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  • Dernières news de la poubelle

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    Chroniques de La Désirade (29)

    À propos des pépites d'or pur semées dans le tout-venant d'Internet. Du pire, des followers en délire et de l'Histoire des douze heures...

     

     

    À La Désirade, ce vendredi 30 juin 2017. – Nous fêterons ce soir nos 35 ans de mariage, à Grindelwald, où j’ai tant de beaux souvenirs d’enfance du côté de Mühlebach, dans les prairies ensoleillées surmontées de créneaux de pierre et de glaciers aux séracs bleutés comme suspendus à l’aplomb des roches rincées, du Wetterhorn à l’Eiger.

    Il a fait ce matin une belle lumière sculptant les montagnes d’en face, aiguisant leur découpe et accentuant leur relief comme sous une loupe cristalline, que j’ai saluée avec reconnaissance en poursuivant la lecture de l’extraordinaire Histoire de douze heures, dont chaque page me touche au cœur. Je me lamente souvent à propos de l’effrayante dispersion d’attention et d’énergie qui s’observe sur le réseau des réseaux, et plus largement dans la dis(société) qui nous entoure, et puis c’est le miracle : un inconnu lecteur de mes Carnets de JLK qui m’envoie un livre méconnu qu’il vient de tirer de l’oubli, et cette découverte renversante d’une pensée et d’un style « vieux » d’un siècle, dans un livre écrit en captivité par un prisonnier français, dont le manuscrit fut confisqué par les Allemands et que son auteur, François Bonjean, a réécrit tout entier de mémoire en 1918.

    Or j’ignorais qui était cet auteur et le découvre grâce à ce David Aimé qui anime les éditions Banyan, spécialisées en littérature orientale et que j’ai retrouvé sur Facebook que d’aucuns réduisent à une poubelle. Or tout n’est-il pas poubelle aujourd’hui dans le chaos du monde, et n’est-ce pas dans ce fatras que nous avons à frayer notre infime chemin avec nos loupiotes ?

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    C’est ce que je me disais hier soir en lisant, dans L’Obs, le portrait de Roy Cohn, âme damnée de Donald Trump, figure shakespearienne d’avocat véreux lié aux parrains la mafia new yorkaise et dont les services ont contribué, avec ceux d’une autre fripouille de haut vol - ce Roger Stone qui a « fait » Reagan avant d’aider à « faire » l’Ubu actuel de la Maison-Blanche, et c’est ce que je me répète ce matin en apprenant qu’une jeune fille de 19 ans a tiré à bout portant sur son petit ami après avoir parié qu’un livre protégerait celui-ci. Le pauvre gosse est mort ; elle, enceinte, est en taule, et leur story fait le buzz autour du monde comme ils l’espéraient. Depuis qu’elle avait lancé son site perso sur Internet, y filmant le feuilleton quotidien de sa vie avec Pedro, Monnalisa (sic) ne pensait qu’à devenir célèbre et compter autant de followers que Kim Karshasian et autres « stars » du néant médiatique. Ce qu’on pourrait dire : le monde selon Trump, où l’on ne se gêne pas de tirer au revolver sur un livre. Tirer sur un livre, non mais ! Et croire qu’un livre est un bouclier capable de protéger l’être aimé d’une balle dum-dum ! Crétinerie absolue, mais aussi quelle pitié, alors même que le livre reste notre meilleure protection contre ce monde-là.

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    Donc nous sommes sur le départ direction l’Oberland par le Pays d’Enhaut, alors que mon vieil ami le tout jeune Maveric m’apprend à l’instant, sur Messenger, qu’il part lundi pour l’Inde et se désole de ne trouver point de Cingria dans les librairies parisiennes pour en emporter au Bengale. Avoir vingt ans en 2017 et manquer de Cingria ! Encore une grâce, caramba ! Et de m’inviter, le lascar, à lui rendre bientôt visite là-bas où il va faire ses armes de candidat à la Carrière et se mettre un peu sérieusement à l’écriture. Sacré Maveric qui m’écrivait en russe à 16 ans, sur Facebook. Sacrée poubelle !

     

  • Monsieur Transitif

     

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    De la cuistrerie obscure en matière poétique, et du rire qu’elle nous valut, tel jour au Yorkshire avec le sémillant Bona Mangangu, à la lecture d’un inénarrable recueil de Philippe Beck, chastement intitulé Dans de la nature…

     

    Nous aurons bien ri, cette année-là à Sheffield, avec mon ami Bona Mangagngu, compère de blog depuis des années et enfin rencontré en 3D, par les cafés et les quartiers et les musées et les jardins de Sheffield, autant qu'avec sa douce moitié.

    Or un soir, pour stimuler pneumatiquement notre rire, nous aurons trouvé l'irremplaçable objet transitionnel d'un recueil de poësie poëtique trouvé par Bona pour 2 livres chez un bouquiniste, intitulé Dans de la nature et signé Philippe Beck, identifié sous le surnom de « l'impersonnage » par la critique de poësie poëtique en France française.

    Dès les premiers vers que nous aurons lu de ce parangon de jobardise en sa 69e séquence, nous aurons immédiatement été mis en joie avant d’y trouver le leitmotiv de notre hilare complicité.

     

    Et ces premiers vers les voici:

    « À la question du coquillage,

    je dois répliquer Non ».

     Et pour ne point les laisser flotter comme ça, même s'ils restent emblématiques dans l'absolu du Projet du poète poëtique, les vers suivants doivent être cités dans la foulée « pour la route »: 

    « Les bergers musiqueurs

    qui peuplent la future Bucolie

    (Bucolie dans les branches du haut qu'assemble la tête) sont des ballons dans la Pièce

    Colorée Pure, pas plus.

    Le « Jardin Suspendu Spirituel ».

    Car Pièce fleurit

    le bouquet des essais

    piquants et décriveurs

    pour évoquer Muse (Effort

    =Muse)

    au milieu des animateurs ».

     

    Or donc, ces « animateurs » nous auront mis en joie, mon compère Bona et moi. Dès la révélation de ces premiers vers de la 69e séquence de Dans de la nature (Flammarion, 2003) nous n'aurons eu de cesse de découvrir ceux de la 68e ainsi lancés:

    « Dignes paquets d'expression

    et universalité plaintive

    ont de la peine à faire Lac.

    Des groupistes se creusent,

    comme les « Viens » inarrêtables,

    Bruit entre feuilles, oiseaux,

    pailles générales, poutres

    exigent force d'être là

    encyclopédiquement »., etc.

     

    Déjà notre rire était propre à soulever, cela va sans dire, la réprobation des amateurs avérés de la poësie poëtique de Philipe Beck, « impersonnage » fort en vue dans les allées académiques et médiatiques, jusques aux cimes de l'officialité de la culture culturelle (il préside la sous-section poëtique du CNL, faut-il préciser), autant dire : un ponte, voire un pontife, et comment en rire ?

    Cependant, aussi philistins l'un que l'autre, mon compère Bona et moi n'en finissions pas de revenir au seul Texte, comme Rabelais jadis et comme Léautaud naguère, en déchiffrant pareil galimatias, tel celui de la 7e séquence de De dedans la nature:

    « Sa bouche est dans le paysage.

    Il est rupture idyllique. Intolérée, et si aimable si l'oeil se lève,

    redresseur. C'est Monsieur Transitif ».

     

     J'entends encore le rire de crécelle de Paul Léautaud quand, dans ses entretiens mythiques avec Robert Mallet, il taille des croupières à Valéry ou à Mallarmé à propos de certaines tournures ampoulées ou obscures de leurs vers, dont la musicalité et le jeu des images n'ont évidemment rien à voir avec les vers aphones de notre « impersonnage ».

    La poésie, surtout contemporaine, depuis les Symbolistes et Lautréamont, Rimbaud et les Surréalistes, regorge d'obscurités, et Baudelaire n'échappe pas aux images que le bon sens peut trouver absconses, comme l'a bien montré Marcel Aymé dans cet essai joyeusement impertinent qu'est Le confort intellectuel

    Or le vieux bon sens populaire ou terrien, relancé par le verve naturelle de Bono le Congolais, a cela de précieux et de tonifiant qu'il parie en somme pour la poésie la plus simple et la plus limpide, lisible par tous, dont l’eau claire nous désaltère depuis La Fontaine, etc.

     

    Philippe Beck, Dans de la nature. Flammarion, 2003.

  • À l'ami retrouvé

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    Chroniques de La Desirade (27)
     
    À propos des rencontres possiblement miraculeuses sur la Toile. Découverte d'un roman exceptionnel datant de 1921 et réédité ce matin. Des grands méconnus qui nous aident à nous connaître, etc.
     
     
    Ce qu'il y a d'incessamment revigorant, quand on est tenté de croire qu'il n'y a plus rien ni personne pour nous surprendre, c'est d'être démenti une fois de plus par la preuve de l'Être surgie des décombres du paraître.
    Ce matin, ainsi, je reprends la lecture du livre d'un auteur méconnu que m'a envoyé un éditeur au prénom biblique de David et au nom avenant d'Aimé, qui m'a fait ce cadeau après avoir, me dit-il, apprécié ma façon de parler des livres...
    Le roman, dont j'ai déjà lu 121 des 207 pages, s'intitule Histoire des douze heures, son auteur se nomme François Bonjean, né en 1884 à Paris et mort à Rabat en 1964. Le livre parut initialement en 1921 aux éditions Rieder et relate essentiellement les discussions plus ou moins fraternelles ou furieuses d'une brochette de prisonniers français claquemurés dans le cabanon d'un camp de concentration allemand, dans les dernières années d'une guerre qui n'en finit pas, donc vers 1916 et 1917 - ça va bien faire un siècle mais ces conversations, opposant de magnifiques types humains à la pensée lestée de toutes les terribles expériences vécues au front et à la verve néanmoins flamboyante, me parlent comme si elles étaient, précisément, de ce matin.
    Cette Histoire de douze heures, préfacée par Romain Rolland, dont le génie européen à honoré notre région (Villeneuve, que je n’aperçois juste pas de ma fenêtre, est à trois coups d'aile de pic noir depuis la Désirade), paraît à l'enseigne de L'ami retrouvé, collection destinée à “redonner vie à de grands écrivains et penseurs du XXe siècle injustement méconnus où oubliés”.
    Cela tombe bien, car il y a bien cinquante ans que je me sens naturellement attiré, non du tout par snobisme ou goût esthète de la rareté, par ces oiseaux rares, ou perchés à l'écart, inaperçus de la meute ou tenus pour rien par les battants de la publicité littéraire, que furent un Luc Dietrich ou un Benjamin Fondane, un Charles-Albert Cingria ou un Robert Walser (tous deux oubliés ou méconnus à la fin des années 60), un Raymond Guérin ou un Henri Calet, une Simone Weil ou une Monique Saint-Hélier, un Henri Pollès ou un Vassily Rozanov - tous deux redécouverts par mon ami Dimitri, comme Cingria et Walser - , un Emmanuel Bove ou un Jean Malaquais, entre autres.
    Cependant le cas de François Bonjean se distingue aujourd'hui, me semble-t-il, de tous ces noms d'oiseaux non alignés de la volière des lettres, par la vigueur intacte de ses vues sur la guerre, le génie européen oscillant entre lumières et force (auto) destructrice, les particularités des peuples contigus, l'embourgeoisement des arts et le début du snobisme des prétendues élites, la tentation de s'écraser mutuellement quitte à préparer de nouvelles vengeances (comme si l'auteur avait prévu le Traité de Versailles...), le conflit croissant entre hommes de pensée et d'action, etc.
    Voyage au bout de la nuit date de 1932, et certes François Bonjean n'a pas le génie visionnaire ni la puissance verbale fondatrice de Céline, mais ce qu'il nous dit, à nous autres qui ne désespérons pas d'une Europe des cultures seule digne de renaître du chaos de tous les simulacres d'union, est probablement de meilleur conseil personnel, en tout cas c'est ce que je me dis en retrouvant cet ami ce matin, reprenant illico la lecture de son Histoire des douze heures dont j’aurai encore beaucoup, beaucoup à dire et à écrire...
     
