
Il y a un maléfice du pouvoir assené et sans cesse réaffirmé, comme il y en a un de la propension à tout défaire de ce qui a été fait, à tout étouffer de ce qui respire, à tout rabaisser de ce qui émerge, à tout ternir de ce qui s’épanouit.
°°°
Dans le roman, la question, la difficulté, mais aussi le plaisir est de trouver le passage d’une phrase à l’autre, d’un paragraphe à l’autre.
°°°
Cap d’Agde, ce 5 juin 2006. - -Il y a une année, jour pour jour, que j’ai entrepris la mise en ligne quotidienne de mes Carnets de JLK, comptant aujourd’hui 744 textes et visités chaque jour par quelques centaines de lecteurs plus ou moins fidèles (1308 visites en juin 2005, et 12505 en avril 2006) dont la plupart me sont inconnus alors que de vraies relations personnelles se sont établies avec quelques-uns.
Jamais, à vrai dire, je n’aurais imaginé que je prendrais tant de goût à cette activité si contraire apparemment à la silencieuse et solitaire concentration que requiert l’écriture. Or restant à l’écart du clabaudage souvent insane,vide ou vulgaire qui s’étale sur la Toile, il m’est vite apparu que tenir un blog pouvait se faire aussi tranquillement, sérieusement, ou joyeusement selonles jours, en toute liberté ludique ou panique, que tenir des carnetscomme je m’y emploie depuis 1966,d’abord de façon sporadique puis avec une régularité et une densitécroissantes.
A la différence de carnets ordinaires, le blog est une pratique qui a ses risques, essentiellement liés au fait qu’on écrit quasiment sous le regard du lecteur. L’écriture en public m’a toujours paru artificielle, voire grotesque, et je ne me sens pas du tout porté, à l’ordinaire, à soumettre au regard anonyme un texte en cours d’élaboration, dont je réserve l’éventuelle lecture à mes seuls proches. Si je me suis risqué à dévoiler, dans ces Carnets de JLK, une partie des notes préparatoires d’un roman en chantier, et l’extrait d’un ou deux chapitres, je me garderai bien d’en faire plus, crainte d’être déstabiliséd’une manière ou de l’autre.
Mais on peut se promener nu sur une plage et rester pudique, et d’ailleurs ce qu’on appelle le narcissisme, l’exhibitionnisme ou le déballage privé ne sont pas forcément le fait de ceux qui ont choisi de «tout» dire. Ainsi certaines lecteurs de L’Ambassade du papillon, où je suis allé très loin dans l’aveu personnel, en me bornant juste à protéger mon entourage immédiat, l’ont-ils trouvé indécent alors que d’autres au contraire ont estimé ce livre pudique en dépit de sa franchise.
Si la tenue d’un blog peut sembler vaine (au double sens de l’inutilité et de la prétention vaniteuse) à un littérateur ou un lecteur qui-se-respecte, l’expérience personnelle de la chose m’a prouvé qu’elle pouvait prolonger, de manière stimulante et enrichissante, voire libératrice du point de vue du jaillissement des idées et des formes, une activité littéraire partagée entre l’écriture continue et la lecture,l’ensemble relevant du même atelier virtuel, avec cette ouverture« interactive » de plus.
Ayant toujours été rebuté par la posture de l’homme de lettres confiné dans sa tour d’ivoire, autant que par l’auteur en représentation, et sans être dupe de la « magie » de telle ou tellenouvelle technique, je n’en ai pas moins volontiers emprunté à celle du blog sacommodité et sa fluidité, sans éprouver plus de gêne qu’en passant de la« bonne vieille » Underwood à frappe tonitruante, à l’ordinateurfeutré. Bref, le blog n’est pas du tout pour moi la négation de l’écrit :il en est l’extension dont il s’agit de se préserver des parasites.
Michel Butor, dans l’évocation de sa maison A l’écart, parle de son atelier à écrirecomme le ferait un artisan, et c’est ainsi aussi que je vois l’outil blog,entre le miroir et la fenêtre, le capteur nocturne (ah le poste à galène de mongrand frère !), et le laboratoire ouvert au tourbillon diffus et profus del’Hypertexte.
