvant incompréhensible son couple et tout à fait normal le personnage qui se rend tous les jours chez ses voisins pour ne faire que les assommer de son silence revêche.
    Je reviendrai, ces jours prochains, sur cette rencontre d’Amélie Nothomb qui fera l’objet d’un long entretien, intéressant me semble-t-il. Dans l’immédiat, cependant, je me demande si notre projet de Réveillon à traîner nos raquettes du côté de Tampere ne va pas être remis à des jours meilleurs…

  • Notes en courant


    Autour de La possibilité d'une île, de Philippe Sollers et de Frédéric Pajak...

    C’est à une superbe analyse de La possibilité d’une île que Philippe Sollers se livre dans le dernier numéro de Ligne de risque, où il prend bien soin de présiser tout ce qui le distingue, lui le nietzschéen au pied-léger, du schopenhauerien qu’est à l’évidence Houellebecq, mais en multipliant les observations pertinentes et somme toute généreuses, malgré les piques. On retrouve d’ailleurs celles-ci dans le nouveau roman de Sollers, Une vie divine, dont les soixante première pages sont assez épatantes et relèvent nettement plus du vrai roman qu’à l’ordinaire, même si le protagoniste est le même éternel libertin que nous connaissons et qui développe ses vues en coachant une élastique Ludi et diverses autres dames aux silhouettes non moins joliment troussées.
    Cela étant, Sollers charrie lorsque, comparant Houellebecq et Bret Easton Ellis dans Ligne de risque, il réduit celui-ci à un « simple ludion de marché », une « figure pour magazines ».
    A-t-il lu sérieusement Lunar Park ? Cela m’étonnerait. Evidemment l’auteur américain est peu philosophe, mais je le trouve, pour ma part, plus romancier que Michel Houellebecq et surtout que Philippe Sollers. Comme il en va de Houellebecq pour beaucoup de critiques, l’image médiatique de Bret Easton Ellis fausse probablement la donne, mais que cela a-t-il à voir avec la substance de ses romans et particulièrement du superbe dernier, tellement plus pénétrant et inventif qu'American Psycho ? Ce qui est sûr à mes yeux, c’est que la substance romanesque de Bret Easton Ellis est organiquement beaucoup mieux « tenue ensemble », et vivante et libre, comme sont vivants et libres tous ses personnages, y compris sa propre projection, que la substance des essais-romans de Philippe Sollers, dont la somptueuse prose (réellement étincelante dans ce nouveau livre, vive et radieuse) et l’intelligence hypercultivée (et hyper-étalée) ne font pas illusion, à mes yeux, sur le côté complètement plaqué de la dramaturgie romanesque à proprement parler, le temps, les lieux, les couloirs de la mémoire et du sentiment, bref ce rêve éveillé du roman qu’est précisément Lunar Park et, aussi, dans une toute autre tonalité, La possibilité d’une île, et que n'est sûrement pas Une vie divine...
    On sent évidemment, dans les pages d’Une vie divine, la pointe de jalousie que Sollers éprouve à l’égard de Michel Houellebecq, mais il ne devrait pas: allons.  Lors même qu’il prétend instaurer une nouvelle noblesse du goût, cette façon de se pousser au premier rang de la photo est précisément un peu « plèbe », je trouve. Enfin je n’ai rien, pour ma part, contre la « plèbe » qu’il est désormais de bon ton de mépriser. J’ai le tort, sans doute, de ne voir que des gens…


    A ce propos, et pour en revenir à un autre roman qui vient également de paraître chez Gallimard, de Frédéric Pajak, je trouve chez celui-ci ce même mépris, précisément, mais alors à une dose « panique », dans la peinture endiablée qu’il fait des personnages de La guerre sexuelle, dont l’écriture a heureusement assez de chien pour retenir l’attention. Mais quoi ? Faut-il vraiment s’intéresser à cette galerie de nuls ? Je me le demande. J’aimais beaucoup Reiser, dont les pires charges avaient toujours quelques chose d’un peu tendre, à part la drôlerie. Chez Pajak, le comique y est certes, mais le trait se force à la longue jusqu’au mécanique, après un début caracolant, et c’est un peu dommage chez un auteur qui a le punch de Houellebecq mais pas les soubassements…


    Philippe Sollers. Une vie divine. Gallimard, 524p.
    Frédéric Pajak. La guerre sexuelle, Gallimard, 141p.
    Ligne de risque. N0 22. Décembre 2005. Texte absolument réjouissant( !) de Michel Houellebecq, intitulé Mourir, et deux approches de La possibilité d’une île, d’assez haute volée, signées François Meyronnis et Yannick Haenel. Notamment…

  • Panique à Lunar Park

    Bret Easton Ellis à la Star'Ac

    A La Désirade, ce samedi 10 décembre. – C’est pendant les pubs de la Star’Ac que j’ai commencé de lire Lunar Park, hier soir, avec un retard qui doit venir des quelques papiers dédaigneux que j’avais lus à gauche et à droite, disant à peu près : pas terrible, déballage narcissique, ragots de pipole, ces choses-là. Ce qui m’étonnait un peu, de la part de Bret Easton Ellis, et d’ailleurs André Clavel m’avait plutôt mis l’eau à la bouche - André Clavel qui est un vrai lecteur, lui. Mais les choses qui doivent se faire se font, et lire Lunar Park pendant les pubs de la Star’Ac est une bonne façon de cumuler les plaisirs du prime, n’est-il pas ?
    Ce qui est sûr, c’est que les 50 premières pages de Lunar Park, qui m’ont bientôt scotché par-delà les pubs, tout en reluquant de loin tel duo d’adorables baleines (Magali et Liza Minelli) ou tel combat de jeunes coqs (Jérémie et Pascal au coude-à-coude assassin), c’est qu’il faut être bien distrait (ce que sont hélas beaucoup de mes consoeurs et frères) pour ne pas saisir vite la haute malice et la vigueur panique de cette fausse autobiographie jouant avec tous les standards médiatiques du monde actuel pour les « retourner » en quelque sorte.
    Bret Easton Ellis raconte en somme comment il est devenu un personnage de Breat Easton Ellis en devenant le romancier multimillionnaire auteur des livres de Bret Easton Ellis, de la même façon que son père, qu’il dit haïr pour de bonnes raisons (on en découvre les premières traces dans les terrifiantes nouvelles de  Zombies), lui a inspiré le personnage de Pat Bateman d’ American Psycho après avoir été ce personnage « dans la vie »
    On sait que Pat Bateman, le protagoniste d’American Psycho, est un yuppie psychopathe, voisin de Tom Cruise dans son appart de Manhattan, qui ramène des meufs chez lui pour les tringler avant de les tronçonner. Ces mauvaises manières ont fait dire, par les Ligues féministes américaines, que Bret Easton Ellis était forcément misogyne pour imaginer de tels « comportements inappropriés ». Ce que ces dames, et beaucoup de critiques distingués avec elles, n’ont pas vu, c’est que Patrick Bateman ne tuait qu’en imagination. Cela change-t-il quoi que ce soit ? Si fait : cela distinguait ce roman de l’hystérie apathique aux coups de sonde dostoïevskiens (Norman Mailer l’a écrit lui aussi) d’un snuff polar banal jouant sur le goût de la violence et du sexe gore. Il y avait, autrement dit, un élément critique là-dedans qui relevait d’autre chose que de la démagogie au goût du jour. Ce qu’on n’a pas assez compris, depuis Less than zero, c’est que Bret Easton Ellis est le médium d’une certaine réalité américaine, qu’il vit et traduit avec une porosité rare et une intelligence instinctive de pur romancier bien faite pour déstabiliser pas mal de nos confères et soeurs et les pitbullettes des Ligues de vertu.
    Le combat faisait rage entre Jérémie et Pascal (en duo de vrais mecs hormonés se coulant des regards je t’aime-je-te-tue à n’en plus pouvoir) quand je suis arrivé à l’évocation, dans Lunar Park - après la « descente aux enfers de la drogue » du romancier et la « main tendue » de Jayne, mère de son fils Robby (lui prétendait que c’était plutôt le fils de Keanu Reeves qui fréquentait Jayne à la même époque, mais le test a prouvé le contraire) vers laquelle il revint du « bout de la nuit » - des lendemains du 11 septembre (ils se sont mariés cette année-là) où l’on a commencé de voir, dans toutes les villes d’Amérique, des attentats à tous les coins de rue, et les cadavres innocents s’amonceler jusqu’à la hauteur des derricks, et la peur de tout et l’horreur absolue : « Jayne voulait élever des enfants doués, disciplinés, poussés vers le succès, mais elle redoutait à peu près tout : la menace des pédophiles, des bactéries, des 4 x 4 (nous en avions un), des armes à feu, de la pornographie et du rap, du sucre raffiné, du rayonnement ultraviolet, des terroristes, de nous-mêmes »…
    L’humour embusqué de Bret Easton Ellis, dans sa ressaisie de la paranaoïa collective de l'Amérique de Bush,  n’est pas très éloigné de celui de Michel Houellebecq, en plus fou, et sa fantaisie de fictionnaire mimant les délires contemporains est bien plus riche d’observations virtuelles et actuelles que ne le disent ses détracteurs distraits, comme il en va d’un Maurice Dantec. Mais percevoir cela suppose une certaine attention, pour ne pas dire un certain manque de préjugés…
    Madame Public a finalement préféré les langueurs mâle de Jérémie aux raucités de fauve blessé de Pascal, le dinar a de nouveau pissé un max à la Star Ac et tout est bien: comme le dit et le répète Nikos, c’est en allant jusqu’au bout du truc qu’on se dépasse à tous les niveaux du machin, mais ce soir je ne regarderai pas Super Seniors à la télé romande : il y a quand même des limites à l’obscénité…