    Douze-heure-1-225x360-1.jpgFrançois Bonjean, Histoire des douze heures. Préface de Romain Rolland. Éditions du Banyan, collection L’Ami retrouvé, 2017.

  • Ceux qui se souviennent

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    En mémoire de Vladimir Dimitrijevic, alias Dimitri, mort le 28 juin 2011.

    Celui qui pense au gisant seul et nu / Celle qui a de la peine / Ceux que la nouvelle a terrassés / Celui qui pense aux enfants du défunt / Celle qui voit dans cette mort un Signe du destin / Ceux qui se rappellent tant d’heures passées en sa compagnie hors du temps / Celui qui se rappelle les rhumatismes articulaires du quadra vaticinant comme si de rien n’était mais assez chiant à d’autres moments où tout allait bien / Celle qui se rappelle sa belle jeunesse de Vitellone à Belgrade vers 1952 / Ceux qui jouissent de rappeler ses défauts / Celui qui se rappelle les derniers mots de Migrations de Milos Tsernianski : « Les migrations existent. La mort n’existe pas ». / Celle qui lui a été fidèle jusqu’au bout / Ceux qui voient en lui l’éternel jeune homme / Celui qui lui commandera une noisette tout à l’heure au Café de la Mairie de la place Saint-Sulpice / Celle qui a gardé ses cartes postales d’un peu partout / Ceux qui savent qu’il se jugeait lui-même très durement et se taisent par conséquent / Celui qui se sent envahi par la présence de cette absence / Celle qui rapporte tout aux instants qu’on pourrait dire les minutes heureuses de cette vie / Ceux qui se disent indifférents à ce décès parmi d’autres /Celui qui se rappelle la traversée de la Côte d’or à bord d’Algernon au printemps 1974 quand la nature exultait / Celle qui a toujours cancané à son propos / Ceux qu’il a blessés / Celui qui l’observait de loin dans cette rue de Lausanne où il se tenait penché sur un étal de bouquiniste et qui donnait un surcroît d’existence au dit étal / Celle qui se flatte de lui avoir posé des questions dérangeantes à la radio suisse / Ceux qui en savent plus sur l’homme après la rencontre de celui-là / Celui qui aimait le contredire / Celle qui en avait marre de le voir mimer les films japonais ou suédois /  Ceux qui le trouvaient juste odieux et lui en veulent toujours de ne pas leur avoir versé leur dû / Celui qui sait ce que signifient les longs silences enregistrés sur la bande magnétique où il raconte sa découverte à six ans des cadavres couverts de fleurs dans les rues de Belgrade / Celle qui allait avec lui à la porte de la prison où croupissait son père aux côté de Milovan Djilas / Ceux qui se retrouvaient à la Taverne des entrepôts dans la lumière des samedis matins / Celui qui se rappelle Pierre Jean Jouve tiré à quatre épingles et ses pantalons à lui flageolants sur ses savates / Celle qui le voit encore le jour de la mort de Staline à Kalemegdan / Ceux qui étaient avec lui sur le quai de la gare de Lausanne lorsque les Zinoviev  ont débarqué / Celui qui l’a vu houspiller Jean Ziegler sur un stand du Salon du Livre / Dimitri.JPGCelle qui n’aimait pas le braillard de fin de soirée / Ceux qui lui ont tout pardonné sans raison précise / Celui qui l’entendait maugréer « intense activité littéraire, intense activité littéraire, intense activité littéraire» en arpentant le dédale de son antre / Ceux qui l’ont mis en demeure de dégager les lieux en sorte de les gérer à meilleur compte / Celui qui affirme que son père est à présent « dans la paix » / Celle qui pleure son papa / Ceux qu’il continuera longtemps de vivifier par la pensée / Celui qui se rappelle la soirée passée à lire le tapuscrit de La bouche pleine de terre de Branimir Scepanovic et l'extrême émotion partagée de la dernière page / Celle qui le houspillait comme un sale fils de cinquante-trois ans / Ceux qui le redoutaient / Celui qui se rappelle leur première visite à Pierre Gripari dans son hôtel pisseux du XIIIe / Celle qui lui tenait tête en public et même en privé / Ceux qui l'ont fui pour rester libre / Celui qui a fait son procès public pour se faire bien voir de son amie croate / Celle qui ne lui a pas pardonné d'avoir défilé avec l'étoile jaune en assimilant la cause serbe au martyre du peuple juif / Ceux qui invoquent l'épaisseur de l'Histoire / Celui qui s'est violemment fâché contre lui quand il a pris la défense de Martin Heidegger au prétexte qu'un philosophe ne peut se juger à ses opinions / Celle qui ne lui en a jamais voulu d'avoir égaré son manuscrit d'un recueil de poèmes ésotériques / Ceux qui le tapaient devant l'église Saint-Sulpice / Celui qui se rappelle ce que lui avait dit le bedeau de Saint-Sulpice à propos du goût de miel de l'hostie / Celle qui l'a vu un soir plus que seul sur un banc de métro / Ceux qui aimaient bien le voir revenir en Belgique avec son côté belge / Celui qui lui a racinté sa vie dans les jardins de la clinique où ils commençaient tous deux de marcher / Celle qui estime que c'était un vampire point barre / Ceux qui appréciaient sa grande pudeur / Dimitri9.jpegCelui qui se rappelle son récit du premier jour de sa petite entreprise consacrée à balayer les locaux comme la novice débarquant au couvent de Sainte Thérèse enfin tu vois le genre / Celle qui a préféré parler d'autre chose quand il insultait les Musulmans de Bosnie / Ceux qui se sont éloignés de lui pour se protéger sans espérer le protéger de lui-même / Celui qui ne lui passait rien / Celle qui lui passait tout / Ceux qui changeaient de trottoir à son approche / Celui qui a beaucoup réfléchi à ce qu'est vraiment la fidélité en amitié sans conclure à vrai dire / Celle qu'amusait son côté despote dont elle se fichait en le singeant / Ceux qui pensaient "Comédie humaine" en l'observant / Celui que son hybris faisait l'apparenter aux bâtisseurs paranos / Celle qui l'a mise en garde contre l'auto-destruction dostoïevskienne / Ceux qui le croisaient tous les midis au Milk Bar / Celui qu'il a soutenu en dépit (ou à cause) de sa dépendance grave à la dope / Celle qui l'appelait mon petit Oblomov / Ceux qui n'en auront jamais fait le tour et qui n'en demandent d'ailleurs pas tant / Celui qui se méfiait de sa cruauté émotive / Celle qui l'aimait en dépit de sa muflerie / Ceux qui ne toucheront pas au secret de l'ami disparu, etc.

     

    (Liste jetée dans l’isba en réfection, où seront rangés tous les livres de L’Age d’Homme. Le lieu sera connu des générations futures et suivantes sous l’appellation de Nach Dom (Notre Maison), selon le mot d’Alexandre Zinoviev. Vladimir Dimitrijevic est mort le 28 juin 2011, fête nationale serbe, à l'âge de 77 ans. La livraison du journal littéraire Le Passe-Muraille, d'octobre 2011,  lui est entièrement consacrée consacrée).    

     

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  • Vie et destin d'un grand passeur

    Dimitri3.JPG Vladimir Dimitrijevic, surnommé Dimitri, s'est tué le 28 juin 2011 sur une route de France. Le fondateur de L'Age d'Homme fut un éditeur de classe européenne. Il publia plus de 4000 livres à Lausanne. En août 1983 parut, à Lausanne, un extraordinaire roman de l'écrivain russe Vassili Grossman, intitulé Vie et destin. Entre autres fleurons des éditions L'Age d'Homme, fondées en nos murs en 1966, ce livre bouleversant confrontait le lecteur à la double horreur totalitaire, au XXe siècle, du nazisme et du stalinisme. Dimitri l'appelait "le livre de nos mères". Or la vie de Vladimir Dimitrijevic, né en 1934 à Skopje, évoque elle aussi un roman scellé par le destin. Fils d’un artisan horloger-bijoutier jeté en prison en 1945, comme nombre de commerçants, le jeune Vladimir, fou de littérature et de football, s'enfuit de son pays à vingt ans sous le faux nom d’un personnage de Simenon. Dans son "autobiographie d'un barbare" parue sous le titre de Personne déplacée, Dimitri a raconté ses années d'enfance et de jeunesse marquées par les crimes des nazis et des oustachis croates, mais aussi par les visites à son père emprisonné. Arrivé en Suisse le 4 mars 1954 avec 12 dollars en poche, le jeune déserteur de l’armée du peuple devint libraire à Neuchâtel puis, à Lausanne, chez Payot, où son passage a laissé un souvenir indélébile. Or, impatient de combler les « vides » d’un catalogue selon son cœur, le passeur de vocation, soutenu par quelques amis et son épouse Geneviève, fonda L’Age d’Homme en 1966. Dans la foulée, il ne tarda pas à tisser des liens avec Paris, où il se rendait régulièrement à bord d' « Algernon », son fourgon d’éternel errant dans lequel il serrait son sac de couchage par mesure d’économie. Les rapports compliqués de Dimitri avec l’argent marquaient d’ailleurs une partie de sa légende. Lui qui était capable de lésiner sur des droits d'auteurs légitimes, alla ainsi jusqu’à hypothéquer sa maison de hauts de Lausanne afin de publier les pavés d’Alexandre Zinoviev, des Hauteurs béantes au mémorable Avenir radieux. Ses positions idéologiques rebutaient également d'aucuns. Orthodoxe croyant et conservateur, il passa d’un anticommunisme résolu à un nationalisme serbe qui le rapprocha, dès la fin des années 1980, de ceux-là même qui avaient persécuté son père. Lorsqu'on lui reprochait d'être "pro-serbe", celui qui eût mérité la citoyenneté d'honneur de notre pays répondait sobrement: "pas pro-Serbe, juste Serbe"... Mondialement connu pour son catalogue slave, L’Age d’Homme redimensionna également l’édition romande. À côté de l’intégrale mythique du Journal intime d’Amiel et des Œuvres complètes de Charles-Albert Cingria, de nombreux écrivains romands contemporains y ont publié leurs ouvrages. Au nombre des auteurs «phares» défendus par Dimitri figuraient le titan américain Thomas Wolfe, idole de sa jeunesse, autant que Chesterton ou Dürrenmatt, Georges Haldas au premier rang des écrivains romands, ou les Français Vladimir Volkoff et Pierre Gripari, entre tant d'autres francophones de Belgique et du Québec. Dans les grandes largeurs, Dimitri était un homme inspiré, proprement génial par moments, qui pouvait se montrer d’une extrême délicatesse de sentiments. Ses intuitions de lecteur étaient incomparables et ses curiosités inépuisables. Mais c’était aussi un «barbare», selon sa propre expression, qui ne savait pas «faire le beau». Malgré les services exceptionnels qu’il rendit à notre littérature et à notre vie culturelle, aucune reconnaissance publique ne lui a été manifestée - honte à nos autorités -, mais il ne s’en plaignait pas, n’ayant rien fait pour flatter. En son antre du Métropole, à Lausanne, nous l’avons connu irradiant et fraternel, puis il s’est assombri. Les lendemains de la guerre en ex-Yougoslavie, la difficulté de survivre dans cet «empire du simulacre» qu’il fut des premiers à stigmatiser, la perte de Geneviève qui l'avait secondé avec une incomparable abnégation, le poids du monde enfin ont accentué la part d’ombre de cette personnalité à la Dostoïevski, complexe et parfois insaisissable, croyant jusqu’au fanatisme, tantôt avenant et tantôt impossible, terroriste ou bouleversant de douceur retrouvée. Enfin, par delà les eaux sombres de sa mort tragique, «ses» milliers de livres évoquent la présence tutélaire de ce grand passeur.

