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Livre - Page 102

  • La poésie hyperréaliste de Maylis de Kerangal

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    Naissance d'un pont fut, en 2010, l'un des romans les plus étincelants et originaux de la saison littéraire française, couronné par le Prix Médicis. Flash back avant un imminent retour sur Réparer les vivants, autre merveille d'un impact émotionnel tout autre...

     

    Avec son septième livre, Maylis de Kerangal, s’est déployée dans les grandes largeurs d’un « meccano démentiel », ainsi qu’elle qualifie elle-même le chantier pharaonique « scanné » par son roman. Or ce qu’il faut préciser aussitôt, c’est que cette épopée technique relatant la construction d’un pont autoroutier reliant la ville de Coca (dans une Californie imaginaire et hyper-réelle à la fois) et la forêt, par-dessus un fleuve, n’a rien de mécanique précisément : c’est une aventure humaine «unanimiste» aux personnages admirablement présents et nuancés, âpres et émouvants. De Georges Diderot le chef de travaux rodé sur les gros œuvres du monde entier, à Summer la « Miss béton » française ou Katherine l’ouvrière mal barrée en famille , en passant par Sanche le grutier portugais, Mo le Chinois, Soren l’assassin en fuite, Seamus le rescapé de la General Motors ou le Boa, maire mégalo de Coca, entre autres, toute une humanité cohabite, avec peine et parfois violence, tandis que les oiseaux migrants provoquent une grève technique au dam des financiers nargués par les écolos…

    Méticuleusement documenté, sans être un reportage pour autant, Naissance d’un pont est en outre un acte d’écriture romanesque tout à fait novateur, quoique pur de tout effet « avant-gardiste », brassant les langages d’aujourd’hui dans une polyphonie jouissive.
    Construit avec autant de vigueur que de sensibilité musicale, très rythmé et très sensuel à la fois, poreux à l’extrême, le roman de Maylis de Kerangal jette enfin un pont vers l’avenir de la littérature française en perte de souffle, avec 300 pages qui en évoquent 3000 « compactées », très denses par conséquent mais très lisibles – un rare bonheur de lecture !

    Maylis de Kerangal. Naissance d’un pont. Verticales, 316p.

  • Ceux qui reviennent de loin

     

     

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    Celui qui en a trop vu pour le dire et parle donc au silence / Celle à qui on en a fait voir avant de lui crever les yeux / Ceux qui sont encore hérissés mentalement de seringues / Celui qui retrouve sa nuit des temps / Celle qui n'en revient pas de n'y être jamais allé / Ceux qui rameutent les similitudes éclairantes / Celui qui n'a jamais renoncé à ce qui sauve / Celle qui sait maintenant que le mot salut est utilisé neuf fois sur dix à perte / Ceux qui font osciller les mots pour mieux comprendre / Celui qui n'a jamais oublié son noyau / Celle qui revient d'années de régression "progressiste" / Ceux qui pensent que l'écriture consiste à voler les mots qui ont des ailes / Celui qui révise ses associations nocturnes / Celle qui est rêveuse de jour et fileuse de nuit / Ceux qui ont vu se déchaîner la démence à machettes et bénédictions maudites / Celui qui a été maoïste et en parle comme d'une maladie intellectuellement transmissible / Celle qui a connu diverses formes de superstitions laïques genre darwinisme dogmatique ou mol hédonisme style Onfray / Ceux qui changent de coach spirituel pour se convaincre de l'évolution des choses en ville de Genève / Celui qui remet la couverture sur l'enfant endormi / Celle qui donnant ne se soucie pas de recevoir en retour / Ceux qui reviennent de l'antre du chagrin avec une lampe encore allumée / Celui qui était une machine à citations à dix-huit ans avant de rajeunir / Celle qui se cache sous le masque du troll pervers / Ceux qui ont invité la conférencière noire pour que ça se sache / Celui qui se fait jeter de la salle après avoir demandé à la conférencière noire si "ça aide" d'être de couleur / Celle qui observe attentivement le jeune auteur appliqué à se faire haïr pour montrer qu'il "en a" / Ceux qui estiment qu'une langue précise est toujours révolutionnaire et qu'à s'y tenir on est tranquille, etc.   

     

  • La Tunisie de l'espoir

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    C'était en juillet 2011. Nous étions à Tunis, avec Lady L., en compagnie de notre ami écrivain Rafik Ben Salah, neveu rebelle d'Ahmed Ben Salah, ministre de Bourguiba condamné à mort puis exilé. Rafik se montrait alors très pessimiste, inquiet de l'arrivée en force du parti Ennahda. Trois ans plus tard, l'espoir renaît avec une nouvelle Constitution et un nouveau gouvernement, auquel participe le frère de Rafik, Hafedh Ben Salah, en qualité de ministre de la justice et des droits de l'homme. Autant dire qu'un nouveau séjour s'impose, dès le 16 février prochain. J'y serai aussi pour m'intéresser au nouveau cinéma tunisien, auquel le prochain Festival Visions du réel consacrera son Focus 2014.  

     

    KAIROUAN, 1970. – Tandis que nous bouclons nos valises, m'est revenu le souvenir enchanté de Kairouan cette nuit-là, la première fois, cette nuit que j’étais tombé du ciel en reporter tout débutant, l’avion à hélices nous avait pas mal secoués, le nom de MONASTIR m’était apparu au-dessus des palmiers et maintenant c’était la route à cahots qui nous trimballait, enfin voici qu’au bout de la nuit noire tout était devenu blanc : c’était Kairouan aux mosquées, j’étais transporté, jamais je n’avais vu ça, c’était une magie éveillée: tous ces types en robes blanches et cette mélopée de je ne sais quelle Fairouz ou quelle Oum Kaltsoum, tous ces appels tombés de je ne sais quels minarets et ces envolées, et sur les milliers de petits écrans de télé : ce même vieux birbe en blanc sorti la veille de l’hosto et qu’on me disait le père de tous - ce Bourguiba qui parlait à ses enfants ce soir-là…

     

    CE SOIR À  TUNIS. - Tôt levés ce matin, nous avons pris tout notre temps pour les derniers préparatifs de notre voyage avant de gagner Genève où nous avons rejoint Rafik Ben Salah avec lequel nous allons passer une semaine à Tunis. La dernière fois qu’il a séjourné en Tunisie remonte au mois d’octobre 2010, donc quatre mois avant la "Révolution". Il se dit, déjà, pas mal inquiet de la montée en puissance des islamistes, mais nous verrons sur place ce qu’il en est…

    Accueillis à notre arrivée par le frère puîné de Rafik, Hafedh l’avocat, la dégaine trapue d’un boxeur et l’air malicieux, nous avons déposé nos bagages à l’hôtel Belvédère après un premier aperçu de la ville, vaste et blanche, beaucoup plus moderne que je ne me la représentais, pour nous rendre ensuite à La Goulette où nous avons passé la soirée avec les trois frères Ben Salah et Nozha la joyeuse épouse de Hafedh ; et tout de suite la conversation a roulé sur l’évolution des choses en Tunisie depuis le 14 janvier 2011, date-clef du mouvement marqué par la fuite de Ben Ali. Les refrains des conversations aux terrasses convergent à l'évidence: soulagement, délivrance, espoir, sur fond de chaos momentané et d’inquiétude latente.

                                                       (À Tunis, ce dimanche 24 juillet 2011)

     

    Tunisie23.jpgEN ROUE LIBRE. -  Six mois après la "Révolution du jasmin" flotte toujours, en Tunisie, un parfum de liberté retrouvée dont tout un chacun parle et débat dans une sorte de joyeuse confusion qui me rappelle un certain mois de mai frondeur; et comme au Quartier latin d’alors on y croit ou on veut y croire, on ne peut pas croire que ce soit un leurre, et d’ailleurs on va voter pour ça; cependant  ils sont beaucoup à hésiter encore - pourquoi voter alors que tout se manigance une fois de plus loin de nous ?  Mais ceux qui y croient ou veulent y croire vont le répétant tant et plus : que l’Avenir sera  l’affaire de tous ou ne sera pas...

     

    PLUS JAMAIS PEUR. – Et là, tout de suite, sur les murs de l’aéroport et par les avenues ensuite, aux panneaux des places et sur la haute façade de l’ancien siège du Parti, voici ce qui sidère et réjouit Rafik le Scribe de retour au pays : que le Portrait omniprésent du Président n’y est plus, que cela fait comme un vide – qu’on n’attendait que ça mais que c’est décidément à n’y pas croire tandis que les gens répètent à n’en plus finir, genre Méthode Coué, que plus jamais, jamais, jamais  on ne reverra ça…             

     

    Tunisie55.jpgDOUBLE SENS. – À en croire le vieil Algérien Kateb méditant au bord de la fosse des singes Hamadryas,  au zoo du Belvédère, le Tunisien se signale par une étrangeté de langage qu’on peut trouver choquante, en cela qu’ilmange la femme et baise la chèvre. De fait, lorsqu’un Tunisien se vante d’avoir connu telle femme au sens biblique, il dit l’avoir mangée, ce qui ne semble pas une expression dictée par le Coran. En revanche, après un bon repas, il dira chastement qu’il a baisé la poule ou l’agneau, ce que le loup entendrait autrement puisqu’il se contente de manger ceux-là…

             

    PAR LE VIDE. – Le match de football de la finale  de la Coupe de Tunisie, qui a été gagnée lundi soir par L’Espérance, contre l’Etoile, nous a valu un tonitruant concert de klaxons sur les pentes de Sidi Bou Saïd, mais c’est surtout devant les écrans de télé que la fête a eu lieu puisque la rencontre s’est jouée « à huis-clos », devant un stade à peu près vide,  pour cause de sécurité générale à relents post-révolutionnaire. Or on sait que la "Révolution" a également vidé les grands hôtels de Tunisie, au dam de l’économie du pays et des gens qui en vivent. C’est cependant avec une espèce de satisfaction maligne que j’aurai traversé les halls glacés, les mornes allées et les pelouses désertées du Mövenpick de Gammarth dont l’étalage de luxe se déploie jusqu’au rivage doré, quasiment sans âme qui vive – et c’est l’expression qui convient à cette planque pharaonique pour Européens et Lybiens friqués: sans âme qui vive !

     

    Jalel3.jpgUNE ERREUR BIENVENUE. – À la buvette du musée du Bardo toujours en chantier, dont nous avons parcouru  ensemble le dédale de mosaïques, le prof poète Jalel El Gharbi nous avoue, quand nous lui demandons s’il avait prévu cette "révolution", qu’il s’est juste trompé de trente ans. Mais la Mafia régnante, selon lui, était condamnée à terme : il était pour ainsi dire écrit qu’un tel état de corruption signât sa propre fin. Et voici qu'avec trente ans d’avance, les Tunisiens déjà s’impatientent !

     

    JETEURS DE SORTS. – Comme nous filons plein sud sur l’autoroute à trois larges pistes constituant l’ancienne voie royale menant le Président Ben Ali d’un de ses palais à l’autre, nous remarquons, sur l’accotement, un jeune homme brandissant un bâton le long duquel se tortillent de drôles de lézards vivants. Alors notre ami Semi l’enseignant, frère de Rafik le scribe que nous accompagnons dans son pèlerinage à Moknine où il a passé son enfance, de nous apprendre qu’il s’agit là de caméléons à vendre en vue de pratiques magiques, telles que s’y employait la femme du Président elle-même. La chose paraît énorme mais elle a été rapportée récemment par l’ancien majordome de la  «coiffeuse», qui égorgeait chaque matin un caméléon sur la cuisse du potentat, lequel jetait aussitôt un sort à tel ou tel ennemi...

     

    Tunisie76.jpgHEUREUX LES HUMBLES. - Après Hammamet, où se trouve l’ancien palais présidentiel, l’autoroute n’a plus que deux pistes, puis le voyage se poursuit par des routes de moins en moins larges, dans ce paysage du Sahel tunisien évoquant d’abord la Provence des vignobles et ensuite la Toscane des oliveraies, jusqu’à une bourgade où, par une entrelacs de ruelles de plus en plus étroites, nous arrivons dans celle qui fut le décor de l’enfance de Rafik le scribe et de ses neuf autres frères et sœurs.

    Or une suite d’émotions fortes attend notre compère en ces lieux. D’abord en tombant sur un grand diable émacié, la soixantaine comme lui, qu’il n’a plus revu depuis cinquante ans et avec lequel s’échangent aussitôt moult souvenirs qui font s’exclamer les deux frères se rappelant l’interdiction paternelle qui leur était faite de jouer avec ce « voyou » ! Ensuite, en pénétrant dans la maison familiale occupée aujourd’hui par deux sémillants octogénaires: elle d’une rare beauté vaguement gitane, et lui figurant un vrai personnage de comédie orientale, qui nous ouvrent une chambre après l’autre afin de bien nous montrer qu’ils ne manquent de rien, leurs beaux lits d’acajou, leurs grandes jarres d’huile et de mil, la télé grand écran -  bref le parfait confort musulman.

    Et  dans la foulée : Rafik le scribe, conteur inépuisable retrouvant les lieux de son Amarcord des années 50, Rafik retrouvant la petite gare désaffectée de Moknine, Rafik pénétrant ensuite dans la salle de classe où l’instituteur le rouait de coups avec son bâton d’âne, Rafik retrouvant la boutique du photographe pédéraste qui lui valut d’être battu une fois de plus par son père inquiet de le voir revenir de là-bas avec un photo dont il était si fier, Rafik ému, tour à tout exalté, pensif, abattu, révolté une fois de plus…

     

    VEGAS AU TIERS-MONDE. – En moins d’une heure et sur moins de cinquante kilomètres, entre Moknine et Sousse, dix kilomètres de côte délabrée et l’urbanisation touristique à l’américaine la plus délirante, on passe de la quasi misère au plus extravagant tapage de luxe, modulé par autant de palaces monumentaux, actuellement sous-occupés. Voilà bien la Tunisie actuelle, qu'on sent entre deux temps et deux mondes, deux régimes et le choix le plus incertain - la Tunisie de toutes les incertitudes et qui aura de quoi faire avec tant de contradictions; la Tunisie qu'on aurait envie d’aimer, aussi, sans la flatter - cette Tunisie où l'on est si bien reçu tout en restant tellement étranger...

             

    RAGE. – Rafik le scribe ne décolère pas, qui revient de la rue de Marseille, ce vendredi de prière, où il a buté sur des centaines de croyants musulmans obstruant la chaussée, comme on l’a vu à Paris et comme il me disait, récemment encore, que jamais on ne le verrait dans son pays !

    « C’est le choc de ma vie ! » s’exclame-t-il en tempêtant, lui qui se vantait hier d’avoir botté le cul, adolescent, d’un agenouillé priant dans le nouveau sanctuaire de Feu Bourguiba; et son frère Hafedh le conseiller, plus tolérant, plus débonnaire, de chercher à le calmer en arguant qu’il ne s’agit là que d’une minorité, mais plus grande que la colère du Prophète est celle de Rafik le mécréant !  

                       

    REVOLUTION – Il n’y aura de Révolution, me dit Rafik le scribe, Rafik le voltairien, Rafik l’intraitable laïc, que le jour où l’on cessera de me dire que je suis musulman parce que je suis Tunisien ! Mes frères m’enjoignent de me calmer en me disant que c’est comme ça parce que cela l’a toujours été, mais jamais je ne l’accepterai, pas plus que je n’ai accepté de célébrer le ramadan dès l’âge de Raison de mes douze ans ! Qu’est-ce donc que cet état de fait qui nous ferait musulman sans l’avoir décidé de son plein gré ?

     

    Lucy1.jpgUN MONDE À REFAIRE . – Dans le jardin sous les étoiles, dans la nuit traversée par les appels du muezzin et les youyous d’une proche fête de probable mariage, ce samedi soir, nous refaisons le monde entre amis et jusqu’à point d’heures, avec le rire pour pallier les éclats de Rafik le scribe, lesquels n’ébranlent en rien la patiente bienveillance de son frère Hafedh le conseiller, avocat et prof de droit qui connaît mieux que moi les rouages des institutions suisses sans parler des moindres aspects de la société tunisienne en plein changement. A propos, ainsi, des croyants musulmans priant sur le pavé jouxtant les mosquées, il nous explique que ceux-là, sincères et non politisés, ne constituent aucun réel danger et qu’il serait vain de leur interdire de prier ainsi, que le pays restera musulman et que la majorité des Tunisiens désapprouve les extrémistes violents, salafistes et compagnie, dont on a fait des martyrs en les enfermant et les torturant ; pourtant l’incertitude demeure, consent-il, et les excès de ceux-ci et des anciens du Parti dominant restent assurément imprévisibles.

