
Lecture de L'Homme qui arrêta d'écrire en 7 épisodes. (4).
Marc-Edouard Nabe se voudrait le nouveau Léon Bloy, mais le feu de Dieu n’y est pas. Se voudrait le seul pur au-dessus de la mêlée, le fulminant radieux de la nouvelle imprécation, mais son son enfer est de pacotille et son verbe hélas trop souvent de carton, faute d’amour et d’humour aussi. Se voudrait le nouvel Entrepreneur de démolitions, dans la lignée directe du fracassant Léon taillant des costards à Paul Bourget ou Emile Zola, Renan ou Mauclair, entre vingt autres littérateurs plus ou moins illustres au tournant du XXe siècle et plus ou moins oubliés au tournant du XXIe, mais la sainte colère catholique et apostolique de Bloy ny ’est plus, ni même la fureur sombrement flamboyante de l’affreux Rebatet, fasciste avéré s’il en fut et qui, dans Les Décombres, peint par exemple un François Mauriac avec sa «torve gueule de faux Gréco» et ses «décoctions de Paul Bourget macérées dans le foutre rance et l’eau bénite», stigmatise ensuite ses « oscillations entre l’eucharistie et le bordel à pédérastes qui forment l’unique drame de sa prose aussi bien que de sa conscience» avant de l’achever comme «un des plus obscènes coquins qui aient poussé dans les fumiers chrétiens de notre époque»…
De quoi rire tout de même, tant la charge est énorme dans son ignominie, mais on se rappelle que l’enjeu des Décombres, paru en juillet 1942 et qui fut le plus grand succès de librairie de la France occupée, était d’une autre envergure que celui des règlements de compte germanopratins à quoi se réduisent ces pages de L’Homme qui arrêta d’écrire dans son caftage d’un cocktail littéraire parisien au Train bleu.
On verra plus loin que Nabe peut mieux faire en arrêtant vraiment d’écrire, mais le moins qu’on puisse dire est qu’il est encore dans le marigot jusqu’au cou quand il s’en prend, jouant son plus pur, à tous ceux qui sont supposés avoir «trahi» LA Littérature dont il serait le seul garant, à commencer par le plus pire d’entre eux en la personne de Philippe Solers (Sollers, on suppose…) dont l’œuvre et la personne relèvent de la pourriture absolue et du ratage intégral, aggravés par un élevage de nullards à son image dont un Yannick Haenel et un François Meyronnis…
La situation pourrait être amusante, d’un Nabe en cessation d’écrire aux mains duquel son nouvel ami, le blogueur Jean-Phi, a filé la garde de sa toute petite fille Isaure dont il pousse le pousse-pousse dans la presse des écrivains afflués au Train bleu (brasserie chicos de la gare de Lyon comme chacun sait) pour un cocktail visant à marquer l’attribution d’un prix à la « meilleure langue » de France et environs, mais l’auteur s’essouffle autant qu’il trépigne en s’efforçant de se faire rire lui-même. On devrait pouffer et s’esclaffer à voir ainsi épinglés et égratignés les personnages les plus connus de la foire aux vanités littéraires parisiennes, des éminents critiques dont un Frédéric Ferney est déclaré le plus raté (on suppute qu’il na pas assez goûté le génie de MEN) aux auteurs plus ou moins homos ou homonymes (les Besson Pascal et Patrick), mais la sauce est aussi aigre que frelatée par la vanité blessée, on est décidément bien loin de Thackeray et loin aussi du délectable Scoop d’Evelyn Waugh, loin une fois encore des grands imprécateurs de gauche et de droite que furent un Bloy ou un Tailhade et autres Vallès.
Ousque on est alors ? Dans le marigot moyen des Limbes sous-dantesques qui ne sont même pas l’antichambre de l’Inferno et dont on ne sortira pas tant que Nabe continuera de ne pas écrire comme ça, ou plus exactement : d’écrire comme on cafte.
Nabe le cafteur n’est pas qu’un snob chiffonné de s’être fait snober : il reste un enviard plein de haine qui écrit en feignant le détachement et la liberté alors qu’il garde, au cou, la marque du fameux collier.
Dominique Fernandez dit quelque chose d’intéressant dans sa préface à l’édition en maxipoche du Journal de Stendhal, à savoir que le problème du diariste est d’écrire en même temps qu’il vit, ou de vivre et d’écrire mais pas tout à fait en même temps, autant dire : de risquer de mal vivre l’écriture ou de mal écrire sa vie…
Marc-Edouard Nabe, qui se décerne à lui-même le titre de « meilleur écrivain de sa génération" par la voix de Gabriel Matzneff, rencontré au Train bleu, a peut-être commencé de comprendre qu’il ne commencera d’écrire qu’en arrêtant, j’veux dire : en arrêtant de se singer et en arrêtant de faire semblant d’arrêter d’écrire, non pas en recommençant d’écrire comme avant mais en commençant d’écrire comme Stendhal quand il a arrêté d’écrire son Journal, pour se fondre dans la matière en fusion de ses grands romans. On y est d’ailleurs presque à certains moments de L’Homme qui arrêta d’écrire, moments de grâce et de légèreté, moment où le cuistre s’efface devant l’écrivain d’une grâce swinguée, comme lorsqu’il rejoint Jean-Phi et monte dans son petit train électrique de Luna Park, lequel monte sur la Butte où les deux compères croisent un clodo fleurant la fleur d’oranger. Du Nabe cafteur on passerait alors à Nabe le vif ? Affaire à suivre...
Image: portrait de Léon Bloy, par Marc-Edouard Nabe
Lecture de L'Homme qui arrêta d'écrire, en 7 épisodes (5).
Dans l’un de ses percutants essais, Philippe Muray en appelle à un

