
À La Désirade, ce 1er décembre 2015. - J’avais rendez-vous ce matin avec le Dr M***, pour un premier aperçu des résultats de la radiothérapie, sur la base d’un test sanguin. Or on peut être rassuré pour le moment, avec un taux de PSA de 9, après le pic de 14 qui a nécessité le traitement. Le cancer est sous contrôle, dans sa capsule, sans métastases à ce qu’il semble, mais on ne pavoise pas pour autant. Nous avons pris rendez-vous pour mars prochain, en espérant atteindre le chiffre « normal » de 7 ou de 5, en attendant mieux.
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La lecture de Freud m’intéresse à proportion de son contact avec la réalité humaine. Pourtant ce souci n’a rien d’anecdotique. Il s’agit juste d’échapper à une nouvelle idéologie, sans parler des chapelles qui s’en disputent l’interprétation.
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Ce qui me semble important, pour éviter toute lassitude et toute aigreur, c’est de se concentrer sur les objets et ne pas se laisser contaminer par le clabauage et la morosité ambiants. Claude L***, à la rédaction de La Tribune de lausanne, m’appelait le pinson des neiges, au motif que je sifflotais du matin au soir Et cela, ma foi, m’est resté : je chantonne tout le temps.
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Je me reproche parfois d’avoir perdu beaucoup de temps au fil des années, surtout entre 25 et 35 ans, mais, d’un autre point de vue, je ne me suis jamais arrêté sur mes chemins de traverse, alors que tant d’autres qui semblaient si affairés se sont encroûtés pour l’essentiel. Et puis, comme disait mon ami Thierry Vernet : on ne peut pas être et avoir été, donc passons.
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L’idée de Nietzsche (selon Peter Sloterdijk) que l’Antiquité ne cesse de se régénérer et constituerait une présence habitable pour qui l’admettrait, me convient pleinement. Homère est un présent toujours possible, de même que Socrate via Platon ou Hérodote, Virgile ou Théocrite. Je choisis ce qui m’est réellemnent contemporain, à tous les siècles, mais l’Antiquité nous désaltère de l’eau la plus fraîche, Chine comprise cela va sans dire.
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Un problème, qui est parfois le mien, tient au fait qu’on oublie tout au fur et à mesure, et c’est à la fois tant pis et tant mieux vu qu’on crèverait de tout se rappeler. Puis on se dit (je me dis) qu’heureusement : on écrit, et mes carnets en conservent les traces depuis 1966. Puis on oubliera ce qu’on a écrit…
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Lire La Commedia de Dante aujourd’hui n’a aucun sens si l’on n’y voit qu’un devoir culturel ou pire : un programme de développement personnel, alors qu’elle ne relève que de l’expérience vécue de la poésie.
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Le dernier film de Nanni Moretti, Mia madre, nous a beaucoup touchés, L. et moi, nous rappelant les derniers jours de nos mères respectives.
Le film – l’un des plus limpides et sensibles de Moretti, avec La chambre du fils -, est un modèle d’humour tendre à dérives, parfois, de douce folie, et rien n’y est discordant ni banal : tout est perçu à fleur d’émotion et au gré de retours de mémoire rantôt poignants et tantôt cocasses.
En outre, ce film m’a rappelé le texte qui m’a été inspiré par les quinze jours que nous avons vécus après l’accident cérébral de notre mère, qui constitue la dernière partie des Passions partagées.
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Pascale Kramer m’a adressé, dans l’après-midi, un message de vive reconnaissance, à propos du long texte que j’ai consacré à son Autobiographie d’un père, où elle me remercie particulièrement d’avoir souligné, dans ma présentation du livre, le thème du pouvoir souvent abusif exercé, par ceux qui détiennent le savoir et le langage, sur ceux qui en manquent – les sans-mots de la classe moyenne inférieure, nouvel avatar du prolétariat qu’on retrouve dans ses autres livres autant que dans les romans d’un Philippe Djian.
Ce mercredi 9 décembre. – À Vevey, dans un ancien restaurant transformé en bar à tapas. Typique des métamorphoses actuelles, mais je ne suis pas forcément contre : va pour la mutation. J’y lis Le magnétisme des solstices de Michel Onfray, son journal. Et tout de suite je suis rebuté, après le titre qui veut « faire poétique », par l’agressivité prétentieuse et la démagogie balnéaire de l’hédoniste. Et dire qu’on appelle ce sophiste un philosophe, alors qu’il ne fait que jongler avec les idées des autres, soit pour les nier soit pour s’en parer comme des plumes d’un paon. Sa prose sans style me rappelle par trop les sectes rationalistes du siècle dernier dans leurs libelles fleurant déjà le rance.
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Ne plus penser qu’à donner, à produire, si j’étais un arbre je le dirais sans penser : à fleurir
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Réviser son histoire de la philosophie occidentale dans la classe du professeur Revel est un vrai bonheur, surtout dans la forêt, sur un banc de cette allée silencieuse...
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La lecture de L’Encyclopédie capricieuse du tout et du rien m’intéresse et parfois m’épate ou me donne de nouvelles idées, mais je m’en éloigne quand Charles Dantzig moralise (un peu) ou dogmatise (à la française) ou quand il laisse affleurer son personnage de célibataire homo de gauche, ou de littérateur à la Sollers qui se met alors à poser et à plastronner sur le même air du solipsisme fameux, fumeux et furieux que d’autres intempestifs à la Nabe ou à la Dante, comme quoi il n'en est qu'un en France littéraire et c'est MOI, MOI, MOI...
Tout cela qui, vu avec un peu de recul, et par exemple de La Désirade, paraît assez dérisoire. Le défaut que je signale, qui est aussi défaut de style, se retrouve d’ailleurs dans son roman, qui s’empêtre dès que l’auteur devient « journaliste » ou même propagandiste de la cause gay.
Assez significativement, Dantzig croit (d’après ce qu’il en dit dans ses interviews) que son personnage de politicien de droite homophobe est le personnage le plus important et le plus réussi du roman, alors que c’est tout le contraire à mon avis : une caricature sans nuances ni consistance, bref tout qu’un personnage de roman convaincant, alors que le reste du livre est plein de très bonnes choses et d'une écriture souvent épatante.
De fait, Charles Dantzig est un lecteur aussi poreux que Sollers et un prosateur hors pair quand il oublie de poser.
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J’ai parfois l’impression qu’il y a un fantôme en moi, un être physique autre, peut-être dépendant de la maladie ? Ou peut-être n’est-ce qu’une fantasmagorie ?
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Est-il obligatoire, pour le fils, de tuer le père afin de s’affirmer ? Et s’il ne s’agissait pas, plutôt, pour le fils, de de se protéger du père tueur ?
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Nous parlons, avec un ami, du phénomène d’époque que constitue l’effarant manque d’attention de beaucoup de nos contemporains. Maurice Chappaz y voyait la plus grande tare de ce temps - et c’était avant l’Internet.
Ce mardi 15 décembre. – J’ai fait cette nuit un rêve à caractère récurrent puisque, une fois de plus, je me suis retrouvé dans le Vieux Quartier de mes récits et de mon ancienne vie aux escaliers du Marché. Or l’accès au numéro 13 de la rampe en question m’était interdit par une porte murée, et je n’en finissais plus de tourner en rond dans le quartier à moitié en ruines, véritable chaos de murs effondrés dont le décor m’apparaissait avec une extrême précision, copie conforme de mes souvenirs, jusqu’au moment où je me suis retrouvé dans la voiture d’un personnage à la fois inconnu et complice…
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J’ai résolu, pour le temps qu’il me reste à vivre, de me montrer beaucoup plus réservé et distant, en sorte de me protéger, d’une part, et d’autre part de rappeler, à ceux qui tendent à tout niveler, que tout n’est pas égal et que tous ne sont pas égaux. Cela allait de soi du temps de notre jeunesse, où un homme de plus de 60 ans méritait quelque respect, alors qu’aujourd’hui les jeunes mufles des milieux littéraire et médiatique ont perdu toute jugeote à cet égard et se croient la mesure de tout.