    De ces apaisements de l’homme sage et pondéré Rafik le scribe n’a rien à faire. À ses yeux l’agenouillé et le couché sont indignes, mais c’est à mon tour de lui faire observer que prier est pour l’homme une façon aussi de se grandir et non seulement de s’aplaventrir, de se recueillir et de s’ouvrir à un autre ciel tout spirituel, et Nozha la gracieuse et la joyeuse invoque alors les transits d’énergie qui nous font communiquer avec les sphères et l’infini, et ma bonne amie sourit doucement et j’en reviens à d’autres cultes actuels du barbecue et du jacuzzi peut-être moins dignes que le fait de participer à la Parole – puis notre rire relativise toutes ces graves méditations dans la nuit des dieux variés…  

             

    LES AMIS. – C’est ce couple pétillant des vieux fiancés de Moknine, c’est Azza la femme médecin et écrivain évoquant le mimétisme des immolés par le feu, c’est cet autre médecin romancier imaginant dans son livre le rapprochement soudain des rivages opposés de la Méditerranée et racontant ensuite ses derniers mois d’opposant sur Facebook, c’est Samia sa conjointe professeure de littérature modulant ses propres observations sur ce qui se prépare, c’est Jalel nous consacrant une matinée pour nous montrer le Bardo, c’est Rafik et ses frères et sa nièce de trente ans lancée dans la modélisation en 3D d’une série d’animation évoquant la Tunisie de 2050 -  les amis ce serait l’amitié sans idéologie, les amis ce serait l’accueil et l’écoute et les possibles engueulées, les amis ce serait l’art relancé de la conversation ou l’art du silence accordé - ce serait un peu tout ça les amis…

             

    DEUX MONDES. – À cette terrasse de La Marsa où nous nous trouvons avec quelques amis, Samia la prof de littérature nous fait observer les deux peuples qu’il y a là : celui de la terrasse qui a les moyens de consommer et l’autre là-bas de la plage où les gens se baignent gratuitement ; et c’est là-bas que je vais ensuite, à la mer qui appartient à tous mais où l’on ne voit pas un seul Européen pour l’instant, pas un Américain ni un Japonais, et les femmes mûres se baignent tout habillées ou ne se baignent pas - et voici la vieille flapie qui admoneste cette adolescente en maillot au motif qu’elle s’est trop approchée des hommes, là-bas, qui font les fous de leur côté…   

             

    LA NUIT DES FEMMES. – Le bord de mer de Moknine n’est pas loin aujourd’hui du cloaque, où Rafik et les siens venaient se baigner en leur âge tendre, et c’est devant ce rivage infect, paradis de jadis, qu’il m’apprend que les femmes, ici, n’étaient autorisées à se baigner que la nuit ; et je me rappelle alors les affolements pudibonds de notre mère-grand paternelle tout imprégnée de sentences bibliques et surtout de l’Ancien Testament et de l'apôtre Paul le sourcilleux, jérémiades et malédictions, chair maudite et interdits variés, qui nous enjoignait, garçons, de cacher notre oiseau, et pas question pour les filles de porter ces minijupes ou ces bikinis inventés par Satan.

     

    ESPOIR. – Certains médias occidentaux semblent déjà se réjouir, avec quelle mauvaise Schadenfreude,  de ce qu’ils décrivent, en termes plus ou moins méprisants, comme une retombée, voire une faillite, de ce qu’on a appelé le « printemps arabe ». Mais que peut-on en dire au juste ? La Bourse de Tunis, m’apprend un journal financier africain, accuse un recul « historique » de 19% pour les six premiers mois de l‘année. Et qu’en conclure ? Partout on entend ici que « rien ne sera plus jamais comme avant ». Très exactement ce que disait la rue de Mai 68, dans le Quartier latin où nous avions débarqué, jeunes camarades, en petite caravane de Deux-Chevaux helvètes, et de fait bien des choses ont changé de puis lors, mais bien autrement que nous nous le figurions, et qui pourrait imaginer ce que sera l’avenir du monde mondialisé – quelle sorte d’espérance qui ne soit pas à trop bon marché ?

    A l’instant je me rappelle cependant cette autre formule de la Révolution du jasmin : « Plus jamais peur ». Et me revient alors l’observation de Jalel El Gharbi se faisant reprendre par ses enfants avant la chute de  Ben Ali : « Chut, papa, on pourrait t’entendre… ».

     

    Rafik.jpgRAFIK L'AGNEAU. – Au fil de ces jours que nous avons passés en Tunisie qu’il a encore connue sous la dictature en octobre dernier, notre ami Rafik n’a cessé de râler contre tout ce qui ne va pas dans ce pays:  les machistes et les salafistes, les détritus non ramassés dans les rues et les musulmans agenouillés en travers de la chaussée, ou, pour faire culminer sa rage, le veilleur de nuit de l’hôtel infoutu de le réveiller à l’heure !

     Et s’il n’y avait que ça !  Alors que son dernier livre, Les Caves du Minustaire, détaille la monstruosité d’un régime de mafieux recourant à la torture. Mais voici, ce dimanche matin à la Télévision nationale, le même Rafik Ben Salah se montrer tout bien élevé et réservé, poli, stylé mais sans flagornerie, se gardant de faire au potentat l’honneur de citer même son nom, comme si l’on était déjà dans l’Histoire entérinée, et va ! comme dit la conteuse de son roman : dégage…

                                                                                                                  (Tunis, ce dimanche 31 juillet)

     

    Echappéejlk01.jpg(Ces pages sont extraites de L'échappée libre, ouvrage à paraître aux éditions L'Âge d'Homme.)

     

     

     

     

  • Ceux qui remontent aux sources

    DEVERO47.JPGCelui qui tient la main de l'aveugle initié /Celle qui a entendu le ney et le tanbur dans son dernier songe / Ceux qui cherchent la langue perdue / Celui qui n'a d'envies que sur les mains / Celle qui voit en le verger la demeure parfaite / Ceux qui ont hérité des Mevlevis sans le savoir / Celui qui récite le Masnavî derrière la cloison d'eau pure / Celle qui revit la syncope de Champollion /Ceux qui ont vu déferler les eaux de la Sauve / Celui qui cueille ce matin une grappe d'eau / Celle qui regarde le vieux mur aux noeuds de pierre / Ceux qui aiment les parues de villages / Celui qui parle de la passe-rose en connaissance de coeur /Celle qui entend la rumeur du rucher sans voir les essaims immobiles / Ceux qui hument la fraîcheur des cols sur les hauts d'Arolla / Celui qui se rappelle la Dame de Chandolin / Celle qui sortait de l'hôtel de bois avec sa Bible creuse dissimulant la fine fiasque / Ceux qui plient bagages et livres chers et tendres pensers / Celui qui traduit l'or doux du farsi / Celle qui en pince pour le bel infirmier Omar / Ceux qui surprennent l'aiguillée d'eau dans la fraîcheur de l'aube, etc.

  • Borgeaud l'oiseleur

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    En 1997 paraissait, sous le titre alléchant de Mille Feuilles, le premier de quatre tomes réunissant les proses éparses (sur la vie, Paris, peintres, romanciers, hauts lieux et riches heures) de l'écrivain, décédé en décembre 1998. 

     

     «  L’ écriture est un art d'oiseleur, et les mots sont en cage avec des ouvertures sur l'infini», écrivait Charles-Albert Cingria, dont on pourrait reprendre la belle définition pour qualifier la démarche de Georges Borgeaud, lequel fut son compère occasionnel et représente assurément son plus évident héritier littéraire. Tous deux partagent en effet, en catholiques gourmands, le goût et l'art du grappillage heureux dans les vignes du monde, tous deux sont de merveilleux causeurs que nourrissent indifféremment les plus simples choses dela vie ou les livres, les oeuvres d'art, le génie des lieux ou les minutes heureuses de notre déambulation terrestre. 

     

    images-21.jpegL'œuvre de Cingria fut peut-être plus foncièrement originale que celle de Georges Borgeaud, apte à ravir en revanche un plus large éventail de lecteurs. Ceux-ci connaissent évidemment ces «classiques» que figurent Le Préau (Gallimard, 1952), La Vaisselle des Evêques(Gallimard,1959) ou Le Voyage à l'Etranger (Grasset, 1974), relevant de la fiction autobiographique, mais peut-être est-ce ailleurs que le meilleur de l'art de la digression propre à Borgeaud aura cristallisé: dans les chroniques d'Italiques (L'Age d'Homme, 1969) ou dans LeSoleil sur Aubiac (Grasset, 1986), et enfin dans la kyrielle de textes éparpillés de journaux en revues que la Bibliothèque des Arts, par les soins de Martine Daulte, a entrepris de réunir en quatre volumes dont le premier vient de paraître. 

    Parlant de lui-même dans le Dictionnaire de Jérôme Garcin, où les auteurs étaient appelés à consigner leur propre bilan posthume, Georges Borgeaud notait ceci de bien significatif: «Il avait taillé la flûte dont il jouait dans le concert littéraire dans un roseau des marais de la mémoire d'où il tirait la substance de ses partitions et de ses thèmes parmi lesquels les plus obstinés: l'éloge de la solitude et du silence, de l'indépendance absolue, du vagabondage de l'esprit et du corps.» Et de se comparer au merle «dont le jabot ne contient que de brèves, mélancoliques et répétitives variations sur un ton mineur où l'amour, bien entendu, trouve ses notes mais aussi les accents de la peur, de la colère, de la protestation et les roulades de la moquerie et du rire». 

    Le chant et l'effusion 

    C'est encore d'oiseaux qu'il est question dans la préface de Frédéric Wandelère, collectionneur d'appeaux comme l'est aussi l'écrivain,qui rappelle que le protagoniste du Préau s'appelle Passereau et souligne la récurrence du thème dans ces chroniques, de merles en buses et jusqu'au crapaud-flûte que le contemplatif du Lot écoute la nuit dans son pigeonnier.

    AVT_Georges-Borgeaud_7564.jpegÀ Paris, c'est un merle qui annonce dès février le printempsà Borgeaud dans les frondaisons du cimetière de Montparnasse qu'il voit, de sesfenêtres, s'étendre sous la lune comme «une ville sainte de livre d'heures», et le préfacier note alors: «Le merle est un de ces autres passereaux, qui chante invisible au-dessus des tombes et se tait quand le regard, porté par des jumelles, le touche. Il marque un de ces moments d'effusion silencieuse qui font tout le prix de ces textes.» Ceux-ci sont très variés et constituent, avec les beaux (parfois très beaux) dessins de Pierre Boncompain, non seulement un recueil des écrits que Borgeaud a publiés en un peu moins de vingt ans (de 1950à 1969) à diverses enseignes (N.R.F., Gazette de Lausanne, NouvellesLittéraires, etc.), mais une sorte de florilège du goût et de chronique nonchalante ponctuée de pointes admirables. 

    Comme toute une famille sensible rassemblée par Jean Paulhan, Georges Borgeaud était capable d'élever le genre du libre propos (sur quelque sujet que ce fût: les escargots, les emballages, les anges, la lumière de Vermeer ou la passion des étudiants d'Urbino pour Brigitte Bardot) à un niveau qui nous les conserve jusqu'aujourd'hui en parfait état de fraîcheur. La culture n'est jamais ici brillance extérieure mais élément d'un tout vivant, sédimentation d'expériences et de sentiments éprouvés, mille-feuilles du cœur et de l'âme. Cingria, lui encore, disait qu'«observer c'est aimer»... 

    Or Borgeaud aime beaucoup en détaillant ce qui requiert sa curiosité sous sa loupe d'enfant demeuré: sa visite à «un certain» Ramuz, le dortoir de collège catholique qu'il revisite pour évoquer la crainte romande du bonheur des corps, la balade inspirée (par quelques fioles partagées avec Jacques Chessex) qu'il restitue dans L'Embouchure aux buses, ses belles approches de peintres (Soulages et de Staël, en particulier), ou ses méditations plus personnelles, composent un ensemble frémissant d'intelligence sensible et d'alacrité cocasse, truffé de ces adjectifs inattendus ou de ces trouvailles (ces poules qui traversent le blé en herbe «comme des sampans»...) auxquels on reconnaît l'art de l'oiseleur.J

    Georges Borgeaud. Mille Feuilles, tome I. Textes réunis par Martine Daulte. Préface de Frédéric Wandelère. Dessins de Pierre Boncompain. La Bibliothèques des Arts, 284 p.

     

  • Le vent se dégonfle

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    À propos du dernier film d'Hayao Miyazaki, mélo de poétique amnésie.

     

    D'aucuns voient en Le vent se lève, dernier film (au sens propre à ce qu'il annonce) du maître de l'animation japonaise, un chef-d'oeuvre. Ah bon ? Ils ne confondent pas avec Le vent se lève de Ken Loach, cette sombre merveille avérée ? Que non pas: ils parlent bien de cette espèce de romance édulcorée et niaise, sur fond d'Histoire poétisée, qui évoque la destinée d'un présumé génie de l'aéronautique japonaise assimilé à une sorte de Petit Prince amoureux d'une brebis pleurétique.

    Bien entendu et ça crève l'écran de part en part: Miyazaki est un merveilleux manipulateur d'images animées, comme il l'a prouvé maintes fois et, plus précisément, dans Nausicaa de la vallée du vent (1984), Le voyage de Chihiro (2001)  ou Le château ambulant (2004), notamment. Dans la foulée de Walt Disney, il a fait de l'animation japonaise, empruntant à l'esthétique des mangas et la dépassant, un art fascinant.  Dans Le vent se lève, la poésie plastique du genre nous vaut d'ailleurs, encore, de grands moments, notamment dans l'évocation prenante, au début du film, du tremblement de terre de 1923, ou dans les mouvements célestes d'aéroplanes, les déploiements de magnifiques paysages, la dramaturgie plastique des plans ou la perfection picturale de l'ensemble. Il y a du limpide livre d'enfance dans Le vent se lève, et d'une sorte de rêverie mélancolique sur la solitude de l'Artiste. Soit.

    Mais on s'embête, aussi, là-dedans. Et c'est très long. Et c'est assez vide finalement si l'on songe à la terrible époque traversée.    

    On sait que Miyazaki n'a pas toujours été "au-dessus de la mêlée", et que la tragédie japonaise: il connaît. Mais ici, pour qui ne saurait rien de  son passé, ni du passé du Japon, Le vent se lève paraît décidément un filet d'air bien suave et bien inconsistant, en contraste absolu avec une histoire lourde.

    De quoi s'agit-il en effet ? De la carrière de Jiro Horikoshi, as de l'ingéniérie aéronautique japonaise auquel on doit, entre autres "merveilles", l'invention du Chasseur zéro. Le personnage, dans le film,  est du genre rêveur candide au possible, la réalité la plus dramatique qu'il vit lui apparaît sous forme de songes, et nous le verrons dessiner un bombardier tandis que sa fiancée tuberculeuse lui tient la main. Certains voient en lui l'exact équivalent du cinéaste non moins "rêveur". Autant dire que le constat s'aggrave !

    À un moment donné notre jeune prodige nippon se retrouve en Allemagne hitlérienne pour se documenter  sur la technologie habile des bombardiers Junker. Dans une vague brume, le temps d'une séquence-éclair, il semble qu'une espèce de bande poursuive une espèce de fuyard, peut-être juif ? Ce n'est pas sûr. Pas plus que n'est sûr le scrupule du charmant myope rêveur à l'instant de modéliser  des armes de destruction massive.

    Autant dire qu'il y a prescription et que ni Pearl Harbour, ni les kamikazes, ni Hiroshima n'ont plus lieu d'être cités dans un film célébrant, n'est-ce pas, le rêve de voleter et les fleurettes du poétiquement correct...   

    Vous appelez ça chef-d'oeuvre ?