Un blog est enfin une nouvelle forme de l’Agora, où certains trouvent un lieu d’expression personnel ou collectif à caractère éminemment démocratique (d’où la surveillance de plus en plus organisée des régimes autoritaires), une variante du Salon français à l’ancienne qui voit réapparaître le couple éternel des Verdurin, ou le dernier avatar du Café du commerce…
°°°
Il est un trait de caractère que j’ai de la peine à supporter, et c’est la mesquinerie; la bêtise et la mesquinerie; et la jalousie aussi : lamesquinerie, la bêtise et la jalousie.
°°°
Chacun, devant la mort qui s’avance, réagit selon sa sensibilité et en fonction de son expérience, et nul ne peut en juger. Celui-ci a l’airfroid et indifférent, mais sait-on ce qu’il ressent en réalité ? Et celle-làqui pleure, qui dira ce qui la fait vraiment pleurer ?
°°°
La chair de cette femme de Soutine coule dans la maille d’un ocre rose veiné de bleu et ses lèvres sont déjà là comme un souvenir de baiser retenu d’une main molle.
Je lui sens le sexe partout, elle n’aurait pas eu besoin d’ôter son béret de surveillante d’internat ni son caraco, je lui sais lesmollets d’une marcheuse et les chevilles des gardiennes de chèvres dans la montagne aux loups.
Je lui fais face comme le Signor Dottor Pirandello à sa chèredémente, comme au groom de l’Excelsior que des messieurs invitent à des apartésdans les fourrures des hauts étages.
Je fais face à l’Humanité. Je me tiens au pied de la croix du Juif bouchoyé. Je prends naturellement, en ma paresse agitée, le parti des chienserrants et des enfants inquiets. A mon passage les paysages s’affolent. A monapparition les maisons se disloquent et les couleurs flambent. Je reste dumoins le scribe fidèle des visages et des livres de chair.
Tout est fixé, de fait, par mon regard aimant. J’aurais tout misen place avant d’être déporté, mais Dieu n’a pas voulu de moi. J’avais lagueule de finir à Auschwitz et c’est par hasard seulement que mes croûtes ontéchappé aux incendies.
°°°
Ce 8 septembre, jour de deuil - Notre chère Katia nous a quittés ce matin aux premières heures du jour. Ma bonne amie l’avait trouvée, hier soir, toute petite et jolie dans son lit,toute douce et paisible, après qu’on lui eut retiré toutes ses perfusions, et elle me dit avoir senti ce matin la délivrance avant que son frère ne nous annonce la nouvelle reçue de l’hôpital.
Malgré lefait que nous attendions vraiment cet envol, au point même de le souhaiter, lanouvelle m’a bouleversé sur le moment, cinq jours après que j’ai mis le pointfinal à mon roman Les bonnes dames, dont elle est l’une des trois vieilles fées sous lenom de Marieke, mais à présent c’est en toute sérénité, je crois, que nousallons vivre les adieux et ce deuil.
°°°
Il est certains livres qui, par leurs thèmes et leur forme, l'impression qu'ils dégagent ou la musique qui en émane, cristallisent le sentiment d'une époque,et tel me semble Il se fait tard, de plus en plus tard d'Antonio Tabucchi, qu'on pourrait dire- segmenté en une série de lettres d'amour d'hommes seuls balancées à la mer, auxquels ne répondra qu'une épître féminine à résonance mythologique -, le grand livre du courage pour rien ou de l'amour trouvant plus juste de ne plusrimer avec toujours.
Aune époque où la notion d'infini se trouve fondamentalement entamée par laScience, ici incarnée par un jeune astrophysicien mâcheur de chewing-gum qui va déclarant que l'Univers se dirige tout droit sur la case néant, le poète ou,plus modestement, le promeneur, le «déambulant» vacille un peu en se tâtant devant les données de cette nouvelle réalité désormais réputée tout à la fois ondulatoire et corpusculaire. Or la Science va-t-elle expliquer à Untel pourquoi cela n'a jamais marché avec Unetelle ? La Science va-t-elle vous aider à revivre, dans sa plénitude, l'événement de tel orage qui vous a bouleversé il ya tant d'années? La Science va-t-elle localiser et définir enfin ce qui vous distingue de l'amibe ou de votre futur clone?
