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littérature - Page 4

  • Sollers le mousquetaire cardinal


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    Philippe Sollers est sans doute le plus mal vu des écrivains vivants de langue française les plus en vue, probablement aussi le plus mal lu. Il est d’ailleurs le premier à le rappeler à tout moment, comme il est le premier à peaufiner son autoportrait. Nul autre que Sollers n’a mieux parlé de ce personnage de roman qu’est devenu Philippe Joyaux, né en 1936 à Bordeaux de père industriel et de mère catholique, fier comme Artaban de son aïeul maternel Louis champion d’escrime et se posant à son tour en crâne frondeur après Cyrano : « Déplaire est mon plaisir ! ».
    Et le fait est qu’il y a réussi : nul auteur français, au premier rang de sa génération, du Nobel Le Clézio à Pascal Quignard, en passant par Patrick Modiano, n’a suscité autant de décri et d’injures. Or il est vrai que le personnage peut sembler puant. Lui-même d’ailleurs se voit bien: « D’habitude, je suis plutôt modéré, voire laxiste, et même jésuite. Mais si on me cherche, on me trouve, et je peux être aussi terroriste, cassant, désagréable, têtu, insolent, odieux ».
    Et que reproche-t-on au juste à Philippe Sollers ?
    Quatre choses surtout: d’avoir passé du maoïsme à une posture poético-mystique politiquement suspecte; d’avoir écrit Femmes, vaste chronique d’époque devenue best-seller et jugé misogyne ; d’être revenu au catholicisme de son enfance et de s’être agenouillé devant Jean-Paul II; d’être outrageusement libre, productif, joyeux, et de n’avoir l’air de douter de rien, surtout pas de lui. À quoi s’ajoutent cent griefs liés à ses pouvoirs, réels ou fantasmés, dans le monde de l’édition, à son omniprésence médiatique, à ses menées de chef de gang et nous en passons. Mais l’écrivain là-dedans ?
    Disons qu’à l’instar de l’homme privé, pudique et protégé, il se planque pour mieux rayonner. Il en résulte une cinquantaine de livres qu’on classe un peu vite en « lisibles » et en « illisibles », sans voir qu’ils racontent l’histoire d’un homme en phase avec son siècle : très sage apparemment à 22 ans, avec Une curieuse solitude, roman proustien que célébrèrent à la fois Mauriac et Aragon ; moins convenable ensuite avec Le Parc, qui flirte avec le Nouveau Roman ; avant-gardiste ensuite, alignant des romans de plus en plus complexes et des essais abscons, jusqu’à l’extrême Paradis, poème fluvial issu des sources de Dante et Joyce, dont l’auteur sexagénaire, dans ses mémoires (Un vrai roman) affirme tranquillement que c’est « de loin le plus grand poème du vingtième siècle »…
    Coup d’autopub et de bluff comme, récemment à la télé, lorsqu’il brandit son Discours parfait à La Grande Librairie et le présenta comme le parangon de « l’identité française » ? Et lui qui conchie la société du spectacle n’en est-il pas le plus clinquant représentant ? À vrai dire, il faudra plus que cette contradiction pour griffer son cristal d’orgueil aux milles facettes.
    Insaisissable Sollers ? Massivement inconséquent ? Trop séducteur dans la vie et ses livres pour être fiable ? Moins qu’on croirait, en vérité, pour qui le lit vraiment.
    «Ceux qui n’aiment pas mes romans n’aiment pas ma façon de vivre», me disait l’écrivain qui regrette qu’on limite son œuvre à ses essais constituant, au demeurant, une extraordinaire lecture du monde d’encyclopédiste poète. Quant aux "romans", plutôt chroniques des passions fixes de Sollers, ils modulent aussi bien, de Mai 68 à nos jours, toutes les expériences existentielles de l’écrivain, du « hasch » (dans H…) à la Grande Muraille et de New York à Venise, au fil de ses conquêtes amoureuses, voyages autour du monde, lectures à n’en plus finir, minutes heureuses à foison, rencontres fameuses de vivants ou de morts parfois plus vivants que les précédents, à commencer par Nietzsche dont Sollers a adopté le nouveau calendrier – nous sommes donc en 122 !
    Sollers misogyne ? Mais on lira dans Un vrai roman, son bel hommage aux dames de sa vie. Sollers égomane ? Assurément et à juste titre si l’on admet que son moi, poreux, est un univers à soi seul dans Les Voyageurs du Temps. Sollers réac ? Sans doute revenu d’engagements légers, fièvre d’époque. Sollers « fondu catho » ? Vrai si Rome reste la Centrale de l’Occident civilisé, capable d’intégrer la Chine et Voltaire, Mozart et Rimbaud, le Christ et le Tao. Sollers résistant à la décadence ? Son Discours parfait va plus loin : prophète d’une Renaissance dont il sera, ben voyons, le modeste ( !) messie...


    Philippe Sollers en dates


    1936 Naissance, à Bordeaux, de Philippe Joyaux. Enfance marquée par la maladie et la ferveur religieuse. Parents anglophiles.
    1946-1952 Elève au lycée de Bordeaux. 1951-52. Première liaison avec l’inspiratrice de son premier roman.
    1953-1957 Suite de ses études à Paris.
    1958 Parution d’Une curieuse solitude. Accueil élogieux de la critique, Mauriac et Aragon en tête.
    1960 Faillite de l’usine familiale. Fondation de la revue Tel Quel, revue des plus influentes.
    1966 Rencontre avec Julia Kristeva, qu’il épouse en 1967 et avec laquelle il aura un fils, David, en 1975.
    1982-83 Passe du Seuil chez Gallimard. La revue L’Infini remplace Tel Quel et Femmes, roman à clef des années 70 à Paris, récolte à la fois scandale et succès.
    Dès 1987 Publie de nombreuses chroniques littéraires dans Le Monde, Le nouvel Observateur et le Journal du Dimanche.
    2007 Un vrai roman, mémoires, documente sa vie et son œuvre au même titre que le Philippe Sollers de Philippe Forest, meilleure introduction à son oeuvre. (Seuil, 1992)
    2010 Parution de Discours parfait, troisième volume d’une trilogie encyclopédique amorcée avec La guerre du goût et Eloge de l’infini. Quatrième tome en préparation. Un nouveau roman en chantier.

  • Lumières de Tzvetan Todorov

    critique littéraire,littérature 

    Tzvetan Todorov vient de mourir à Paris, à l'âge de 78 ans. Je l'avais rencontré en 2005, à la parution des Aventuriers de l'absolu. Entretien pour honorer sa mémoire.

    C’est un livre immédiatement captivant que le dernier ouvrage paru de Tzvetan Todorov, intitulé Les aventuriers de l’absolu et consacré à trois écrivains qu’il aborde, plutôt que par leurs œuvres respectives : par le biais plus intime de leur engagement existentiel.

    La recherche de la beauté, dans le sens où l’entendaient un Dostoïevski ou un Baudelaire, liée à une quête artistique ou spirituelle, et aboutissant à un certain accomplissement de la personne, caractérise à divers égards ces pèlerins de l’absolu que furent Oscar Wilde, Rainer Maria Rilke et la poétesse russe Marina Tsvetaeva. Sous un autre point de vue, ils se rejoignent également dans la représentation dualiste qu’ils se font de l’art et de la vie, comme si l’absolutisme artistique était foncièrement incompatible avec les nuances de celle-ci en son infinie relativité…

    critique littéraire,littérature


    - Quelle a été la genèse de ce livre ?


    - L’idée romantique qu’il y a une opposition entre l’œuvre de l’artiste et la vie reste très présente aujourd’hui. C’est une tentation que j’ai connue moi aussi, de croire que l’art est incompatible avec le quotidien. Lorsque j’étais étudiant en Bulgarie, j’étais attiré par la figure de l’artiste, de l’auteur ou de l’acteur, et j’ai d’ailleurs pensé, tout jeune que je deviendrais moi aussi écrivain, si possible génial. Puis je me suis aperçu que je serais plus doué pour l’essai que pour la fiction. La notion d’absolu, dans mon pays natal, se bornait alors aux idéaux du communisme, dont je me suis distancié dès ma treizième année, lorsque je suis entré dans le lycée russophone réservé à l’élite communiste, précisément. Un écrivain russe m’a fasciné durant ces années, et c’est le poète Alexandre Blok, dont l’oeuvre et la vie, les amours tumultueuses et ses relations difficiles avec la révolution en marche illustraient déjà cette figure du poète déchiré entre son idéal et la vie ordinaire.


    - Quels critères vous ont-ils fait choisir Wilde, Rilke et Tsvetaeva ?


    - Il s’agit de trois individus qui, sans être Français, se sont exprimés en langue française et ont été liés, plus ou moins, les uns avec les autres. Leurs postures respectives illustrent trois façons de pratiquer le culte du beau. Dans le cas de Wilde, ce qui m’intéresse est qu’il a été le chantre par excellence de l’esthétisme et que c’est dans la négation de celui-ci qu’il a atteint une vraie grandeur, notamment avec ses dernières lettres si poignantes, dont celle, écrite en prison, qu’on a intitulée De profundis. Sans être un très grand écrivain, Wilde exprime à la fin de sa vie des vues qu’on retrouvera chez Nietzsche. En ce qui concerne Rilke, je me demande si sa correspondance ne va pas rester comme un sommet de son œuvre, à la fois parce que c’est là qu’il va vers les autres tout en atteignant une concentration de présence et d’expression sans pareilles. Il y a dans ses lettres l’une des plus belles explosions verbales du sentiment amoureux, qui contredit à l’évidence sa théorie selon laquelle la vie ne mérite que d’être piétinée.

    Quant à Marina Tsvetaeva, elle m’était naturellement plus proche du fait de ses origines slaves et parce que je la lisais en russe. Je l’ai approchée « au jour le jour » en établissant l’édition de Vivre dans le feu, après avoir fréquenté sa poésie des années durant. De ces trois auteurs, elle est naturellement la plus difficile à vivre, au point que ses amis les plus proches, comme un Mark Slonim, avaient parfois de la peine à se protéger de ses excès en même temps qu’ils s’efforçaient de la protéger d’elle-même. Avec sa détestation de la vie quotidienne, elle est évidemment celle des trois dont je me sens le plus éloigné…


    - Est-ce à dire que la vie ordinaire vous importe plus que l’art ?


    - Je ne suis pas en train de dénigrer l’idéal artiste de Tsvetaeva, mais je voudrais plaider pour une continuité liant la création artistique et le train-train de la vie quotidienne. Vous vous rappelez la position de Mallarmé dénonçant « l’universel reportage » et prônant une littérature purifiée de tout contact avec la réalité, toute vouée à la perfection formelle. Or je crains qu’en France Mallarmé ait vaincu. C’est vrai pour les écrivains, qui ont succombé à cette fascination formaliste, autant que pour les universitaires et la critique au sens large.


    - Dans les années 60-70, vous passiez pourtant plutôt pour le critique des formes par excellence, surtout attaché aux structures du texte…


    - Lorsque je suis arrivé à Paris, en 1963, c’est en effet la tendance inverse qui prévalait, donnant toute l’importance à la vie de l’auteur ou au contenu du texte, au détriment de ce qui le constituait. J’avais le sentiment d’un déséquilibre, que nous nous sommes efforcés de pallier, notamment dans la revue Poétique. Mais ni moi ni mon ami Gérard Genette n’avons voulu ce glissement vers le rejet du sens que j’ai tâché de corriger par un article, à un moment donné, qui s’intitulait La vérité poétique… et qui n’a jamais paru. D’où mon retrait de la revue, en 1979.


    - Vos livres auront marqué, par la suite, une évolution nette…


    - L’évolution de mes livres, à partir de La conquête de l’Amérique, en 1982, et ensuite avec Une tragédie française, notamment, s’est faite par étapes successives, en fonction d’une quête de sens qui devait me conduire, à travers l’histoire des idées et la ressaisie du choc des cultures que j’avais moi-même vécu, à préciser une conception du monde et une sorte de nouvel humanisme. Ayant échappé à la paranoïa de la société totalitaire, constatant un jour que je ne me retournais plus pour voir si j’étais écouté, libre de penser et d’exprimer ce que je pense, je me suis donné pour règle de penser ma vie en conséquence et de vivre ma pensée. Ceci dit, je ne me définis pas vraiment comme un écrivain. Je suis du côté de l’Histoire et des faits, non de la fiction, et le rapport que j’entretiens avec la langue est donc celui d’un essayiste écrivant.

    critique littéraire,littérature


    - Dans quelle mesure le travail de votre compagne, Nancy Huston, a –t-il influencé ou été influencé par le vôtre ?


    - Il est certain que notre vie commune, et donc nos travaux respectifs, ont été marqués par un grand partage de plus de vingt ans et des enrichissements réciproques. Il m’est pourtant difficile de dire ce qui, dans mon évolution, vient d’elle. Ceci tout de même, je crois : le souci de m’adresser à une audience moins spécialisée : disons au lecteur en général. J’admire énormément la conduite de Nancy en tant qu’écrivain, qui aspire à l’évidence à un absolu sans sacrifier pour autant les choses de la vie. Pour ma part, je me sens également « du côté de la vie », de plus en plus attentif aux nuances de celle-ci, à sa richesse, à sa variété, à sa fragilité et à son unicité.


    critique littéraire,littératureLa part tragique d'Oscar Wilde.

    L’approche d’Oscar Wilde en son oeuvre et plus encore en sa vie est particulièrement appropriée, à l’évidence, pour distinguer les valeurs respectives d’un esthétisme de façade et d’une autre forme de beauté atteinte au tréfonds de l’humiliation, dont le bouleversant De profundis, écrit par Wilde en prison, illustre la tragique profondeur. D'emblée, Tzvetan Todorov s’interroge sur la stérilité littéraire dans laquelle est tombée l’écrivain après sa libération, en montrant à la fois, à travers ses écrits intimes et sa correspondance, comment l’homme blessé, déchu, vilipendé par tous et abandonné de ses anciens laudateurs (dont un Gide qui n’accepte de le revoir que pour lui faire la leçon), accède à une autre sorte de beauté et de grandeur, invisible de tous mais non moins réelle, comparable à la beauté et à la grandeur du dernier Rimbaud en ses lettres.
    Sans misérabilisme, mais avec une attention fraternelle qui nous rapproche de ce qu’on pourrait dire le Wilde « essentiel », cuit au feu de la douleur, Tzvetan Todorov échappe à la fois au piège consistant à célébrer Wilde le magnifique et à considérer sa déchéance comme une anecdote corsée ajoutant à son aura, ou à déplorer sa mort littéraire sans considérer trop sérieusement ce qu'il a atteint au bout de sa nuit.  

     

    critique littéraire,littératureRilke ou la force fragile

    Il est peu d’êtres qui, autant que Rainer Maria Rilke, donnent, et simultanément, l’impression d’une telle fragilité et d’une telle détermination, d’une telle évanescence et d’une telle concentration, d’une telle propenson à la fuite et d’une telle présence. L’être qui avait le plus besoin d’être aimé est à la fois celui qui esquive toute relation durable, comme si l’amour ne pouvait jamais réellement s’incarner, jamais composer avec ce qu’on appelle le quotidien. Comme Clara, épouse momentanée et amie d’une vie, artiste elle aussi et aussi peu faite pour s’occuper de leur enfant, Rilke pourrait sembler le parangon de l’égocentrisme artiste, et d’ailleurs il est le premier à se taxer de monstre, mais on aurait tort de réduire ses arrangements avec la matérielle, où mécènes et riches protectrices se succèdent de lieu en lieu, à une sorte d’élégant parasitisme dans lequel il se dorlote et se pourlèche. Cette manière d’exil, loin de la vie ordinaire, qu’il a choisi et qui lui rend pénible la seule présence même de ses amies, ou du moindre chien, le rend à vrai dire malheureux, autant que la solitude qu’il revendique et qui le déprime, mais tel est l’absolu auquel il a bel et bien résolu de consacrer sa vie, et « la création exclut la vie ».
    La vie n’en rattrape pas moins Rilke, et pas plus que chez Wilde la beauté ne se confine dans les sublimités épurées de son œuvre. Certes le poète est l’un des plus grands du XXe siècle, mais le propos de Tzvetan Todorov ne vise pas une célébration convenue de plus : c’est ainsi dans les contradictions douloureuses, le mieux exprimées dans la correspondace du poète, qu’il va chercher un autre aspect de la grandeur émouvante de Rilke.
    D’aucuns lui ont reproché, comme plus tôt à Tchekhov ou à Philippe Jaccottet plus tard, de se détourner du monde actuel pour se confiner dans sa tour d’ivoire. En passant, Todorov rappelle que ses élans « politiques », pour la Guerre rassemblant les énergies en 1914, la Révolution russe en 1917 où le Duce dont le fascine l’action dans l’Italie des années 30, en disent assez sur sa candeur en la matière. Or lui chercher noise à ce propos semble décidément mal venu...
    Ses liens avec la réalité ne sont pas moins réels et puissants, comme ceux qui attachent Cézanne au monde et aux objets qu’il transforme. Le pur cristal de l’œuvre poétique de Rilke semble justifier aussi bien son exil, mais le mérite de Tzvetan Todorov est d’éclairer une partie moins « pure » de son œuvre: ses lettres surabondantes et combien éclairantes sur le drame personnel qu’il vit bel et bien. « Et le paradoxe est là, conclut Todorov : ces lettres, qui pour une grande part disent son incapacité de créer et sa douleur de vivre, sont une œuvre pleinement réussie, à travers laquelle vie et création cessent de s’opposer pour, enfin, se nourrir et se protéger l’une l‘autre ».

     

    critique littéraire,littératureMarina Tsvetaeva ou l’incandescence


    La destinée tragique de la poétesse russe Marina Tsveateva, qui mit fin à ses jours (en 1941) après une vie où sa quête d’un absolu à la fois poétique et existentiel se trouva en butte à autant de désillusions que d'avanies, constitue le troisième volet du triptyque fondant la belle réflexion de Tzvetan Todorov sur les enseignements que nous pouvons tirer, plus que des œuvres respectives de trois grands écrivains : de la façon dont ils accomplirent leur quête d’absolu à travers les pires tribulations, dont nous pouvons retrouver les traces dans leurs écrits les plus personnels, à savoir leur correspondance.

    La publication récente de la monumentale correspondance de Tsvetaeva et Pasternak peut être, après lecture du chapitre aussi émouvant qu’éclairant que Todorov consacre à la poétesse russe, une illustration particulière d’un des déchirements majeurs qu’elle vécut, entre ce qu’elle attendait de l’amour et ce que la vie lui en donna en réalité. Ses relations successives avec Rilke, qu’elle « rencontre » épistolairement par l’entremise de Pasternak, et qui la tient à distance alors qu’elle s’exalte à l’idée d’une possible « fusion », puis avec Pasternak, dont la rencontre effective est une terrible déconvenue, relancent chaque fois le même schéma, nettement plus trivial avec quelques autres jeunes « élus », de la révélation subite non moins que sublime, essentiellement nourrie par l’imagination de la poétesse, qui aime son amour plus que l’individu encensé, et d'un progressif refroidissement, jusqu'au rejet agressif.

    A égale distance de l’esthétisme de Wilde et de l’angélisme de Rilke, Tsvetaeva eût aimé concilier l’art et la vie sans sacrifier les êtres qui lui étaient le plus chers, à commencer par Sergueï Efron, son mari passé des Blancs aux Rouges et qui finit, comme sa fille Alia, dans les camps staliniens, alors que son fils chéri tomberait au front avant sa vingtième année. De son exil parisien, où son génie intempestif rebutait à la fois l’émigration anticommuniste et les sympathisants de la Révolution, à son retour en Union soviétique préludant à ses terribles dernières années, Tsvetaeva aura vécu un martyre accentué par son intransigeance absolue, dont ses relations familiales explosives témoignent autant que sa lettre au camarade Beria…
    « Personne n’a besoin de moi ; personne n’a besoin de mon feu, qui n’est pas fait pour faire cuire la bouillie », écrivait Marina Tsvetaeva dans une de ses lettres si poignantes de détresse, mais tel n’est pas l’avis de Tzvetan Todorov, dont la quatrième partie du livre, Vivre avec l’absolu, montre précisément en quoi nous avons besoin de tels êtres de feu, dont l’œuvre résiste à la corruption du temps et dont la vie aussi, les errances voire les erreurs, ont beaucoup à nous apprendre.

     


    medium_Tzvetan2.2.jpg Sur La littérature en péril 

    Tzvetan Todorov est un grand lettré que sa nature puissante et douce à la fois ne pousse pas aux vociférations pamphlétaires, et pourtant son livre intitulé La littérature en péril, mène un combat très ferme aux arguments à la fois nuancés et clairs, ouvrant un vrai débat sur la littérature contemporaine, et plus précisément son enseignement et sa transmission, loin des polémiques parisiennes éruptives qui renvoient les uns et les autres dos à dos sans déboucher sur rien.
    Que dit Tzvetan Todorov d’important ? En premier lieu: que la découverte de soi et du monde vivifiée (notamment) par la littérature, la lecture et le débat se transforme aujourd’hui en discours de spécialistes « sur » la littérature et plus encore : sur la critique, et plus encore : sur certaines approches critiques réduisant la littérature à tel ou tel objet ou segment d’objet. Ainsi les élèves d’aujourd’hui apprennent-ils « le dogme selon lequel la littérature est sans rapport avec le reste du monde et étudient les seules relations des éléments de l’œuvre entre eux ».
    Cette approche est-elle à proscrire ? Nullement, sauf à constater qu’elle devient, sous prétexte de scientificité, la seule et l’arme d’un nouveau dogmatisme scolastique qui fait obstacle au libre accès des textes ou en réduit la portée, quand elle ne les châtre pas.
    « La connaissance de la littérature n’est pas une fin en soi, mais une des voies royales conduisant à l’accomplissement de chacun. Le chemin dans lequel est engagé aujourd’hui l’enseignement littéraire, qui tourne le dos à cet horizon (« cette semaine on a étudié la métonymie, la semaine prochaine on passe à la personnification ») risque, lui, de nous conduire dans une impasse – sans parler de ce qu’il pourra difficilement aboutir à un amour de la littérature ».
    Voici lâchée l’obscène formule : « l’amour de la littérature ». Horreur horrificque, qui s’oppose absolument aux « perspectives d’étude » qu’annonce le Bulletin officiel du ministère de l’Education nationale, cité par Todorov qui a siégé lui-même au Conseil national des programmes: « L’étude des textes contribue à former la réflexion sur : l’histoire littéraire et culturelle, les genres et les registres, l’élaboration de la signification et la singularité des textes, l’argumentation et les effets de chaque discours sur les destinataires ». Ainsi les études littéraires ont-elles « pour but premier de nous faire connaître les outils dont elles se servent », ajoute Todorov : « Lire des poèmes et des romans ne conduit pas à réfléchir sur la condition humaine, sur l’individu et la société, l’amour et la haine, la joie et le désespoir, mais sur des notions critiques, traditionnelles ou modernes. A l’école, on n’apprend pas de quoi parlent les œuvres mais de quoi parlent les critiques. »
    Tel est la première observation de Tzvetan Todorov dans La littérature en péril, qui commence très loyalement par expliciter sa trajectoire personnelle, du structuralisme « dur » de ses débuts, à l’enseigne duquel il a donné ses premiers travaux de spécialiste du formalisme russe, notamment, dans les années 60 et le compagnonnage de Barthes ou de Genette, jusqu’au moment, au milieu des années 70, où son goût pour les méthodes de l’analyse littéraire, s’est atténué au profit d’une vision beaucoup plus large des textes et du rapport à ceux-ci, qui l’on conduit à ces grands livres à valeur anthropologique que sont La conquête de l’Amérique, Face à l’extrême ou, tout récemment, Les Aventuriers de l’absolu.
    Il y a beaucoup d’autres observations dans La littérature en péril, et beaucoup d’autres choses à en dire. J’y reviendrai en feuilleton dans ces carnets. Dans l’immédiat, je cite cette phrase qui paraîtra d’un « plouc humaniste » aux gardiens du temple doctrinaire et me semble, à moi, l’émanation même d’une passion à partager : « Si je me demande aujourd’hui pourquoi j’aime la littérature, la réponse qui me vient spontanément à l’esprit est : parce qu’elle m’aide à vivre. Je ne lui demande plus tant, comme dans l’adolescence, de m’épargner les blessures que je pourrais subir lors des rencontres avec des personnes réelles; plutôt que d’évincer les expériences vécues, elle me fait découvrir des mondes qui se placent en continuité avec elles et me permet de mieux les comprendre. Je ne crois pas être le seul à la voir ainsi. Plus dense, plus éloquente que la vie quotidienne mais non radicalement différente, la littérature élargit notre univers, nous incite à imaginer d’autres manières de la concevoir et de l’organiser. Nous sommes tous faits de ce que nous donnent les autres êtres humains : nos parents d’abord, ceux qui nous entourent ensuite ; la littérature ouvre à l’infini cette possibilité d’interaction avec les autres et nous enrichit donc infiniment. Elle nous procure des sensations irremplaçables qui font que le monde réel devient plus chargé de sens et plus beau. Loin d’être un simple agrément, une distraction réservée aux personnes éduquées, elle permet à chacun de mieux répondre à sa vocation d’être humain ».

     

    Tzvetan Todorov. Les aventuriers de l’absolu. Editions Robert Laffont, 277p.
    Lumières ! Editions Robert Laffont,
    A lire aussi : l’autobiographie intellectuelle que constitue Devoirs et délices, paru en 2002 aux éditions du Seuil.

    Et aussi : Marina Tsvetaeva, vivre dans le feu. Laffont, 2005.
    Tzvetan Todorov. La littérature en péril. Flammarion, 94p.

  • Notes panoptiques, 2005.

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    Tout en lisant le Cahier de L'Herne consacré à Michel Houellebecq, je retombe sur ces notes datant de l'année où je venais d'ouvrir mon blog... 



    On a déjà parlé de scandale à propos du nouveau roman d’Amélie Nothomb, mais je ne vois pas, pour ma part, qu’il y ait de quoi s’indigner du fait qu’elle situe Acide sulfurique dans un camp de concentration devenu le lieu de mise en spectacle télévisuelle de la souffrance. La conjecture romanesque a toujours consisté, et notamment dans le domaine de la fable, a pousser une situation à son extrémité, et l’auteur des Combustibles ne fait pas autre chose qu’illustrer, ici, la tendance répandue dans notre société à donner en pâture, à un public de supposés vampires, les images du malheur et de la misère.
    Amélie Nothomb imagine que, pour le tournage d’une série de télé-réalité intitulée Concentration, toute une organisation se met en place, qui va planifier la déportation d’une population dont la seule caractéristique sera d’appartenir au genre humain, dans un camp où tout sera filmé, du Tunnel inutile qui sera creusé par les détenus aux latrines et aux moindres recoins où les uns et les autres se réfugieront.
       D’aucuns taxeront peut-être Amélie Nothomb de cynisme, alors que c’est ceux qu’elle ne fait que singer qui le sont évidemment, cyniques: les organisateurs de reality-shows débiles, qui vampirisent la vie au seul bénéfice du spectacle. On se rappelle le film C’est arrivé près de chez vous, superbe gorillage belge du genre, et peut-être n’est ce pas un hasard qu’Amélie, belge elle aussi, déboule ainsi avec un roman corrosif à sa façon, un peu jeté mais foisonnant d’idées fulgurantes, plus grave qu’il n’y paraît, reprenant aussi le thème du double (belle/laide, sainte/salope) développé dans Antechrista. Il y a de très beaux moments dans les cent première pages d’Acide sulfurique que j’ai lues jusque-là, et par exemple celui des détenus qui se mettent à converser intelligemment pour résister à la dégradation collective à laquelle on les voue. Cette scène m’a rappelé le témoignage de Joseph Czapski intitulé Proust contre la déchéance, évoquant les causeries que les détenus de Starobielsk avaient organisées pour ne pas se laisser contaminer par la bestialité ambiante.
       Désarçonnante Amélie, décidément, que d’aucuns se figurent si sotte avec ses chapeaux, et qui me paraît à vrai dire un bien plus intéressant personnage que tant d’auteurs supposés pensants, notamment ici, dans son registre à la Buzzati ou à la Romain Gary, qu’elle cite d’ailleurs. Simplette en apparence et d’une dérangeante profondeur en vérité: telle est cette sale gamine sage avant l’âge et qui ne se ride point pour autant sous les sunlights…
          

       (Plus tard) Il n’y a finalement rien, mais vraiment rien de répréhensible, ni rien même de provocateur dans le dernier livre d’Amélie Nothomb, que je viens d’achever ce soir avec la conviction que c’est, malgré sa brièveté et sa façon de ne toucher à des choses graves qu’en passant et comme avec désinvolture, l’un de ses livres les plus intéressants et les plus stimulants pour la réflexion, s’agissant d’une perversion majeure de l’époque annoncée par la première phrase: «Vint le moment où la souffrance des autres ne leur suffit plus: il leur en fallut le spectacle».
      Amélie01.jpg Imaginer qu’un camp de concentration puisse être organisé à des fins de divertissement grand public, dont les détenus seraient effectivement envoyés à la mort pour corser le jeu, n’est qu’une façon de pousser à bout la logique du voyeurisme et du vampirisme existentiel qui fonde les trouvailles de plus en plus carabinées de la télé-poubelle, sans aller jusqu’aux exécutions à fins de jouissance sexuelle qui se filment clandestinement dans les snuff-movies.
       Amélie Nothomb ne peut être accusée de manquer de respect aux victimes réelles des camps: elle faufile une réflexion sur le thème de l’abjection absolue en animant des personnages qui ne sont ni des idées désincarnées ni des marionnettes donneuses de leçons, mais des sortes de figures théâtrales, un peu comme chez Anouilh, des masques mais aux traits imitant la vie à s’y méprendre, et dont le dialogue sonne juste.
       En abordant, sans peser, le thème du dégoût lié à la mise en spectacle de la pseudo-intimité, comme on l’a vu dans le Loft, ou les jeux de viles rivalités, plus encore ici la souffrance infligée sous l’œil des caméras, la romancière montre à la fois l’ambiguïté, voire l’hypocrisie de nos réactions, et notamment dans les médias commentant gravement la bassesse de ces entreprises en ne cessant de s’en repaître très moralement, comme ceux qui s’exclament au point culminant du livre où la protagoniste pure et belle va se trouver sacrifiée par le vote même des téléspectateurs la désignant à l’exécution: «Quand je vois ça, je suis content de ne pas avoir la télévision!»
       Il y a de la moraliste, mais pas vraiment du genre lénifiant, chez cette observatrice assez retorse de la fausse vertu et de toutes les formes de mauvaise foi, qui n’est pas du tout cynique pour autant. Chère Amélie qui écrit cette suite de phrases au moment où son héroïne croit vivre ses derniers instants: «Elle décida de se rappeler ce qu’elle avait aimé dans la vie. Elle se repassa les musiques qu’elle préférait, l’odeur délicate des œillets, le goût du poivre gris, le champagne, le pain frais, les beaux moments avec les êtres chers, l’air après la pluie, sa robe bleue, les meilleurs livres (…) Elle pensa aussi qu’elle avait tant aimé les matins»…
       J’aime vraiment beaucoup cette phrase: «Elle pensa aussi qu’elle avant tant aimé les matins». Or ce drôle de livre irradie une espèce de beauté nette et de confiance en la dignité humaine, malgré les horreurs évoquées…

    Dantzig.jpgC’est en lisant la définition du Merveilleux Machin, ce livre qui tient de l’essai fourre-tout style Montaigne, le genre «ni fait mais à faire» dont parle Charles Dantzig dans son inépuisable Dictionnaire égoïste de la littérature française, que m’est revenu le souvenir de La patience du brûlé de Guido Ceronetti, qu’aussitôt j’ai pêché sur un rayon pour y trouver la foison de reliques (lettre de Jacques Réda, factures du Café Diglas, dépliant publicitaire des Petits chanteurs à l’Ecole d’équitation espagnole, portrait de ma fille J. à l’éléphant Gigondas de Goulbenaize, etc.) que j’y ai laissées à travers les années sans compter les multiples aquarelles qu’y a jetées mon ami F. au temps de nos pérégrinations parisiennes ou viennoises.
        Or c’est cela même qu’un Livre Machin ou livre-mulet, rempli en outre par Ceronetti de notes de voyage exaltées ou plus souvent assassines à travers l’Italie, de sentences mystico-polémiques, de citations piquées au fil de ses lectures incessantes, de graffitis relevés sur les murs (NOUS SOMMES LA VIE SPLENDIDE DANS UN MONDE DE MORTS) et autres inscriptions notées au vol (A Louer. S’adresser à Pétrarque; Régime: moins de kilos, plus de sexe, etc.), c’est cela par excellence avec Ceronetti, mais Dantzig lui-même ne nous offre pas autre chose, ou Ramon Gomez de La Serna dans Le Rastro, Fernando Pessoa dans Le livre de l’intranquillité ou Dino Buzzati dans ses notes crépusculaires d’En ce moment précis.
       Ce sont des livres de géographie émotive (dixit Ceronetti) avec lesquels se balader «autour de sa chambre», et Dantzig cite justement Xavier de Maistre, des livres-labyrinthes ou des livres-médecine comme cette autre merveille de Gomez de La Serna que je n’en finis pas de relire, Le docteur invraisemblable, non sans me promettre à présent d’aller mettre le nez dans Jaune bleu blanc de Valéry Larbaud que cite aussi Dantzig, et me revoici retombant, dans La patience du brulé, sur une page marquée par une aquarelle représentant L’Herbe du diable (mon cher F. qui a renoncé à la peinture pour l’image virtuelle, le malheureux, et notre amitié défunte pour cela peut-être), où je retrouve cette phrase de Ceronetti soulignée au crayon rouge: «A mettre avec les Cent Plus Belles Pensées du Monde: «Le cœur de l’homme a des lieux qui ne sont pas et où entre la douleur pour les faire être». (Blanc de Saint-Bonnet, De la douleur)

    medium_Clark2.gifIl est curieux de constater que les films les plus moraux qui nous arrivent aujourd’hui des States sont aujourd’hui des productions de la marge, comme il en va de Ken Park de Larry Clark et, plus récemment, de Mysterious skin de Gregg Araki, qui traitent respectivement des désarrois d’un groupe d’adolescents dans une petite ville d’Amérique profonde et des séquelles, sur deux garçons, des abus sexuels qu’ils ont subi vers leur dixième année de la part de leur entraîneur de football.
    Dénoncer la pédophilie est une chose, mais faire ressentir quasi physiquement de quoi il retourne est une autre affaire, qui me semble réussie dans Mysterious skin, non du tout de façon moralisante mais de manière à la fois sourde et très directe. Lorsque, à la fin du film, l’un des deux garçons, devenu prostitué après que son abuseur l’eut en somme «élu», raconte comment, comme un jeu, le grand sportif lui avait enseigné à lui enfiler son petit poing et son petit bras dans l’anus, selon la pratique connue du fist fucking, nul jugement n’est formulé mais le sentiment physique de l’énormité de l’abus, bien plus encore que l’éventuel dégoût, nous fait partager la stupéfaction de l’autre garçon qui, pour sa part, a englouti ces péripéties dans un trou noir de sa mémoire.
       Il y a dans Mysterious skin une scène très belle où l’on voit un vieux sidéen à catogan, l’air artiste décavé, demander au jeune prostitué de le masser, ce que le jeune homme fait tout chastement comme il le ferait à son père ou au père de son père dont son client à l’âge, et c’est à la fois triste à mourir et beau.
       Tout est triste et beau dans Mysterious skin, comme dans Ken Park, et c’est pourquoi je parle de films moraux, au sens d’une dignité défendue avec plus d’amour et de respect humain que par les ordinaires sermons.
       Ni l’un ni l’autre, sans doute, ne sont des chef-d’oeuvres du 7e art, mais chacun d’eux est un beau film, de la même radicale honnêteté. De tous deux émane la même sombre poésie et la même vérité humaine que de jeunes acteurs modulent avec une extraordinaire justesse.

    medium_Reza.jpgYasmina Reza reprend, dans Nulle part, sa partie de clavecin personnel. C’est tendre et ferme, finement incisif, cela sonne comme une confidence dans le froid, sous la neige peut-être, dans un jardin public ou dans un café.
       Elle parle de ses enfants petits qui s’éloignent en grandissant, et cette liberté bonne fait mal, puis elle écrit: «Je ne connais pas les langues, aucune langue, de mes père, mère, ancêtres, je ne reconnais ni terre ni arbre, aucun sol ne fut le mien comme on dit je viens de là, il n’y a pas de sol où j’éprouverais la nostalgie brutale de l’enfance, pas de sol où écrire qui je suis, je ne sais pas de quelle sève je me suis nourrie, le mot natal n’existe pas, ni le mot exil, un mot pourtant que je crois connaître mais c’est faux, je ne connais pas de musique des commencements, de chansons, de berceuses, quand mes enfants étaient petits, je le berçais dans une langue inventée»…
       Sa patrie ce sont donc les mots, la musique de la langue française, à un moment donné elle cite le Requiem de Fauré et c’est cela même: cette douceur et cette netteté sous la neige.
       Au théâtre, m’avait paru trop brillant, mais Conversations après un enterrement, puis La traversée de l’hiver et L’homme du hasard m’ont touché comme du Tchekhov à la française, ça et là un peu lisses encore mais avec des résonances émotionnelles d’une autre profondeur, et le monologue du ronchon magnifique d’Une désolation est aussi une belle chose généreuse à la Gary, dont la mélancolie réservée se retrouve dans cette suite de notes à fines touches.