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La médiocrité m’est de plus en plus insupportable, et ce matin (avant l’aube) je me sentais l’humeur d’un Léon Bloy ou d’un Thomas Bernhard, vitupérant les crétines et les couillons des milieux littéraire et médiatique, après quoi j’ai retrouvé ma bonne amie et mon bon naturel, etc.
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La lecture de Pap’s, de l’ami Antonin, me rappelle à la fois le personnage et la personne d’Emile Moeri, sonpère qui fut mon ami, et mon propre père avec lequel j’ai pu nouer, aussi, de tardifs liens d’amitié.
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La question de l’intimité se pose avec la pratique de l’Internet, et la nécessité d’une protection s’imposera de plus en plus. Il s’agit de protéger son corps et son cœur, donc son esprit et son âme, puisque le corps et l’âme ne font qu’un. L’âme est la partie la plus personnelle de la personne, qui doit être protégée parce qu’elle est aussi la plus sensible et la plus secrète.
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En lisant le Pap’s d’Antonin Moeri, je découvre un aspect d’Emile que j’ignorais, lié à sa recherche personnelle de jeune homme en quête d’absolu et en mal de céativité littéraire. Les velléités d’écriture du père, devenu médecin, ont été formulées dans les quatre cahiers noirs qu’il a remis à son fils avant sa mort, et l’on y perçoit une réelle nature d’individualiste possiblement créateur, en rupture avec son milieu de vignerons vaudois mais sans la force nécessaire à la poursuite, de front et sur la durée, d’une activité de médecin et d’écrivain. À en juger par les extraits de ces cahiers, autant que par les nombreuses cartes postales que j’ai reçues d’Emile, celui-ci avait une qualité d’observation et d’expression révélant une certaine originalité, mais ses essais en matière de narration ne semblent guère, en revanche, bien concluants.
Assez curieusement, ce travail de mémoire du fils marque, plus qu’une relation de fils à père, celle d’un fils à l’égard d’un autre fils, avec le décalage d’une génération.
Pour ce qui me concerne, je vois au moins deux raisons de m’intéresser à ce livre, qui éclaire une personnalité que j’ai bien connue tout en faisant revivre une époque et un milieu – toute une société en voie de disparition. De Pierre Estoppey à Georges Haldas, Olivier Charles ou Jeannot l’Oiseau, entre vingt autres écrivains ou artistes, tous les amis d’Emile, à part l’abbé Vincent, ont disparu. Or Antonin, à travers le portrait « en creux » de son père, restitue bel et bien quelque chose de cette époque, avec ses créateurs et ses amateurs éclairés, même si l’on eût pu en dire beaucoup plus sur les relations d’Emile et de Charles-Albert Cingria, ou de Louis Moilliet.
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En lisant ce matin plusieurs chapitres du Sable mouvant d’Henning Manckell, je pensais à l’angoisse particulière que doit susciter le verdict fatal d’un cancer sans rémission, et j’ai naturellement rapporté son cas au mien en attendant d’en savoir plus sur celui-ci dans les semaines et les mois à venir…
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Le sentiment, ou plus exactement la sensation, à la fois physique et métaphysique, que tout est finalement néant et poursuite du vent, se trouve contredit, en moi, par la conviction (le sentiment intérieur) que tout a un sens. Or ce double sentiment recoupe ce que John Cowper Powys exprime à la dernière page de son Autobiographie…
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J’aimerais mieux qualifier (plus que définir) le type de relations (en majorité non-relations) établies à l’enseigne d’Internet, autant sur les blogs que par Facebook. Dans quelle mesure ces relations sont-elles plus que des échanges virtuels et plus que des illusions ou des fantasmagories ? Cela mérite, je crois, d’être observé et discuté.
Réduire l’Internet à une poubelle, selon l’expression d’Alain Finkielkraut, me semble excessif et injuste, mais dire comme lui qu’il y quelque chose d’ « atroce » dans ce que permet Internet me semble en revanche justifé à bien des égards, et notamment dans le déferlement des opinions assenées et des invectives anonymes tous azimuts.
Ce qui est sûr, c’est qu’il y a un bon usage de la Toile à défendre contre la vulgarité, le clabaudage et le n’importe quoi.
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En lisant le chapitre d’une vie de Dante consacré à la Vita nova, je conçois plus précisément la formidable cohérence de tout l’édifice intellectuel et moral, mental et spirituel, philosophique et poétique de cete œuvre finalement accomplie dans la Commedia. Œuvre-somme d’un seul homme – livre total, comme le qualifiait justement François Mégroz qui avait le tort, en revanche, de considérer que cette seule lecture suffisait pour une vie…
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J’aurai toujours été de l’espèce des généreux, en butte au dédain voire au mépris des égoïstes et des ladres. Aujourd’hui je peux le dire tranquillement : que tous ceux, jeunes surtout, que j’ai soutenus, aidés, encouragés d’une manière ou de l’autre, en littérature, m’ont laissé tomber comme une vieille chouette. Or je me sens, intérieurement, bien plus jeune qu’eux ; et ce n’est pas pour me rassurer à bon compte que je le constate : c’est parce que c’est vrai.
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Je me le disais, hier, sans trop de dépit : que pas un de mes profs, ni du collège ni du gymnase, pas plus qu’aucun de mes camarades de collège ou de gymnase, ne m’aura jamais fait un signe à la suite de mes publications. Ce qui s’appelle être prophète en son pays : plus qu’inaperçu, sciemment ignoré. Mais c’est ainsi, aussi, qu’on se blinde et qu’on avance plus librement.
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Ma bonne amie a des antennes : c’est un vrai radar à détecter la fausseté.
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La (re) lecture du Comment lire d’Ezra Pound ramène aux fondamentaux, selon l’expression consacrée, mais il suffit de le citer pour couper court à toute platitude convenue : « L’enseignement littéraire était, au début du siècle, encombrant et inefficace. Il l’est encore. Certains professeurs étaient « touchés » par les « beautés » des auteurs (généralement décédés), le système, en bloc, manquait de coordinations. Etudiant la physique, on ne nous demande pas d’apprendre la biographie des disciples de Newton qui s’intéressent à la science, mais n’ont réalisé aucune découverte. On laisse l’étudiant se passer de leurs tâtonnements, notes de blanchissage et expériences érotiques. Le mépris général de l’éducation classique, plus spécialement des humanités, la dérobade générale du public devant tout livre « de mérite » et, sur un autre plsn, la publicité flamboyante qui enseigne « comment faire semblant de savoir quand on ne sait pas » auraient pu avertir les sensibles qu’il y a quelque chose de défectueux dans les méthodes appliquées de nos jours à l’étude des Lettres ».
Rien à changer à cette entrée en matière datant de 1934. Juste ajouter que c’est, aujourd’hui, pire qu’alors…
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En vérité, révérence à ma mère, je me sens bien plus réaliste que mystique.
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Cauchemar du souterrain cette fois, que j’ai raconté à Lady L. dès mon réveil.
Je me trouvais en voiture avec Jean Ziegler. Celui-ci m’impatientait un peu en ne répondant pas à mes questions, notamment à propos de droit de l’ordre du Conseil de sûreté.