On découvre alors, par le poète, que les mots sont à la fois deschoses, réelles et palpables, qui permettent de ressusciter les souvenirs. Les mots vivent, les mots sont notre corps.
°°°
Dans l’histoire du bien qu’il a griffonnée sur ses feuillets, le vieil Ikonnikov -figure à la fois humble et centrale de l’immense Vie et destin de Vassili Grossman -, après avoir remarqué que même Hérode ne versait pas le sang au nom du mal, mais « pour son bien àlui », constate que la doctrine de paix et d’amour du Christ aura coûté, à travers les siècles, « plus de souffrances que les crimes des brigands et des criminels faisant le mal pour le mal ». Il n’en rejette pas pour autant le message évangélique mais oppose, au « grand bien si terrible » des nations et des églises, des factions et des sectes, la bonté privée, sans témoins, la « petite bonté sans idéologie », la bonté sans pensée que j’ai constatée pour ma part chez mon père et ma mère.
« C’estla bonté d’une vieille qui, sur le bord de la route, donne un morceau de pain àun bagnard qui passe, c’est la bonté d’un soldat qui tend sa gourde à un ennemiblessé, la bonté de la jeunesse qui a pitié de la vieillesse, la bonté d’un paysan qui cache dans sa grange un vieillard juif. (...) En ces temps terribles où la démence règne au nom de la gloire des Etats et du bien universel, en cetemps où les hommes ne ressemblent plus à des hommes, où ils ne font que s’agiter comme des branches d’arbres, rouler comme des pierres qui,s’entraînant les unes les autres, comblent les ravins et les fossés, en ce temps de terreur et de démence, la pauvre bonté sans idée n’a pasdisparu ».
°°°
Je suis sorti de la lecture des Bienveillantes avec un sentiment d’insondable et froide tristesse qui m’a rappelé le mueteffroi que j’ai éprouvé, à vingt ans, en découvrant Auschwitz. Pour la premièrefois de ma vie, à Auschwitz, m’est apparu quelque chose de réel que je nepouvais concevoir dans mon irréalité de jeune idéaliste des années 60. Quelque chose d’immense et d’écrasant. Pas du tout les baraquements minables quej’imaginais : d’énormes constructions en dur, de type industriel. L’usine àtuer : voilà ce que j’ai pensé ; et je remarquai que dans la cour de l’usine àtuer désaffectée se débitaient des saucisses chaudes. Surtout : quelque chosed’impalpable, d’invisible et de non moins réel. Quelque chose d’impensable etd’indicible mais de réel.
J’avais vu, déjà, les images terribles de Nuit et brouillard,je savais par les livres ce qui s’était passé en ces lieux, dont jedécouvrirais plus tard d’autres témoignages, tels ceux du filmShoah. Mais ce que j’airessenti de réel à Auschwitz, comme je l’ai ressenti en lisant Les Bienveillantes, tientnon pas aux pires visions mais à ce quelque chose d’impalpable et d’indicible,plus quelques pauvres détails : ces tas de cheveux, ces tas de dentiers ou deprothèses, ces tas d’objets personnels. Ces saucisses aussi. Et dans Les Bienveillantes: cepull-over que le protagoniste a oublié quand il se rend, en Ukraine, sur leslieux d’un massacre de masse où il risque d’avoir un peu froid, pense-t-ilsoudain…
Or songeant à l’instant à la façon la plus juste d’exprimer le sentimentpersonnel que laisse en moi la lecture des Bienveillantes,je repense à ces mots notés par mon ami Thierry Vernet dans ses carnets : «D’ailleurs c’est bien simple : ou bien les hommes sont ouverts, autrement ditinfinis, ou biens ils sont fermés, finis, et dans ce cas on peut les empiler.Ou en faire n’importe quoi».
°°°
Toute notre enfance a été marquée par cette injonction : « Regarde ! » C’est l’essentiel, à mes yeux, de l’enseignement de mes parents, que nous avons transmis à notre tour ànos enfants, et je sais que nos enfants le transmettront à leur tour :« Regardez, mais regardez voir ! «

On ne saurait imaginer meilleure lecture que Les carnets de Johanna Silber de Jean-Michel Olivier en traversant, du sud au nord, les hauts gazons enneigés de ces régions mitteleuropéennes balisées à l’est par les lacs argentins de Sils-Maria chers à Nietzsche et au nord-ouest par le café Odéon où Joyce venait griffonner ses obscénités à Nora.
