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Paul Bowles le médium

medium_Bowles3.jpgEn (re)lisant Le scorpion...

C’est un écrivain souvent mal compris que Paul Bowles, paré d'une légende plus ou moins glamour et qui relève au contraire d'une littérature de la surexactitude implacable, comme l'illustrent les nouvelles réunies dans Le scorpion, dont la lecture procure un voluptueux effroi. On croirait y redécouvrir le monde avec les yeux d’un animal ou de quelque primitif. Tout y est comme déplacé par rapport à nos représentations mentales ou morales ; ou plus précisément, tout y est décentré, et ce changement de point de vue nous permet soudain de concevoir, avec un double frisson physique et psychique, l’extrême minceur de la cloison séparant l’état de nature de la civilisation, et le caractère tout relatif de nos convictions les plus profondes. Le sentiment est familier à tout voyageur un tant soit peu attentif, mais en l’occurrence il s’impose au lecteur avec l’intensité trouble de la fascination communiquée, ressortissant à la position même de l’écrivain, qui m’évoque tantôt un oiseau de proie et tantôt un serpent, avec une capacité de se glisser dans chaque peau comme cet esprit migrateur qu’il décrit dans La vallée circulaire.


Il y avait de cette objectivité cristalline de vieux lézard altier chez Somerset Maugham, ce même quelque chose de romain et d’impérial (j’entends: de l’empire) qu’on retrouve aussi chez Gore Vidal, et cette même distance qui les sépare tous trois du christianisme. De fait, Bowles paraît complètement étranger à la morale et à la sentimentalité du monde chrétien. C’est un hyper sensitif endurci, avec ce regard implacable de l’enfant qui observe, yeux grands ouverts les paroissiens en train de prier, ou de l’entomologiste, ou plutôt de la mouche scrutant le monde de son oeil à facettes. Cela étant l’observation de Bowles n’est pas innocente. Ce qui l’arrête (et l’excite et le stimule), ces sont les chocs entre nature et culture, ou bien entre modes de vie hétérogènes, entre civilisations opposées, entre sexes, entre divers ages du même sexe.
Nous nous croyons le centre du monde, mais il suffit de parcourir celui-ci pour que nous soit infligé le plus cinglant démenti. Nous croyons avoir conquis la nature, jusqu’au moment où nous tombons entre les mains du présumé bon sauvage, comme il en va du linguiste candide d’En un pays lointain, qui fait figure de symbole. Ce professeur de linguistique, passionné par les variations de langues du Maghreb, et qui fait collection de jolies petites boîtes en pis de chamelle, bon connaisseur par conséquent de ces régions, néglige cependant, lorsqu’il s’en va, seul et de nuit, négocier auprès des redoutables Reguibat, de tenir compte de tout ce qu’il sait d’eux. Civilisé et pacifique, il imagine qu’il va pouvoir “observer” les pillards de plus près. Bon sujet de thèse, n’est-il pas ? Mais voici qu’il touche terre: qu’on l’assaille dès qu’il a mis le pied dans le ravin des nomades, lui coupe aussitôt la langue et le sangle bientôt dans une armure faite de boîtes de conserves, pour en user désormais comme d’un fou. Et le fait est que, finalement, le prof deviendra bel et bien foldingue. Une scène est prodigieuse, dans la nouvelle: lorsque ce malheureux entièrement assujetti, privé de langage alors que c'était sa raison d'être, rencontre un compatriote au cours d'une escale et l'entend parler anglais sans pouvoir lui faire comprendre qui il est ni ce qu'il est de quelque façon que ce soit. On a rarement mieux suggéré l'horreur de vivre en état d'absolue dépendance.

Une fois encore, au demeurant, la préoccupation de Paul Bowles n’a rien de moral. Simplement il observe. Connaisseur des lieux et des gens, il pratique l’understatement comme personne. Ainsi que le relève Gore Vidal, qui le tient pour l’un des plus grands écrivains américains de l’époque en formes courtes, Bowles “parvient à produire ses effets les plus magistraux quand il concentre entièrement son attention sur la surface des choses”. Enfin c’est un poète aux pouvoirs d’évocation saisissants, capable de suggérer tout un monde foisonnant et sauvage tout en restant cristallin, net et tranchant, dur et transparent comme le diamant.

Paul Bowles. Le scorpion (nouvelles). Rivages poche.

A lire aussi: L'écho et Un thé sur la montagne. Rivages poche.

Commentaires

  • Cela fait longtemps que je me délecte de la lecture de l'homme de Tanger, mais je ne connaissais pas Le scorpion. Des nouvelles posthumes ? Merci de l'avoir présenté à ma curiosité.

  • Et merci de me replonger dans ces nouvelles à l'acide sulfureux. Paul Bowles est mort en 1999, donc une dizaine d'années après la parution de trois recueils à lire absolument, tous publiés chez Rivages: Le scorpion, L'écho et Un thé sur la montagne - qui n'a rien à voir avec Un thé au Sahara. Gore Vidal disait que Bowles était le meilleur nouvelliste américain de l'époque, dans le genre dur comme le diamant...