Cependant, arrivés en un lieu d’où la voiture devait emprunter un souterrain, je quittais la voiture de fonction en compagnie de la jeune Alexia, 5 ans, que je prenais sur mes épaules pour entreprendre la traversée du souterrain. Or celui-ci se présentait d’abord sous la forme d’une entrée de grotte étroite mais assez haute, pourvu d’une voûte de type gothique qui ne posait pas de difficulté de progression. Ensuite en revanche, comme toujours dans ce type de cauchermar, le boyau se rétrécissait et le plafond s’abaissait jusqu’à me forcer à me traîner à genoux avec l’enfant. Sur quoi, saisi d’angoisse, j’entreprenais de reculer, toujours chargé de mon fardeau, et forçant ceux qui nous suivaient de reculer eux aussi, jusqu’au moment soulageant où nous nous retrouvions « toute la bande » avec les fumeurs de cigarillos, sur une aire où les quolibets fusaient. L’un des moqueurs raillait mon peu de savoir-faire pratique. Je le défiais alors de traverser le souterrain sans lâcher sa cigarette. Il se débinait et je lui lançais (écho direct de ma lecture de Sable mouvant, hier soir) qu’il fallait parfois avoir le courage d’avoir peur. Mais le rêve s’arrêtait là et je n’ai pas bien compris ce que Jean Ziegler venait y faire.
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À de certains moments, il faut choisir entre la sincérité qui isole plus ou moins et la faveur du groupe ou de la meute. Au plus haut du panier, ce serait Alceste contre Philinte, mais le plus souvent c’est mélangé, jusque sur les réseaux sociaux ou la lèche et la hyène se partagent le terrain.
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Une grande publicité, dans Le Point, fait état du jugement de Marc Fumaroli, grand érudit, professeur au Collège de France et académicien, à propos du Livre des Baltimore de Joël Dicker. Comme quoi il aurait été « emporté ». Ce qui dénote, probablement, certaine complaisance mondaine à l’égard de son ami Bernard de Fallois, mais est-ce bien nécessaire de s’abaisser à cela pour un tel homme de goût ? En tout cas, je ne crois pas un instant que ni lui, ni Fallois, aient pu gober les niaiseries du Dicker bis. Mais le succès, n’est-ce pas ? Et la flatteuse jeunesse…
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La mentalité ésotérique m’a toujours rebuté, je ne sais trop pourquoi, peut-être à cause des divers gourous et autres sectes qui l’illustrent plus ou moins. Je pourrais d’ailleurs en tirer des récits cocasses tirés de mon expérience personnelle, entre les disciples de Gurdjieff et ceux d’un certain prétendu sage indien débarquant à Lausanne en Rolls au début des années 70, les adeptes du Temple solaire et autres naïfs ou illluminés, charlatans et consorts. Par opposition, ma lecture de Dante est prosaïque et tout axée sur la poésie. Je vois ce que je lis et discerne, et ce qui parle à mon oreille et à mon esprit, c’est tout. Ensuite, les doctes peuvent me dire qu’il y a quatre voies d’accès à la lecture de la Commedia, la voie littérale, la voix synthétique, le voie didactique et la voie anagogique : je prends note et je passe, comme j’ai pris note et passé quand Alain Daniélou m’apprenait, sur un banc de Chandolin, sous les mélèzes centenaires, qu’il y a à la vie quatre sens…
Dans la foulée je lis Le Purgatoire sans me forcer, sans préjugé ni conclusion prématurée.
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Le trésor de citations d’auteurs de partout et de tous les temps réunies par Simon Leys dans Les Idées des autres, ne cesse de m’épater et d’avérer l’idée de Cingria qui disait que le meilleur critique serait celui qui se bornerait à coudre ensemble des citations. Pourtant il va de soi que citer les grands auteurs, ou les plus humbles, voire les plus méconnus, n’a de sens que si la démarche procède d’un choix personnel découlant de la sensibilité et du goût du lecteur. Ainsi Leys précise-t-il en sous-titre que « ses » Idées des autres ont été « idiosyncratiquement compilées » par lui pour « l’amusement des lecteurs oisifs »…
Or, de même que Simon Leys trace une manière d’autoportrait par le seul fait de son choix de citations (sur les amis, l’amour, l’argent, l’attention, la beauté, la femme, la jeunesse, la mort, le rire, les sauvages, etc.), chaque lecteur se révélera lui-même en choisissant dans ce choix les citations (de Rousseau, Valéry, Baudelaire, Simone Weil, Zhuang Zi, etc.) de son propre goût.
Je choisis aussitôt celle de Simon Weil sur l’attention: « L’attention absolument sans mélange est prière. Toutes les fois qu’on fait vraiment attention on détruit du mal en soi ». Ou ceci de Nietzsche : « Concocte ton baume avec ton poison ». Ou cela de Gerard Manley Hopkins. « Là où il n’y a pas de mystère, il n’y a pas de vérité ».
Ce dimanche 27 décembre. – Notre mère aurait eu 99 ans aujourd’hui. Elle aurait mis sa jolie robe verte et aurait tenu à monter à La Désirade sans aide, et de notre balcon elle aurait admiré la vue et se serait réjoui du beau temps et de la douceur pour ainsi dire estivale du jour. Pour ma part, je suis allé me balader, via Google Earth, sur les crêtes siennoises, puis en Californie, du côté de San Diego où nous irons l’an prochain, et finalement à Shanghai et environs où nous n’irons jamais…
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Maritain dans Les idées des autres : « Il faut avoir l’esprit dur et le cœur tendre. Mais le monde est plein de cœurs secs à l’esprit mou ».
Une citation de R.A. Torrey dont j’avais fait l’exergue du Viol de l’ange : «L’enfer est l’asile d’aliénés de l’univers, où les hommes seroint persécutés par leurs souvenirs ».
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On le taxera d’élitisme, mais Paul Valéry a raison quand il écrit que « tout le monde ne tend à lire que ce que tout le monde aurait pu écrire ». Ce que j’appelle la meute, qui est légion sur les réseaux sociaux et environs, mais pas que…
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Je ne sais si c’est l’effet de l’âge, exacerbé par la conscience physique de la maladie, mais la lecture de Sapiens, qui fait la synthèse de l’histoire de notre espèce, me passionne depuis quelque temps, sans doute aussi à proportion du talent de narrateur et de vulgarisateur de Yuval Noah Harari. Sa façon de raconter la saga du bipède plus ou moins pensant, en variant à tout moment la profondeur de champ et le point de vue, entre le cendrier et les étoiles, multipliant les effets de décentrage synchronique ou diachronique, et ne cessant de procéder aussi par recoupements et regroupements synthétiques, est tout à fait captivante pour un ignare de ma sorte en matière scientifique et paléonotlogique…
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Je retombe sur ces lignes de la préface à L’Inassouvissement, par Witkiewicz lui-même, datant de décembre 1929, et je les recopie aussitôt tant elles s’appliquent aujourd’hui, et sûrement plus qu’alors, à ce que la critique littéraire est devenue, en Suisse romande autant qu’en France : «Le manque de formation intellectuelle de la plupart des critiques, l’absence chez eux d’un système de concepts pour juger de la valeur d’une œuvre, joints à la production massive de la médiocrité et à l’inondation du marché par la traduction de camelote étrangère, tout cela donne une triste image de la décadence littéraire. Que peut-on exiger du public, si la critique elle-même se trouve à un niveau inférieur à la moyenne ? »
À la Désirade ce jeudi 31 décembre. – L’année s’achève tout tranquillement, d’abord au cinéma où nous sommes allés voir L’Hermine, relation d’un épisode judiciaire vécu par un président de cour d’assises fatigué (Fabrice Lucchini) qui retrouve, dans le jury de cette pauvre affaire,une femme dont il est tombé amoureux lors d’un séjour à l’hôpital – elle se trouvant interprétée par l’actrice danoise Babette Knudsen, devenue célèbre par la série Borgen et bonnement irradiante en l’occurrence.
