La mémoire tragique du XXe siècle revit à travers la figure lumineuse d’Alexandre Soljenitsyne. La fondation Martin Bodmer, à Genève, patronne une exposition et un livre admirables, sous la direction de Natalia Soljenitsyne et Georges Nivat.
On voit d’abord quelques objets que la lumière arrache aux ténèbres : un chapelet de perles de verre, une boîte de gaufres fourrées, une paire de vieux ciseaux, un baromètre, une veste de coton molletonné, une liasse de feuilles couvertes d’une écriture minuscule, un morceau de pain sec…
Les ténèbres seraient celle du XXe siècle, et ces objets raconteraient l’histoire d’un porteur de lumière de cette tragique époque, du nom d’Alexandre Soljenitsyne.
Ces objets surgissent de la pénombre veloutée lorsqu’on s’approche des vitrines de l’exposition consacrée à Soljenitsyne dans la salle souterraine magiquement appareillée de la Fondation Bodmer, qui fait que la lumière se fasse mieux révélatrice !
Le chapelet raconte l’histoire d’un jeune officier soviétique dont quelques propos imprudents, dans une lettre à un compère, lui ont valu huit ans de bagne, de 1954 à 1953, année de la mort de Staline. Huit ans durant lesquels, faute de rien pouvoir écrire, il composa mentalement un poème de 60.000 vers qu’il se rappelait en égrenant son rosaire. La veste de molleton, frappée du matricule Chtch 262 est celle que le « zek » (appellation russe d’un détenu) Soljenitsyne portait au camp. La liasse est celle du manuscrit original de L’Archipel du goulag, retrouvé intact après être resté enterré vingt ans durant. Les ciseaux et le baromètre ont fait partie des objets « fétiches » de l’écrivain. La boîte de gaufres fourrées, dissimulant un exemplaire de L’Archipel du goulag, rappelle les précautions qu’un lecteur devait prendre en Union soviétique pour conserver un livre proscrit. Le morceau de pain, relique d’un camp, fut emporté par Soljenitsyne le jour de son expulsion d’URSS, en février 1974.
Ces quelques objets, et bien d’autres, de nombreux documents personnels, des manuscrits jamais exposés, des lettres, des feuillets volants, des tapuscrits, des livres, des coupures de presse, des photos significatives constituent la part ici émergée d’un immense corpus d’archives resté à Moscou sous la garde avisée de Natalia Soljenitsyne, veuve de l’écrivain disparu en 2008.
La présence de cette bonne fée, mère de trois fils dignes de leur paternel, est particulièrement visible dans les corrections successives des feuillets préparatoires de La Roue rouge, deuxième grand massif de l’œuvre avec L’Archipel du goulag, représentant environ 30.000 pages de la polyphonie dont la totalité en compte 6000. Dactylographiant la monumentale polyphonie historique, la veuve de l’écrivain ne cessait de l’annoter et d’y porter des questions, auxquelles Soljenitsyne répondait selon un code précis, chaque aller-retour pouvant se répéter jusqu’à sept fois ! Or cette collaboration a inspiré, de toute évidence, l’esprit même de cette exposition, sous la direction supérieurement avisée de Georges Nivat, grand connaisseur de l’œuvre et ami de l’écrivain.
Dans son introduction au catalogue de l’exposition (lire encadré), Charles Méla, directeur de la Fondation Martin Bodmer, rend un très bel hommage à un homme qui a affronté successivement le cancer et un pouvoir totalitaire, dont l’œuvre «mérite d’incarner l’histoire de tout un siècle, qu’il convient d’appeler « le siècle de Soljenitsyne », comme il y eut le siècle de Voltaire…
Un « porteur de lumière »
« L’homme est parfait ! », s’exclame Alexandre Soljenitsyne dans la forêt moscovite où l’interroge le cinéaste russe Alexandre Sokourov, dans ses remarquables Conversations avec Soljenitsyne. Or quel écrivain, au XXe siècle, aura mieux vu et décrit l’imperfection humaine ? C’est tout le paradoxe de la vie et de l’œuvre de ce nouveau Dante du XXe siècle, furieux témoin des enfers et radieux lutteur, prophète fulminant et merveilleux témoin des « invisibles » qui ont souffert par millions sans voix pour le dire, mais aussi chantre de la simple vie, poète limpide de l’harmonie. Rien pour autant de l’hagiographie aveugle ou convenue dans l’ouvrage tenant lieu de catalogue à l’exposition, intitulé Le courage d’écrire et constituant une somme documentaire exceptionnelle, tant par la qualité des textes que par la richesse des images.
Après une introduction très éclairante de Georges Nivat, qui rappelle (notamment) le dessein et la réalisation complexes de l’immense polyphonie de La Roue rouge, aux sources de la tragédie russe, c’est tout un siècle que nous parcourons à travers la guerre et le bagne, les exils successifs en Suisse et aux Etats-Unis, dans le bruit du monde et la studieuse harmonie familiale. Des premiers chefs-d’œuvre (Une journeé d’Ivan Denissovitch et La Maison de Matriona) qui le firent connaître dans le monde entier dès 1962, au Nobel de littérature, en 1970, le grand écrivain russe aura incarné, plus qu’aucun autre en son siècle, l’honneur de la littérature.
Genève Cologny, Fondation Martin Bodmer. Exposition Soljenitsyne, Le courage d’écrire, jusqu’au 16 octobre. Du mardi au dimanche, de 14h. à 18h. www.fondationbodmer.org.
Alexandre Soljenitsyne, le courage d’écrire, sous la direction de Georges Nivat. Edition des Syrtes, 527p.
…Elle a toujours tiré à droite et son chien à gauche : je veux dire : ses chiens, ses chiens et ses hommes, depuis son premier chien et son premier homme ç’a été la tendance, mais ça peut évoluer, on est surpris dans la vie, des fois qu’elle épouserait un homme de droite et qu’elle tombe sur un chien pas comme les autres, chiche qu’elle pourrait tirer « à gauche »…