    Vladimir Dimitrijevic. Personne déplacée. Entretiens avec Jean-Louis Kuffer. L’Age d’Homme. Poche suisse No, réédité en 2010. 

  • Peindre la pluie

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    …J’aurais aimé peindre ce soir le retour de la pluie tandis que j’ouvrais toutes grandes les fenêtres de La Désirade en sorte de la humer à pleins naseaux et de la laisser me laver la peau de l’âme.
    Ce fut d’abord une espèce de haut décor immobile au camaïeu gris bleuté, style opéra des spectres sous la cendre, que surmontaient de gros rouleaux de velours noir accrochés aux cintres des montagnes de Savoie. Toute vide et désolée, la scène avait une majesté funèbre de sanctuaire à l’abandon. Cependant, imperceptiblement, le décor se modifiait à vue d’un moment à l’autre, les masses suspendues semblant tout à l’heure des frontons devenaient des toiles déchiquetées pendues en plans superposés et délimitant de nouveaux lointains, entre lesquels filtraient ça et là d’obliques rayons comme liquéfiés dans le vent tiède.
    Quelques instants plus tard, tout n’était plus que lambeaux de grisaille tombant en colonnes verticales sur les pentes boisées paraissant exhaler maintenant des bouffées de brume, et voici que la pluie se voyait là-bas le long des pentes et bien avant de nous tremper le front de ses premières grosses gouttes huileuses, puis il n’y eut plus du lac au ciel qu’un pan de pur chiffon sur lequel d’invisibles mains jouaient avec l’eau et l’encre, c’était à la fois sinistre et splendide, et tout se refermait enfin dans la pluie, il pleuvait partout, tout n’était plus que ciel en pluie mais cela ne saurait se dépeindre: il n’y a pas d’instruments pour cela ni d’art assez direct, c’est une trop ancienne sensation, il n’y aurait que la danse, mais la danse immobile, la danse de l’angoisse enfin levée, la pure danse jamais apprise du premier homme assoiffé, les mains ouvertes à la céleste onction…

  • Les anges blessés

    Chroniques de La Désirade (26)
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    À propos de ceux qu’Henri Calet appelait les “sinistrés de l’âme”, créateurs ou coeurs sensibles de toute sorte. De l’angélisme frelaté par la miévrerie ou le putanisme. D’une immonde émission de téléréalité aux ailes pourries. Que les messagers n’empruntent pas toujours les voies ordinaires, etc.
     
    Il ne m'a fallu que le retour à quelques pages du Great Gatsby pour me rappeler cette évidence: que ce qui nous touche vraiment en littérature, et donc dans la vie, ou inversement, est une affaire d'anges. Je me le disais déjà hier en relisant un récit de Tchékhov intitulé Ceux qui sont de trop, et cela m'est encore plus clair à la lecture de Scott Fitzgerald: que nous crèverions sans les anges.
    Cela n'a rien à voir avec ce qu'on décrie justement comme angélisme, au sens d'une idéaliste suavité ou d'une innocence fantasmée de bambins béats: cette bimbeloterie odieuse propre aux mères américaines et à leurs clones n'a rien de commun avec les anges de tous âges et conditions que je dis, qui en bavent le plus souvent plus que les autres et sont parfois teigneux voire affreux.
     
    L'affreux et teigneux Charles Bukowski, par exemple, est de ces anges au même titre que ce snob gigolo de Rainer Maria Rilke ou que cette punaise de Simone Weil ou que cette harpie de Patty Higsmith ou que le calamiteux Arthur Rimbaud - tous ayant en commun le même don d'illumination et la même grâce diffusée par Scott Fitzgerald quand il capte la douleur sous le lipstick.
    Le prétendu romantisme glamour des années 20 aux States est évidemment une foutaise, et particulièrement au cinéma, et plus précisément encore dans le film Gatsy le magnifique de Baz Luhrmann, mais sous l'or cosmétique dont on a pommadé le visage plébéien de Leonardo di Caprio se perçoit néanmoins un rien de frémissement angélique qui se retrouve ici et là dans les regards de Daisy ou dans le rien de folie ou de délicatesse échappant à l'écrasement de la machine hollywoodienne dont on se rappelle en passant qu'elle a laissé le poète crever comme un chien.
     
    L'obstacle majeur à la diffusion lumineuse de l'ange - ce qui revient à parler de l'art ou de la poésie -, est l'agitation imbécile, laquelle procède de la vanité et de l'envie, qui participent elles-mêmes des composants de la basse passion de posséder ou de soumettre ou de s'en mettre pleine la panse ou de s'éclater comme on dit.
     
    185206-nbailla-est-la-star-du-moment-dans-les-950x0-2.jpgLes Anges de la télé figurent cette agitation au pinacle de la stupidité médiatique. Cependant le rejet vertueux ou la moquerie me semblent insuffisants. Je me disais même, hier soir, que les meufs et les mecs élus sur le plateau de cette émission d'une débilité extrême, sont peut-être, quand même, quelque part, des anges - je me disais que chacun de ces pantins laqués ne ferait pas de vieilles osses dans cette arène du Rien et dans l'immédiat je saluais avec espoir un rien de panique enfantine dans l'expression de la pauvre Nabilla changeant de culotte à vue; je guettais chez les boys un rien de gouaille ou de bonne vulgarité sous la dégaine à la coule de celui qui assure avec la conviction (voix off) de vivre quelque chose de géant, pour ne pas dire d'Historique comme le martèlent les hystériques du TJ - bref je cherchais à ces zombies programmés une issue en les imaginant revenus dans leur banlieue ou leurs nouveaux meubles ou leurs sanglots subits de lucidité: je souhaitais secrètement a Nabilla & Co de se retrouver un de ces soirs largués et perdus, jetés éperdus loin des spots et des cadres putes de la télé, se frottant enfin les paupières au lever du jour et se sentant des ailes...
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    La grâce n'est pas toujours où les spécialistes en la matière la situent, même si les saintes et les saints homologués dans les cultes divers ne sont pas sans mérites avérés, mais la percevoir suppose d'abord qu'on se calme, qu'on se taise, qu'on écoute, qu'on se montre plus attentif même en pleine disco ou dans la tonitruance du stade en folie après un but de rêve: les messagers sont parmi nous mais nous ne savons point les voir ni les accueillir. Or il importe de discerner plus clairement ce qui nous en empêche, et ensuite cela pourrait aller mieux.
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    L'obsession en tout genre est un obstacle sérieux. L'obsession apoplectique du Pouvoir me semble pour ainsi dire rédhibitoire, j'entends: politique, financier et symbolique. Devant ces obstacles, l'ange se sent flagada. Mais il faut se méfier du pire qui use parfois de la parure du Bien. L'obsession de la vertu ou de la pureté peut aussi contrevenir au passage du messager, qu'une certaine tradition spirituelle a raison de voir préférer les mauvais lieux aux tea-rooms proprets. Une certaine obsession de la bonne santé ou de la belle humeur peuvent s'opposer aussi à la libre circulation des personnes angéliques. Imagine-t-on Notre Seigneur dans un fitness ou les poètes Novalis, Baudelaire, Dylan Thomas, Emily Dickinson dans un jacuzzi ?alors que leur vocation les porte à s'incarner en douleur et en douceur...
    Yes, Baby: l'incarnation de la douceur et de la douleur est la marque de l'ange...

  • Respirer

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    On peut faire un livre avec ça,
    on peut faire un poème
    avec n'importe quoi.
    Faut juste avoir l'inspiration.
     
     
    Les forêts donnant sur la mer,
    ou les arêtes entre deux eaux,
    les grands cahiers bleus d'écoliers,
    les toits plats où l'on va fumer
    ou les bardeaux anciens
    de bois rincé par la pluie
    aux parapets des cieux:
    un Russe cuité l'a peint
    comme un chaos de quilles
    en sarabandes de maisons -
    telle étant l'inspiration.
     
     
    On respire, on aspire
    et le chant monte ou pas
    de la chair en joie
    ou de l'esprit scabreux;
    de ce qu’on appelle l'âme,
    du sexe levé du frère âne;
    de la femme océane aux yeux
    d’écumante braise -
    au poème, oh merveilleux
    tout sera décelé dans l’aise
    de la nuit inspirée.
     
    (A La Désirade,ce 23 mai 2017.)

  • L'Europe d'un poète

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    Chroniques de La Désirade (25)

     

    À propos de Big Bang Europa d’Antonio Rodriguez. De la poésie en morceaux...Ramuz1 (kuffer v1).jpg


    « Car la poésie est l’essentiel », écrivait Ramuz je ne sais plus où, et les vers du Petit village sont les seuls qu’il ait jamais écrits, mais la poésie est omniprésente dans les romans de Ramuz, autant qu’elle étincèle à chaque page de la Recherche de Proust le narrateur en prose par excellence.

    Donc la poésie: mais pas ce que je dirai la poésie poétique qui prend la pose, mélange d’affectation et de vanité pompière; moins encore celle qui déferle en bave bavarde sur les réseaux sociaux.
    Alors quoi ? Je ne sais pas. Je ne parle que pour moi, et chacun le fera à son goût, ou pas. Houellebecq trouve Prévert trop con. Pas moi. Mais il y a deux ou trois poèmes chez l'amer Michel qui valent l'attentions. Bref,  je parle de ce qui me parle, où je reconnais, en peu de mots, plus de sens et d’existence concentrés. À douze, treize ans, j’ai mémorisé des milliers de vers, tous oubliés aujourd’hui. Mais des formes, des rythmes, des images, des musiques m’en sont restés.
    « La main d’un maître anime le clavecin des prés » me semble de la poésie comme je l’entends, et tout le vitrail des Illuminations de Rimbaud me revient avec ce seul alexandrin. Des poètes contemporains, beaucoup sont sûrement très éminents (les Jaccottet, Bonnefoy, Du Bouchet, etc.) mais ceux qui, sincèrement, me parlent vraiment en cela qu’ils expriment ce que Cendrars appelait le profond aujourd’hui, sont plus rares, en tout cas en langue française ; du fait de ma génération j’aurai apprécié le vers jazzy de Jacques Réda ou les fantaisies fraîches d’un Guy Goffette ou d’un Yves Leclair, ou plus encore les sourciers sauvages et princiers à la Franck Venaille ou à la William Cliff. Mais ce ne sont là que les repères d’un goût, qui ne peut cristalliser que livre en mains.