  • Les enfants perdus

    En lisant Lunar Park de Bret Easton Ellis
    Le rapport liant le Bret Easton Ellis qui écrit Lunar Park et le Bret du livre qui raconte sa vie de romancier célébrissime et plein aux as en train d’essayer de se refaire, me rappelle curieusement celui qu’entretient Marcel Proust avec le Narrateur de la Recherche. Je sais bien que le rapprochement peut sembler « limite », mais l’idée m’en est venue hier soir en lisant la suite de Lunar Park, qui joue du dire-plus de la fiction en faisant de cette pseudo-chronique autobiographique un roman brassant le même type d’observations que Moins que zéro, Les lois de l’attraction ou Zombies, avec ce même regard sur ce qu’on pourrait dire les enfants perdus de nos sociétés nanties et avachies, et cette même musique de détresse, qui expliquent sans doute l’extraordinaire retentissement de ces livres. Aussi et comme chez Proust: cette façon de projeter la mémoire devant soi au lieu de s'y mirer le dos tourné.
    Des pages 50 à 109, le narrateur de Lunar Park raconte essentiellement comment il replonge dans la dope (sans le reconnaître, avec toute la mauvaise foi typique de l’accro), et comment se distendent les liens l’attachant à Jayne (qui le surveille fébrilement), à Robby (qui le fusille du regard), à la petite Sarah dont l’oiseau de peluche n’est pas content non plus, ou au chien qui le juge grave lui aussi. Une fête démente de Halloween, où affluent les amis de l’écrivain, les voisins, les parents des mômes du quartier et les étudiants shootés du campus où Bret donne un atelier d’écriture, est l’occasion de détailler ce mircocosme oscillant, comme toute l’Amérique, entre conformisme extrême et défonce, suavité et violence, infantilisme des adultes et sombre regard des enfants.
    Or ce qu’il y a là de plus intéressant qu’une peinture de mœurs, c’est qu’un roman couve, avec quelqe chose d’aussi inquiétant que ce qu’on sent bouillir à la surface du cratère où s'est enfoncée la première machine infernale tombée du ciel, dans La guerre des mondes que justement je regardais d’un oeil en lisant Lunar Park, dans sa version initiale de  Byron Haskin, si délicieusement années 50. Au passage, j’ai d’alleurs été saisi par l’incroyable ressemblance entre le reporter se précipitant vers la faille avec son micro et le Bret Easton Ellis des années 80 : même profil aquilin et même grand front à même mèche léchée, même cravate et même œil à vrille - bref tout porte à croire que Bret Easton Ellis est la réincarnation d'une série B de 1952...
    Enfin, le rapprochement entre Bret et Marcel trouve un autre motif à la page 108 de Lunar Park, lorsque le narrateur léchote le brillant des lèvres de son étudiante Aimee Light, auquel il trouve un parfum qui le « ramène très loin ». Et de préciser : « C’est comme ces petites mandarines chez Proust ». Alors, bonne élève, Aimee de corriger : « Vous voulez dire madeleines ». Mais  lui d’insister : « Ouais, comme ces petites mandarines »...
    Et c’est exactement cela, le roman : c’est cette façon de réinventer la réalité, plus vraie que vraie, qui fait que les madeleines d’hier sont les mandarines d’aujourd’hui…  

     

  • Une île encore possible


    L’enfant à la guitare

    A La Désirade, ce samedi 17 décembre. - Nous sommes là dans le chaos de nos vies, et tout à coup il y a un moment de grâce, une île possible, une beauté qui nous sort de la platitude des jours et de la fuite du temps, et hier soir, chez la Comédienne, ç’a été sa fille Anna, notre filleule à l’Amie de la Comédienne (elle aussi actrice de théâtre, l’une des meilleures que je connaisse avec la Comédienne) et à moi, quand elle s’est assise, petite, avec sa guitare, et a commencé à nous jouer son Menuet d’un Anonyme.
    On peut me dire tout ce qu’on veut de la décadence des temps qui courent, de l’enseignement qui fout le camp et de la perte du Sens du Sacré chez les enfants de cette drôle d’époque : je n’en ai rien à souder, parce que c’est faux.
    Un Menuet d’un Anonyme joué par Anna, dix ans, avec un sourire de petit bodhisattva, au milieu d’un appart genre bohème artiste mais pas bordélique pour autant, après un repas de saveurs et une discussion enflammée d’abord (sur la pièce jouée ces jours par Denis Lavant, le pote de la Comédienne, où il est question de William Burroughs s’embarquant sur le radeau du Vieux Marin de Coleridge, à quoi la Comédienne n’a pas croché du tout) et ensuite super amicale, ponctuée d’irrésistible imitations d’animaux par l’Amie de la comédienne – tout ça et la beauté des choses et des gens refaisait surface dans notre chaos, comme elle refait surface à certains moments bouleversants de Lunar Park de Bret Easton Elis, quand les personnages naufragés qu’il y a dans ce livre se retrouvent sur un coin de radeau pour se dévisager avec tout ce qui leur reste de bribes d’amour.
    Lorsque Bret et Jayne s’affrontent et se retrouvent durant leur thérapie de couple – chef-d’œuvre de psychologie dialoguée, soit dit en passant -, ou quand Bret croit enfin rejoindre son fils Robby avant le déchaînement des forces ténébreuses, il y a aussi de ces îles apparemment préservée de toute la saleté du monde, où ce que nous avons de pur et de bon trouve à s’exprimer.
    A l’instant je le revis : Anna détaille chaque note avec gravité dans la nuit d’hiver. Dehors un renard file le long des voitures. Les mères qui m’entourent ont la même dégaine de babouchkas boucanées et bonnes. Le frère d’Anna, grand beau long garçon aux yeux et aux cheveux de berger afghan, nous a quittés quelque temps pour un casting, après quoi le revoici goûter au dessert de la Comédienne, genre crème à la turque, mélange de blanc battu et d’œufs en neige et d’eau-de-vie d’Arak. Un instant tout n’est plus qu’âme, ou disons qu’on se coule dans le corps du monde qui est un moule de beauté…

  • Du nihilisme


    De la seiche philosophique 

    Une mentalité m'a toujours révulsé, et c’est celle de la seiche philosophique. Rien à voir, cela va sans dire, avec la seiche animale, qui ne diffuse son encre que pour se défendre à bon droit.

    Or en quoi se distingue la seiche philosophique ? En cela que, plongée dans un bac d’eau claire, elle y diffuse un jet d’encre noire avant de déclarer qu’il n’y a pas plus noir que le monde dans lequel elle, seiche philosophique de malheur, a été plongée.

    Il y a la seiche du tout est moche. Lui désignez-vous une chose belle, un paysage ou un tableau, un film ou un livre, qu’elle en relève aussitôt le défaut.
    Il y a la seiche de rien ne vaut le coup qui, arguant que tout a été fait, ou que rien ne puisse plus advenir, n’a de cesse de ruiner tout projet et toute idée de projet, pour mieux se complaire dans son amer bocal.
    Enfin il y a la seiche du tout est foutu, dont le goût du noir touche à l’absolu, le seule fait d’être au monde lui semblant la calamité d’origine.

    Or comment combattre la morne philosophie de la seiche ?
    Je dirai simplement : en regardant la vie avec plus d’attention. A l’instant même je lis, d’ailleurs, dans ce beau livre qu’est Lunar Park de Bret Easton Ellis : « Tout ignorer est chose facile. Etre attentif est beaucoup plus difficile… » Et c’est cela même : l’attention est ce qui fait d’un écrivain le gardien du détail, que le nihiliste s’acharne à noyer.