       Tout ce que j’ai lu ces derniers temps à propos de Michel Houellebecq, avant même de tenir en mains La possibilité d’une île, me semble à côté du sujet et ressortir au bavardage sur le «phénomène» médiatique bien plus que du débat sur le livre.

       Il a fait ce soir un crépuscule indicible où le rose bleuté du lac aux airs de fleuve immobile, le mauve orangé des montagnes de Savoie et le ciel pervenche flammé d’or doux, par delà tous les verts du val suspendu que surplombe notre nid d’aigle, semblaient flotter hors du temps, et c’est ainsi que ma lecture de La Possibilité d'une île,  cet après-midi dans le triple bleu du bord du lac exténué de soleil, sur la plage interdite de la réserve naturelle où je défie les vigiles à chiens allemands, se poursuivait en oscillant de l’instant présent au lointain futur. (A La Désirade, ce mardi 30 août)

    medium_Houellebecq_kuffer_v1_.2.jpgIl me semble que c’est un livre sérieux que ce roman déjà «mythique» de Michel Houellebecq, dont les 100 premières pages sont de la même tenue, beaucoup plus finement tressées que celles de Plateforme, que j’ai pourtant apprécié mais qui virait au feuilleton démonstratif, plus nourries aussi de nuances et plus sûres que celles de Particules, d’une prose peut-être moins immédiatement «originale» que celle d’  Extension du domaine de la lutte, mais dont on sent qu’elle va courir plus long et avec plus d’énergie.
       Cela surtout me saisit d’emblée comme à la lecture de la dernière trilogie américaine de Philip Roth (Pastorale américaine, J’ai épousé un communiste et La tache), que c’est intéressant, je dirais aussi: comme Les illusions perdues. Houellebecq n’en est pas à ces hauteurs mais il y tend: il nourrit son roman d’un souci d’expliquer le siècle et les gens, tels qu’il les voit, comme il en souffre, avec une profusion d’observations qui en impose. Mais il n’y a pas que ça: tout cela vit et vibre. Les personnages ont gagné en étoffe, et la langue traduit la jubilation de l’auteur, sûr qu’il est en train de leur jouer un bon tour.
       Les trois premiers personnages qui apparaissent dans les 100 premières pages de La possibilité d’une île, sans parler du chien Fox qui fait parfaitement son métier de chien comme mon chien Fellow fait le sien de finir la journée en sirotant son scotch (c’est un scottish) sont à la fois crédibles et attachants. Les messieurs se branlent moins la verge que dans Les particules élémentaires , ce qui repose, et les dames sont moins caricaturales que dans le même roman et que dans Plateforme. A vrai dire il n’y a jusque-là qu’une dame jusque-là, Isabelle, rédactrice en chef du magazine Lolita, qui se fait 50.000 euros par mois pour encourager les femmes de 25-30 ans à ne pas baisser les bras devant leurs nymphettes, qu’elles imitent comme elles peuvent.
       Mais avant Isabelle, il y a Daniel 1, un humoriste du XXe siècle, jugé «mec super cool» par l’incontournable Jamel Debbouze, et qui évoque à la fois Desproges, Bigard et Dieudonné, enfin l’opposé de l’«humaniste» à la Guy Bedos, et surtout: qui développe d’étonnantes réflexions, à lui soufflées par l’auteur mais ne faisant pas pièces rapportées pour autant. Enfin il y a Daniel 24, 24e avatar cloné de Daniel 1, qui nous parle de son lointain futur où il se fait ch… en assistant à l’extermination des derniers humains ensauvagés. A son époque, la prostitution est mondialement proscrite, on a oublié ce que fut le rire et les larmes aussi - seul Daniel 9 a encore chialé un bon coup avant la disparition du phénomène.
       Jacques-Pierre Amette disait, hier soir à Campus, que ce livre est très ennuyeux. Je serais triste que cela s’avère dans les 390 pages suivantes, mais j’en doute. Plutôt, je me dis qu’un tel livre ne peut pas plaire à un critique pourtant fin et avisé, mais en somme de l’ancienne garde littéraire, pas plus qu’il ne peut plaire à M. Rinaldi de l’Académie française.
       C’est qu’on a changé l’eau des poissons. La société littéraire de M. Rinaldi n’existe plus, ou presque plus. Je ne dis pas qu’il faille s’en réjouir; d’ailleurs Charles Dantzig, avec son Dictionnaire égoïste de la littérature française, en constitue une prolongation vivifiante - plus généreux au demeurant que M. Rinaldi campé sur ses talons de bottines.
       Il n’en reste pas moins que ce qu’apporte Michel Houellebecq est à considérer, comme ce qu’ont apporté, quelques étages plus haut, un George Orwell, un Stanislaw Ignacy Witkiewicz, un Philip K. Dick ou d’autres contre-utopistes qu’il continue à sa façon, en plus moraliste noir macéré dans la bile de Schopenhauer, et en plus youngster panique.
       Voilà le mot que je cherchais: panique. Roland Topor, Fernando Arrabal (dont il n’y a pas à s’étonner qu’il défende Houellebecq), quelques autres encore ont plus ou moins animé naguère un mouvement qui se disait Panique. Cela se passait loin du surréalisme plus esthétisant et politisé, dans une zone de métèques intéressants. Michel Houellebecq me semble un de ceux-ci.

       J’ai beau ne pas voir du tout le monde et les gens comme les voit Michel Houellebecq: je n’en suis pas moins captivé par la lecture de La possibilité d’une île, comme je ne l’avais plus été (j’excepte le merveilleux Dictionnaire égoïste de la littérature française de Charles Dantzig) depuis des mois par un ouvrage contemporain, je dirais: Elizabeth Costello de J.M. Coetzee.
       Michel Houellebecq n’a pas encore l’âge de Coetzee et moins encore celui de la vieille protagoniste débonnaire et fine fée de ce magnifique roman du vieillissement, mais La possibilité d’une île est aussi une affaire d’âge et de vieillissement. Après ces livres de vieux ados branleurs en mal d’extase que me figurent Extension et Les particules, et le feuilleton de trentenaires de Plateforme, ce nouveau livre traduit à la fois l’angoisse du vieillissement personnel du protagoniste et le sentiment latent en Occident d’une lassitude à la fois physique et métaphysique, la fameuse ère du désenchantement dont parle Marcel Gauchet, mais ici vue de l’autre bout des siècles, comme par un ange.
       Plusieurs de mes chers confrères (un Jacques-Pierre Amette ou un Pierre Assouline, pour ceux qui se sont déjà s’exprimés) disent s’ennuyer en lisant 

       Eh bien pas moi: ce livre me passionne, et d’abord par son ton, à la fois sérieux et mélancolique, malicieux et tendre sous ses aspects ici et là provocateurs. On cherche déjà noise à l’auteur en recensant les «petites phrases» lâchées par Daniel 1 illico attribuées à l’auteur, à propos de Nabokov, Onfray, les Arabes-Juifs-Chrétiens et autres «jeunes pétasses», sans dire que tout ça procède d’un magma existentiel dans lequel le corps se mêle au corps du monde. Pour ma part, je ne vois que Witkiewicz qui ait si bien parlé des rapports entre le corps et la conscience, le sexe et l’esprit, les caresses et les sentiments, la course de rat de l’individu et les transformations sociales significatives en phase avec le climat, la perte du sens du sacré en phase avec le choc des nouveaux savoirs.
       Tout ça, tressé, fondu dans un récit beaucoup plus fin et délicat qu’il n’y paraît (l’honnête homme traditionnel et la gente dame seront évidemment choqués par maintes expressions triviales, mais il faudra qu’ils s’y fassent avant qu’on ne parle d’autre chose…) et qui laisse à chacun la liberté de «se» penser.
       La possibilité d’une île est un formidable réceptacle d’observations, procédant d’une grande curiosité inquiète. De tout le reste je me fiche bien: de tout ce qu’on dira de ce livre sans le lire. Ce que je sais, c’est que j’y trouve mille fois plus de notations intéressantes que dans tous les romans de M. Rinaldi si bellement écrits, n’est-ce pas, et que, même en désaccord sur de multiples points, même partageant la défiance de Nancy Huston envers les «professeurs de désespoir», ce livre me semble plus vivant, plus tonique, plus excitant, plus stimulant que des tonnes d’ouvrages mieux peignés ou plus «optimistes».
    Dans un premier temps, j’ai resserré le fruit de ma première lecture dans un papier beaucoup trop bref et sous un titre très «fils de pub», mais cela fait partie du jeu, cela aussi, et d’ailleurs j’y reviendrai plus souvent qu’à mon tour…

    medium_Buzzati2.jpgNe parvenant pas à remettre la main sur mon exemplaire, sûrement prêté et non rendu d’En ce moment précis de Dino Buzzati, j’en reviens à la version italienne et me relis ce premier fragment intitulé LA FORMULE et que je traduis à la diable: «De qui as-tu peur, imbécile? De la postérité peut-être? Alors qu’il te suffirait tout simplement de cela: être toi-même, avec toutes les stupidités que cela suppose, mais authentique, indiscutable. La sincérité absolue serait, en soi, tel un document? Qui pourrait t’opposer la moindre objection? Voici l’homme, un parmi tant d’autres, mais celui-ci. Et pour l’éternité les autres, interdits, seraient contraints à en tenir compte.
       Oui c’est cela que je ressens en lisant les auteurs qui comptent réellement pour moi: tel fut cet homme en ce moment précis, il se nommait Blaise, Umberto, Thomas, Vassily, Stanislaw Ignacy, Charles-Albert, Marcel, Dino, et tels ils furent dans la chaîne de l’homme.

       Au fil de la partie ascendante de son récit de vie, Daniel 1, le protagoniste de La possibilité d’une île, traite Fogiel de «petite merde», par une sorte de constat qui semble aller de soi et pour celui qui parle autant que pour celui dont il est question. Fogiel est une petite merde: c’est un fait, de même que Carlier est une grosse merde. Ce sont des constats comparables à ceux qui portent sur le temps qu’il fait.
       Mais qui parle? Est-ce Michel Houellebecq qui s’exprime ainsi? Est-ce Houellebecq qui «fusille une star», comme le relève un hebdo suisse people qui s’empresse de relever, dans La possibilité d’une île, tous les cas de dropping name où Houellebecq, jouant sur la fameux (euh) effet de réalité, mais sous le couvert de Daniel 1, traite Nabokov de ceci et Michel Onfray, la pauvre Björk ou le délicieux Lagerfeld de cela.
       Il ne fait aucun doute que la presse people, farcie de petites merdes, va se jeter sur le livre de Michel Houellebecq et lui faire un procès en fusillade, histoire de faire mousser le mahousse. Tout cela est en somme logique, étant entendu que Daniel 1, l’humoriste de Michel Houellebecq, et l’Houellebecq en question, font une espèce de judo avec la réalité contemporaine, la poussant à l’extrême de sa logique pour mieux en illustrer les mécanismes, comme s’y emploie Amélie Nothomb dans Acide sulfurique en imaginant un jeu de téléréalité dans un camp de concentration.
       Moi qui travaille dans un merdique journal de province, et que maints lecteurs considèrent probablement comme une petite ou une grosse merde, je suis intéressé tout de même de percevoir, sous le discours panique de Houellebecq-Daniel, une parole de révolte et d’interrogation qui nous transporte dans une autre dimension.
       A un moment donné, Daniel 1 traite Larry Clark, réalisateur de Ken Park, de petite-grosse merde, ou quelque chose comme ça: vil commerçant démagogue, à peu de chose près. Comme j’estime beaucoup Larry Clark, et que je trouve Ken Park un film d’une grande honnêteté, j’aurais pu conclure que ce Daniel1 était une petite merde et ce Michel Houellebecq une grosse merde avant de retourner à la lecture de mon cher Dictionnaire égoïste de la littérature française de ce cher Dantzig tellement plus reposant.         

       Mais non: ce que dit Daniel 1 sur Larry Clark a beau me sembler tout faux: j’ai envie de discuter avec lui, quitte à ce qu’on s’engueule. Daniel sort de ses gonds parce que Larry Clark, dans Kids et dans Ken Park, s’est mis très près de groupes d’adolescents pour essayer de percevoir leur désarroi dans une société en perte de lien social et familial. Comme il se sent menacé par ce que vient de lui dire sa jeune amie sur son âge, Daniel 1 panique et se déchaîne en croyant trouver dans Ken Park l’apologie de la jeunesse contre les vieux, ce qui est tout à fait faux. Larry Clark montre, dans Ken Park, autant de compassion (nous fait ressentir autant de pitié) pour les deux vieux vieillards adorables qui se font poignarder par leur petit-fils dément que pour les autres parents aux airs eux-mêmes de vieux gamins. Peut-être Michel Houellebecq ressent-il les choses comme son Daniel 1, mais est-ce une raison pour que je le traite de petite merde?
       En ce qui me concerne, j’ai de plus en plus horreur de l’usage normalisé du langage ordurier, et je suis persuadé que Michel Houellebecq ressent la même chose, de même que je suis persuadé que Bret Easton Ellis a horreur de la violence. Mais ces deux-là font usage des mêmes armes, quitte à passer pour de vraies frappes. Or lorsque je lis la chronique de M. Angelo Rinaldi consacrée à La possibilité d’une île, je n’ai pas de peine à discerner la vraie vulgarité, sous la pommade et la poudre de cocotte.
       Ah mais le jour se lève, camarades, chères petites merdes que nous sommes: encore une journée divine!
       Il a fait hier après-midi un temps soudain étrange, me rappelant l’entrée maritime observée à Cap d’Agde en mai dernier, où d’un moment à l’autre une sorte d’obscurité éblouissante s’est établie en plein jour, alourdie par une énorme humidité et des relents de je ne sais quelle tornade à venir. Or j’étais en train de regarder Le choc des mondes, ce charmant navet de SF ultra-kitsch des années 50 qui évoque la fuite d’une poignée de terriens à bord d’une fusée à l’approche d’une catastrophe planétaire. Le soir encore, les images des voyageurs de l’espace débarquant dans un décor idyllique composé de toiles peintes mille fois plus suggestives, dans leur naïveté lustrale, que les effets spéciaux les plus carabinés, j’ai repensé au long chapitre que Michel Houellebecq consacre, sans se moquer mais sans se départir d’un sourire distant, à la secte des Elohimistes réunie dans le décor de Lanzarote.
       J’ai parlé de navet à propos du Choc des mondes, mais c’est ce film-culte de Rudolph Mate, qui m’évoque un roman-photo d’anticipation ou une BD de la belle époque des séries d’Artima, dégage le même type d’interrogation sur notre destinée terrestre que peut suggérer n’importe quel cataclysme naturel, du tsunami du début de l’année à l’ouragan qui vient de dévaster la Louisiane. Le spectacle des foules errantes vues d’avion, dans les abords du lac Pontchartrain, m’a fait le même effet que celle qui fuient dans le dernier film de Spielberg: il y a là de l’enfantine terreur, et donc des questions auxquelles M. Rinaldi, que la seule idée qu’un écrivain puisse toucher à la science fiction fait grimacer d’horreur, n’a pas accès.
       Michel Houellebecq, nourri de culture populaire comme nous tous, et se posant des questions sur les fins de l’espèce et du monde, retrouve, dans La possibilité d’une île, cette (feinte) naïveté qui ne craint pas de jouer avec le kitsch. Mais seuls les cuistres recuits s’en offusqueront, que la seule idée que la littérature puisse dire quelque chose dérangent.
       NE PAS DERANGER: voici ce que je lis au front de tant de blasés et de paresseux, de prétendus beaux esprits et de bien pensants suant l’ennui - ceux-là même qui, l’air grave, se pâmeront devant tel film ou tel livre «dérangeant».

       Buzzati.gifJe lisais ce matin un fragment d’In quel preciso momento de Dino Buzzati où il est question du sentiment d’être «jeté» de l’homme vieillissant, et du coup je me suis rappelé ces pages étonnantes de La possibilité d’une île où Daniel 1, constatant que la ravissante Esther, de vingt ans plus jeune que lui, n’a pas osé le présenter à sa sœur aînée en craignant qu’elle le trouve trop décati, se lance alors dans une diatribe, où il radote passablement à propos de Larry Clark, et qui lui fait relever justement que la différence d’âge est aujourd’hui le dernier tabou. «Dans le monde moderne, ajoute-t-il, on pouvait être échangiste, bi, trans, zoophile, SM, mais il était interdit d’être vieux». Et de s’enflammer à proportion de son inquiétude, et de susciter la première vraie conversation avec Edith qui va se prolonger tard dans la nuit au point qu’ils en oublieront de faire l’amour. Ce qui le fait dire ceci: «C’était notre première vraie conversation, et c’était d’ailleurs me semblait-il la première vraie conversation que j’aie avec qui que ce soit depuis des années, la dernière remontait probablement aux débuts de ma vie commune avec Isabelle, je n’avais peut-être jamais eu de véritable conversation avec quelqu’un d’autre qu’une femme aimée, et au fond il me paraissait normal que l’échange d’idées avec quelqu’un qui ne connaît pas votre corps, n’est pas en mesure d’en faire le malheur ou au contraire de lui apporter de la joie soit un exercice faux et finalement impossible, car nous sommes des corps, nous sommes avant tout, principalement et presque uniquement des corps, et l’état de nos corps constitue la véritable explication de la plupart de nos conceptions intellectuelles et morales». Sur quoi Daniel évoque deux particularités de la belle Esther: le fait qu’elle ait perdu un rein et le fait qu’elle ait perdu plus récemment le chien qu’elle aimait (comme si celui-ci faisait aussi partie de son corps), enfin le fait qu’elle soit «une très jolie jeune fille».
       Or comme je suis le père d’une très jolie jeune fille, mais vraiment très jolie, j’aurai apprécié ce qui suit, à propos de l’empire que Daniel 1 subit de la part de la très jolie Esther: «La beauté physique joue ici exactement le même rôle que la noblesse de sang sous l’Ancien Régime, et la brève conscience qu’elles pourraient prendre à l’adolescence de l’origine purement accidentelle de leur rang cède rapidement la place chez la plupart des très jolies jeunes filles à une sensation de supériorité inné, naturelle, instinctive, qui le se place entièrement en dehors, et largement au-dessus du reste de l’humanité. Chacun autour d’elle n’ayant pour objectif que de lui éviter toute peine, et de prévenir le moindre de ses désirs, c’est tout uniment qu’une trps jolie jeune fille en vient à considérer le reste du monde comme composé d’autant de serviteurs, elle-même n’ayant pour seule tâche que d’entretenir sa propre valeur érotique – dans l’attente de rencontrer un garçon digne d’en recevoir l’hommage. La seule chose qui puisse la sauver sur le plan moral, c’est d’avoir la responsabilité concrète d’une être plus faible, d’être directement et personnellement responsable de la satisfaction de ses besoins physiques, de sa santé, de sa survie – cet être pouvant être un frère ou une sœur plus jeune, un animal domestique, peu importe».
       Des passages de cette eau-là, que je situe à la hauteur d’analyse des pages de Saul Bellow dans Ravelstein ou des pages de Philip Roth dans La beauté du démon, où il est également question d’un homme vieillissant fou d’une très jolie jeune fille, des pages si limpides et si fines, si déliées dans leur expression et d’une résonance si amicale, La Possibilité d’une île, dont on prétend l’auteur phallocrate, misogyne et vulgaire, en regorge, au pont que depuis trois jours j’y reviens sans cesse pour y puiser…

       La méchanceté de la critique établie à l’encontre de La possibilité d’une île est à la fois sidérante et significative, comme s’il s’agissait de se débarrasser vite fait d’un écrivain qu’on craint de lire, les propos méprisants et même haineux trahissant de fait une lecture en surface ou de mauvaise foi. Il y a là une sorte de lynchage qui découle probablement, aussi, du marketing anticipé de ce livre, comme s’il fallait que les vertueux critiques opposent leurs principes moraux à ce battage et montrent ainsi leur indépendance. Sous un titre hypocrite (Ni cet excès d’honneur ni cette indignité), car on a soigneusement choisi les termes les plus méprisants de nos confères européens, Le Temps de samedi passait en revue une dizaine de chroniques où l’on voit bien que le parti pris, le jugement anticipé, la conclusion précédant lecture sont la règle. On parle d’antisémitisme et de misogynie, on taxe le pauvre auteur de «commère» ou de «cynique vulgaire», surtout: on ne dit rien du contenu réel du livre.
       Il va de soi qu’on peut discuter sur les (apparentes) provocations du début du livre, où Daniel 1 l’humoriste «panique» aligne les énormités comme n’oserait le faire un Dieudonné shooté, de même qu’on peut se trouver en désaccord avec maintes observations et autres conclusions du même protagoniste, et notamment pour sa vision déterministe de la vie, mais discuter, ou même disputer, n’est pas vilipender.
       C’est d’autant plus choquant qu’il s’agit d’un livre d’immersion lente et d’évolution, dont le personnage, d’abord agité et faraud à l’image de l’époque, devient de plus en plus pénétrant au fur et à mesure qu’il mesure, avec quel désarroi, l’effet du vieillissement sur lui-même. C’est là le grand thème du livre: le vieillissement du corps et, pourrait-on dire, du corps de l’espèce, le sentiment d’un type vieillissant d’être jeté (qu’exprimait déjà si fort un Buzzati dans sa Chasse aux vieux), la fatigue d’être et la tristesse de n’être plus aimé, car c’est aussi un roman d’une lancinante mélancolie sur le manque d’amour, qui ressort le plus fort dans le chapitre magnifique où Daniel 1 constate que la charmante Esther, type de la jeune fille libérée à l’enseigne de la movida espagnole, incarne une sorte de nouvelle espèce hédoniste qui ne désire que son désir et surtout pas l’attache de l’amour.
       Je doute, pour ma part, que l’hédonisme d’Esther (qui ravirait Michel Onfray, que vomit Daniel 1, et moi donc) soit le fait d’une génération entière, comme le prétend le protagoniste. Il y a du moraliste puritain chez Houellebecq (puritain à l’envers si l’on veut mais puritain quand même) qui répugne aux nuances et aux détails individuels, même si ses personnages sont bien plus travaillés ici et diversifiés que dans Les particules. Mais là encore: le texte évolue. Il est imbécile de prétendre, comme La Stampa, que ce livre postule «le salut par l’entremise d’une secte adoratrice de la science et des extraterrestres», qui prouve du moins que le livre n’a pas été lu. C’est ne pas voir la critique malicieuse des tenants et des aboutissants de la secte en question, avec le passage du premier gourou à son fils messianique, et cette superbe description de la petite entrepris du début devenant firme organisée nickel. Ce qu’on retient dans les gazettes, c’est que Michel le barjo a trempé dans un séminaire des raëliens et qu’il en est revenu fondu en mysticisme. C’est prouver qu’on n’a pas lu.
       Mais ma fois tant pis pour eux: ils ont manqué quelque chose. Un chef-d’œuvre? Peut-être pas. Pas encore Les illusions perdues, mais un beau livre drôle et douloureux, surtout: honnête.
    J’ai souvent été exaspéré par le vilain canard Houellebecq, qui m’a imposé l’interview la plus pénible que j’aie jamais réalisée, dont la bande enregistrée est une suite de grommellements vagues et de propos vaseux. Les particules m’avaient pas mal déçu, et la forme de Plateforme, alors que le contenu, le ton, l’immersion psychologique, les observations nouvelles de ce livre m’ont réconcilié avec ce drôle de bonhomme. Quant à La possibilité d’une île, c’est autre chose: c’est, passées une fois encore les cinquante premières pages un peu trop «couilles de Reiser», de la littérature sérieuse. Pas cuistre ou pédante du tout mais sérieuse et surtout: honnête…

       J’ai fait cette nuit ce rêve étrange en langue italienne, ce rêve de vraie vie révélée dans la lumière oblique. Je me trouvais dans la grande nuit italienne, revenant d’un long voyage et tout à coup je me trouvais à proximité d’une maison dont une fenêtre ouverte était restée allumée et, m’approchant, je reconnaissais la chambre que j’avais quittée je ne savais depuis combien de temps, et sur la table il y avait ce livre ouvert dont je déchiffrais ces mots en langue italienne dans la lumière oblique: «Un calendrier restreint, ponctué d’épisodes suffisants de mini-grâce (tel qu’en offrent le glissement du soleil sur les volets, ou le retrait soudain, sous l’effet d’un vent plus violent vent du Nord, d’une formation nuageuse aux contours menaçants) organise mon existence, dont la durée exacte est un paramètre indifférent».
       Sous le souffle lunaire les pages se tournaient et je lus encore «C’est l’auberge fameuse inscrite sur le livre,/Où l’on pourra manger, et dormir, et s’asseoir…», je lus encore au vol «Je n’entendais même plus ma propre respiration, et je compris alors que j’étais devenu l’espace», enfin ces derniers mots scintillèrent dans la nuit italienne: «Il existe au milieu du temps/La possibilité d’une île»…
       A mon réveil, à fleur de conscience, lorsque la mémoire est encore un obscur océan aux haleines mêlées, j’ai resongé à cet autre voyage dans cette nuit étrangère qu’a représenté pour moi la lecture de La possibilité d’une île de Michel Houellebecq, dont le son unique retentit encore en moi comme il en va de tout livre réellement important.
       Je n’ai cessé de sourire tout au long de cette lecture, avec une sorte de nostalgie anticipée qui me rappelait à tout instant l’amour que j’ai de la vie et des gens, comme aiguisé par la haine que Daniel 1 prétend nourrir pour la vie et les gens, que je voyais avec le recul de Daniel 25, de son promontoire du quarantième siècle. Tout au long de cette lecture je n’ai cessé de songer avec plus de tendresse à notre pauvre humanité mal fichue et, me rappelant nos interminables débats métaphysiques ou pseudo-métaphysiques de jeunes gens, dans la tabagie des bars, à tous les futurs qu’on aura imaginés de l’aube de l’humanité au quinzième chapitre du récit de Daniel 25 écrivant: «Parfois, la nuit, je me relève pour observer les étoiles».

       L’autre jour à une terrasse ensoleillée, l’ami Nicolas me racontait un rêve récurrent de ses nuits grecques, qui le voit arriver à New York à la nage, et découvrir la ville comme un Futur possible. Or je vois à présent La possibilité d’une île dans cette lumière nocturne, non du tout comme une thèse à caractère scientifique ou philosophique (Daniel 1 se voit en «Zarathoustra des classes moyennes», ce qui en dit long sur l’ironie de son démiurge), mais comme la vision transitoire d’un poète d’aujourd’hui ou le journal de bord transposé d’un garçon qui ne s’aime pas beaucoup mais se soigne, oscillant entre le sentiment océanique d’un esprit-corps porté sur l’extase et l’exaspération que lui inspire toute forme de mensonge ou ce qu’il croit tel.
       Schopenhauer prétend que «la vie n’est pas un panorama», mais ce que je vois à la fenêtre, dans la double coulée du temps du lac et des montagnes multiséculaires, me fait me foutre de ce que dit Schopenhauer de la vie autant que des femmes ou des barbus. De la même façon, je me fous des convictions transitoires de Michel Houellebecq, lecteur de Schopenhauer et d’Auguste Comte, étant également entendu que ma vie et mon chien ne sont en rien réductibles à la vie de Daniel 1 et du pauvre Fox.
       Un livre important n’est pas un catéchisme mais une proposition nouvelle de lecture du monde, et c’est à ce titre que je considère La possibilité d’une île comme un livre important.

  • Thanks Mister Vidal

    littérature
     

    Un grand seigneur des lettres américaines  s'éteignit en juillet 2012, en la personne de Gore Vidal, à l'âge de 86 ans. Nous l'avions rencontré en 1984... 

     La bête noire des conformistes américains ne mordra plus: avec Gore Vidal disparaît en effet le plus libre des esprits et le plus corrosif des observateurs de l'Empire, dont il connaissait l'histoire aussi bien que celle de l'Antiquité. Né en 1925, issu d'une grande famille liée au clan Kennedy,  le jeune écrivain fit scandale dès la parution de son troisième livre, The City and the pillar, paru en 1948, constituant l'un des premiers romans américains à caractère explicitement homosexuel, traduit sous le titre du Garçon près de la rivière.

    littérature

    Rien pour autant, chez cet écrivain aux multiples dons,  d'un romancier confiné dans le "rayon gay", tant du fait de sa bisexualité affirmée que pour la dimension exceptionnelle de sa culture, très européenne, et la variété de ses intérêts d'historien, de romancier, de polémiste, de scénariste et d'acteur politique.

    Pour accéder au personnage et àl'oeuvre de Gore Vidal, le meilleur accès est peut-être le recueil, découpé par lui, d'entretiens qu'il a accordé à travers les années, intitulé Les Faits et la fiction et représentant à la fois un autoportrait corrosif et une réflexion de haute volée sur les pouvoirs et les composantes sociales ou esthétiques de la littérature. Avec la joyeuse arrogance qui le caractérisait, Gore Vidal répond aussi volontiersaux critiques éminents qu'aux chroniqueurs de la vie mondaine.

    littératureEssayiste et historien-romancier, ce esprit des Lumières antiques a signé un remarquable Julien, consacré à la figure emblématique de Julien l'Apostat, et une fresque synchronique fascinante, sous le titre de Création, évoquant le siècle qui fait cohabiter, sur notre planète bleue,les plus grands esprits de la pensée grecque ou de la philosophie chinoise, entre autres. Plus récemment, c'est à l'histoire américaine qu'il a consacré toute une suite d'ouvrages monumentaux, de Lincoln à Empire.

    Romancier de fiction porté sur la satire acerbe, aussi férocement anti-puritain que naturellement opposé à la "political correctness" et à la décadence de la culture de masse, Gore Vidal signa des ouvrages aussi originaux dans leur forme que décapants par leur esprit, tels Myra Breckinridge (1968), suivi de Myron (1977) ou Duluth (1983), où il se livre à une déconstruction parodique du feuilleton Dallas, mêlant réalité et fiction avec une verve drolatique.    

    littératureAu cinéma, Gore Vidal n'a pas fait qu'apparaître à une table de dîneurs, dans le film Roma de Fellini:il s'est fâché tout rouge avec Tinto Brass, qui a fait basculer son scénario de Caligula dans la vulgarité au point qu'il a retiré son nom de l'affiche. Surtout,il a signé les scenarios du Gaucher d'Arthur Penn, de Soudain l'été dernier de Mankiewicz et de Paris brûle-t-il ? de René Clément, entre autres.  

    Auteur de sept pièces de théâtre, dont une adaptation du Romulus de Dürrenmatt, Gore Vidal a publié cinq romans sous trois autres pseudonymes et l'ensemble de son oeuvre compte,finalement, plus de 60 titres. C'est loin des 25 ouvrages que mentionnent ce matin les agences...   

     

    Entretien avec Gore Vidal, à propos de Duluth. Paris, 1984.


    “Je suis Romain, je suis humain”, pourrait dire le plus cultivé et le moins aligné des auteurs américains du moment, cet affreux Gore Vidal dont je me suis régalé de la charge sulfureuse de Duluth, son dernier roman, et que je redoutais tant de rencontrer que j’en venais à me réjouir de manquer à l’instant notre rendez-vous par sa faute, lorsque, prêt à lever le camp après une heure d’attente, j’ai vu le concierge du Prince de Galles me faire ce grand geste m’annonçant enfin l’arrivée de Mister Morgue…

    Je suis humain dit cependant le sourire du grand seigneur à longs tifs argentés, shake hand chaleureux et sourire cajoleur, cent et mille excuses; et je suis Romain pour la prestance d’imperator à l’américaine, tape dans le dos et faites comme chez vous dans mon humble suite.