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    Or j’ai mis des mois avant de lire vraiment celui qu’Antonio Rodriguez m’a envoyé en novembre dernier, et tout aussitôt j’ai reconnu, dans le courant fluide et violent, et tendre, heurté, mélange de pensée et de sensualité, de Big Bang Europa, ce que plus que jamais j’attends de la poésie actuelle et que je trouve ces temps en lisant et relisant Le visage de l’œil du Batave Cees Nooteboom ou Mystique pour débutants du Polonais Adam Zagajewski, à savoir des éclats de présence dans le chaos et des morceaux du vitrail du monde bombardé à réassembler patiemment.

     
    Panopticon907.jpgDes ombres dans la forêt
    Ils arrivent de Syrie martyrisée ou d’Erythrée, ils affluent de partout en troupes malodorantes « en fuite dans la boue du nord », ils n’ont plus rien avec le sentiment plus ou moins justifié « qu’on veut nous faire payer jusqu’au bout d’être ici chez eux », ce sont des cris et des chuchotements confus, les pages de ce Prologue bousculé entre fiction et réalité miment cet affolement en mouvement brassant femmes et enfants, et l’haleine des chiens se perçoit dans la foulée – « ce n’est pas de l’humain là derrière c’est du mal » -, et de fait c’est de ça, de cette chair et de cette suerie que seront tissées les pages de Big Bang Europa : de ces retombées de tueries, du constat que « tout est perdu derrière nous » et que rien n’est à attendre des « cerisiers en pleurs », à cela près qu’on voit toujours puisqu’on en bave et que peut-être il y a du jour après la nuit, peut-être que c’est du déclin que va murir un nouveau fruit ?

     

    Rodgers16.jpgDans l’incertitude des corps
    La poésie d’Antonio Rodriguez, comme celle du vagabond sous les étoiles que figure un William Cliff, est à la fois chair et pensée, très incarnée et mentale ; elle dit autant le tendre et l’éperdu, les amours déçues qu’on dirait parfois vécues par tous, et l’abrupt du sexuel opposant « la part du sucre entre les jambes » et l’ « incroyable décharge », entre virilité sûre et défaite qu’on pourrait dire aussi de l’espèce affaissée, entre machinisme athlétique et pornographie, avec, on le verra, le rôle peut-être médiateur de la femme…
    Que cela ne peut plus durer…
    L’incertitude ressentie va de pair, aussi, avec la conviction latente qu’« il nous faudrait vivre autrement », et ce ne sont pas les emplâtres du développement personnel qui y changeront quoi que ce soit car l’entier du monde se défait ensemble – ou se refera si l’on y pourvoit. Or il nous reste un peu de feu entre les mains, et des murmures contraires font écho à ceux des enfants (« tu sais, les enfants ne veulent plus de ce monde »), et d’aucuns parient pour un (re) commencement : « C’est le moment pour les hommes, c’est le moment pour l’espèce », et c’est reparti avec trois kilos de chair qui « cherchent le réel », et c’est par le sexe aussi que ça va passer, par delà l’obsession reptilienne cérébralisée, on va voir encore de l’enfant, va savoir, il y aura encore de l’humain…
    Incarnée, la chair va et vient, vieillit et s’accroche, et voici l’homme confronté à la fin de son père, ou voilà le nouveau petit museau qui pointe à l’orée du solstice. Et non moins contournable, l’homme utilitaire demande ses papiers au poète: « À quoi ça sert ? » Le vieux sera « technologiquement secondé » selon les nouvelles méthodes, mais la non moins vieille façon de s’accrocher à l’inutile et vitale poésie relance le spécialiste en plomberie nécessaire : « À quoi ça sert ? ». Pour un peu le père, qui a les pieds sur terre, s’impatienterait de voir le fils écrire si sombre, voire si noir, et de ne point soigner assez son réseau ou ses vernissages, ou encore de l’enjoindre d’écrire comme Joël Dicker, de fait « à quoi ça sert » si ce n’est pas de quelque rapport ?
    Mais le poète, et dans le poète n’importe lequel d’entre nous, ne pense point tant à cette sorte de plomberie tandis que le « continent fuit, goutte et s’effondre ». Le best-seller sera lui aussi « technologiquement secondé », alors que c’est d’air que nous avons besoin - de respirer vraiment.

     

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    Quand l’Europe se fait colère

    Un poème est comme une espèce de fichier informatique qu’il s’agit juste de décompacter. Cela demande plus d’attention et d’amour que d’habileté mécanique. « Il nous reste à retrouver le regards », qu’il dit, Antonio Rodriguez dans son chapitre en trois temps sous-intitulé L’Agneau de l’homme. Non, ne vous attendez pas à de la mystique pour débutants New Age, car s’il y a du sacré là-dedans, et il y en a sacrément, c’est à ras l’humanité, avec des mots « pour ouvrir les cages thoraciques » où le cœur n’est pas qu’un trou noir du langage, et l’Europe au bord du tombeau trouve encore la force de recommander à ses enfants : « Baigne-toi dans mes rives, élève-toi sur mes sommets ».
    Et l’Europe s’impatiente aussi bien, pointant ce « continent de vieux », et dans son tombeau elle dit : « vous regardez sur les plages ceux qui s’échouent à vos pieds, chacun dans sa chambre, dans sa pension de vieux, chacun se croit un centre, urine sa morale à petits jets, ressasse la grande histoire, les héros, les ruses, les généalogies, mais les rides vous rendent pathétiques lorsque vous vantez la tolérance, pendant qu’une poignée d’employés vaquent en cuisine, nettoient les pièces et apportent les plateaux-repas sans même vous sourire, vous enviant, vous haïssant, tandis que vous préparez dans vos cervelles nationales le moyen de leur botter le cul, à coups de pied démocratiques, pour vous débrouiller seuls entre vous, entre vieux, qui inspectent avec contentement leur chambre vide et se rendent compte subitement qu’ils ne supportent plus les ronflements du voisin. »
    De la poésie ça, Monsieur ... comment encore ? Monsieur Rodriguez ?


    Vernet40.JPGTiens, c’est du printemps…
    D’entrée de jeu la question de la fiction s’est posée, puis celle de la fission et des fusions parfois délétères, et finalement l’oxymore sera de la comédie tragique finissant comme on le décidera, Brexit ou pas. Nul mot, au demeurant, nul sigle, nul slogan, dans Big Bang Europa, qu’on puisse dire émargeant au discours politique ordinaire non plus qu’aux opinions médiatisées, et pourtant tout là-dedans ne cesse d’entrer en consonance avec nos actualités. Ainsi, au responsable des RH qui vous serine « nul n’est irremplaçable », ou « toi ou un autre c’est pareil », l’Europe au bord du gouffre répond « apprends à sourire la terre entre les dents ».
    Et le poète en appelant à la femme dit : « c’est noir tout ça, tes textes, tu dis, le réel, avec ta voix douce de femme, tu regardes par la fenêtre, le cerisier en fleurs, c’est là… » Et plus loin le poète écrit : « tu dis, tiens, c’est du printemps, et tu me le tends, le matin avec ta main de femme, donne-moi la branche, ton corps est là… », et plus loin , en proclamant doucement que « nous sommes de l’espèce qui surmonte l’espèce, on lit « tu sais, je voudrais que nos vies restent intactes, j’acquiesce à ces jours qui sont comme tous les jours, même si le continent est là, tu es là aussi, il y a entre toi et moi l’histoire des hommes, il y a sur ta peau l’amour des femmes pour les hommes, les labours, les salons, les usines, je le sens dans tes mains, il y a entre nous la lutte de ceux qui nous ont donné le monde, beau et éphémère, comme ils furent beaux et éphémères, autour de nous, le continent vibre, j’acquiesce et je dis, nous sommes heureux », et à l’autre bout du livre commencé dans la fuite éperdue en forêt, on lit « il nous faut partir, tu sais, la forêt attend, l’Europe attend, nous y allons maintenant, calmement, comme des gens qui savent et qui attendent, il n’y a plus qu’à s’aimer et à surmonter l’espèce, maintenant dans cette vouture, nous et nos mains, eux et leurs petits visages, alors que nos voisins saluent et que nous partons en forêt, c’est vrai, nous sommes heureux ».

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    Et dans la forêt, et c’est le happy end de sérénité crispée, comme dirait un René Char, se dresse cet animal, ce grand cerf qui pourrait être un dieu, « comme un dieu avec sa peau de bête, comme un homme avec son odeur de brebis, tandis que lui ne dit rien, l’animal tel un dieu apparaît entre les troncs et nous regarde, nous nous parlons enfin, entre ces feuilles, face à face, comme des hommes qui fondent et renaissent en feuillage, alors que de ses bois il remue le continent et se frotte à l’Europe entière »…

    Antonio Rodriguez. Big Bang Europa. Tarabuste éditeur, 91 p. 2015.

  • Bon que pour la tête ?

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    Chroniques de La Désirade (24)
     