     

  • On the road again



    Sur Les Oasis de transit d’Yves Rosset

    La sensation-vertige d’ubiquité qui caractérise l’homme actuel dans sa relation au monde se perçoit à la fois psychiquement et physiquement (par ce qu’on pourrait dire la physique du processus de lecture) dès les premières pages de ce maëlstrom de notations que constituent Les Oasis de transit d’Yves Rosset, monstrueux journal de bord recomposé d’un voyage autour du monde sillonnant et quadrillant l’espace autant que les strates du temps.
    Yves Rosset a voyagé librement une année durant, grâce à la bourse de 100.000 francs suisses (65.000 euros environ) qu'il a obtenue de la Fondation Sandoz, multipliant les allers-retours entre Berlin où il survit d’expédients (notamment barman de nuit) avec sa petite famille et le Japon, Israël et les States, entre autres points de chute d’un réseau tissant sa maille recoupée par le filet de ses mails amicaux round the world
    Dès les premières pages japonaises de ce livre profus et bigarré, rappelant Cendrars le curieux de tout et le mange-mots plus que Bouvier l’esthète cultivé, j’ai été saisi par la justesse du titubement initial du voyageur occidental au Japon illico confronté à ce qu’il dit une « fascination particulaire » détaillée en ces termes dès son arrivée à Tokyo : « Je regardais vers le nord, vers l’ouest, en direction de Shinju-ku, de Toshima-ku. Il pleuvait fort, grisaillait, mais le brouillard n’empêchait pas de voir que la ville ne cessait pas jusqu’à l’horizon. Infinies détrouvailles, approfondissements, différenciations, murmures des mercures humeuses, foulances errées. Deux jours auparavant, en revenant de la plage de Kamakura pour rejoindre la gare, nous étions remontés à contre-courant le flot d’une sorte de rush-humanity extraordinairement calme et disciplinée qui, déversée par la mégapole que forment Kawasaki, Yokohama et Yokosuka, se rendait au bord de l’eau pour assister au hanabi, le feu d’artifice de l’été. Chaque visage intriguait comme une nouvelle étoile, chaque corps vibrait d’une tension interne au sein du cosmos, chaque rire éclatait comme l’écho d’une manière de big bang en expansion assourdissante ».
    Ces notations m’ont rappelé la même sensation-vertige, exactement, qui m’a saisi la première aube blafarde dans le métro de Tokyo, au milieu de milliers de chauve-souris humanoïdes accrochées d’une main à leur poignée, de l’autre tenant l’attaché-case, chacune avec l’étoile éteinte de son visage, jusqu’au rush-humanity de la lente coulée vers les bureaux…
    Ensuite le voyageur est en Judée, qui est celle à la fois d’un croquis rapporté de Chateaubriand (« le paysage qui entoure la ville est affreux »), où voisinent, dans une atmosphère de banlieue décatie jouxtant le désert, bédouins de bidonville et soldats fatigués gardant leur arme proche (« l’ordre existe de tirer dans la tête si l’on soupçonne que l’être qui s’approche peut être un combattant prêt à mourir »), vestiges archéologiques (Qumrân) et zones militaires, baigneurs de la mer Morte perpétuant la « foultitude solidaire du rhumatisme et de la tordue au fils des ans », et c’est parti pour un arpentage d’Israël qui superpose les images du catéchisme de jadis et celles du vrombissant présent ponctué d’explosions…
    C’est un livre à lire lentement et en tous sens, dans l’ordre et dans le désordre, mais avec la même attention qui leste chaque observation de l’auteur. Je vais le trimballer avec moi jusqu’à la fin de l’année et peut-être au-delà. Sa lecture est à la fois intéressante, parfois un peu freinée par la pléthore, et vivifiante du point de vue de la langue qu’il touille et travaille au corps.
    Voilà ce que ça donne par exemple : « Emporter en soi un morceau du monde et le bercer pieds nus dans le sable de la Méditerranée ou dans un manteau de laine sous les arbres nus de l’hiver brandebourgeois, parmi un rouge de brique nordique et les odeurs infinitésimales du charbon de houille se glissant dans le décor d’un passé prussien. Quatre millions de réfugués. Six millions de morts. Le H Manque sur l’inscription en tubes luminescents au sud du Sheraton. Vitres obscures. Mer léchée de flammes perçant le mur protégeant les vivants dormant encore ou déjà parvenus, sains et saufs, sur la plage du réveil. Drames de la mémoire du Narrateur à Balbec, imagination de l’eau, lumineuse, lustrale, reflétée aux fenêtres muettes de solitude, encore tapies dans l’ombre ».
    Or comme il y en a 500 page de ce tonneau-là, on se souhaite bon voyage…

    Yves Rosset. Oasis de transit. Bernard Campiche éditeur, 529p.

  • De la tendresse


     

    De Lunar Park à La promesse de l’aube

    A La Désirade, ce mardi 13 décembre. – Il est toujours déprimant de lire de mauvais livre, et comme je m’en suis « fait » deux aujourd’hui, c’est avec un sentiment de reconnaissance presque amicale que je retrouve, ce soir, Lunar Park de Bret Easton Ellis, dont la lente descente dans le tragique diffuse une espèce de tendresse désemparée qui me touche infiniment. Jamais je n’avais senti, chez cet écrivain, une telle attention au monde dans lequel nous vivons et une telle protestation, une telle précision dans l’observation de la démence ordinaire et une telle honnêteté dans la façon de s’impliquer dans le tableau.
    Hier soir, en relisant le magnifique début de La promesse de l’aube de Romain Gary, j’ai éprouvé ce même sentiment de totale affection que peut nous inspirer un livre bon (je ne dis pas un bon livre, mais un livre bon), quand l’écrivain, vautré au milieu des phoques de Big Sur, se rappelle les mises en garde de sa mère, quand il était petit garçon, contre Totoche le dieu de la bêtise avec sa tête d’intellectuel primaire, Merzavka le dieu des vérités absolues debout comme un cosaque sur des monceaux de cadavres, ou Filoche le dieu de la mesquinerie vociférant des « sale juif sale pédé sale nègre » dans sa loge de concierge - et le père phoque regardait ce type rêver sur le rivage du Pacifique, chaque mot de ces phrases saines et libres sonnant aussi juste que la phrase saine et libre de Bret Easton Ellis détaillant sa fureur et son désarroi.
    La littérature sérieuse se reconnaît, me semble-t-il, à ces ondes de tendresse qu’elle diffuse, proportionnées aux ondes d’effroi qu’elle capte en même temps. La réelle attention n’est supportable qu’avec ce flux de tendresse. Ce qu’il y a de poignant et en crescendo, dans Lunar Park, est de voir comment l’écrivain découvre la réalité de la souffrance et du mal qu’il a pressentie dans ses livres sans en mesurer l’exacte conséquence, et qu’il vit désormais dans sa chair même, soudain rattrapé par les fantômes de son imagination médiumnique…

  • La vérité de Lunar Park

    Bret Easton Ellis et la lettre à la petite cousine
    Et maintenant que va devenir Magalie, princesse de la Star Ac et des mal aimés ? Comment va-t-elle gérer son million et son vécu quotidien ? Qu’adviendra-t-il de cette étoile de la France d’en bas montée au Ciel de la Réussite ? Quels lendemains pour elle et quels surlendemains ?
    Telles sont les questions que je me posais en achevant la lecture de Lunar Park de Bret Easton Ellis, qui ne parle en somme que de cela : de ce qui nous attend en réalité malgré tout ce que nous fantasmons en lisant et relisant la lettre de notre petite cousine Magalie.
    C’est Céline, évidemment, qui jugeait du roman dans sa massive tendance comme relevant de la lettre à la petite cousine, et le déballage de la romance contemporaine ne ferait que le conforter dans son jugement.
    Or ce que je trouve admirable, arrivé au bout de la lecture de Lunar Park, c’est que ce livre troublant et poignant, féroce et délicat, peut-être le plus beau que j’aie lu cette année avec Le siège de l’aigle de Carlos Fuentes, Le maître de Colm Toibin, Cosmos incorporated de Maurice G. Dantec et les nouvelles de Judith Herman ou celles de William Trevor, subvertisse absolument le genre du tout-dire privé en faisant de la vie de Bret Easton Ellis une fiction romanesque où tout ce qui est raconté relève de l’affabulation, du point de vue de l’anecdote privée (la femme, les enfants, les nannies, le chien, etc.) pour mieux traiter le thème, en somme très jamesien (et la psychologie surfine du romancier se rapproche en effet de James autant que du Philip Roth d’ Opération Shylock) du double et des relations entre les multiples niveaux de ce que nous appelons la réalité.
    Il y a dans ce livre un engagement personnel, un mélange de souffrance réelle (ou plutôt de compréhension de la souffrance, de la solitude et des malentendus interpersonnels) et d’humour supérieur, qui relèvent de la meilleure littérature. Et qui, mieux que Bret, pourrait à présent nous parler de Magalie et des siens ?