    Présentations, whisky, souples approches et premiers tilts de reconnaissance: notre goût commun pour l’Italie en général et Fellini en particulier qui l’a fait apparaître dans une séquence nocturne de Roma, les romans de James et les nouvelles de Paul Bowles, enfin mes questions roulant sur Duluth dont il m’évoque alors le céleste déclencheur.

    “Je me trouvais dans une rue de Rome, un jour, lorsque j’entendis une voix qui me disait: “Duluth, on l’aime ou on la déteste, mais même si on la quitte on ne l’oublie jamais !” Vous conviendrez qu’on ne résiste pas, plus que sainte Jeanne, à une telle suggestion du Ciel”.
    A propos de ce roman satirique dont le titre désigne la ville américaine typique où il se passe, par référence évidente au feuilleton Dallas, l’auteur affirme que sa composition l’a beaucoup amusé, notamment par le gorillage des stéréotypes de la culture de masse auquel il se livre.
    “Le roman n’a pas manqué d’être conspué par mes détracteurs, qui font leur devoir comme je fais le mien. Ils ont donc aboyé: Calamity Gore ! Il salit la Nation... Mais le public, lui, a plutôt bien marché. Et puis figurez-vous que j’ai eu droit à l’enthousiasme des femmes de la prison de Lima, au Pérou. N’est-ce pas une reconnaissance enviable ?”

    Ensuite, évoquant dans la foulée les scènes carabinées des milieux hispaniques de Duluth: “Voyez-vous, cher ami, les Etats-Unis pratiquent une nouvelle forme d’esclavage avec les immigrés. Mexicains, Portoricains, Boat People, tous leur sont bons, qu’il est désormais possible de se procurer à plus bas prix que dans la Rome antique...”.

    littérature

    Comme je lui propose d’en revenir au personnage de Julien l’apostat, auquel il a consacré un livre magistral, Gore Vidal se fait plus sérieux: “Je me suis toujours intéressé aux origines des grands mouvements historiques. Mais saisir le fondement de cette catastrophe qu’a été le christianisme n’impliquait pas le retour au Christ lui-même, qui ne marque pas le vrai début de l’affaire, mais à l’époque de Constantin et à ce personnage fascinant de Julien qui s’oppose à l’hégémonie de la nouvelle religion d’Etat.”

    C’est de la même façon, me raconte-t-il, qu’il s’est intéressé à l’origine de son pays avec Burr. “Oui, j’aimerais retracer ainsi toute l’histoire des Etats-Unis comme dans un grand rêve panoramique, mais en restant très près des faits. Mon tout dernier livre est d’ailleurs consacré à Lincoln, ce Bismarck américain qui fut également un écrivain de premier ordre”.

    littérature

    Lorsque je lui demande comment il écrit lui-même, Gore Vidal me répond aimablement: “Mais le plus simplement du monde, un phrase après l’autre, avec grand soin, et j’aimerais qu’on me lise de la même façon. Ou peut-être est-ce trop demander ?”
    Ce qui est sûr, c’est qu’il n’apprécie guère plus les pédants que les faiseurs médiatiques: “La critique en est hélas trop souvent là, soit réduite à l’enquête sur la vie sexuelle de l’auteur ou ses préférences animales, soit vouée à la mise en coupe des pions. Se rappelant alors une soirée académique durant laquelle, en présence du grand romancier Frederick Prokosch, un cuistre avait affirmé, pour se rendre intéressant, que la poésie n’avait plus aucun intérêt de nos jours, Gore me décrit Prokosch déclamant alors des stances entières de Virgile, avant que lui-même ne se mette à réciter par coeur le premier Canto de la Comédie de Dante...

    “Il y a aux Etats-Unis, reprend-il, une nouvelle espèce littéraire redoutable, et c’est le professeur-qui-écrit, dont le roman n’intéressera jamais que d’autres professeurs rêvant d’écrire. Avec tout le respect dû à l’enseignement vivant ou à l’érudition, cela m’incline à déclarer solennellement que le professorat, avec l’alcoolisme, est le plus grand fléau de la littérature américaine”.
    Mais voici que, chancelant la moindre sous l’effet des larges rasades de scotch qu’il m’a resservies aussi généreusement qu’à lui-même, je me trouve contraint, l’heure de départ de mon TGV ne laissant d’approcher, de prendre congé du cher homme. Alors lui de pêcher un bel ananas dans une coupe qu’il y a là et de me l’offrir avec son sourire de vieux charmeur et la plus romaine accolade.

    “Et ne manquez pas, si vous passez par le Val Maggia, d’aller baiser la main de Patty Highsmith de ma part. C'est une vieille amie...”

    Vidal4.jpgGore Vidal. Duluth. Julliard/ L'Age d'Homme, 1984.

  • Dans la paix intranquille de Walser

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    La figure du Taugenichts romantique, ce propre-à-rien qu’on pourrait dire l’incarnation du rêveur en rupture de ban, opposant les rythmes de son horloge intérieure aux trépidations de la vie sociale, et dont l’apparente marginalité dissimule un constante besoin de recentrage personnel - cette figure d’errant aux semelles de vent hante assurément toute l’œuvre de Robert Walser. Pour autant, il serait réducteur de ne voir en Walser qu’une sorte de poétique électron libre ou de sublime échappé de la société, laquelle n’aurait trouvé que l’enfermement pour le circonvenir. La liberté de Robert Walser n’est pas où certain esprit bourgeois ou pseudo-libertaire (deux faces de la même pièce) voudrait la situer, et sa rébellion est d’un autre ordre que celle que d’aucuns affichent par simple conformité à l’esprit du temps.

    Le titre toponymique de Seeland, réunissant six proses narratives de l’époque biennoise (entre 1913 et 1920) « autour » de La promenade déjà connue par une première édition séparée (chez Gallimard, en 1987, dans une traduction de Bernard Lortholary, dégage une semblance de sérénité poétique qu’accentue encore l’admirable paysage de Hodler reproduit en couverture, parfaite image de contemplation au miroir de l’eau et du ciel bleu pervenche. Or le recueil est aussi, comme toute l’œuvre de Walser, un lieu d’intranquillité et de tensions, le plus souvent résolues par la sublimation poétique mais ne cessant pour autant de sous-tendre l’enjouement candide du poète s’émerveillant de « cela simplement qui existe », pour citer cet autre promeneur inspiré que fut Charles-Albert Cingria, pour rejaillir de loin en loin en loin en accents de détresse ou de refus radical.

    La promenade de Robert Walser n’est pas d’un égotiste flâneur pépère, mais d’un « Monsieur le paresseux » en incessant travail d’unification, le poète étant celui-là même, comme l’écrivait Pierre Jean Jouve, « qui unifie ». On le voit dans ces proses errantes comme on le constate, à fleur de voix, dans les propos recueillis par Carl Seelig dans les révélatrices Promenades avec Robert Walser, celui-ci n’aura cessé de penser et de méditer à sa façon, avec une lucidité jamais démentie, à partir des plus simples objets mais parfois aussi sur de plus « grands sujets » ; et le rêveur se fait alors moraliste non-consentant.

    Un seul exemple : de l’enseigne dorée, ostentatoire, « nouveau riche » d’une banale boulangerie, le voici dégager toute une fulmination à valeur de manifeste esthétique non moins que philosophique, écologique voire carrément politique, tant qu’on y est, montrant là encore le lien caché entre l’infime détail et l’ensemble, le goût du pouvoir d’un artisan faisant le paon ou celui d’un faisan mondial prêt à flatter l’ hybris de la nation en déchaînant ses armées…

    On sait un puits de larmes au fond du jardin de Robert Walser. Plus on le pratique, en outre, et plus on découvre la richesse et la complexité, les ombres et les failles, les faiblesses, mais aussi les acquis de haute lutte de cette œuvre infiniment vivifiante


    Robert Walser. Seeland. Préface et traduction de l’allemand par Marion Graf. Zoé, 217p.

  • La nuit des errances



    Regard amont sur un roman kaléidoscopique de Jean-Michel Olivier...

    Les romans contemporains de langue française qui ressaisissent l’atmosphère, les thèmes, les drames, la psychologie spécifique et les mots-clé des temps que nous vivons sont encore assez rares, même si l’on observe, parallèlement à la trace d’un Michel Houellebecq, des tentatives de plus en plus marquées de capter et de restituer, dans de nouvelles formes, les éléments de la réalité dans laquelle nous sommes immergés.

    En Suisse romande, notamment dans Paradise now, le scalpel d’un Antonin Moeri tranche dans le vif de la déprime autiste sur fond de démence collective policée, en lui opposant un chant candide à la Walser, tandis que l’appareillage de l’informatique oriente le regard d’un Daniel de Roulet dans Virtuellement vôtre ou La ligne bleue.

    Avec Nuit blanche de Jean-Michel Olivier, l’ambition de «dire le siècle», ici et maintenant, s’affirme plus nettement encore. Tant par l’accumulation des observations significatives, en séquences quasi cinématographiques (on pense aux Short cuts tirés par Robert Altman des nouvelles de Carver), que par le développement simultané de destinées tragiques, mais aussi par la modulation tantôt brutale et tantôt lyrique de chacune des voix alternées (un grand pianiste mourant ne parle pas, cela va sans dire, comme un skin déjanté...), ce roman restitue le sentiment mêlé de griserie et de dérision, de fascination et d’horreur qu’on peut éprouver aujourd’hui au milieu des grands ensembles urbains, en zappant ou en surfant sur le web avec la conscience exacerbée de tout ce qui se passe au même instant dans le monde.

    Cela se passe à Genève, dont on éprouve presque physiquement le souflle du fleuve et des rues, durant la dernière nuit du siècle et du millénaire. L’un des personnages du livre est d’ailleurs la ville, dégagée de tout régionalisme mais intensément présente par son ton et ses noms. C’est «au bord de la nuit», pour reprendre un titre de Friedo Lampe auquel ce roman fait parfois penser, au bord du sommeil érotique d’un jeune sosie de Brad Pitt dont vient de se déprendre son amie, au bord du fleuve et des fêtes en train, au bord de l’abîme aussi, pour quelques personnages, que le lecteur chemine d’une solitude à l’autre.

    De fait, tous les personnages de Nuit blanche sont à la fois séparés et reliés les uns aux autres. Les deux jeunes amants de la première séquence, Ben le photographe et Anne qui s’éclate dans la danse, vivent ainsi cette nuit au rythme de leurs élans respectifs, Anne opposant au lourd secret d’une enfance abusée son goût de la fusion et sa compassion de soignante, tandis que Ben s’attache à dire le monde en volant des images au feu. Cora, qui vient d’être massacrée dans un squat, s’accroche à la vie tandis que le pianiste virtuose H., frappé par la nouvelle peste, «décroche» au dam de sa mère terriblement aimante qui l’attendra vainement à souper. Un Monsieur chasse aux Pâquis, qui n’est autre que le père d’Anne, ethnologue spécialisé en enquêtes «sur le terrain» du sexe de plus en plus «trans», là même où se croiseront Ellie le travesti et le skinhead «grave». Enfin, et le plus seul de tous assurément, voici le Fou du Net, qui pratique l’amour par écran interposé et va se livrer à un «casse» informatique en pénétrant dans le sanctuaire du Trésor bancaire, avant que sa machine implosante ne le renvoie au néant.

    A l’inventaire, tout cela pourrait sembler un peu systématique. Or, en dépit de quelques personnages frisant le cliché (la marchande de fleurs Iris, indic à ses heures), du tour artificiel du discours du skinhead («cette nuit, c’est la dernière & la première du siècle, le mégapied pour tous & je plane sur la ville comme Dieu à Buchenwald & à Hiroshima & je suis libre comme la mort & qui pourrait bien m’arrêter ?») et du côté visite guidée dans les rues basses, le roman tire sa substance et sa beauté d’une réelle imprégnation existentielle et d’une modulation musicale presque sans faille. Tous les personnages, y compris l’ethnologue égaré en quête de «la vie sauvage et nue d’avant la vie», et le skin débile, ont quelque chose de sourdement attachant. Le mutant Ellie, du genre homme-femme à corps de malabar et à psychologie de mater dolorosa des bas-fonds, relève que ceux qu’il/elle reçoit ne sont amoureux que de leur propre désir, avant de «niquer» le skin, de le «jeter» et de conclure que «le plaisir est le moteur de l’espèce, l’ultime parcelle en nous de la divinité»...

    Finalement, il émane d’ailleurs une lumière pour ainsi dire religieuse de ce livre de la séparation et de l’apparente dégradation. Bien plus que dans Les Innocents (1996), où il pratiquait la satire d’une manière assez extérieure, Jean-Michel Olivier atteint ici, par l’exercice d’une nouvelle forme d’empathie, une maturité affective et spirituelle qui promet bien d’autres avancées.

    Jean-Michel Olivier. Nuit blanche. L’Age d’Homme, 148 pp.

     

  • Oraison profane

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    La rencontre, un chant d’amour d’Alain Cavalier, avec Françoise Widhoff.
    Ce sont deux voix d’un homme et d’une femme, Elle et Lui. Elle a l’élocution candide d’une femme-enfant et lui d’un amant-trouvère, ils ne se montrent pas mais on voit les objets et les lieux de leur vie, et leurs mots cristallisent en constellation de sensations et d'émotions et en récit alterné où la beauté des choses ne cesse d'irradier.
    medium_Widoff10.JPGOn voit un daurade royale, une petite pierre dont Il lui a fait cadeau tout au début, leurs montres qu’ils ont échangées tout au début aussi, aux temps légèrement décalées, mais leur chiffre à tous deux est le 7 apprend-on en découvrant le minuscule squelette ivoirin de la cervelle d’une hirondelle de mer, une tête de Bouddha thaïlandais et un bocal rempli des billes qu’une petite fille du cinquième dessus balance dans la cour par manière de déclaration d’amitié à Françoise. Lorsque les billes roulent sur la table, cela fait un bruit de billes roulant sur une table, et c’est en son direct comme un subtil fracas.
    « L’âme doit courir comme comme une eau limpide », dit-Elle, et l’on voit un nombril, un pied massé par le conjoint qui l’oint du même coup, deux paires de lunettes tandis qu’Elle évoque le tonnerre qu’on entend au moindre bruit quand on sort de se faire opérer de l’ouïe, comme cela l’attend Lui, puis on voit un lit d’Istamboul aux proportions idéales qui donne au couple en voyage la juste mesure de celui qu’ils se feront faire au retour, la photographie d’un très bel homme russe (le père d’Elle, mort quand elle avait huit ans), et les chaussures de son père à Lui, qui se voit déclinant et se dit crânement sans peur de l’enfer.
    medium_Widoff7.3.JPGmedium_Widoff8.3.JPGLorsque Lui retourne dans la ville de son enfance, il se dit pensant à Elle qu’il lui ramènera le bleu d’un certain vitrail de l’église du lieu, mais sa petite caméra capte mal ce bleu-là, ainsi rapporte-t-il plutôt des images de la chambre solitaire aux vitrages de guipure où il passe la nuit sans Elle, après avoir lu sa page et demie d’Arsène Lupin, ce frais inducteur de sommeil qu’Elle lui a fait découvrir.
    medium_Widoff2.2.JPGmedium_Widoff15.JPGL’inventaire est un sacre, une fois de plus, et le détail reflète le monde. Mais encore faut-il le voir, le capter, le traduire et le traduire en cinéma, ce détail, qui soit donc à la fois parole et mouvement, musique pour l’oreille et pour l’œil, cadrages à la fois simples et savants, montage enfin qui fait vivre le tout en le coulant dans une seule forme. Et c’est un escargot glissant sur un corps nu, un œil ou une poubelle scellée, neuf portes pour approcher un secret, un oiseau mort, les tomates ou les fleurs bleues du jardin qu’Elle a planté dans une arrière-cour, son père à Lui qui ronchonne (« mais qu’est-ce donc que tu filmes ô couillon de la lune enfarinée ? »), et Lui répond : « Je ne sais pas, ô papa », et Elle alors de remarquer que ce film montré à tous leur prendra ce qui n’était qu’à eux deux, mais tel est son prédateur de poète, telle est cette oraison lustrale d’Adam et Eve se filmant autour de leur chambre, laquelle s’ouvre au monde en se délivrant du contingent pour en devenir le symbole, telle est La rencontre d’Alain Cavalier.
    Le film date de 1996 et se retrouve reprise sur l’Intégrale autobiographique de ce grand poète du cinématographe, qui vient de paraître en DVD avec Le filmeur, Ce répondeur ne prend pas de messages et huit suppléments d’une durée de 43 minutes : La petite usine à trucages, La danseuse est créole, Chat du soir, Bombe à raser, La fille de Brioche, J’attends Joël, Agonie d’un melon et Bec d’oiseau en plexiglas.
    Alain Cavalier. Intégrale autobiographique. 3 films, 2 DVD, 1 livret. Pyramide.

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  • Cavalier calme et droit



    2cbefee927e4ec45cba78cb30dc29572.jpgConversation avec Alain Cavalier, il y a quelques années. 

    - Que ferez-vous vous de cette journée ?

    - Maintenant que je suis devenu un cameraman, un filmeur, j’ai deux activités simultanées: je filme et je monte. Je me réveille le matin en me demandant si je vais filmer ou monter. Ce sont deux activités mentales assez différentes. Hier j’ai filmé un tourneur de bouteilles de champagne, et aujourd’hui je vais m’enfermer dans la salle de montage et je vais le traiter. Cela s’inscrit dans un ensemble. Avant, j’écrivais mon journal quotidien, avec un stylo. Et depuis douze ans, je le filme. Ce que je vois, ce que je vis. J’utilise toutes les formes de travail cinématographique. Ce sont des cassettes qui s’alignent sur une étagère. Et j’ai décidé d’en faire un film de deux heures, qui sera projeté dans les salles. Ce sera un concentrée de ce journal d’un cinéaste. J’aurais pu faire un faux journal. Mais il y a une intrigue qui est ma propre vie. Et puis il y a les autres, il y a des suspenses, les maladies, les interrogations sur les fins de mois, les accidents, comme dans la vie. A partir du moment où je ne filme que les moments forts, c’est autant de la fiction. Je ne pense pas du tout au public lorsque je fais cela. Comme j’ai horreur des trucs obscurs ou trop compliqués, je tends naturellement à l’expression claire.
    - Vos portraits de femmes comptent chacun exactement 13 minutes. N’avez-vous jamais été tenté de développer ?

    - J’ai choisi les 13 minutes parce que c’est un des standards de la télévision, et surtout parce que je savais que, sur n’importe quelle chaîne du monde, je ne serais pas coupé par un message publicitaire.

    - Comment résister à la déferlante de l’image ?

    - Quand j’ai commencé à faire des films, on ne faisait que des films. Il y avait des salles de cinéma et c’est là que ça se passait. Maintenant le cinéma s’est métamorphosé, donc il y a des films partout et sous toutes les formes. Je me suis donc demandé ce que j’allais faire là-dedans et je me suis dit que j’allais rester moi-même: que je serais un individu qui filme. C’est tout. Avec ou sans décors, cela m’est égal. Je sais que j’ai des chose à filmer. Je préfère qu’elles passent dans des salles, parce que les gens prennent la décision d’entrer pour être un peu au chaud avec d’autre,parce que la salle est un lieu de rencontre. Mais je reste conscient qu’on peut être bouleversé par un film vu chez soi ou dans une chambre d’hôpital.

    - Cela vous semblerait-il exclu de tourner aujourd’hui un film avec une grande équipe, des actrices maquillées et tout le barnum ?

    - Je l’ai fait. J’y ai trouvé du plaisir, et puis ce plaisir a diminué, et j’ai senti poindre autre chose. Une autre envie, qui était d’être plus libre, vis-à-vis de l’argent, des stars, des producteurs, des équipes de techniciens. D’aérer un peu tout ça. J’ai pu réaliser mon envie à cause du matériel: ce n’est pas plus compliqué que ça. Disons plus précisément que le matériel a répondu à une question intime que je me posais.

    - L’intimité n’est-elle d’ailleurs pas la relation essentielle que vous mettez en valeur ?

    - Le film est un rapport très personnel entre la personne que je filme et moi. Quand vous tournez devant 40 personnes, ce n’est pas la même chose que lorsque vous êtes devant une personne. Lorsque j’ai fait René, je lui ai dit que je serais seul devant lui. Cela a des inconvénients, parce qu’avec des amateurs ils ont l’impression que vous ne tournez pas. Ils sont un peu frustrés. Comme il n’avait jamais fait de cinéma, René, que je connaissais depuis 20 ans, s’attendait à un peu de mise en scène. Cela dit, je pourrais prendre un acteur très connu et lui proposer la même chose que j’ai proposé à mon gros.

    - Faites-vous une distinction entre le documentaire et la fiction ?

    - Non. Lorsque je travaillais à mes portraits de femmes, le simple fait de concentrer une vie entière de travail de maternité, d’amour, d’argent en 13 minutes était une réduction qui n’avait rien à voir avec ce qu’on appelle le documentaire. Cela étant, la réalisation de ces portraits me sera peut-être utile dans ce qu’on appelle la fiction si je me rappelle la simplicité et le naturel de ces femmes. C’est une sorte de mètre-étalon.

    - Pourquoi transporter votre rétameuse, qui travaille d’habitude sur les rues populeuses de Paris, dans un studio à l’esthétique épurée ?

    - Comme je suis obsédé par le son direct, au point que je ne pense pas qu’on puisse séparer la parole et l’image quand on enregistre, et que je pense que le moment où la pellicule tourne dans l’appareil est le grand moment incandescent du cinéma, je me suis dit que je ne pourrais pas suivre cette femme dans le brouhaha de la rue. C’est pourquoi j’ai demandé à un ami de me prêter un petit studio à Boulogne, sur quoi il m’a prêté un grand studio dont le décor était le lac suisse du décor de L’insoutenable légèreté de l’être...
    -

    - Comment envisagez-vous la représentation de la douleur au cinéma ?

    - Je suis un enfant de l’Occupation. Donc la violence historique m’a toujours hanté. J’ai assisté à la libération de Paris. J’ai vu des cadavres de soldats allemands, et je savais qu’un jour j’aborderais cette question, comme je l’ai fait dans Libera me. J’ai pris l’histoire la plus simple qui soit, d’une famille avec la mère, le père et les deux enfants qui sont des jeunes gens de vingt ans, et puis le carnage. Cette famille est détruite. Cela m’a posé la question de la représentation de la violence. Je ne peux pas faire de fausses gifles ou de fausses plaies. Sur un écran de cinéma, mimer cela est une honte. C’est comme les scènes d’accouplements. Une vraie scène d’amour peut être extraordinaire, et je m’y suis risqué dans Martin et Léa avec un couple qui l’était aussi dans la vie, mais mimer cela est grotesque. Dans Libera me, comme je ne voulais pas faire mal à des êtres humains, on ne les voit pas pendant les scènes de torture mais avant et après. Lorsque je vois l’hémoglobine de Jésus dégouliner, dans le film que vous savez, que je n’ai d’ailleurs vu qu’en bande-annonce, je vois aussitôt l’accessoiriste à son affaire. Je suis un cinéaste, et l’on ne plaisante pas avec moi à ce propos. J’avais aussi le problème de la parole. Que peut-on dire dans ces cas-là, sinon des clichés sur la souffrance, la haine, la torture, la délation. J’ai donc choisi des moments de la vie où il n’est pas nécessaire de parler. C’est donc un film sans parole, et je crois que ça a créé chez le spectateur une angoisse absolument insupportable. C’est pourtant un film qui vit encore...

    - Votre situation marginale vous pèse-t-elle ou vous convient-elle au contraire ?

    - C’est très stimulant. Et puis je ne suis pas seul. Dans le monde entier il y a des cinéastes qui travaillent comme moi. En Chine par exemple, pour couper aux multiples autorisations à demander, la mutation de la société est racontée par des cinéastes qui travaillent en numérique et en toute petites équipes. Ceci dit, il ne faut pas se leurrer: plus on peut tourner librement, plus il est difficile d’être soi-même. Par ailleurs, il faut balayer l’idée du créateur solitaire, qui est une idée typiquement bourgeoise. Nous ne sommes pas des cow-boys solitaires. Il n’y a de point de vue intéressant qu’en rapport avec les autres. Enfin, ce n’est pas pour fuir au désert que j’ai choisi ce mode de fonctionnement. Ce que je recherche, au contraire, c’est d’être plus proche de la vie...

    (Conversation d’une fin de matinée à Paris, au bar Le Mondrian, Boulevard Saint-Germain)

  • Au jeu de la barbichette

     littérature

     Ou comment rester libre avec Maître Jacques, alias Jacques Chessex, quand on se mêle de critique littéraire...

    En lisant la « forte préface » de Jacques Chessex au dernier livre paru de Maurice Chappaz, Orphées noirs, je me suis esbaudi, une fois de plus, devant l’art que déploie Maître Jacques pour se mettre lui-même en valeur à toute occasion. Les compliments amphigouriques dont il enveloppe les livres de Chappaz ne servent, à vrai dire, qu’à célébrer son propre rôle à lui, dès leur rencontre, dans la découverte et l’illustration des jeunes auteurs de ce temps-là. Un Chessex qui découvre, qui édite, qui encourage ses pairs, qui ne pense qu’au bien commun : voilà le rôle que se donne notre stratège égomane et jaloux, qui se pose en chef de file et en animateur généreux. Tout cela fera sourire ceux qui ont un peu de mémoire, mais cette façon de réécrire l’histoire est assez typique du personnage, de plus en plus occupé d’ailleurs à peaufiner son monument personnel, qu’il lustre tous les matins à la peau de chamois.

    littérature
    J’ai fait partie de ceux qu’il a gratifiés d’une «forte préface», pour l’édition française de Par les temps qui courent, aux éditions Le  Passeur, qu’il entendait chaperonner ainsi. J’ose croire à un réel élan d’amitié de sa part, sur le moment, tout en voyant très bien ce que ce geste avait aussi de «politique», ou plus précisément de localement « stratégique», destiné à m’en rendre redevable. On me comparait à Faulkner, ce qui m’accablait déjà gravement, mais bien pire : on me tenait par la barbichette, et tout s’en trouvait faussé.
    Des imbéciles ont prétendu que j’ai dit parfois du bien des livres de Jacques Chessex pour le flatter, et que je l’ai ensuite dégommé parce qu’un de mes romans, qu’il a d’abord porté aux nues, n’a pas obtenu un prix littéraire dont il présidait le jury. Tout cela est inexact. La vérité, c’est que j’ai toujours dit précisément ce que je pensais des livres de Maître Jacques, en bien ou en moins bien. Au lendemain de son prix Goncourt, en 1973, j’ai écrit que L’Ogre était un roman «fait pour le Goncourt», ce que je pense toujours. En revanche, j’ai écrit beaucoup de bien d’autres de ses livres, et je m’obstine à penser qu’il y a un authentique génie poétique en ses proses les plus libres, dégagées du carcan du « roman ».

    littérature
    En ce qui concerne le prix Lipp que Chessex prétendait m’attribuer pour Le viol de l’ange, je l’ai « perdu » en refusant de le «faire» avec lui, selon sa propre expression. Après qu’il m’eut proposé de préparer ensemble cette apothéose, je lui ai fait valoir que ce prix m’honorerait évidemment mais que je n’y serais pour rien. Dès ce moment-là, jugeant probablement cette fierté déplacée, et malvenue ma prétention de ne plus jouer au jeu de la barbichette, notre homme a commencé de dénigrer mon livre qu’il a été le dernier à défendre, ce dont je me contrefoutais finalement, alors que sa trahison me semblait absolument inacceptable, comme je l’ai écrit dans mes carnets de L’Ambassade du papillon, qui ont mis le feu aux poudres.
    Or tel est le personnage qui, ensuite, dans les attaques les plus viles que j’ai jamais subies, en a appelé à mon interdiction professionnelle et a cru m’abattre en affirmant que je m’étais coupé tout avenir littéraire, moi qui avais perdu son appui alors que mon rêve absolu était d’accéder à l’édition parisienne par son entremise. Le hic, c’est que je n’ai jamais envoyé le moindre manuscrit à aucun éditeur parisien *, trop paresseux que je suis ou, plus exactement, trop à l’aise dans ma culture particulière et me contrefoutant de la présumée « instance de légitimation » qui fait haleter et saliver tant de mes chers confrères.

    littérature
    Bref, je vais continuer de dire tout le bien que je penserai des ouvrages à venir de Maître Jacques, quand ils me sembleront le mériter, et d’en écrire pis que pendre quand je flairerai la fabrication creuse. Les imbéciles ont taxé de naïveté la confiance amicale que j’ai manifestée, un temps, à Maître Jacques. Je ne la regrette pas du tout, mais un retour de flamme amicale sera toujours aléatoire avec cet homme impossible** qui a écrit tant de si beaux et bons livres...

    * Cette note date de 2006. Depuis lors, j'ai bel et bien apporté un tapuscrit à un grand éditeur parisien, et je serais aussi content de publier à Paris que n'importe quel Romand, mais sans ramper pour autant...

    ** Maître Jacques nous a quittés brusquement en octobre 2009, à l'occasion d'une scène stupéfiante qui eût pu faire l'objet d'une de ses nouvelles. Il repose désormais au cimetière de Ropraz. Je pense avec lui avec tendresse. On trouvera dans u autre de mes  livres, Chemins de traverse, paru en 2012 chez Olivier Morattel, l'aperçu fidèle de nos relations tour à tour exécrables, voire assassines, et de nos roucoulements ultérieurs...   

    Image: Dessin de Jacques Chessex évoquant Le viol de l'ange, mon roman d'abord adulé par lui et ensuite foulé au pied... 

  • Jouvence de Chappaz

    medium_Chappaz7.JPG

    Approche de Maurice Chappaz. Un entretien en janvier 2007, à L'Abbaye du Châble.

    Le verbe de cristal de Maurice Chappaz - révélé une première fois dans sa candeur matinale alors que le monde plongeait dans les ténèbres de la Deuxième Guerre mondiale, avec le bref récit rimbaldien d’ Un Homme qui vivait couché sur un Banc, publié dans la revue Suisse romande sous l’humble pseudonyme de Pierre, en 1940 - a conservé toute sa fraîcheur jusque dans les écrits datés de 2006 du poète, aujourd’hui nonagénaire. Entré en littérature avec innocence et comme par défi, à la suite d’un concours de nouvelles, qu’avait précédé un premier poème composé dans les mêmes circonstances pour la revue Mesures, le jeune Maurice Chappaz se signala d’emblée par la saisissante découpe d’un style (voix et griffe, lyrisme et fulgurance d’ellipses, chair et musique) qui ne cessa d’enrichir et de varier ses registres tout en gardant la puissance jaillissante des magnifique premières pages d’ Un Homme qui vivait couché sur un Banc, évoquant immédiatement la vie nouvelle d’un quidam qui se défait de « son habit fort civil » avec des gestes libérateurs et quelques jurons bien sentis (des « damned », des « christo », des « morbleu »…), pour revêtir le costume du populo. Un écrivain de pure trempe, sous le signe de Charles-Albert Cingria qu’il citait en exergue, se dégageait par la même occasion de la chrysalide d’un étudiant en droit contrarié, acquis à la littérature par ses bons maîtres du collège de Saint-Maurice et la cultivant avec les amis de sa bohème estudiantine, à Lausanne, où le jeune libraire Georges Borgeaud commençait lui aussi d’écrire.

    medium_Chappaz4.jpgL’Aventure d’écrire
    « L’Aventure d’écrire », dit aujourd’hui encore Chappaz en évoquant ces années où perçait une vocation encore inconnue, innommée et qui le sollicitait pourtant, immédiatement traduite par les mots les plus sûrs. Rien en effet de balbutiements adolescents dans les pages témoignant de cette seconde naissance en poésie : « Il est temps d’entrer dans ce monde, d’allumer une cigarette et de tirer sur la fumée, sur le feuillage tremblant et bleu de l’air maintenant. Il s’agit de s’infuser ce qui est, et cet air du matin on le boit. » Et plus loin : « Il y a des granges, des entrepôts, le char des paysans et les camions chargés de vivres qui démarrent dans les goudrons, tout un bazar d’étoffes, de charges de légumes, d’enfants des rues et les rudes travailleurs manuels ; la vie du peuple magnifique avec ses odeurs, sa peinture – odeur de foin, peinture de fruits ». Et cela encore. « Moi je m’étends sur un banc pour toute la journée. Rien faire, absolument rien faire »…
    Ainsi s’amorçait donc avec les airs les plus insouciants, sous le mufle de la Bête, le premier inventaire d’une œuvre qui serait d’abord de louange, puis de colère, avec un chant à La Merveille de la Femme entonné par un garçon vierge en sa chair autant qu’en écriture, dont le premier vrai recueil, sous son nom et le titre de Verdures de la Nuit, paraîtrait en 1945, précédé en 1944 déjà par Les Grandes Journées de Printemps aux Portes de France de Pierre-Olivier Walzer et Jean Cuttat, un ancien élève du collège de Saint-Maurice.