    À propos d'un nouveau "média indocile" romand, issu de la calamiteuse liquidation de L'Hebdo, magazine estimé non rentable. Ce que signifie ce refus de disparaître dans une société menacée par la montée de l'insignifiance. Des questions que cela pose et de l'apathie à secouer. Des solutions proposées par Mediapart et Investig'action et des alternatives à inventer. Avec un supplément d’âme et de coeur...
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    Passionnant ! Voilà ce que je me dis en lisant la dernière chronique de Jacques Julliard dans l'hebdo Marianne, qu'on ne saurait dire de droite mais où mon chroniqueur politique français préféré se livre à une descente en flèche de l'auto-aveuglement de la gauche française et de la plaie que représente la professionnalisation de la politique dont procède l'esprit de caste, tous partis confondus.
    En tant qu'Helvète fédéraliste-europhile-malgré-Bruxelles, également passionné par le décloisonnement idéologique opéré par Emmanuel Macron, je suis reconnaissant à Jacques Julliard de développer chaque semaine une réflexion non dogmatique dans ce magazine que j'achète pour le lire (entre autres), comme j'achetais L'Hebdo pour lire (entre autres) les chroniques de l'Européen Jacques Pilet.
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    Il va de soi que l'intérêt de L'Hebdo ne se bornait pas à la qualité d'un chroniqueur, pas plus que Marianne, après L'événement du jeudi, ne se limite aux talents d'un Jean-François Kahn ou d'un Jacques Julliard. Marianne et L'Hebdo, comme Le Nouvel Observateur ou Le Point, Les Échos, Causeur ou Valeurs actuelles à la droite de la droite, sont des cultures, et L'Hebdo jugé trop de gauche par les uns et trop de droite par les autres, était une culture et c'est celle-ci qu'on a éradiquée au nom du profit.
    L'on me dira que sa disparition découle logiquement des lois du marché, ce qui relève de la mauvaise foi cynique de ceux qui ne connaissent qu'une loi: celle du fric.
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    Mais de quelle culture parle-t-on ? De la culture culturelle des rubriques parlant d'expos et de livres qui cartonnent ? Certes mais pas que, vu que la vraie culture consiste aussi à se demander si le critère du tirage et du battage suffit à évaluer la qualité d'un objet littéraire ou artistique. Exemple: une plasticienne vient d'installer, dans la vénérable église lausannoise de Saint-François, 95 échelles brûlées, pour commémorer la Réforme protestante. La “performance” en question relève t-elle de la culture et qui en débattra, dans quel média docile ou indocile ?
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    La question se pose dans un espace culturel où le snobisme et la jobardise vont de pair avec l'indifférence et l'incuriosité, la balle en touche au spécialiste ou le repli ronchon. Mais où le débat ? Quelle discussion sur les livres et les idées, en Suisse romande où les librairies foisonnent et ne désemplissent que le dimanche, sans qu'une seule émission télévisée régulière, du style de La Grande Librairie ne soit offerte depuis des années à la foultitude de lecteurs ? Contre exemple éloquent: la radio romande ! Avec une vraie culture diversifiée, mais pourquoi la télé serait-elle moins bonne pour la tête ?
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    Ceci dit, la culture de L'Hebdo n'était-elle pas dépassée ? Reliquat de babas et autres bobos de la gauche peinarde, auront argué ceux qui assimilent toute réflexion à une prise de tête ou un début de sédition. Mais le contenu ? Le débat ? Les compétences ? L'investigation ? Du vent si ça ne rapporte pas ! Culture d'une génération ? Certes mais pas que: et le tribalisme vaut d'être discuté, mais où ? Et si ça continue, après la disparition de tant de journaux d'opinion dans ce pays qui en regorgeait, plus d'opinion qu'en nébuleuse oiseuse sur Facebook et Twitter ?
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    Passionnant alors de voir une camarilla de jeunes gens de tous les âges se cabrer et dire non, ou plutôt oui à quelque chose à faire - et le faire !
    Tous les jours, jusque-là, je retournais sur deux sites indociles de ma préférence dont je suis loin de partager toutes les opinions: Mediapart et Investig'action.
    Unknown-2.jpegarton4855.pngLe sieur Edwy Plenel, et le compère Michel Collon, ont parié sur le numérique “bon pour la tête”. Mediapart reste évidemment très politique franco -française, et le tiers-mondisme d'Investig'action ne se discute pas moins, mais le débat peut avoir lieu.
     
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    Sur quoi je me connecte à Bon Pour la Tête: je lis Chantal Tauxe à propos du refus opposé aux migrants de couper à l'immonde noyade en passant par la voie des airs - et c’est à mes yeux le grand sujet de cette première édition -,je lis Anna Lietti sur la polémique soulevée par la programmation du Théâtre de Vidy, je lis Jacques Pilet à propos du dernier épisode de la saga jurassienne, je partage l'approche de Marie-Claude Martin sur le remarquable Ordre divin de Petra Volpe, j'apprécie au passage de très chouettes dessins, je vois tout de suite qu'il y a du boulot et des tons variés, j'apprends que le mariage à trois est enfin autorisé en Colombie, bref je sens que ça vit et que ça vibre et du coup je m'abonne et donc décide d’y revenir - et demain j'espère y trouver de jeunes écrivains sortis de leurs pantoufles et en veine de bonheurs partagés où de saines rages, et des artistes, des explorateurs de la planète des gens qui ne soient pas que des pipoles, des enthousiastes et des enragés, ou de vraies présentations personnelles de livres ou de films ou d'initiatives sociales ou de projets architecturaux et j'en passe, enfin tout ce qui résiste à la crétinisation et au consentement.
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    Mais Internet n'est-il pas qu'un miroir aux alouettes ? Une poubelle, pontifiait le docte Alain Finkielkraut, et non sans raison ! Et y aura-t-il, autour du nouveau "média indocile" romand, un mouvement comme on su en créer Mediapart et Investig’Action, un désir partagé de résister au conformisme - y compris celui de l’anticonformisme... et de nouvelles propositions - de nouvelles voies à explorer ? On verra bien !
    Des années après son grand voyage en compagnie de Nicolas Bouvier, notre ami Thierry Vernet déplorait la propension des gens de notre pays à “freiner à la montée”. Or il s'agira aussi, pour BPLT, d'être plus qu'un dopant pour la tête. Plus qu’une belle idée, plus qu’un concept ou un acronyme de plus.
    Les gens qui ont liquidé L’Hebdo ont aussi manqué de cœur et d'âme. Fait-on preuve de cœur et d'âme en brûlant des échelles ? Je pose la question. La question de savoir si les femmes (et même les Indiens) ont une âme semble résolue depuis quelques siècles, jusqu’en Appenzell, et les yeux de notre chien reflètent une âme. J’entends le ricanement dans les recoins, mais je ne lâcherai pas cet os-là mon Snoopy !
    Autant dire qu’on attend d'un média indocile qu’il soit non seulement bon pour la tête (sans oublier les deux hémisphères de celle-ci), mais aussi qu'il ait une âme, des entrailles et du coeur.
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  • Ceux qui s'étonnent devant le jour blanc

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    Celui qui envoie paître la brebis sceptique / Celle qui de l'Arctique n'a vu que trois bandes blanches se distinguant entre elles par d'imperceptibles nuances à sa pleine satisfaction d'Américaine du nord en quête d'absolu / Ceux dont on a retrouvé les squelettes au milieu de leur argenterie typiquement anglaise prise dans les glaces / Celui qui quitte ses hommes afin de mourir seul dans la nuit polaire et non sans leur annoncer poliment qu'il pourrait en avoir pour longtemps / Celle qui devant la moraine pelée de la mer de glace pense Sahara plus qu'Antarctique / Ceux qui ne se sentent jamais en sécurité quand ils naviguent en eaux vierges / Celui qui a un faible pour le silence et ce que Plotin appelait "le vol du solitaire vers le solitaire" / Celle qui constate que l'eau salée devient douce en gelant /Ceux qui pris dans les séracs continuent d'imaginer des problèmes d'échecs / Celui qui avec ses compères à tracé trois grands cercles concentrique parfaits dans le brouillard à 333 mètres du refuge du Requin soudain révélé par la clarté de la lune à 3 heures du matin / Celle qui sait que Dieu cesse de la voir quand elle ferme les yeux / Ceux qui ont perdu tous leurs orteils dans le froid et continuent de jouer du Scarlatti sur leurs clavecins bien tempérés / Celui qu'on a retrouvé à l'état de squelette encore souriant à la Reine Mère / Celle qui danse avec les ours blancs qui n'en feront qu'une bouchée au final / Ceux qui n'auront jamais eu si froid aux yeux / Celui qui meurt de froid avant ses poux dont on doute qu'ils fassent long feu / Celle qui conserve en elle la foi du charbonnier sans être réchauffée pour autant / Ceux qui prolongent leur rêverie physique et métaphysique devant les aquarelle du dernier Whistler, etc

    (Cette liste a été composée dans les marges de l'effarant recueil de textes d'Annie Dillard intitulé Apprendre à parler à une pierre et récemment réédité chez Christian Bourgois)

     

    Peinture: Caspar David Friedrich.

  • Avant l'aube

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    Chroniques de La Désirade (23)

     

    Génies toqués. - Le vrai travail est le meilleur avant l’ouverture des guichets, avant que les oiseaux ne prennent le relais des grillons, dans le silence chaste précédant les glossolalies, avec cette présence encore du sommeil et de ses fantômes en leur théâtre d’extrême intimité souvent incongrue mais non sans humour, à fleur de mots à peine exprimables et surtout pas dans le langage de Freud (sauf quand il délire) et de ses bandes sectaires.

    De là mon attachement aux  peintres un peu dingos genre Adolf Wölfli(1864-1930), grand obsédé à trompettes de papier dont les mots ne peuvent rien nous dire quoique le cherchant en discours véhéments rappelant ceux de l’autre Adolf timbré, alors que ses images nous atteignent et nous traversent et nous hantent comme des visions d’enfance quand le Méchant rôde autour de la maison et que c’est si bon. De même l’écriture très matinale, au nid, est-elle une bonne voie ouverte aux « forces intérieures » dont parle Ludwig Hohl, cet autre toqué.

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    Le moindre trait, j’entends : la moindre amorce de ligne, et les hachures, les réseaux et les résilles, les griffures et les morsures – les traits tirés de Louis Soutter(1871-1942) me touchent indiciblement, comme personne en gravure sauf peut-être Rembrandt dans ses moments de plus libre abandon, ou Goya bien entendu (je veux dire le Goya vraiment déchaîné), ou Soutine qui ne dessine que par la couleur – mais tout Soutter et jusqu’aux doigts, Soutter qui se met à dessiner de la main gauche quand la droite est trop habile, Soutter Louis de Morges à Ballaigues et sans commencement ni fin, Soutter en sa présence exacerbée par la douleur transfusée en foudre de beauté…

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    Louis Soutter construit sa cabane d’encre dans les bois de la ville-monde, et la prudence requise pour le suivre doit être vive car ses câbles de soutènement sont électrifiés et l’on se signera en passant devant les croix que forment les échafauds et les échafaudages portant ses Christs et ses femmes de désir.

    Or, du fond de mon rêve d’avant l’aube, ce même désir de cabane follement présente au cœur de ma ville-monde me poursuit en dépit d’une vie encore mille fois trop soumises aux « forces extérieures ». D’où mon recours magique aux petites fées en robes de soie salivée par les fines fines araignées du soir (espoir) et du matin (mutin) qui inspirent le salut de Guido Ceronetti (Ho visto un ragno / nella gioia mi bagno) , les petites filles en fleur ici piégées dans les rets de Soutter l’obscur.

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    De l'obscur. – Le seul fait d’écrire le mot OBSCUR me rappelle la scène du roman de Thomas Hardy qui évoque l’émerveillement du jeune protagoniste, la nuit sur la colline dominant son village natal, à scruter là-bas les lueurs de la grande ville.

    Nous c’était les soirs de match, de l’autre côté des hauteurs boisées de notre ville, la clarté bleutée du stade éclairé dans la nuit lausannoise et la clameur annonçant que les nôtres avaient marqué. Mais de quoi nous réjouissions-nous donc dans notre obscurité ?

    De la retenue. – Notre confrère Georges Baumgartner, au 59e étage du Club de la presse étrangère, à Tokyo, me disait que le journaliste nippon ne dit ordinairement que le 20% de ce qu’il sait.