  • Les rogatons de Philippe Djian


    En lisant Doggy Bag

    Quel corniaud crevant de faim pourrait-il bien avaler les rogatons que Philippe Djian a recueillis dans son Doggy bag ? Ce qui est sûr, c’est que mon camarade Fellow les a rejetés rien qu’à me voir les détailler, de loin, fronçant en outre ses sourcils à la François-Joseph lorsqu’il m’a entendu lui citer à haute voix cette phrase d’anthologie : «L’ambiance était mortelle, si lourde qu’un attelage de bœufs aurait peiné à la tracter sur du plat »…
    C’était pourtant un titre assez épatant que Doggy bag et je m’en léchais autant les babines que Fellow, mais au fur et à mesure que j’avalais ces morceaux de feuilleton, les signes de l’indigestion et, bientôt, les spasmes annonciateurs d’un probable degueulando se manifestèrent au point que, sur cette phrase de la page 127: « L’ambiance était mortelle, si lourde qu’un attelage de bœufs aurait pené à la tracter sur du plat », je résolus de donner le reste au renard…
    Tout n’est pas pour autant à jeter du contenu de ce Doggy bag, dont certaines scènes, certains personnages et certaines ambiances (quand les bœufs ne s’en mêlent pas) se rattachent bel et bien à l’univers du romancier si remarquable de Sotos, Criminels, Sainte-Bob, Frictions ou Impuretés.
    Ce qui cloche, avec Doggy bag, tient probablement au projet de fabriquer une « série » à partir de deux personnages (deux frères rivaux qui possèdent un garage et voient revenir la femme qu’ils ont partagée après vingt ans d’absence) qui ne sont pas « creusés » comme dans les romans ordinaires mais lancés dans une suite de séquences filées à la diable et dialoguées à la va-vite, sans qu'on ait l'impression que le temps passe. En ce qui me concerne en tout cas, je n’y ai pas cru, la terrible scène durant laquelle l’un des couples baise pendant que l’enfant de la femme se noie à deux pas de là fait à peine figure de péripétie, tout ça glisse et patine en surface, bref on se demande si cette Saison I a vraiment besoin des deuxième et troisième saisons annoncées…
    Philippe Djian. Doggy bag. Julliard, 267p.

  • A la vie à la mort




    En mémoire de la petite L.

    «Ne vous laissez plus
    aller au cercueil»
    (Antonin Artaud)



    Ce fut une époque, maman, où nous avions tous deux envie de mourir Luciana et moi.
    Je ne voulais pas t’inquiéter alors, et c’est pourquoi je me suis contenté de te dire, à ce Noël, que j’étais stressé par mon job et plus encore par mon roman en panne lorsque tu m’as fait remarquer que j’avais l’air triste.
    Je n’avais pas seulement l’air triste, à ce moment-là: j’avais envie de me foutre en l’air. Je n’en avais aucune raison, mais je ne désirais rien tant qu’en finir, et Luciana, sans que je ne m’en doute à vrai dire, n’aspirait à rien d’autre sans plus de raison que moi.
    Je répète que nous n’avions aucun motif, ni l’un ni l’autre, de nourrir ces noires pensées. Car nous avions tout, c’est entendu: nous étions de ces gens dont on dit qu’ils ont tout. Luciana m’aimait et j’aimais Luciana. Nous avions de belles enfants frayant déjà loin de nous et nous nous trouvions cependant encore, selon ton expression, sur le versant soleilleux de la vie.
    Luciana venait de prendre un nouveau départ dans son activité professionnelle, elle passait désormais deux jours par semaine à l’université où elle avait décidé de poursuivre certaines études, et pour ma part je ne pouvais me plaindre de mon travail au Quotidien où j’étais employé au titre de rédacteur. Nos deux salaires nous permettaient de mener notre barque à notre aise, nous nous plaisions à notre balcon en forêt de la Cité des Oiseaux, à un jet de pierre de ta maison, et passions nos fins de semaine en notre datcha surplombant le Haut Lac que nous rallions à bord de la Honda CRV 4x4 bleu métallisé qui nous assimile à la middle class d’un des pays les plus nantis de l’hémisphère nord. Bref, quel motif aurions-nous eu de nous lamenter alors qu’il y a tant de calamités de par le monde ? Et comment même aurais-je osé te dire que j’avais envie, ce Noël-là, de me flinguer, quand il y avait tellement d’années que tu endurais ta vie d’esseulée et que tu t’y cramponnais ?
    Tu m’aurais compris, sans doute, si je t’avais parlé de notre peine à supporter le temps pourri de ce novembre de fin de siècle et de millénaire - cela tu l’aurais compris. Tu comprends mieux que tout ce qui concerne la météo. Tu m’agaces même, souvent, avec tes histoires de temps plus ou moins super, selon ton expression.
    Je n’ai rien à te dire cependant du foutu temps de ce novembre 2000, j’entends le temps physique de ce maudit novembre, le temps atmosphérique de ce putain de novembre 2000 durant lequel il a dû sûrement faire beau et pas beau - mais encore, savoir quelle sorte de beau, quand il est de si douces grisailles de novembre.
    De fait, ce n’était pas le froid physique ni la pluie ou le brouillard qui nous tuaient, Luciana et moi: c’était simplement novembre, ce novembre-là en elle et en moi, qui nous anéantissait soudain.
    Il y a comme ça des mois où tout meurt, mais novembre 2000 fut pire que tous à mes yeux, et les causes en sont mêlées: il y avait nous et nos corps pleins d’âme secoués par la cinquantaine, il y avait l’horreur absolue frappant Bruno et Marie, il y avait d’autres choses encore, il y avait mes virées avec le Gitan qui tournaient parfois au combat de gladiateurs, enfin il y avait le fracas du monde.

    Bruno m’avait téléphoné le 7 au soir pour me dire que la petite, c’était maintenant sûr, ne survivrait pas à son calvaire. Sa voix n’était qu’un souffle et je m’étais dit qu’il cédait peut-être au découragement après tant de mois de hauts et de bas, puis j’ai vraiment entendu sa voix, qui était ce qu’on appelle une voix blanche, et c’est par cette voix que j’ai compris que tout était fini: que les faits ne laissaient plus aucun doute, que la maladie était repartie de plus belle après le dernier semblant de rémission, que 70% de la moëlle épinière de l’enfant étaient atteints et que ce n’était plus qu’une question de semaines, il paraissait même douteux qu’elle puisse encore voir les lumières des fêtes, et c’est avec la même voix blanche que j’ai continué, à mon tour, de parler à notre ami.
    Luciana s’est rapprochée quand elle m’a vu les yeux pleins de larmes, elle s’est assise à côté de moi et je l’ai vue dans sa beauté lasse, j’ai senti en moi se former le mot de délivrance mais j’en avais presque honte et je me suis retenu de le prononcer alors que, pour ta part, tu l’avais répété à chaque fois que je t’avais parlé de la paralysie à vie de la petite, en femme qui a les pieds sur terre et qui perd tout doucement la mémoire.
    Bruno se taisait mais je savais qu’il ne pleurait pas, muré qu’il était avec Marie dans leur bloc de douleur, je pensais délivrance et pourtant je lui ai dit quelque chose comme vivez bien maintenant avec elle jusqu’au dernier souffle, je ne sais qui parlait à ma place alors que j’eusse aimé m’enfoncer dans un puits de silence, et Luciana et Marie se sont parlé avec la même voix blanche que Bruno et moi, mais le lendemain matin, me réveillant à cinq heures et me figurant cloué dans un lit-cage entouré de tout un arsenal d’appareils, je me suis retenu de hurler en imaginant ce qui se passait à l’instant même dans le corps et dans la tête de la petite et toute la journée, ensuite, je me suis retenu d’insulter les gens. Ce qui comptait, ce matin-là, c’était de donner le change le temps de mes vacations en ville. Car il allait de soi, et Luciana l’avait autant à coeur, que pas un instant le quidam ne devait soupçonner nos états d’âme.

    A l’aube de ce même jour nous avions, avec Luciana, fait l’inventaire du désastre sans penser plus à la petite. Nous n’en avions qu’à nos tristes peaux. Allongés les yeux mi-clos, avant même que de bouger et en nous demandant lequel se lèverait le premier pour la corvée de café (je me sentais prêt à la laisser se dévouer pour une fois), chacun de nous refaisait le constat implacable: il a maintenant comme un bréchet de dindon, elle a le cheveux ce matin en roide filasse, on lui voit derrière du blanc de crâne entre ses mèches d’Absalon, elle doit retenir de l’eau depuis quelque temps, ses pectoraux fameux ont un peu fondu en nichons de matrone, elle a toujours de beaux seins et pourtant ça pendouille - mais qu’il est émouvant, mais qu’elle est adorable, ce genre de choses.
    Luciana s’inquiétait de mes longs soupirs. Quelques mois plus tôt nous avions craint pour ses reins, mais à présent c’étaient les miens qui la préoccupaient, mes reins et ses angoisses, mes reins et mes artères, car les soupirs venaient d’une sourde oppression des poumons liée aux artères sûrement, cholestérol et compagnie, la crasse poison de ces âges - et quand je me concentre je perçois très bien: je sens du dehors à fleur de nerfs et je me figure en même temps dans le rôle investigateur de la microcaméra fureteuse à loupiote qui remonte le courant de mon Amazone intérieure, et là je vois tout comme au cinéma, je vois les traces d’alcool et de viande rouge, je vois les tas de lipides livides en monticules le long des rivages, je vois les parois scarifiées, les parois goudronnées et les moches fissures dans la tuyauterie, on se croirait dans le train fantôme, on entend un grondement continu de fleuve ténébreux et c’est affreux ce que ça sent le sang, ah mais je vais défaillir, faut que je sorte de là, et quand j’en sors en ouvrant les yeux je me sens tout près d’être plus mal encore, et je vois Luciana toute pâle, à croire que c’est elle qui va maintenant tourner de l’oeil.