      

     

  • Ceux qui se poncent le nain

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    Celui qui triomphe dans ses bretelles ornées d'Edelweiss / Celle qui exulte à l'idée qu'enfin on va se retrouver entre soi / Ceux qui n'iront plus à l'étranger qu'en Suisse et encore pas dans les cantons qui votent mal / Celui qui recommande à ses compatriotes de construire un Mur pour ne plus entendre les lamentations des pauvres qui travaillent pas en Europe et surtout en Afrique / Celle qui se réjouit de revoir les cabanes de saisonniers italiens tellement pittoresques / Ceux qui sont rassurés vu que l'année passée encore on a vu un Sénégalais à Lucerne / Celui qui est content de la fessée donnée au Conseil fédéral où il n'y a plus que des femmes / Celle qui se réjouit surtout de voir nos PME tirer encore plus la langue vu que son ex en a une / Ceux qui entonnent le nouvel hymne du Réduit national restauré / Celui qui va demander l'asile à ses amis noirs de la diaspora lémanique / Celle qui se dit enfin bon débarras avec toutes ces maisons mal habitées / Ceux qui ont voté deux fois NON sans se faire d'illusions sur l'Europe du fric et la mondialisation du profit à laquelle participent les pontes de l'UDC et de l'UBS / Celui que la nouvelle culture helvético-mondiale du barbecue et du jacuzzi privatif fait gerber / Celle qui trouve que la Suisse du repli a son charme surtout vue de son loft de Monaco / Ceux qui ont voté deux fois OUI juste pour voir / Celui qui estime qu'on devrait limiter le droit de vote à ceux qui pensent comme lui / Celle qui pavoise dans son carnotzet où elle va passer des k7 de Ted Robert  toute la nuit avec tous ses amis marqués CH ou CFF sur la fesse droite / Ceux qui ne mangeront plus désormais que de la viande Blosher / Celui qui déplore aujourd'hui qu'on ait donné le droit de vote aux femmes et d'ailleurs même aux homme si ça se trouve / Celle qui se dit qu'avec les contingents d'étrangers l'invasion des Chinois se fera dans l'ordre / Ceux qui disent à celles qui ne sont pas contentes de rallier le Parti Qui Gagne / Celui qui trouve que la fondue à l'immigration massive dessert la tradition du moitié-moitié / Celle qui pense UDC et rêve UDC sans oser avouer qu'elle chie UDC vu qu'elle est bien élevée / Ceux qui ne feront pas un fromage d'une moitié de vieille croûte qui sent le renfermé, etc.      

     

  • Ceux qui cassent du pédé

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    Celui qui dans le préau traite toutes les filles de pédées /Celle qui enjoint son petit garçon d'avoir autant de couilles qu'elle / Ceux qui boxent leurs fils pour pas qu'ils virent fiotes / Celui qui estime qu'il faut tolérer les homos vu que c'est pas leur faute et pour peu qu'ils fassent ça entre eux / Celle qui objecte que la tolérance y a des maisons pour ça / Ceux qui pensent que les tendances sont essentiellement imputables à la mère ou alors au père s'il est pas normal ou aux deux s'ils boivent / Celui qui avait couché avec sept filles et sept garçons avant d'entrer dans les ordres où il n'a plus eu le choix / Celle qui est restée fiancée au Seigneur pendant des années avant d'épouser un Breton / Ceux qui sont trop bons vivants pour aimer les pédoques / Celui qui est déclaré spécial vu que c'est toujours lui qui ramasse les coups / Celle qui a la maladie des caissières et en plus un fils qui se dandine comme une gazelle / Ceux qui ont l'alcool méchant et s'énervent dès qu'ils voient un Arabe ou un étudiant trop bien coiffé  / Celui qui dit volontiers ferme ta gueule tarlouze pour bien montrer qu'il n'en est pas / Celle qui préfère la compagnie des femmes sans se sentir plus engagée que son mec qui aime bien les pianistes asexués / Ceux qui estiment que le crime n'est pas de faire mais d'être et plus encore d'avoir l'air /Celui qui a fini par croire qu'il l'était à force de se l'entendre reprocher / Celle qui a toujours pensé que Sartre était pédérasque / Ceux qui diffusent de faux bruits les concernant pour en goûter les retours et détendre l'atmosphère, etc.

      

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    (Cette liste a été notée en marge de la lecture d'En finir avec Eddy Bellegueule, très remarquable roman d'Edouard Louis constituant une plongée dans la misère sociale et mentale d'une province économiquement sinistrée - où l'on voit un écrivain de 21 ans prendre le relais du réalisme noir d'un Louis Guilloux ou d'un Calaferte)               

  • Des Suisses au Rwanda

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    Vingt ans après le génocide, Thomas Isler et Chantal Elisabeth ont documenté les relations entretenues avant celui-ci par  la Suisse coopérante et le Rwanda, dans un film intéressant  à découvrir ces prochains jours: Nous étions venus pour aider...

     

    Isler02.jpg"Nous n'avons rien vu venir",  pourraient-ils dire. Pas plus sur le terrain que dans les bureaux de Berne. "Je connaissais le passé du Rwanda, mais jamais je n'aurais pensé, ni aucun de nos collaborateurs,  que les conflits ethniques passés aboutiraient  à un tel génocide", constate un cadre de la coopération au développement. "Nous avons peut-être été naïfs ?", se demandera un autre coopérant suisse. "Peut-être avons-nous péché par angélisme ?", ajoutera-t-il avant de constater qu'une certaine mentalité "boy-scout" marquait les esprits et les comportements. Et le même constat "innocent" pourrait être fait par tous ceux qui se retrouvent dans le film éponyme de Thomas Isler et Chantal Elisabeth: "Nous étions venus pour aider"...

     

    Isler01.jpgLes Suisses ont-il été, de façon passive, involontaire ou inconsciente, les complices du génocide de 1994 ? C'est la question que posait implicitement l'écrivain Lukas Bärfuss dans un livre paru il y a cinq ans, intitulé Cent jours, cent nuits (L'Arche, 2009), dont le protagoniste avait travaillé, dès 1990 à Kigali, au service de la Direction du Developpement et de la Coopération (DDC) pour l'aide humanitaire, et qui resta sur place après le départ de ses collègues. Ainsi qu'il le remarque lui-même, le personnage n'est pas inquiété par les milices hutus au motif qu'il est perçu, autant que  les Suisses depuis une trentaine d'années, comme un "collaborateur". Sinistre appellation, rappelant évidemment les "collabos" français, mais dont il faut douter de la validité en l'occurrence. Et pourtant, au fil des témoignages égrenés par le film de Thomas Isler et Chantal  Elisabeth, le terme de lâcheté reviendra à diverses reprises.

    Isler07.jpgCela étant Nous étions venus pour aider n'a rien du réquisitoire, et c'est le moins qu'on puisse dire. Ce n'est pas un film politique non plus, malgré certaines situations liées aux menées du Pouvoir rwandais.  Le film focalise son attention sur un grand projet de coopération, incluant l'entreprise de distribution de biens alimentaires TRAFIPRO et le développement de banques populaires. Or l'évolution, à travers les années, de la gestion de la TRAFIPRO, documentée par les témoignages de divers cadres blancs ou noirs, est marquée par la soumission graduelle de sa direction au pouvoir politique, à l'indignation de plusieurs coopérants suisses et contre l'avis de certains cadres rwandais.

    Isler01.jpgEn clair, et dès 1973, l'entreprise TRAFIPRO se trouve "épurée" de nombreux Tutsis. Or ce premier acte clairement raciste, et ses répercussions auprès des Suisses, fait apparaître le clivage entre ceux qui, n'admettant pas l'arbitraire de la mesure visant des employés qualifiés, protestent ou démissionnent, et les autres qui préfèrent invoquer une "affaire interne" entre Rwandais. Dans la foulée, on suit les tribulations d'un génie des chiffres rwandais devenu responsable financier de la TRAFIPRO après un stage à Lausanne, et que son appartenance ethnique désigne aux foudres du pouvoir qui le fait incarcérer pendant une année. Un cadre alémanique de la TRAFIPRO lui rendra visite dans le cul de basse-fosse où il a été jeté sans autres protestations "officielles", mais un tel drame personnel ne pèse guère au vu de l'épouvantable massacre qui se prépare.

    Isler05.jpgD'une certaine manière, notamment en ce qui concerne la fameuse neutralité helvétique, le film de Thomas Isler et Chantal Elisabeth rappelle Mission en enfer de Frédéric Gonseth, qui fit parler les anciens collaborateurs de la Croix-Rouge directement confrontés au génocide nazi et sommés de se taire. La grande différence, en l'occurrence, tient au fait que les coopérants suisses au Rwanda ne pouvaient effectivement se douter de ce qui se préparait avant d'être rapatriés d'urgence, et que les tenants et aboutissants du génocide des tutsis ne sont pas comparables avec l'extermination planifiée des juifs d'Europe. D'un autre point de vue, le témoignage d'un coopérant allemand et de sa femme est également très significatif, notamment du fait que le couple (lui est un ancien gauchiste soixante-huitard) aura fréquenté de près le premier ministre hutu convaincu de crime contre l'humanité, tout en accueillant des réfugiés tutsis dans leur maison...

     

    Isler03.jpgConstitué de documents d'archives et de films personnels tournés par les protagonistes - avec un effet de réel désormais banal dans le cinéma documentaire -,  d'entretiens et de témoignages dont l'ensemble demande un certain effort de reconstruction de la part du spectateur, Nous étions venus pour aider à le premier mérite d'éclairer  une situation complexe, impliquant des individus de bonne volonté et de bonne foi, sans juger. Une consoeur alémanique a déjà rapproché au film son manque de position critique, incriminant en outre l'"effrayante naïveté" des coopérants. Le jugement est facile de l'extérieur et après coup, comme on l'a vu dans Mission en enfer. On peut aussi ironiser sur le fait que la DDC ait "revu sa politique" après la tragédie rwandaise, mais cela relève d'une autre façon de condamner à bon compte. Le mieux est de voir ce film, qui sera commenté ce dimanche après sa projection publique à Genève et Lausanne, et de lire ensuite Cent jours, cents nuits, de Lukas Bärfuss, quitte à corser le débat  a posteriori,vingt ans après...       

     

    Isler04.jpg AVANT- PREMIERES et DEBATS 

     Dimanche 9 février 2014

     Genève  Cinéma Bio 11h00  

    Projection suivie d'un débat avec : 

    - Chantal Elisabeth,  co-auteure du film

    - Cornelio Sommaruga , anc. président du CICR 

    - Frank West , anc. coopérant DDC

    - Mathieu Humbert , historien UNIL

     

    Lausanne  Zinéma  16h00    

    Projection suivie d'un débat avec :  

    - Chantal Elisabeth, co-auteure du film

    - Mathieu Humbert , historien UNIL

     

    AU CINEMA

    Sortie au Suisse romande le 12 février 2014

     

     

    Synopsis  de Nous étions venus pour aider 

    Rwanda 1973 : un matin, on trouve, placardée sur la porte d'entrée du bureau de l'aide au développement suisse, une liste de noms de Tutsis auxquels est signifié le licenciement, avec effet immédiat de la coopérative TRAFIPRO. Les coopérants suisses sont indignés de ces mesures racistes. Mais aucun ne s'y oppose, de peur de compromettre un projet  à succès.

    20 ans plus tard, l’histoire se  répète et  débouche sur un génocide qui fit plus de 800 000 victimes. Cette catastrophe aboutira à une réorientation de l'aide au développement suisse et à son retrait temporaire du pays. Le film interroge des témoins de l'époque, suisses et rwandais. Il dresse un tableau des limites et dangers de l'aide au développement.

    Protagonistes

    Hubert Baroni, Jean-François Cuénod, Innocent Gafaranga, Othmar Hafner, Vincent Kamanda, Charles Mporanyi, Wolfgang Schmeling, Marianne Schmeling, Eric Schweizer, Erika Schweizer.

  • Ceux qui brouillent les cartes

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    Celui qui déjoue les plans de la servitude volontaire / Celle qui se floute par souci d'incognito / Ceux qui affectent la profondeur sans se mouiller / Celui qu'on n'arrive pas à situer ni lui non plus / Celle qui demande au prisonnier d'où il parle / Ceux qui savent que les images ne parlent qu'à certaines conditions le plus souvent métaphoriques / Celui qui a une dame de coeur dans son jeu dont le valet de pique le gratte / Celle qui enrage de buter sur ton Service de désinformation / Ceux qui ont toujours une indiscrétion de retard / Celui qui campe sur sa position de missionnaire / Celle qui ressent le danger du pluriel aveugle / Ceux qui se réclament de la lutte des classes de neige / Celui qui affronte les illusions de groupe / Celle qui connaît l'inintelligence collective / Ceux qui aiment travailler ensemble mais pas de trop près / Celui qui s'est toujours défié de l'expression "des nôtres" / Celle qui groupille dans son coin / Ceux qui se disent "de la fine équipe" et concluent que les autres sont "plus à plaindre qu'à blâmer" / Celui qui a évité l'encamaradement même en mai 68 / Celle qui a chopé une groupustule à la réu de la section Femen / Ceux qui manient tous les codes en qualité de présentateurs de télé à sourires vendeurs / Celui qui obéit à ses neurones miroirs à l'imitation des macaques / Celle qui est sensible au folklore de groupe si possible avec accordéon / Ceux qui se fondent dans le groupe tels d'effervescents comprimés d'optimisme chimique / Celui qui n'en finit pas de craindre d'être mis à la porte alors que l'école a été remplacée par un bowling géant / Celle qui ose ses rêves après essai à blanc / Ceux qui passent pour des traîtres alors qu'ils reprennent juste leur enfance retenue en otage par le groupe /  Celui qui ne démonte que pour reconstruire / Celle qui assume son drôle de rôle / Ceux qui puent la fonction et même l'organe / Celui qui joue son rôle d'outsider par soumission au groupe / Celle qui  ne se reconnaît que dans ses impros / Ceux qui se sentent libres dans le grand orchestre de délire symphonique, etc.   

    Peinture: Lupertz.



  • Ceux qui ont mauvais genre

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    Celui qui se réclame de la théorie du gendre /Celle qui postule que la ministre siège sur une fauteuille / Ceux qui ne sont pas du genre à distinguer leur sexe vu qu'ils se cherchent encore à l'état de particules élémentaires lisant Houellebecq en cachette / Celui qui est franchement bicurieux en matière contextuelle / Celle qui prône le sexe à option selon l'orientation du pupitre du (ou de la) prof par rapport à La Mecque / Ceux qui reprochent à leur cousine Fernand-Auguste de n'avoir pas fait son coming out en famille avant son passage chez Ruquier / Celui qui se sent très Jules et Jim avec les deux Dominique / Celle qui pratique l'inquisition transgenre /Ceux qui ont pris le Transsibérien sans changer de train / Celui qui assume sa ressemblance avec tout un chacun et plus si affinités / Celle qui souffre terriblement de son coupable penchant pour sa tortue Anatolia d'orientation sexuelle différente à ce que dit le pasteur protestant favorable à l'accueil baptismal des hamsters et autres soeurs en Christ / Ceux qui détendent l'atmosphère en changeant de genre comme de chemise /Celui qui a toujours assumé sa différence sauf au trampoline où sa jambe de bois le gênait ça faut reconnaître / Celle qui confesses ses rêves strictement hétéros à ses camarades du groupe de conscience des Lesbiennes Libérées de Limoges (LLL) qui vont travailler le sujet / Ceux qui affirment pièces en mains que la théorie du genre véhicule la légitimation de la manuélisation sexuelle collective sur les toits des établissements scolaires au déni de toute scientificité / Celui qui se donne un genre sans qu'on remarque lequel / Celle qui est plus cool en drag queen qu'en marcel / Ceux qui sont ouverts à tout après la fermeture des guichets / Celui qui est à la fois croyant et pratiquant homo qui s'assume à tous les niveaux en tant que socialiste hollandais tendance open minded / Celle que toutes les théories ont toujours amusée y compris cele d'un Dieu tirant un mec de la pomme d'Eve d'une meuf / Ceux qui politisent les débats pseudo-scientifiques en sorte d'élever le débat / Celui qui estime que la liberté inclut la reconnaissance du macho timide et de la brodeuse typiquement féminine mais qui n'ose pas le dire / Celle qui a fait sa troisième cure transgénique tout en restant fidèle à l'Opel Kadett / Ceux qui renvoient dos à dos les hystériques du débat-qui-nous-concerne, etc.   

  • La Suisse russe

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    Largement reconnu en Russie, le romancier Mikhaïl Chichkine, établi à Zurich, a suivi les traces de ses compatriotes dans notre pays. Une vraie saga !  

     

    Dans le grand roman  qu'on pourrait intituler  "Le voyage en Suisse", les Russes alignent la distribution de personnages la plus fantastique. Les uns s'exaltent devant ce "pays de nature pittoresque, terre de liberté et de prospérité", tel Nikolaï Karamzine qui lança le mouvement vers 1790 en disciple de Rousseau. D'autres seront plus critiques, voire féroces. Tolstoï s'exclame ainsi que "les Suisses ne sont pas un peuple poétique". Et l'anarchiste poseur de bombes Netchaïev: "On s'ennuie mortellement ici"...