De fait, la poésie est le dernier mot de L’Homme qui arrêta d’écrire, et je sais gré à Bernard de Fallois, grand proustien et vieux complice de Georges Simenon, grand amateur de cirque et probable connaisseur aussi du rayon des Farces et attrapes, de m’avoir envoyé, de cet étonnant pavé « numérique », la version reliée à couverture noire et lettres roses et jaunes, en s’impatientant de partager son enthousiasme de jeune homme de quatre-vingt ans pour le livre du présumé infréquentable cinquantenaire, qui est aussi un beau livre d’amitié, de ferveur artistique et d’amour.







Je dois aussi un merci à Sterchi. Je remercie Jacques Sterchi, critique littéraire à La Liberté de Fribourg, qui m’a valu hier un plaisir vif puisqu’il a été le premier à chroniquer, sur papier, mon dernier livre, L’Enfant prodigue, que j’ai vu paraître avec la même émotion que le premier en 1973, comme si cela restait un événement de publier son dix-huitième livre - et ce l’est en effet cette fois comme si ce pouvait être le dernier après quoi l’on arrêterait d’écrire, comme certains. 
Or c’est dimanche et bientôt l’heure de passer à table avec celles et ceux que j’aime, puis je m’en irai récurer la vaste bergerie que notre voisin et ami Pierre a mis à ma disposition dans l’alpage où son propre père l’avait fait construire jadis pour son fermier, je me vois déjà peinturlurant dans ce qui deviendra mon atelier grand ouvert au-dessus du lac et des mondes, c’est le retrait parfait, la cabane au Canada de nos rêves de Robinson de tous les âges et couleurs - et tiens, le premier papier que j’y collerai sera signé Lambert Schlechter: «Bestioles ailées que nous nommons éphémères, parce qu’elles ne vivent que très peu de temps, - nous avons donné ce nom à ces petite mouches pour nous vanter, je crois, ou pour nous consoler, faisant entendre (mais qui nous écoute), que nous, les humains, ne sommes pas éphémères, que nous avons même le temps de nous ennuyer, le temps de rêvasser, le temps de chercher des noms pittoresques pour baptiser des mouches qui ne nous ont rien demandé »…






Un profond et lancinant mélange de douleur et de douceur, nimbé de mélancolie, imprègne les romans d’Alain Claude Sulzer, comme par compensation de la violence et de la dureté du monde et des gens. Après Un garçon parfait qui évoquait, sur un ton doux-amer, un amour de jeunesse dans un palace suisse préservé de la guerre, revisité des décennies après l’épisode amoureux liant le narrateur et un jeune gigolo, Une autre époque ressaisit une relation homosexuelle, longtemps occultée, et marqué par un double suicide, avec le même recul dans le temps, qui ajoute au charme du récit – un peu comme une vieille photo retrouvée.
Alain Claude Sulzer. Une autre époque. Jacqueline Chambon /Actes sud, 265p.