    Avez-vous connu ces tribulations toi et lui ? Vous êtes-vous senti vieillir ? Cela a-t-il jamais été un thème de conversation entre vous ? Et au fait de quoi parliez-vous à ce présumé tournant de la vie ? De quoi parliez-vous par exemple, en novembre 1966, à l’approche de tes cinquante ans ?
    Souvent je me suis demandé de quoi vous parliez. Souvent je me demande de quoi parlent les gens. Souvent je m’approche un peu des gens en essayant d’imaginer des vies à partir de leurs bribes de conversation. Souvent je me suis reproché de n’y voir que des banalités. Souvent je me dis aussi que le plus que vous vous êtes confiés l’un à l’autre ne passait peut-être pas par les mots.

    Ensuite tout alla de mal en pis durant cette journée où la pensée de la petite et mes difficultés de respirer me firent jouer ma scène d’agonisant à la rédaction.
    Déjà je traînais la patte en me dirigeant vers l’abribus du quartier. Les journaux du matin m’avaient accablé, dont j’avais pris connaissance au bar jouxtant le Centre Com.
    Il y avait treize convois funèbres ce jour-là, dont celui de l’artiste abstrait Cordier, que j’avais rencontré et à la mémoire duquel les siens avaient cité ces paroles d’Elan-Noir, le voyant de la nation sioux: «La vie de l’homme est dans un cercle de l’enfance jusqu’à l’enfance et ainsi en est-il pour chaque chose où le pouvoir se meut. Nos tipis étaient ronds comme les nids des oiseaux et toujours disposés en cercle, le cercle de la nation, le nid de nombreux nids où le Grand Esprit nous destinait à couver nos enfants.»
    En tout autre temps, ces propos ragaillardissants sur la couvée des enfants m’auraient égayé, mais je n’avais pas, ce matin-là, le moindre humour durable.
    Un autre faire-part de l’institution L’Espérance nous informait qu’une Madame Piolet était décédée dans sa 89e année, que saluait le groupe Flamants avec ces mots encourageants: «Dans la pénombre de la nuit, une douce lumière surgit et me remplit de grâce».
    Ailleurs encore il était écrit: «La mort n’est pas l’obscurité, c’est la lampe qui s’éteint quand le jour se lève».
    Or décidément pas plus que la douce lumière, la lampe n’éclairait mon obscur canyon.
    Pour le reste il était question des intempéries en série de ce début novembre, on annonçait de nouveaux massacres en Algérie et trois adolescents palestiniens avaient été abattus dans la bande de Gaza, le volume des échanges financiers était à la baisse en attendant la désignation du nouveau président américain, les plongeurs russes avaient abandonné les derniers marins enfermés dans les entrailles du Koursk et le supplément Emplois (1046 offres) du Quotidien établissait que les Old Timers, les quinquas et autres seniors qui cherchaient un nouveau débouché devaient s’interroger au préalable sur leurs potentialités.
    Bref, tout m’apparaissait, ce matin-là, sous son jour le plus désolant; et ça ne s’est guère arrangé par la suite, tandis que le trolleybus m’emmenait en bringueballant vers le centre ville où se dresse le building du journal.

    La conférence de rédaction m’acheva, que je feignis de suivre avec la plus vive attention tandis que des vertiges me brouillaient la vue. Le rédacteur en chef avait revêtu son fin costume des jours de représentation sociale à déjeuners qui n’en finissent pas, et je le plaignais sincèrement en mon for intérieur. La seule idée de siéger en conférence me desséchait la gorge, la perspective du moindre repas d’affaires me paralysait cependant que, très maître de lui, tantôt tout miel et tantôt poussant ses griffes, il passait en revue le journal de la veille avant de détailler celui du lendemain.
    Or, je me sentais perdre prise. Tout à coup la dérision des événements prenait, à mes yeux, des airs de fantasmagorie.
    En temps ordinaire, le fait qu’on ne pût départager deux candidats à la présidence de la plus grande puissance du monde m’aurait fait ricaner, mais ce jour-là pareille farce me semblait confiner à la même triste démence que cet autre Américain symbolisait, dont on annonçait qu’il passerait en justice pour avoir mordu son chien à deux reprises.
    Tu me disais souvent, toi aussi, que le monde te paraissait devenu fou. Tu prétendais que quelque chose avait changé, et peut-être également dans l’équilibre des saisons. Tu retrouvais de moins en moins tes repères. Tu te disais parfois lasse de tout ça, et comme je te comprenais à ce moment-là, moi qui m’ingéniais d’habitude à te rassurer en arguant que le monde avait toujours été ce fatras du meilleur et du pire.
    Autour de la table, cependant, mes confrères de la rédaction ne montraient aucune espèce de décontenancement: l’actualité défilait et chacun s’efforçait d’en dégager les faits saillants qu’il aurait à traiter.
    Mais quel sens tout cela pouvait-il bien avoir ? Pourquoi le chef de l’économique portait-il ce jour-là ce gilet de soie jaune ? Et qu’avait éprouvé chacune et chacun, ce matin, à son éveil ou devant son miroir ? Comment chacune et chacun se considéraient-ils devant leur image? Combien d’entre nous auraient-ils supporté de partager la vie d’un enfant paralysé à vie ? Combien d’entre nous priaient-ils, et comment ?
    J’en étais là de mes divagations quand je constatai que tout le monde s’était levé, ce que je fis à mon tour non sans vaciller et me traiter aussitôt de flanelle, puis de rester planté là en redoutant le prochain effondrement.

    Quelques instants plus tard, à mon arrivée dans le bureau de Javier, alias El Jefito, j’affichai la mine du vaincu en me disant empêché d’assurer une heure de plus ce jour-là. Or, le Jefito m’avait vu tout à l’heure. Plus même, il en rajoutait dans le genre Souci de l’Autre en multipliant les égards que je me figurai, tout aussitôt, lié à mon état de rebut. Et moi de l’encourager alors sous cape: c’est cela mon garçon, enfonce-le de tes sourires, ce type-là t’a bien assez seriné que tu pourrais être son rejeton, roule-lui tes regards d’ourson compatissant, montre que tu gères ces situations sans recourir à la maintenance ou aux ressources humaines, de toute façon le dinosaure ne s’accrochera plus longtemps, place à la jeune garde.
    Et moi de le remercier bien bas, puis de lui promettre d’être sage avant de tituber en direction de la sortie des artistes, et de me prendre tant à mon jeu que me voici me représenter des caillots en déroute et de la sténose larvée, enfin voilà le tourniquet de verre du building qui m’avale et me rejette sur l’avenue, il fait un froid de novembre à se tapir dans un antre et j’entends encore la voix du Jefito qui me recommande de ne pas voir que le noir du Nada...

    D’habitude c’était moi qui t’incitait à positiver, et tu ne te doutes pas en quelle horreur j’avais ce mot d’ordre, mais ce matin fameux, à quelques pas de là, c’est précisément à ce piège-là que je me fais prendre: alors que je regagne pâlement mes pénates, après la comédie au journal: tout à coup, à la devanture d’un kiosque de la place Saint-François, ce Magazine de l’Homme Nouveau, à l’effigie de je ne sais quel abruti de muscu, me jette à la face que le temps est venu de faire ma Révision Moteur.
    Cela se sous-intitule Bien vivre au masculin, du genre de publication que jamais, tu t’en doutes, je n’aurai même remarquée jusque-là. Mais à l’instant les titres me scotchent: Natation sport total - Déchaînez vos orgasmes - Spécial glisse - Votre santé en 2001 - L’autoroute de vos artères.
    Tout cela VOUS concerne, m’assène-t-on sur papier glacé. Ainsi, malgré mes velléités de lâcher la rampe je m’accroche. J’achète dans la foulée. Je me roule la chose en douce sous l’aisselle de crainte un peu idiote d’être repéré, puis je regagne mon repaire et je lis, pendant une heure d’affilée je lis et je lis.

    Je n’ai pas vu trace, dans tout le magazine, d’aucun type de plus de trente ans et pourtant j’ai tâché de m’identifier, je me suis dit qu’il fallait croire au miracle, je ne voulais pas admettre, il ne serait pas dit qu’on nous ait liquidés si facilement Luciana et moi.
    Je me suis efforcé d’être interpellé par le dossier Santé/Forme. J’ai relevé en passant qu’une haleine de coyote pouvait être combattue par la cure d’artichaut et qu’en novembre la lampe Bright Light de Philips était indiquée pour la thérapie de lumière que nécessitait la lutte contre les excès de sécrétion de mélatonine. J’ai pris en compte les conclusions du technicien de l’orgasme à propos de ce qu’il comparait à la mise à feu d’une bombe nucléaire à deux ogives. J’ai même entrepris mon examen de conscience à la lecture de la rubrique Leçon de sagesse, où il m’était demandé si j’avais déposé mon ego et si j’en faisais assez pour apprivoiser la mort et sonder mon univers intérieur, faute de quoi je n’avais qu’à glisser, dans le lecteur de mon Mac, le CD de La Légende du prophète et de l’assassin, disponible aux éditions Wanadoo.