Le film est d’ailleurs fait pour ces deux acteurs, sans développer rien d’intéressant sur l’affaire d’infanticide qui les réunit.
Tout cela pour donner une espèce de téléfilm assez moyen, en dessous de plusieurs des séries que nous avons vues ces derniers temps.
Après le cinéma, nous sommes allés à Villeneuve, à L’Oasis, où nous nous sommes régalés une fois de plus de filets de perches pêchées Dieu sait où – nous ne voulons pas le savoir…
Et voici pour l’année 2015, durant laquelle j’aurai écrit trois nouveaux livres sans rien publier que des centaines d’autres textes sur la Toile…


Ainsi quelques jours seulement à flâner dans Lisbonne et tant d’odeurs aussitôt, suaves ou fortes, tant de couleurs douces ou vives, tant de lumières changeantes, le bleu des azulejos et le noir des gueules ou des yeux nous relient à Séville mais dans un autre ton, le linge aux fenêtres est celui de Naples mais différemment, l'ondulant pavé doux me remémore mes errances à Cracovie et je pense aux ports et aux figures de pêcheurs de Bretagne ou au bois sculpté des visages de nos vieux paysans de montagne, et lisant Miguel Torga je retrouve les gens de notre terre ou ceux de Verga le Sicilien, parce que derrière Lisbonne, nous rappelle justement Torga, plus en haut, plus près de la terre et du ciel, avant Lisbonne existe le Portugal comme un père ou comme la mère éternelle de ce père, et voici Torga parler de son merveilleux Royaume de Tràs-os-Montes, « tout en haut du Portugal, comme les nids sont tout en haut des arbres pour que la distance les rende plus impossibles et désirables », et c’est une espèce de Tibet dans l’océan de pierres, une espèce de Valais que rappellent ces mots qui pourraient être de Maurice Chappaz : « On ne voit pas comment ce sol pourrait donner du pain et du vin. Mais il en donne. Pain de maïs, de seigle, d’orge et de froment. Pain complet. Parce que c’est du vrai pain, et pétri à la sueur du front. Il a goût de labeur. C’est bien pourquoi le sens le baisent lorsqu’il tombe à terre ».
Sous le pont trépidant . – Or notre pain et notre vin d’Alentejo, ce soir, nous le partagerons dans le tonitruement obsédant du pont autoroutier et ferroviaire du 25 avril, au bord de la marina d’Alcantara, non loin de la promenade de Santos où commence la déambulation fantomatique du Requiem d’Antonio Tabucchi, et je voudrais oublier toute cette littérature, je m’étais promis de ne pas la laisser nous suivre partout, et la revoilà pourtant, la nuit scintillant sur le Tage et le boucan du pont se fondant au loin : elle est partout et voilà que Miguel Torga, loin de l’arrière-pays, ne peut que revenir et céder à son tour au charme : « Le sort a voulu qu’il en soit ainsi et que le Tage ouvrît dans le calcaire de l’Estremadura un estuaire large et majestueux, profond et abrité ; qu’après avoir meurtri les hauteurs côtières il les transformât en promontoire de rêve. Et de chaque colline où l’on vient se pencher c’est un ravissement sans limites qui embrasse le ciel et la terre en une même émotion reconnaissante. » Mais ensuite, avec le retour des caravelles, c'est une autre ville qui surgit de la nuit aux mille visages de toutes les ethnies et les couleurs et cette Europe sera de partout.
Des pays à l’écart. – Il est émouvant de voir le jeune Pessoa, plein de componction lettrée, se faire le guide prévenant et candidement enthousiaste du visiteur débarquant à Lisbonne, dans un texte daté des années 1920-1930 et qui ne porte en rien la marque du génie polymorphe de son auteur. On y sent une autre urgence, qui est de partager un trésor dont la méconnaissance l’impatiente. Voici ma ville merveilleuse, dit-il en détaillant ses monuments avec application zélée, et voici mon Portugal. Or, venant de Suisse, dont la gloire passée n’est en rien comparable à celle des Lusitaniens, mais qui fait bel et bien partie de l’Europe des cultures depuis sept siècles et plus, ce refrain lancinant des pays plus ou moins injustement dédaignés des prétendues grandes nations trouve un écho immédiat, avec le malin plaisir aujourd'hui de savoir que le guide un peu empesé de trente-cinq ans, dans son imper couleur muraille, est considéré désormais comme l’un des plus grands écrivains européens, à l’égal d’un Musil ou d’un Kafka, autres poètes apparemment «sans qualités» de leur vivant…
Dans le bleu. – Or, c’est cela justement qui nous est donné par le ciel de Lisbonne, c’est ce bleu, tout ce grand bleu que parcourt le vent à grandes enjambées, nous échevelant dans ce geste déjà familier de ses grande mains salées par la mer ou les monts, c’est ce bleu dans lequel on se dit qu’en effet on nage un peu, comme étourdi, secoué, mais c’est parti, cette fois c’est vraiment parti, le bleu s’est mis à parler, les azulejos à danser là-bas sur les murs et dans les patios, et me revoici sur ce balcon en forêt, quelques vies auparavant, au milieu de cette clairière où s’est formé le sentiment que c’était là que ça se passait et que partir n’aurait de sens que pour vérifier que tout se passe ici, à l’instant même et nulle part ailleurs…
Le geste de Léon. – Le geste du Léon de Manet de former sa bulle et d’en suspendre l’éclat résume à mes yeux ce chef-d’œuvre réalisé du moment pur de l’art, plus fragile et plus inutile on ne saurait imaginer, c’est l’instant absolu qui retient son souffle et pour l’éternité figurée que représentent les objets, car ce n’est qu’un objet mais qui nous fait signe, et voici que nous nous en arrachons avec son secret, Léon nous a dit son bonheur enfantin de former cette bulle, toute la grâce d’une enfance bientôt passée, toute la gravité de se sentir sans âge.