    Dosto.jpgDe Dostoïevski claquant au jeu les roubles de son ménage, à Lénine rêvant de révolution entre Genève et Zurich, en passant par  Nabokov (ennemi juré du Bolchevik) qui chasse le papillon dans les Préalpes, toutes les Russies se mélangent en Suisse sans frayer beaucoup, il faut le souligner, avec l'habitant. Ainsi peut-on bien parler d'une Suisse russe, comme l'a illustré le romancier moscovite Mikhaïl Chichkine dans une fresque passionnante aux mille anecdotes. Le tableau fait peu de place aux échanges idéologiques ou politiques qui se firent parfois entre Suisses et Russes, privilégiant les figures révolutionnaires  à la Lénine, Bakounine ou Kropotkine, sans les idéaliser.

    Or quoi de commun entre la Russie et la Suisse ? "D'un côté, un sixième des terres du globe et de l'autre, une tête d'épingle sous les cieux, tous deux unis par un invisible nerf tendu", écrit Mikhaïl Chichkine. Pourtant, "dans ce "pays-station-balnéaire"  se produisent des événements qui auront des conséquences fatidiques sur le destin du "pays-empire". Ici, des cerveaux donnent naissance à des idées qui, à des centaines et des milliers de verstes de Bâle et de Lugano, se transforment en livres, en tableaux, en exécutions d'otages. Dans le silence des bibliothèques de Zurich et de Genève sont concoctées des recettes d'après lesquelles sera préparée une bouillie sanglante pour des générations affamées"...

    La Suisse russe, c'est ainsi le paradoxe d'une intelligentsia qui n'apprendra rien de la démocratie helvétique.  Dostoïesvki, passant à Genève, détestera les "petits malins" de l'émigration révolutionnaire, sans rien comprendre pour autant à notre pays.

    Chichkine2.jpgLa Suisse russe passe donc par Zurich, où se réfugiera (notamment) Chagall, dont les vitraux légendaires ornent la Fraumünster; et c'est là que Soljenitsyne vivra son premier exil. Là aussi que Mikhaïl Chikchine lui-même s'est établi en 1995, partageant la vie de la traductrice   Franziska Stöcklin et lui-même employé comme interprète à l'accueil des requérants d'asile. Or cette fonction a fourni, au puissant romancier qu'il est assurément,  l'inappréciable matériau humain qu'il a filtré dans le plus beau de ses livres, Le Cheveu de Vénus, écrit à Zurich en russe et traduit en plusieurs langues.

    Né en 1961 à Moscou en pleine guerre froide, l'écrivain, fils de prof de lettres divorcée et membre du Parti, a été marqué dès son adolescence par la lecture (clandestine) de Pasternak et Soljenitsyne. Sa première passion littéraire européenne fut Max Frisch, qui nous fait alors retrouver "sa" Suisse évoquée, une première fois, dans un autre livre remarquable intitulé Dans les pas de Tolstoï et Byron.    

    Tsvetaeva.jpgLa Suisse russe de Mikhaïl Chichkine passe également par Berne et les Grisons, le Tessin (bonjour Kandinsky !) et les Ormonts, le château de Chillon où Gogol grava son nom avant de situer un épisode des Âmes mortes à Vevey, et enfin Lausanne où l'on retrouve tout un monde insoupçonné de princes déchus et d'étudiants hâves, le philosophe Vladimir Soloviev (de passage) ou la géniale Marina Tsvetaeva.

    La boucle se refermant en nos murs, l'on rappellera enfin que c'est à Lausanne, à l'enseigne des  éditions L'Age d'Homme, que le meilleur de la littérature russe a été traduit, de Pouchkine à Vassili Grossman, ou du prodigieuxPetersbourg d'Andréi  Biély (qui fut aussi notre hôte) à L'Avenir radieux d'Alexandre Zinoviev dont le souvenir de la présence hante de mythiques soirées...

     

    Mikhaïl Chichkine. La Suisse russe. Traduit par Marilyne Fellous. Fayard, 516p.

     

     

    Mikhaïl Chichkine en dates

    1961 - Naissance à Moscou. Parents divorcés. Premier roman à 9 ans sur le thème de la séparation (une page !)

    1995 - S'établit à Zurich avec Franziska Stöcklin. Un enfant.

    2000 - Prix du canton de Zurich pour la version originale de  La Suisse russe. Prix Booker russe pour La prise d'Izmaïl, traduit chez Fayard.

    2005 - Dans les pas de Byron et Tolstoï: du lac Léman à l'Oberland bernois. Noir sur blanc. Prix du meilleur livre étranger (essai).

    2007 - Le Cheveu de Vénus et La Suisse russe, traduits chez Fayard.

    2012 - Deux heures moins dix, roman, chez Fayard.

     

    Ce papier a paru dans le quotidien 24Heures ce samedi 1er février 2014.

     

  • Mémoire des eaux

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    Avec Gens du lac, Janine Massard rend hommage à deux "justes" vaudois qui prêtèrent la main à la Résistance, à l'insu de tous...

     

    Massard03.jpgC'est un livre humainement très attachant que Gens du lac de Janine Massard, qui nous vaut également une chronique d'un grand intérêt historique et une oeuvre littéraire originale par sa façon de transcrire le langage et la mentalité des riverains romands du Léman.  

    Ce grand lac, que se partagent Romands et Français, est ici bien plus qu'un décor débonnaire de carte postale: le lieu de furtifs trafics nocturnes qui s'y poursuivirent quelques années durant pendant la Deuxième guerre mondiale, et par conséquent le  miroir d'une époque. En juillet 1941, par exemple, un certain Pierre Mendès-France le traversa nuitamment pour se réfugier sur la côte vaudoise. Puis, dès 1942-43, les passages clandestins s'y multiplièrent au bénéfice de civils, souvent juifs, à l'insu des douaniers et de la garde territoriale suisse, et dans une atmosphère de secret liée au risque latent de délation. De fait, même si les partisans déclarés du nazisme restaient minoritaires en Suisse,  les faits de résistance étaient souvent mal vus du commun, encouragé à la méfiance par les autorités.

    Sur cette période délicate que nos écrivains ont peu traitée, mais qu'une importante série de films (21 documentaires par 13 cinéastes sur les témoins de ces temps de guerre) a déjà éclairée, le livre de Janine Massard apporte un témoignage intéressant en cela qu'il ne révèle pas tant les actes méconnus de deux "héros", mais le courage discret de deux pêcheurs vaudois prêtant fraternellement la main à leurs collègues savoyards.  Tels furent le père et le fils Gay, tous deux prénommés Ami, le plus jeune gratifié du surnom de Paulus en mémoire d'un fameux chansonnier parisien, dont les services d'"agents secrets" furent cités à l'honneur en 1947 par le préfet de l'Isère, chef départemental FFI.  À préciser cependant que ces faits de résistance ne sont qu'un fil de la trame narrative de Gens du lac, qui vaut surtout par l'évocation de toute une époque et notamment du côté des femmes.

    Une belle évocation nocturne marque l'ouverture de Gens du lac, où l'on voit Ami père, le "patron" pêcheur, emmener son Paulus sur le lac dont la présence imposante, voire dangereuse pour qui lui manquerait de respect, dicte ses règles dans un climat souvent mystérieux. Janine Massard rend bien cette magie et, d'emblée aussi, le compagnonnage un peu fantomatique des pêcheurs des deux rives se saluant amicalemnt ou s'emmêlant les filets quand "ça tourne par dessous"...

    Avant de revenir aux années de guerre, Janine Massard brosse les portraits de Paulus,  le fils unique beau comme un acteur américain mais que sa mère traitera à la dure, et de son père qui, en sa propre jeunesse a fait "le tour des pénuries", notamment domestique en France dans la famille Colgate où il rencontre sa future épouse Berthe, bonne de son état mais d'une redoutable ambition. Au fil des chapitres, on verra d'ailleurs s'accuser les traits d'un véritable personnage balzacien de despote familial.

    Né en 1909, Ami fils, dit Paulus, sera marqué, dès sa jeunesse, par la figure de Jean Jaurès, et comptera parmi les premiers socialistes engagés de sa bourgade. Dans la foulée, Janine Massard se plait à railler l'effarouchement des bourgeois du cru devant ces avancées des "rouges". Quant à Ami père, pragmatique, taiseux et plus ou moins soumis à son dragon conjugal, il se tiendra à l'écart de la politique active.

    La période centrale de Gens du lac reste la guerre aux années plombées par les restrictions et l'absence des hommes mobilisés, qui permet en l'occurrence à dame Berthe de tyranniser sa belle-fille Florence, jeune femme de Paulus, de manière harcelante et des plus mesquines, dans le genre "femme du peuple" se la jouant marquise...

    Aux deux tiers du récit, la chronique historico-familiale se fait plus personnelle, Janine Massard "sortant du bois" pour endosser le récit des tribulations de Florence, sa tante dans la vie réelle,  et plaidant la cause des femmes réduites au silence. Le livre ne devient pas pamphlet pour autant, mais la soif de justice, et combien d'indignations légitimes, entre autres douleurs et deuils, auront marqué tous ses ouvrages, dès l'autobiographiquePetite monnaie des jours, remontant à 1985.

     

    Comme une Alice Rivaz (ou l'autre grande Alice, Munro, dont elle est fervente lectrice), Janine Massard parvient à intégrer des thèmes historiques ou sociaux sans donner dans le prêche ni la démonstration, tant ses personnages sont incarnés et vibrants de sensibilité. Or il en va aussi de son subtil usage de la langue populaire, ressaisie dans ses intonations sans faire de la couleur locale, et qui excelle particulièrement en trois pages de délectable anthologie où surgit le personnage de Salade, vagabond philosophe rappelant le poète passant de Ramuz.

    Ainsi de la dernière apparition de cet "homme étrange" évoquant quelque clochard céleste: "D'habitude on se disait salut, bonne route, à la prochaine, mais cette fois Salade avait eu un geste évasif en direction des nuages plutôt bas, puis avait dit: "On verra... la mort s'amuse jamais là où on l'attend"...

     

     

    Massard06.jpgJanine Massard. Gens du lac. Editions Campiche, 191p.



  • Ceux qui prônent les Vraies Valeurs

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    Celui qui croit aussi volontiers à la théorie dite des cordes qu'à la fable d'un fils de dieu marchant sur les eaux par temps calme / Celle qui a toujours détendu l'atmosphère en offrant les mêmes sablés à ses hôtes furieusement croyants qu'aux sympathisants du Collège de 'Pataphysique / Ceux qui ont renoncé à  remettre la mosquée au milieu du village / Celui qui du travail des enfants disait en sortant de la messe que c'était "souvent un acte de générosité" / Celle qui pratique la cécité volontaire sans s'en rendre compte / Ceux qui font l'impasse sur les deux cents millions d'enfants-esclaves comptés ce matin dans le monde (nous sommes pile le 27 janvier 2014) au motif que le devoir de mémoire a ses priorités / Celui qui confond valeur vénale et valeur ajoutée / Celle qui assouvit sa soif de non-savoir en rappelant qu'il suffit qu'elle sache ce qu'elle sait / Ceux qui enseignent les Vraies Valeurs en se fondant sur le sang versé pour elles par d'autres / Celui qui rappelle tranquillement à ses amis catholiques de gauche et protestants de droite  que l'idéologie est un ensemble de fausses évidences jamais remises en question / Celle qui a constaté que le Marché ne recyclait que les Vraies Valeurs vendables / Ceux qui appliquent la psychologie de la persuasion clandestine dans la vente des illusions rentables / Celui qui refuse d'admettre que les idéologies sont mortes alors qu'elles prolifèrent plus que jamais sous les multiples formes du simulacre religieux ou politique à multiples incidences économiques ou pseudo-artistiques / Celle qui estime qu'il y a aujourd'hui une véritable "maladie de la valeur" et que ça aussi se soigne / Ceux qui parlent pouvoir sans savoir de quoi il retourne / Celui qui se méfie de la qualification de charisme prêtée à n'importe quel démagogue / Celle qui croit que le seul pouvoir bien exercé l'est par ceux qui n'en veulent pas mais ça aussi se discute / Ceux que le pouvoir n'a jamais fascinés mais qui s'y intéressent comme à toute illusion durable / Celui qui pense que les vraies valeurs n'ont pas de majuscules ni ne sont jamais transmises par les ligues de vertu et autres instances instituée du prétendu Bien / Celle qui sait que ce télévangéliste est un Vrai Voleur  / Ceux qui ont appris à se défier des grands mots sans hésiter à les retourner ou à en faire l'usage qui leur chante, etc.            

     

  • Ceux qui posent aux Justes

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    Celui qui pense penser juste et le fait savoir sur les réseaux sociaux afin qu'ils le sachent et pensent comme lui / Celle qui affirme qu'elle ne restera pas à cette table où se trouve un créationniste / Ceux qui ont fait la preuve scientifique que créer le monde en sept jours n'était pas envisageable même dans les régions du Bible Belt / Celui qui est une guerre de religion à lui seul / Celle qui dit comme ça que l'ange a fait l'amour à Marie par l'oreille pendant que Joseph lui tenait la main / Ceux qui se lancent des génocides à la gueule pendant le cocktail et même après / Celui qui rappelle au goûter des Belles Âmes que le prélude à l'histoire de la Suisse pacifique représente sept siècles de guerres religieuses / Celle qui prend acte de certains méfaits de l'Eglise catholique (elle vient de voir Philomenade Stephen Frears) en se rappelant certains bienfaits de la même entité prétendue sainte / Ceux qui vous bombardent de bons sentiments / Celui qui te traite d'antisémite au motif que tu parles du massacre de Jénine au lieu d'évoquer une bataille comme une autre / Celui qui ressuscite tous les matins et trouverait inconvenant de demander une rallonge / Celle qui s'efforce de bien faire  sans la moindre idée de rétribution / Ceux qui à l'aveugle Vérité préfèrent des mensonges transparents à travers lesquels qui vivra verra / Celui qui fleure la moraline comme les mains moites de certains fonctionnaires de Dieu / Celle qui invoque l'éthique dès qu'elle ne se sent plus écoutée / Ceux qui s'indignent de façon sélective et par ouï-dire avant de souffrir par procuration, etc.  

     

    Aquarelle: Samivel 

     

     

  • Lamalattie se porte bien

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    En 2013, le sieur JLK écrivait ceci: Attention: découverte ! Après 121 curriculum vitae pour un tombeau, le peintre-écrivain remet ça avec Précipitation en milieu acide. Tonique!

    Et en ces jours d'été 2018, c'est Pierre Lamalattie qui nous envoie à Ornans découvrir le grand art  d'un réaliste oublié et retrouvé au Musée Courbet: Léon Frédéric.

    Mordant et original: ainsi m'est apparu, l'an dernier à la même heure, le premier roman de Pierre Lamalattie, 121 curriculum vitae pour un tombeau, s'inscrivant de toute évidence dans la mouvance Houellebecq.En plus tendre et en moins ample aussi dans le registre de l'observation. Quoique... Ce qui sautait aux yeux en tout cas était que, dès les premières pages de ce roman de plus de 400 pages, le choc de la découverte rappelait celui d'Extension du domaine de la lutte. La différence était que Pierre Mamalattie, ingénieur agronome "à la base" comme son pair, s'était mis à écrire la cinquantaine passée, avec ce que cela implique d'expérience humaine et de malice détachée. Or voici ce que j'en écrivais alors dans le quotidien 24 Heures:

    "Comme dans le dernier Houlellebecq, Pierre Lamalattie intègre son propre personnage au roman. Il en est même le narrateur, 54 balais dans son placard, qui dit avoir "moins connu de femmes qu'un animateur du Club Med" et n'avoir vécu "aucune aventure de l'extrême". S'avouant "une sorte de raté irrémissible" sans s'en plaindre au demeurant, puisqu'il s'en moque complètement en effet, Lamalattie se sent un peu raplapla au début de son récit, avant d'être rassuré par un spécialiste sur sa capacité érectile. Sa mère l'inquiète également, qui n'en a plus que pour six mois à vivre et rêve de finir ses jours en Corrèze. Et puis il y a sa passion, la peinture, qui va de pair avec son intérêt soutenu pour les humains qui le lance dans un nouveau projet: peindre 121 portraits qui lui seront dictés par la vie: "Quelque chose comme un reportage sur la vie des hommes".