Or c’est tout l’art de Jean-Michel Olivier, après Le voyage en hiver qui évoquait la destinée de Matthias Silber, le fils de Johanna, dans l’Allemagne des années 50, que d’évoquer, à fines touches légères, et sous sa plume elliptique puisqu’il s’agit de carnets, cette destinée d’ange à deux têtes (l’autre étant celle de son frère Théo) qui titubent comme deux albatros à travers les années dominées par l’horrible voix du Führer.
Sueursfroides (1958) aux Oiseaux(1963) ou du sublime Rebecca (1940) à Frenzy(1972), c’est l’inépuisable richesse d’observation en matière de signes mimiques ou gestuels (tout ce que Hitchcock fait ajouter par ses comédiens au script), le sens qui en découle, et plus encore l’humour fou qui survole le combat éternel de l’homme et de la femme, du noble et du vil, du bourreau (ou de la bourrelle) et de la victime.
À Kriegstetten, Hôtel Sternen, Bel étage, enjanvier 2006.- Se réveiller à l’hôtel a toujours signifié pour moi: je serais nulle part, je ne serais personne, je serais le commercial X. oula cheffe de projet Y. Peut-être un transsexuel? Peut-être un pasteur méthodiste ou un brasseur bavarois en tournée de promotion? Peut-être un ancien amant de Marthe Keller que j’ai cru voir tout à l’heure, assise seule sur un mur,sous la pluie mêlée de neige, en robe de chambre, là-bas près de la placed’aviation?
Les carnets de Monsieur Bonnard, c’est du matin au soir et tous les jours, guerre ou pas. D’ailleurs en 1945, voilà ce qu’il trouve à peindre au lieu d’un Hymne à la Paix: des baigneurs au soleil couchant. Le sable du premier plan est jaune chiné de vert céladon et de rose avec plein de blanc, et par conséquent riche de toutes les couleurs du spectre, tout à fait comme le sable du désert que décrit scientifiquement le bon Théodore Monod du Musée de l’Homme. La mer est faite de cent bleus et de cent verts frisés d’écume, et le ciel au-dessus est une fusion de mauves orangés sur fond d’ocre sablonneux comme si le ciel était un peu le pendant pendu du sable du rivage. Et là au milieu barbotent une douzaine de taches d’or orangé visiblement insouciantes des séquelles de laguerre.
Ces phrases relevée à la lecture de Villa Amalia de Pascal Quignard :«L’air de Paris sentait son odeur si particulière, putréfiée, charcutière,mazoutée, épouvantable». - «C’était une femme entièrement à sa faim, à son chant, à sa marche, à sa passion, à sa nage, à son destin». - «Ceux qui ne sont pas dignes de nous ne nous sont pas fidèles». - «Le chagrin est plus ancien et presque plus pur en nous que la beauté». - «C’était une petite enfant dont le visage était la nostalgie même». - «Les œuvres inventent l’auteur qu’il leur faut et construisent la biographie qui convient». - «Cela sentait la pluie, la laine mouillée, la craie, la poussière, l’encre fade, la transpiration très aigre des jeunes garçons». - «En vieillissant je suis devenue butineuse».


Le Christ purifie et délivre,tandis que le diable disperse et défait.
«Si le Christ surgissait aujourd’hui, je ne lui donnerais pas deux jours», écrivait Maurice G. Dantec dans Le Théâtre des opérations,au printemps 1999. Il en était alors à une vision très nietzschéenne du christianisme, voyant en le Christ à venir une sorte de surhomme en lequel je ne reconnais absolument pas mon Christ à moi.