Ce qu’on dit de Lisboa. – Son nom se chuinte du matin au soir et dans tous les quartiers, des palais aux bouges et à tous les étages on parle d’elle, on l’évoque , on l’exalte, on soupire, elle obsède, elle est partout et nulle part et de partout on vient la voir mais à tout coup elle se dérobe, elle est princière ou courtisane ou bourgeoise vertueuse ou lycéenne nattée à jolis bas ou fiancée abandonnée à poignard, elle attend son pirate, elles attendent tous leurs pescadores, elle sont transparentes et tout à fait imprévisibles comme le temps au ciel, d’ailleurs des poètes en débattent sur des photo surannées, et de partout montent en murmures les voix du passé tissant le présent, on raconte, on a dit, le discours est une musique il s’agit de choisir entre cracher fin et faire venir, à savoir ménager l’importun et le provoquer, on sait d’elle tant de choses mais patience, écoutez, mille voix la disent et la traduisent et la trahissent sans cesser de lui sourire – et ce matin de Pâques elle est toute vierge et pure sous le grand ciel lavé de tout le péché d’hier soir et d’avant-hier encore plus noir, elle est encore en cheveux, elle se prépare pour la messe et les bénédictions, hier soir encore elle vociférait qu’elle était si heureuse d’être si triste, c’était à n’y rien comprendre, elle fait mille manières, elle se tord les mains dans cette boîte de fado garantie tipica de l’Alfama, elle jette les mains en avant comme les jette la gitane et un sort avec, puis elle joue la sérénité et se met à parler français et te raconte alors l’histoire d'un saint venu par l'eau et de ses corbeaux invisibles et de ses scribes attitrés ou vagabonds, tel ce Camilo en ses mauvais lieux statufié dans le square voisin ou ce José Cardoso à sa fenêtre de solitude, telles ces voix gravées dans la cire du fado des errants – et ce matin de Pâques elle est en gloire au retour des caravelles, l’enfant prodigue fera le beau, elle a vu revenir ses pirates dont les capitaines sont juchés sur des colonnes trouant le ciel et là-haut d’autres histoires de comptoirs et de soleils mouillés se racontent au bord des parapets, enfin ce soir tout ça sera du passé et reprendra l’incantation à Lisboa, cependant qu’au bar de la religieuse portugaise, ou là-haut vers le miradouro da Nossa Senhora do Monte au tendre sanctuaire de la religieuse portugaise, ou là-haut sur le jardin suspendu de Santa Catarina où se convulse le monstre Adamastor, enfin partout, là-haut ou là-bas, où elle se trouve et se retrouve et se perd sans repères, les aiguilles du Temps continuent de tourner à l’envers…
Et qu’ajouter encore ? – On « fait des heures », à Lisbonne, quand on n'a rien d’autre à faire, disent les Lisboètes, et l’Américain John Dos Passos dit sa « nostalgie endormie », et Saint-Exupéry lui trouve un air de « paradis clair et triste », José Cardoso Pires lui revient en confidence et lui fait d’emblée ce premier aveu qui en contient tant d’autres : « Pour commencer, tu m’apparais posée sur le Tage comme une ville qui navigue. Ce ne m’étonne pas : chaque fois que je me sens sur le point d’étreindre le monde, que ce soit à la pointe d’un belvédère ou assis sur un nuage, je te vois ville-nef, vaisseau fait de rues et de jardins, et la brise elle-même a pour moi un goût de sel. Il y a les vagues du grand large dessinées sur tes chaussées ; il y des ancres, des sirènes.Le bordage du pont, quand il s’évase et devient place avec une roses des vents brodée sur le pavage, est commandé par deux colonnes surgies des eaux qui montent une garde d’honneur aux partants pour les océans ». Et les yeux levés vers le bleu du ciel de ce matin de Pâques Pedro Tamen ajoute enfin :
Guido Ceronetti. Insetti senza frontiere. Adelphi, 2009.

De la fraîcheur - Au Capitolino les éphèbes d'Hadrien ont toujours le téton dur et le sourire doux, et quelques déesses à la douceur égale de marbre pur sous la caresse attendent avec eux la nuit - et comme la clim fonctionne et que tout est beau, comme à l'antique nous resterions là des heures à regarder le Temps qui passe...
Des îles de Rome. - Avec L. on se balade sans cesser de relancer nos curiosités, en a-t-on marre qu'on en redemande de jardins en terrasses (hier soir c'était de limoncelli qu'on redemandait tant et plus au coin de la place Saint-Eustache où se boit le meilleur café de Rome tandis qu'un émule de Paolo Conte sussurait en sourdine) et d'allées en promontoires dont la vue prend toute la ville, comme au débouché de la ruelle Socrate, à l'instant, sur le Monte Mario ou ce vieux chat se gratte... 
Du pasticcio.- Tout est mélange extrême dans la catholicité païenne que figure l'éléphant de la Minerva portant l'obélisque et la croix sur quoi ne manque que le logo de McDo, et c'est le génie des lieux et des gens qui déteint sur tous qui fait que chacun se la joue Fellini Roma, ce matin au Panthéon où l'on voyait deux sans-emplois déguisés en légionnaires romains s'appeler d'un bout à l'autre de la place au moyen de leurs cellulaires SONY, et défilaient les écoliers et les retraités de partout, se croisaient les lycéens et les pèlerins de partout sous le dome cyclopéen, et le vieux mendiant au petit chien et l'abbé sapé de noir à baskettes violettes, et sept soudaines scootéristes surgies sur le parvis du temple des marchands - tout ce trop se mêlait, ce trop de tout, ce trop de vie de notre chère Italie...
De la paresse. - Promis-juré nous ne ferons rien aujourd'hui, ni ruines, ni monuments, ni sanctuaires, ni monastères - nous ne nous laisserons entraîner dans aucun courant et moins encore dans aucun contre-courant, nous nous laisserons vivre, depuis une vie partagée nos paresses s'accordent à merveille et c'est cela, peut-être, que je préfère chez toi et que chez moi tu apprécies de concert, c'est cette facon de se laisser surprendre, ainsi ne ferons-nous rien aujourd'hui que nous laisser surprendre à voir tout Rome et boire tout Rome et nous en imprégner du matin au soir... 

De la vie de Joseph Czapski (1896-1993), ses livres et ceux de plusieurs auteurs (notamment Wojciech Karpinski, Richard Aeschlimann et Jil Silberstein) témoignaient déjà, ainsi qu'un film du réalisateur polonais Andrzej Wolski, diffusé du Arte en novembre de L'an dernier.
À ces témoignages s'ajoute aujourd'hui un vrai lieu de mémoire, au coeur d'une ville incarnant le passé européen avec une splendeur intacte comparable à celle de Prague ou de Bruges, où des classes entières d'adolescents et de lycéens affluaient dès le lendemain de son inauguration en présences d'autres figures éminentes de la culture polonaise, tels le cinéaste Andrzej Wajda, le poète Adam Zagajewski et le leader de Solidarmosc Adam Michnik, notamment.
Si l'expression lieu de mémoire fait un peu gravement solennel, genre Verdun ou Auschwitz, elle se justifie dans la mesure où le destin de Joseph Czapski, de la première à la seconde guerre mondiale, en passant par les camps de prisonniers, le massacre de Katyn fallacieusement attribué aux nazis, l'exil et la résistance, a recoupé celui de la Pologne et de l'Europe meurtrie par les guerres et les révolutions.


Cependant il émane, de ce lieu de remémoration collective à valeur historique, une aura personnelle liée à la fois à l'abondante documentation biographique, familiale et artistique détaillant le parcours de Czapski, et la frémissante présence de nombreuses pages, souvent aquarellées, de son monumental journal, ainsi que la reconstitution partielle de son atelier de Maisons-Laffite et, pour couronner le tout, une quinzaine de ses tableaux dont les plus importants ont été donnés par les galeristes vaudois Barbara et Richard Aeschlimann.
Alors que de vieux démons pointent leurs vilains museaux chauvins ou antisémites dans certains milieux nationalistes ou ultra-conservateurs de l'actuelle Pologne, provoquant de massives et réjouissantes manifestations, le musée Czapski rappelle à tous, aujourd'hui, que la Pologne, martyre à diverses reprises, a survécu grâce à ceux qui auront résisté aux passions delétères et aux idéologies fallacieuses, tel Joseph Czapski.


Moi l'un: - J'en vois ici et là, et d'abord l'interprétation en dépit du dialogue trop mécanique ou artificiel. Depardieu est un dino frémissant d'émotion ici et là, et tous les personnages à l'avenant, sauf les tout méchants (Nadia Farès en potiche du Mal) qui sont tellement caricaturaux qu'on oublie. On a reproché à Benoît Magimel de n'avoir l'accent marseillais que dans certaines scènes mais c'est mal vu: son personnage n'a l'accent du cru que lorsqu'il s'adresse aux Marseillais de la rue, ce qui correspond à une réalité. À part ça l’ensemble des acteurs se tient plutôt bien. Et puis il y a deux ou trois plans de Marseille que j'aime assez. Il y a même, ici et là, un ou deux plans de cinéma qui échappent au laminage...