    Lamalattie16.jpgSon observation carabinée porte sur la société contemporaine à tous les étages, de l'Administration nationale aux fonds régionaux d'art contemporain où s'exposent des serpillères et des tas de sable, avec leur commune langue de bois technocratique ou conceptuelle.

    Cadre formateur à temps partiel au Ministère de l'agriculture, Lamalattie est aux premières loges d'un ballet social dont il détaille les particularités avec autant de douce rosserie qu'il met de pertinence dans ses propos sur la musique, la peinture ou la vie.

    Lamalattie01.jpgLe dernier voyage en Grand Espace Renault, passé à écouter avec sa mère les concertos de piano leur rappelant maints souvenirs partagés, est un premier régal mélancolique: cultivée mais tendrement revêche, sa mère lui reproche de ne point peindre de "paysages qui se vendent". En outre, les retrouvailles avec une amoureuse jamais oubliée, Claire de son prénom, marquent une autre ligne mélodique du roman.  

    Les 121 portraits, constituant une bonne part de la substance descriptive du roman, existent par ailleurs à l'état pictural, qu'on peut retrouver dans un livre illustré paru chez le même éditeur, ou sur le site Internet de l'auteur."

    Quant aux nouveau roman de Pierre Lamalattie, guère moins feuillu que le premier, il brasse une matière sociale et psychologique analogue avec, toutefois, un changement de point de vue puisque son narrateur, Pierre-Jean-Marcel, travaille sous le régime d'un plus ou moins fragile  CDD chez Right-in-The-Middle-Consulting,la boîte connue de chacune et chacun où tous positivent un max. Pierre (qu'aucun de ses amis n'aurait l'idée de surnommer Pierrot) est marié depuis douze ans avec Béné, qui le stresse un peu en passant de projet en projet et en exigeant qu'il la baise au moins trois fois par semaine selon les codes décrits dans les magazine, au dam de son idée un peu romantique de l'amour. Auvrai,c'est une sorte d'humaniste contemplatif que Pierre-Jean-Marcel,dont la sympathie s'étend "à tous les humains". Et de préciser: "Il y a quelque chose de plaisant à les voir apparaître et s'effacer. C'est cela, au fond, qu'il y a de bien dans l'espace-temps, le fait qu'il y ait des émergences et des disparitions. Parfois ,j'essaie d'imaginer la vie des autres. Ca me fait réfléchir,mais c'est difficile. Il faut se concentrer. Comme on dit en relativité restreinte, je ne suis pas sur le même référentiel inertiel qu'eux. Je me translate différemment".

    Lamalattie99.jpgEt c'est parti pour un bout de film avec ce clown triste, dont les premières séquences "font fort" dans le genre bobos Deschiens. Bref, je reviendrai sur la médecine revigorante de l'excellent Docteur Lamalattie, homéopathe dont les doses d'arsenic font illico le plus doux effet. J'y reviendrai naturellement après consommation du plein tube...   

     

    Pierre Lamalattie. 121 curriculum vitae pour un tombeau. L'Editeur, 2012, 446p.

    Pierre Lamalattie, Les Portraits. L'Editeur, 2012.

    Pierre Lamalattie. Précipitation en milieu acide. L'Editeur, 2013,395p.  

  • Ceux qui vont en forêt

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    Celui qui se trouve bien à descendre tôt l'aube la 5e Avenue / Celle qui sait en elle la clairière / Ceux qui ont connu l'époque de la caisse à bois / Celui qui  qui arpente sa forêt-mémoire / Celle qui n'a jamais confondu le style et les manières / Ceux qui se reconnaissent à la Qualité qui passe classes et races / Celui qui divague entre uccellini et uccellaci / Celle qui s'intéresse autant à l'Arbre qui cache la forêt qu'aux essences de celle-ci ou aux jeunes pousses à l'acide prometteur /Ceux qui ont l'art de se perdre en soi sans s'oublier / Celui qui sait le charme des charmilles / Celle qui a peur de l'arbre par méconnaissance de la forêt / Ceux qui comme Alain Badiou voient en la poésie une valeur ajoutée de type arborescent / Celui qui saute de pensée en pensée en visant surtout les hautes branches /Celle qui se soulage dans les feuillées / Ceux qui sont devenus maîtres de soi avant que d'être affranchis / Celui qui esquive le regard ré-primant pour mieux résister au regard dé-primant / Celle qui se sent regardée par les arbres et constate que l'on peut s'y faire comme aux costumes de plage le forestier en canadienne de passage à Balbec / Ceux qui boivent les paroles de l'Alcoolique Anonyme / Celui qui se sent écouté des grands bois / Celle qui prend le Thoreau par les cordes / Ceux qui ont relu Walden sur les parapets de Brooklyn Heights / Celui qui s'endort au milieu d'une forêt de questions / Celle qui hante les lisières / Ceux qui se risquent dans les taillis sans cesser de penser sens et valeur ce qui ne va pas de soi ni toujours de pair / Celui qui s'engage dans le territoire avec la carte en mémoire / Celle qui préfère les allées des très grands appartements genre avenue Foch / Ceux qui échappent aux illusions binaires des forêts d'industrie par des raccourcis d'eux seuls connus / Celui qui sait que toute valeur a deux tranchants / Celle qui s'arrache aux envoûtements de la suavité moralisante / Ceux qui hument l'odeur écoeurante de la moraline / Celui qui estime que tout clairon mérite clairière / Celle qui a renoncé à conceptualiser la tête du chat mort / Ceux qui savent que de la signification au sens vont des chemins aléatoires / Celui qui a rencontré Descartes en forêt et en rêve qui plus est  / Celle qui plutôt inconsciemment a choisi la "voie royale" du rêve / Ceux qui n'ébruitent point trop leur qualification de travailleurs du rêve, etc.        

     

  • Max Lobe à l'honneur

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    À l'instant vient d'être décerné, à l'Université de Neuchâtel,  le Prix du roman des Romands, qu'on pourrait dire le Goncourt des lycéens de Suisse francophone. Trois auteurs de chez Zoé restaient en lice: Anne Brécart, Dominique de Rivaz et Max Lobe. C'est finalement celui-ci qui remporte ce prix extrêmement bienvenu par son type de fonctionnement, impliquant la lecture et l'appréciaition de centaines de gymnasiens. Pour notre ami le Bantou, c'est  une formidable reconnaissance, autant que pour les dames de Zoé qui l'ont accueilli et magnifiquement coaché. Aux dernières nouvelles, Zoé publiera cette année le prochain roman de Max, que j'ai lu sur tapuscrit et beaucoup aimé. Sans gesticuler, avec humanité et talent, humour et gravité, Max Lobe va s'imposer comme un écrivain de premier ordre. Après une bourse de la Fondation Leenards, le prix du roman des Romands confirme largement l'accueil qu'il mérite !

     

     

    Zap001.pngFlash-back sur 39 Rue de Berne:

     

    Son premier roman, d'une irrésistible vitalité, excelle dans le pleurer-rire. 39, rue de Berne marque la naissance d'un véritable écrivain.

     

    Les commères de Douala en restent baba ! Les plus fameux caquets du Cameroun viennent en effet d'apprendre, par Facebook, qu'il y aurait en Suisse un jeune homme à la langue mieux pendue qu'elles toutes réunies: une espèce de griot-écrivain dont le verbe aurait la saveur d'une griotte veloutée et piquante. Le conditionnel tombe d'ailleurs puisque la nouvelle est de source "sûre-sûre", émanant de la très fiable AFP, en clair: l'Association des Filles des Pâquis, dont les bureaux se trouvent au 39, rue de Berne, en pleine Afrique genevoise. Or cette adresse est aussi le titre d'un livre écrit par ce prodige de la parlote, du nom de Max Lobe, aussi doué à l'écrit que pour la zumba ! Quel rapport y a-t-il entre un Camerounais de 26 ans bien éduqué, cinquième de sept enfants, débarqué à Lugano son bac en poche et diplômé en communication et management, actuellement en stage à la Commune de Renens, et le jeune Dipita, fils de prostituée aux Pâquis et condamné à cinq ans de prison pour le meurtre passionnel de son jeune ami William ? Le rapport s'intitule 39, rue de Berne, un vrai roman qui saisit immédiatement par sa densité humaine, la présence vibrante de ses personnages et l'aperçu de ce qui se passe en Afrique ou à côté de chez nous. De sa cellule de Champ-Dollon, Dipita raconte sa vie de garçon pas comme les autres, marqué en son enfance par les discours de son oncle Démoney. Rebelle très monté contre "papa Biya", le Président qu'il appelle "la Barbie de l'Elysée", l'oncle vitupère les magouilles du régime et le délabrement de la société, tout en recommandant à son neveu de ne pas se comporter à l'instar des hommes blancs qui pleurent comme des femmes et font de "mauvaises choses" entre eux. Or le même oncle, qui est à la fois le frère et le "papa" de Mbila, la mère de Dipita, n'a pas hésité à vendre celle-ci à des "Philanthropes-Bienfaiteurs" affiliés à un réseau international de prostitution, jusqu'à Genève où la jeune fille de 16 ans, abusivement vieillie sur son (faux) passeport, doit racheter sa liberté en payant de son corps. Dans la foulée, elle se fait engrosser par le chanteur-maquereau d'un groupe fameux, qui la pousse ensuite à conclure un mariage blanc avec un Monsieur Rappard spécialisé dans ce trafic lucratif. Pour faire bon poids, Mbila fourguera aussi de la cocaïne avec la complicité (de mauvaise grâce) du jeune Dipita. Enfin, cerise sur le gâteau, celui-ci, bravant les mises en gardes de son tonton, tombera raide amoureux d'un beau blond qui n'est autre que le fils du (faux) mari de sa mère. Glauque et compliqué tout ça ? Nullement: car Mbila, malgré ses humiliations atroces et sa colère contre son frère-papa, est aussi gaie que son fils est gay. Celui-ci garde par ailleurs respect et tendresse pour son oncle et sa tante Bilolo (la famille africaine, bien compliquée à nos yeux, reste sacrée), même si c'est chez les Filles des Pâquis, héritières d'une certaine Grisélidis, qu'il trouve refuge affectif et formation continue en toutes matières, y compris sexuelle.

    Une langue-geste 

    Notre grand Ramuz a fondé une langue-geste, qui travaille au corps toutes les formes de langage. Loin d'aligner les expressions locales, le romancier a forgé un style qui suggère les pensées et les émotions autant par les gestes de ses personnages que par leurs paroles. C'est exactement la démarche qu'on retrouve chez Max Lobe, qui ne sait rien de Ramuz mais a lu Ahmadou Kourouma et Henri Lopes et réussit à capter, dans son récit de conteur, des expressions souvent drôles mais plus encore significatives du doux mélange des cultures. Dans la bouche de l'oncle Démoney, le "cumul des mandats" devient "cumul des mangeoires". Dans celle de Dipita, le derrière rebondi de Mbila devient "cube magie". Et les mots de bassa ou de lingala y ajoutent leur son-couleur: le ndolo pour l'amour, le mbongo pour l'argent, notamment. Max Lobe a écrit 39,rue de Berne avec son sang et ses larmes, et sa joie de vivre, sa générosité, son élégance intérieure, sa tristesse ravalée, son incroyable sens du comique fusionnent dans un livre plein d'amour pour les gens et la vie. Le portrait (en creux) de Dipita est des plus attachants, et celui de Mbila bouleversant. La présidente de l'AFP, une digne dame Madeleine, a décerné au livre un prix spécial en matière d'observation. Et les commères de Douala se feront un plaisir de dérider les vertueuses Dames de Morges si celles-ci froncent le sourcil. Chiche que Calvin se mette à la zumba!

     

    Max Lobe. 39, rue de Berne. Zoé, 180p.

    Cet article a paru dans le quotidien 24 Heures du 23 janvier 2013. 

     

     

  • Ceux qui décompensent

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    Celui qui évoque les folles soirées du Palace que tu n’as pas connu demeuré que tu es / Celle qui invoque la grande déprime des militants / Ceux qui vous disent comme ça qu’ils vont mal avec l’air de penser que vous aussi le devriez / Celui qui se fait un petit cadeau pour s’encourager ce matin dur dur / Celle qui rentabilise son sentiment de la vacuité en tournant des vidéos placebos / Ceux qui évoquent leurs galères avec une sorte de jouissance / Celui qui s’écoute se taire / Celle qui voit partout du fascisme en puissance / Ceux qui se font une soirée Paolo Conte entre amis sûrs / Celui qui cite Duras et Deleuze pour rester entre soi / Celle qui te remercie d’exister poil au nez / Ceux qui disent volontiers qu’ils relisent La Recherche pour en imposer à leurs voisins Verdurin / Celui qui occulte le passé d’épicier de son père / Celle qui revendique le passé de catin de sa mère / Ceux qui « font avec » leur particule sans préciser que c’est un recollage tardif de Dupont sans Nemours / Celui qui dit à celle qu’il drague qu’elle comprend mieux que personne son état de paumé ukrainien fauché alors que lui-même accepte son faciès chafouin d’Alsacienne coincée ce qui fait qu’on est bien parti pour une Love Story / Celle qui estime qu’elle a assez donné avec ses ex pour ne penser désormais qu’à ses ragondins / Ceux qui n’ont même pas un sourd-muet à qui parler / Celui qui se dénigre en espérant qu’on le démente mais pas moyen / Celle qui attend sa retraite pour s’éclater / Ceux qui savourent leur défaite en prétendant qu’ils sont gagnants à la fin / Celui qui vibre tellement devant un Rothko qu’on lui conseille une tisane calmante à la cafète du Musée / Celle qui avoue à son psy que le seul nom de Mélanie Klein la fait mouiller / Ceux qui mouillent encore leur boxer Calvin Klein malgré leurs dix-huit ans sonnés / Celui qui te dit qu’il a eu de la peine à entrer dans ton livre sans oser préciser qu’il n’en est jamais sorti / Celle qui demande un orthographe au romancier flapi / Ceux qui signent d’un croissant vu que la croix fait trop chrétien / Celui qui te dit que son dimanche est sacré et qui le passe à lustrer son Opel Kadett / Celle qui se fait un Skype avec son boy friend auquel elle montre enfin ses nipples / Ceux qui en ont tellement vu que les djeunes n’ont pas idée, etc.


    Peinture: Terry Rodgers




  • Ceux qui sont à la fête

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    Celui qui n'est pas jaloux de ceux qui fêtent de l'autre côté de l'hôpital / Celle qui est favorable à une extension de la notion de baptême /Ceux qui s'estiment seuls dignes de la Sainte Onction et gardent donc leur kalach dans le sanctuaire gardé par les chars marqués de croix noires / Celui qui a toujours considéré la naissance biologique comme un détail négligeable du point de vue de la théologie de colonisation / Celle qui estime que son enfance fut divine du fait de son affiliation providentielle à une famille souverainiste naturellement hostile aux actuels botellones /Ceux qui fredonnent il est né le divin machin dans leurs lits médicalisés autour desquels s'activent les petites Malgaches  de la Mission / Celui qui ne sait pas si la déesse Kâli (la très très vindicative fille de feu) est née d'une cuisse ou d'une aile ou d'un orage sur le futur bidonville / Celle qui en a sa claque de ceux qui tirent la gueule pendant les fêtes alors qu'ils en font toute l'année rien qu'à eux pour la baston / Ceux qui disent ça va être ta fête à leur neveu Bob (il y en a pas mal à Brisbane) alors que c'est juste la faute à Dylan / Celui qui est né le même jour que Notre Seigneur (et à la même heure GMT en plus, ça c'est champion) au risque d'occasionner un afflux de voeux inappropriés en cette période d'intense consommation de foie gras / Celle qui a pris conscience des inégalités sociales en constatant que les enfants des Dupuy-en-Velay touchaient des chèques en bois plus précieux que ceux des Fresse-sous-Moselle dont les dernières   installations ont été fermées il y a une quarantaine d'années malgré les prières de Monseigneur resté fidèle au Maître de forges / Ceux qui militent pour l'effacement de tout signe de toute religion y compris le point de croix à la couture et les croissants le dimanche / Celui qui a rallié la confession de sa belle-mère par simple souci de paix au foyer sans parler de l'héritage ne soyons pas mesquins  / Celle qui défend les sacrifices humains dans les pratiques sacrées pré-colombiennes histoire de rappeler aux chrétiens réunis ce Noël autour de la table des Dupasquier que les dindes qu'on vient de se taper avaient elles aussi une fonction cathartiques évidente / Ceux qui se sont retrouvés à Cuts certes moins connu que Bethléem mais à l'abri de la colonisation et sans Mur sous les fenêtres de Nanou la mère-grand gâteau / Celui qui cherche la barbe de Dieu dans le noir de sa chambre d'enfant juste histoire de la tirer mais voilà qu'il marche sur celle d'Allah au point de provoquer l'immédiate hilarité (Ah ! Ah ! Ah!) de cet éternel plaisantin de Yahweh / Celle qui n'est pas contre l'idée platonique d'un monothéisme à géopolitique variable mais lésine sur la concrétisation du plan-cadre par des incontinents de la pilosité faciale / Ceux qui vous ont dit que Dieu était une petite voix au fond de vous donc sans rapport avec le canon qui tonne à Navarone aussi entrez-vous au Colisée d'un pas serein afin d'y revoirLe Pont de la rivière Kwaï où c pas tous les jours Noël, etc.