    Or je me reproche, pour ma part, de ne pas dire non plus tout ce que je sais ou que je pense, ma réserve représentant un bon solde de 20% au titre de la crainte de faire trop de vagues, du respect humain ou de la conscience aiguë du relativisme de tout jugement, du mépris pour les faiseurs qui se passe volontiers de commentaire, ou encore de la paresse, de l’indifférence et d’un je m’en fichisme « métaphysique » de plus ou moins bon aloi…

     

  • Ceux qui se royaument

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    Notes14.jpgNotes22.jpgCelui dont personne ne se rappelle le nom gravé dans la pierre / Celle qui s’arrête longuement devant la tombe de cet autre André Volkonski en se rappelant la mort du prince André / Ceux qui ne s’engueulent plus dans le caveau de famille / Celui qui était capitaine de marine et a donc droit à la sculpture d’une ancre et d’une corde torsadée / Celle qui est née Verhulst prénom Louise et qui s’est accomplie dans le clan local des Palmero au titre d’épouse parfaite / Ceux qui ont été rejetés de tous et qui se retrouvent dans le même enclos du souvenir / Celui qui a noté l’expression « à marche d’âne » appropriée aux venelles montantes du vieux quartier / Celle qui se figure la brillante société cosmopolite de la Côte d’Azur au lendemain de la révolution bolchévique et autres troubles consécutifs à l’impatience des peuplades / Notes16.jpgCeux qui se demandent où a passé la clef du tombeau des princes russes / Celui qui apprend la mort du colonel Kadhafi sur son smartphone alors qu’il stationne devant la tombe d’un jeune Louis Vautier de Montreux mort à 18 ans à Menton sûrement de phtisie ou peut-être d’avoir joué au Casino va savoir / Celle qui est émue par les roses sèches entourant l’effigie d’une petite fille morte à douze ans et des bricoles dans les années 90 du XXe siècle / Ceux qui lézardent au soleil de Ligurie comme on le faisait du temps de César puis de Stendhal puis de Cavour puis du Cavaliere qui sort peu ces derniers temps / Notes25.jpgCelui qui se régale d’un sorbet au limoncello au Café Serafimo de Cervo / Celle qui cherche la dénomination exacte du rouge violacé des bougainvillées / Ceux qui suivent la lente descente du soleil sur la côte ligure en songeant à leurs cousins qui y assisteront tout à l’heure vers Albufeira et à leurs cousines des Canaries un peu plus tard / Celui que réjouit le son de la cloche de l’église saint Jean Baptiste de Cervo sans se douter qu’elle est enregistrée / Celle qui constate que le Wi-Fi du couvent des Augustins ne fonctionne pas / Notes10.jpgCeux qui se répètent que tout est foutu mais que ce n’est pas grave vu que l’Italie reste l’Italie / Celui qui repose sous son mètre de terre arable où l’herbe a repoussé depuis plusieurs années / Celle qui aime l’alliance du vert pharmacie et du blanc clinique sur fond de bleu bigger splash / Ceux qui se rappellent leur visite à Gore Vidal en son nid d’aigle de Ravello le jour où Lady Di s’est crashée / Celui qui s’est exclamé Santa Subita quand il a appris la nouvelle de l’accident de la princesse anglaise / Ceux qui ont dû renoncer à la visite de la villa de la reine d’Espagne transformée en musée dont le personnel faisait grève comme quoi le peuple n’a plus de respect / Celui qui assiste à Portofino au shooting d’une équipe de Dolce & Gabana avec deux tops série B / Celle qui se rappelle une virée dans les Cinque Terre avec Jimmy Parramore le tombeur ricain de l’hôpital cantonal de Lausanne-Switzerland / Ceux qui estiment qu’une orgie entre partenaires consentants est moralement moins grave qu’un concours de continence de paroissiens calvinistes acrimonieux, etc.

    Images JLK, au cimetière de Menton, dans les murs de Cervo, sur la Riviera dei Fiori, et à Portofino.

  • Mes échappées libres

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    Carnets de JLK: bilan après 12 ans de blog. 4888 textes. Plus 7889 articles sur  Facebook..

     

    Il y a douze ans, dès juin 2005, que j’ai entrepris la publication quotidienne de mes Carnets de JLK, (http://carnetsdejlk.hautetfort.com) comptant aujourd’hui 4888 textes et visités chaque jour par des  lecteurs fidèles ou renouvelés, dont la plupart me sont inconnus alors que de vraies relations personnelles se sont établies avec quelques-uns. 

    Ainsi me  suis-je fait d'occasionnels complices de Raymond Alcovère et de Bona Mangangu, dont j'ai rendu compte des livres dans le journal 24Heures, comme aussi de Philippe Rahmy et de François Bon, dont on connaît le travail considérable sur Remue.net et Tierslivre, à côté de son oeuvre d'écrivain; en mars 2008, de Pascal Janovjak, à Ramallah, avec lequel j'ai échangé une centaine de lettres, en ligne sur ce blog. De même ai-je apprécié les échanges avec Frédéric Rauss, Françoise Ascal, Bertrand Redonnet en Pologne, Jalel El Gharbi à Tunis, Miroslav Fismeister à Brno, Philippe Di Maria à Paris - ces cinq derniers blogueurs-écrivains ayant apporté leur contribution au journal littéraire Le Passe-Muraille, et je ne dois pas oublier quelques fidèles lecteurs, dont Michèle Pambrun ou les pseudonommés Feuilly et Soulef, entre beaucoup d'autres... enfin je pourrais citer désormais les nombreux liens personnels nouveaux établis ou relancés via Fabebook, notamment avec les écrivains Helene Sturm et Lambert Schlechter, Jacques Perrin ou Pierre-Yves Lador, Jean-Michel Olivier, Sergio Belluz et Philippe Lafitte, Jacques Tallote, Claire Krähenbühl ou Janine Massard,  les libraires Claude Amstutz et Jean-Pierre Oberli, les lectrices amies ou amis Anne-Marie Gaudefroy-Baudy et Anne-Marie Brisson, Fabienne Kiefer-Robert, Gio BonzonJacqueline Wyser, ou Maveric Galmiche, Chantal Quehen, Mira  Kuraj, Martine Desarzens, Lex David ou Jérôme Génitron Ruffin, Nicole Hebert au Quebec et Ann Pingree en Arizona, William Adelman à Los Angeles et Florian Gilliéron sur son VTT, ou Catherine Smits dite la belle Brabançonne, notamment.

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    Jamais, à vrai dire, je n’aurais imaginé que je prendrais tant de goût à cette activité si contraire apparemment à la silencieuse et solitaire concentration que requiert l’écriture. Or restant à l’écart du clabaudage souvent insane, vide ou vulgaire qui s’étale sur le réseau des réseaux, il m’est vite apparu que tenir un blog pouvait se faire aussi tranquillement et sérieusement, ou joyeusement selon les jours, en toute liberté ludique ou panique, que tenir un journal intime/extime tel que je m’y emploie depuis 1966, d’abord de façon sporadique puis avec une régularité et une densité croissantes, rédigé depuis 1973 dans une cinquantaine de carnets noirs à tranche rouge de marque Biella, dont la dactylographie et les enluminures remplissent une vingtaine de grands cahiers reliés de fabrication chinoise – l’ensemble redécoupé ayant fourni la matière de quatre livres représentant aujourd'hui quelque 2000 pages publiées, dans L’Ambassade du papillon et Les passions partagées, Riches Heures,  Chemins de traverse et L'échappée libre.

    BookJLK17.JPGBlog-miroir et blog-fenêtre

    A la différence de carnets tenus dans son coin, le blog est une pratique qui a ses risques, essentiellement liés au fait qu’on écrit quasiment sous le regard du lecteur et en temps presque réel. L’écriture en public, parfois mise en scène dans tel ou tel salon du livre, m’a toujours paru artificielle, voire grotesque, et je ne me sens pas du tout porté, à l’ordinaire, à soumettre au regard anonyme un texte en cours d’élaboration, dont je réserve l’éventuelle lecture à ma seule moitié ou à quelque autre proche.

     Si je me suis risqué à dévoiler, dans mes Carnets de JLK, une partie des notes préparatoires d’un roman en chantier, ou l’extrait d’un ou deux chapitres, je me garderai bien d’en faire plus, crainte d’être déstabilisé d’une manière ou de l’autre. Mais on peut se promener nu sur une plage et rester pudique, et d’ailleurs ce qu’on appelle le narcissisme, l’exhibitionnisme ou le déballage privé ne sont pas forcément le fait de ceux qui ont choisi de « tout » dire.

    BookJLK15.JPGAinsi certains lecteurs de L’Ambassade du papillon, où je suis allé très loin dans l’aveu personnel, en me bornant juste à protéger mon entourage immédiat, l’ont-ils trouvé indécent alors que d’autres au contraire ont estimé ce livre pudique en dépit de sa totale franchise. 

    CarnetsJLK8.JPGTout récemment, un effet de réel assez vertigineux m'a valu, après sa lecture de Chemins de traverse, la lettre d'un tueur en série incarcéré à vie me reprochant d'avoir parlé de lui comme d'un mort-vivant, ainsi qu'on le qualifie dans la prison où il se trouve toujours. Or le personnage lisait visiblement ce blog, et cet épisode n'a manqué de me rappeler certaines précautions à prendre dans l'exposition de nos vies sur la Toile; mes proches en ont frémi et je tâcherai d'être un peu plus prudent dans ma façon d'aller jusqu'au bout de ce que je crois la vérité.

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    Une nouvelle créativité

    Si la tenue d’un blog peut sembler vaine (au double sens de l’inutilité et de la prétention vaniteuse) à un littérateur ou un lecteur qui-se-respecte, l’expérience personnelle de la chose m’a prouvé qu’elle pouvait prolonger, de manière stimulante et enrichissante, voire libératrice du point de vue du jaillissement des idées et des formes, une activité littéraire telle que je la pratique, partagée entre l’écriture continue et la lecture, l’ensemble relevant du même atelier virtuel, avec cette ouverture « inter-active » de plus.

    Ayant toujours été rebuté par la posture de l’homme de lettres confiné dans sa tour d’ivoire, autant que par l’auteur en représentation non-stop, et sans être dupe de la « magie » de telle ou telle nouvelle technologie, je n’en ai pas moins volontiers pris à celle du weblog sa commodité et sa fluidité, sa facilité de réalisation et son coût modique, sans éprouver plus de gêne qu’en passant de la « bonne vieille » Underwood à frappe tonitruante à l’ordinateur feutré.

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    Bref, le blog n’est pas du tout pour moi la négation de l’écrit : il en est l’extension dont il s’agit de maîtriser la prolifération; et Facebook est aujourd'hui un nouveau vecteur qui étend, exponentiellement, les relations virtuelles d'un blog, jusqu'aux limites de l'insignifiance océanique. J'ai actuellement près de 4000 amis sur Facebook. La bonne blague ! 

    De l’atelier à l’agora

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    Michel Butor, dans l’évocation de sa maison A l’écart, parle de son atelier à écrire comme le ferait un artisan, et c’est ainsi aussi que je vois l’outil-blog, entre le miroir et la fenêtre, le capteur nocturne (ah le poste à galène de mon grand frère !) et l’émetteur privé, dans le tourbillon diffus et profus de l’Hypertexte.

    Un blog est enfin une nouvelle forme de l’Agora, où certains trouvent un lieu d’expression personnel ou collectif à caractère éminemment démocratique (d’où la surveillance bientôt organisée que lui appliqueront les régimes autoritaires), une variante du Salon français à l’ancienne qui voit réapparaître le couple éternel des Verdurin, ou le dernier avatar du Café du commerce. N’ayant plus trop le goût des chamailleries littéraires ou idéologiques, et moins encore celui de la tchatche pour ne rien dire, je me suis gardé d’ouvrir ce blog à trop de « débats brûlants », et c’est ainsi qu’en un an les commentaires (4610 à ce jour) n’ont guère proliféré ni jamais tourné à la prise de bec ou de tête. Tant pis ou tant mieux ? Quoi qu’il en soit la nave va...