    Je m’étais cru assez fort pour relever ces défis et pourtant, contre toute attente, plus les solutions à tous les dysfonctionnements imaginables se multipliaient sur papier lisse et plus je me sentais rejeté de cette arène où s’exhibaient les rutilantes machines des corps juvéniles.
    A cet instant-là, pour dire vrai, je n’avais plus la moindre envie d’être en forme ni de retrouver non plus une Luciana drainée ou liftée, mais je n’osais trop l’affirmer. Je ressentais une lassitude qui me privait de toute réaction en dépit d’une constante augmentation de ma lucidité, comme si la conscience de plus en plus aiguë de ce qui suscitait ma révolte me paralysait à mesure.
    A quoi bon ? me disais-je. Tout n’est-il pas joué d’avance et voué à la poussière ? A quoi bon décrier cette nouvelle folie de la performance ? A quoi bon résister au Nouvel Homme ?
    Et je me repliais dans ma rêverie solitaire en t’imaginant là-haut, dans le quartier de notre enfance, le regard flottant dans l’entrelacs de vieilles branches du chêne rescapé de toutes les mises en coupe des promoteurs.
    Je rêvais aussi bien d’être cet arbre sans âge et qu’on me regarde avec amitié comme, à l’instant, je regardais les bouleaux entre les murs, là-bas, de l’autre côté de l’avenue, en train de se dépouiller de leurs feuilles.
    Chaque année plus vivement je ressentais ce bonheur de la beauté mourante de l’automne, mais la pensée que tout cela renaîtrait me rappelait à la fois le sort inéluctable de la petite et je sentais en moi s’inscrire les mots plus jamais dont un dimanche soir de printemps, après les heures à veiller ton compagnon, notre père, nous avions tous perçu en nous la déchirure - il y aurait d’autres novembre mais tout ce que je voyais à l’instant de ma fenêtre, cette rue, ces gens, ce bitume, ces arbres entre ces murs, tout ce décor si banalement réel se trouvait comme oblitéré par ce plus jamais.

    Et puis un jour, je ne sais comment, nous sommes revenus à la vie Luciana et moi.
    Cela ne s’est pas fait moins inexplicablement que notre plongée dans le noir, et chaque fois que j’y resonge c’est pour revivre en même temps les derniers instants que je passai un jour de décembre auprès de la petite, devant laquelle je me suis soudain senti aussi démuni qu’un enfant sans expérience alors qu’elle, dans son regard joyeux et si présent, dans un éclat de rire qui la secoua à un moment donné malgré sa complète paralysie, dans le clignement de ses paupières et cette espèce de lumière irradiant son visage, m’a paru soudain incarner la vie même.
    Quelques jours plus tard, comme pour lui dire ma reconnaissance, je lui apportai un cheval ailé.
    N’était-ce pas cruel d’offrir Pégase à un enfant qui ne pourrait que le voir posé là ou voler par d’autres mains ?
    Je ne pensais qu’à ses yeux de l’autre jour, mais la petite n’allait pas bien lorsque je lui fis remettre son cadeau par Bruno, qui sourit de pauvre ravissement à sa place - oui la petite y avait rêvé, et son petit frère jouerait avec...

    Les jours passaient de cette fin d’année où nous remontions la pente. Nous étions occupés par nos affaires de grands. Nous étions même suroccupés. Nous nous disions surchargés. Surbookés. S’il m’arrivait de le prétendre moi aussi je n’en croyais pas un mot. Souvent, moi qui étais censé le consoler, je demandais l’aide de l’ange du cabanon, ou je prenais la main de Luciana sans mot dire.
    Un soir Bruno m’appela pour me dire que la petite se mourait doucement. Mais quel cri, quelle longue plainte retenue, quel tourment de chaque instant cela signifiait-il... Or il en fut ainsi jusqu’à fin décembre.
    Et cette nuit où l’ombre triomphe de la lumière, cette nuit-là la petite s’en alla.

    J’ai retrouvé mon ange sur cette prairie, un après-midi d’après la Noël, dans la peau d’un bambin qui gambadait autour d’une tombe.
    Il y avait là la foule grave, la foule tendre, la foule incrédule, la foule accablée, la foule des visages comme éclairés de l’intérieur qu’on ne voit qu’aux enterrements d’enfants.
    L’ange du cabanon me disait: mais regarde-les, s’ils sont beaux, et je pensais à toi qui n’a plus personne que ton ange à toi, et je serrais la main de Luciana et nos belles enfants étaient là qui se retenaient de pleurer.
    Je me suis rappelé toute la mélancolie de l’existence que modulait, en litanie, l’air de violon des Adieux à la turque que m’avait révélé mon ami le Gitan sur un 78 tours de l’époque ottomane, une fin d’après-midi d’il y a quelques années.
    La mère et le père étaient là tout au bord de l’abîme.
    Le petit frère de la petite dansait, là-bas, dans la lumière de la vie.

    La Désirade, août 2001




  • Lunar Alien



    Des messages positifs

    Je savais, quand la Lune m’a réveillé tout à l’heure, que j’avais reçu des messages, et tout de suite je me suis connecté, non sans jeter un coup d’œil aux boîtes des enfants.
    Les enfants reposaient. Chacune dans la boîte où son Ami respectif l’avait déposée pour la nuit, selon le contrat. Chacune vêtue de sa nuisette. Chacune avec son sourire de fée. La brune et la blonde. Déconnectées pour la nuit, mais chacune avec son kit de survie à portée de main.
    Voyaient-elles les traces dans leur sommeil ? Leur sourire m’incitait à le penser. Et voyaient-elles les taches de sang le long des traces ? Un message m’a conseillé de penser que non. La pièce attachée du message précisait : votre enfant est votre Client. En cas de stress, doublez la dose.
    Je ne dormais pas : je voyais les traces des peluches filer vers Neverland, et les taches de sang des enfants disparus de la semaine dont les avis de recherche figuraient dans le Quotidien Bleu. J’étais serein en contemplant les pentes enneigées, la plaine immaculée du lac gelé et le ciel éclairé de l’intérieur au-dessus des montagnes. Je savais que l’équipe de soutien psychologique était prête à intervenir à tout moment si je flanchais. D’ailleurs j’étais trop occupé pour me laisser aller : un message m’avait ordonné de corriger l’aspect de mon dessin d’ornithorynque, et je n’avais qu’à obtempérer.
    Votre ornithorynque a l’air dérangé, disait le message, et c’était vrai. Cela risque de provoquer un trauma chez les enfants, précisait la pièce attachée. Et du coup je me suis lancé dans la correction : j’y passerai toute la nuit s’il le faut, mais je lui rendrai son aspect normal.
    Votre rôle est de normer vos enfants, me rappela un message ultérieur, et faites attention à leurs petites attaques de cellulite : prévenir est la règle.
    Lucy aussi sourit dans son rêve, avec son air constructif de toujours, surtout depuis qu’elle se montre intraitable en matière d’hydrates de carbone. Avec elle nos Clientes sont en sécurité. Je veux dire : avec elle et le nécessaire antistress.
    Dans le rêve célibataire de la Lune, nos enfants sont sans âge, et nous veillons sur elles, la blonde et la brune. Nous vaincrons tous le temps. Le kit de survie (Zoloft, Lufa, Celexa, Paxil) nous permet d’assurer. Un nouveau message m’encourage à modéliser le dernier état de mon ornithorynque et de m’en tenir là. Et la pièce attachée me fait encore plus de bien : je positive à mort...

  • Retour au réel

    De la poésie

    A La Désirade, ce vendredi 9 décembre. Je lis ceci : « Pluie de printemps/toute chose en devient/plus belle. » Des mots calligraphiés par Chyo-ni, une noble Japonaise du XVIIIe siècle. Puis je lis cela.  «Un matin glacé /sur mon vélo/ j’admire les champs ». Les mots de Catherine Sancet, de la classe 6e B du collège Gérard-Philipe de Carquefou. Je viens de me lever dans la nuit glaciale et je lis Le soleil de l’après-midi de Constantin Cavafy. C’est l’histoire du type qui se rappelle la chambre dans laquelle il a aimé quelqu’un « tant de fois ». C’est d’une banalité crasse et pourtant, en lisant ce qui suit, tout à coup je me sens plus réel : 
    « Sont-ils encore quelque  part, ces pauvres meubles ?
    A côté de la fenêtre était le lit.
    Le soleil de l’après-midi arrivait à la moitié. Un après-midi, à quatre heures, nous nous sommes séparés,
    Rien que pour une semaine… Hélas,
    Cette semaine-là devait durer toujours ».