    De l’accord à la fêlure
    C’est dans la lumière biblique du Cantique des Cantiques et de Chanaan que s’ouvraient Verdures de la Nuit, avec deux vers de La Tempête de Shakespeare en exergue et cet immédiat envol : « Ô juillet qui fleurit dans les artères/je désire toutes les choses », le jeune poète célébrant ensuite « une immense paysannerie », à l’enseigne de ce que Marcel Raymond qualifia de « contemplation active », dont les derniers vers du recueil annonçaient cependant le désenchantent. Or celui-ci, après les proses poétiques des Grandes Journées de Printemps, nimbées de magie onirique et modulant une quête amoureuse avec une fantaisie proche de celle de Corinna Bille, allait marquer profondément le premier grand livre de Maurice Chappaz, Testament du Haut-Rhône, suite lyrique en prose parue en 1953 où se mêlaient l’amour et la déploration du poète voyant sa terre menacée, laquelle était à la fois le Valais de la modernité et le sol même de l’homme à venir : « Nous portons en nous l’agonie de la nature et notre propre exode »
    Tout au long de l’œuvre, ensuite, à commencer (en 1960) par le Valais au Gosier de Grive, annonçant d’autres éclats polémiques, suivi (en 1965) du Chant de la Grande-Dixence, qui résultait des deux ans passés par le poète sur l’immense chantier en tant que mercenaire aide-géomètre, cohabiteraient ces deux composantes de la reconnaissance et de la mise en garde prophétique.
    medium_Chappaz2.2.jpgSi la popularité de Maurice Chappaz, figure tutélaire des lettres valaisannes et romandes, au côté de Corinna Bille, culminerait au mitan des années soixante avec le fameux Portrait des Valaisans en Légende et en Vérité, en 1965, relancée en 1968 avec Le Match Valais-Judée, en 1974, avec La Haute Route et en 1976 avec Les maquereaux des Cimes blanches, dont les invectives lyrique firent scandale dans le canton de l’auteur, bien d’autres ouvrages moins connus requièrent aujourd’hui notre attention rétrospective, où se concentre souvent le plus pur de son génie poétique. Ainsi de l’ Office des Morts et de Tendres Campagnes, parus en 1966, ainsi aussi (en 1983) des ballades baroques et sarcastiques d’A Rire et à Mourir, évoquant les sarabandes médiévales, ainsi enfin de nombreux textes épars, desquels se détachent Le Livre de C. (1986) à la mémoire de Corinna Bille (décédée en 1979), les non moins poignante pages de journal d’ Octobre 79 et, plus récemment, Le garçon qui croyait au Paradis, paru en 1989, La Veillée des Vikings (1990) dans laquelle Chappaz évoque les grandes figures de sa famille, L’Océan (1993) relatant un grand voyage et sa découverte de New York ou La Mort s’est posée comme un Oiseau (1993) méditation poétique où se retrouve le plus candide de sa voix.
    Si Maurice Chappaz reste relativement méconnu en France, malgré une bourse Goncourt de la poésie, suivant celle de la nouvelle qui fut attribuée à Corinna Bille, et diverses publications, dont le saisissant Evangile selon Judas, paru en 2001 chez Gallimard, sa défense et son illustration doivent beaucoup à Christophe Carraud, qui a publié en 2005, dans la collection Poètes d’aujourd’hui de Seghers, une première étude substantielle soulignant, notamment, l’importance de la tradition catholique dans la vision du poète.
    Ce qui saisit, au demeurant, à revenir par exemple à l’Evangile selon Judas, qui relève de la poésie vécue et de l’expérience spirituelle bien plus que de l’exégèse académique, comme il en va des traductions par Maurice Chappaz de Virgile ou de Théocrite, c’est une fois encore la fraîcheur tonique et constamment inventive, savoureuse, parfois même frisant le délire rabelaisien, du verbe de ce très grand poète à la source duquel le lecteur ne cesse de se vivifier.




    Paroles vives de Maurice Chappaz

    medium_Chappaz12.2.JPGUne rencontre à l’Abbaye du Châble, le 4 janvier 2007.

    Ce ne serait pas une interview, étions-nous convenus avec Maurice Chappaz : plutôt une série de variations sur quelques thèmes. Une ou deux heures à parler, après les grandes fatigues des célébrations officielles ou amicales du nonantième anniversaire, suivies des non moins prenantes fêtes de fin d’année.
    Mon souci était, d’entente avec son épouse Michène, de ne pas harasser le poète, d’autant qu’une pénible bronchite l’indisposait en ce début d’année. Or ce fut bien au-delà du coucher du soleil au fond du val de Bagnes enneigé qu’allait se prolonger ce grand soliloque que je me contentai d’orienter ou de relancer: sept heures durant jusqu’au souper mitonné par l’attentionnée compagne, et tant de choses dites, mais tant d’autres encore qui ne seraient qu’abordées au vol, faute d’y passer la nuit et d’autres journées…
    Et comment transcrire cette masse de notes – j’avais exclu l’usage de la machine – sans trahir le flux et les flous d’une expression aux incessants détours et compléments, ses images spontanées et ses digressions, ses anecdotes et ses saillies - comment éviter l’artifice et les atrophies du système question-réponse ?
    Tel était le problème, auquel j’ai répondu tant bien que mal en alternant l’évocation des thèmes successifs et quelques réponses choisies dont l’ensemble, je l’espère, rendra le ton et le sens de cet entretien peu formel…


    medium_Chappaz6.4.jpgDu pays perdu
    Nous aurons commencé par la fin, ainsi qu’il se devait puisque le dernier texte publié de Maurice Chappaz, merveille de lucidité lyrique, daté de 2006 et constituant le commentaire de La Chute de Kasch, l’un des deux contes de l’Afrique ancienne recueilli par l’ethnologue Leo Frobenius et reproduit dans Orphées Noirs (L’Aire, 2006), évoquait Une Miette d’Apocalypse…
    - Vous dites avoir cherché sans relâche « ce qui est vierge », avant d’affirmer que vous vous trouvez « sur le point d’assister à la catastrophe-résurrection » que vous « appréhendez » et « espérez » à la fois ? Pourriez-vous développer ce thème ?

    - J’ai connu un monde dont nous n’avons plus idée aujourd’hui : une civilisation paysanne que j’ai vécue à la fois du dedans, y étant né et en partageant la vie quotidienne, et du dehors, en l’observant comme un témoin. Ce monde était tel que celui des Géorgiques de Virgile, dont les travaux formaient une totalité jusqu’aux astres, les « planètes », disait ma tante, qui intervenaient autant dans la coupe des cheveux (j’en ai fait l’expérience, mèches toujours rebelles par l’inattention à une phase de la lune et à une autre étoile) que dans le plantage des pommes de terre, de même que la communauté se trouvait liée par des rapports, fondés sur une économie de survie, qui faisaient que si tel domestique de campagne ne pouvait plus assurer sa tâche, son fils lui succédait naturellement. Il y avait, entre maîtres et valets, riches et pauvres, un fond de respect et d’estime que la solidarité scellait dans l’intérêt commun. Le travail ne se discutait pas, et le maître pas plus que le valet, si le temps ou les circonstances les y obligeaient, ne s’y dérobaient sous aucun prétexte. C’était un monde très humain, ce qui ne signifie pas qu’il ne s’y manifestait point de conflits ou même de violences. L’âpreté des gens, en particulier, y était proportionnée à la dureté de leur condition. Lorsque j’ai senti le commencement de la fin de cette civilisation paysanne, il m’a semblé entrer en guerre – ma vraie guerre, contre l’invasion industrielle et touristique. Testament du Haut-Rhône en témoigne. Or il est probable que je n’aurais jamais écrit ce livre si j’avais vécu cent ans plus tôt, dans un monde encore stable et tenu ensemble. Au moment où un pays disparaît et meurt, il y a une parole qui émerge. C’est celle-ci que j’ai été obligé, en toute sincérité, d’incarner.



    medium_Chappaz.10.jpgD’une guerre l’autre
    Si les premiers textes de Maurice Chappaz, composés au seuil et pendant la Deuxième Guerre mondiale, n’accusent guère les secousses de celle-ci, la période de sa mobilisation n’en a moins compté dans sa formation, humainement parlant, autant que dans sa vision de la Suisse, comme il en a déjà rendu compte dans le récit de Partir à vingt Ans.
    - Comment avez-vous vécu la période de la guerre, et qu’y avez-vous appris ?
    - Ce que j’ai d’abord constaté, c’est que la Suisse, j’entends le peuple suisse, face à la guerre, n’a pas eu d’hésitation. Il y avait peut-être, dans sa résolution et sa conviction qu’il tiendrait face aux nations assassines, une sorte de naïveté enfantine. N’empêche : dès 1938, nous étions sûrs qu’elle allait arriver, et résolus à l’affronter. Le nazisme nous semblait l’horreur absolue. Cependant, avant même qu’elle n’éclate, je m’étais déjà immergé dans la vie militaire. De 1936 à 1939, parallèlement à mes études de droit à Lausanne, que je faisais par devoir filial plus que par goût, j’ai passé de plus en plus de temps sous l’uniforme, de l’école de recrue aux périodes où je « payais » mes galons de caporal puis de lieutenant. Et ce temps fut plutôt heureux. Il y avait une timidité en moi, qui faisait que j’avais peu d’amis. La camaraderie que j’ai trouvée alors m’était précieuse. Tel était aussi bien le peuple: cette armée à ras du sol de citoyens. En outre j’y ai découvert le pays, notamment le canton de Vaud où nous avons beaucoup marché et « manœuvré », nous trouvant toujours bien accueillis dans ces modestes grandes fermes si attentives où, chaque jour, une Bible était ouverte dans la pièce commune. Ensuite, jeune lieutenant, je me suis bien entendu avec mes hommes. Pendant la guerre, j’ai été sensible à la situation des paysans et n’ai pas hésité, en douce et en toute confiance, à leur accorder la liberté de passer soudain deux jours chez eux pour les moissons urgentes. Durant toute la mobilisation, je n’ai rencontré qu’un officier fascisant et réellement antisémite, qui n’était d’ailleurs pas aimé. A un moment donné, c’est lui, croyant me punir, qui m’a envoyé sur la frontière du Grand Saint-Bernard, où on me faisait suivre (c’était l’anonymat…) des ordres de refoulement non signés. Je me contentais de les déposer dans une boîte à cigares que j’ai gardée en souvenir, n’obéissant qu’aux ordres légalement signés, dont aucun ne m’a contraint à agir contre ma conscience. Cela étant, je savais que certains des réfugiés que je laissais passer pouvaient être renvoyés à d’autres échelons de l’autorité…

    De l’aventure d’écrire
    Se rappelant ses débuts en écriture, Maurice Chappaz ne manque de témoigner sa reconnaissance à l’enseignement de ses professeurs du collège de Saint-Maurice, tel l’oblat Edmond Humeau, écrivain lui-même. Or c’est à Saint-Maurice qu’il fit la connaissance, aussi, de Georges Borgeaud, avec lequel il allait vivre sa première expérience d’auteur.
    - Un Homme qui vivait couché sur un Banc est-il vraiment votre premier texte d’auteur ?
    - Oui, je l’ai écrit en toute ingénuité, comme ça, parce que j’avais beaucoup aimé l’exercice de la rédaction, au collège, et dans l’espoir intéressé, en l’occurrence, de gagner un concours de nouvelles qu’avait lancé la revue Suisse romande. Si une certaine sûreté littéraire s’y manifeste, c’est que nous lisions beaucoup, avec mes amis, et que l’enseignement de Saint-Maurice nous avait fourni un bagage solide à cet égard. Je ne crois pas exagérer en affirmant que les travaux de maturité de ce collège étaient d’un niveau égal, voire supérieur, à beaucoup de mémoires de licence actuels. A la même époque, j’ai participé à un autre concours, proposé par la revue française Mesures, qui portait à la fois sur la nouvelle, la traduction et la poésie. Comme mes amis de collège Georges Borgeaud et Jean-Louis de Chastonay avaient choisi les deux premiers genres, je me suis lancé dans la poésie pour la première fois aussi, avec La Merveille de la Femme, qui constituerait plus tard la première partie de Verdures de la nuit. Sur quoi la guerre est arrivée, et ce fut la fin de Mesures. Pour moi, écrire était alors une aventure terriblement attirante, qui correspondait à une poussée intérieure encore inconnue, innommée, mais qui me sollicitait fortement. Cette vocation entrait en conflit, évidemment, avec ce que les miens attendaient alors de moi, mais comment refuser d’y croire et balayer une nécessité profonde ?


    Des fidélités opposées
    S’il était proche de sa mère, Maurice Chappaz, aîné de dix enfants, ne s’entendait guère avec son père, avocat valaisan en vue et despote familial qui acceptait de revoir son fils sous l’uniforme mais excluait son retour au bercail sans diplôme de droit en poche. Ce fut auprès de son oncle Maurice Troillet, notamment, que le poète allait trouver un appui et un mentor, à l’Abbaye du Châble où il passa son enfance.
    - Comment votre père a-t-il accueilli vos premiers succès littéraires ?
    - Comme il en va de toute chose, dans la vie, ses réactions ont été mêlées, ambiguës. Bien sûr, il aurait préféré que je finisse mon droit, mais lui-même était un lecteur cultivé, et je crois que c’est avec fierté qu’il a appris le succès de Testament du Haut-Rhône. Auparavant, ce n’est pas sans satisfaction qu’il m’a annoncé un jour qu’il avait vu mon premier livre, Verdures de la Nuit, dans une vitrine de librairie. A la même époque, j’ai appris qu’il avait cité mes vers dans un de ses discours d’homme politique. Pour ma part, je le comprenais d’ailleurs ; je n’étais pas ce qu’on pourrait dire un fils révolté : je le respectais, car c’était un homme intègre, mais je n’en étais pas moins décidé à vivre ma vocation. Lorsque j’ai rencontré Corinna, mon père a été impressionné par sa personnalité et sa prestance, et je crois que cela aussi a joué en ma faveur…

    De l’engagement en littérature
    Les débuts littéraires de Maurice Chappaz datent de l’immédiat après-guerre, marqué par une nouvelle attitude des écrivains face à la politique, en Suisse romande comme ailleurs. Dans les années 50, il fréquenta notamment Georges Haldas, proche à cette époque du messianisme stalinien, puis André Bonnard, qui lança les traductions grecques et latines par les étudiants romands, mais dont les prises de position et les actes aboutirent à un procès retentissant. Et j’ai soutenu la personne, non les idées.
    - Quel sentiment vous a inspiré le communisme ?
    - Comme il en allait du nazisme, ma foi catholique excluait mon adhésion à ce système dont on a découvert plus tard les méfaits. Très courageux et sensible aux urgences sociales, Georges Haldas, avec lequel j’étais alors très lié, prétendait pour sa part que le nouvel Evangile et le nouveau Christ des nations se trouvaient désormais à Moscou. Lorsque je me moquais de la bande des apparatchiks qui y plastronnaient et lançaient leurs oukazes, il me renvoyait à la hiérarchie romaine en affirmant que les princes de l’église faisaient de drôles de représentants du Christ. L’ « engagement » était le mot clef, le billet du salut. Bref, cela a contribué à nous séparer. Des années plus tard, en mai 68, je me suis trouvé à Paris et c’est avec une certaine ironie que j’ai vu, lors d’un défilé, les pontes du parti communiste, Aragon en tête, se faire siffler par les contestataires. De ceux-ci, je me suis senti proche en assistant à leurs débats ; l’utopie m’était réellement sympathique, mais pas les théories à n’en plus finir qui ont suivi, et je ne parle pas, aujourd’hui, de la bonne conscience des médias, si facilement de gauche… dans leurs bureaux.



    Du progrès et de la technique
    Ainsi que l’a justement rappelé Christophe Carraud dans son livre, paru chez Seghers, l’attitude de l’auteur des Maquereaux des Cimes blanches, face à la technique, ne se borne pas à un refus de type réactionnaire. Cela se vérifie, d’ailleurs, dès la lecture de Testament du Haut-Rhône et plus encore dans le Chant de la Grande-Dixence.
    - A quel moment la technique commence-t-elle de vous inquiéter ?
    - Je ne suis pas contre la technique en tant que telle. Je ne nie pas le progrès et la relative libération qu’il représente. Pouvoir parler avec un interlocuteur qui se trouve au Québec, au moyen d’un téléphone portable, est une sorte de miracle si je me replace dans la mentalité d’un paysan du début du vingtième siècle. De la même façon, j’observais l’autre jour le vol gracieux de parapentes au-dessus des toits et à l’autre bout de la rue le travail de terrassiers creusant des égouts, pics, pelles en mains soulevant d’énormes tuyaux, tous d’une dignité si active, si juste, guidés par des machines d’une merveilleuse efficacité. Je ne nie pas la commodité de tout ça, l’exploit, mais il faut que la conscience soit à la hauteur de la technique. Dans l’économie de survie qui caractérisait la civilisation paysanne, le laboureur ou le faucheur devait constamment « penser avec les mains », réfléchir à la persistance de la nature dans tous ses détails, puissance et conscience devaient s’épauler. La destruction de la nature n’était pas le prix de la rapidité et de l’efficience. L’homme de ce monde-là devait être à la fois courageux, intelligent et honnête. Avec la technique inconditionnée, tout risque de nous échapper à tout moment. Cela étant, je ne regrette pas de vivre au XX siècle. A la question de savoir quand il aurait aimé vivre, Claude Lévi-Strauss répondait : au XIXe siècle, parce que c’était le temps de toutes les inventions. Pour ma part, je crois à la vie. Je suis né dans un mouvement. Je suis resté fidèle à mon origine, tout en m’adaptant au monde en émergence. Je lis ainsi très régulièrement les journaux, pour me tenir au courant du changement de civilisation et même de l’abîme. Nous devenons comme des chats sauvages apprivoisés par la mort.

    medium_Chappaz10.2.JPGDu pays rêvé
    S’il y a du catastrophisme prophétique dans la vision de Maurice Chappaz, la révolte du poète se mêle indissolublement à une attente qui en appelle à la valeur et à la régénération, dont son verbe lumineux exprime le sens.
    - Maurice Chappaz, à quel « pays » à venir aspirez-vous ?
    - Au point de vue de la pensée, s’il s’agit de raisonner et d’agir, la Grèce projetant sa beauté m’a nourri autant que Rome pour la littérature et la langue. J’ai aussi emporté de Lausanne le tourbillon verbal d’un fameux professeur de droit romain (Philippe Meylan, en 1939) qui enseignait, comme s’il plaidait, ce droit impeccable qui dans l’ordre ou le désordre devient « la raison écrite2. Cependant bridant ces espérances le pays que j’ai rêvé c’est le Tibet avec les montagnes qui prient, les flocons de neige qui oensent, aperçu comme un Valais mondial hors de l’Histoire. Il a existé pendant cinq ou six siècles, mais il est en train lui aussi de s’évanouir, génocidé physiquement, industriellement. Pour une Apocalypse peut-être. J’ai essayé de le toucher. Je suis allé à sa frontière vers un sanctuaire de pèlerins, dans l’au-delà du Népal. Il disparaît comme le Valais disparaît en moi, avec moi, comme je vois aussi le catholicisme se disperser ou se perdre. J’ai connu un pays auquel je reste viscéralement attaché, tout en comprenant qu’il doit évoluer. Il est évident que le pays que j’ai connu ne pouvait pas ne pas disparaître, mourir en raison même de sa réussite. Telle une graine. J’aimerais qu’il soit remplacé par un pays aussi défendable moralement, politiquement et humainement. Je reste fidèle à des principes qui étaient ceux de mes aïeux, où la parole donnée avait valeur de signature, alors tenue pour sacrée. J’ai connu un monde dans lequel on ne fermait pas les portes à clef. Le vol y était exclu. Ainsi, un garçon qui avait dérobé deux plaques de chocolat, dans l’épicerie de Lourtier, a-t-il été forcé de quitter le village. Aujourd’hui c’est tout différent : on dit que seuls les imbéciles volent, alors qu’il suffit de s’arranger avec la loi… Et ce n’est pas le vol d’argent qui a tellement d’importance. On le corrige. Mais on éteint une âme inconnue qui se cache partout dans les vies. Cela étant, si le lien communautaire est rompu, si ce qu’on appelait le peuple n’existe plus, je ne crois pas, pour autant, que les hommes d’aujourd’hui soient plus mauvais qu’avant, pas du tout. Moins vrais peut-être : la science remplace la foi. On a rétréci arbitrairement le mystère. Et puis je pense que toute chose belle engendre une espérance. Le monde paysan disparaissant a trouvé, en Gustave Roud, un témoin rare. C’est pourquoi Roud m’émeut infiniment : lui qui a fait des études, a choisi de rester attaché à la terre, faisant retour dans la ferme familiale de Carrouge. Il y a vécu une vie de sublimation, sensible à tel paysan avec une pureté relevant de l’amour courtois. Lui-même vivait comme une ombre, mais c’est sa parole de poète qui perpétue sa campagne perdue. A ma façon, j’ai vécu moi aussi cette destinée qui fait que la page d’écriture sera peut-être la goutte d’éternité. D’une autre manière, j’ai trouvé cette grâce chez un Charles-Albert Cingria qui, quoique survivant aux franges de la mendicité, reflétait la même allégresse et le même souci de l’exprimer, devenant par son verbe le nuage qui passait, la fumée que le vent emportait, la fraise dans sa paille, l’oiseau, le chat s’étirant sur un mur, les enfants dans la lumière, le grain de raisin et le cosmos. Noter cosmos : la Ramuzie, puis tous les instants de Corinna.

    - Comment, enfin, Maurice Chappaz, vous représentez-vous le paradis ?
    - Je crois qu’on ne peut évoquer le paradis qu’en relation avec ce qui est visible ici bas, fugacement, par intermittence. Cela peut n’être qu’un visage dans une gare, un brin d’herbe frémissant, l’inattendu d’un nuage ou une goutte de pluie qui tombe dans une sorte de transparence obscure, et vous entendez aussi le bruit infime que cette goutte de pluie fait en touchant terre. Je dirais ainsi que l’image du paradis, telle que je me le représente, serait comme une surprise à l’envers… Le paradis est aussi exigeant que l’enfer ! Cendre et alléluia… Tout à coup l’innocence !

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    Cette présentation et cet entretien ont paru dans la nouvelle revue ViceVersa Littérature, en traductions allemande et italienne, et sur le site Le Culturactif. http://www.culturactif.ch/

    Documents photographique: Maurice Chappaz en 1986 (Gérald Bosshard), Portraits de Maurice Chappaz à divers âges (DR, Jean Mohr). Maurice Chappaz et Michène au Spitzberg (DR). L'Abbaye du Châble. Maurice Chappaz au Châble (Philippe Dubath).

  • Tous les jours mourir

     

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    En mémoire de notre père, qui aurait eu 101 ans en ce mois de janvier.

     

     

    … J’étais resté longtemps les yeux ouverts dans l’obscurité, puis je me suis rendormi et j’ai rêvé que mon père m’appelait dans le dédale de rochers rouges où serpentait le chemin sur la mer que nous empruntions chaque jour; et nous allions nous retrouver, j’allais le rejoindre enfin quand je me suis réveillé et que j’ai compris que quelque chose se passait…

    … On eût dit le premier matin du monde. La lumière venait de tourner, comme on dit. On irait désormais vers les beaux jours. Tout évoquait le renouveau, mais c’est alors qu’a retenti la sonnerie du téléphone et que, sans avoir encore entendu la voix de ma mère, j’ai compris que ce jour serait le dernier de la vie de mon père…

    … Alors j’ai réalisé, comme on dit, cependant que ma douce amie vaquait auprès de l’enfant. J’ai réalisé que j’avais vécu des années sans penser à cela. C’était comme ça: simplement je n’y pensais pas – je n’y avais jamais pensé. Et voici que cela était…

    … Voici que je me levais, comme investi d’une nouvelle dignité, et voici que des gestes nouveaux me venaient. La pensée de Chopin revêtant son plus bel habit pour se mettre au piano m’a fait sourire tant elle me paraissait incongrue, mais ensuite ce fut avec la même solennité que je me préparai…

     … La lumière était celle d’un accomplissement, comme à l’aube de la venue au monde de l’enfant la lumière avait été celle d’une attente…

    … Le moindre de nos gestes prenait un autre sens qu’à l’ordinaire. Je nous voyais du point de vue de l’Ange: elle, l’enfant, et lui, dans la maison entourée d’autres maisons, et le ciel est limpide, et le silence est celui du dimanche avant les cloches des villages. L’enfant dormait, elle vaquait avec les gestes de la vie, et lui se tenait immobile devant la baie de la chambre haute, à jouer au jeu de ce qu’il y a derrière, comme dans le jardin de son enfance où il imaginait la mer derrière la haie…

    … Derrière les arbres maintenant je voyais les toits orange, et derrière les toits s’incurvaient les prés jusqu’aux remblais de l’autoroute, et derrière les bâtiments enfumés de la zone urbaine se devinait la fosse bleue du lac, et derrière l’autre bleu des monts de Savoie le bleu du ciel, et la nuit derrière le ciel, et la vie derrière celui-ci…

    … Dans l’odeur du café j’avais fermé les yeux et je voyais la mer et le ciel derrière; et derrière la vie retentissait le pas incertain de mon père dans la maison blanche dominant la pinède. Or je n’étais, cette année-là, qu’un fils un peu perdu ne sachant trop que lui dire…

     … Cependant nous avions commencé de parler en marchant le long de la mer. Jamais, quoi qu’il en fût, nous n’avons parlé de cela, mais des couleurs du jour, des livres que nous lisions, des souvenirs que nous avions partagés; et les souvenirs partagés en rappelaient d’autres à la terrasse éclairée de la taverne dans les rochers où nous nous attardions certains soirs, nous laissant aller sous l’effet d’un capiteux rioja; et l’année d’après, sur le Campo de Sienne, une dernière fois je m’étais réjouis de le saouler non sans bousculer les prudences de ma mère – on ne vit qu’une fois sur terre, avais-je protesté…

    … Entretemps j’étais devenu père à mon tour, et c’était comme si je fusse à la fois devenu le fils de notre enfant et le père de mon père…

    … J’ai rouvert les yeux: il était temps d’aller…

    … Trois mois auparavant j’avais traversé la même campagne dans l’appréhension de ce qui adviendrait à l’aube de ce premier jour d’une vie, tandis que c’était comme apaisé que je vivais maintenant l’instant présent du dernier jour de cette autre vie…

    … Cependant quelle énormité, me disais-je, quelle énormité pour lui que la pensée qui désigne ce matin toute chose et lui signifie que c’est la fin: que le mot demain n’adviendra plus. Que pour lui maison, jardin: plus rien. Et que cela même dont on se dit que ce n’est rien se révèle au moment de signifier jamais plus. Que mobilier, qu’objets familiers, que portraits de ses parents ou de ses enfants – que tout ça: plus jamais…

    … Des voitures de jeunes skieurs dominicaux me dépassaient sur l’autoroute et je songeais à l’énormité que c’était pour lui: allez, gaussez-vous de la cylindrée de rien du tout, faites les fous, jouissez de la vie…

     … Là-bas, sur le chemin de la mer, nous avions parlé du prodigieux plouc polac, le vieux Boryna du roman polonais Les Paysans, qui se relève, la dernière nuit de sa vie, et qui s’en va seul dans les champs pour les ensemencer une fois encore – et toutes choses l’appellent alors et le supplient de rester, mais il sait que demain, pour lui, tout sera moissonné…

    … L’énormité de penser: jamais plus. De balade dans le quartier: jamais plus. De virée dans les bois ou dans les pays: jamais plus. De beaux jours: plus jamais. Et même plus de journée ratée. Plus même d’encombrements routiers, ni de tant d’autres chers emmerdements…

    … Pour la première fois m’est apparue la maison comme sa maison. Et sur le seuil m’attendait celle dont, là-bas, chaque matin il allait s’enquérir des nouvelles, comme d’une fiancée; et tout en l’embrassant, nous pleurant un instant dans le gilet, je pensais à cette énormité: qu’elle non plus, pour lui, jamais…

    … Je suis entré, et conformément à la vieille loi maisonnière j’ai retiré mes chaussures, puis sans y penser je me suis emparé des mocassins de mon père; et ma mère me pressait. Cependant il y avait, dans la chambre, une lumière que le temps ne semblait plus entamer, et c’était là qu’il siégeait comme un de ces enfants malades qu’on sait condamnés et qu’on entoure alors de prévenances un peu spéciales, même un peu royales – et c’est vrai que mon père trônait, un peu, ce matin-là de sa dernière journée…

    … Et là encore, sur le seuil de la chambre qui avait été successivement, à travers les années, la pièce des petits derniers, puis celle des garçons, la nouvelle salle à manger et enfin la chambre du malade réaménagée pour la commodité des soins, là encore je nous ai vus comme au regard de l’Ange…

    … Ils se tenaient comme, au théâtre, dans la scène de l’indicible émotion. Nulle déclamation ni geste plus haut que l’autre, mais cet accablement en douceur et cette enfantine nudité des visages. Regardez la famille sainte: plus de rôle à jouer que celui d’être là…

    … Dans le clair-obscur, mon frère aîné m’apparaissait comme un de ces corpulents savants dorés de Rembrandt qui évoquent à la fois le mage et le marchand, le médecin, l’épicier, le géomètre, le boucher, et pour la première fois depuis des années je me suis senti de la même chair que cet homme désarmé…

    … J’ai remarqué que tous nous étions habillés du dimanche, comme aux cérémonies de notre enfance, et notre mère elle-même avait retiré son tablier…

     … Je me disais: et voilà. Et l’expression de ma petite sœur vers laquelle je me dirigeais pour l’embrasser (pour l’Ange, cette dame dans la trentaine aux yeux cernés, là-bas, en tailleur ton sur ton) signifiait: et voilà. Et tout, autour de nous, les objets familiers, les portraits, tout disait: et voilà; seule notre mère s’activant de l’un à l’autre pour ne pas se laisser submerger, qui m’entraînait à présent vers mon père dont le regard à son tour constatait simplement: et voilà…

    … Et voici que, les autres s’étant retirés un instant, enfin nous pouvions nous parler une dernière fois. Mais pour dire quoi ? Devant l’énormité de cela saurais-je seulement trouver un mot ? Et pourrait-il, de son côté, me confier quoi que ce soit de ce que réellement il ressentait ? Ainsi les mots nous échappaient. Nous parlions à l’abandon, levées nos dernières timidités. Et pourtant rien ne serait dit que ce que chacun pourrait trouver en ce moment de son mieux. Des adieux, des promesses, des vœux. Une voix m’appelait par mon nom et je répondais. À l’instant que signifiait jamais plus? Mon père ne me parlait que de confiance. Nulle grande déclaration. On ne sait pas, au fond. On verra. Et le mot le plus juste entre nous: reconnaissance. Encore merci. Et louange à ce monde donné et reconnu. Dire qu’on aurait pu ne pas se rencontrer, comme tant. Tu te rappelles la Costa Brava? Ce bon dieu de rioja ! Ah mais, cela encore: que jamais je n’ai constaté chez toi la moindre chose moche. Pas comme moi! Et lui, d’un filet de voix: tu charries ou quoi ? Alors moi: te fatigue pas, enfin, on tâchera de te mériter, voilà. Et d’autres mots balbutiés. D’autres regards. Et les mains, les voix qui voudraient elles aussi que tout fût exprimé…

    … Sur le moment j’ai pensé que cette fois tout était dit; je me suis donc redressé; et d’ailleurs je voyais qu’il partait, ou je le croyais…

     … Cependant, gardant ses mains dans les miennes, je me disais que lui aussi aurait pu le proclamer à l’instant: que tout est accompli. Cloué pareillement au poteau de torture, pas moins innocent que l’Innocent, et paraissant s’excuser au demeurant, se gênant de déranger, c’est le cas de dire: je ne fais que passer; et ne pensant pas, assurément, avoir sauvé en rien l’Humanité. Seulement: le fils de son père et faisant à son tour de son mieux…

    … Dans les miennes ses mains ne pesaient plus. Tout en lui, ces derniers jours, s’était d’ailleurs comme allégé; et j’ai pensé que ce qui restait ici de lui n’était que pour nous toucher de son aile – il venait encore de réclamer ma grande sœur qui arrivait de l’étranger à l’instant même…

    … Vive émotion: penser que l’un d’entre nous eût pu manquer à l’appel ! Et la voici qui se pointe en taxi. Ouf: ils respirent. Tous, à ce moment-là, ont en effet comme un besoin de souffler. Pour un peu, l’Ange les entendrait célébrer la ponctualité du Talgo ! Et de s’embrasser avec des élans inaccoutumés. Puis de se reprendre: ne va donc pas le faire languir…

     … J’ai pensé à cette énormité pour lui: cet afflux soudain de parfum et la peau toujours si fraîche de ma grande sœur, mais d’abord cette voix qu’il reconnaît les yeux fermés. Et ensuite tout qui afflue – tout ce qu’il m’avait dit là-bas, dans sa maison à elle, à propos de ce qu’il préférait en chacun de nous…

    … Peut-être bien les défauts, avait-il dit. Les qualités, c’est entendu: ça aide; et c’est pourtant vrai que je ne peux pas souffrir certains défauts chez certaines gens, mais chez les siens c’est autre chose… Il se débridait. Nous avions creusé dans le rioja, ce soir-là, beaucoup plus qu’à l’ordinaire, et je me réjouissais de le voir s’emporter contre ceux qui nous empoisonnent, comme il disait – et je le poussais même, convaincu que c’était contre autre chose encore qu’il luttait. Il vitupérait la mesquinerie de certains, la mesquinerie et la grossièreté. Et le pire: lorsque les mesquines épousent les grossiers (il pensait à ceux qu’il appelait les horribles voisins) et qu’on se trouve exposé à leurs menées. Tu te figures la vie de ces gens qui ne pensent du matin au soir qu’à nous empoisonner. Tu te figures le plaisir…

     … Et maintenant encore, tandis que ma grande sœur rattrapait le temps et que nous autres, dans la pièce d’à côté, nous attendions comme immergés dans la même tendre torpeur, je songeais, en souriant intérieurement, à ce qu’il arrivait à mon père de saisir, sans trop le rechercher, en une formule. Ainsi ce seul terme de plaisir, s’agissant de la sinistre propension à nuire des gens qui s’ennuient dans la vie, suffisait-il à faire apparaître la mesquinerie et la grossièreté qu’il y avait chez les horribles voisins comme une espèce d’image inversée, et peu s’en fallait alors que nous ne prenions en pitié de si pauvres gens, comme il disait…

    … Et d’ailleurs qui n’est pas à plaindre en réalité ? me demandais-je de plus en plus souvent depuis la venue au monde de notre premier enfant. Je me rappelais les horribles voisins et m’efforçais d’imaginer le pourquoi de leur isolement croissant et de leur étriquement, de ce qui les avait aigris et renfrognés jusqu’à la haine ; et j’avais beau m’indigner à l’idée qu’on pût se ratatiner ainsi: plus que tout je voyais leur misère, et si semblable à celle qui s’étalait chaque matin dans les journaux et partout en ce monde privé de beauté. Or nous nous étions rappelé là-bas, mon père et moi, comment les deux tourtereaux chantaient des années plus tôt, elle au piano et lui poussant la romance de sa voix de baryton léger. Et voilà que le temps non fécondé, le temps mornement passé à s’occuper, le temps gâché, le temps piétiné, le temps émietté en grise poussière toute pareille à celle qui neigeait sur le petit écran après que le couple hébété se fut endormi en plein énième feuilleton de sa journée, voilà que le temps les avait desséchés et creusés par-dedans, dévastés et transformés en deux morts-vivants…