    969203646.2.jpgDu blog au livre. Réponse à Jacques Perrin et Raphaël Sorin.

    Elle va même si bien qu'au début de mai 2009, une partie du contenu de ce blog a fait l'objet de la publication d'un livre, sous le titre de Riches Heures, constitué comme un patchwork et qui essaie de rendre le son et le ton de ces notes quotidiennes dans la foulée des deux gros volumes de Carnets que j'ai publiés chez Bernard Campiche et qui ont fait l'objet de deux prix littéraires appréciables en Suisse romande.

    Sans la proposition de Jean-Michel Olivier, directeur de la collection Poche Suisse aux éditions L'Âge d'Homme, d'accueillir un florilège tiré d'un corpus d'environ 5000 pages, il est probable que j'en serais resté au blog, étant entendu que mes carnets existent par eux-mêmes sur papier. 

    Autant dire que l'exercice relève de l'essai, dont seul le lecteur jugera de la réussite. En ce qui me concerne, toute modestie mise à part, j'aime bien ce petit livre. C'est une manière d'autoportrait en mouvement à travers mes lectures du monde, il est plus facile à emporter le long des chemins qu'un laptop et j'y ai borné mes notes très personnelles, voire privées, à des fragments le plus souvent brefs et datés, reproduits en italiques.

    IMG_1535.jpgMes Riches Heures ont paru avec le sous-titre Blog-Notes 2005-2008, mais ce n'est pas de mon fait, et je me demande si c'est une bonne idée... Dans une très généreuse présentation de ce livre sur son blog, Jacques Perrin (http://blog.cavesa.ch/) relève justement que la forme de ce livre reste tout à fait dans les normes conventionnelles du texte, sans l'iconographie et les multiples jeux qu'elle permet sur un blog, dont je ne me prive pas.

    Cela étant, je tiens à souligner le fait que les possibilités nouvelles de l'outil-blog ont été, dans le processus arborescent de mon écriture, une stimulation tenant à la fois à l'interactivité et aux virtulaités plastiques de ce support. C'est grâce au blog que j'ai amorcé, avec mon ami photographe Philip Seelen, le contrepoint image-texte du Panopticon, et c'est également grâce au blog que j'ai développé mes listes de Ceux qui, accueillies ensuite par l'édition numérique Publie.net de François Bon et son gang.

    Grâce aux réseaux de l'Internet, les 150 lettres que j'ai échangées avec Pascal Janovjak, jusqu'à la période dramatique de Gaza, ont pu exister quasiment en temps réel, et la question de leur publication éventuelle s'est posée à nous, mais leur non-publication ne les ferait pas moins exister.

    Angelus Novus.net

    Benjamin11.jpgEt c'est alors que j'aimerais faire une remarque, liée à une grande lecture, remontant à l'automne dernier, des écrits de Walter Benjamin resitués chronologiquement par Bruno Tackels dans son essai biographique paru sous le titre de Walter Benjamin, une vie dans les textes.

    On sait que, comme il en est allé de Pessoa, les textes de WB ont été publiés pour majorité après sa mort. Or il est possible que, comme le relève d'ailleurs Bruno Tackels, la publication sur le domaine public d'un bloc eût particulièrement convenu à WB. Je me le suis dit et répété en constatant que je m'étais éloigné, ces dernières années, du Système éditorial ordinaire, avec lequel WB a toujours eu un rapport délicat. Dieu sait que je ne me compare pas à ce génie profus, mais l'expérience est significative, que recoupe la récente auto-pubication du dernier livre de Marc-Edouard Nabe sur son site. 

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    Est-ce une alternative intéressante à l'édition mainstream ? Je n'en suis pas sûr du tout. Notre liberté devrait respecter la liberté de tout un chacun et j'aime assez qu'un jeune écrivain continue de rêver de gloire via Galligrasseuil !

    J'ai été content, pour ma part, de publier mes Riches Heures sous forme de livre, mais le travail amorcé par François Bon & Co à l'enseigne de Remue.net et de Publie.net me semble ouvrir de nouvelles perspectives qui vont changer, je crois, le rapport de l'auteur avec le Système éditorial ou médiatique. Raphaël Sorin voit bien qu'un lecteur-critique-écrivain ne dénature pas forcément son travail en pratiquant l'art du blog - je dis bien l'art du blog, car c'est ainsi que je le vis, bien plus librement aujourd'hui que sur papier journal où le nivellement du Système se fait de plus en plus sentir au détriment de l'art de la lecture. 

    Benjamin13.jpgMais il n'y pas que ça: quelque chose est en train de se passer dont nous pouvons, chacun à sa façon, devenir les acteurs. Walter Benjamin eût-il dit, comme Alain Finkielkratut, que l'Internet est une poubelle ? C'est fort possible. Mais j'aime aussi à penser qu'il l'eût écrit sur son Blog, à l'enseigne évidemment d'Angelus Novus.net.

    Chemins13.jpgAu début de l'année 2012, un nouvel éditeur du nom d' Olivier Morattel, ayant publié un livre surprenant, Au point d'effusion des égouts, d'un youngster qui aurait l'âge de mon petit-fils, nommé Quentin Mouron, m'a proposé de publier un livre avec lui sur papier bio. J'ai marché à l'enthousiasme. Ce vingtième livre de ma firme s'intitule Chemins de traverse et constitue le quatrième volume de mes Lectures du monde, représentant environ 4000 pages publiées. 

    3290233831.jpgEn avril 2014 paraissait L'échappée libre, qui  constitue la cinquième partie de la vaste chronique kaléidoscopique de mes Lectures du monde, recouvrant quatre décennies, de 1973 à 2013. Sa 4e de couverture précisait ce qui suit:  "À partir des carnets journaliers qu'il tient depuis l'âge de dix-huit ans, l'auteur a développé, dès L'Ambassade du papillon (Prix de la Bibliothèque pour tous 2001), suivi par Les Passions partagées (Prix Paul Budry 2004), une fresque littéraire alternant notes intimes, réflexions sur la vie, lectures, rencontres, voyages, qui déploie à la fois un aperçu vivant de la vie culturelle en Suisse romande et un reflet de la société contemporaine en mutation, sous ses multiples aspects.
    Après Riches Heures et Chemins de traverse, dont la forme empruntait de plus en plus au "montage" de type cinématographique, L'échappée libre marque, par sa tonalité et ses thèmes (le sens de la vie, le temps qui passe, l'amitié, l'amour et la mort), l'accès à une nouvelle sérénité. L'écho de lectures essentielles (Proust et Dostoïevski, notamment) va de pair avec de multiples découvertes littéraires ou artistiques, entre voyages (en Italie et en Slovaquie, aux Pays-Bas, en Grèce ou au Portugal, en Tunisie ou au Congo) et rencontres, d'Alain Cavaier à Guido Ceronetti, entre autres. De même l'auteur rend-il hommage aux grandes figures de la littérature romande disparues en ces années, de Maurice Chappaz et Georges Haldas à Jacques Chessex, Gaston Cherpillod ou Jean Vuilleumier.

    Dédié à Geneviève et Vladimir Dimitrijevic, qui furent les âmes fondatrices des éditions L'Âge d'Homme, L'échappée libre se veut, par les mots, défi à la mort, et s'offre finalement à "ceux qui viennent".


    IMG_1575.jpgPost scriptum de juin 2016 : Après L'échappée libre,  trois nouveaux ouvrages ont été achevés, intitulé respectivement Les Tours d'illusion, La Fée Valse et La vie des gens. Enfin, sous le titre de Mémoire vive, un ensemble de mes carnets recouvrant les années 1967 à 2017 devrait paraître en l'an 20**, pour les 7* ans de l'auteur peut-être encore en vie, sait-on. Enfin, je travaille à un autre vaste ensemble de chroniques voyageuses, publiées en ligne sous le titre de Chemin faisant et dont le titre définitif pourrait être Le Tour du jardin... 

    16864891_10212227559311026_3597400430900070615_n.jpgPost scriptum de juin 2017: En mars 2017 a paru, aux éditions de L'Aire, le recueil intitulé La Fée Valse. La réception critique de ce livre, en dehors de quelques présentations de qualité sur la Toile, a été pour ainsi dire nul.

    Elle reflète la débilité complète de la critique littéraire en Suisse romande, et l'affaissement délétère des chroniques culturelles dans ce pays satisfait et repu, contre lequel d'aucuns ont entrepris de réagir, soit en lançant une nouvelle revue littéraire, à paraître cet automne sous le titre de La Cinquième Saison, soit, après la calamiteuse disparition du magazine L'Hebdo, la création d'une plateforme médiatique de qualité, intitulée Bon Pour la Tête et dont il y a beaucoup à attendre !    

    Nota bene: l'oeuvre reproduite en couverture de L'échappée libre est de Robert Indermaur. L'illustration de La Fée Valse est de la main de Stéphane Zaech. 

  • Zapping back 2010

     littérature


    Regard amont sur 

    45 livres parus au tournant des années 2009 et 2010.

     

    Michael Connelly. L'épouvantail. Traduit de l'anglais par Robert Pépin. Seuil policiers, 491p.

    Un vertige glacé saisit le lecteur de L'épouvantail en pénétrant, dans le sillage d'un hacker démoniaque, au coeur des fichiers personnels d'un journal et des rédacteurs de ce journal, pour assister ensuite à la traque physique des personnages espionnés, et à l'élimination d'un d'eux. Que l'usage de l'Internet puisse avoir quelque chose de diabolique, nul n'en doute, mais encore s'agit-il d'en illustrer une modulation crédible sans tomber dans le gadget technologique ou la paranoïa naïve. Or, c'est le cas du dernier thriller de Michael Connelly, toujours aussi rigoureux dans sa documentation et qui installe,en l'occurrence, un psychopathe de haute compétence au coeur d'une "ferme" informatique, serial killer en blouse blanche. Une douzaine d'années après Le poète de fameuse mémoire, nous retrouvons le journaliste Jack McAvoy et sa complice Rachel Walling réintégrée dans le FBI. Le duo, reconstitué après des coups encaissés de part et d'autre, fonctionne toujours aussi bien, et le roman nous vaut un bel aperçu du climat des rédactions actuelles en voie de RDP (réduction du personnel), sur fond de passage progressif de l'écrit au numérique. Après Le vertict du plomb, et malgré les redites et autres stéréotypes, Michael Connelly reste un des maîtres actuels du genre. 

     Whitney Terrell. Le Chasseur solitaire. Traduit de l’anglais par Jean-Paul Gratias. Rivages/Thriller, 380p.