Jean Starobinski évoque ce lieu, et les rencontres musicales de Gstaad défiant le bruit des canons, et Pierre Jean Jouve trouvant bon refuge à Genève (d'où la nuit on entendait très haut les bombardiers anglais se dirigeant vers l'Italie!) puis en Valais chez les Bille, autres seigneurs artistes et princièrement bohèmes et démocrates - toute une Suisse que ma maison...
La belle dame au balcon.- Hier une belle dame au visage doux et aux yeux très bleus, qui dirige à Berne une division des Archives littéraires suisses, parcourait d'un œil expert les centaines de carnets aquarellés et le monceau de lettres (identifiant illico la graphie de son ami Jacques Réda ou celle de Philippe Jaccottet) accumulés depuis une cinquantaine d'années et que j'aimerais déposer dans ce haut-lieu de mémoire mille fois plus signifiant que nos temples bancaires - mille murmures s'y faisant encore entendre dans les feuillages imprimés, où la voix un peu nasale de Cendrars croise le barrissement alémanique de l'immense Fritz Durrenmatt (à l'origine de ces archives), entre tant d'autres de Chessex à Patricia Highsmith, ou plus récemment Étienne Barilier ou Roland Jaccard nos compères toujours vivants...
Et demain, toujours avec ce Jouve "Suisse", nous retrouverons Soglio sur son balcon du val Bregaglia, en relisant Dans les années profondes...

C’est avec beaucoup d’attention admirative que j’ai lu, d’une traite, le nouveau roman de Pascale Kramer, Autopsie d’un père, où la romancière me semble atteindre une parfaite maîtrise à tous égards, à la fois du point de vue de l’observation d’un petit groupe d’individus de la classe moyenne, qu’elle perçoit avec une acuité comparable à celle de Philippe Djian, et aussi par son écriture épurée, elliptique et suggestive, captant les moindres signes de ce qu’on pourrait dire la langue-geste ou l’infra-langage. Curieusement, ce roman parle de la réalité contemporaine (les banlieues, le racisme, la tentation de l’extrême-droite) de façon pour ainsi dire latérale, ou déviée, presque par défaut ou par évitement, et pourtant tout y est.
En lisant La Cabale des dévots de Jean-François Revel, je trouve la confirmation de ma défiance de toujours envers les pontes dogmatiques de toute espèce, et plus encore de la chose elle-même : la suffisance dogmatique ou académique. Son tableau, très polémique, est particulièrement réjouissant quand il s’en prend aux spécialistes de tel ou tel auteur ou de telle ou telle époque. Nietzsche ou Racine, c’est untel, le XVIIIe c’est unetelle à laquelle on ne saurait disputer la préséance sur Diderot, etc. Cela qui me rappelle la remarque de Léon Scwartzenberg, spécialiste médiatique en matière d’oncologie, qui téléphone le lendemain de l’apparition d’un jeune confrère parlant de son premier livre sur le plateau d’Apostrophes : « Le cancer à la télévision, mon cher, c’est moi ! » .
Il y a en moi la sensibilité farouche d’une espèce d’artiste brut à la manière suisse, qui se reconnaît dans les écrits de Robert Walser et les visions d’un Louis Soutter, d’un Adolf Wölfli ou d’une Aloïse, aux marges de la ville et des beaux usages, loin de tout salon à la française, ou alors chez Florence Gould quand elle recevait ces deux seigneurs à dégaines de clodos lettrés que figuraient Paul Léautaud et Charles-Albert Cingria.
En mettant de l’ordre dans mes affaires, je retrouve un tapuscrit complet, et pratiquement achevé, de La Fée Valse, avec une préface que j’avais complètement oubliée au moment d’en composer ces jours une nouvelle sous le titre d’Entrée de jeu, qui donne ceci : « Ce ne serait pas un recueil de fantasmes éculés mais une féerie.

J’ai rencontré trois fois, réellement puis virtuellement, Paulo Coelho. La première fois, c’était au lancement de L’Alchimiste.Charmant garçon, relax max, un vrai pote. Ce qu’il m’a dit était peu de chose, mais « tout est dans le livre » étions-nous convenus. La deuxième, ce fut dans un cagibi préservé du bruit du Salon du Livre de Genève, dont le Brésil était l’invité d’honneur. Paulo se souvenait très bien de moi, prétendait-il. Comme je suis bonne pâte, j’ai fait celui qui le croyait, tout en notant qu’il n’avait rien de plus à me dire que la première fois. Par ailleurs, comme c’est loin d’être un imbécile, il avait constaté que mes questions trahissaient un esprit critique inapproprié, comme on dit, et la non-conversation tourna court. Audit Salon du Livre, je relevai le fait que les piles des best-sellers de Coelho occupaient le devant des devantures du Pavillon du Brésil, alors que les Jorge Amado et autres plumitifs « élitaires » se trouvaient relégués en second rang - mais quel esprit mesquin me fait noter un tel détail...
Car, en fait de démagogie spiritalisante, Paulo Coelho n'en manque pas une. Ainsi a-t-il repris, avec La Solitude du vainqueur, le chemin du Bon combat qui le conduit, cette fois, dans les coulisses sordides du Festival de Cannes, lequel, tiens, vient justement d'ouvrir ses portes infernales. La première invocation du Guerrier de la Lumière nous rappelle qu'il fut un enfant de choeur brésilien avant de s'égarer lui-même dans les miasmes sataniques du rock et de la pop: - Ô Marie sans péché, priez pour nous qui faisons appel à Vous - amen. Sur quoi la première phrase de la Préface de ce Thriller de la Vraie Voie pousse le lecteur à s'agenouiller fissa: "L'un des thèmes récurrents de mes livres est qu'il est important de payer le prix de ses rêves." En l'occurrence: 19 Euros, ce qui fait tout de même 40 balles suisses pour qui ne reçoit pas le Service de Presse gratos... Et la Leçon de s'ensuivre qui ne s'achèvera qu'au terme de cette fable édifiante: "Nous vivons depuis ces dernières décennies au sein d'une culture qui a privilégié notoriété, richesse et pouvoir, et la plupart des gens ont été portés à croire que c'étaient là les vraies valeurs auxquelles il fallaait se conformer". Et le gourou christoïde d'enchaîner aussi sec: "Ce que nous ignorons, c'est que, en coulisses, ceux qui tirent les ficelles demezrent anonymes. Ils savent que le véritable pouvoir est celui qui ne se voit pas. Et puis il est trop tard, et on est piégé. Ce livre parle de ce piège". 
Les hommes de fer. – Bien entendu, j’avais lu et entendu ce qui se passe aujourd’hui en Pologne, avec les nationalistes hyper-conservateurs remuant avec démagogie le passé d’une Pologne insuffisamment dé-communisée selon eux, mais l’inquiétude et les mises en garde, en la matière de l’Union européenne me semblaient trahir, une fois de plus, la même méconnaissance et le même mépris de ce pays martyrisé et rayé de la carte à plusieurs reprises.
Quoi de neuf à part la bonté ? – Quoi de neuf en Pologne, à part les vieux démons qui remuent comme partout depuis la nuit des pouvoirs et de la haine ? Je dirai ce dimanche soir de 1er mai : le travail des gens honnêtes, qui sont parfois des artistes, et des artistes qui ne sont vraiment bons qu’honnêtes, comme Joseph Czapski, Andrzej Wajda, Stanislaw Ignacy Witkiewicz ou Wislava Szymborska l’auront été chacun à sa façon. 
