Dans ses Transports, Alain Bagnoud, mêlait humour et tendresse avec bonheur. Avec son nouveau recueil de proses poétiques intitulé Passer, il grappille d’autres pépites…
Dans le mot transport on entend à la fois « transe» et «port», double promesse de partance et d’escales, mais on pense aussi voyage en commun, déplacements par les villes et campagnes ou enfin petites et grandes effusions, jusqu’à l’extase vous transportant au 7e ciel…
Or il y a de tout ça dans le recueil bref et dense d’Alain Bagnoud, écrivain valaisan prof à Genève dont les variations autobiographiques de lettré rocker sur les bords (tel Le blues des vocations éphémères, en 2010) ont déjà fait date, à côté d’un essai sur « saint Farinet », notamment.
En un peu plus de cent tableaux incisifs et limpides à la fois, ce nouveau livre enchante par les notes consignées au jour le jour, et sous toutes les lumières et ambiances, où il capte autant de « minutes heureuses », de scènes touchantes ou cocasses attrapées en passant dans la rue, d’un trajet en train à une station au bord du lac ou dans un troquet, avec mille bribes de conversations (tout le monde est accroché à son portable) en passant : « Ah tu m’étonnes. (…) Elle a un problème celle-là j’te jure ! C’est une jeune Ethiopienne avec un diamant dans la narine et des extensions de cheveux », ou encore : «Chouchou on entre en gare, chouchou je suis là »...
Entre autres croquis ironiques : « J’ai rendez-vous avec une grande dame blonde qui a des cailloux dans son sac. Elle les ramasse au bord de la rivière et elle les offre à ses amis. Elle donne aussi des cours de catéchisme et organise des séjours pour le jeune qui aspirent au partage. Mais explique-t-elle, ils préfèrent que ça ne se sache pas ».
Sortie de boîtes, terrasses, propos sur la vie qui va (« Le fleuve coule comme le temps depuis Héraclite. C’est la saison des asperges », ou « Il est minuit. J’ai vieilli trop vite »), observations sur les modes qui se succèdent (« le genre hippie chic revient ») ou sur de menus faits sociaux (ce type « en embuscade pour un poste prometteur, ou cet autre qui affirme que « les technologies sont des outils spirituels »), bref : autant de scènes de la vie quotidienne dans lesquelles l’auteur s’inscrit avec une sorte d’affection latente : « J’aimerais percer le mystère des gens par leur apparence. Pourtant, lorsque je me regarde dans la glace, je me trouve un air de boxeur dandy qui aurait fini misérablement sa carrière et travaillerait comme videur dans une boîte de nuit. Raté, mais content de son gilet de velours »…
Des fugues de Transports aux nouvelles cristallisations poétiques rassemblées dans le petit recueil en trois parties de Passer, le regard est le même, à cela près qu’il se concentre en première personne et module donc les sentiments passants d’Alain Bagnoud lui-même à un tournant d’âge.
Passé, d’abord, sur le ton des espérances adolescentes semi-déçues, distille diverses souvenances dans la foulée de cette image initiale : « Penché sur le puits sombre, les reflets vagues de l’eau et le papillonnement de lumière soudain, je dirige le soleil avec le petit miroir de la mémoire ».
La forme n’est pas du haïku, tant les détails foisonnent, mais l’esprit correspond bel et bien à ce type de précipité, qui élague et retient, ou restitue, le sentiment filtré : « On n’a jamais rien fait de tout ce qu’on devait faire, ce qu’on avait comme idée de la vie, l’amour et la langue et la chair et les rumeurs, les grands festins d’hier et de demain. Mais est venu l’inattendu, la reconnaissance d’un visage, le bercement d’un enfant ».
Or le double mouvement, tranquillement allant d’abord, qu’avive soudain le trait oblique, ressortit aussi bien à l’esprit du haïku.
Ou c’est l’énumération des vanités en raccourci fatal : « L’Histoire, les histoires, les ambitions, les constructions. Les palais, les carrières, les décorations. Les oublis, les effacements, la vanité. L’échec. La prétention. Le néant ».