    … À l’opposé, plus mon père approchait de la fin et plus je l’avais senti présent; et en ce moment même tout me semblait, dans l’apparente familiarité, pour ne pas dire dans la banalité de ce lieu qu’avec les années on s’était pour ainsi dire incorporé, tout me semblait se révéler autrement, tout se dévoilait comme pour laisser entrevoir je ne sais quelle vérité, et puis se repliait, à raison, peut-être, de quelque secret à préserver…

    … Je nous revoyais dans la nudité de nos étés en enfance. Qui pense alors que le corps va souffrir ? Toute la smalah n’est en ce temps-là qu’une chair pure et qui bronze de jour en jour. Il n’est en ce temps-là question que de baignade et de limonade. On n’a pas idée en ce temps-là de ce que c’est que de faire l’amour ou d’agoniser. Ce n’est pas qu’on s’imagine immortels : c’est qu’on l’est. Et voilà nos petits dieux de l’été…

    … Le plongeur blond pèse maintenant son quintal. La naïade à ses côtés va sur ses quarante ans, et l’autre sirène se teint désormais plus ou moins les cheveux, tandis que le gamin facétieux de naguère, sans y paraître sous ses lourdes paupières, les considère tous tant qu’ils sont du point de vue de l’Ange, consignant chaque détail sur ses invisibles grimoires – et voici que sa mère, qu’il regarde en train de les regarder, s’en aperçoit l’air de penser: et voilà…

    … Pour s’en aller en beauté, il avait demandé qu’on lui passe Le Messie et ses non moins inévitables Brandebourgeois qu’il nous avait servis et resservis à travers les années – son goût pas compliqué pour le clair et l’ardent, le sonnant, les fanfares angéliques de Telemann ou les lumières diaprées de Vivaldi – enfin, s’il faut s’en aller, surtout des Chœurs, s’il vous plaît…

    … Ils attendaient qu’il se passe quelque chose et pourtant rien n’advenait. Ils attendaient précisément que la vie veuille bien passer, mais la vie s’ajoutait à la vie et le temps se subdivisait; et ce fut le médecin qui passa, l’homme-médecine de la tribu, le sorcier qui disait: tout est bien, je vois que vous êtes réunis, ça devient rare par les temps qui courent, continuez, je repasserai…

     … Et tous les regards avaient convergé sur cette masse de compétence sereine que représentait pour les uns et les autres celui qui, d’une certaine façon, avait adopté leurs maux et les conduisait de la vie à la vie, et tous ils avaient pensé: comme toujours, celui-là, il lui suffit de passer et tout paraît s’arranger; puis, ne restant de lui que ce sillage de confiance, ils avaient commencé de parler entre eux tandis qu’un autre bruit de voiture signalait une arrivée; et c’était l’enfant que ma douce amie venait présenter au mourant; et tout aussitôt cette autre énormité: ce petit bout de machin, cette rose chose, cette apparente fragilité et cette inimaginable énergie en puissance, puis de l’autre côté ce visage parcheminé de vieil arbre-livre et cette ultime lumière répondant à la lumière de l’enfant, deux buées qui se mêlent à peine et c’est un monde…

    … Dans la nuit de là-bas mon père m’écoutait philosopher sur les nébuleuses et j’avais aux lèvres le goût du sel de mes plongées avec les jeunes gens des rochers, et mon père me disait en souriant que le défaut qu’il préférait chez moi tenait à cette irrécupérable propension à rêvasser…

     … Sur la plage j’avais honte, un peu, de ma chair bronzée, mais cela ne m’apparaissait alors qu’à l’état d’idée. À la vérité je ne voyais même pas la plaie vivante qui reposait à mes côtés…

    … La plupart du temps on vit ainsi comme séparé de soi-même, dans le reflet des jours et la répétition machinale des occupations. Or je me levais tôt, je m’étais fait tout un programme, cette année il faut que tu avances me disais-je, et le travail était minuté qui en imposait à mon père, et ensuite ­seulement nous allions à la mer, mais j’étais ailleurs en réalité, je croyais vivre l’instant et je ne faisais que glisser d’une sensation à l’autre, je prétendais concilier et réconcilier l’intellect et la sensualité mais les heures de mes journées se dissociaient, n’étaient celles que je me figurais mesquinement sacrifier à mon père…

    … Un jour j’avais reçu là-bas un pli de Paris qui sollicitait de ma firme un papier sur Les Paysans de Ladislas Reymont, à paraître en Fronton. Alors, sans dissimuler ma fierté, j’avais annoncé à mon père que désormais j’avais un pied au Monde, puis je m’étais demandé s’il se moquait de moi quand, après m’avoir félicité, il avait ajouté d’un air quelque peu distrait, voire léger, qu’il espérait que le monde s’en trouverait sauvé par la même occasion, après quoi j’avais constaté que mon père était peu bien ce matin…

    … Je savais alors qu’il y avait des milliers de gens qui considéraient qu’il était important d’écrire dans Le Monde, et pourtant la bonhomie de mon père avait éventé ma vanité, aussi saluais-je chaque matin, au miroir, celui dont il n’était pas interdit de penser qu’il allait sauver le monde; et c’était mon père, au demeurant, que je sentais de nous deux le plus soucieux de me voir bien exprimer tout ce qu’il y avait de beau et de vrai, de si poignant dans le roman polonais…

    … À l’instant, de l’autre extrémité du quartier nous parvenait la rumeur des cloches du temple protestant; et tant d’autres souvenirs affluaient. Ainsi me revenait tout à coup l’image hurluberlue de ce pasteur collant, dans nos petits bulletins d’aspirants paroissiens, les symboles à colorier du Juste et de l’Égaré…

    … L’agonisant reposait sous calmants et peu à peu cela nous révélait à nous aussi l’énormité de ce qui se tramait: ce qu’à l’apparition de l’enfant nous avions éprouvé déjà, et ce qu’on décelait maintenant au regard éperdu de celle qui resterait – mais comment exprimer cela?…

    … Tout avait commencé de m’apparaître autrement, trois mois auparavant, lorsque, des entrailles ensanglantées de la mère, des mains gantées de vert avaient tiré l’enfant – et cela vivait et plus rien n’existait de mes pensées de mort que cela…

    … Je ne me l’étais dit que plus tard, mais ce fut dès cet instant, aussi, qu’il me parut réintégrer comme un cercle, une place de village, ou comme un cycle, une horloge, comme un symbole, une roue céleste ou une aire à grain, et des songes solennels me le confirmaient…

    … Je cheminais dans la neige, je montais vers le ciel, une force me poussait, je me gaussais de l’idée d’Élu mais je faisais tout comme, et bientôt je constatais qu’une foule me suivait, aussi m’écartais-je, et tous me reprochaient de ne jamais prendre part et de bafouer les horaires, puis la multitude se clairsemait et c’était tout seul que je parvenais à la cime où j’éprouvais quelle extase amère – alors j’en appelais à quelqu’un, je me gaussais de l’idée d’Élue mais c’était à elle que la force me conduisait, et finalement j’arrivais à une haute porte qui me semblait celle d’un rêve, et la multitude était là qui m’attendait, et l’Élue, tout le cinéma…

    … L’Ange les voyait à présent se détendre un peu. La mère avait servi du café. Le mourant, les yeux clos, ne faisait plus que respirer fort. On était sortis quelques instants au jardin pour prendre l’air et en fumer une, et bien entendu les rideaux des horribles voisins avaient bougé, mais on s’était réjouis de humer, aussi, cette vieille odeur sacrée de rôti qu’exhalait le quartier…

    … Je repensais au paysan polonais Boryna dont nous avions souvent évoqué, là-bas avec mon père, la dernière nuit hallucinée, et je me demandais: mais à partir de quel moment a-t-il entendu, lui, les choses et les gens le supplier de rester? À Noël passé? En tout cas j’avais relevé, sur une photo de la soirée, cet air de n’y être déjà plus tout à fait. Et je me rappelais cette autre scène dont nous avions parlé, de l’esseulement déchirant du forestier polonais blessé à mort qui entend de son grabat la rumeur de la fête des vivants tandis qu’il se sait, lui, déjà fauché et moissonné…

    … Les choses étaient là, qu’on ne voit pas la plupart du temps, les choses et les gens. Depuis un moment déjà je regardais une lampe qu’il y avait là dans la chambre de devant jouxtant celle où reposait le mourant, et c’était la lampe sous laquelle il aimait lire, et cette lampe, étrangement, me semblait à l’instant comme plongée dans un état de recueillement – pour un peu j’allais me figurer que l’objet priait…

    … Il y avait eu ce très long silence dans lequel les frères et sœurs s’étaient immergés, et c’était un intérieur hollandais; et de même que les choses qui étaient là se trouvaient liées entre elles par toutes sortes d’histoires, de même l’Ange remarquait-il que les gens du tableau se parlaient sans parler et qu’eux seuls, détenaient le secret de ce qui liait entre eux les objets…

    … Que cette lampe n’avait-elle entendu, que n’avait-elle vu, que ne pouvait-elle parler en ce moment ! Mais l’objet se contentait d’être présent et je me disais: tu verras, ça ne va pas manquer, demain ils reconnaîtront en elle la lampe du père et ce sera classé: le reliquat de musée… … Et la vision d’autres objets inaperçus me revenait. À Venise, une aube morose où rien n’allait, soudain, au pied d’un mur obscur, elles m’étaient apparues: deux poubelles dégueulant leurs déchets, deux guenilles dans un recoin, deux filles de rien, mais soudain, comme un rai sous la porte du ciel, une épée de lumière les avait touchées et c’étaient deux anges, deux beautés. Quelques instants plus tôt, pareil à elles, je me sentais souillé, et voici qu’avec elles je rendais grâces à je ne sais quel ciel…

    … Je ne sais quel ciel, tout à l’heure, accueillerait mon père, et cette lampe resterait sous nos yeux, et cela seul m’importait: cette présence habitée – ce qu’en secret j’appelle Dieu, mais je me tais… … Chacun Le brandissant, chacun désignant Le Sien pour seul vrai, chacun fuyant cela pour se réfugier au sommet de sa vanité – Dieu et moi…

    … Quand mon père Le tenait simplement pour le bien qu’on fait qui reflète tout bien. Quand mon père n’y voyait que la source de toute beauté. Quand mon père, sans autres mots, n’y trouvait que tout amour…

    … Tandis qu’ils se fabriquaient une idole de mots, qu’ils discouraient et qu’ils disputaient à tort et à tuer…

    … Les objets nous murmuraient: vous êtes nos hôtes, nous ne sommes rien à qui ne prend garde, mais par qui nous regarde nous nous laissons voir, parfois…

     … Ainsi l’Ange les voyait-il ce matin-là dans le salon petit-bourgeois: des gens comme il y en a tant que rassemble le plus banal événement, mais l’Ange sait que tout et rien ce matin se passe entre Rien et Tout…

    … Ainsi dès la venue au jour de notre premier enfant m’étais-je dit que désormais tout pouvait arriver, que plus rien désormais n’avait la moindre importance, que désormais tout comptait…

    … Je me disais: à quoi bon ? Et au même instant cela me découvrait une évidence: que rien n’a de sens que cela. Non pas la mort, mais le dernier souffle et le premier. Non pas l’après, mais à l’instant ce transport d’un regard aux autres…

     … Je me disais: c’est affreux, tu ne sais rien d’eux, et eux non plus, jamais, n’auront montré le moindre souci de savoir qui tu es. Et tous, ainsi, comme isolés dans le froid, c’est ce qu’on dit: la société…

    … Là-bas, sur le chemin de la mer, mon père m’avait raconté ses démêlés. Ce que sont les grossiers, les mesquins. Tout cet élan vers le rien, tout ce vain mouvement. Et cependant avec ses mots il célébrait l’Agir humain: il nous faut faire quelque chose de tout ça, disait-il, sous peine de se défaire…

    … Il nous laissait ses herbiers, ses tableaux, ses bricoles comme il disait, quelques mots écrits (mais bien peu: quelques souvenirs lumineux de l’enfant empêtré qu’il avait été, quelques aveux contraints), quelques objets talismans, son beau violon depuis longtemps délaissé, tous ses papiers classés… … Je me disais et ça continue, et grâce à lui aussi cela signifie quelque chose. Et je me ressouvenais que tant d’années auparavant il nous arrêtait dans les hautes herbes et nous disait: ah ça, regardez…

    … De son côté notre mère ressassait son propre bilan: on a fait son possible. C’est qu’il fallait lutter, dans le temps. Ce qu’on a dû compter. Et toujours et encore à vaquer. À l’instant même, nous voyant ne faire que songer, elle nous proposait un frichti. Alors nous de l’encourager: voilà bien, ça te changera les idées. Des mots comme ça…

    … Et tandis que le père s’en allait tout doucement, l’Ange les a vus se rassembler une fois encore autour d’une grande platée de pâtes, comme aux aubes de tant de virées de leur jeunesse, et l’aîné servait le vin, et tous buvaient sans se faire prier. Et la mère a bu son verre aussi, quoique se gênant. Était-ce bien le moment ? Alors tous de l’encourager: que oui !…

    … J’imaginais nos anciens villages réunis. Je me figurais le défilé de tous les amis, et pourquoi pas des ennemis ? Et qu’on n’attende pas qu’il soit défunté comme chez les bourgeois ! Mais un vrai dernier repas qui le tienne au moins le temps de passer, et à ceux qui restent: de quoi le regretter…

    … La période la plus ancienne (et donc assez naturellement la plus belle à leurs yeux) est celle où il porte tout, le plus gros sac, parfois un des petits qui n’en peut plus, et la marmite d’éclaireur pleine d’eau de la rivière qu’il dispose sur le feu qu’il est également le seul à savoir faire, et sur son torse nu de sachem la terrible balafre de son opération me rappelle l’expression couturé de cicatrices des récits de pirates…

     … Nous serions repartis ce matin. Nous aurions pris le tram des prés et là-haut, dans l’arrière-pays, nous aurions remonté la rivière jusqu’à notre piscine naturelle, au pied de la cascade au martin-pêcheur. Et de là les garçons seraient partis en reconnaissance dans les territoires inexplorés – les zones blanches de la carte topographique –, et peut-être y aurait-il eu un drame cette fois encore (leurs souvenirs ne manquent pas de ces plaies et bosses qui donnent son piment à l’existence) et aux odeurs d’ail sauvage et de vase se serait bientôt superposée celle de la chair grillée du bison que figure à jamais l’irremplaçable cervelas…

     … Du point de vue de l’Ange ils tournaient en rond, tantôt s’impatientant vaguement (non sans sursauts variés du genre: et si cela se prolongeait comme dans le cas de Franco? puis dans la foulée: mais pousse-le dans la tombe, tant que tu y es!) et tantôt reprenant pied dans l’instant. Et l’après-midi tirait à sa fin, un pasteur a sûrement passé (on ne se rappelle même plus lequel: c’est dire), et plus tard le mourant s’est exclamé «quelle horreur !», mais peu après le médecin de retour les a rassurés, comme quoi ce n’était que l’effet du calmant dont il lui fallait précisément administrer une dernière dose, et cette fois on a compris, le médecin restait, il nous parlait déjà sur un autre ton…

    … Et peu après la voix de quelqu’un qui se tenait auprès de l’agonisant a dit que celui-ci était en train de passer, aussi tous se sont approchés, mais cela s’était déjà passé, la vie s’en était allée comme elle était venue, comme en douce…

    … On dit alors des choses tandis que le professionnel se livre au constat d’usage. On dit par exemple: il est à présent dans la paix. Mais qu’est-ce qu’on en sait ?…

     … C’est d’ailleurs moi qui ai osé la prononcer, cette sentence qui veut tout et rien dire…

    … Or nous pleurions, nous nous consolions, d’une part nous ne savions plus trop où nous en étions, d’autre part nous avions désormais de quoi faire et nous nous activions. On croit que c’est toute une affaire, comme l’amour quand on est enfant, et pourtant s’occuper d’un mort n’est pas si compliqué. On s’y est mis les deux fils et la mère, juste conseillés par le médecin. Il ne fallait pas lambiner: le corps était encore un peu chaud, tombé comme une masse de sa croix et cependant si maniable et si léger à ce qu’il semblait. On trouve donc à ce moment les gestes machinaux qu’il faut, et rien n’empêche d’ailleurs de constater ce qui est. Et voici ce qu’on voit alors: voici l’Homme…

    … À l’apparition de l’enfant, une première fois je m’étais dit: et voilà. Ma propre vie se résumant d’un coup. Tout se trouvant dévoilé: tel tu fus et c’est ton propre sort scellé. Telle fut et sera la réalité: tous les jours mourir…

     … Dans le regard encore trouble de l’enfant j’avais perçu cela que jusque-là je n’avais jamais pris au sérieux, et cela n’était pas la mort mais ce qui nous est imparti comme une flamme, comme une source, comme une terre émergée, comme un souffle…

     … Et voilà qu’à la vision du corps défunt de mon père une autre lumière se faisait et que tout me disait: cela ne mourra pas. À l’instant même où tout me disait que cela me serait arraché je m’y attachais comme jamais, tout me disant maintenant que les grandes eaux ne sauraient éteindre tel feu…

    … J’avais eu sous les yeux l’innocence un peu trouble de l’enfant nouveau-né, et j’en avais mieux conçu ma propre impureté, mais de celle-ci j’étais lavé par la vision de la douleur du corps défunt de mon père…

    … Tous les jours il avait enduré, mais jamais il ne maudissait: il n’y avait trace sur son corps de défi ni de colère. Tous les jours, et la nuit même, le mal le réveillait, mais dans l’obscurité c’était un clair visage d’enfant muet qu’il opposait au mufle sanglant des ténèbres, et tout le jaune de son corps n’y pouvait mais. Tous les jours se resserrait le cercle et tout en lui le niait pourtant sans gémir ni crier, ne protestant que d’un murmure: et quelles portes ferment la mer ?…

    Sokourov3.JPG… Le corps défunt de notre père gisait devant nous, une fois de plus le Dieu magnifique avait dégringolé dans le sang et la purulence et tout en bas, dans un chaos de clous et de crachats, son cadavre luisait doucement dans cette chambre humaine…

    … Si lointain avait été à mes yeux ce qui est, et voici que le voile s’était déchiré et que je voyais ces mains écorchées et ces flancs meurtris, ces pieds endoloris; et voici que le jaune devenait couleur de prière…

     … Cependant nulle parole ne me venait. Je n’étais dehors et dedans que regard. Avec les autres j’accomplissais les gestes nécessaires: à présent on avait revêtu le corps défunt de mon père de vêtements élégants, et celle qui restait l’avait coiffé comme un enfant. Le regard d’un ange je nous voyais, je voyais les objets, je voyais le monde – et c’était le monde qui priait...

     

    medium_Par_les_temps.JPGCe texte est extrait de Par les temps qui courent, publié en 1995 chez Bernard Campiche, et reéédité en 1996 au Passeur, à Nantes. Il a obtenu le Prix Rod 1996.

     

    Images: extraites de Mère et fils, d'Alexandre Sokourov.

  • Palestine ou la déchirure

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     Hubert Haddad, dans son roman incandescent et poétique, nous fait vivre la tragédie de l’intérieur par le truchement de personnages attachants.

    A l’écart des estrades, le romancier d’origine tunisienne, établi à Paris dès son enfance, a développé une œuvre considérable mais un peu méconnue, riche d’une cinquantaine d’ouvrages touchant à la poésie, à la nouvelle, à l’essai et au roman. Palestine, relevant de ce dernier genre, est un des plus beaux livres de cette rentrée.

    - Quelle est la genèse de Palestine ?

    - D'abord mes origines judéo-berbères, une enfance bercée par l'Orient - on parlait arabe côté adultes et vivait dans la culture maghrébine -, et la complainte du retour à Jérusalem, en "Palestine" disait ma grand-mère Baya qui, bien vieille, n'avait pas mémorisé la création de l'État d'Israël. Concrètement, j'ai abordé le sujet il y a près de vingt ans, dans un roman récemment réédité par Zulma, Oholiba des songes. Oholiba est  la Jérusalem déchue de l'exode, comparée à une prostituée, dans Ézéchiel. Je me suis aperçu a posteriori que ce roman qui interroge le monde yiddish après la Shoah s'achevait à peu près où commence Palestine. Parti en Inde du sud à la recherche des judaïsme antique au Kerala, à Kranganore et à Cochin, il y a deux ans, je projetais en fait d'écrire un autre livre proche du sujet, de manière allégorique en imaginant un vieux musicien israélien d'origine polonaise déçu par la politique de son pays qui se retrouve par hasard dans la vieille synagogue de Cochin et qui se réconcilie avec son judaïsme à travers la légende du royaume de Cranganore. C'est la genèse du livre. De retour, la réalité, l'actualité du conflit m'a tellement bouleversé que j'ai abandonné ce roman pour écrire dans une certaine urgence intime ce Palestine.

    - Comment vivez-vous personnellement ce conflit ?

    - Dans la déchirure, sachant que les Palestiniens et les Juifs sont les enfants d'une même terre, à travers la disparité des siècles et les conversions, le flottement identitaire. Des erreurs ont été commises à tous les échelons des États et des institutions internationales, mais aujourd'hui il y a une réalité vivante qui excède les schémas qui furent ceux de l'impérialisme en déconfiture: deux peuples vivent là de manière substantielle, sans recours direct à d'autres cultures, même si la pesanteur des alliances, Occident contre monde arabe, n'arrange pas les choses. Il est temps d'inventer ensemble dans ce bout de territoire un avenir exemplaire, par l'échange culturel et scientifique, le rétablissement des droits fondamentaux de l'individu et des peuples. Ce qui est une tragédie peut devenir une chance.

    - Comment avez-vous travaillé ? Le roman a-t-il fait l'objet de repérages précis?

    - J'ai pas mal de proches qui vivent ou qui ont vécu en Israël, personnellement je n'ai jamais pu m'y résoudre. Mon frère Michael qui est présent dans le livre, qui effectivement a tout abandonné un jour (en 1978) pour aller vivre dans une cabane de bois de cinq mètres carrés en bordure de Jérusalem Est, était parti à vingt ans plein d'espérance, il a connu la vie de kibboutz, il était artiste peintre et enseigna à l'École des Beaux-Arts de Jérusalem. Finalement, il abandonna même sa cabane et vint se suicider à Paris, dans le Ménilmontant de l'exil. Tout ce passé, la pensée des amis musulmans et des amis juifs m'ont conduit à écrire ce roman à l'intuition, pénétré par le sentiment étrange d'une autre vie. Je ne suis pas allé à Hébron, pourtant des journalistes qui ont enquêté longuement là-bas m'ont dit qu'il y a dans Palestine une parfaite véracité tant géographique (là, bien sûr, je me suis documenté) que d'ambiance. Un romancier travaille avec une sorte d'intensité un peu hallucinatoire jusqu'à ce qu'il se sente en possession de tous les fils, les tensions, les couleurs. Mais j'irais un jour à Hébron, sur les pas de mon frère Michael et de mes personnages.

    - Comment les personnages vous sont-ils apparus ? Comment les développez-vous ?

    - Les personnages sont l'expression pure de mon sentiment intérieur, informulable théoriquement dans la platitude toujours sujette au manichéisme de l'analyse et de la dialectique: ils ont surgi en moi avec la force de mon émotion, de mon trouble, de mon désir infini de paix et de réconciliation entre des visages souffrants de mon histoire, de notre histoire à tous.

    -          Les personnages féminins semblent les porteurs, dans le roman, des seuls espoirs et d’une aspiration positive à la pacification.  Est-ce valable d’une façon plus générale selon vous?

    - D'un point de vue global, universel, oui: parce qu'elles peuvent remettre en question le patriarcat qui est responsable de millénaires d'exactions depuis Caïn, parce qu'elles ont en elles une expérience, une histoire propre de l'aliénation, de l'asservissement, de l'injustice. Libérées de la violence ordinaire, elles enseigneront la paix, et la fraternité à une humanité renaissante.

    - Que peut un roman par rapport à la perception d'une telle tragédie?

    - Le roman nous sort des schémas fermés, des oppositions aveugles. Il donne à comprendre par empathie, il peut réveiller parce qu'il touche au plus intime de l'être qui est notre partage à tous, par-delà les opinions et les communautés. Comme la peinture ou la musique, le roman voudrait restituer la nuance et la contradiction, la chair, le vivant dans son tremblement. 

    - Comment, personnellement, malgré la fin très sombre de Palestine, envisagez-vous l’évolution du conflit et son issue éventuelle?

    - Il y aura un jour deux États souverains qui vivront dans une paix d'abord relative et bientôt entière, c'est seulement une histoire de temps, c'est-à-dire de vies humaines. Mon roman Palestine n'est pas désespéré, mais c'est une tragédie. La tragédie a des effets de catharsis, elle voudrait ouvrir le cœur et l'esprit. En cela, elle est optimiste.

    8c9388e4ff441936bc415f97e24d84b3.jpgLa tragédie au coeur

    Un sentiment de plus en plus oppressant, quasi physique, assorti d'une angoisse omniprésente, saisissent le lecteur de ce roman-labyrinthe très dense et intense, dont le jeune protagoniste, Arabe de Jérusalem sous l'uniforme de Tsahal, se trouve pris dès la première séquence dans un engrenage fatal.

    Attaqué par un commando de factieux palestiniens, il est blessé et dépouillé de son uniforme et de son passeport avant que ses agresseurs ne soient tous massacrés. Il se prénommait Cham jusqu'au moment d'être recueilli par une vieille Palestinienne aveugle qui voit en lui le sosie de Nessim, son fils disparu. Il sera Nessim aussi pour Falastin, la fille de l'aveugle qui le soigne et dont il tombe follement amoureux. Falastin entretient un espoir de pacification proportionné à l'horreur qu'elle a vécue lorsque son père, leader d'un front démocratique, est mort à ses côtés dans un attentat. Cham-Nessim l'Israélien pris pour un Palestinen sera planqué et piégé une seconde fois après une folle fuite, au lendemain d'une nuit avec Falastin que scelle une effusion momentanée que le retour au réel empêchera de s'incarner dans le temps à venir.

    Si la tragédie du conflit israélo-palestinien est ressaisie avec une foison de détails - au milieu d'une nature merveilleusement rendue et d'un quadrillage de murs et de check-points signalant l'absurde hybris de l'homme, - qui valent tous les reportages, les péripéties de Palestine importent moins, à l'évidence, que leur résonance émotionnelle et leur valeur hautement symbolique à de multiples égards. L'écriture incisive, mais très sensible et sensuelle à la fois, qui tire parfois le roman vers la fable ou le conte poétique à l'orientale, cristallise enfin le message d'humanité et la beauté nullement esthétisante de cet admirable roman.

    Hubert Haddad. Palestine. Zulma, 152p.   

    Cet entretien a paru dans l'édition de 24 Heures du 30 octobre 2007.

  • Flâneur du gai savoir

    littérature


    Entretien avec Alain de Botton, en décembre 2003.

    Alain de Botton est sans doute le jeune écrivain suisse le plus traduit et le plus lu dans le monde, avec cela de particulier que notre “auteur phare”, selon l’expression convenue, écrit en anglais et dans un genre hybride, à égale distance de l’essai et de la fiction, de la note la plus quotidienne et de l’érudition joyeuse. Révélé en 1993 par sa Petite philosophie de l’amour (réédité en Pocket) mêlant subtilement fiction et spéculation, et que suivit Le plaisir de souffrir, autre roman piqûant, le jeune prof de philo est devenu best-seller international en 1997 avec un essai non “fictionnant”, Comment Proust peut changer votre vie.

    Revisitant les enseignements de la sagesse à sa façon, il publia en 2000 Les consolations de la philosophie, avant le savoureux Art du voyage qui lui a valu, après 400.000 exemplaires égrenés aux quatre vents des continents, la consécration, après Jacques Ellul, Alexandre Zinoviev, Roger Caillois ou Jean Starobinski, entre autres, du prestigieux Prix européen de l’essai. Au moment de cet entretien, venait de paraître enfin L'Architecture du bonheur.

    littérature
    - D’où tenez-vous, Alain de Botton, votre façon de pratiquer l’essai, à mi-chemin de la réflexion, de la digression humoristique, de l’évocation lyrique et de la fiction ?

    - Je définis toujours ma pratique d’essayiste dans la lignée d’une certaine tradition française. D’abord, et principalement, je me rappelle l’exemple de Montaigne, puis aussi ceux de Rousseau et Diderot, ou encore les aphorismes de Pascal, de La Bruyère ou de Chamfort. A notre époque, ce sont les essais de Roland Barthes que j’admire le plus. Mais je pourrais faire aussi une mention spéciale de Proust qui, bien que romancier, est certainement le plus essayiste de ses pairs.

    - Dans quelle mesure votre origine a-t-elle marqué votre évolution personnelle, et comment vous situez-vous par rapport à la culture ou à la littérature helvétiques ?- Pour autant que j’aie été influencé par la littérature suisse, c’est la littérature “romande”qui m’intéresse le plus, et tout particulièrement deux auteurs: Rousseau au XVIIIe et Le Corbusier au XXe. De fait, bien que celui-ci soit essentiellement connu par son oeuvre d’architecte, c’est en tant qu’écrivain que Le Corbusier me fascine pour ma part. Ses réalisations architecturales ont toujours occulté ses travaux d’écrivain, mais ceux-ci méritent le détour, qui sont à la fois revigorants, souvent amusants et pleins de sagesse.

    littérature

    - Comment percevez-vous la Suisse, d’une façon plus générale et toute personnelle ?

    - Chacun constitue à sa façon son identité propre et, pour moi, les choses que j’admire de la Suisse sont assez particulières. Pour nous en tenir à un bref inventaire, je vous dirai que j’admire le réseau des chemins de fer helvétiques de plaine et de montagne, les ponts de Pierre Maillart, la maison de pierre aux Grisons de Herzog et de Meuron, la Migros, le Lac Léman, le système éducatif, les touristes illustres qui ont aimé notre pays tels John Ruskin, Stendhal, Montaigne ou Cyril Conolly; mais aussi la Bratwurst, l’utilisation du béton en architecture, la douce raideur immaculée du linge dans les vieux hôtels helvétiques, le vert intense de l’herbe au printemps, l’Hotel Edelweiss à Sils Maria, les glaciers et la rumeur des cloches de vaches par les chauds après-midi d’été sur l’alpe... Quant au fait de recevoir un prix littéraire important fondé en Suisse, il constitue à mes yeux le plus grand honneur, et c’est également avec une fierté inoxydable que j’arbore mon passeport à croix blanche. Enfin, je voue une admiration particulière aux Suisses qui ont compris qu’il n’y aucune contradicton entre le fait d’appartenir à ce pays et de rester ouvert au reste du monde...

    Alain de Botton. L'Architecture du bonheur. Traduit de l'anglais par Jean-Pierre Aoustin. Mercure de France, 341p. 

  • Fulgurances de Pierre Michon

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    Notes panoptiques sur Les Onze. Qui vient d'obtenir le Grand prix du roman de l'Académie française.  

     

    1)  On ne sait trop d’où ça vient ni où ça va, comment ça c’est fait et pourquoi, si c’est plus neuf que Lascaux et en quoi, à quoi ces mots doivent ça et comment on les reçoit étant entendu qu’au commencement c’est à la fin déjà que l’Auteur nous renvoie en citant déjà Les Onze qu’on est censé mondialement connaître, comme on connaît mondialement les événements et les figures fixés par ce grand tableau universellement reconnu et vénéré à la meilleure place du Louvre (au fond à gauche, derrière une vitre blindée genre limousine présidentielle) qui représente THE musée mondial comme Michael Jackson représente THE mondiale momie.
    Ce qu’on croit sentir, plus que de le savoir, c’est que la poésie revit ici, dont on sait depuis Cocteau que c’est de la prose qui bouille. Poésie illico surgie et en constant mouvement. À la fois THE film et son making of, THE tableau qu’on a tous en œil et son origine et son développement et les possibles motifs de son projet et de sa réalisation, et ce que nous pouvons dire et faire de cet objet hic et nunc, Monsieur, dit le Cicerone. Et dans un premier tourbillon de phrases on est sorti du bonheur italo-franconien de la France européenne des Lumières, Tiepolo touchant au ciel et y peignant un adorable éphèbe limousin qu’on suppose avoir tapé dans l’œil de Béatrice de Bourgogne, on bondit du jardin ravissant de Rousseau, et trente ans plus tard le même jeune homme ne le sera plus que nous savons retrouver peintre lui-même et pas des moindres puisque l’opinion mondiale le situe quelque part entre Rembrandt et Goya et Van Gogh et Shakespeare (le peintre), mille coudées au-dessus de David et bien sombre comme l’époque, le Tiepolo de la Terreur dira-t-on, mais plutôt caravagesque à ce moment où même Robespierre vacille…

    °°°

    On dit ces jours que la littérature de France, aussi, vacille, et c’est bien triste n’est-ce pas ? Et comme on mélange tout, c’est assez vrai : Il n’y a plus rien. Ou bien on cite quelques copains (HouellebecqDantecRavalec) pour au cas où malgré tout, ou Bergounioux ou Goffette pour faire fin ou Jauffret pour faire dur. Ou bien on se dit que les ProustCélineClaudelColette reviendront sous forme clonée. Ou bien on lit américain ou littérature-monde…
    Il y a du vrai dans tout cela mais le triste est que de moins en moins de gens se rappellent les vraies phrases, ni ne voient donc celles, nouvelles, qui surgissent. Je me rappelle par exemple ceci de Cingria : « Ainsi est le cri doux de l’ours dans la brume arctique. Le soleil déchiqueté blasphème. Le chien aboie à théoriques coups de crocs la neige véhémente qui tombe. Les affreuses branches noires s’affaissent. La glace équipolle des fentes en craquements kilométriques. Un vieux couple humain païen se fait du thé sous un petit dôme. Un enfant pleure. C’est le monde ».
    Ou bien encore cela : « C’est la forêt. Plus rien qu’un sentier de lune aux cimes des arbres pendant des heures. La demi-forêt. Ces cris, des galops frêles, ces ronflements qui sont probablement des hérissons ou des hermines ou des putois ou des loutres. Mais il y a aussi des êtres humains puisqu’on parle… »
    Et des êtres humains continuent de parler dans Les Onze de Pierre Michon : « L’enfant arrêté considère tout cela avec beaucoup d’intérêt, les Limousins noirs, la boue,l’odeur noire ; à peine pense-t-il encore à faire trembler les deux femmes qu’il tient sa disposition. Les voici qui le rejoignent, qui reprennent souffle, qui rient et grondent un peu, le touchent ; la faille crie tout contre lui. S'il les regardait, il verrait que sa mère elle aussi considère tout cela avec beaucoup d’intérêt, l’œil agrandi , les narines ouvertes à l’odeur noire grand, belle, sage et pieuse, mais privée d’homme depuis le départ du père, et les narines passionnément ouvertes à l’odeur noire. François-Elie sans la regarder demande ce que font là ces gens. « Ils refont ce qu’a fait une première fois ton grand-père, dit la mère. Ils font le canal ». Alors l’enfant, avec un grand sérieux et sur un ton d’évidence fâchée :
    - Ceux-là ne font rien : ils travaillent ».
    C’est qu’en effet il y a faire et faire, et l’artiste casse ici le morceau à titre intuitivement préventif. Sacré petit élitaire de môme pressentant la Qualité qui fera de lui demain un jean-foutre baudelairisant dans les ateliers et les bordels. Et ceux qui se rappellent ce que sont les phrases sont à la fête au fil de ce doux délire comme au soir d’un contrat pour machine de guerre sous forme d’art où le peintre Corentin (de ce beau nom d’un héros vif de notre jeunesse) se retrouve devant cette « scène de théâtre ouverte à deux battants sur l’heure la plus morte de la nuit à loups, la ci-devant nuit des Rois ».