     

  • Ceux qui font le Mur

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    Celui qui relève le progrès indéniable qu'a constitué la transition des pyramides de crânes genre Tamerlan aux pyramides de pierre genre Gizeh d'ailleurs un peu antérieures s'il ne s'abuse / Celle qui reste coincée entre deux pages du Passe-Muraille / Ceux qui ont un mur dans la tête et rien derrière / Celui dont les oreilles sont emmurées / Celle qui a posé un lapin au garde rouge qui l'attendait sur la Grande Muraille avec l'intention de lui faire sa révolution culturelle / Ceux qui se disent qu'au moins le Mur les protèges des avocats de leurs conjointes / Celui qui a fait le mur du son et s'est pris les ouïes sur les aigus / Celle qui a mis son petit doigt dans le trou de la digue afin que ses frères puissent se faire un bon polder / Ceux qui pensent que la frontière entre les confins est limite / Celui qui a vu le crime organisé passer par-dessus le Mur en classe Busy / Celle qui dénonce le mur érigé dans son ménage par sa belle-mère sioniste tendance grave /Ceux qui s'écrivent par-dessus les murs des messages classés "non pertinents" par le MOSSAD / Celui qui dit "bien entendu" même quand il n'écoute pas /  Celle qui a été accro à The Wire pendant cinq saisons alors qu'il n'y en a que quatre dans l'année des gens normaux qui le treizème mois regardent Borden / Ceux qui ont passé le Mur par le raccourci du défilé de mode / Celui qui a construit un mur autour de sa moukère en burqa avec juste une meurtrière pour la connaître selon Allah / Celle qui dans le mur de sa Vertu garde une fente pour si jamais / Ceux qui s'érigent contre toute notion de clôture au sens où l'entend Lacan dans son incontournable discours sur les  noeuds / Celui qui met sa main au feu devant le mur qui ne prend pas le mors aux dents pour autant /Celle qui peint le Diable sur la muraille dont le commentaire en araméen traditionnel est juste: fi les cornes / Ceux qui se retrouvent bien seuls au pied du mur de l'indifférence / Celui qui a sauté la première ligne de barbelés et a sauté ensuite sur une mine comme c'était la mode à Berlin avant 1989 et Cardin dans les boutiques / Celle qui a vu The Wall avec Bruce et s'est ensuite remariée avec un fan de Bryan Adams / Ceux que l'érection des murs fait débander mais au figuré vu que ces ceux sont aussi des celles, etc

  • En lisant Alice Munro

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    À propos de La Danse des ombres heureuses

        

    1. Le Cowboy des Frères Walker 

    On entre dans le monde d'Alice Munro par la porte d'une maison décatie, dans les années 30. La mère de la jeune narratrice est en train, sous la lampe, de lui coudre des habits avant la rentrée des classes, faits de vêtements à elle qu'elle a retaillés. C'est le soir et le père propose à sa fille: "Tu veux qu'on aille voir si le lac est toujours là ?"

    C'est du lac Huron qu'il s'agit, que borde la "vieille ville" de Tuppertown dont la première évocation rappelle les images de la Grande Dépression vue par le photographe Walker Evans. Nul cafard pour autant, malgré la fatigue de la mère, dans cette première nouvelle, intitulée Le Cowboy des Frères Walker, du premier recueil d'Alice Munro, La danse des ombres heureuses, dont la publication originale date de 1968 et qui fut aussitôt gratifié du prestigieux prix canadien du Gouverneur général. Le présent recueil de sept nouvelles, traduit par Geneviève Doze et paru en 2002 seulement, est à vrai dire une compilation de deux livres. Mais illico se découvre un auteur hors norme par son ton, son don d'observation reliant sans cesse le moindre détail à l'ensemble, sensible en même temps au tragique de la condition humaine et au comique de la vie. Pas étonnant qu'on ait comparé Alice Munro à Tchékhov, dont elle a l'incisive acuité du regard et la tendresse non sucrée.

    Si la déglingue économique et sociale des années 30 est immédiatement perceptible dans Le cow-boy des Frères Walker, qui n'a rien du récit genre western, la gaieté du père de la narratrice contraste aussi bien avec ses difficultés économiques. Naguère éleveur de renards argentés, il en est réduit aujourd'hui à colporter, de ferme en ferme, tout un bazar de sirops pour la toux ou de vermifuges, d'épices diverses ou d'ustensiles de toute sorte. Sa femme en conçoit de la honte. Les écoliers se moquent de ses enfants, mais sa bonne humeur a le dessus même quand, du haut d'une fenêtre de ferme hostile, on lui balance le contenu d'un pot de chambre. Dans la foulée, accompagné cette fois de ses deux enfants, il va retrouver une vieille connaissance qui lui rappellera un autre temps et une autre vie ignorée jusque-là de sa fille qui conclut ainsi: " Alors, tandis que mon frère cherche des lapins sur la route, mon père conduit et je sens sa vie remonter son cours dans cette fin d'après-midi, de plus en plus sombre et étrange, comme un paysage sous l'emprise d'un sortilège qui le rend amène, banal et familier tant que vous le regardez mais le change, dès que vous avez le dos tourné, en quelque chose que vous ne connaîtrez jamais, avec des climats de toutes sortes et des distances dépassant votre imagination"...

     

    2. La danse des ombres heureuses

    La maîtresse de piano est une vénérable institution internationale, qui mérite d'être évoquée de pair avec le club occulte des  anciens élèves d'innombrables maîtresse de piano généralement célibataires et à chignons plus ou moins stricts, à dégaines plus ou moins victoriennes jusqu'au tournant de mai 68. Je me rappelle la nôtre au nom de Gill Moll, haute et stylée demoiselle au chignon serré et aux mains ailées, sans âge à nos yeux d'enfants, à la fois exigeante et compréhensive, à tout le moins fière de produire ses élèves en redoutées Auditions. Dans le même quartier des hauts de Lausanne où elle nous recevait processionnaient, les après-midi de soleil, les enfants handicapés d'une institution spécialisée dans laquelle la même demoiselle, adepte de la théosophie et des pratiques pédagogiques de Rudolf Steiner, donnait parfois des leçons.

    Or nous retrouvons très précisément, dans La Danse des ombres heureuses d'Alice Munro, deuxième nouvelle du recueil éponyme, cette confrontation, poussée à son extrémité avec une délicatesse de chaque mot, des mères plus ou moins accablées et des élèves plus ou moins enthousiastes d'une demoiselle Marsalles, et des enfant "pas comme les autres" qu'elle a invités pour la première fois, au jour de la fameuse audition qu'elle s'obstine à maintenir au calendrier en dépit de son vieillissement. L'attention extrême que la nouvelliste  porte à chaque détail physique ou psychologique - ici dans les réactions des mères accompagnant leurs mômes chez la vieille fille un peu clochette mais si bonne (elle a préparé pour chaque élève un cadeau de l'espèce la plus surannée, genre livres édifiants ou instructifs...), et leur vague effroi à l'arrivée des "petits crétins",  autant que dans la candeur de Miss Marsalle  semblant une créature angélique à peu près hors du temps - le temps du morceau de piano intitulé La Danse des ombres heureuses joué par une adolescente à l'air un "peu spécial" -, et l'inscription du récit dans le décor social merveilleusement suggéré lui aussi de la bourgade de province, vont de pair avec le sentiment plus intime et plus profond lié au temps qui passe, donnant plus de relief aux personnages très finement dessinés, avec quel humour délicieusement peste aussi, et quelle tendresse... 

     

    3. La Carte postale

    L'ironie du sort a plus d'un tour dans son sac, pourrait-on se dire en lisant la troisième nouvelle de ce premier recueil, si l'ironie avait un sac et si ce qu'on appelle "le sort" n'était pas, souvent, que le fait du hasard ou le fruit de la stupidité, de la négligence ou de la suffisance aveugle - chacun en jugera à l'évocation pimentée des relations entretenues par un gros type vieillissant (quoique pas mal conservé) au prénom de Clare, nettement plus âgé que la protagoniste, brave vendeuse au double prénom de Helen Louise (que sa mère s'obstine à prononcer alors qu'elle s'est défaite résolument de Louise), laquelle Helen consent à ce que Clare dispose de temps à autre de son corps (jusqu'à lui mordre les cheveux) en attendant que le décès de sa mère (à lui, donc) leur permette de se marier en dépit d'un léger décalage de rang social.

    Bien entendu, la carte postale que reçoit Helen de Clare, en voyage en Floride comme chaque année (et chaque année sans elle) est censée lui prouver que son prétendant (il l'a demandée en mariage une première fois mais elle l'a remballé à l'époque) pense à elle même s'il n'a rien à lui raconter de spécial, mais ce qu'on appelle le sort montre parfois de l'ironie - et c'est cette fois le cas dans la vie d'Helen quand celle-ci apprend que Clare vient de se marier en Floride. Or on pourrait en conclure que c'est "bien fait pour elle" ou que "c'est la vie", mais la nouvelliste a elle aussi plus d'un tour dans son sac...

    Si l'extrême sensibilité d'Alice Munro n'est jamais débridée ni méchante, alors que tout ce qu'elle voit et perçoit (à savoir tout ce qui est visible et perceptible sous les faux-semblants) pourrait l'y porter, jamais elle ne lénifie pour autant ni ne se contente de platitudes, justement, du genre "c'est la vie". De fait, c'est le détail, souvent incongru, et révélateur ô combien du plus trompeur "ordinaire" de la vie, précisément, qui l'intéresse et rend chacune de ses pages aussi surprenante et captivante alors qu'elle ne semble parler que du tout-venant quotidien, des choses et des gens comme ils sont - comme nous sommes tous alors que le temps passe...

    Lorsque Helen, folle de rage jalouse, va hurler nuitamment sous les fenêtres de celui (déjà presque chauve) qui a disposé de son corps sans qu'elle le considère tout à fait comme son amant, pas un instant on n'aurait l'idée de rire, ni de pleurer non plus, et plus que "c'est la vie" on se dit que "telle est la vérité" en pensant un peu à "ces gens-là" que chante Brel et auxquels, finalement, il n'est pas sûr que nous ne ressemblions pas un peu, n'est-ce pas...  

     

    Munro17.jpg4. Images

    L'amour filial est parfois un mélange d'attachement réel et d'autre chose de plus ou moins avouable, pas loin de l'effroi voire même de la haine, et c'est ce qui apparaît comme dans un éclair dans la scène "outdoors" la plus frappante de cette nouvelle à l'improbable titre d' Images, où l'on voit une adolescente assez farouche terrifiée, à distance, après l'apparition d'un homme aux airs agressifs, une hache à la main, par ce qu'elle croit l'attaque imminente du type contre son père en train de relever des pièges à rats musqués le long de la rivière: "L'homme s'est glissé entre les buissons, rejoignant mon père. Et à aucun moment n'ai-je imaginé, ni même espéré, autre chose que le pire"...

    Or rien n'indique, dans cette nouvelle aux accents faulknériens, aucune animosité réelle entre le père et sa fille, mais l'ambiance est à la dure, et si la scène de la confrontation entre les deux hommes tourne court, les relations liant les personnages évoqués restent marqués par la rudesse des conditions de vie, avec deux personnages particulièrement saillants à cet égard: la très envahissante Mary McQuade, type de soignante à tout faire qui a l'art de se rendre indispensable pour mieux régenter un peu tout le monde, et le sauvage Joe Phippen qui vit comme un loup dans un terrier puant après l'incendie de sa maison.

    Une bonne nouvelle a le plus souvent au moins deux "étages", comme les fusées à courte ou moyenne portée, ou disons deux "lignes", deux "motifs" qui s'entrecroisent ou s'imbriquent - à quoi Alice Munro ajoute souvent une sorte de "basse continue" liée au flux ou au reflux du temps.

    Ainsi, dans Images, du premier "motif" consacré à l'évocation truculente du personnage de Mary, figure centrale d'un tableau épico-familial qui se développera beaucoup plus amplement des années plus tard (notamment dans le recueil  Du côté de Castle Rock), se détache bientôt celui de la "fugue" en boucle du père et de la fille le long de la rivière, qui va faire apparaître tout le paysage environnant. Bien entendu, cette "construction" ne se voit aucunement au fil d'un récit bien fluide, mais la nouvelliste n'agence pas moins son récit avec un souci constant de lier le détail et l'ensemble et de les ressaisir dans une sorte d'orbe temporel impliquant la mémoire du lecteur...

     

     

    Munro27.jpg5. Quelque chose que j'avais l'intention de te dire

     

    La plus remarquable des sept nouvelles de ce premier recueil traduit (tirée du troisième livre d'Alice Munro, paru en 1974) est aussi la plus incisive et sourdement douloureuse, qui traite de la jalousie, travestie en sollicitude, et du mensonge calomnieux que la prénommée Ette improvise , à l'attention de son aînée plus belle et désirée qu'elle-même, prénommée Char, pour éloigner celle-ci de son premier amour de jeunesse. Il en va donc d'une secrète trahison faite "pour le bien" de Char, mais on verra qu'il n'est pas sûr que le mensonge de la jeune soeur n'ait pas été une bonne chose pour Char. "On ne sait jamais", dit-on en ces cas...

    Ce qui est sûr, c'est que Char, à l'approche de la vingtaine, à l'été 1918, était la fille qu'on remarque pour sa beauté à l'"harmonie dédaigneuse", la classant dans la même catégorie "à part" que son premier soupirant Blaikie Noble, né coiffé et dégageant un charme insolent, insupportable à la jeune Ette.

    À vrai dire c'est de soeurs ayant passé la cinquantaine qu'il s'agit en l'occurrence puisque plus de trente ans se sont écoulés depuis "les faits", à savoir par exemple l'épisode nocturne à la faveur duquel Ette a surpris sa soeur et son boy friend très étroitement enlacés sous un lilas - le visage de Char montrant une expression d'abandon qui, le temps d'un regard affolé, saisit sa soeur puînée: "De cette manière, Ette avait acquis une connaissance accrue, elle savait à quoi ressemblait Char quand elle était dépossédée d'elle-même, quand elle abdiquait". Or cette façon de conclure à l'"abdication", s'agissant d'une jeune amoureuse, en dit long sur le caractère d'Ette, du genre à ne "rien laisser passer", considérée comme une "terreur" dans sa boutique de couturière et restée à jamais "sur ses gardes".

    Alice Munro n'est pas du genre à dorer la pilule, pas plus qu'elle ne force le trait ou qu'elle ne pousse au noir comme c'est le cas, parfois, d'une Patricia Highsmith ou, en crescendo dans ses récits de plus en plus désespérés, du grand Tchékhov auquel on la compare souvent. Moins mélancolique que celui-ci, la nouvelliste décrit en outre ici un monde - le Canada des années 1915-1940 - évidemment peu comparable, socialement et culturellement parlant, avec  la Russie de la fin du XIXe siècle.

     

    Très finement nuancés et détaillés, dans une atmosphère évoquant en filigrane "ce qui aurait pu être et n'a pas été", les portraits contrastés d'Ette et de Char, d'Arthur qui est devenu l'époux "attentionné" de celle-ci, ou de Blaikie le fils à papa un peu déclassé trente ans plus tard, nous touchent également sous le regard songeusement souriant de la nouvelliste qui a passé dans sa vie, en ces années, le cap d'un divorce... 

