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La photo sépia

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Ils seraient tous là dans les maisons communicantes des villes où ils sont venus, des villages, s’établir plus sûrement au début du siècle, en 1900 pile, attirés par les lumières et l’idée nouvelle de l’Amérique.
La maison de Grossvater est ce qu’il a pu récupérer de la débâcle de l’Emprunt russe au retour d’Egypte préludant à la Grande Guerre : elle a trois étages et des locataires payant rubis sur l’ongle un assez modeste loyer et qui le restera. Sa montée d’escalier sentira toujours la peinture de couleur vert sombre. Nous gravirons toujours les 66 marches conduisant à l’appartement de Grossvater comme à travers une raide forêt, et là-haut une verrière 1900 à vitraux singularise, sans luxe mais avec élégance juste ce qu’il faut, l’appartement des propriétaires et de leurs deux filles institutrices dans la trentaine puis la quarantaine.
Sur les hauts de Berg am See, la maison de Grossvater affirme un certain droit de cité, sans ostentation bourgeoise pour autant. L’entresol est occupé par le facteur d’orgues Goldau. De son atelier montent des parfums de bois travaillé et de colle qui se mêlent à l’odeur sylvestre de la montée d’escalier. Un petit garage permet de ranger les bicyclettes de nos balades vespérales. Un jardin entoure la maison, séparé du jardin voisin par une clôture encore lâche, comme toutes les clôtures de l’époque. L’immeuble voisin est à dix ou douze mètres, et le suivant, et le prochain, à distance régulière et tout le long de la rue parcourue par un trolleybus bleu, jusqu’au couvent des franciscains. La maison de Grossvater, sur la scène de Prospero, occupe la partie droite de l’île, sur la hauteur. On y sent déjà le Nord.
La maison du Président, cette villa La Pensée dont lui et notre mère-grand ne sont à vrai dire que locataires, sent pour sa part, en bordure du jardin aux volières de notre ville, le Sud que figurent sa base de pierre de taille et ses moulures de stuc, son toit de fer-blanc gris percé de tabatières, la couleur rose de ses façades, la véranda aux vitraux à motifs style Grasset, un nom de philosophe local à la rue qui la borde, de petits palmiers comme à Nice, des vasques à tritons dans son jardin, de romantiques mansardes propices aux étudiants russes et aux jeux des enfants qui se sont multipliés dans le soulagement sexuel de la fin de la guerre.
En faisant dresser, de part et d’autre de la scène, sur son île imaginaire, ces deux maisons aux airs tutélaires, le Prospero dont j’endosse le rôle ne vise qu’à fixer un décor visant à rendre plus visibles les personnages jusque-là juste aperçus d’un récit qui se défend d’être le seul mien pour déclencher, sous le crâne de chaque spectateur, la tempête dont réchappera le Remember, vaisseau de nos enfances.
Nos aïeules nous ouvrent les bras. Lorsque le virtuel fils prodigue de Prospero reviendra de sa mauvaise vie chez son père, celui-ci lui ouvrira les bras comme les mères de sa mère et de son père lui ont ouvert les bras. La pièce ne vaut pas apparemment pour tous mais qu’on la rejoue d’abord avant d’en juger, quitte à découvrir d’autres pièces dans la pièce et d’autres maisons derrières ces deux premières maisons-là.

Nous le savons: ces maisons 1900 où nos mère et père nous ont emmenés à la visite de leurs mères et pères pourraient être des isbas, comme celles des mère et père du grand et du petit Ivan, des huttes de Nègres ou des tentes de Peaux-rouges : peu importe à vrai dire s’il est admis que la vie nous ouvre les bras – ou du moins est-ce le récit que j’en ferai.
Nous étions attendus dans les maisons, les enfants, nous y avons été accueillis, la plupart du temps nous restions sous les tables ou par les jardins, mais tel fut notre premier royaume bientôt élargi de maison en maison communicantes, où nous commencions d’installer nos tréteaux.
Nos aïeux furent les personnages d’un Testament à redéchiffrer, et tel serait le propos de cette Veillée ventriloque où chacun réapparaîtrait dans son rôle, et voici le facteur d’orgues nous ouvrir les bras à notre arrivée, ou c’est l’oncle TamTam revenu des missions qui déballe pour nous, dans la véranda de notre mère-grand, sa collection de sagaies et de masques africains ; et le photographe déambulant de maison en maison, bardé de son attirail, aligne la smala que voilà : celui-ci est un géant chercheur d’or revenu du Minnesota, celle-là une monitrice vouée à l’alphabétisation de la jeune fille de Tasmanie, ces autres des champions de lutte à la culotte, trois élus du peuple paysan des hautes terres, une couturière vouée plus tard au désespoir par un Abbé toscan - tous et tant d’autres debout autour du couple jubilaire de nos aïeux sur la photo sépia…

 

Commentaires

  • Magnifique. Ce texte est magnifique. Merci.

  • Quel bonheur de revoir cette photo sépia. Toujours un plaisir de vous lire.

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