On frôle le désabusement, voire le désespoir, et puis non : le vif rebondit : « Ces quantités de siècles d’or et de sueur. Ces millions de mots dans des livres. Puis on recommence, dans le béton et l’ordinateur, pour capter ce papillon voletant juste aperçu. Je l’ai surpris du coin de l’œil, comme un petit éclair bleu. Mais quel est le motif sur ses ailes. Où est-il allé ? »
Ensuite, avec Passant, le « petit éclair bleu » va se retrouver sûrement. De fait, si mélancolie il y a chez le trouvère, subsiste cependant la quête, par-delà la perte (« petite perte ») recherchée, non sans douloureuse délectation, de quelque « plus grand Moi qui serait enfin lavé, cristallin, sans repères ».
Le sentiment d’une insuffisance, la crainte de ne pas mériter ou d’être en somme semblable aux pires gens, plombe ces pages passantes mais on lit le troisième titre de Passage et comme un semblant de grâce se fait jour : «La trace de sabot d’une biche dans la tache de neige, première neige d’octobre vite fondue. Et le pas de la biche s’efface. Ses crottes, petits ovales noirs et durs, rappellent des bonbons pour la gorge »…
Fines touches, fugaces reflets d’une beauté comme éparpillée dans les paysages et parmi les gens, et les mots sont là pour le dire tan bien que mal : « Les mots sont là comme des briques de béton, coupants comme des silex, mais aussi doux comme des nids, chaleureux comme une bouteille de petite arvine qu’on boit le soir sous un pommier ».
Le trouvère l’a pourtant dit ; que la grâce ne venait pas comme ça « d’office », et moins que jamais en ces temps compliqués où le « prix à payer » se compte, mais voici que quelques lignes laissent filtrer comme une lumière ménageant enfin tel passage : « Il faut du temps pour savoir qu’on peut être accepté non comme le Christ dans l’hostie ou le centurion sans faiblesses, mais comme un enfant maladroit qui se tord les chevilles, ment pour se faire aimer et n’est pas le premier à l’école »…
Alain Bagnoud. Transports. Editions de L’Aire, 107p.
Alain Bagnoud. Passer. Le Miel de l’ours, 46p. 2014.
On peut retrouver Alain Bagnoud sur son blog: http://bagnoud.blogg.org


L'imagination narrative, associée à un grand savoir humain, est chose plutôt rare dans l'art de la nouvelle, et notamment en Suisse romande où il faut remonter à Pierre Girard, au début du XXe siècle, ou à Jacques Mercanton, pour trouver son content. Et l'on pense, précisément, à La Sybille, de cet autre dandy lausannois, en lisant Le renard imperturbable, récit déchirant (mais sans pathos moite) d'un désarroi aboutissant à un suicide tout pareil à celui du compagnon de l'écrivain ou du poète Crisinel. En outre l'on pourrait évoquer, en amont de ces nouvelles, celles de Paul Morand ou, à certains égards plus "peuples", de Marcel Aymé, de Ronald Firbank ou de Scott Fitzgerald.
Edmond Vullioud. Les Amours étranges. L'Âge d'Homme, 2013, 222p
’histoire du jeune Abdellah, entre ses quinze et ses vingt-cinq ans, n’a rien de bien exceptionnel, même si son « orientation sexuelle », comme on dit aujourd’hui, est «différente », selon la même expression convenue. En son adolescence, ce garçon tiraillé entre mère et père - eux-mêmes oscillant entre sensualité et violence-, se montre excessivement attiré par son frère aîné Slimane, dont il hume les slips et reluque les pectoraux. Ledit Slimane, pour sa part, ne pense qu’à courir la gueuse loin de l’inquisition maternelle. Rejeté de tous côtés, Abdellah se réfugie auprès de divers hommes le traitant en bardache, non sans s’accrocher au cercle familial et social dont il est issu. Lorsque Slimane l’emmène en ville, avec leur frère cadet, et les abandonne pour rejoindre quelque amoureuse, Abdellah cafte auprès de la mère qui l’a chargé de surveiller son aîné. Mais c’est aussi par Slimane, lecteur de livres en français (ou traduits en notre langue, comme Le Christ recrucifié de Kazantzaki) que le garçon va apprendre, une première fois, que là pourrait se trouver, pour lui aussi, un chemin de liberté, même si lui-même pense à ce moment-là que le français n’est qu’une « langue de riches ».