À propos de La Tête des gens, de Jean-François Schwab









La vraie peinture, comme la vraie littérature, se font à la fois par le travail continu et par le désir intense que celui-ci entretient quand on ne travaille pas, les yeux fermés…
La grande question que nous pose le Céline des pamphlets, souligne justement Henri Godard dans sa nouvelle somme (parue ces jours chez Gallimard), bien au-delà de son antisémitisme d’époque, est celle que nous pose sa haine, qui recoupe la haine actuelle se déployant tous azimuts dans tous les rejets de tous les racismes, et qui fait cet homme tellement humain et fraternel basculer dans l’abjection. Or, Henri Godard a mille fois raison de ne pas séparer les pamphlets du reste de l’œuvre. Ils sont là et ils doivent y rester. Le ressentiment de Céline a une histoire et Godard la suit pas à pas de l’enfance à la guerre et de l’Afrique aux prisons du Danemark, sans cesser d’interroger les romans et les lettres de l’écrivain, non seulement ses contradictions fameuses mais cette espèce de fascination vertigineuse qui le fait augmenter son mal par un mal plus grand et que nul ne saurait juger sans le prendre tout entier, par delà la jouissance du texte et les plus troubles plaisirs de la haine relancée par le lecteur lui-même…
Jean Dutourd me disait un jour qu’une idée notée est une idée perdue, mais je l’entends tout autrement pour ma part, à savoir qu’une idée notée est une idée en passe d’être travaillée et qu’elle procède donc d’une transmutation féconde, comme une journée notée peut être dite (c’est Paul Léautaud qui le disait) vécue deux fois. Cela n’invalide pas pour autant l’opinion de Jean Dutourd, qui s’exprimait en romancier ou en chroniqueur pressé craignant d’être freiné par la note, mais après tout chacun ses pratiques et formules, d’ailleurs amovibles ou à géométrie variable. Tout noter, à mes yeux, n’est pas tout figer mais tout sensibiliser.
Milan Kundera s’est efforcé de couper court à tout aveu personnel dans son œuvre, comme à tout investissement de type autobiographique, ce qui ne me dérange pas plus que ça ne m’en impose. Mais l’homme Kundera n’en est pas moins sûrement omniprésent dans ses romans autant que dans ses essais. À ce propos, les auteurs qui voient une supériorité dans le genre même du roman, par rapport aux écrits autobiographiques et autres autofictions (terme actuel plus chic) me font sourire, car nombre d’entre eux, incapables de composer de vrais romans (ce que fait à l’évidence un Kundera) se contentent en somme d’appeler romans des récits dont ils sont les protagonistes (je pense autant à Philippe Sollers qu’à Jacques Chessex, entre bien d’autres), quand ce ne sont pas des carnets et autres journaux « extimes »…

La photo n’a rien à voir avec la peinture, j’entends : même la vraie photo, avec la vraie peinture. La peinture qui reste de la photo ne m’intéresse pas, moins même que la photo, qui en dit souvent plus que la peinture en terme d’image, mais il me semble que la peinture, j’entends la vraie peinture (disons jusqu’à Nicolas de Staël et ensuite celle de quelques-uns seulement de plus en plus rares) surpassera toujours la photo en terme de perception totale, par tout ce qui fait notre corps physique et spirituel, et de diffusion par la forme dépassant les formes…
Ce film, ce livre relève-t-il de l’érotisme ou de la pornographie ?



- Mais qui êtes-vous donc, jeune fille ?
- Qu’est-ce que cet «être de langage» que vous dites être ? 
Celui qui surgit dans la clairière de la véranda / Celle qui repose sur le divan chamarré / Ceux dont la chair vibre au blanc de Krems / Celui qui enlace la grande chienne glabre à ventre rose / Celle qui étale ses longs cheveux orangés sur le demi-queue / Ceux qui ne voient pas dans les corps de Lucian Freud le moindre académisme ni la moindre obscénité / Celui qui fait observer à la vieille Frau Professor de Tübingen la délicatesse des bourses du jeune Irlandais rougeaud /Celle qui résume bien l’esprit de la peinture de Lucian Freud en affirmant que tout y est large ouvert / Ceux qui rêvent d’un jardin où chacun serait accueilli dans sa splendeur mince ou dans sa pantelante décrépitude / Celui qui trouve une émouvante beauté au dos monumental du performer trônant gras et ferme sur son cul / Celle qui a rarement vu des chiens si chiens en peinture / Ceux que le respect de ce peinture pour son sujet (qui est essentiellement sujet de peinture-peinture) incitent eux-mêmes à une sorte de silence sacré devant La Chose / Celui qui remarque que le timbre de la voix de Lucian Freu commentant ses œuvres a la même douceur que celle de Bergman prenant un acteur dans ses bras ou que Francis Bacon dans le chaos de son propre atelier / Celui qui affirme que l’essence de l’art de Freud (le petit-fils de Sigmund) se concentre dans ses fusains et ses gravures / Celle qui redécouvre la grâce de ses bourrelets graisseux sous la lumière d’une fin de matinée / 