    °°°

    On n’enverra pas, pédanterie désoblige, le message selon lequel les vraies phrases ne sont telles que parce qu’elles sont l’Expression même, messagères d’un sens qui est à la fois rythme de jarrets sur le macadam et forme sculptée dans les diverses dimensions et jazz et fugue et tout le toutim tenu ensemble par une Pensée. Les Onze ont tout cela. Reste à voir comment...

     

    2)  Tell.jpgIl faut être un peu suisse, je crois, ou peut-être un peu belge, à la rigueur un peu autrichien (mais sans l’Empire et ses pompes), bref il faut être d’un petit pays ou au contraire d’un immense Empire très mélangé comme celui du Big Will pour apprécier immédiatement l’humour de Pierre Michon dans Les Onze. Mais quand je dis humour c’est au grand sens, que les enfants tristes entendent mieux que quiconque, sur fond de roulement de tambour d’orage dans le galetas du ciel où Dieu fulmine à pas lourd. On a peur avant les mots mais les mots de la peur sont nos premières histoires, bien avant celle qui traîne sa Hache majuscule dans les grands pays. Quant à la Hache majuscule qui a été brandie dans l’histoire de certains petits pays (à commencer par la Suisse déjà sept fois centenaire), son impact est évidemment incomparable avec celui que scellent de grands noms et de grands moments. On a beau rafraîchir certains tableaux anciens à certains moments : ce sera la médiocrité du tableau qu’on verra autant que celle de l’événement, ou alors on se perd dans le symbole (le mythe de Guillaume Tell à toutes les sauces) ou les rixes cantonales ou multinationales (nos mercenaires), mais pour trouver un vrai grand tableau d’Histoire comme celui des Onze il faut se lever aussi tôt qu’Hodler, qui n’avait plus sous la main les acteurs universellement connus (le chauvinisme français lit dans l’avenir) par Corentin fils. Aussi, la Suisse, la Belgique et l’Autriche (surtout actuelle) font peu de cas de leurs poètes. Or disposer en peu de temps de onze littérateurs qui fussent à la fois des tueurs à faire passer pour des héros, permettait une horreur splendide de la carrure des Onze et valait bien aussi les douze pages que consacre Michelet à l’événement. Et puis quoi : la France avait réellement saigné, la France avait réellement noyé son chien divin après l’avoir déclaré pris de rage, la France écrivait une réelle histoire que seules les cousines Bette des petits pays pouvaient trouver outrée et boursouflée de rhétorique. Tout cela que construit et déconstruit le poète avec un lyrisme qui ne sonne, lui, jamais creux puisque le chroniqueur déjanté a les pieds dans le noir de la boue prolétarienne du Limousin et sait d’avance que l’âme collective figurée par les onze littérateurs ratés n’est pas l’émanation du peuple mais un Comité de salut dit public par la langue de bois  – non pas onze apôtres mais onze cuistres autoproclamés papes.

     

    °°°

     

    J’ai vérifié dans Michelet : hélas les douze pages en question manquent à mon exemplaire, mais peu importe ; peut-être même cela fait-il partie du jeu ? De toute façon les forces, les puissances et les commissaires ne verront jamais le tableau, ni la multitude qui défile au Louvre en courant se pâmer devant le petit jeune homme à sourire androgyne de Léonard, dit Giocondo, autre divin menteur. 

     

    3) « Si un poète demandait à l’Etat le droit d’avoir quelques bourgeois dans son écurie, on serait fort étonné, tandis que si un bourgeois demandait du poète rôti, on le trouverait tout naturel », écrit Baudelaire, que je me suis rappelé en lisant Les Onze, qui raille en somme le rêve de poète rôti du bourgeois.

    La peinture d’Histoire est vouée naturellement à l’acclimatation du bourgeois, sauf à se faire peinture-peinture d’avant ou d’après l’Histoire, comme Lascaux ou l’Uccello des batailles immobiles. Le Tiepolo de la Terreur que figure François-Elie Corentin fait la pige à Girodet et à Delacroix, en peignant Les Onze, comme Balzac fait achever en gloire le chef-d’oeuvre inconnu que Thomas Bernhard appelle sûrement de ses vœux en fulminant de maître en maître ancien pour sauver LA toile absolue, entre Lascaux et le Bacon des papes qui effacent également la référence historique pour devenir l’Histoire. Je sais bien que le poète aligne à peu près sept références à la ligne dans Les Onze, et chiche que le savantasse de service se fera un devoir de relever la pléthore du signifié (je me rappelle un article de Tel Quel qui parlait ainsi de la Comédie de Dante), mais c’est finalement d’un effacement du fait divers qu’il s’agit là, avec ces obscènes pantins lettreux que sont les Comitards travaillés par la même envie de se faire baiser par la Brute que le protagoniste, justement, de L’Envie d’Olécha, figurant par excellence l’intellectuel révolutionnaire (ou le nazi devant l’Athlète) devant le Pouvoir. À celui-ci la seule réponse picturale est celle de Goya ou de Velasquez, pour les grimaces retorses, ou de l’immobilité silencieuse de Rembrandt, d’Uccello et de Corentin fils.

    Chappaz.jpgQuant à la question du Douzième, elle est le trou noir éblouissant des Onze que figure celle-là-même du peintre qui a appris de la Terreur que « tout homme est propre à tout ». Vous cherchez le message : il n’y a que le massage de chair et d’ombre et cette lumière qui les traverse et la langue prodigieusement porteuse, patois ou français de l’Île ou babélien de francophonie qui fait que le Maurice Chappaz de l’Evangile selon Judas fait écho, jusque dans son délire prompt d’octogénaire rimbaldisant, au livre fulgurant de Pierre Michon…       

     

     
    Michon2.jpgPierre Michon. Les Onze. Verdier, 136p.

    Judas3.jpgMaurice Chappaz. Evangile selon Judas. Gallimard.

  • Don DeLillo à Manhattan

    DonDeLillo7.jpgLe romancier américain parle de Cosmopolis

    "Je voulais raconter l'histoire d'un homme qui traverse Manhattan en une journée", explique l'écrivain pour commencer. "Le type en question serait richissime et très cultivé. Il habiterait au sommet du plus haut building du monde, dans un appartement de 48 pièces qui lui aurait coûté plus de 100 millions de dollars, avec bassin à requins et nursery pour barzoïs. Il souffrirait d'une asymétrie de la prostate mais disposerait, dans son avion personnel, de la bombe atomique. Il apparaîtrait comme  le maître de l'univers et vivrait pourtant, ce jour-là, l'effondrement d'une utopie "...

    La soixantaine plus qu'entamée mais fringante, d'une discrète ironie qui renvoie à la fois à son parcours de franc-tireur peu soucieux de tapage publicitaire et à son inflexible lucidité, le romancier tout modeste d'apparence revient sur divers aspects de Cosmopolis.

    Sur le protagoniste du roman, président d'un empire financier, il évoque d’abord le glissement de pouvoir du politique à l'économique: “Quelque chose de curieux s'est passé dans les années 90 aux Etats-Unis. On y a vu les entreprises devenir des puissances, et les plus grands managers rivaliser avec les chefs d'Etat et les stars des médias. L'obsession de l'argent a gagné les particuliers, scotchés devant les nouvelles de la Bourse défilant sur leurs computers. Tous se sont mis à vivre dans une sorte de futur immédiat, rythmé par le flux financier. Jusqu'alors, on disait que "le temps est de l'argent" alors que l'argent a commencé de fabriquer un temps accéléré. Mais voici que soudain, au printemps 2000, cette euphorie a été stoppée net par le chaos financier. Le 11 septembre a fait le reste..."

    Si l'action de Cosmopolis se déroule un an avant la tragédie, l'ombre de celle-ci plane déjà comme une menace diffuse sur le roman dont le protagoniste dispose lui-même d'un service de sécurité digne d'un chef d'Etat alors qu'il assiste, dans sa limousine de douze mètre tapissée de liège et connectée par écrans au monde entier, à l'asssassinat en direct du directeur du FMI, en Corée du Nord, et à une émeute altermondialiste en plein Manhattan. Une fois de plus, la fiction du romancier se sera trouvée rattrapée par la réalité...

    "Jusqu'au 11 septembre, précise alors Don DeLillo, les Américains se croyaient inatteignables et maîtres du futur, et voilà qu'un petit groupe de terroristes a suffi à ruiner cet optimisme "cosmique". A l'époque de la Guerre froide, nous étions conscients que de terribles destructions pouvaient toucher l'Amérique, mais à présent, à commencer par les habitants de Manhattan, chaque individu se sent menacé sans savoir où le prochain coup va porter..."

    Toute l'oeuvre de Don DeLillo, dont l'influence sur les jeunes romanciers américains les plus en vue est considérable (notamment un Bret Easton Ellis ou un Jonathan Franzen), est à la fois une vaste fresque polyphonique et une mise en perspective romanesque de grands thèmes en phase avec le monde contemporain où interfèrent la technologie et la médiatisation à outrance, l'évolution de la société américaine durant un demi-siècle (dans le monumental Outremonde) et l'émergence du terrorisme, notamment. Son travail relève donc en partie de ce que Mallarmé qualifiat, à propos de l’avenir du roman, d’un “universel reportage”, mais Don DeLillo n’en insiste pas moins sur l'importance de la langue, base irremplaçable de la poétique romanesque, et de l'intuition non planifiable, à l'approche de la complexité humaine, qui distinguent le roman de l'essai ou de l'enquête journalistique.

    Nulle meilleure preuve, au reste, que son oeuvre relançant l'observation sociale d'un John Dos Passos et les visions plus déjantées d'un Philip K. Dick, avec sa propre intelligence et sa propre musique.


    NewYork6.jpgUn ange trépasse

    Le mal rôde dans Manhattan, mais qui est le diable à Cosmopolis ? Et la notion de mal a-t-elle encore un sens dans un monde globalisé où l'argent règle tous les problèmes ? Ce qui est sûr, dès le début du périple qui doit amener Eric Packer chez le coiffeur - son divin caprice de ce matin-là-, c'est que la menace plane sur la ville, qui vise virtuellement le patron milliardaire de la Packer Capital autant que le président des Etats-Unis en visite à New York. Pourtant la menace n'inquiète Packer que de loin, protégé qu'il est par sa conviction d'être au top, par le blindage de sa stretch-limousine et par un commando d'agents de sécurité le suivant partout, jusque auprès de ses diverses partenaires, du toubib qui lui ausculte la prostate (tandis qu'il vit, avec sa responsable conseillère financière, un orgasme sans contact à base de "contrôle oculaire complet"), ou de la librarie branchée où il retrouve sa femme zurichoise multifortunée et poétesse "de merde".

    Bon connaisseur de la physiologie des oiseaux et de la peinture d'avant-garde, des poètes de Bagdad au Xe siècle et de Marx qu'il lit dans le texte, Packer est le champion de la performance toute catégorie et l'homme du futur accompli, dont un disque dur devrait prolonger éternellement la vie à supposer que son corps pourtant entraîné le lâche contre toute attente ou que le mal rôdant le frappe comme il a frappé (à son vif plaisir, soit dit en passant), un magnat russe de sa connaissance, étripé sur la rue en plein jour.

    Il y a de l'ange en Packer, dont les ailes virtuelles le portent au-dessus de l'"espace viande" de la rue, et pourtant c'est par ladite viande qu'il va chuter, dont un damné plus ou moins squatter a voulu flairer la "saleté". Incarnation du ressentiment, ce pauvre Benno "jeté" par son entreprise, et qui fait la peau de Packer avant de lui faire les poches, est à vrai dire un piètre démon à côté de celui-là. D'ailleurs l'arrêterait-on que le mal continuerait de rôder en souriant dans une autre "limo", selon "l'axe du Bien" tracé par les nouveaux dieux...

    Don DeLillo. Cosmopolis. Traduit de l'américain par Marianne Véron. Actes Sud, 222p.

  • L'argus de Nabokov

    medium_Nabokov4.JPGmedium_Argus.jpg Il me reste de lui ce petit Argus bleu dans son enveloppe de papier de soie, dont il a fait cadeau à mon ami Reynald qui l’a soigné au CHUV de Lausanne et me l’a donné pour me remercier de lui avoir fait découvrir un jour l’adorable Lolita.

    C’était le dernier grand maître de la littérature occidentale, que les cuistres de Stockholm ont honoré en s’obstinant à ne pas lui décerner le Prix Nobel, comme s’il était naturellement au-dessus de ces honneurs calculés, trop insolemment libre pour aller donner la papatte à un monarque social-démocrate.

    Nabokov est mort à Lausanne, il a vécu trente ans à Montreux, Vladimir Dimitrijevic l’accueillit parfois lorsqu’il était libraire à la rue de Bourg, mais pour ma part je ne l’aurai vu qu’une fois en vie, au petit écran où il était apparu trônant derrière ses ouvrages et proférant d’extravagants et poétiques propos dont on sentait que chacun avait été minutieusement préparé tout en témoignant, avec quelle fraîcheur paradoxale, du plaisir à la fois savant et ingénu que l’écrivain éprouve à dégager les mots de leur gangue d’imprécision ou de trivialité, à les nettoyer de leurs scories pour les faire chatoyer et scintiller sous nos yeux comme des pierres précieuses.

    Et de fait c’est le poète qui me touchait avant tout chez Nabokov: c’est cet amour des choses du monde qu’on découvre, qu’on nomme et qu’on inventorie, la passion du naturaliste faisant écho, dans les constellations du langage, à celle du trouvère de jadis. Descendant direct de Pouchkine, et considérant d’ailleurs sa propre traduction d’ Eugène Onéguine, du russe en anglais, comme l’un de ses meilleurs ouvrages, Nabokov l’apollinien s’inscrit cependant, aussi, dans la lignée plus obscure et grinçante de Gogol, selon lui “le plus étrange poète en prose qu’ait jamais produit la Russie”, auquel il consacra un petit livre non moins singulier. Du premier il avait la lumineuse intelligence, l’esprit de géométrie et l’équilibre classique, la vaste culture et l’orgueil aristocratique, et du second le fond plus trouble et le génie malicieux, l’ironie et certain goût du trivial - mais on chercherait en vain chez lui la trace d’aucune dévotion et d’aucun autre culte que celui de la littérature scientifique ou poétique, avec la révérence particulière qu’il accordait à son propre génie - comme un don du ciel qui méritait le respect et le meilleur entretien quotidien.

    On se le figure supérieur, réactionnaire et même cynique, mais je vois surtout en lui l’émerveillement à tout instant revivifié de l’enfant d’Autres rivages, ce petit collectionneur fervent des pétales volants du Jardin d’Eden qui tout au long de sa vie, d’un exil à l’autre, refera ce geste innocent et prédateur d’attraper la beauté au vol; et dans une zone plus secrète je m’incline devant l’humour trempé au bain d’infamie de la personne déplacée, qui raconte dans Jeu de hasard cette affreuse histoire de l’exilé russe errant d’une ville d’Europe à l’autre, à la recherche de sa femme disparue et qui décide un soir, dans le wagon-restaurant où il a été embauché comme serveur, d’en finir avec cette vie méchante et sale. Or, tandis qu’il prépare avec soin sa disparition, comme s’il composait un problème d’échecs, nous apprenons que celle qui suffirait à lui rendre sa raison de vivre se trouve à l’instant dans le même train que lui - mais on se doute que la rencontre ne se fera pas, que le pire adviendra en attendant que d’autres livres s’écrivent pour nous faire oublier cette faute de goût de la destinée, comme le beau temps revient.

    Je regarde à l’instant mon petit papillon bleu et j’ai les larmes aux yeux en pensant à tous ceux qui voletaient ainsi dans la lumière en se croyant peut-être éternels et qu’une patte incompréhensible a saisis soudain pour les clouer dans une boîte, sur une porte de grange ou à une croix. Je ne vois plus Vladimir Nabokov qu’en chemise d’hôpital, tel que me l’a décrit mon ami Reynald, mon cher ami de jeunesse mort en montagne sept ans après son illustre patient, et ces livres qui nous restent comme des rayons de miel, où je sais que je reviendrai me nourrir à n’en plus finir.

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    medium_Photo_007.jpgNabokov à son pupitre, photo de Horst Tappe.

    La tombe de Vladimir et Véra Nabokov, toute proche de celle d'Oskar Kokoschka. Photo: Philip Seelen

     

  • Sollers à Silvaplana


    De la liberté de ne pas suivre l'Auteur...

    Silvaplana, ce lundi 24 janvier, 16h.33. – Le soleil rougeoie à l’ouest du lac enneigé sur lequel je marche seul en laissant derrière moi la double marque répétée YETI YETI de mes moonboots, qui me rappellent Tchang, le petit chinois de Tintin au Tibet, et notre premier séjour familial en ces lieux, lorsque nos filles étaient toutes petites et qu’entre deux chapitres de La montagne magique je me réjouissais tant de changer, de torcher, de humer au cul, de peloter et de palpoter, de mignoter, de léchoter et de faire rire par mille mignardises idiotes de père attentionné, avant de les oindre d’huile de rosat et de myrtilles, de les emmaillotter de linges imbibés d’eau-de-vie, de les embéguiner et de les déposer dans la bercelonnette.

    Combien j’aimais jouer au papa sans maman (elle se reposait alors dans son coin en se livrant à quelque sublime découpage) et combien j’emmerde Philippe Sollers pour la déconsidération qu’il jette sur la condition de père, mais combien je me réjouis aussi qu’Une vie divine soit de ces livres rares qui nous laissent la double liberté d’apprécier les vues de leur auteur tout en emmerdant celui-ci pour mieux se rester fidèle à soi, n’est-ce pas ?
    Donc il me plaît de reconnaître à Sollers le droit et la liberté de dire son mot, pour autant qu’il me laisse dire le mien, et c’est à cela que nous incitent et nous invitent et son livre et Nietzsche et les cimes que tous les matins je salue en me disant crânement avec Sollers: les montagnes s’en foutent !
    Pourtant le fait que les montagnes s’en foutent ne signifie pas que rien n’ait plus d’importance. Au contraire, et Sollers et Nietzsche ne disent pas autrechose : c’est quand on a reconnu que rien au fond n’a d’importance que tout se met à compter. La clairvoyance est le contraire du nihilisme, et j’aime que Philippe Sollers y ajoute de la gaîté.
    Du moins est-ce ce que je me dis en marchant sur le lac enneigé de cette fin d’après-midi en laissant derrière moi cette signature de YETI…

    Les cygnes de Silvaplana. Découpage de LK.

    Philippe Sollers. Une vie divine.

  • Sollers à Sils-Maria


    Au miroir de Jouve. Propos sur le roman.

    Sils-Maria, Hôtel Waldhaus (grand salon), ce mercredi 25 janvier, 13h.33.- Il y a plus de cent ans qu’a été érigé le Waldaus de Sils-Maria où je rencontrai, pour la première et unique fois, en 197**, un Pierre Jean Jouve doublement effondré du fait que Blanche, son épouse psychoanalyste, venait de faire une mauvaise chute dans le Grand Escalier, et non moins grave : du retard que l’envoi du chèque de Bianca, sa richissime mécène américaine, accusait ce jour-là.

    « Maladie, canicule, catastrophe ! » furent les trois termes de son entrée en matière, après quoi nous allâmes sur la terrasse ensoleillée surplombant les lacs égrener quelques sablés arrosés de whisky-tisane et quelques propos sur le roman.
    « Henry James affirme que tous les personnages du grand romancier ont raison », nous dit alors Jouve, et me signant mon exemplaire de Paulina que je lui soumis en tremblotant d’émotion, il me regarda par en-dessous de son œil terrible et malicieux à la fois : « N’est-ce pas que nous l’avons aimée notre Paulina ?!" Notre Paulina !
    Or resongeant aujourd’hui, sous la neige congelée, tant d’années après la mort de Jouve, de Blanche et de Bianca sans doute, aux personnages de Paulina, de La scène capitale, de Catherine Crachat ou du Monde désert, j’entends toute une rumeur de rêve, dans une sorte de brume proustienne, de laquelle montent des voix dont je reconnais chacune - chacune ayant raison.
    Et c’est Jacques de Todi, le fils de pasteur du Monde désert, neveu de Paulina, que son penchant pour un garçon diablement angélique peloté sur les hauts alpages du val d’Anniviers, non loin de chez Ella Maillart et du chalet des Chappaz, fait se convulser de culpabilité puis se jeter dans le Rhône de Genève au dam de son amie Baladine, dont Jouve a repris le prénom de la mère de Balthus. C’est Paulina et c’est Hélène de Sannis à Soglio (que Jouve appelle Sogno, le rêve), la toute belle Hélène fascinant un autre adolescent, Dans les années profondes, ou c’est Gribouille le fils des Gribiche et vingt, trente autres personnages qui ont tous raison, entre le poète et nous.
    La bande à Sollers, à l’époque de la revue Tel Quel que j’ai commencé à collectionner en 1966, avant de la rejeter virulemment, a fait beaucoup pour accréditer l’idée de la mort du roman et du caractère obsolète de la notion de personnage. Mais où en sommes-nous quarante ans plus tard ? Ya-t-il un seul grand romancier français vivant, comparable à un Philip Roth ou à un J.M. Coetzee, à un William Trevor, à une Doris Lessing, une Edna O’Brien ou une Joyce Carol Oates, un Brian Easton Ellis ou un Antonio Lobo Antunes - quel Bernanos d'aujourd'hui ?

    Je pose la question en revivant mentalement, ici au Waldhaus, tous les épisodes de La montagne magique dont chaque personnage me reste avec son prénom et ses raisons.
    Philippe Sollers a–t-il laissé la liberté à un seul personnage, à part le sien et ceux des femmes qui lui tournent autour comme autant de courtisanes et autres servantes aux rôles définis ?

    J’attends tranquillement les contradicteurs, tout en reconnaissant de mieux en mieux le mérite particulier de l’auteur d’Une vie divine…

    Philippe Sollers. Une vie divine. Gallimard, 2005.


     

  • Sollers à Sienne


    Du mystérieux Mozart et du char de Beethoven


    Sienne, Accademia Chigi, ce jeudi 26 janvier, 10 heures du matin. – Il y a des siècles que je reviens à Sienne, où Simone Martini a brossé mon portrait en 1320 et des bricoles, juste après ma conquête de Montemassi, de profil et couvert d’une splendide robe d’or poinçonnée à losanges, qui recouvre presque entièrement aussi mon blanc destrier, sous le nom de Guidoriccio da Fogliano.

    Je ne sais où Simone m’a déniché ce joli chapeau, mais bon. Ensuite, le dernier des érudits le sait, je réapparais au Cinquecento sous la figure du voyou à bandeau qui se trouve à la droite du Chevalier Blanc de la fameuse bataille peinte à fresque en 1466 par ce snob de Piero della Francesca. J’y ai l’air un peu patraque, pas à cause de la bataille mais à cause de ce que je viens de faire dans une alcôve proche avant la reprise de la pose avec toute l’équipe de forbans.

    Ces deux avatars de mon passé toscan, entre cent autres, sont fixés par la peinture de ces époques : nul doute à ce propos. En revanche, je ne sais d’où me vient le goût du cappuccio le matin, comme celui que j’ai pris deux fois tout à l’heure sur le Campo, ni d’où le goût de Beethoven et de Schubert, de Purcell et d’Arvo Pärt, de Soutine et de Bonnard…
    A l’instant cependant il n’y en a que pour Mozart, Sollers oblige, qui ruisselle bonnement des murs de l’Accademia jusque dans la cour où, comme tant de fois lorsque j’attendais la diva Johanna Silber, dans les années 20 du 20e siècle (une autre de mes vies antérieures) j’ai pris place sur le banc de pierre, l’oreille proche des conduits auditifs (géniale invention) qui relient chaque salle de répétition au cortile…
    Mozart ou la délectation : c’est tout Sollers, c’est l’apollinien par excellence bien plus que le dionysiaque, cela ravit Moi l’autre l’aérien tandis que Moi l’un renaude, qui n’en finit pas d’espérer le roulement de char de Beethoven le long des Bianchi di Sopra.
    « Sollers est très, très amusant lorsqu’il compare Wagner à un capitaine d’industrie usinant sa musique comme de la métallurgie lourde ou du matériel d'armement!», pérore Moi l’autre en se gorgeant de chocolat Mozart. Et Moi l’autre de grommeler : « Pas ça d’émotion, ton phraseur n’est jamais descendu à la cave, parle des migraines de Nietzsche mais ne sait pas ce que c’est, parlote et jabote mais ne me touche pas pour autant, chiacccherone maledetto ! », et Moi l’autre de pouffer.
    Et Mozart de ruisseler dans la matinée radieuse, au milieu des collines enneigées…

    Philippe Sollers. Mystérieux Mozart. Plon, 2001.

  • Le choc des images

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    Sontag24jpg.jpgA propos de Devant la douleur des autres. Rencontre avec Susan Sontag.

    Les images-chocs de la guerre rendent-ils l’homme plus conscient de l’abomination de la guerre, au point de l’en détourner ? C’est ce que croyait la romancière anglaise Virginia Woolf lorsqu’elle prit connaissance, dans les années 1936-1937, de photos montrant des corps dépecés de civils adultes et enfants victimes des bombardements de l’armée de Franco, en pleine guerre d’Espagne, laquelle fut d’ailleurs le premier conflit largement “couvert” par les photographes de guerre. Dans le même esprit pacifiste, sous le titre de Guerre à la guerre, l’objecteur de conscience allemand Ernst Friedrich avait publié, en 1924 déjà, un album rassemblant d’effrayantes photos de “gueules cassées”, de soldats gazés et de cadavres de toutes nationalités pourrisant en tas. Or la “guerre de demain” prophétisée en 1938 par Abel Gance dans son film J’accuse, aux images non moins terribles, éclata en dépit de toute “prise de conscience”.
    Depuis lors, les représentations de la guerre et de la violence dans le monde se sont multipliées de telle manière que nous baignons littéralement dans les images de la souffrance humaine captées dans le monde entier le jour même. Or pouvons-nous encore compatir, comme y incitaient les gravures célèbres des Désastres de la guerre de Goya, ou sommes-nous immunisés par le flot des images ? Et la manipulation technique et commerciale de celles-ci ne fausse-t-elle pas leur réception, déviant leur fonction de témoignage et assouvissant parfois les pulsions les plus morbides. Telles sont, entres autres, les observations et les questions développées par Susan Sontag dans son dernier essai, qui nous confronte à la réalité actuelle dans son ambivalence et sa confusion.
    - Dans quelle mesure, Susan Sontag, la photographie rend-elle compte de la réalité de la guerre ?
    - Le pouvoir spécifique d’une photo est, je crois, de nous hanter. Une photo peut créer un choc et fixer une vision symbolique, tel l’officier vietnamien exécutant un vietcong agenouillé , le soldat républicain de Capa ou le gosse levant les mains dans le ghetto de Varsovie. Mais sans les mots, sans légende ou narration, ce que dit la photographie de la guerre est limité. Je l’ai vérifié lors du siège de Sarajevo, où j’ai séjourné pendant près de trois ans. En parlant, après la guerre, avec des amis qui en avaient vu tous les jours d’innombrables images, j’ai constaté qu’ils n’avaient aucune idée de la réalité concrète que nous vivions. Un film, sans doute, rend mieux celle-ci. Mais la photo ne dit rien de l’odeur, du bruit, du silence, de l’ennui, des multiple sensations vécues jour après jour dans une guerre.
    - Les images de la guerre au Vietnam n’ont-elles pas influencé, tout de même, l’opinion américaine ?
    - C’est vrai. Au Vietnam, la photographie de guerre a d’ailleurs eu un rôle inégalé par le passé. Mais les photos n’auraient jamais suffi sans l’opposition suscitée par la conscription obligatoire et les pertes humaines dans l’opinion publique, également stimulée par des fleuves de mots.
    - Le témoignage photographique garde-t-il sa validité à vos yeux ?
    - Bien entendu. Le problème n’est pas lié au document lui-même, mais à son contexte et à sa réception. Je me rappelle que pour la première publication dans Life, en juillet 1937, de la photo de Capa montrant le milicien frappé à mort, le magazine avait consacré la pleine page de gauche au baume capillaire Vitalis. Le rapprochement pouvait choquer, mais du moins savait-on où était la publicité et où le document... Cette fonction s’est complètement diluée, par exemple, dans les photos réalisées par Toscani pour Benetton, où la douleur humaine devient une composante publicitaire avec le plus total cynisme. Dans ces mêmes eaux troubles, et au comble de la morbidité, je vous signale que les images de l’exécution, au Pakistan, du journaliste américain Danny Pearl ont été localisées sur un site porno...
    Cela étant, la photo reste un précieux instrument de savoir. Prenez un tout autre exemple que celui de la guerre: le vieillissement. J’y ai pensé en voyant les images successives de Katherine Hepburn à travers les années. On dispose là d’un instrument à large diffusion qui ajoute à notre connaissance.
    - On reproche souvent à la photographie d’esthétiser le malheur ou la souffrance. Vous parlez vous-même de la polémique suscitée par les magnifiques images de Salgado, qui fait de la beauté à partir de la misère...

     

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    - A franchement parler, j’ai de la peine à trancher. J’ai moi-même défendu Salgado lorsqu’on l’a descendu en flammes, mais je constate tout de même que, par exemple dans sa grande série sur les migrations, il mélange tous les sujets au risque d’aboutir à des amalgames confus. Là encore, l’image qui n’est pas relayée par la réflexion est insuffisante. De la même façon, je me méfie de la compassion suscitée par des photos et que ne prolonge aucune réflexion. Je crois que la réflexion doit se substituer à l’incantation généreuse, qui n’est souvent qu’un simulacre.
    - Est-ce cela qui vous fait réagir violemment, aussi, contre ceux qui prétendent que la réalité n’est plus aujourd’hui que spectacle ?
    - Cette affirmation me semble révoltante, mais en somme typique d’un certain provincialisme intellectuel occidental, notamment représenté par un Baudrillard, qui ne voit que la virtualité des images ou des réseaux médiatiques et ne perçoit plus rien de la réalité pourtant douloureusement réelle dans laquelle vit la plus grand partie de l’humanité.

    - Quel serait alors, selon vous, le bon usage des images ? Y a-t-il une écologie de leur réception ?
    - Je vais vous paraître un peu vieux jeu, mais c’est mon côté moraliste de base qui ressort là: je crois que la meilleure façon de recevoir une image photographique est encore le livre, qui permet un rapport intime et prolongé propice à la réflexion. Ce n’est qu’en exerçant celle-ci, par exemple, qu’on peut comprendre le sens et la portée d’une des images anti-guerres les plus extraordinaires que je connaisse, à cet égard, entièrement composée en studio par le photographe canadien Jeff Wall, et qui représente des soldats russes et afghans morts dans un vallon ensanglanté, et qui continuent de nous parler comme si de rien n’était...

    Susan Sontag. Devant la douleur des autres. Traduit de l’anglais par Fabienne Durand-Bogaert. Editions Christian Bourgois Editeur, 138p.

    Susan Sontag est décédée en décembre 2004.

    Un recueil d'essais, Temps forts, a paru à titre posthume chez Christian Bourgois, en 2005.

    Images ci-dessus: Dead Troops Talk. Afghanistan. Photomontage de Jeff Wall. Mine de la Serra Pelada, au Brésil. Sebastiao Salgado.

    Deux ouvrages traduits de Susan Sontag ont reparu en octobre 2008 chez Bourgois: Sur la photographie et La conscience des mots, dans la collection Titres.

  • Rêver à la Suisse

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    Henri Calet au temps des privations. Invite à la (re)découverte...
    On sait, ou on ne sait pas, en tout cas on le découvre en ouvrant le petit livre savoureux d’Henri Calet portant ce titre : que Rêver à la Suisse signifie, au sens figuré cité en exergue, ne penser à rien. Un Suisse pourrait s’en vexer : il aurait tort. Lorsqu’un publiciste provocateur a lancé le slogan La Suisse n’existe pas, il exploitait une assez médiocre démagogie en vogue, notamment, dans certains milieux de haute intelligentsia et de haute politique culturelle helvétique, sous-entendant en somme que nous sommes tellement tout qu’il nous manque juste d’être tenus pour rien. Ce rien n’a rien à voir avec le rien de Calet, qui ne dit certes pas tout de la Suisse mais donne envie d’y goûter, comme à un idéal carré de chocolat.
    2c7647520e364a0cbbbf700761b82877.jpgLa première édition de Rêver à la Suisse, préfacée par Jean Paulhan, date de 1948, et l’on sent encore un peu la guerre dans la Suisse protégée que décrit Calet par le tout menu. Ainsi relève-t-il l’inscription figurant dans telle vitrine d’une prestigieuse confiserie de la place de Montreux, selon laquelle la Maison ne pourra livrer sa production d’Amandino pour cause persistante de restrictions.
    Henri Calet se moquait-il de la Suisse en relevant ce détail qu’on pourrait trouver un summum de luxe futile, au cœur d’une Europe en ruines ? Et se moque-t-il de la Suisse en s’arrêtant à d’autres détails ténus tels que la forme et l’appareillage des urinoirs ou le fonctionnement de tel vertigineux funiculaire à crémaillère ? Je ne le crois pas du tout. On n’apprend certes à peu près rien de ce pays en lisant Rêver à la Suisse, mais on en sent en revanche le climat : on y est et tout est dit. Ne penser à rien en rêvant à la Suisse est au reste la meilleure disposition pour redécouvrir ce pays qui en contient plus que quiconque n'oserait en rêver sur le territoire d'un timbre-poste, et l'on verra que ce n'est pas rien...   
    Jean Paulhan. Rêver à la Suisse. Préface de Jean Paulhan. Réédition Pierre Horay, 1984.