Ah mais, il fait un putain de froid, je ne suis personne et nulle part, et je lis juste maintenant: «Je ne suis rien./Je ne serai jamais rien./Je ne peux vouloir être rien./ A part ça, je porte en moi tous les rêves du monde./ Fenêtres de ma chambre,/Ma chambre où vit l’un des millions d’être au monde dont/ Personne ne sait qui il est/ (Et si on le savait, que saurait-on?),/ Vous donnez sur le mystère d’une rue au va-et-vient continuel,/Une rue inaccessible à toutes pensées,/ Réelle au-delà du possible, certaine au-delà du secret, Avec le mystère des choses par-dessous les pierres et les êtres,Avec la mort qui moisit les murs et blanchit les cheveux des hommes,/ Avec le Destin qui mène la carriole de tout par la route de rien.»
Il n’y a pas une poésie du passé qui s’opposerait à celle du présent: il n’y a qu’un saisissement, d’angoisse ou d’émerveillement, de l’être qui se reconnaît au monde et l’exprime par le cri ou le chant, qui me fait le contemporain instantané du poète T’ang lorsque je lis: « Où donc s’enfuit la lumière du jour ? Et d’où viennent les ténèbres ? »
«On peut croire à l’immortalité en regardant les films de Bergman», dit Jeanne Moreau, et c’est cela qu’on se dit du début la fin de Saraband en scrutant le visage de cette femme et les visages de tous les autres, jusqu’à l’ultime moment où, parlant de sa fille perdue dans sa selva oscura mentale, qu’elle vient d’aller visiter, elle dit que c’est la première fois qu’elle a eu l’impression de toucher réellement son enfant.
Il n’est pas de ville que j’aime autant retrouver que Paris, surtout les maisons blanches et les escaliers de bois ciré en colimaçon, les grands appartements mystérieux, les toits sur lesquels on marche à moitié givré, la Seine noire et les reflets des trottoirs de l’aube, tels exactement que les évoque, avec la beauté de la jeunesse, Les amants réguliers de Philippe Garrel. Ce sont surtout des histoires d’amour et c’est le portrait d’un pur. C’est un poème en images dont tous les personnages ont raison. On frise juste un peu l’emphase rhétorique à l’évocation des barricades, mais ce romantisme n’empêche pas la grande noblesse du propos; car c’est un film aussi sur le divertissement en conflit avec l’absolu.
À La Désirade, ce 31 décembre. –
Ramuz affirme que, sur le plan de l’expression littéraire, la Suisse n’existe pas en tant que telle, mais est-ce si sûr? Je ne le crois pas. Je crois qu’il y a une «langue suisse» qui passe à travers les diverses langues nationales. Ramuz ne ressent rien hors de son territoire. Il me semble beaucoup moins poreux qu’un Robert Walser ou qu’un Cingria. Ou disons, plus précisément, que sa porosité est cantonnée.
En juin 2005, ouverture de mon blog des Carnets de JLK
Au Chemin de la Dame, en août. - Je descendais ce soir le chemin de la Dame qui serpente le long d’une falaise de grès tendre surplombant le vignoble de Lavaux cher à Ramuz ; le contre-jour du couchant donnait aux vignes un vert accru presque dramatique, et d’autant plus que tout le coteau a été saccagé il y a peu par la grêle et que la récolte sera nulle cette année ; les montagnes de Savoie viraient au mauve puis à l’indigo tandis que le Léman, parsemé de fines voiles, semblait figé dans sa laque bleutée, et je repensais à cette phrase de Ramuz, justement lui, qui fait presque figure de lieu commun tout en trouvant ici sa résonance immédiate puisque je distinguais, au Levant, le clocher deRivaz et, de l’autre côté, la pointe de Cully déjà plongée dans l’ombre.
Il en va de la critique littéraire comme du gardiennage de ménagerie, avec les obscuresservitudes et les satisfactions jubilatoires qui en découlent assezsemblablement. L’on pourrait dire qu’il y a du Noé chez le passeur de livresappelé à faire cohabiter, dans son arche, les espèces les plus dissemblables,voire les plus adverses.
À La Désirade, ce 7 février 2005. - Louis Calaferte est mort à peu près oublié, et j’ai comme l’impression qu’il l’a cherché, guère plus pressé de se montrer aimable avec les uns et les autres, mais à mes yeux il ne cesse de vivre (je poursuis ces jours la lecture de ses Carnetsde 1989) et c’est cela aussi que j’aimerais susciter après ma mort de la part de quelques lecteurs: cette reconnaissance secrète, éparse et d’autant plus véridique.