Avant-premières : au cinéma du Grütli de Genève, le mardi 27 mai, à 19h.30. Au CityClub de Pully-Lausanne, le 28 mai, à 20h. 









Le roman en question évoque une relation amoureuse typique de l’époque, aussi forte sur le moment que fugace, débouchant sur une séparation, avant la naissance d’un enfant. Or Yanis s’identifie à l’enfant sans père du roman et débarque, un jour, par effraction, dans la maison du romancier qu’il croit vide, en quête d’une trace. Sans les prévenir du caractère illicite de l’intrusion, Yanis y entraîne ses amis Sonia et Fatou dont on apprendra, par la suite, qu’eux aussi ont des raisons de se sentir « orphelins ». Où cela se corse, c’est lorsque Kateb, dans sa chaise roulante, surprend le joli trio en train de profiter des aises de sa belle maison de La Marsa, entre fringues et victuailles…
Yanis (campé avec une intensité vibrante par Mabo Kouyaté) incarne par excellence, sous les dehors du DJ à la coule, le jeune homme en manque de père et de famille, formant avec Sonia (Sarra Hanachi) et Fafou (Mohamed Mrab ) un trio mimétique dont les deux personnages secondaires restent esquissés, alors que l’essentiel de la tension se concentre entre Yanis et Kateb, superbement incarné par Hichem Rostom.
Autant dire que, sous les dehors d’un film populaire-de-qualité qui peut séduire tous les publics, le réalisateur tunisien parvient à signer une œuvre d’auteur aux résonances profondes, où la réflexion et l’expression artistique se fondent en harmonie. 

Plus précisément, les trois voix alternant dans le roman sont celles de Manuel (Manel en catalan, dont l’auteur souligne volontiers la nuance), prof de littérature dans la cinquantaine vénérant Pablo Casals en lequel il voit même, éthiquement parlant, une sorte de père de substitution ; Ana sa fille de quinze-seize ans, qui vit la musique de tout son être, au dam de sa sœur railleuse qui se croit la seule artiste de la famille, et en relation quasi fusionnelle avec Giogio - son violoncelle valant le prix de trois voitures du type de celle de ses parents – et se préparant à une probable grande carrière, non sans humilité travailleuse et avec une sorte de candeur qui lui fait dire, par exemple, qu’elle ne peut jouer bien que lorsqu’elle est amie avec elle-même ; enfin, hors d’âge et pourtrant très présent, Pau lui-même, dit Pablo, parlant du ciel avec un œil sur la jeunote, évoquant tantôt sa très longue vie (il est mort à 96 ans en 1973) et tantôt s’interrogeant sur la nature de la musique, nos relations avec celle-ci (Franco aimait-il lamusique ?) ou son sens profond.
Hubert Auque, Trio pour violoncelle seul. Editions Pierre Philippe, 173p.
Au fil des témoignages, avec l’apport majeur de l’historien Edgar Bonjour, dont le rapport monumental éclairera ces années de manière décisive - quoique jugée insuffisante par la suite -, l’on voit apparaître, en violent contraste, le côté presque dérisoire de la « connerie » du jeune Ernst, par rapport aux positions et propositions de certains notables hauts placés et autres ministres appelant à la soumission à l’Allemagne.