     

    6. La vallée de l'Ottawa

    Céline (l'écrivain, donc, l'irascible Louis-Ferdinand) affirmait que le roman de notre temps se réduisait en somme à la "lettre à la petite cousine", avec un mépris sous-entendant que ses seuls livres à lui  étaient dignes d'intérêt. Or en lisant cette nouvelle évoquant le premier essai, par sa narratrice, de parler de sa mère, je me disais qu'un tel récit relève tout à fait de ce que Céline qualifie de "lettre à la petite cousine", comme on pourrait le dire aussi d'une bonne partie des livres de Balzac, qui méprisait Stendhal, ou de Proust, qui méprisait Balzac.

    Il faut se méfier du mépris des écrivains, qui s'en tiennent souvent à la règle exclusive du "mon verbe contre le tien", plus que des petites cousines, des tantes et de nos aïeux terriens de la vallée de l'Ottawa ou de l'Oberland bernois.

    Les liens de famille intéressent beaucoup la nouvelliste, descendante de migrants écossais ou irlandais plus ou moins snobs ou crève-la-faim - comme on le verra dans divers récits ultérieurs -, et son intérêt nous intéresse, comme il a intéressé des nombreux auteurs de toutes langues, proportionné à l'intérêt que nous portons à nos propres liens familiaux. Ainsi l'effort que fait la narratrice de "ressusciter" sa mère, nous intéresse autant par ce qu'elle dit de celle-ci, en ses jeunes années ou diminuée par la maladie de Parkinson, que par la frise de personnages  que sa remémoration fait apparaître dans cette vallée de l'Ottawa qui n'a de "vallée" que l'appellation, révélant à mesure d'autres temps et d'autres moeurs que chacun rapporte à ses propres souvenirs - d'où la très large résonnance de ces nouvelles traduites en de nombreuses langues.

    Ainsi l'évocation des rudes paysans de ces régions m'a-t-elle rappelé une certaine Rose de Pinsec, vieille montagnarde valaisanne qui, lorsqu'on lui demandait si la télévision ne lui manquait pas sur son alpage, répondait simplement: "Pas besoin". Et les portraits des tantes Lena ou Dodie, entre autres petites cousines, n'en finiront pas de rappeler à chaque lecteur moult présences de naguère ou de jadis. Que vivent donc les "petites cousines", et que les écrivains s'opiniâtrent à nous en parler comme ça leur chante - pourvu que "ça chante..." 

    7. Le Matériau

    La première page de la dernière des sept nouvelles du premier recueil d'Alice Munro vaut la peine d'être citée en entier: "Je ne me tiens pas au courant de ce qu'écrit Hugo. Il m' arrive de voir son nom, à la bibliothèque, sur la couverture de quelque revue littéraire que je n'ouvre pas; il y a bien douze ans que je n'ai pas ouvert de revue littéraire, Dieu merci. Ou bien que je lise dans un journal, ou que je voie sur une affiche - ce peut être également à la bibliothèque, ou dans une librairie - l'annonce d'un colloque à l'université, auquel Hugo serait amené par avion pour débattre de l'état du roman aujourd'hui, de la nouvelle contemporaine, nu nouveau nationalisme dans notre littérature. Ensuite, je me demande: les gens  vont-ils vraiment y aller, des gens qui pourraient être en train de nager, de boire ou de se promener, vont-ils vraiment se déplacer jusqu'au campus, chercher la salle et s'asseoir sagement pour écouter ces hommes vaniteux et pinailleurs ? Des hommes bouffis, dogmatiques, débraillés, voilà comme je les vois, dorlotés par la vie universitaire, la vie littéraire, les femmes. Les gens vont aller les écouter déclarer que cela ne vaut plus la peine de lire tel ou tel auteur, et qu'il faut lire tel autre; les entendre rejeter, glorifier, discuter, glousser et choquer. Les gens, dis-je, mais il s'agit des femmes, des femmes  d'un certain âge comme moi, vives et frémissantes, espérant poser des questions intelligentes et ne pas se ridiculiser; des jeunes filles aux cheveux soyeux, noyées dans l'adoration, souhaitant accrocher le regard de l'un des hommes sur l'estrade. Les jeunes filles, les femmes aussi, tombent amoureuses d'hommes de cette espèce, s'imaginant qu'ils détiennent un pouvoir.

    Les épouses des hommes sur l'estrade ne font pas partie de cet auditoire. Elles sont en train de faire le marché, de mettre de l'ordre ou de prendre un verre. Leurs vies tournent autour de la nourriture, du désordre, des maisons, des voitures et de l'argent. Il faut qu'elles pensent à faire poser les pneus-neige, aller la banque, rendre les bouteilles de bière, parce que leurs maris sont si brillants, si talentueux, si incapables qu'il faut en prendre soin pour l'amour des paroles qu'ils vont proférer. Les femmes de l'auditoire sont mariées à des ingénieurs, à des médecins, à des hommes d'affaires. Je les connais, ce sont mes amies. Certaines d'entre elles se sont tournées vers la littérature de façon frivole, il est  vrai, mais la plupart viennent modestement, avec un immense espoir passager. Elles encaissent le mépris des hommes sur l'estrade comme si elles le méritaient; elles sont à demi convaincues de le mériter effectivement, à cause de leurs maisons, de leurs chaussures coûteuses et de leurs maris qui lisent Arthur Hailey".

    Pour un public francophone, on dirait plutôt que les maris philistins de ces femmes lisent Gérard de Villiers ou Sulitzer, mais peu importe. Ce qui importe, en revanche, est la suite à double fond (peut-être même triple ou quadruple fond) de la nouvelle où il sera question à la fois des motifs d'un divorce et de la rivalité entre gens de lettres, de la connaissance et de la méconnaissance réciproques scellant une relation conjugale, du point de vue d'une femme sur son ex et de la façon pour un écrivain de se servir du matériau de sa vie privée pour en faire des histoires apparemment objectives (Alice Munro en sait un bout à ce propos...) ou encore de ce que nous pouvons apprendre d'un proche par le truchement de ses écrits, notamment.

    On en a un peu soupé des écrivains-profs ou des écrivains-journalistes qui ne semblent capables  de parler que de leur milieu, mais tout dépend évidemment de ce qu'un auteur fait de ce "matériau", qu'il s'agisse de Nabokov observant son professeur Pnine ou de J.M. Coetzee racontant les faits et gestes d'Elizabeth Costello. Pareil en ce qui concerne Alice Munro, qui peut nous faire comprendre l'incompatibilité foncière de deux personnages en décrivant leurs attitudes respectives devant la problème d'une pompe à eau défectueuse qui risque de noyer l'appartement de la voisine du dessous...

    La narratrice de cette nouvelle, qui travaille pour un éditeur et a épousé un ingénieur peu porté sur le roman après avoir divorcé de l'écrivain Hugo, relève à propos de celui-ci: "Cet homme était un mystère pour moi. Longtemps après qu'il fut devenu mon amant, puis mon mari, il est resté, reste encore mystérieux"...

    La conclusion de la nouvelle, qui ravirait un René Girard en ce qu'elle illustre, incidemment bien sûr, le dépassement d'une mauvaise rivalité mimétique, est finalement un hommage ironique à la vertu d'exorcisme de la littérature. On ne saurait mieux, par ailleurs, montrer les risques encourus par celles et ceux qui fréquentent de trop près ces drôles d'animaux que sont les écrivains... 

     

     

     

     

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    Alice Munro. La Danse des ombres heureuses. Traduit de l'anglais par Geneviève Doze. Rivages poche, 2004

     

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  • Ceux qui ont un Projet

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    Celui qui a eu la première Vision mais n'a pas déposé de brevet / Celle qui a mis au monde le prétendu Créateur / Ceux qui plus tard ont forgé le concept et le mot de Genèse ou d'Entête / Celui qui se rappelle l'Avant en amont du Quaternaire / Celle qui milite pour le droit de vote aux spermatos catholiques romains certifiés espagnols / Ceux qui se sont pressés aux portes des studios genre spermatos chez Madame de Lovule la voyante / Celui qui la même année a lu Le Temps retrouvé et vu Blade Runner / Celle qui voit le Cervin en rose et le Futur en prose / Ceux qui ont un grain (de sénevé) garanti bio / Celui qui s'est vu aller dans le mur et y a fait son trou / Celle qui a croisé la piste de Lynch au bout de la dune / Ceux dont le Projet a été conçu par plusieurs dieux avant le choix du scénar de ce Yahweh bien vu des producs / Celui qui est naturellement polythéiste et par contamination familiale chrétien de gauche ou de droite selon les jours et les fluctuations du nasdaq / Celle qui dit au talmudiste renfrogné que ça lui passera avant que ça la reprenne / Ceux qui ont bossé des siècles avant de se cuiter à Venice avec l'équipe de Ridley Scott et de signer de guerre lasse / Celui qui tenait à son Projet en trois temps imité de l'ancien  malgré le côté daté de la Commedia du Toscan barbant / Celle qui est entrée dans le film par une faille du mur de planque /   Ceux qui respectent les constructeurs et se méfient donc des pharmaciens juste intermédiaires mais certes moins arrogants que les critiques de cinéma parisiens ou zurichois / Celui qui n'a pas marché à l'épate deGravity ce sous-produit / Celle qui estime que la critique génétique est inopérante à la base en ce qui la concerne vu qu'elle écrit avec le sang de ses couilles / Ceux qui donnent raison aux créationnistes vu qu'il faut bien qu'un dinosaure naisse quelque part même à titre posthume / Celui qui envoie une lettre de cachet sous l'effet de l'esprit de vin / Celle qui aime bien les gens cool du type de l'intendant dans Timon d'Athènes ou de Philinte dans Le Misanthrope / Ceux qui te taxent d'artiste de la brouille alors que tu te défends juste des raseurs de leur sorte / Celui qui réunit le matériau d'un éventuel chef-d'oeuvre qu'on retrouvera après sa mort dans sa malle vide / Celle qui trouve qu'il y a trop de sexisme hétéro chez ce William Shakespeare à part quoi ses culottes de laine la grattent ce matin à l'entrepet / Ceux qui voient le Projet comme une feuille blanche sur laquelle tout reste à écrire selon l'image appropriée de John Locke cité dans Le Paradis des célibataires et le Tartare des jeunes filles de Melville, etc.  


  • Ceux qu'on affame

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    Celui qui constate que les affamés ont de grands yeux « étonnés de tant souffrir » / Celle qui entend dire qu’un enfant de moins de dix ans meurt de faim toutes les cinq secondes et compte le tas que ça va faire entre la bûche de Noël et la bombe glacée de Nouvel An / Ceux qui traitent les indignés de rabat-joie sûrement communistes ou pédérastes / Celui qui affirme que Jean Ziegler est un agent posthume de Khadafi payé par la NATO / Celle qui lit Destruction massive à l’insu de son paternel nabab de l’immobilier suisse romand / Ceux qui se sentent impuissants mais donneront la pièce au SDF du quartier des Oiseaux /  Celle qui a choisi un parfum d’ambiance santal à diffusion lente pour se rappeler l’Inde et sa spiritualité sensuelle / Ceux qui te disent comme ça que si les Africains manquent de grain c’est qu’ils baisent comme des lapins / Celui qui dénonce les Seigneurs de la Faim de la firme Cargill & Co / Celle qui a vu de ses yeux la ruine de la production avicole au Cameroun consécutive à la re-colonisation économique / Ceux qui estiment que les affamés n’ont qu’à se manger la main / Celui qui se demande s’il aura assez de foie gras pour son Record de Gavage du réveillon / Celle qui apprend que sur les 2 milliards de diarrhées recensées chaque année 2,2 millions ont mortelles mais là il lui faut encore pendre les boules du sapin / Ceux qui se font une bouffe avec Peter Brabeck-Letmathe le boss de Nestlé qui admet qu’avec les biocarburants nous envoyons dans la pauvreté la plus extrême des millions d’êtres humains, Celui qui remarque que parler d’être humains à propos de ces squelettes ambulants frise l’optimisme / Celle qui te crie dessus d’arrêter de dire ces horreurs alors que le Petit pionce dans sa crèche et que ça nous gâte la fête / Ceux qui estiment que parler famine fait d’avance vomir alors revenons aux nouvelles du canton / Celui qui ose dire à la table des Du Pontet de Sous-Garde que les corps des affamés constitueront bientôt un matériau de choix à recycler dans l’industrie familiale de biocarburant / Celle qui faisait rire le gros Claudel en se disant solidaire des humiliés et des offensés / Ceux qui se rappellent ces choses qui font prier écrites par l’ambassadeur champenois Claudel Paul / Celui qui marmonne que produire des agrocarburants avec des aliments est criminel sans être entendu vu le brouhaha (ah ah) de la salle des pas perdus du Palais Fédéral où vibrionnent les lobbyistes prédateurs / Celle qui noue la gerbe en gerbant dans le sac à main de la femme de Ziegler / Ceux qui peinent à fixer le nouveau porte-skis sur leur 4x4 Cherokee à consommation défoulée, etc.

    Image : Philip Seelen     

    (Liste jetée en marge de la lecture continue de Destruction massive de Jean Ziegler, paru aux éditions du Seuil.)

  • Amorosa dolorosa

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    Sept séquences d'une lecture  de Fiasco FM, de Flynn Maria Bergmann.

     

    1. Certains livres appellent, plus que d'autres, un écho, à leurs mots:  d'autres mots se sentent comme pressés d'ajouter à ceux-là, comme par affinité, et c'est ce qu'aussitôt j'ai éprouvé en commençant de lire Fiasco FM de Flynn Maria Bergman tant son écriture, ses images, l'allant rythmé de ses phrases et leur espèce de blues ont trouvé en moi d'immédiates résonances.   

    Cela commence d'ailleurs comme une balade bluesy se réclamant d'emblée d'Al Green et de Leonard Cohen, mais plus que les mélodies évoquées j'y associai d'abord des images, et me suis alors rappelé cette soirée passée chez des amis avec  Jérôme Lindon, l'éditeur de Marguerite Duras, qui nous avait raconté comment celle-ci, feuilletant les images, précisément, d'un ancien album de photos de ses années en Indochine, s'était mise  composer L'Amant.

    Dans Fiasco FM, la première image que je me rappelle est celle, pas exactement explicite au demeurant, d'un restau aux vitres floutées par la neige, au plan de laquelle succède un plan de soleil jaune kimono sous lequel apparaît un petit parapluie rose - avec l'accent porté sur ces objets qui prennent de l'importance quand quelqu'un nous manque...

    D'emblée, aussi, la contrainte d'une forme entre en jeu, comme au jeu du sonnet, de l'haïku, du pentamètre ïambique ou des mesures comptées du blues. En même temps se réalise, dans les limites données du jeu en question (une page par séquence), une suite de stances "musicales" d'une complète liberté et d'une constante inventivité dans ses inflexions narratives.

    Cela peut tenir la page en une seule coulée, comme dans cette longue phrase dont un seul point ne se voit pas: "Chaque soir je bois deux tasse de thé vert au jasmin parfois accompagnées de dattes ou de biscuits croquants et je pense très fort à toi comme si tu vivais encore là ma sublime Egyptienne, et chaque matin je lave ma petite tasse bleue et la tienne aussi, le reflet derrière tes yeux une barque irrésistible étendue sous les jambes de ma table, l'écho de ta bouche dessiné  sur une enveloppe clouée à côté de la porte d'entrée, ton nombril un écrin dans lequel j'ai disposé les douze carnets que tu m'as ramené de Berlin, tes narines deux sucres d'or que je glisse délicatement dans cette eau brûlante. Plus tard dans la journée, j'avale des choses un peu plus corsées, sans verre, mais avec infiniment de regrets".

    Scully.jpgVoilà pour la troisième page de Fiasco FM. Or il ne faut douter de rien pour déposer douze carnets dans un nombril ou comparer des narines à deux sucres d'or, mais l'amour ne doute de rien quand le chagrin lui scie  le coeur et lui électrise les sens: le monde alors lui devient à la fois plus que réel (le surréalisme est autre chose) et porte son expression au délire mêlé de constats surexacts: "Je commence à palper fébrilement toutes les poches de mon coeur, de mon corps, et de mon manteau bleu marine pour mettre la main sur le stylo qui putain de merde devrait bien se trouver quelque part"...

    Le mélange du très concret et du flottant qui divague, du très ingénu et du trivial, ou la soudaine fureur qui remplit toute la page de six lignes à typographie géante ("Lève toi ! Lève-toi! Lève-toi ! Ressuscite ! petit cactus de l'amour !"), la référence à des musiques ou des films partagés (Sailor et Lula pour une image de la jouissance réduite au plan d'une main de femme ouverte come une fleur sexuelle), ou le film qu'on se repasse à l'envers, le souvenir revenu du voyage en Romanie qu'on n'aura pas fait comme prévu cet été de merde - tout ça se constituant  en roman sous forme de lettera amorosa non moins que dolorosa mais sans glycérine fournie par l'accessoiriste - juste avec les mots justes , comme dans la version pédé du même fiasco, dans Fou de Vincent d'Hervé Guibert, ou, version déprime schubertisée, dans Le poids du monde de Peter Handke.