Certains êtres sont poétiques, je dirais plus exactement : diffusent une aura. Il y a cela chez ma bonne amie et chez tous ceux que j’aime, non du tout au sens d’un clan confiné de quelques- uns mais d’une famille sensible très élargie de gens dont l’âme rayonne à fleur de peau – ce que Georges Haldas appelait la « société des êtres ».
Il me suffit de revenir à la prose de Charles-Albert (en l’occurrence les Impressions d’un passant à Lausanne) pour me retrouver en relation radieuse avec les choses de la vie, tant qu’avec les êtres et les idées, dansquel constant sursaut d’allégresse que relancent images et trouvailles verbales. Il y a chez lui de l’extravagance et parfois même du délire, mais le noyau central est fixement en place, solide comme une pierre angulaire de couvent d’immémoriale mémoire d’où la joie procède par irradiation bonne.


















Moi l’autre : - Le Milou, comme Max appelle JLK avec son insolence de créature de la forêt, en a profité pour rappeler que c’est à Morges, précisément, qu’il a rencontré Max Lobe pour la première fois, avant de l’accompagner dans la composition de 39, rue de Berne. Et maintenant, le Maxou fait sa star sur les quais sans perdre de son bon naturel ni de sa lucidité de fils de sa mère. La Trinité bantoue est un autre sacré bouquin !
Moi l’un : - C’est la plus Munro de toutes, et je sais que c’est ce genre d’histoires que JLK va raconter dans La vie des gens, son recueil en préparation. Le thème d’Alice Munro est : ce que la vie a fait de nous à travers les années. Et Julien Bouissoux dit ça merveilleusement dans Ma prunelle, récit d’une fille moche qui raconte son premier amour pour un type, un peu gauche à l’époque, devenu quelqu’un au cinéma. Tout ça dit en fines brèves phrases extraordinairement précises, limpides et pleines de blessures non dites. Mais quand on chiale,dans les nouvelles de Julie Bouissoux, comme le voiturier dans la plus mystérieuse de ces histoires, à Los Angeles, intitulée Valet parking, on chiale sec.
Moi l’un : - Y a de quoi, et moi je vois en Julien, comme en Dunia Miralles et en Olivier Sillig, dont j’ai commencé ce matin le roman noir, en Philippe Testa, en Antoine Jaquier et en Jacques Tallote – tous deux absents -, entre autres, un réel renouveau de L’Âge d’Homme qui ne peut que réjouir les vieux sangliers à la JMO ou à la JLK… 
J'y allais donc à reculons, le noeud au ventre, mais pas envie du tout, et je me suis retrouvé là, très gentiment accueilli par les dames de Payot, et finalement très content du climat bon enfant de tout ça, content de faire connaissance avec Dunia Miralles, ma voisine de gauche, l'auteure d'Inertie, récit prenant d'une femme qui a de la peine à vivre, d'une écriture pure et dure à la Bukowski, et bientôt intrigué par mon voisin de droite, ce Julien Bouissoux dont il me semblait que le nom me disait quelque chose, en train de lire Seeland de Robert Walser.
Et voici que revenant, hier soir, de cette première épreuve adoucie, après avoir écoulé sept de mes immortels chefs-d'oeuvre, je trouve le livre de Julien, Une autre vie parfaite, dans les envois récents de L'Age d'Homme, pour commencer de le lire. J'y reviendrai plus souvent qu'à mon tour. Je n'en ai pas encore lu les neuf nouvelles, mais j'affirme haut et fort que Janvier et Un homme à la mer, deux d'entre elles, relèvent de la meilleure littérature, du côté d'Alice Munro ou de Michel Houellebecq en plus fin, plus doux, plus tendrement mélancolique. Si j'étais un jeune réalisateur, je ferais illico un court métrage de Janvier. Pour Un homme à la mer, ce serait plus coton vu que ça se passe dans la tête flottante du narrateur. 
Mi piace il titolo del diario famoso di Cesare Pavese, Il mestiere di vivere. Un grande filosofo tedesco attuale, Peter Sloterdik,intitola il suo proprio patchwork Le linee ed i gorni. E Dino Buzzati : In quel preciso momento.