Richard Dindo au Festival Visions du réel
Du 25 avril au 3 mai, à Nyon, le Festival international Visions du réel, qui fête ses 45 ans d’existence et sa vingtième année sous cette appellation, propose un aperçu très substantiel du cinéma mondial documentaire.
Initiative à saluer entre autres innovations pour cette nouvelle édition 2014: la fondation du Sesterce d’or, nouveau trophée créé par le sculpteur Bernard Bavaud et qui récompensera les grands prix et d’autres distinctions honorifiqes Ainsi Richard Dindo recevra-t-il le premier Sesterce d’or Prix Maître du Réel (!) attribué depuis cette année à «un cinéaste du réel de renommée mondiale». Une rétrospective de cinq films est programmée et le réalisateur zurichois animera un atelier lié à Homo Faber, de Max Frisch,l’œuvre sur laquelle ce passionné de littérature travaille actuellement.
Olfa Chakroun et Dionigi Albera. La maison d’Angela, 2012. Focus Tunisie. Salle communale, 14h. 


Dans une première biographie sympathique, Jürg Wegelin, ancien élève du prof de sociologie mais pas complaisant pour autant, a retracé les grandes lignes de la trajectoire du fils de sage famille bernoise entré en rébellion contre son père, "adopté" à Paris par Jean-Paul Sartre et devenant l'un des phares du tiers-mondisme et le critique radical de son pays "au-dessus de tout soupçon". L'engagement de l'intellectuel, le travail du député, le fracas des livres, les procès, la famille: tout y était, ou presque.
Et les enfants là-dedans ? "Je suis comme les Africains: je ne les nomme pas !", s'exclame d'abord le père de Dominique, né en 1970. Et pourtant: "La naissance de notre fils a été comme le premier matin du monde. Ensuite, j'ai craint qu'il ne me traite comme je l'ai fait avec
Père et grand-père, l'infatigable pèlerin qui a été désigné, en 2000, comme rapporteur spécial de l'ONU pour le droit à l'alimentation, a été confronté maintes fois à l'enfance malheureuse. Mais comment a-t-il vécu cette déchirure


- La perception de la beauté est-elle universelle selon vous ?
- Qu’est-ce qui caractérise la vision chinoise à cet égard ?
Celui qui a tout compris et le serine sans y être convié / Celle qui monte en chaire dès qu’elle y va de son commentaire / Ceux qui ont des avis sur tout et des opinions arrêtées surtout / Celui que tu n’as pas sonné tellement il est cloche / Celle qui porte la pensée juste à tailleur strict / Ceux qui n’ont jamais affabulé (mentent-ils) et sont donc plutôt à plaindre / Celui qui a autant d’humour qu’une borne / Celle dont le cœur fonctionne à l’essence 2T / Ceux qui décèlent la continuité parfaite entre concorde et discorde / Celui qui a appris à résister au désir émulateur en feignant de lui céder / Celle qui a peu de désirs mais beaucoup d’envies / Ceux dont la soif de transgression bute sur l’envie / Celui qui cite Derrida sans rouler les r / Celle qui a trouvé sous le divan des paquets d’envies refoulées par des clients
À L’ENFANT QUI VIENT





À ce «discours spécial» de vieille peau gâteuse se tortillant dans son étole de mohair, Simon Leys répond en vrai Belge non moins spécial: «M. Barthes définit avec audace ce que devrait être la vraie place de l’intellectuel dans le monde contemporain, sa vraie fonction, son honneur et sa dignité: il s’agit, paraît-il, de maintenir bravement, envers et contre «la sempiternelle parade du Phallus» de gens engagés et autres vilains tenants du «sens brutal », ce suintement exquis d’un tout petit robinet d’eau tiède. »
Or il va de soi que Simon Leys gardera sa réputation d’anticommuniste primaire, même sachant ce que nous savons aujourd’hui des crimes de la Révolution culturelle aux centaines de milliers de victimes, alors qu’il incombe au très élastique Sollers de nous expliquer aujourd’hui même, dans le Nouvel Obs, «Comment devenir Chinois »...