Moi l’autre : - C'est à cause de Witkacy que tu nous ramènes ce grand mot bien ronflant ?
Moi l’autre : - Ca me fait penser à la question de Czapski au camp de Grazowiec: comment rester humain dans cet enfer ? Et sa réponse: en tâchant d'apprendre vraiment à dessiner ce qui est comme c'est.
Moi l’un : - Surtout pas ! D'ailleurs c'est aussi l'une des exigences basiques de notre ami JLK: ne pas généraliser, ne pas voir que le plus noir de la nouvelle société du micmac financier et de l'obsession du profit et de l'hyperfestif conso, vu qu'il y a tout le reste.
Moi l’autre : - Juste en passant, JLK a pourtant vu pas mal de choses, à commencer par des classes entières de kids au nouveau musée Czapski, et la pareille au Musée national, où les toiles de Czapski sont aussi présentes que celles de Witkiewicz.
Moi l’un : - Witkacy, la passion du Dimitri de 35 ans, qui nous l'a révélé avec L'inassouvissement, première grande traduction d'Alain Van Crugten, avait prévu ce qu'il appelait le nivellisme, l'abrutissement collectif par le bien-être et la mentalité dancingo-sportive, mais le prophète catastrophiste ne rend pas compte des nuances de la réalité et tout n'est pas encore macdonaldisé...
Moi l’un : - Et tout change pourtant si tu regardes le détail. Rien n’est jamais pareil. Andonia, la fille de Dimitri continue L’Âge d’Homme à sa façon, et voilà qu’Alexandre Dimitrijevic, alias Taki, écrit un texte à propos de son père, en citant au passage le roman inspiré par celui-ci à Jean-Michel Olivier. Autant dire que le voyage, sous toutes ses formes, n’en finit pas de nous vivifier…
...oni jednego slowa.- La seule façon d'entrer vraiment dans un pays inconnu, a constaté Kapusinski dès son premier voyage, est d'apprendre sa langue. Bien entendu, ce n'est pas un glossaire d'hindi ou d'ourdou qui lui à entrouvert la porte de l'Inde, mais un roman d'Hemingway trouvé dans son hôtel, qui le contraignit à s'initier à la langue du colon... Dans la foulée, on rappellera que son premier reportage à Bénarès date des mêmes années où Nicolas Bouvier et Thierry Vernet roulaient vers l'Orient à bord de leur Topolino. 
Witkacy visionnaire.-Le nivellisme sera votre avenir: telle fut la prédiction de l'écrivain-peintre-philosophe Stanislaw Ignacy Witkiewicz, surnomé Witkacy, qui se suicida en 1939 avec la femme qu'il aimait alors que son pays était pris en tenaille par les nazis et les communistes, ainsi qu' il l'avait annoncé.
Mais quel électrochoc reste alors sa folle peinture, non loin de celle de Czapski, à l'étage du XXe siècle bien représenté, au Musée national de Cracovie, quel piment de goulash contre le mortel souvenir des camps de la mort nazis et du goulag...
Chemin faisant (156)
Artiste et témoin. - Ce qu'on voit au nouveau musée dédié à Joseph Czapski, annoncé à grand renfort d'affiches géantes et de banderoles, est revigorant autant que le geste du pape argentin ramenant, même symboliquement, des migrants syriens honteusement taxés, sur un site romand dont j'ai honte, de nouveaux colons... 
Vérité des visages, vérité des gens dont la chair pèse son poids de douleur, vérité aussi de la lumière du monde, de la nature et de l'âme humaine ressaisies par l'art de Czapski aux couleurs si vives.
Chemin faisant (156)
50 ans après… - Il y a cinquante ans de ça, deux jeunes gens qui venaient de passer leur bac au Gymnase de la Cité, à Lausanne, débarquaient à Cracovie à bord d’une 2CV quelque peu cabossée, bientôt baptisée Brzydula (la mocheté, le tas de ferraille...) par leurs amis polonais. L’époque était aux débuts du gauchisme, la Pologne se trouvait sous la chape du socialisme réel dont nos deux lascars allaient découvrir le poids, la renommée d’un empêcheur de ronronner au théâtre, du nom de Jerzy Grotowski, leur était parvenue,mais ce fut dans une cave vibrante de folle bohème qu’ils découvrirent alors l’esprit frondeur de la Pologne artistique, notamment par la voix grave et lancinante d’Ewa Demarczyk.
C’est à cette première découverte que je penserai demain en foulant le pavé de la place fameuse, mais depuis lors, et à travers les années, le génie de la Pologne n’a cessé de m’accompagner sous les multiples visages du génial et protéiforme Witkiewicz – véritable héros de notre jeunesse littéraire -, de Gombrowicz et de Mrozek, ou de Penderecki en musique, et bien entendu de Joseph Czapski que nous avons découvert grâce à Vladimir Dimitrijevic, et ensuite vu et revu dans le milieu privilégié de la Maison des Arts de Chexbres, aux bons soins de Richard et Barbara Aeschlimann qui ont été les plus fidèles amis et fervents soutiens romands du peintre, l’exposant à de multiples reprises jusqu’à la grande rétrospective du Musée Jenisch et l’exposition marquant le retour de Czapski en Pologne, consacrée en majeure partie aux œuvres prêtées par les collectionneurs de nos régions.

J’ai été profondément touché par ce film dur, sobre, sombre et tragique qui n’est pas une reconstitution historique made in Hollywood, mais la lecture cinématographique et dramatique par Wajda de l’histoire de ce crime, de ce mensonge et de cette souffrance qui ont ébranlé le peuple et la nation polonaises depuis bientôt 70 longues années. Je viens donc de passer de longues heures avec Krzysztof à discuter du film, de son accueil en France par la critique, la presse et la télévision. De ces discussions passionnées et de mes relectures de l’œuvre de Jozef Czapski est née la trame de cette première lettre consacrée à nos échanges sur l’histoire et la vie des Polonais telles que toi et moi nous les voyons et nous les ressentons.
L’ombre des charniers de Katyn est tombée pendant plus de 50 ans sur les morts et les vivants, sur la Pologne, sur la Russie mais aussi sur l’Occident et sur toute l’Europe issue du cataclysme de la guerre et du partage est-ouest de notre continent. Aujourd’hui, la tragédie de Katyn est passée définitivement dans l’histoire. Elle est enfin passée pour toujours du côté de la lumière, du côté de la vérité, du côté de l’écriture et de la lecture. Voilà l’actualité de Katyn.
Katyn est entré par ce film au panthéon du cinéma. Katyn appartient pour toujours à cette Elysée de notre mémoire contemporaine que représente aujourd’hui le septième art. Et dans le même temps, Katyn est aussi devenu un objet de consommation culturelle. Ma tante de Hollande, mon cousin de Seattle, ou ma concierge peuvent tous acheter le DVD de Katyn, le visionner sur leur écran plat et s’en faire un avis. Il y a peu encore la tragédie Katyn n’était accessible qu’aux Polonais et aux spécialistes de l’histoire de la deuxième guerre mondiale.
Nombreux furent les artistes, intellectuels, écrivains, scientifiques, opposants au régime communiste à continuer la lutte pour la vérité sur Katyn depuis leur terre d’exil. Jozef Czapski fut un des plus renommé de ces opposants. C’est lui qui fut désigné en été 1941, par le général Sikorski pour retrouver en Russie les 26'000 militaires disparus.