  • Le loup etant aux abonnes absents, je reponds donc au scorpion...
    Mon cafe au lit ce matin dans les bras du loup, et mes scorpions lointains en Armorique...
    Petit chaperon rouge perdue dans les bois de Central Park, petite sorciere preparant Halloween dans la City le nez au vent...
    Quelques jours off, loin des bruits de mon monde, sur une voie totalement irrationnelle, pour mieux sentir ici "comme il est bon de ne rien faire quand tout s'agite autour de vous", pour laisser venir l'etat chantant, l'oeil, les couleurs et retrouver les quinze ans revolus...
    Bref cela fait du bien de vous lire ici et de vous adresser ce clin d'oeil de NY.
    Amicalement

  • Prenez garde en descendant la Cinquième Avenue, il y a des courants latéraux et des chevals fous. Je vous envie très beaucoup et vous embrasse over the Ocean. Je relirai la découverte de Manhattan par Thomas Wolfe dans Look Homeward Angel en pensant à vous. Nice days...

  • Vous y ^etes donc aussi! ( maudit clavier, vive azerty!)
    A la lumiere d'un briquet rescape et d'un co-voiturage, je vous evoquais avec un grammarien de Grenoble venu faire de la recherche au laboratoire de Francais de Columbia! Too much!
    La cinquieme etait calme et lumineuse hier... la caleche etait tractee par un cheval militaire reforme et drivee par un irlandais...
    J'irai ce soir prendre un cheval dans les etages de la 89 eme et tout autour du reservoir je trotterai pour retrouver Aquarius et Paul Simon...
    A biento^t, take care,

  • J'y est tout le temps. Du côté des Boweries, je dors dans une benne, ou vers Staten Island, pour voir le skyline en slurpant des lait-grenadine. J'aime aussi beaucoup la douce lumière de la bibliothèque de la 42e rue, vers cinq heurs le soir au tournant d'octobre. Là je lis volontiers Ring Lardner ou Nathanaël West. Avez-vous lu Miss Lonelyhearts ? Alors là c'est le moment, zou, cavalez Caballera ! Kiss you bye...

  • Vraiment fun! Sur la 5 ce matin, pret de la biblio 42 ce soir

  • Histoire de medium ou de media!
    Trahie par le web a' pieces de la 46eme rue a' 6h00 je cavale vers la 42 et les lions veillent sur la bibliotheque... mais je suis en retard au rendez-vous! J'ai passe l'apres midi chez Barnes et Noble, ou' Arvo Part m'a amenee a Britten, ou' j'ai trouve un Japanese Ink Painting book exiting!
    Quelques pigeons assoupis surveillent ceux qui courrent en bas des colonnes, les etourneaux se rassemblent dans les platanes et debreiffent leur journee avant de partir se coucher quelque part...
    Je retrouve mon CompUSA shop, 40eme, qui me laisse essayer jour apres jour les Imac up to date et vous rejoindre.
    Je remonterai ce soir vers le nord et regarderai dans les bennes. Je retrouverai ce petit jardin perdu dans la 89, ou' les pieds de tomate fleurent bon et ou' la citronnelle reste longtemps accrochee sur les doigts. Les chevaux remontent la rampe vers les etages pour dormir en revant de Harlem...

  • Otherwise you could have a look on a book of my old chap Thomas Wolfe (not to confondre avec Tom Wolfe), which title is From Death to Morning. You would find in it some marvellous pages about the great Apple. I do enjoy reading your messages. Please go on...

  • Je me leve ce matin MadisonX45eme, puis french bread and fruits sur MadisonX41 et le soleil de East side illumine the Librairy Way: loocking down, j'ai fait quelques photos des plaques-citations de laiton que je vous adresserai des mon retour...
    Aujourd'hui down town et Blue Note.
    Read you later, enjoy that nice day!

  • Merci de me rappeler ces bons souvenirs et l'esprit chantant...
    Je suis si lasse aujourd'hui... Même le cheval bleu a eu du mal à m'apaiser hier...
    La vie et le sort ont de ces ironies que je vous décrirai, mais un peu plus tard...
    Et puis vous avez raison de me rappeler ma promesse et maintenant, dans l'attente du verdict en avril, je vais le faire ce sacré CD...

  • Enjoy that nice Day: you told it and we DID and will forever do... till the end of next snowy Sunday...

  • Notre langue est riche et pourtant vous avez raison, l'anglais exprime tellement mieux ce qu'il faut faire de sa vie... "enjoy", mets de la joie, verbe transitif.... c'est un acte volontaire qui dépend uniquement de nous... Nous sommes seuls mais seuls capables aussi de faire de nos jours un paradis ou un enfer...
    Et si "le scorpion pique celui qui l'a sorti du feu", comme je l'ai lu récemment dans le coeur d'un gâteau chinois, il nous apprend à nous dépasser.
    I do enjoy! and I will do it forever, stronger and stronger!
    Let the sun shine!

  • Vous êtes impitoyable!!!

    Merci de me ramener à ces moments de liberté... si loin déjà dans le temps et dans le ressenti.
    Plus d'un an de guerre et d'illusions brisées... La fin d'un cauchemar absurde, je l'espère, et le temps venu de tout reconstruire... car quand on touche au néant, on peut enfin se voir comme on est sans fard. Tout entre alors dans le champs des possibles...
    Lâcher prise et se laisser porter par la Providence?
    Laisser le pinceau courir sur la toile et dessiner sa vie, laisser les pigments se méler pour créer les couleurs et nous montrer le chemin... Jouir de ce qui est et de ce qui vient...

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