    Images: les emblèmes de la Suisse chevillés à nos semelles: le lion de Lucerne et Guillaume Tell; le funiculaire de Territet

  • Friedrich le Grand

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    En mémoire de Dürrenmatt, mort le 14 décembre 1990.

    Génie de l’espèce volcanique, Friedrich Dürrenmatt écrivait comme un écolier follement appliqué, dont chaque paragraphe de sa petite écriture carrée était essayé et repris, révisé cent et mille fois au point qu’à son œuvre comptant trente volumes il faudrait en rajouter trente autres au moins de brouillons. Des récits fantastiques de La Ville aux romans policiers à double fond tels que Le Juge et son bourreau ou Le Soupçon, ou des pièces radiophoniques (la fameuse Panne) aux écrits récents mêlant paraboles et réflexions, en passant par l’essai politique (sur Israël ou sur la Suisse), les dessins à la plume et la peinture virulemment expressionnistes, cet immense bonhomme n’aura cessé d’approfondir les thèmes qui le hantent depuis ses jeunes années : l’individu perdu dans le grand labyrinthe, la corruption du pouvoir et de la justice par l’argent, la dilution de toute responsabilité dans le chaos de l’Histoire, l’entropie cosmique et l’autodestruction de l’humanité. Autant de thèmes qui traversent son théâtre, de l'increvable Visite de la vieille dame, qui continue de se jouer aux quatre coins du monde, à cette représentation de la folie humaine que figure Achterloo, sa dernière pièce.

    Pessimiste paysan, Dürrenmatt n’a jamais cru aux lendemains qui chantent du communisme, pas plus qu’il ne cédait aux sirènes d’aucune autre idéologie que la sienne, critique, de fabuliste à traits acérés. Comme il le disait avec son goût du paradoxe, ce rebelle plantureux, amateur de bons vins et de cigares Brissago, était devenu écrivain en Suisse « précisément parce qu’on n’y a pas besoin de littérature ». À l’époque où les grands de ce monde se foutent de la littérature tout en la citant dans leurs discours pour se faire bien voir, le grand Fritz était arrivé, en présence de Vaclav Havel, dans un mémorable discours mêlant la plus folle exagération et la plus juste perception du conformisme helvétique, à défier nos édiles au point qu’ils lui battirent froid au terme de la cérémonie. Nul hommage plus mérité !

    Convaincu qu’il est impossible désormais de démêler la culpabilité des fauteurs de tragédies, ce moraliste panique visait essentiellement à réveiller ses contemporains doublement menacés par la mort spirituelle et l’Apocalypse planétaire, avec les moyens d’un Jérôme Bosch à la sauce bernoise.

    Portrait de Friedrich Dürrenmatt. Huile sur toile de Varlin

  • Polyphonies de la condition humaine

     

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    Antonio Lobo Antunes en traversée.

    Il est peu d’œuvres contemporaines dont la traversée procure, autant que celle des romans de l’écrivain portugais Antonio Lobo Antunes, le sentiment de s’immerger en eau profonde et d’avancer comme en apnée dans une sorte de rêve éveillé. Un jeune drogué est en train de mourir dans un hôpital de Lisbonne. La science a déjà établi son bilan fatal tandis que la technique et la chimie le retiennent plus ou moins en vie. Or ses derniers instants constitueront l’une des sphères temporelles qui s’interpénètrent dans La mort de Carlos Gardel, où la voix du garçon se mêle à celle de son père divorcé et à de multiples autres murmures qui s’entrecroisent et s’éclairent mutuellement, pour constituer une sorte de lancinante polyphonie du manque d’amour dont chaque chapitre porte en exergue le titre d’un tango du mythique Carlos Gardel.

    A première approche, force est de convenir qu’un tel livre peut dérouter, tant sa trame est serrée et comme couturée de ruptures. De fait, une page d’Antunes combine souvent plusieurs plans de réalité et plusieurs temps, plusieurs niveaux de pensée ou de parole, plusieurs systèmes de dialogues, sans que la cohérence de l’histoire en train de se raconter ne soit pourtant entamée. L’impression d’un fouillis inextricable peut cependant prévaloir faute d’attention de la part du lecteur, à qui il incombe en somme de « construire » à l’unisson de l’auteur. Déchiffrement fastidieux alors ? Pas vraiment, car si complexe que soit la phrase d’Antunes, les éléments constitutifs de ses romans sont si « concrets », si fortement lestés de substance existentielle, affective et psychologique, sensuelle et sexuelle, si « physiques » et si « métaphysiques » à la fois, si profondément en consonance avec la souffrance quotidienne de tout un chacun, mais également si sublimés par la forme et la musique de la langue que jamais on n’a le sentiment d’une complication gratuite.

    La meilleure introduction à l’œuvre d’Antunes reste sans doute au demeurant, son premier livre, Le cul de Judas, dont la forme monologuée et l’éclat célinien de l’écriture ne posent aucun problème de lecture. Publié en 1979, Le cul de Judas, dont le titre évoque en portugais un trou pourri, ou l’opprobre frappant le traître, ressaisit, sous la forme d’une confession à laquelle se livre une nuit durant, dans un bar, un homme en train de séduire son interlocutrice, le voyage au cœur des ténèbres qu’a représenté, pour le jeune officier-médecin-écrivain, la guerre en Angola à laquelle il a participé vingt-sept mois durant, de 1971 à 1973. Cela étant, plus qu’un témoignage « sur » la guerre coloniale, Le cul de Judas se déploie comme une incantation, véhémente et lyrique à la fois, où le rescapé de la sale guerre exorcise le cauchemar de sa génération. On en trouve, aujourd’hui, les échos « à chaud » au fil des Lettres de la guerre qu’il a écrites à sa femme durant cette épreuve, publiées par ses filles et tout récemment parues chez Christian Bourgois.

    Issu de la bourgeoisie cultivée du quartier de Benfica qu’il a maintes fois évoqué dans ses livres, petit-fils d’un Brésilien marié à une Suissesse alémanique, élevé dans un milieu de médecins et lui-même psychiatre de formation (Connaissance de l’enfer, traduit en 1988, raconte sa plongée dans l’univers des malades mentaux), Antunes s’est colleté, dans ses premiers livres, avec les grands thèmes de l’histoire portugaise récente. Les séquelles de la guerre coloniale sont ressaisies dans le « débat » de Fado Alexandrino (1983) où quatre anciens combattants de l’Afrique se retrouvent lors d’un banquet de bataillon pour une confrontation sur fond de révolution en cours. D’une tout autre tonalité, plus onirique et baroque, mais non moins mordant, Le retour des caravelles (1988) brosse un tableau mémorable des conquêtes du Cinquième Empire et de la décolonisation.

    Il y a de la vision à la Garcia Marquez dans cette évocation grinçante du retour des conquérants où les figures mythiques de l’histoire portugaise des XVe et XVUe siècles croisent les dépossédés récents de la décolonisation, où caravelles et cuirassiers mouillent dans les mêmes eaux tandis que le langage du chroniqueur, revisitant à sa façon le premier des dix chants épiques des Lusiades de Camoës, multiplie les anachronismes et les allusions ironiques. Plus qu’un Garcia Marquez, cependant, Antunes investit l’intériorité de ses personnages, portant l’accent sur le désarroi des individus emportés dans la maëlstrom de l’Histoire.

    Dans cette perspective, c’est avec Explication des oiseaux, datant de 1981, que la forme novatrice des romans d’Antunes a trouvé sa première cristallisation. Au fil de quatre journées à la continuité rompue par la mort annoncée du narrateur, le lecteur participe littéralement à la lente et inexorable noyade d’un brave prof d’Histoire empêtré dans ses déboires conjugaux. Au fil d’un récit baigné de lancinante mélancolie, l’on assiste alors, simultanément, à la phase finale de la vie d’un couple mal assorti (le fils de bourgeois rêveur et l’intellectuelle communiste agressive, pour simplifier), aux séances de tribunal oniriques durant lesquelles le protagoniste s’imagine jugé tantôt par les siens et tantôt par les camarades prolétaires de sa femme, ou encore à de multiples remémorations de toutes les périodes d’une vie foisonnant de personnages malmenés par l’existence.

    « Toutes ces angoisses devant la cruauté de  la vie ne peuvent laisser le lecteur indifférent », écrit à ce propos la traductrice et préfacière du Retour des caravelles, Michelle Giudicelli, « car, à travers ces cas particuliers, et indépendamment de la personnalité de chacun, Antonio Lobo Antunes met à nu l’humanité dans son ensemble. Pour ce faire, il s’aide de tous les moyens que le langage met à sa disposition pour créer cette écriture baroque qui lui est si particulière. Afin de rendre le récit plus présent, il n’hésite pas à bouleverser la structure habituelle des phrases, parfois interminables, à y faire alterner le style indirect et le style direct, à passer brusquement d’une narration à la troisième personne à une narration à la première personne, où le héros de l’histoire que l’on est en train de conter réagit devant nous aux événements qu’il vit en un discours intérieur dans lequel il dévoile tout ce qu’il ressent, les souvenirs qui le hantent, les images qui l’obsèdent ».

    Cette narration labyrinthique, qu’on pourrait dire également organique, ce concert de voix aux développement polyphoniques, on les retrouve plus amplement déployés dans Le Traité des passions de l’Âme (1990) ou plus encore dans L’Ordre naturel des Choses (1992) dont la forme est explicitement démarquée de la Cinquième symphonie de Gustav Mahler. Par ailleurs, la technique du romancier ne laisse de faire penser à tout moment, aussi, aux procédés de montage, d’enchâssements ou de fondus de l’écriture cinématographique ; et rien, au demeurant, de mécanique ou d’artificiel dans le développement de ces romans qui paraissent au contraire couler comme de lents fleuves moirés, charriant une multitude d’images singulières qui s’incorporent naturellement à la substance du texte.

    Voici « l’odeur d’alcool, de peur et d’espoir propre aux hôpitaux » qui avance et recule dans les couloir, « semblable à celle d’une mer endormie ». Voici la vieille mourante dont Antunes parle du « sommeil d’écureuil », tandis que le bruissement d’un envol lui évoque « les petites feuilles minces, innombrables, d’un dictionnaire » ou qu’un poisseux brouillard marin enveloppe la ville « dans un linceul de larmes immobiles » ou qu’une mouette sur l’eau est « couleur de paupière retournée ».

    Pour autant, les ressources imagières de l’écrivain ne se bornent pas à de telles « trouvailles » mais tendent de plus en plus à tout rendre plastique, comme si telle esthétique du « tout dire » devait inscrire dans la chair de l’écriture le grand projet du jeune auteur, formulé dans Le cul de Judas, de déchiffrer « le secret de la vie et des gens » et de résoudre « la quadrature du cercle des émotions ».

    D’un livre à l’autre, et notamment après La farce des damnés (1985), la propension satirique et grinçante du romancier tend s’adoucir au bénéfice d’une empathie de plus en plus proche de la compassion. Or cet aspect tchékhovien des romans d’Antonio Lobo Antunes, qui nous attache particulièrement à certains personnages désarmés, n’édulcore jamais le tableau clinique des observations de l’écrivain, à la fois moraliste et poète.

    Dans L’Ordre naturel des Choses, dont le titre évoque une expression qui l’exaspérait en son enfance (sa mère lui faisant valoir que la mort est, précisément, « dans l’ordre naturel des choses »), Antunes met en scène une série de personnages qui incarnent tous un certain état de déréliction ou de déliquescence, comme il en va des protagonistes de La mort de Carlos Gardel. Il y a là un vieil homme amoureux d’une jeune fille diabétique, laquelle lui offre son lit en échange du paiement de son loyer. Sous le même toit vivent la tante de la jeune fille en train de mourir du cancer, et son père qui a travaillé dans les mines du Mozambique. A ceux-là s’ajoutent un ancien agent de la police politique de Salazar reconverti dans l’hypnotisme, un officier libéral torturé pour complot contre le dictateur (et qui parle d’outre-tombe) et son frère toujours vivant rejeté par son père et ruminant le ratage de sa vie annoncé dès son enfance… et tels personnages d’en susciter d’autres comme d’une frise d’un seul tenant se prolongeant dans le labyrinthe intime de chaque lecteur.

    Telle est, aussi bien, l’étrange et profonde qualité d’absorption et de réfraction de l’œuvre d’Antonio Lobo Antunes, frère à la fois de Proust et du Simenon de la quête de « l’homme nu », mélange de sortilèges et de cruautés, de ténèbres et de lumière.

     

    Antonio Lobo Antunes dixit

    Du travail

    « Le plus important est le travail. Je travaille très lentement, à la main, dix à douze heures par jour, tous les jours, et je ne vois pas pour moi d’autre solution. Je me souviens toujours de ce que Bach disait : « Si vous travaillez autant que moi, vous parviendrez au même résultat ». Ce n’est pas tant une question de modestie que d’humilité. Je suis un auteur très commode pour les éditeurs, car je ne revois jamais les épreuves, ni ne relis mes livres. Tout mon travail se fait en amont : je fais une première version, puis une deuxième, puis une troisième, puis je fais dactylographier le manuscrit que je corrige une dernière fois et basta ! »

    De la lecture
    « Nous avons eu la chance, avec mes six frères, d’entendre mon père nous lire à haute voix, tous les samedis soir, les auteurs français, anglais ou russes qu’il aimait. Il n’émettait jamais de jugement, nous invitant plutôt à écouter et à former notre propre opinion. J’ai beaucoup de pitié pour les gens qui ne lisent pas, car la lecture est pour moi un plaisir presque sensuel, comme la musique et la peinture. De surcroît, la lecture des plus grands vous rend plus humble. Avec Le Traité des passions de l’âme, j’ai pensé que j’avais découvert un moyen de faire avancer l’action par le dialogue qui innovait. Et puis, un jour, je me suis mis à relire Jane Austen – et tout était là ! Ernesto Sabato me disait qu’il ne fallait pas lire beaucoup mais souvent le même livre. Il y a ainsi trois livres de Faulkner que je lis et relis : Le bruit et la fureur, Go down Moses et Tandis que j’agonise. Quand les romans sont très bons, ils ont une qualité magique. Et Faulkner a sur moi un effet catalyseur : il me donne envie d’écrire ».

    Du roman
    « En tant que lecteur, j’aime les gros livres. J’ai besoin de m’attacher aux personnages. Et puis un roman c’est très curieux, parce qu’on ne peut pas avoir un orgasme pendant quatre cents pages, il a ses propres lois, qui rejettent tout ce qui ne lui appartient pas. J’ai en outre appris, en travaillant, que la première version contient toutes les solutions techniques à développer ensuite ».

    De la composition
    «J’ai d’abord une idée vague. C’est très étrange. Ce sont de petites bribes, des trucs informes qui lentement cristallisent et se combinent. Puis une idée plus précise des personnages et de l’intrigue se forme, et c’est parti. Le même problème se pose avec la fin des livres : je me souviens toujours de la formule de Freud qui disait qu’une analyse est terminée quand l’analyste et le patient sont satisfaits du résultat. C’est al même chose quand l’écrivain et le livre sont eux aussi satisfaits… »

    Des influences
    « Dans chaque pays on me trouve d’autres oncles et cousins. En Suède par exemple on m’a rapproché de Claude Simon, que je connais mal. En France, c’est à Céline qu’on m’a comparé. Mais si je devais me choisir des parents, je dirais : Gogol, ou Faulkner. Par certains côtés, Zola a beaucoup compté pour moi. J’aime, en outre, beaucoup Simenon et Graham Greene, quoique je n’aurais pas aimé écrire leurs livres. La puissance d’évocation de Simenon est fantastique, qui arrive à créer une atmosphère en trois mots. Il a des qualités de concision que je n’ai pas du tout… »

    De la langue
    « La langue française est très difficile, beaucoup plus que le portugais , langue plus ductile et plastique, enrichie par beaucoup de mots arabes, nègres, juifs, dont vous pouvez bousculer la syntaxe et le lexique. Même la conception du temps en est changée. Il n’y a pas pour les Portugais, comme dans le reste de l’Europe, une séparation nette entre présent, passé et futur, mais une sorte d’immense présent élastique. Le problème du temps est un problème majeur du roman. Je me suis demandé pendant de longues années comment je pourrais le résoudre. J’ai utilisé certaines techniques de la psychanalyse, où les champs se mélangent. D’autre part j’ai utilisé les personnages comme miroirs, pour se refléter les uns les autres. C’est comme ça que je pensais pouvoir refléter l’extrême complexité des hommes et des femmes, et le caractère souvent paradoxal de leurs émotions et de leurs sentiments ».

    (Propos recueillis par JLK)

  • Le fleuve de la mémoire

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    Sur Une histoire d'amour et de ténèbres, d'Amos Oz, et en relisant Seule la mer, roman-poème.

    La voix d’Amos Oz est de celles qui, dans le bruit du monde actuel, font du bien. Pas tant du fait, d’ailleurs, de ce qu’il dit en vue de la solution du conflit israélo-palestinien, notamment dans le petit livre intitulé Laissez-nous divorcer ! , ni pour la valeur de témoignage humain et historique d’ Une histoire d’amour et de ténèbres, vaste chronique familiale englobant ses années d’enfance et de jeunesse en Israël et la destinée de ses aïeux européens chassés du monde dont il furent les plus ardents défenseurs, mais pour le mélange de sagesse lucide et de tendresse, d’empathie non sentimentale et de poésie qui se dégage de ses livres.
    De cette voix profonde et généreuse nous restant par son écho durable, le roman-poème intitulé Seule la mer (Gallimard, 2001; traduction discutable de The same Sea) constituait la meilleure illustration jusque-là, que déploie aujourd’hui dans le temps et l’espace cette inépuisable Histoire d’amour et de ténèbres, interrogeant autant les racines et la mémoire européennes de l’auteur que les nôtres, que nous soyons juifs ou pas. Or, quoique goy avéré, jamais le soussigné ne s’est senti aussi proche d’être juif qu’à la lecture de ce livre excluant pourtant les assimilations lénifiantes et les bons sentiments à la petite semaine. Plutôt, c’est à proportion des différences considérées pour telles, des défauts de ses personnages et de l’incompréhension régnant entre eux jusque dans le cercle le plus étroit de la famille confrontée aux mêmes difficultés, que nous nous prenons à les aimer. Seraient-ils Palestiniens ou Chinois que nous les aimerions tout autant sous le même regard froid et chaud à la fois, d’un auteur ne cessant de balancer de la comédie à la tragédie, de l’individuel au collectif, du particulier au général, des premiers plans de l’actualité aux allées des années profondes.

    Cette chronique romanesque (on verra plus loin dans quelle mesure fidèle aux faits, ou réfractée et charnellement épaissie par la fiction) commence dans un logement insalubre du quartier “tchékhovien” de Kerem Avraham à Jérusalem, au commencement des années 50, où s’entassent les monceaux de livres du père bardé de diplômes mais confiné dans un emploi de bibliothécaire (il lit seize ou dix-sept langues et en parle onze avec l’accent russe) et de la mère elle aussi très lettrée (même si elle ne lit que sept ou huit langues...). Européens de culture et d’âme comme leurs aïeux, les parents d’Amos rêvent peut-être encore en yiddish mais ne parlent à leur enfant qu’en hébreu, de crainte qu’il ne succombe à son tour “au charme de la belle et fatale Europe” dont ils ont été chassés comme des rats. De la même façon, c’est à l’avenir de la nouvelle nation que la figure tutélaire de la famille, le grand-oncle savant Yosef Klausner (c’est le vrai patronyme d’Oz) trônant au milieu de son “château” de livres et de manuscrits, consacre les méditations et les traités historico-politico-littéraires qui lui vaudront la vénération des plus haute autorités de l’époque.

    Le charme profond de ce livre tient cependant à la manière toute familière, et souvent frottée d’humour - à hauteur d’enfant ou d’adolescent -, dont se modulent observations et portraits. Une visite dominicale au voisin (et terrible rival) du grand-oncle, le futur Nobel de littérature S.Y. Agnon, n’est pas relatée ici avec plus de solennité que les redoutables séances de décrassage subies par l’enfant en visite chez sa grand-mère Shlomit qu’obsède la hantise des microbes “asiatiques” fourmillant dans l’atmosphère d’un Proche-Orient où l’on s’est réfugié faute de mieux...
    Au cliché d’une jeune nation unie fixant crânement la ligne d’horizon se substitue, dès les premiers chapitres d’ Une histoire d’amour et de ténèbres, l’image grouillante et contradictoire, voire conflictuelle, d’une société composite où les moins mal vus ne sont pas les jeunes pionniers des kibboutzim, considérés comme impies ou de moeurs dissolues par d’aucuns, à commencer par les parents d’Amos. Or c’est ceux-là que le jeune garçon rêve de rejoindre au plus tôt, pour devenir tractoriste et non du tout écrivain comme l’aimeraient tant les siens. A quatorze ans déjà, il imposera à son père ce crève-coeur avant de changer de nom et de découvrir que le jeune Israël de Galilée est aussi pourri de littérature et de poésie que les irrespirables appartements de sa famille.
    L’écrivain remarque, à un moment donné, qu’il a toujours donné une “seconde chance” aux personnages de ses romans, et l’on pourrait se dire, en lisant ce premier ouvrage explicitement autobiographique, que c’est la même “seconde chance” qu’il s’est donné à lui-même par rapport à sa mère et son père, en rejouant tous leurs rendez-vous manqués et en les incorporant pour ainsi dire dans la “seconde chance” donnée à toute une généalogie restituée dans l’immense brassage de cette remémoration.

    De Jérusalem et Tel-Aviv, et des années 50 à nos jours, le chroniqueur ne cesse en effet de nouer et de renouer de nouveaux liens de filiation dans la trame desquels, comme pêchés au tréfonds du temps par un grand filet, ressurgissent visages et destins. Une paire de chaussures d’enfant y fait office de petite madeleine, et c’est ainsi qu’un jeune pionnier finit par honorer, plume en main, la mémoire des siens...

    En relisant le roman-poème Seule la mer.

    La poésie est-elle d’actualité à l’heure où deux peuples se déchirent sur la terre dite sainte, et le lecteur ne va-t-il pas se détourner de cet ouvrage d’Amos Oz, sous-titré «roman en vers», arguant du seul prétexte que les poèmes ne sont pas sa tasse de thé ? Eh bien il aurait tort. D’abord parce que la forme de ce roman, absolument originale et même novatrice (sans que nous puissions hélas juger de sa traduction), ne pose aucun problème de lecture pour qui s’y laisse immerger. Ensuite, et surtout, parce que cette démarche poétique, qui en appelle essentiellement à la sensibilité fine par le truchement des images et de la musique des mots, répond à une interrogation à la fois intime et collective de l’homme sur le sens de sa vie et de sa destinée.

    Ce roman-poème d’Amos Oz, datant de 1999 mais déjà traduit en trente langues et précédé d’une rumeur enthousiaste, ne parle qu’incidemment du conflit israélo-palestinien, mais il n’en est pas moins actuel et universel de portée. Il campe quelques personnages ordinaires auxquels nous ne tardons à nous attacher, qui pourraient êre de n’importe quelle nationalité ou religion. Il y a là un conseiller fiscal en récent veuvage et son fils idéaliste crapahutant du côté de l’Himalaya, l’amie de celui-ci et bientôt de celui-là en train de se faire gruger par un producteur de cinéma mal dans sa peau, une chère disparue qui ne l’est pas tout à fait, une veuve qui tâche de faire réapparaître son défunt avec l’aide d’un cartomancien grec, une Portugaise ex-nonne aux rondeurs offertes aux jeunes pèlerins des hautes terres du Tibet, d’autres encore et le romancier lui-même, au tournant de la soixantaine, qui a mal au dos, a déjà «commis quelques livres» et même «posé pour des magazines», et qui se demande à quoi rime cette histoire racontée «en vers libres», comme s’il «retournait à l’horrible époque de son enfance, quand il s’isolait la nuit à la bibliothèque, à l’autre bout du kibboutz, pour noircir des pages et des pages au cri des chacals»...

    Le titre original de ce roman (Oto Ha-Yam), fidèlement traduit par The same Sea dans sa version anglaise, signifie en effet «la même mer» en hébreu et désigne, mieux que sa transcription française, un thème essentiel du livre et plus encore le sentiment dominant qui l’imprègne, que tous ses personnages forment autant d’îlots liés entre eux par une même substance originelle et un même socle.
    La structure formelle du roman est elle-même constituée d’îlots, se déployant comme une suite de «poèmes», de quelques lignes ou des deux ou trois pages, ou comme un montage de séquences. Plus qu’un puzzle à piécettes, ou qu’un kaléidoscope, c’est en effet à une sorte de film mental et émotionnel que fait penser cet ouvrage bousculant les conventions de lecture.

    Ce qu’on appelle la licence poétique nous y permet aussi bien de passer sans transition du bord de mer de Bat-Yam au lac Chandartal que de vivre au même instant le présent de Nadia (laquelle, quoique morte, encourage son fils à baiser les pieds de Maria la bien vivante - les pieds après le reste...) et son passé, le temps et ses distorsions physiques («en Himalaya, c’est déjà demain») ou psychologiques, tous les niveaux de conscience de chaque personnage et ce qu’ils pensent à l’instant où ils parlent dans un bruissement de dialogues admirablement enchâssés dans le récit.

    Ainsi que se le dit Rico, le fils du conseiller fiscal de Bat-Yam en train de gamberger au Tibet, «nous sommes tous prisonniers condamnés à attendre la mort chacun dans se cellule. Et toi avec tes voyages, cette obsession d’accumuler les expériences de plus en plus loin, tu trimballes ta cage avec toi à l’autre bout du zoo». Du moins ces prisonniers se rencontrent-ils de loin en loin, ils vont souvent mal mais ensemble, ils se comprennent souvent hypermal mais le romancier nous aide à mieux saisir les tenants de leur (parfois) étrange conduite, si semblable à nos propres errements.

    La part du poète, et d’abord dans la cristallisation de maintes «minutes heureuses», selon l’expression de Baudelaire, tient à faire alterner silences et récit, avec de fréquentes échappées contemplatives et de constants renvois à la subjectivité du lecteur. Aussi, avec autant de franchise que de juste distance, le romancier aborde les zones les plus intimes de ses personnages où la sensualité, le sexe, les peurs et les refus, les pulsions de vie et de mort se trouvent naturellement incorporés dans la totalité du vivant.

    C’est ainsi un livre à lire et à relire que Seule la mer, à compulser comme une liasse de photos ou de lettres (il en contient d’ailleurs un lot), comme un recueil de sagesse où l’on pioche de vieilles sentences (l’auteur montrant l’exemple) dont on vérifie l’éventuelle validité avec un sourire aux aïeux, enfin comme une chronique de la vie ordinaire qui poursuit son bonhomme de chemin tandis que les armes «parlent» encore non loin de là. Dans l’un des plus beaux morceaux murmurés par l’auteur lui-même, ou son double, et justement intitulé Magnificat, une dernière phrase englobe l’écrivain et ses personnages, autant que nous autres et que ceux que la haine sépare. Avec cet esprit fraternel qui nous rappelle le bon docteur Anton Tchekhov, la phrase conclut comme une main tendue: «Assez bourlingué. Il est temps de faire la paix»...

     



    Amos Oz. Une histoire d’amour et de ténèbres. Traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen. Gallimard, coll. 543p. Du monde entier.

    Amos Oz. Seule la mer. Traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen. Gallimard, Du monde entier, 206p.

    Photo de Horst Tappe

  • Amos Oz poète de la vie ordinaire

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    En relisant le roman-poème Seule la mer.  

    La poésie est-elle d’actualité à l’heure où deux peuples se déchirent sur la terre dite sainte, et le lecteur ne va-t-il pas se détourner de cet ouvrage d’Amos Oz, sous-titré «roman en vers», arguant du seul prétexte que les poèmes ne sont pas sa tasse de thé ? Eh bien il aurait tort. D’abord parce que la forme de ce roman, absolument originale et même novatrice (sans que nous puissions hélas juger de sa traduction), ne pose aucun problème de lecture pour qui s’y laisse immerger. Ensuite, et surtout, parce que cette démarche poétique, qui en appelle essentiellement à la sensibilité fine par le truchement des images et de la musique des mots, répond à une interrogation à la fois intime et collective de l’homme sur le sens de sa vie et de sa destinée.

    Ce roman-poème d’Amos Oz, datant de 1999 mais déjà traduit en trente langues et précédé d’une rumeur enthousiaste, ne parle qu’incidemment du conflit israélo-palestinien, mais il n’en est pas moins actuel et universel de portée. Il campe quelques personnages ordinaires auxquels nous ne tardons à nous attacher, qui pourraient êre de n’importe quelle nationalité ou religion. Il y a là un conseiller fiscal en récent veuvage et son fils idéaliste crapahutant du côté de l’Himalaya, l’amie de celui-ci et bientôt de celui-là en train de se faire gruger par un producteur de cinéma mal dans sa peau, une chère disparue qui ne l’est pas tout à fait, une veuve qui tâche de faire réapparaître son défunt avec l’aide d’un cartomancien grec, une Portugaise ex-nonne aux rondeurs offertes aux jeunes pèlerins des hautes terres du Tibet, d’autres encore et le romancier lui-même, au tournant de la soixantaine, qui a mal au dos, a déjà «commis quelques livres» et même «posé pour des magazines», et qui se demande à quoi rime cette histoire racontée «en vers libres», comme s’il «retournait à l’horrible époque de son enfance, quand il s’isolait la nuit à la bibliothèque, à l’autre bout du kibboutz, pour noircir des pages et des pages au cri des chacals»...

    Le titre original de ce roman (Oto Ha-Yam), fidèlement traduit par The same Sea dans sa version anglaise, signifie en effet «la même mer» en hébreu et désigne, mieux que sa transcription française, un thème essentiel du livre et plus encore le sentiment dominant qui l’imprègne, que tous ses personnages forment autant d’îlots liés entre eux par une même substance originelle et un même socle.
    La structure formelle du roman est elle-même constituée d’îlots, se déployant comme une suite de «poèmes», de quelques lignes ou des deux ou trois pages, ou comme un montage de séquences. Plus qu’un puzzle à piécettes, ou qu’un kaléidoscope, c’est en effet à une sorte de film mental et émotionnel que fait penser cet ouvrage bousculant les conventions de lecture.

    Ce qu’on appelle la licence poétique nous y permet aussi bien de passer sans transition du bord de mer de Bat-Yam au lac Chandartal que de vivre au même instant le présent de Nadia (laquelle, quoique morte, encourage son fils à baiser les pieds de Maria la bien vivante - les pieds après le reste...) et son passé, le temps et ses distorsions physiques («en Himalaya, c’est déjà demain») ou psychologiques, tous les niveaux de conscience de chaque personnage et ce qu’ils pensent à l’instant où ils parlent dans un bruissement de dialogues admirablement enchâssés dans le récit.

    Ainsi que se le dit Rico, le fils du conseiller fiscal de Bat-Yam en train de gamberger au Tibet, «nous sommes tous prisonniers condamnés à attendre la mort chacun dans se cellule. Et toi avec tes voyages, cette obsession d’accumuler les expériences de plus en plus loin, tu trimballes ta cage avec toi à l’autre bout du zoo». Du moins ces prisonniers se rencontrent-ils de loin en loin, ils vont souvent mal mais ensemble, ils se comprennent souvent hypermal mais le romancier nous aide à mieux saisir les tenants de leur (parfois) étrange conduite, si semblable à nos propres errements.

    La part du poète, et d’abord dans la cristallisation de maintes «minutes heureuses», selon l’expression de Baudelaire, tient à faire alterner silences et récit, avec de fréquentes échappées contemplatives et de constants renvois à la subjectivité du lecteur. Aussi, avec autant de franchise que de juste distance, le romancier aborde les zones les plus intimes de ses personnages où la sensualité, le sexe, les peurs et les refus, les pulsions de vie et de mort se trouvent naturellement incorporés dans la totalité du vivant.

    C’est ainsi un livre à lire et à relire que Seule la mer, à compulser comme une liasse de photos ou de lettres (il en contient d’ailleurs un lot), comme un recueil de sagesse où l’on pioche de vieilles sentences (l’auteur montrant l’exemple) dont on vérifie l’éventuelle validité avec un sourire aux aïeux, enfin comme une chronique de la vie ordinaire qui poursuit son bonhomme de chemin tandis que les armes «parlent» encore non loin de là. Dans l’un des plus beaux morceaux murmurés par l’auteur lui-même, ou son double, et justement intitulé Magnificat, une dernière phrase englobe l’écrivain et ses personnages, autant que nous autres et que ceux que la haine sépare. Avec cet esprit fraternel qui nous rappelle le bon docteur Anton Tchekhov, la phrase conclut comme une main tendue: «Assez bourlingué. Il est temps de faire la paix»...

    Amos Oz. Seule la mer. Traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen. Gallimard, Du monde entier, 206p.

    Photo de Horst Tappe

  • Buzzati en ce moment précis

     littérature

     

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    L’édition en Bouquins des Œuvres du grand écrivain italien a marqué le centième anniversaire de sa naissance.

    Egalement parue en octobre 2007: la réédition de Poema à fumetti, son dernier livre, sous le titre d'  Orfi aux enfers, chez Actes Sud.


    Dino Buzzati aurait eu cent ans le 16 octobre 2006, et c’est aujourd'hui encore et plus que jamais l’occasion d’évaluer, quarante-cinq ans après la disparition de ce grand écrivain un peu snobé de son vivant, mais actuellement traduit en plus de 30 langues et faisant l’objet de constantes redécouvertes, l’héritage réel de l’auteur du célébrissime Désert des Tartares.