En découvrant la série de natures mortes que Czapski a littéralement jetées sur la toile à la fin de l’an dernier, nous pensons à ce peintre taoïste qui, après avoir médité de longues années sans toucher un pinceau, réalisa son chef-d’œuvre en un tournemain ; ou encore à tous ces artistes se résumant soudain à la fine pointe de leur art, forts du savoir detoute une vie mais touchant finalement à l’essentiel en quelques traits et quelques touches de couleur. Devant le merveilleux « Mimosa », c’est le bonheur du Matisse le plus épuré que nous retrouvons sous la forme d’un poème visuel.
Avec le «Vase blanc» évoquant une manière d’icône profane, on se rappelle la quête ascétique d’un Giacometti visant à restituer la mystérieuse essence des objets ou des visages. Plus incroyable encore d’audace elliptique, «Fruit jaune et vase blanc» pourrait être proposé, aux jeunes peintres d’aujourd’hui cherchant à renouer avec la représentation, comme un manifeste de liberté et d’équilibre.
La peinture de Joseph Czapski, par ses visions, réveille et rafraîchit à tout coup notre propre regard sur le monde. Voyez cette grande toile datant de 1969 et intitulée « Le ventilateur » : dans un soubassement de grande ville, entre deux pans jaune sale encadrant, comme un rideau de théâtre, le fond noir suie d’une muraille nue, c’est le double événement d’un choc pictural, avec l’immense poussée rouge sang d’un tuyau de ventilateur, et d’une présence énigmatique que fait peser cet ouvrier à demi-caché dans sa coulée de noir Goya.
La vie est là, simple et terrible, nous dit et nous répète Czapski, et ce n’est qu’au prix d’une incessante quête de vérité que nous pourrons en déceler la profonde beauté.
Dans son livre intitulé Terre inhumaine, Joseph Czapski relate les détails de cette mission et l’épopée tragique de l’armée Anders, rassemblant militaires et civils, avec laquelle il traversa l’URSS, l’Irak et l’Egypte, jusqu’à la bataille du Monte Cassino oùles patriotes polonais devaient apprendre l’abandon de leur pays par les Alliés. En exil à Paris depuis 1945, Joseph Czapski fut l’un des animateursprincipaux de la revue Kultura, dont le rôle fut essentiel pour les Polonais. 

En fait le hasard a bien fait les choses aussi bien pour l’aller que le retour puisque ce matin, vingt-cinq jours après la traversée de l’univers foldingue de Jheronimus Bosch, nous avons quitté la ville de Nevers en compagnie virtuelle (une pleine page du Figaro littéraire) du grand écrivain néerlandais Cees Noteboom dont on lira bientôt en notre langue, avec deux autres recueils importants récemment traduits (dont ses poèmes inconnus en français), un texte spécialement écrit sur Bosch à l’occasion du transfert de l’exposition de Bois-le-Duc au Prado de Madrid, à voir cet été…
Le hasard jamais aboli.– Cees Noteboom nous a accompagnés sur la route de Nevers à Moulins, après quoi, par les hautes terres s’éveillant au printemps de Bourgogne, via Cluny (révérence en passant à la majestueuse caserne ecclésiastique de pierre orangée), nous avons retrouvé notre plus constat compagnon de voyage en ce périple, à savoir Emmanuel Carrère en son très remarquable recueil de chroniques (Il est avantageux d’avoir un endroit où aller) dont la plus étonnante évoque sa rencontre avec l’homme-dé.
The Diceman, L’homme-dé, est un roman d’un certain Luke Rhinehart paru en 1971 en pleines « années hippies », évoquant le parcours extravagant d’un homme qui décide de braver toute raison raisonnable en ne se fiant plus qu’aux ordres capricieux d’un dé jeté, objet de totale liberté en apparence, puis sujet à brève échéance de rupture totale voire de folie.
Or Carrère, toujours curieux des destinées hors normes (comme celles du mythomane tueur Romand ou de l’auteur-activiste russe mégalo Limonov), après avoir découvert, sur internet, la véritable identité du mystérieux Luke Rhineart, est allé à la rencontre de George Cockcroft, vrai nom de ce prof pépère vivant planqué avec les siens à l’abri de ses adulateurs mondiaux, dans un repli paisible de la campagne américaine tout semblable aux collines de Bourgogne que nous traversions tandis que je nous faisais la lecture de ce récit débouchant sur moult questions existentielles liées à notre vrai moi ou à vraie la nature de la réalité…
Le voyage qui nous fait. – Plus que nous faisons le voyage, disait à peu près Nicolas Bouvier, c’est le voyage qui nous fait, et nous l’aurons vécu une fois de plus, avec l’increvable Lady L. au volant de notre Jazz Hybrid blanche à profil caréné de souris d’ordinateur, en multipliant les observations et les impressions de toute sorte, qu’elles soient d’ordre paysager ou architectural, narratologique (les livres qui supportent la lecture orale en automobile japonaise) ou historico-affectif (la mémoire tragique de l’Europe des guerres passées), artistique (quelques musées en passant et quelques églises), bonnement humain ou gastronomique - y compris l’excès de sel dans la cuisine de l’hôtel d’hier soir à Nevers, à signaler sur TripAdvisor !
Enfin ce matin, Lady L. a souri de connivence en entendant, à travers ma lecture, Cees Noteboom parler des milliers de livres qui ronchonnent derrière lui, dans sa bibliothèque, comme nous les avons entendus ce soir au Village du livre de Cuisery, non loin de Tournus où elle et moi, tout jeunes gens, avons fait, par Taizé, un beau voyage de ludiques études…
Vendôme en fin de matinée est un paradis de présence douce où tous les temps de l’Histoire se conjuguent, avec une forte empreinte de roman et de gothique, le souvenir du Bourdon de l’abbatiale qui a perdu sa voix en 1994, celui du jour où Gracchus Babeuf s’est fait tirer de son ergastule et traîner jusqu’à l’échafaud, les reflets pensifs dans les eaux lentes d’un bras du Loir, un pêcheur qui n’a cure d’aucun « pôle de sérénité », et le buste deBalzac qui nous rappelle que le grand queutard a fait ses écoles ici même.
Le corps du gros. – Si j’évoque la puissance sexuelle de l’énorme romancier, c’est dans la foulée d’EmmanuelCarrère qui s’y arrête, au fil de superbes pages de son journal reprises dans Il est avantageux d’avoir où aller intitulées Deux mois à lire Balzac, à propos d’un retour qu’il a fait à la Comédie humaine, découverte avec passion en son adolescence, abandonnée et reprise avec un accent porté sur la présence physique de l’écrivain lui-même, trônant comme au cabinet au milieu de ses personnages et ne cessant de nous suggérer entre les lignes, inquiet autant qu'insistant, qu’il a « la plus grosse »...
Je nous ai lu ces pages extrêmement intéressantes, qui impliquent les fluctuations de nos rapports avec une œuvre à travers le temps et notre relation plus ou moins intime avec un auteur (Oscar Wilde a pleuré après le suicide de Lucien de Rubempré comme s’il avait perdu un amant…), entre Vendôme et Nevers.
De pierre blanche et d’ardoise. - Franchement, sans vouloir vexer nos amis Bretons, nous préférons, Lady L. et moi, la pierre blanche douce au derme de l’Anjou, à celle, presque noire, des bourgs de la rive atlantique septentrionale, du côté de Roscoff. Les église bretonnes sont émouvantes et nimbées de mystères celtiques, mais la France de Ronsard et du flamboyant gothique irradie bonnement, de Blois à Amiens ou en ces alentours de Vendôme et de Nevers, avec quelque chose de plus central, de plus fruité et de plus flûté. 