    Fiasco FM joue d'ailleurs à tout moment avec les références d'époque et de culture, mais pas pour l'épate: parce que les livres et les disques, entre autre, sont aussi des objets transitionnels, sans que la psy n'y soit pour rien dans ce poème; mais on baigne bel et bien, c'est pourtant vrai, dans ce magma sensible de mots et ces détails, les ongles de Deleuze ou les scies de Neil Young, les râpes de Tom Waits - toutes choses qui apaisent et relancent à la fois la douleur comme la brosse à dents qui n'a plus de sourire à quoi s'accrocher...   

    (Lecture à suivre)

     

    Flynn01.jpgFlynno2.jpgFlynn Maria Bergman. Fiasco FM. art & fiction, 2013

    Peintures: Foster et Sean Scully.

  • Piercings

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    2. Le type du poème au prénom de Flynn (à ne pas confondre tout à fait avec l'auteur) n'a plus une seule photo de son Egyptienne mais il a la tête et les couilles pleines d'images qui ne sont pas que des fantasmes. Une comptine (sept fois "P'tite culotte", suivies d'une fois "Ouvre-moi ta porte") est plus qu'un fantasme du seul fait de sa mise en forme même minimaliste. Le fantasme manque la plupart du temps de forme. C'est le limite du porno (je parle du porno hard, cela va sans dire, et pas du soft porno faux-cul) qui branle son monde à coups de tautologies. La poésie est autre chose.

    Le langage est un fourmillement de signes qui en disent bien plus qu'on ne croit pour peu qu'on le considère attentivement. Ainsi de la fonction particulière des parenthèses vues ici comme "deux petits bras courbés s'élevant vers le ciel" ou de "minuscules hanches formant le plus beau des nids", avec tout ce que ce qu'elles peuvent ajouter par façon de post scriptum incorporé. Mais on y pensera sans en faire un plat, sous peine de maniérisme ou de préciosité chichi.

    Flynn se dit poète mais je l'entends autrement qu'avec les ciseleurs de poésie poétique à pages pleines de blanc et ça de prétention. La poésie est une forme et d'une précision possiblement extrême et jusque sous des apparences mauvais genre style Bukowski ou William Cliff, et la p'tite culotte dont l'élastique claquait avant d'ouvrir sa porte comme au méchant loup, s'inscrit dans la poésie de Flynn comme un piercing sur la peau de la page, mais ce n'est qu'un tout petit début d'humour jaune alors que la poésie en veut plus évidemment: du corps et du souffle et de l'epos même minuscule (le haïku n'est pas autre chose) comme quand Bijou Bijou est partie avec l'eau du bain en oubliant sa brosse à dents et que ses joujous ne font plus rimer toy avec joy.

    Et bien sûr il faut, pour passer du poème au roman, là aussi minimaliste, un certain mimétisme triangulaire, sinon tintin pour la story d'amour qui n'est rien sans la griffe de la jalousie.

    "Je vous imagine", écrit alors Flynn en se figurant son rival en train de lire du Derrida sur un pouf tandis que la pharaonne s'occupe de farine - et du coup la rêverie s'amorce pour le lecteur.

    Ce qui passe ici par les mots est essentiellement de la mélancolie, mais sans trace de pathos. "Il y a deux siècles tu écrivais a thing of beauty is a joy for ever", note le poète à propos d'un pote disparu, se demandant ce que dirait aujourd'hui ce John. Or nous avons tous de jeunes morts à interroger et des éléments de réponse du genre du "petit poème très bel et très beau" qu'Anna confie à Jean-Paul à la fin de Pierrot le fou, autre citation à valeur de piercing.

    Et c'est ainsi qu'Allah est punk... 

     

    (À suivre...)

     

    Flynn Maria Bergmann, Fiasco FM,  chez art& fiction, 128p. 

  • Les vieux ados

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    3. L'époque est aux ados prolongés plus ou moins à perpète, qui se reconnaissent plus ou moins à leurs jeans et à leurs bleus au coeur ou aux musiques qui n'en finissent pas de tourner en boucle depuis les sixties. Or il y a encore de l'enfance dans cette adolescence prolongée aux rites tribaux et aux fétichismes persistants, de l'enfance chaste comme on la trouve chez Flynn qui voit une de ses plus belles nuits d'amour dans une étreinte évoquant celle de "deux gamins sous une tente qui aimeraient chuchoter jusqu'à l'aube en construisant le monde, mais qui s'endorment bien avant tant ils sont épuisés par un bonheur qui n'en demandait pas tant".

    Les enfants aiment gravement, qui ne voient pas encore les nuances du tableau ni ne sont en mesure de relativiser leur peine, et les mots de cet âge reviennent au poète, quitte pour lui à en corser la candeur sinon à jouer l'ingénuité . "Tous ces textes que j'écris", avoue Flynn, "je les écrits pour que tu te dises merde le salaud, il m'aimait vraiment, mais aussi un peu égoïstement"...

    Ensuite la conscience et l'épreuve du temps nous feront passer de la comptine à la ballade ou au blues - aux récits de la mélancolie et aux imaginations, et c'est là par exemple qu'on se figure ce que la vie aurait pu être sans ce fiasco, l'enfant qu'on aurait peut-être eu ensemble ou va savoir: ce chalet "boîte à musique ornée d'une ballerine virevoltant à l'intérieur d'un monde de velours".  

    "Quelle douleur l'amour !

                                             j'ai vu un tas de types se réduire comme des mouches d'hiver, comme des flacons fêlés, comme des chewing-gums mâchés", s'exclamait Edoardo Sanguinetti dans ses Postkarten dont je me suis rappelé les collages d'une conception formelle assez proche de celle de Fiasco FM, à quarante ans d'intervalle ou encore évoquant d'autres cristallisations poétiques ou musicales (on pense au Dylan desChronicles ou au Gainsbourg d'Initials B.B.), avec des trouvailles à chaque page. Signé Flynn: "C'était juste une clé, et pendant quelques semaines la serrure de ma porte a cru que, mais non"...

    On se rappelle aussi la litanie hyperréaliste de Je mange un oeuf de Nicolas Pages, ici en bien plus tendre et inventif, ou les piécettes quotidiennes  de Marius Daniel Popescu, mais Flynn Maria Bergmann a sa propre musique nonpareille et ses rythmes, ses métaphores et ses obscurités ludiques, sa façon rien qu'à lui de se glisser, furet du bois joli, d'un plan de son film à l'autre...  

     

    Flynn Maria Bergmann. Fiasco FM, art & fiction.

  • Amours maudites

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    4. C'est une belle vieille  histoire que celle de l'amour malheureux en littérature, qui éclot souvent un livre à la main. Ainsi de Francesca et de Paolo, les deux amants surpris en train de lire ensemble par Gianciotto, le frère de Paolo et fiancé légitime de Francesca, qui les poignarde et les fait accéder du même coup au rang de figures légendaires de l'amour maudit,

     

    Dante les évoque dans une sorte de blues du cinquième Chant de L'Enfer, dans saCommedia, et voilà ce que ça donne en traduction peu musicale :

      « Je parlerais à ces deux qui vont ensemble […]

    / Il n’est pire douleur que se souvenir /

    Du temps heureux dans la misère […]

    / Nous lisions un jour par plaisir /

    De Lancelot et comment amour le saisit : /

    Nous étions seuls et sans aucun soupçon. /

    Plus d’une fois nous fit lever les yeux cette lecture, /

    Et pâlir le visage : /

    Mais seul fut un point qui nous vainquit. /

    Quand nous lûmes le rire désiré /

    Être baisé par un tel amant, /

    Lui qui jamais de moi ne sera séparé, /

    Me baisa la bouche tout tremblant […]"

     

    Or Flynn raconte, pour sa part, que, la dernière fois qu'ils se sont vus, elle et lui, ils avaient regardé ensemble, un film tiré d'un livre qu'elle avait adoré - plus précisément Villa Amaliade Pascal Quignard -, et c'est avec la même flèche au coeur qu'il se remémore cette fin de soirée et le pressentiment qui lui était venu, par ce qu'il avait capté du film, de ce qui leur arriverait, quitte à imaginer, après le désastre, qu'une autre histoire eût été possible. Mais cela aurait-il donné un livre ?

    En bon catho de son temps, Dante case les beaux amants en enfer, mais avec une tristesse qui  indique assez qu'il est de tout coeur avec eux, comme on trouvera, dans d'autres cercles plus cuisants encore, certains des amis du poète dont son propre mentor de jeunesse.

    On n'en est plus à ces dramaturgies codées par la théologie: la scène de crime est éclatée en milliards de fragments dont aucune société n'est plus le réceptacle comme il en fut de la Commedia récitée par coeur par des porchers toscans: Flynn en est juste à regretter de n'avoir pas été deux à voir à Berne, à l'expo de la plasticienne Tracey Emin le coeur de néon portant une inscription qui sur le moment n'aurait d'ailleurs pas fait tilt chez sa belle Egytienne: You forgot to kiss my soul...

    Il n'y a pas d'amour heureux, chante le poète qui sait que ce n'est pas vrai, ou plutôt que cet amour-là n'existe pas - et que nous fait à nous le tournoyant char d'or du Paradis de Dante quand ce que nous désirions était juste de passer la nuit ou la vie ensemble ?

    En attendant un conditionnel exorcise une fois encore le fiasco: "Tu serais assise face à la fenêtre, ton éternel thé à la menthe devant toi. Ton visage serait songeur, le stylo entre tes doigts faisant des pirouettes sur les pages d'un petit carnet beige au papier quadrillé, et le crépuscule du trapèze sur le rebord de la table. Le serveur t'admirerait depuis le comptoir, essayant de calquer le rythme de ses gestes sur celui de tes pensées mais tes phrases courraient plus vite que le cliquetis des soucoupes de café et l'empilement des verres les uns dans les autres. C'est à cet instant que je serais passé devant la fenêtre de ce bar, d'un pas pressé et sans te voir, avec l'envie furieuse de te photocopier quelques poèmes de Pessoa et l'arrière-goût de l'écume avant qu'il ne soit trop tard"...   

     

    Flynn Maria Bergmann, Fiasco FM, art & fiction, 2013.

  • Roman-photo

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    5. Le genre, et surtout le langage du photo-roman, exigent prompte réhabilitation ou tout au moins revisite, puisque là aussi, il faudrait dire là d'abord, gît la moderne modulation de l'amour en sa phase la plus pure, où la sténo-dactylo riche et le garagiste pauvre dictent le scénar.

    Flynn est à la fois auteur et personnage, chose rare dans le genre. Mais le plasticien mal rasé et tout à fait ingénu (n'est-ce pas...) peut entrer en ligne de compte pour peu que  la belle prof de lettres y aille recta de sa cruauté fatale.

    "Rouge est la vie,  blanche est la mort, rose est l'amour avec un zeste de noir et du gris tout autour", écrit-il. Ce qui passe plus ou moins bien dans le gris/blanc laiteux du fumetto où le sang est forcément plus noir que le rouge de la vie. Mais voilà: le cinéma de Flynn renvoie, assez naturellement, à celui de Fellini et bien sûr au Sheik blanc, pastiche insurpassable du roman-photo à l'italienne, traduit parfois par Courrier du coeur.  

    Flynn12.gifCelui-ci est au coeur aussi de Fiasco FM, littéralement truffé de petits messages et autres déclarations godiches de toute sorte. On peut être punk et resté nunuche comme une lectrice de Duras et de Confidences : le romantisme a ses raisons qu'Alberto Sordi justifie d'un baiser plein de lèvres quand la jeune mariée, lectrice précisément du roman-photo Le Sheik blanc, se pointe à Cinecittà pour voir l'idole qui répond, croit-elle, personnellement à ses lettres. On trouve le même genre de situation dans Miss Lonelyhearts de Nathanael West, où celle qui répond au courrier du coeur d'un journal se trouve être un teigneux littérateur féru de Dostoïevski.

    Flynn écrit: "Aplaudissements ! Je crois t'apercevoir dans le rétroviseur de ma voiture. Deux secondes plus tard je lève les yeux pour vérifier mais c'est un énorme camion noir qui défile dans le miroir, puis un autre, comme si c'était l'écho du premier". 

    Flynn13.jpgApplaudissements à tout rompre, aussi, à la fin du Sheik blanc de Fellini: quand la jeune mariée, de retour à Rome de Cinecittà, humiliée par le sordide Sordi en turban et décidée à en finir avec la vie au lieu de rejoindre son niais de mari tout neuf, se jette solennellement dans le Tibre, dont les eaux à cet endroit ont à peine plus de profondeur que celles d'un seau...

    Tel étant le tragi-comique du roman-photo, qui prête à sourire plus qu'à rire, si cher à nos plus chers souvenirs de fiascos...

     

    Flynn Maria Bergmann, Fiasco FM, art & fiction, 128p.

  • La vie au détail

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    6. Le type réellement attentif au détail ne peut que souffrir de la vie et j'ajoute aussitôt pour être juste: et en jouir. Et quand je dis le type j'entends évidemment Dulcinée dans le même panier. Cependant on remarquera qu'un type ne voit pas forcément les très longs ongles de Gilles Deleuze du même oeil que Dulcinée, qui pense caresse et câlins conformément au penchant de son sexe - même un homo ne peut craindre d'être caressé ou câliné par un Deleuze. Bref.

    De son côté Flynn remarque ce détail à propos du fameux Abécédaire du philosophe: "À la lettre J pour joie, Deleuze ponctue ses idées de petits toussotements par-ci par-là et ce sont des bruits que j'entends vraiment, t'imaginant mourir à l'extrémité d'une jouissance jubilatoire et journalière".

    On connaît la vieille théorie  de la guerre des sexes, enfin vieille: fin du XIXe, avec les discours exacerbés d'un Otto Weininger, d'un Strindberg ou d'un Kretschmar, sans compter les bonzes de l'église psy. Quant  à moi ma méthode serait plutôt: tout dans le détail et pas trop de cinéma, surtout pas d'abstraction lyrique ! Le type serait censé se montrer physiquement sadique et psychiquement maso, tandis que Dulcinée oscillerait non moins forcément entre le fais-moi mal physique et la tyrannie mentale, pour finir en Waterloo morne plaine de draps trempés de foutre et de larmes ?

    Or je dis, moi: non merci, sans pour autant me laisser pousser les ongles genre esclave chrétien dans le cachot romain. La vie est trop bien et des filles y en a plein et parfois rien qu'une qui reste à la maison si qu'on est gentil. Moi, quand je lui ferais de si beaux poèmes et qu'elle m'enverrait foutre, je n'écrirais plus (momentanément) pour elle, histoire de l'attiser comme Albertine quand Marcel fait semblant de bouder, adressant alors ma Littérature à l'ensemble des humains qui ont besoin - c'est connu -  d'un peu de sentiment, y compris "la masse"...

    Tennessee Williams l'écrit, ça aussi c'est connu: "Si tu élimines tous mes démons, l'ange en moi risque de mourir aussi". Et moi je dis: bien dit Tennessee, dont le nom m'évoque à la fois de grands espaces à stations d'essence rouges sur fond bleu noir, pas mal de souvenirs de rock et Marlon Brando luisant de lumière sexuelle, mais tout ça c'est du passé...

    Tandis qu'à l'instant Flynn écrit: "Il pleut des cordes aujourd'hui. Tant mieux. Ainsi je pourrai me pendre à l'une d'elles lorsqu'elle passera devant ma fenêtre, et si jamais elle se casse cela ne sera pas trop grave puisque je m'écraserai au sol trois secondes plus tard, une vraie bouillie. Je te laisse, la pluie est en train de faiblir".

    Bon, le type qui se pend à la pluie: mon oeil. Mais la pluie qui est "en train de faiblir", ça c'est bien.

    Au total on dira que le poète, les poètes, la poésie, même Baudelaire (surtout Baudelaire ?) exagèrent pas mal et en font des tonnes pour laisser filtrer quelques détails qui valent l'os, selon l'expression vernaculaire. Rimbaud par exemple: "La main d'un maître anime le clavecin des prés"...

     

    Flynn Maria Bergmann. Fiasco FM. Art & fiction, 128p. 2013.