    Parallèlement à la réédition du premier volume de ses Œuvres, contenant précisément son chef-d’œuvre, vient de paraître le second tome constituant, peut-être, la meilleure introduction à l’ensemble. Deux raisons à cela: la très éclairante préface de Delphine Gachet, responsable de cette nouvelle édition d’une rigueur critique accrue, et l’illustration de trois aspects majeurs de l’œuvre, avec deux romans (L’image de pierre et Un amour), trois recueils de nouvelles (L’écroulement de la Baliverna, Le K et Les nuits difficiles) et deux volumes de « carnets » encore peu connus mais qui constituent bel et bien le noyau de l’œuvre, tenant à la fois du journal de bord fragmentaire (jamais borné à la notation intimiste quotidienne), du recueil d’amorces de récits ou de poèmes, enfin du kaléidoscope de réflexions sur la société, les relations humaines, les choses de la vie et de la mort, sous les titres respectifs d'En ce moment précis et de Nous sommes au regret de...
    Exemples à l’appui, Delphine Gachet montre comment Buzzati, du genre de scribe à écrire tout le temps, passait du journalisme à la nouvelle ou de la chronique au roman, avec le même souci de raconter dans une langue sans fioritures, dégageant les composantes mystérieuses ou révélatrices des scènes les plus quotidiennes. Ainsi le reporter va-t-il « couvrir » la construction du métro de Milan, dont le nouvelliste extrapolera les visions futuristes dans son Voyage aux enfers du siècle, l’un des récits réunis dans Le K. Visionnaire souvent prophétique, Buzzati semble pressentir, aussi bien, l’implosion de l’empire soviétique en décrivant (en 1954) L’écroulement de la Baliverna, et la nouvelle Le K, comme tant d’autres, fait écho à notre peur de la mort et au caractère fatal de notre destinée, avec le thème omniprésent d’une attente angoissée.

    Malgré la grande variété de ses modes d’expression, de la poésie au théâtre en passant par la peinture et jusqu’à la bande dessinée des érotiques Poèmes-bulles, Dino Buzzati laisse une œuvre fondue en unité marqué par un ton sans pareil, qu’on pourrait dire d’inquiétude latente, où l’acuité critique le dispute à la mélancolie. Son originalité ne fut pas toujours saisie de son vivant, notamment dans son pays. Parfois considéré comme un épigone de Kafka, critiqué pour son non-engagement politique et social, quand il n’était pas relégué au second rayon pour son recours au fantastique ou à la science fiction, Dino Buzzati pourrait bien, cependant, résister à l’épreuve du temps mieux que certains de ses pairs.
    Quoique parfois desservi par la traduction, Dino Buzzati fut cependant bien reçu en France où l’éditeur Robert Laffont, Albert Camus, et les professeurs Yves Panafieu et Michel Suffran, en firent découvrir l’exceptionnelle acuité des observations qu’il portait sur notre monde déshumanisé (des vues prémonitoires sur la violence dans la cité et l’inhumanité croissante des relations humaines), mais aussi la profondeur de son regard sur la solitude de l’homme contemporain, l’expression obsessionnelle de la fuite du temps ou la modulation de l’angoisse de l’individu perdu dans le cosmos, qui incita Michel Suffran à souligner son ton « pascalien ».
    Cet aspect « métaphysique » se dégage particulièrement des fragments souvent fulgurants des « carnets » de Buzzati, dont les pages concentrées et cristallines semblent nous attendre, justement, « en ce moment précis »…

    Dino Buzzati. Œuvres. Tome 2. En ce moment précis. L’écroulement de la Baliverna. L’image de pierre. Nous sommes au regret de… Un amour. Le K. Les nuits difficiles. Robert Laffont, collection Bouquins, 1152p. 2006.

    medium_Buzzati2.4.jpgDino Buzzati en 7 dates
    16 octobre 1906. Naissance près de Belluno, au pied des Dolomites. Père professeur de droit international. Etudes de droit, puis entre au Corriere della Sera en 1928. Y restera plus de 40 ans.
    1933. Parution de Son premier roman, Barnabo des montagnes, marqué par l’esprit des légendes.
    1940. Après Le Secret du Bosco Vecchio, Le désert des Tartares lui vaut la célébrité en Italie et à l’étranger. Correspondant de guerre.
    1949. Suit le Giro pour le Corriere, où il donnera de grands reportages, des chroniques et des milliers d’articles et de textes à valeur littéraire.
    1951. Participe, en tant que peintre, à une exposition collective sur le thème de la cathédrale de Milan.
    1953. Sa pièce de théâtre, Un cas intéressant est jouée au Piccolo Teatro de Milan, avant d’être traduite par Albert Camus.
    1966. Mariage avec Almerina Antoniazzi.
    1972. 28 janvier, mort de Dino Buzzati, du cancer.

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    Peinture de Dino Buzzati. Ex Voto tiré de sa légende (imaginaire) de Sainte Rita

     

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  • Métèque de Sa Majesté

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    Hanif Kureishi, des faits à la fiction.

    Les drames humains qui affectent la société contemporaine sous l'effet des flux migratoires, des chocs de cultures, des ruptures entre générations, des bouleversements de l'économie ou de l'évolution brutale des moeurs, marquent assez faiblement la littérature française contemporaine, qui ronronne avec la conviction d'être toujours le centre du monde.

    Par contraste, les écrivains du «domaine étranger», et notamment sur l'aire des empires déchus ou renaissants, nous paraissent beaucoup plus sérieusement à l'écoute du monde contemporain, et sans doute n'est-ce pas un hasard si ceux-là même qui ont vécu dans leur chair le déracinement et les difficultés de l'assimilation, le racisme ou la xénophobie, nourrissent leurs oeuvres de cette réalité bouillonnante.

    Dans le sillage des plus célèbres rejetons de l'ancien Commonwealth en train de revivifier l'anglais à leur façon - tels l'ex-Trinidadien V.S. Naipaul ou l'ex-Bengali Salman Rushdie -, l'ex-«Paki» Hanif Kureishi, né dans le Kent (en 1948) et sorti de King's College, incarne bien cette capacité à ressaisir, par la fiction, des situations significatives de cette fin de siècle, sans jamais donner dans le simplisme démagogique ou le socio-journalisme.

    Les personnages de Kureishi ressemblent assez à ceux de Tchékhov ou de Simenon, tous plus ou moins pris au piège, doucement paumés ou carrément en perdition, mais combien attachants sous le regard fraternel et gouailleur de l'écrivain. Ainsi du protagoniste d'Intimité, long récit au fil duquel un écrivain de scénarios (tiens tiens) nous détaille, une nuit durant, les mille et une bonnes raisons qui le feront plaquer, promis-juré, et pas plus tard que le matin prochain, son emmerderesse de bonne femme supportée douze ans durant, qui lui a donné deux mômes encombrants comme tout, qu'il a déjà trompée plus souvent qu'à son tour et qui se révèle néanmoins plus attachante au fur et à mesure qu'il la débine. Par aileurs s'accroît la conviction du lecteur que la séparation ne se fera pas, ou, tout au moins, que l'éventuelle échappée du protagoniste n'aboutira qu'à un plus grand empêtrement. Dans la foulée, l'on donnera volontiers son absolution à chaque personnage d'Intimité, tant Kureishi les rend aimables.

    Avec une palette plus ample et plus variée, Hanif Kureishi brosse, dans les dix nouvelles rassemblées sous le titre Des Bleus à l'amour, un tableau de la société multiculturelle contemporaine qui serait assez désespérant s'il n'était traversé par le souffle d'une grande tendresse et d'une formidable vitalité, un peu comme il en allait du Snapper de Stephen Frears. Perdus dans la grande ville, voici les petits immigrés «pakis», la mère et l'enfant souffre-douleur, que persécutent Gros Billy l'ex-teddy boy et son méchant fiston. Alors la mère du gosse de gémir à bout d'argument: «Nous ne sommes pas des juifs !»... Ou voilà, dans Ta langue au fond de ma gorge, la jeune junkie rejetée par son père - un coq parvenu régnant à Lahore sur sa basse-cour -, et qui accueille, à Londres, sa demi-soeur fascinée par l'Angleterre: deux univers sont alors confrontés en miroir, aussi déglingués l'un que l'autre.

    Dans la plus longue des nouvelles du recueil, intitulée Dernièrement et composée sur le modèle du Duel de Tchekhov, Kureishi décrit le monde, à la fois velléitaire, convivial, bavard et pathétique d'un groupe qui évoque les vauriens adorables des Vitelloni de Fellini, rêvant de s'arracher à leur trou et n'en trouvant jamais l'énergie. Plus obscure et folle, la nouvelle Veilleuse exprime la quête éperdue de vie palpable qu'un homme poursuit dans un rapport strictement charnel avec une inconnue. Plus obscène encore, Le Conte de l'étron figre l'absurdité cocasse de certaines situations où des bribes de convenances lient encore des gens vivant en réalité comme des sauvages.

    Telle est d'ailleurs la vertu des écrivains du melting pot: qu'à la manière des enfants mal élevés mais pétris de bon naturel, ou devenus hyperlucides par humiliation (Salman Rushdie en est un autre), ils disent tout haut une vérité peut-être blessante pour Sa Majesté mais intéressante à entendre dans sa modulation vibrante d'humanité.

    Devenu célèbre par le truchement du cinéma (il fut le scénariste fêté de Stephen Frears dans My beautiful laundrette et Sammy et Rosie s'envoient en l'air, et deux autres des histoires de son cru ont été adaptées à l'écran: Le Bouddha de banlieue et Mon fils le fanatique), Hanif Kureishi est d'abord et avant tout un écrivain à part entière, conteur et moraliste doux-acide. A travers le prisme de son observation, nous découvrons une réalité qui est celle-là même qui nous entoure, également, ici et maintenant. Un Kureishi saurait ressaisir, à n'en pas douter, la vie triste et joyeuse de vos voisins bosniaques ou celle de votre cousin Paul maniaque de philatélie qui succomba lors du dernier transit astral de certaine secte solaire.

    Hanif Kureishi. Des bleus à l'amour. Traduit de l'angais par Géraldine Koff-d'Amico. Christian Bourgois, 326pp.
    Intimité. Traduit de l'anglais par Brice Matthieussent. Christian Bourgois, 164pp.

  • En lambinant vers la Perfection

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    Ce bon Monsieur Joubert
    Les uns voient en Joubert l’huître perlière de la littérature française, qui avance tranquillement dans la vase veloutée en couvant son prochain aphorisme. D’autres se le figurent en escargot tâtonnant de la corne au milieu des gouttes de rosée. Au petit jeu des métaphores zoologiques on pourrait risquer aussi celle du ver à soie, ou suivre Amiel sur l’échelle de l’Evolution en le décrétant horticulteur à chapeau de paille. Une vue plus sophistiquée le pose en architecte du vide. Un arrêt moins révérencieux le taxera d’enc… de moucherons. Les gardiens du Temple n’ont, quant à eux, qu’une image pour le couronner : Joubert est un ange, ainsi soit-il.
    On peut aimer beaucoup Joubert et trouver du vrai à toutes ces approximations, jusqu’à la plus déplaisante, sans toucher à cela seul qui nous fait revenir et revenir sans cesse, non tant à un sage, ni même à un conseiller, qu’à une incomparable lumière dans les mots, une musique pensante qui dispose à l’harmonie intérieure, et cette énergie singulière qui fait de l’esprit de finesse une sorte de puissance douce.
    Encore s’agit-il de dissiper quelques malentendus. La reparution des fameux deux cents cinq carnets et autres feuillets volants, établie par André Beaunier en 1938, assortie d’un essai biographique gentiment désuet de la veuve de celui-ci, et précédée d’un excellent avant-propos de Jean-Paul Corsetti, ménage (pour beaucoup) une véritable redécouverte de l’œuvre dans son inscription chronologique. L’image figée d’un Joubert sagement assis sur sa branche dans le grand arbre des moralistes français, à équidistance de La Rochefoucauld et de Chamfort, en prend alors un coup. Vous vous figuriez un sage emperruqué alignant posément formules parfaites sur bons mots ? C’est le profil usuel des recueils thématiques «à la française », où le Joubert au miroir (« La moitié de moi se moque de l’autre », etc.) précède l’inévitable analyste du cœur et des passions (« Il faut tenir ses sentiments près de son cœur », etc.), que suit le moraliste politique (« Presque tout ce que nous appelons un abus fut un remède dans les institutions politiques », etc.) et le critique littéraire (« Voltaire, tu as trompé les hommes en les détrompant ! », etc.), le penseur domestique (« Il n’y a de bon dans l’homme que ses jeunes sentiments et ses vieilles pensées », etc.) ou le métaphysicien à loupiote (« Ferme les yeux, et tu verras », etc.), si possible en progression ascendante.
    Or, à suivre Joubert, c’est en effet l’escargot qu’on retrouve d’abord en ses tâtons mous, sans une perle longtemps dans le sillage de l’huître. Avant le cap de la quarantaine, on n’aura guère de solide à se mettre sous la dent. L’horticulteur ne se risque pas à la moindre bouture. L’escargot tourne même, parfois, à la limace. On lit ainsi : « Repos aux bons, paix aux tranquilles », « L’évanouissement est une mort courte » ou encore « Le sublime est la cime du grand », pour se surprendre à bâiller la moindre. Joubert a certes fait lui-même la théorie de sa pratique et de ses manques, mais est-ce son meilleur usage que de le suivre dans la valorisation du chétif ? En ce qui me concerne, c’est pour le Joubert vigoureux et original (qu’on lise ainsi l’invraisemblable missive qu’il envoie à sa future femme pour la convaincre qu’il est son seul salut !), le maître de l’intuition et de la pointe, le merveilleux lecteur et le musicien de la langue, le penseur vif et dégagé, que je parierai plutôt, et non pour l’esthète trop délicat, moins encore pour l’âme emmitouflée du mystique en chambre. Peut me chaut que tel commentateur l’exalte en l’assimilant à quelque arachnide mallarméen patinant sur le « blanc du texte », ou que tel autre, par effet de loupe, en grossisse les grâces précieuses pour ne voir en lui qu’un elfe platonicien.
    Le 8 février 1815 Joubert note : « Tourmenté par la maudite ambition de mettre tout un livre dans une page, toute une page dans une phraze et cette phraze dans un mot. C’est moi. » Or on aura noté en passant le mot « tourmenté » et le mot « maudit », comme on note à longueur d’Amiel le désir et la poursuite d’une œuvre qui ne sera jamais, en vérité, que ce qui reste dans les replis du drap du fantôme enfui – quel vrai trésor pourtant à nos yeux ! Car l’un et l’autre, auteurs « sans livres » selon l’expression de Blanchot, auront du moins grappillé ces « gouttes de lumière » qui constituent la pensée en germe et la langue à sa source.
    Encore « goutte de lumière » fait-il trop bibelot, comme tant de « phrazes » du doux Joseph fleurent la bourre de bas bleu, de mots qui se « peignent à l’oreille » en vocables « où boit la pensée »… Mais en bousculant un peu le trop honnête homme engoncé dans ses couches de bonnets, comme en boxant le cher Amiel drogué de langueur, c’est bel et bien à de vives sources qu’on vient se désaltérer chez l’un et l’autre.
    Plus on suit, l’âge avançant, le lambin Joubert, et plus l’huître accroît sa capacité de production, quand bien même ce ne serait pas la perle qu’on réclame d’abord à Joubert – mais une pensée qui vivifie. Emmanuel Berl disait à peu près qu’il écrivait pour savoir ce qu’il pensait, et Joubert lui fait écho en notant : « Comment il se fait que ce n’est qu’en cherchant les mots qu’on trouve les pensées ». Et de fait on va les trouver. Quitte, dans la foulée, à se recomposer pour soi-même le recueil tonique des siennes…
    En 1791, le ci-devant ami de Diderot écrivait qu’ »on ne tolérera aucune intolérance» et que « l’exportation sera la peine de tous les prêtres turbulens ». En 1795, à ceux qui invoquent la nécessité des coups d’Etat, il répond que « ce qui est funeste et criminel n’est en aucun temps nécessaire ». Dès ces années il conseille de « chercher la sagesse plutôt que la vérité », car « plus à notre portée ». Mais le souci métaphysique n’en est pas moins le foyer même de sa pensée : « Dieu est le lieu où je ne me souviens pas du reste ». Où l’étonnant : « Ombre de Dieu qui nous luisez… »
    De son temps il dira «ce siècle de la science opaque », d’une femme qu’«elle avait l’air d’une idée », des rois «qu’ils ne savent plus aimer», des enfants «qu’ils ont plus besoin de modèles que de critiques», de Locke qu’ »il a du trémoussement dans la phrase », de Condillac qu’il est «lac, mare ou bassin, étang ou réservoir, mais n’est pas source », de la religion qu’elle donne «aux imbéciles même leurs vertus». Il parlera de « cette girouette française dont Voltaire est le pivot», de Rousseau qui «remplit de feu» tandis que Platon «remplit de lumière», de La Fontaine comme de « l’Homère des Français »; de son ami Chateaubriand il dira « pompeux comme les roses à cent-feuilles »...
    Joubert écrit que « la vertu par calcul est la vertu du vice », que « le bien vaut mieux que le mieux, que « le médiocre est l’excellent pour les médiocres », que « la bonté sans doute nous rend meilleurs que la morale », que « dans la poésie l’harmonie se fait par les clartés, comme dans la musique par les mouvements », que « l’esprit militaire est un esprit favorable à la bougrerie », qu’ « en littérature il ne faut pas faire le beau », enfin que lui, Joubert, est « comme une harpe éolienne, qui rend quelques beaux sons, mais qui n’exécute aucun air ».
    On citerait à n’en plus finir: l’huître a rattrapé l’escargot depuis longtemps sur le chemin de la plage, le ver à soie file les bandelettes de la momie en ignorant qu’un papillon s’en échappera, et l’horticulteur fume sa pipe d'écume au fond du jardin.
    Les quatre derniers mots inscrits sur les carnets de Joseph Joubert, datés du 22 mars 1824, deux mois avant sa mort, seront :  le vrai – le beau = le juste – le saint.


    Joseph Joubert, Carnets. Avant-propos de Jean-Paul Corsetti. Préfaces de Mme André Beaunier et M. André Bellesort. Gallimard, 2 vol, 1304p.

  • L'aventure de lire

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    C’est une belle histoire que de lire, qui nous fait recevoir le monde et le partager.

    On peut y voir une fuite et tout l’opposé : la découverte de ce qu’on est ici et maintenant, comme les mots de Vol à voile, de Blaise Cendrars, à l’adolescence, m’ont révélé que le voyage est d’abord l’appel à la partance d’une simple phrase. Je lisais : « le thé des caravanes existe », et le monde existait, et j’existais dans le monde. Ou je lisais : « Il y a dans l’intérieur de la Chine quelques dizaines de gros marchands, des espèces de princes nomades », et déjà j’étais parti sur ce tapis volant qu’est le livre, déjà je me trouvais dans cet état chantant que signale à mes yeux cette espèce d’aura que font les êtres quand ils diffusent, et les livres qui sont des êtres.

    5ccc8aff0ea716bc4235a9abfe72c9cf.jpgPour moi, la frontière fut toujours imperceptible entre les livres et la vie dès lors qu’une présence se manifestait par le seul déchiffrement des lettres inscrites sur une page, et j’entrais dans une forêt, j’étais sur la route d’Irkoutsk avec Michel Strogoff, soudain la chanson de ce vieux babineux éthylique de Verlaine tirait de mes yeux d’adolescent de treize ans des larmes toutes pures, ou j’avais seize ans sur les arêtes d’Ailefroide et je prenais chez Alexis Zorba des leçons de vie.

    Je fuyais, évidemment que je fuyais, je fuyais le cercle trop étroit de mon petit quartier de nains de jardin : un jour, j’avais commencé de lire, trouvé parmi les livres de la maison de l’employé modèle que figurait mon père, ce gros bouquin broché dépenaillé paru chez Marguerat et dont le titre, La Toile et le roc, me semblait ne vouloir rien dire et m’attirait de ce fait même, et pour la première fois, à seize ans et des poussières, je m’étais trouvé comme électrisé par la prose de ce Thomas Wolfe dont j’ignorais tout, le temps de rebondir à la vitesse des mots dans les câbles sous-marins destination New York où grouillaient le vrai monde et la vraie vie, et peu après ce fut dans la foulée de Moravagine que je m’en fus en Russie révolutionnaire.

    d065e65c5c69336171b9064444d9b759.jpgJe ne sentais autour de moi que prudence et qu’économie alors que les mots crépitaient en noires étincelles sur le mauvais papier du divin Livre de poche : « Vivre, c’est être différent, me révélait le monstre ravissant, je suis le pavillon acoustique de l’univers condensé dans ma ruelle. » Je lisais en marchant : « Au commencement était le rythme et le rythme s’est fait chair. » Mes camarades raillaient le papivore et moi je les narguais de la place Rouge où je venais de débarquer : « Moscou est belle comme une sainte napolitaine. Un ciel céruléen reflète, mire, biseaute les mille et mille tours, clochers, campaniles qui se dressent, s’étirent, se cabrent ou, retombant lourdement, s’évasent, se bulbent comme des stalactites polychromes dans un bouillonnement, un vermicellement de lumière ». J’allais par les allées des bibliothèques, mais bientôt m’écœuraient l’odeur de colle blanche et la poussière en suspension, et m’impatientaient les gestes lents des gardiennes du Temple à chignons serrés, aussi me carapatais-je par les chemins de traverse des grands bois de l’arrière-pays ou le long du lac aux eaux transies, à travers les prairies et sur les chemins de crête de ma préférence d’atavique coursier des hauts.

    d92aebacf054b7aa5a90509badc848c5.jpgDes années et des siècles d’enfance avant nos parcours d’arêtes j’avais découvert que le mot est un oiseau qui tantôt se morfond dans sa cage et tantôt envoie ses trilles au carreau de ciel bleu. Par les mots reçus en partage j’avais nommé les choses – et de les nommer m’avait investi de pouvoirs secrets dont je n’avais aucune idée mais que chaque nouveau mot étendait –, et leur ombre portée. Je prononçais le mot clairière et c’était évoquer aussitôt son enceinte de ténèbres – sans m’en douter je tenais déjà dans ma balance le poids et le chant du monde.
    Chaque mot définissait la chose, et la jugeait à la fois. De cela non plus on n’est guère conscient durant les années et les siècles que durent nos enfances, ni de ce que signifie le fait de déchiffrer un mot pour la première fois, puis de l’écrire. Plus tard seulement viendrait la conscience et la griserie plus ou moins vaine de tous les pouvoirs investis par le mot, mais la magie des mots relève de notre nuit des temps comme, tant d’années après, je le découvrirais dans l’insondable Kotik Letaiev d’Andréi Biély.
    « Les traces des mots sont pour moi des souvenirs », nous souffle-t-il en scrutant le labyrinthe vertigineux de sa mémoire. Avant de signifier les mots étaient rumeurs de rumeurs et sensations de sensations affleurant cette mémoire d’avant la mémoire, mais comment ne pas constater l’insuffisance aussi des mots à la lecture du monde ?

    10071ab866d1145a3f8948036ab12d0b.jpgLire serait alors vivre cent fois et de mille façons diverses, comme le conteur de partout vit cent et mille fois à psalmodier sous l’Arbre, et cent et mille fois Rembrandt à se relire au miroir et se répéter autrement, cent et mille l’aveugle murmurant ce qu’il voit à l’écoute du vent et cent autres et mille fois un chacun qui admire, s’étonne, adhère ou s’indigne, s’illusionne ou découvre qu’on l’abuse, s’immerge tout un été dans un roman-fleuve ou s’éloigne de tout écrit pour ne plus lire que dans les arbres et les étoiles, ou les plans de génie civil ou les dessins d’enfants, étant entendu que ne plus lire du tout ne se conçoit pas plus que ne plus respirer, et qu’il en va de toute page comme de toute chair.

    Bien avant Cendrars déjà je savais que l’esprit du conte est une magie et plus encore : une façon d’accommoder le monde. Seul sur l’île déserte d’un carré de peau de mouton jeté sur l’océan du gazon familial, j’ai fait vers dix ans cette même expérience du jeune Samuel Belet de Ramuz, amené aux livres par un Monsieur Loup et qui raconte non sans candeur à propos du Robinson suisse : « Je me passionnai surtout pour quand le boa mange l’âne. »

    6d74653cefe22143c58fc5ef69cd0885.gifLorsque le Livre affirme, par la voix de Jean l’évangéliste poète, que le verbe s’est fait chair, je l’entends bien ainsi : que le mot se caresse et se mange, et que toute phrase vivante se dévore, et que du mot cannibale au mot hostie on a parcouru tout le chemin d’humanité comme en substituant à la pyramide des crânes de Tamerlan celle de gros blocs taillée au ciseau fin des tombeaux égyptiens.

    Ce chemin d’humanité serpente entre ces pages aussi, du pas tantôt hésitant et tantôt plus décidé d’un incorrigible irrégulier jamais à l’aise sous aucune discipline d’aucune école, n’ayant à produire que le Doctorat de l’Université buissonnière des littératures. Le seul fait d’entendre, par manière d’accueil à la Faculté des lettres de Lausanne, et de la voix grise du Mandarin de l’époque à longue figure blafarde de calviniste, qu’en ces lieux ne se pratiquerait jamais l’amour de la chose littéraire mais la seule Analyse Scientifique des Structures, suffit à me renvoyer aux sous-bois et aux rivages de mon industrieuse paresse, momentanément flattée aussi par l’esprit frondeur de Mai 1968. Les aphorismes obscurs et sensuels de René Char, autant que les proses transgressives de Jean Genet, les essais libertaires de Marcuse et la haute éthique érudite non alignée de Walter Benjamin me tinrent alors lieu d’enseignement vif, tandis que je m’adonnais à outrance à l’exercice plus stérile de la lecture dite par l’aisselle. Porter sous son bras tel ou tel volume vert sale des Œuvres complètes de Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, serrer de la même façon Das Kapital de Marx en v.o. ou les dernières livraisons de la revue L’Homme et la société, transbahuter ainsi, de librairies en bars, sans les ouvrir mais en absorbant leur substance comme par osmose, ces sommes théoriques fut quelque temps ma façon révolutionnaire de lire, jusqu’au jour où, las de feindre et retrouvant, en d’autres lieux, le plaisir partagé d’explorer les travées de bibliothèques, je flambai tout à coup à la découverte du psalmiste libérateur que devait figurer à mes yeux Charles-Albert Cingria, dont les mots et les phrases me semblaient peints à la feuille d’or sur fond de parchemin ceint d’azur : « L’écriture est un art d’oiseleur et les mots sont en cage, avec des ouvertures sur l’infini. » En ma vieille vingtaine qui me pesait tant aux épaules, les yeux cernés par le chagrin du monde et la délectation morose, lire Cingria m’a rendu la fraîcheur.15358ede8a42b020c83a329a2d9391fc.jpg

    « Il nous faut relire plus que lire », affirmait ce druide des bibliothèques que fut John Cowper Powys, et c’est dans le faisceau de regards croisés de tous mes âges et de tous les âges du lecteur que je voudrais situer Les Passions partagées, dans ce même mouvement de ressaisie qui fait noter à Samuel Belet, le personnage de Ramuz, au moment de se raconter, que « ce qui n’a pas assez été vécu est revécu », et le passé ressuscite dans un nouveau présent « car tout est confondu, la distance en allée et le temps supprimé. Il n’y a plus ni mort ni vie. Il n’y a plus que cette grande image du monde dans quoi tout est contenu ».

    7f1b844aac26f3c36e73c1225e17baa6.jpg« Un homme peut réussir dans la vie sans avoir jamais feuilleté un livre, écrit encore John Cowper Powys, il peut s’enrichir, il peut tyranniser ses semblables, mais il ne pourra jamais “ voir Dieu ”, il ne pourra jamais vivre dans un présent qui est le fils du passé et le père de l’avenir sans une certaine connaissance du journal de bord que tient la race humaine depuis l’origine des temps et qui s’appelle la Littérature. »
    Ce texte constitue un extrait de l’ouverture du livre intitulé Les passions partagées, Lectures du monde 1973-1992, paru en 2004 aux éditions Campiche. Prix Paul Budry 2005.


  • Les secrets de l’humanité

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    Sur Les Plaisirs de la littérature, de John Cowper Powys. 

    C’est un formidable ouvroir de lecture potentielle que Les plaisirs de la littérature de John Cowper Powys, dont il faut aussitôt dégager le titre de ce qu’il peut avoir aujourd’hui de faussé par la résonance du mot plaisir, accommodé à la sauce du fun débile de nos jours. Les plaisirs de Cowper Powys n’ont rien d’un petit délassement d’amateur au sens esthète ou d'un agité hyperfestif mais relèvent de la plus haute extatique jouissance, à la fois charnelle, intellectuelle et  et spirituelle.
    On connaît déjà John Cowper Powys pour sa révélatrice Autobiographie, les romans tout empreints de sensualité tellurique et de magie visionnaire que représentent Les sables de la mer, Wolf Solent et la tétralogie des Enchantements de Glastonbury, ou encore ses essais diversement inspirés sur Le sens de la culture et L’Art du bonheur. Or le Powys lecteur n’est pas moins créateur que le romancier, qui nous entraîne dans une sorte de palpitante chasse au trésor en ne cessant de faire appel à notre imagination et à notre tonus critique.
    «Toute bonne littérature est une critique de la vie», affirme John Cowper Powys en citant Matthew Arnold, et cette position, à la fois radicale et généreuse, donne son élan à chacun de ses jugements, et sa nécessité vitale. Pour John Cowper Powys, la littérature se distingue illico des Belles Lettres au sens académique de l’expression. La littérature concentre, dans quelques livres qu’il nous faut lire et relire, la somme des rêves et des pensées que l’énigme du monde a inspiré à nos frères humains, et toutes les «illusions vitales», aussi, qui les ont aidés à souffrir un peu moins ou à endurer un peu mieux l’horrible réalité – quand celle-ci n’a pas le tour radieux de ce matin.
    Rien de lettreux dans cette approche qui nous fait revivre, avec quelle gaîté communicative, les premiers émerveillements de nos lectures adolescentes, tout en ressaisissant la «substantifique moelle» de celles-ci au gré de fulgurantes synthèses. Rien non plus d’exhaustif dans ces aperçus, mais autant de propositions originales et stimulantes, autant de «germes» qu’il nous incombe de vivifier, conformément à l’idée que «toute création artistique a besoin d’être complétée par les générations futures avant de pouvoir atteindre sa véritable maturité».
    Cette idée pascalienne d’une «société des êtres» qui travaillerait au même accomplissement secret du «seul véritable progrès» digne d’être considéré dans l’histoire des hommes, «c’est-à-dire l’accroissement de la bonté et de la miséricorde dans les cœurs» à quoi contribuent pêle-mêle les Ecritures et Rabelais, saint Paul et Dickens ou Walt Whitman, entre cent autres, ne ramène jamais à la valorisation d’une littérature édifiante au sens conventionnel de la morale. D’entrée de jeu, c’est bien plutôt le caractère subversif de la littérature que l’auteur met en exergue. «Une boutique de livres d’occasion est le sanctuaire où trouvent refuge les pensées les plus explosives, les plus hérétiques de l’humanité», relève-t-il avant de préciser que ladite boutique «fournit des armes au prophète dans sa lutte contre le prêtre, au prisonnier dans sa lutte contre la société, au pauvre dans sa lutte contre le riche, à l’individu dans sa lutte contre l’univers». Et de même trouve-t-il, dans l’Ancien Testament, «le grand arsenal révolutionnaire où l’individu peut se ravitailler en armes dans son combat contre toutes les autorités constituées», où le Christ a puisé avant de devenir celui que William Blake appelait le Suprême Anarchiste «qui envoya ses septante disciples prêcher contre la Religion et le Gouvernement».
    Mais peu d’anarchistes sont aussi soucieux que Cowper Powys d’harmonie et d’équanimité. Si nous nous référons à la distinction faite par Léon Daudet entre écrivains incendiaires et sauveteurs, sans doute est-ce à la seconde catégorie qu’appartient nomedium_Powys4.jpgtre druide bienveillant. «Ce Celte tout de feu, de féerie et de magie est un bienfaiteur», écrit fort justement Gérard Joulié dont la traduction, soit dit en passant, respire la santé vigoureuse et l’élégance.
    Rebouteux des âmes, John Cowper Powys nous communique des secrets bien plus qu’il ne nous assène des messages. Les ombres, voire l’obscénité de la littérature ne sollicitent pas moins son intérêt que ses lumières et ses grâces, et s’il répète après Goethe que «seul le sérieux confère à la vie un cachet d’éternité», nul ne pénètre mieux que lui les profondeurs de l’humour de Shakespeare ou de Rabelais.
    A croire Powys, le pouvoir détonant de la Bible ne tient pas à sa doctrine spirituelle ou morale, mais «réside dans ses suprêmes contradictions émotionnelles, chacune poussée à l’extrême, et chacune représentant de manière définitive et pour tous les temps quelque aspect immuable de la vie humaine sur terre». La Bible est à ses yeux par excellence «le livre pour tous», dont la poésie éclipse toutes les gloses et dont trois motifs dominants assurent la pérennité: «la grandeur et la misère de l’homme, la terrifiante beauté de la nature, et le mystère tantôt effrayant et tantôt consolant de la Cause Première». Mais là encore, rien de trop étroitement littéraire dans les propos de ce présumé païen, dont le chapitre consacré à saint Paul nous paraît plus fondamentalement inspiré par «l’esprit du Christ» que mille exégèses autorisées.
    Cet esprit du Christ qui est «le meilleur espoir de salut de notre f… civilisation», et qui se réduit en somme à l’effort séculaire d’humanisation des individus, constitue bonnement le fil rouge liant entre eux les vingt chapitres des Plaisirs de la littérature, courant d’un Rabelais dégagé des clichés graveleux aux visions christiques de Dickens et Dostoïevski, d’Homère fondant un «esprit divin de discernement» à Dante nous aidant à «sublimer notre sauvagerie humaine naturelle pour en faire le véhicule de notre vision esthétique», ou de Shakespeare, à qui l’humour ondoyant et sceptique tient lieu de philosophie, à Whitman qui suscite «une extension émotionnelle de notre moi personnel à tous les autres «moi» et à tous les objets qui l’entourent».
    De la même façon, notre «moi» de lecteur, dans cette grande traversée de plein vent ou s’entrecroisent encore les sillages de Montaigne et de Melville, de Cervantès et de Proust, de Milton et de Nietzsche, se dilate sans se diluer, l’énergie absorbée par cette lecture se transformant finalement en impatience vive de remonter à chaque source et de sonder chaque secret.
    John Cowper Powys. Les plaisirs de la littérature. Traduit de l’anglais par Gérard Joulié. L’Age d’Homme, 444p. Un dossier de la revue Granit a été consacré à Powys en 1973, constituant une bonne introduction à son œuvre.