    Ah mais, il fait ce matin un putain de froid, je ne suis personne et nulle part, et je lis juste maintenant :

    « Je ne suis rien.
    Je ne serai jamais rien.
    Je ne peux vouloir être rien.
    A part ça, je porte en moi tous les rêves du monde.
    Fenêtre de ma chambre,
    Ma chambre où vit l’un des millions d’être au monde dont
    Personne ne sait qui il est
    (Et si on le savait, que saurait-on ?),
    Vous donnez sur le mystère d’une rue au va-et-vient continuel,
    Une rue inaccessible à toutes pensées,
    Réelle au-delà du possible, certaine au-delà du secret, Avec le mystère des choses par-dessous les pierres et les êtres, Avec la mort qui moisit les murs et blanchit les cheveux des hommes,
    Avec le Destin qui mène la carriole de tout par la route de  rien. »


    Cela s’intitule Bureau de tabac et c’est de Fernando Pessoa, puis je lis ceci en me rappelant l’odeur de tout à l’heure de quelqu’un que j’aime et qui dort encore, sous la plume d’Anna Akhmatova :


    «Les jours les plus sombres de l’année
    Doivent s’éclairer
    Je ne trouve pas de mots pour dire
    La douceur de tes lèvres ».


    C’est cela même : on ne trouve pas les mots du plus réel, mais la poésie est peut-être un peu de ça : plus de réel en peu de mots…
    A lire ce matin : Henri Brunel, Sages ou fous les haïkus ?  Calmann- Lévy, 2005.
    D’autres astres, plus loin, épars ; poètes européens du XXe siècle choisis par Philippe Jaccottet. La Dogana, 2005.

    L'évier est une peinture de Lucian Freud

  • La beauté née du chaos


    William Burroughs et le Chant du Vieux Marin de Coleridge

    Qu’est-ce qui est plus fort que la défonce pour échapper au poids du monde ? Qu’est-ce qui libère de la médiocrité et de l’ennui ? Qu’est-ce qui survit à la maladie et à la mort ? Un vieux camé pédé pété le proclame : le Poème ! Et de nous proposer l’embarquement immédiat : tous au Poème ! Le vieillard déjanté n'est autre que William Burroughs, prophète catastrophiste de la beat generation dont les écrits dévastateurs sont portés par une quête radicale de pureté. Le poème est le chef-d’œuvre du poète romantique anglais Samuel Taylor Coleridge (1772-1834), ce Chant du Vieux Marin qui évoque les tribulations de l’homme confronté à sa nature mauvaise et cherchant au bout du monde un sens à sa vie. Le navire a l’air d’une ruine de station d’essence (ainsi que le conçoit le scénographe Denis Tisseraud) dont ne subsiste qu’un distributeur de Coca-Cola et, pendu à l’un des montants, le squelette du poète aux poches pleine de substances dopantes pour la route. Pour l’accompagner, le capitaine Burroughs a invité quatre losers-émules de sa trempe de junkie artiste: le peintre new yorkais Jean-Michel Basquiat (mort d’overdose) aux flamboyantes enluminures urbaines, le guitariste Johnny Thunders, autre figure déjanté de Brooklyn (et autre victime de la drogue), ainsi que Kathy Acker, considérée comme une héritière de Burroughs et qui tiendra le journal de bord de ce drôle d’équipage.
    Ce périple sort de l’imagination du dramaturge-compositeur-chanteur anglais Johny Brown qui entremêle, avec autant de souffle lyrique que d’humour, les étapes du poème et celles d’un voyage initiatique nous conduisant très loin des paradis artificiels : vers la redécouverte de la beauté des choses et des êtres, de l’imagination poétique faisant soudain surgir « mille sirènes hypercanons » des immensités océanes, avec les étoiles d’un texte pour se guider vers d’autres rivages, et la (re) découverte de l’amitié et de l’amour.
    Dans une mise en scène qui joue essentiellement sur l’intensité de l’interprétation, dominée par un Denis Lavant bonnement prodigieux dans le rôle de Burroughs, Dan Jemmett nous fait vivre ce périple imaginaire en modulant, dans un langage actuel (musiques endiablées et lumières à l’appui) le lyrisme éclatant de Coleridge et les imprécations de Burroughs, avec le même élan nuancé d’humour. Le télescopage du thème de l’albatros tué par le capitaine de Coleridge, et de l’éloge grinçant du pacifisme armé par Burroughs, rappelant ensuite l’épisode du meurtre accidentel de sa femme (la seule qu’il ait aimée) par l’écrivain se prenant pour Guillaume Tell, ou les grandes scènes de la tempête, du vaisseau fantôme ou du réveil de l’équipage mort, revivent ici de façon très prenante. Si l’on excepte certains relents un peu lénifiants dans la « leçon » de la pièce, celle-ci vit et vibre, une fois encore, grâce à l’engagement des quatre comédiens. Pascal Oyong-Oly est un Basquiat dégageant une sorte de force tendre, Carine Barbey campe une Kathy Acker très attachante elle aussi par son mélange de vivacité et d’indépendance, et Sébastien Martel donne à Johnny Thunders une aura romantique dont la nostalgie de New York se trouve relancée à la fin par la superbe profération de Burroughs au-dessus des toits de Manhattan. Prophète de malheur, le poète est à la fois révélateur de beauté et de sens. « Tous au poème ! »

    Théâtre Vidy-Lausane. « William Burroughs surpris en possession du Chant du Vieux Marin de Samuel Taylor Coleridge ». Salle Apothéloz, jusqu’au 22 décembre. Ma-me-je, 19h. Ve, 20h.30. Di, 17h.30. Lu, relâche. Location : 021 619 45 45. WWW.vidy.ch
    Durée : 1h.45

    Photos: Mario del Curto

  • Berg am See



    Le prince Fiodor vilipendait tout son avoir, disait Grossvater, que c’en était une vergogne.
    Au début de son exil, on racontait qu’il avait plus de fortune que tous les hôtes de Berg am See réunis. Mais il n’a pas su résister à la tentation, de sorte que le démon du jeu l’aurait ruiné, s’il n’était mort avant.
    On ne doit pas jouer, disait Grossvater : c’est mal. Cela non plus, Dieu n’a pas pu le vouloir. Et s’Il a puni le prince Fiodor de s’être tellement enivré et d’avoir tant fumé et tant joué avec Lord Hamilton et les autres Messieurs, Il n’a fait qu’appliquer Sa Loi. Que ceux qui ont des yeux voient ! Que ceux qui ont des oreilles entendent !
    Pensez que le prince Fiodor ne se levait jamais avant des onze heures du matin, alors de quoi s’étonner ?
    On commence à jouer, disait Grossvater. On met d’abord une petite somme : mettons cinq francs. Et puis on met plus – c’est le démon du jeu. On met donc dix francs. Pensez à tout ce qu’on achèterait de nécessaire avec ça ! Et puis on met encore plus. On met cent francs. Et alors c’est fini terminé. Schluss : on est perdu !
    Et savez-vous ce que faisait ce fou de Russe certains dimanches, quand il avait bu jusqu’au matin ? C’est presque ne pas croire, et pourtant Grossmutter aussi l’a vu.
    Donc le jour du Seigneur, le prince Fiodor descendait à l’église du village avec Lord Hamilton. Ils prenaient par le sentier muletier, et c’était le vieux diplomate qui soutenait le prince Fiodor, lui qui avait à peine trente ans. Ensuite, le prince allait se mettre juste au-dessus du parvis, derrière un mélèze accroché à la pente, et quand les gens sortaient de la messe, il plongeait ses deux mains dans ses poches et en sortait des poignées de monnaie qu’il faisait pleuvoir de là-haut. Alors les enfants du village se jetaient les uns sur les autres comme les diables de la Géhenne. Et cela faisait rire les deux insensés ! C’étaient pourtant des Messieurs, mais lorsqu’ils sont pris de boisson, le maître et le valet sont pareils.
    Maintenant, vous pouvez regarder la longue-vue.
    De la galerie du Grand Hôtel désaffecté de Berg am See où il nous avait entraînés cette fois-là, pendant que Grossmutter et nos tantes préparaient le goûter au milieu des gentianes, Grossvater désignait un chemin longeant un promontoire d’herbe ensoleillée d’où il semblait qu’on eût pu se lancer dans les eaux de cristal émeraude du lac, en contrebas.
    Regardez, disait Grossvater, mais chacun son tour : voilà par où arrivaient les hôtes, dans le temps, tous à dos de mulet, sauf le prince Fiodor qui se faisait transporter par l’ancienne chaise à porteurs.
    Et là-haut, poursuivait Grossvater, c’est le Teufelhorn.
    A la longue-vue, on voyait deux espèces de cornes et l’arête d’un long museau de pierre à l’aplomb du clocher de la chapelle anglicane flanquant le Grand Hôtel.
    C’est là-haut que le Sepp emmenait les Messieurs pour quelque argent, disait Grossvater. Des trois fils du carillonneur de Berg am See, ce Sepp était le seul qui ne buvait pas, et puis on disait que sa bravoure en faisait un autre Winkelried.
    Alors le prince Fiodor, quand il s’est mis à tousser, a voulu que le Sepp monte au Teufelhorn pour y allumer un feu à l’occasion de son anniversaire. Et les Messieurs buvaient avec lui, ce soir-là, en attendant la tombée de la nuit. Et le prince Fiodor, à l’instant où l’on a vue la lueur du feu sur la montagne, s’est levé et a dit qu’il allait bientôt mourir mais qu’il laisserait un pécule au Sepp à la condition qu’il commémore ainsi son souvenir d’année en année. Et il en fut selon sa volonté, après le décès du pauvre type, jusqu'à ce triste printemps où l’avalanche a emporté le Sepp.
    Dans le temps, dit encore Grossvater, comme nos tantes, probablement à notre recherche, donnaient de la voix de tous côtés, on ne vivait pas comme au jour d’aujourd’hui, et pourtant il y avait déjà le Bien et le Mal, et en cela rien n’a changé.
    Au commencement, Dieu n’a pas créé le riche et le miséreux, mais Il a établi Adam et Eve dans le jardin, et c’était bien comme ça.
    Ensuite, tout remonte à la faute, sans quoi vous n’auriez pas tant de pauvres bougres. Car voilà ce qui se passe depuis l’affaire du Serpent : l’homme fait tout ce qui est défendu, et c’est alors qu’il s’égare dans les ténèbres, tout comme Caïn que Dieu a maudit.
    A supposer que vous donniez la même somme le matin à deux particuliers, ajoutait-il, vous pouvez être sûrs que le soir, l’un des deux aura tout dépensé alors que l’autre se sera dépêché d’aller faire un versement à sa Caisse d’épargne. Et Grossvater nous enjoignait, une fois de plus, de mettre de côté sou par sou afin d’avoir de quoi plus tard.
    D’un côté, il y a donc le Bien, disait-il encore, et de l’autre il y a le Mal. Ce que l’homme a semé, il le moissonnera.
    Grossmutter qu’on voyait coudre ensemble des carrés de laine destinés aux missions des pays chauds, c’était le Bien. Tandis que le mal était d’enfreindre les Dix Commandements, de céder à l’attrait de l’un ou l’autre des Sept Péchés Capitaux, de ne pas honorer la mémoire du Général, de fouler les plates-bandes de tante Greta, de se présenter à table les ongles en deuil ou de ne pas se tenir tranquille à la messe au risque de se trouver privé non seulement du Salut mais encore de la traditionnelle friandise de l’étape dominicale au tea-room La Couronne.

  • Fugue pour rien

    Retour sur le Prix Médicis
    On ne sait trop où fuit le protagoniste de Fuir, mais il y fuit et on le suit, un peu comme on jouerait à suivre n’importe qui dans la foule de la rue, à ceci près que le quidam fuit jusqu’en Chine, ce qui n’est guère plus remarquable pour lui que s’il fuyait en Belgique ou dans sa baignoire. L’important n’est évidemment pas dans ce qu’il découvre en Chine (à savoir rien) où il ne sait pas ce qu’il cherche ni non plus ce qu’il fuit, ayant constaté que ceux qu’il croyait le menacer ne le menacent pas vraiment, qu’il se fait des idées et que tant qu’à fuir il le pourrait aussi bien à l’île d’Elbe où le ramène bientôt une téléphone de Marie, l’amie qui l’a envoyé en Chine pour affaires chic et qui perd ensuite son père, comme cela arrive dans la vie.
    Ce qui compte n’est pas le but mais le chemin, disait un sage plein de sagesse, et c’est ce qu’on se dit en fuyant dans la foulée de l'élastique personnage de Toussaint qui bondit et rebondit de page en page et de lieu en lieu en faisant pom-pom comme une balle de tennis sur un court élégant. Dans la foulée on copule dans une étroite chiotte de train chinois, ce qui peut faire sourire si l’on considère l’immensité disponible en Chine pour s’adonner à la Chose, mais ce n’est qu’une péripétie de cette fuite où tout se fait comme ça, pour rien peut-être ? Presque aussi rien, n’était le Médicis, que de passer trois jours chez la mère du Goncourt…

    Jean-Philippe Toussaint. Fuir. Minuit, 185p.

  • Comptines de l'horreur

    La Question à la scène

    Lorsque Katek Yacine, le poète algérien, raconta la tragédie vécue par son peuple à Bertolt Brecht, celui-ci lui conseilla d’en faire… une comédie. Or c’est le même choix, apparemment paradoxal, mais qui aboutit à un résultat troublant, qui oriente l’adaptation « décalée » de La question d’Henri Alleg, telle que l’ont conçue François Chattot, signant à la fois la mise en scène et une scénographie un peu surchargée, frisant le kitsch, et Jean-Pierre Bodin, en interprète hypersensible, vivant le texte dont l’abomination l’amène, malgré son apparent détachement, à un pic final d’émotion.
    Le texte de La question détaille, de manière déjà très théâtralisée, quoique sans pathos, en séquences évoquant puissamment le décor, les objets et les traits de chaque personnage, les séances successives de torture, par l’électricité (la fameuse « gégène »), l’eau, les coups et le sérum de vérité, qu’Henri Alleg a subi durant un mois dans sa prison d’Alger, en juillet 1957. Le but de ces supplices était de faire cracher au prisonnier les noms de ses camarades. Or Alleg a opposé, au sadisme de ses tortionnaires prétendant défendre la Civilisation contre les menées des « ratons », la conduite sans faille d’un « dur », ainsi que les paras l’auront eux-mêmes reconnu. Ce récit bouleversant pourrait être dit sans le moindre effet sur une scène dépouillée. Or la présente interprétation, immédiatement mise à distance par le ton et les postures du comédien, en module la progression par de multiples contrepoints, dont les plus convaincants tiennent à la reprise, sous forme chantonnée et rimée à la manière des comptines enfantines, d’éléments du récit particulièrement odieux. Ce parti pris n’allait pas sans risque d’édulcoration, accentuée par le bric-à-brac de la scénographie. Mais Jean-Pierre Bodin le « vit » en incarnant bel et bien la noblesse et la dignité des mots opposés par Henri Alleg à la vulgarité bestiale de ses bourreaux et à l’abjection de leurs supérieurs.
    Vidy-La Passerelle, jusqu’au 18 décembre. Loc : 02 619 45 45 ; www.vidy.ch

    Photo Mario del Curto: Jean-Pierre Bodin 

  • Les mots du vrai

    En lisant Poisson-Tambour de Corinne Desarzens


    A La Désirade, ce jeudi 1er décembre. – Le ciel est ce matin comme d’acier bleuté, soyeux, limpide, dur et doux, en train de se roser au-dessus des monts enneigés, et le lac coule immobile comme une chape argentée jusque-là bas où elle dort encore, le lac immense qui me rappelle une fois de plus le Saint-Laurent que nous avons longé ensemble un jour durant en Falcon blanche à ailerons, elle et sa fille folle de chevaux, elle qui est un peu cheval et qui écrit par terre et dont les mots donnent des quatre fers dès la première page de ce livre que j’attendais comme aucun autre ces temps.
    Je ne prétends pas que les autres soient faux, mais je sais que celui-ci est vrai. Pas à cause de l’exorcisme seulement. Pas seulement à cause du train-congre arrêté sous ses fenêtres dont l’immobilité lui a annoncé, avant le coup de téléphone, que c’était pour son frère. Pas à cause seulement de ce drame mais à cause de tout ce qui amène chez elle aux mots.
    Et voici ses premiers mots sous la couverture de Nicolas de Staël qui était du même métal pur où la moindre paille fait tout éclater :
    « On ne connaît pas ses proches. Rien de nos plus proches. Je ne sais rien de mon frère. Pas même s’il préférait le vert au bleu, ni ce qu’il mettait dans son café. Ni le diamètre de sa calvitie. J’aurais dû monter sur une chaise, pour le savoir, ou passer derrière lui, les rares moments où il acceptait de s’asseoir. Il était grand, beau, brusque, le poil acajou, de cette nuance que n’importe quelle femme voudrait avoir aujourd’hui. Je ne l’ai jamais touché. Parler vaut mois que toucher »...
    Je serais tenté de recopier ce livre de bout en bout, comme d’une écriture sainte. Mais non je ne mélange pas tout : je sais à peu près ce qui est sacré et ce qui ne l’est pas. Cela s’annonce par un tambour, et c'est une parole toute simple et belle qui va dire de grandes choses sans en avoir l’air. Par exemple : « C’est un dimanche. Dimanche n’appartient pas au temps. Dimanche appartient au sucrier. Au lait, à la farine, à l’œuf. Les miettes parlent. Le lait empêche de crier. Les heures avancent autrement. Un sursis. Un jour confortable sans rien d’autre à faire que d’être ensemble ».
    Puis un choc. Le souvenir d’avoir une nuit percuté un grand duc. Le « bruit d’oreiller » du grand duc. « Ce choc sourd parle d’un plumage merveilleux, de la nuit, partout, de lenteur plus que de violence »…