    Terrell.jpgOn pourrait discuter l’appellation « thriller » sous laquelle paraît le premier roman de Whitney Terrell, qui tient plus de la vaste chronique faulknérienne, détaillée à l’extrême et néanmoins portée par un souffle profond, avec une poésie constante, que du roman criminel. C’est pourtant un meurtre qui en leste la part d’ombre. La fille du juge Sayers, Clarissa, est en effet retrouvée dans le fleuve Missouri dès les premières pages, par le pêcheur Stan Granger, qui la connaissait autant que le jeune Noir Booker Short sur lequel le juge fait aussitôt porter les soupçons. Sorti de prison et protégé par le vieil et riche Mercury Chapman, Booker constitue le suspect idéal puisqu’il a entretenu une liaison avec Clarissa, mal vu à Kansas City où les vieux réflexes racistes marquent toujours les relations entre les deux communautés. Or le premier intérêt du roman tient à l’approche de celles-ci, à commencer par les notables blancs qui se retrouvent sur les rives du Missouri pour se livrer à leur passion de la chasse. Si Blancs et Noirs ont vécu la guerre sous le même uniforme et partagent des souvenirs fraternels, le retour à la vie normale n’a pas effacé les conflits et les ressentiments anciens, que le récit s’affaire à rappeler et démêler. Voyage aux sources de l’Amérique profonde, le roman déploie une frise de personnages intéressants et complexes, à commencer par le très attachant Booker Short, avec lequel le juge Syers, tourmenté sous ses grands airs, et vivant sa perversité avec le cynisme du faux vertueux, contraste fortement. Bref, c’est un tout bon livre que Le chasseur solitaire.

    Didier van Cauwelaert, Les témoins de la mariée. Albin Michel, 248p.

    Cauwelaert.jpgC'est pétillant, vif et frais, rafraîchissant de bout en bout, on pourrait donc en conclure: Champagne, et bientôt éventé, mais il y a autre chose dans ce nouveau roman du brillant épigone des hussards ou de Marcel Aymé, qui tient à un beau sentiment d'amitié exercée à titre posthume. Après être tombé follement amoureux d'une jeune Chinoise, alors qu'il ne fait d'ordinaire que passer d'une conquête à l'autre, le bel et riche Marc, photographe de renom mondial, annonce son mariage à ses amis proches et se crashe le lendemain contre un arbre alors même que sa promise arrive de Shangaï. Catastrophés et plus encore, lesdits amis vont accueillir la mariée, du genre tueuse en apparence et qui va nouer avec chacun d'eux (chacun étant narrateur à tour de rôle) des relations à tout coup révélatrices. On n'en dira pas plus, sinon que ce roman mené à la cravache nous vaut une délectable satire des milieux à la coule où tout roule (y compris les moteurs de luxe bios carburant aux déchets végétaux), des variations assez corsées sur les rapports entre la France et le Chine, et une brochette de portraits enlevés avec maestria. Bref, dans la tradition de la "ligne claire" des conteurs moralistes, cette comédie épatante, juste frangée de mélancolie par un élément que le lecteur découvrira en cours de route, vaut les quelques heures de lecture durant lesquelles on ne cesse de sourire. 

     

    Bernhard.jpgThomas Bernhard. Mes Prix littéraires. Gallimard, coll. Du Monde entiuer, 162p.

    En 1967, Thomas Bernhard reçut le Prix d'Etat autrichien de littérature, à la réception duquel il provoqua un épouvantable scandale. Il faut préciser alors que ce n'était que le "Petit Prix d'Etat" qui lui était attribué, réservé en principe à un débutant, alors qu'il méritait de toute évidence le "Grand Prix d'Etat", mais l'esclandre ne vint pas tant de là. Il ne vint pas non plus d'une réaction de l'écrivain aux imbécillités proférées à son propos par le ministre de la culture sévissant alors, du nom de Piffl-Percevic, non: l'esclandre découla des simples propos tenus par TB en réponse au ministre, tenant sur trois pages de ce livre (pp.142-144) et concluant à la nullité de l'Etat, à la nullité de l'Autriche et des Autrichiens, et conséquemment à la nullité de tout: "Les époques sont insanes, le démoniaque en nous est un éternel cachot patriotique, au fond duquel la bêtise et la brutalité sont devenues les éléments de notre détresse quaotidienne". Or, évoquant les circonstances de la remise de ce prix, qui se solda par les vociférations du ministre et sa fuite des lieux, suivi de toute la smala officielle, Thomas Bernhard fait l'innocent, comme si ses paroles pouvaient ne pas scandaliser. Or elles scandalisèrent, constituant en somme un hommage à l'imprécateur, qui raconte ici d'autres cérémonies parfois aussi hilarantes, les prix n'ayant pas épargné l'écrivain autrichien le plus adulé et le plus conspué. Ainsi, le lendemain de son esclandre, le Wiener Montag parlait-il de lui comme d'une "punaise qu'il fallait exterminer"...    

    Daeninckx.jpgDidier Daeninckx, Galadio. Gallimard, 139p.

    Un(e) enseignant(e) en histoire contemporaine pourrait trouver, dans ce roman très bien documenté et filé au présent de l'indicatif, un excellent support à l'approche d'un affreux "détail" de l'Histoire, comme disait l'autre, lié à la liquidation, en Allemagne hitlérienne, des éléments racialement impurs et autres sous-hommes. Ulrich, dont le prénom secret hérité de son père africain est Galadio, est le fruit des amours d'un soldat français noir et d'une Allemande, qui se sont rencontrés pendant l'occupation des troupes chargées de l'application du traité de Versailles, en 1922 très exactement. Brillant sujet, Ulrich sent sur sa peau les effets de la purification raciale, dès que le gardien de but de son club de foot rejoint les S.A. de la région de Duisbourg où les attaques contres les juifs et les basanés de son espèce commencent à se multiplier. Après avoir échappé de justesse à la stérilisation imposée à ses semblables, Galadio est engagé (de force) dans les rangs des figurants des films tournés à Babelsberg, le Hollywood boche, notamment pour un Kongo Express dont le scénariste n'est autre qu'Ernst von Salomon... Puis, la guerre arrivant, le jeune homme va se retrouver en Afrique sur un autre tournage, au terme duquel il s'échappera pour se mettre en quête de son père. Tout cela, fort bien raconté, quoique de façon toute linéaire et un peu désincarnée, mérite cependant la plus vive attention, autant que le triste sort des harkis...        

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     Emmanuelle Bayamack-Tam, La Princesse de. P.O.L., 268.

    Pour son septième roman, après Le triomphe et Une fille du feu, Emmanuelle Bayamack-Tam traite une matière délicate avec une...délicatesse, précisément, qui lui permet d'échapper à tous les nouveaux poncifs liés à la sacro-sainte "différence". Si ce n'était que ça ! Si Daniel, garçon-fille adulant sa mère qui ne se doute pas quelle fille-garçon elle a mise au monde, n'était que différent ! Bien pire: il est comme tout un chacun: assoiffé de tendresse et de reconnaissance, qui ne lui viennent ni par papa, rêvant d'un mec qui assure, ni de maman mais d'abord d'un pseudo papa-maman tenancier de boîte transformiste où, dès ses quinze ans, le jeunot se réfugie avant de se la jouer Bambi ou Marylin. Il y a de la famille Deschiens dans ce roman où l'on souffre en écoutant Julio Iglesias ou Dalida, d'une écriture tendrement brutale, captant admirablement toutes les nuances de sentiments cristallins en milieu glauque. Les portraits du taulard beauf, dont le narateur s'entiche, de la petite camée et de la "princesse polack", entre autres, sont d'une acuité rare, et le roman dégage une émotion rare en dépit de son apparente trivialité.     

     

    Lesbre.jpgMichèle Lesbre, Nina par hasard. Sabine Weispieser, 189p.

    Mélange de réalisme social et de poésie, d'observation au scalpel et de modulations sensibles en finesse, ce roman réédité (la première publication, au Seuil, date de 2001) prend une nouvelle dimension après la lecture d'autre souvrages de la romancière, dont Le canapé rouge, et notamment par ce qu'on pourrait dire un horizon tchéhovien déjà nettement perceptible. L'exergue de Gaston Chaissac ("Et l'âme ébruita le silence") situe bien l'aire physique et mentale du roman, entre usines et bistrots, salon de coiffure et intérieurs de gens d'en bas, si l'on ose dire, avec un accent porté sur les solidarités féminines. Tant les liens entre la mère (dont les amants défilent et se défilent) et la fille, que ceux qui unissent les ouvrières de l'usine ou les employées du salon de coiffure, sont finement tissés, alors que les relations avec les hommes oscillent entre machisme et complicités de corps ou de coeur - tout cela sonnant juste, dur et doux à la fois. 

     

    Kracht2.jpgChristian Kracht, Je serai alors au soleil et à l’ombre. Traduit de l’allemand par Gisèle Lanois. Jacqueline Chambon, 142p.

    On se régale à la lecture de l’uchronie de Christian Kracht, qui nous transporte, aujourd’hui même, dans une Suisse ravagée par cent ans de guerres entre la République soviéique de Suisse (fondée par Lénine en 1917)  et les puissances fascistes allemandes et anglaises, entre autres belligérants mondiaux. L’Afrique est devenue l’arrière-pays de Neu-Bern, où la fondue se fait à la banane, et le narrateur, commissaire politique originaire du Mozambique est un bon Helvète de la nouvelle tradition, qui impressionne la divisionnaire Favre, lectrice du Y-king. Malgré les vues « humanistes » des Soviets suisses, la guerre va reprendre avec un nouveau bombardement boche du Réduit national, formidable forteresse à la Piranèse. Le protagoniste fuit alors plein sud, vers le Tessin suave et son Afrique natale. Pleine de malice et de trouvailles, cette fable, psychédélique sur les bords (on y croise le peintre Roerich), vaut plus  par sa verve narrative que par ses vues historico-politiques, mais une sorte de rêverie mélancolique s’en dégage, imprégnée de poésie drôle-acide.

     

    Lovey.jpg Un roman russe et drôle de Catherine Lovey.  Ed. Zoé. 224p.

    Le troisième roman de l’atypique Catherine Lovey, passée par la criminologie avant de s’aventurer en littérature, ne ressemble à rien.  Après L’homme interdit (Prix Schiller, en 2005) et Cinq vivants pour un seul mort, (2008), Un roman russe et drôle brasse plus large et plus profond, avec une liberté totale, une poésie plus ample et un sentiment puissant de ce qui est arrivé à notre drôle de monde depuis la chute du communisme et des Twin Towers. Son titre annonce certes une couleur, mais le comique d’  Un roman russe et drôle, à l’image de notre monde mondialement éclaté et en perte de repères,  est aussi frotté de mélancolie. Le lecteur ne sait pas trop où il va mais il y va gaîment, dans la foulée d’une  Valentine attachante, double de l’auteure, qui revient dans la Russie de ses passions de jeunesse pour approcher le plus improbable des héros de romans (russes et drôles) en la personne de Mikhaïl Khodorovksi, le fameux roi du pétrole bouclé en Sibérie et ne s’en évadant point. Pourquoi lui ? Pourquoi cette fugue au bout du monde et jusqu’au nord du Nord ?

    Sollers23.jpgDiscours parfait, de Philippe Sollers Gallimard, 918p.

    Dis-moi ce que te dit ce que tu lis et je te dirai qui tu es, pourrait dire le lecteur de Discours parfait en parodiant la posture d’apprenti de Sollers au jardin de la littérature. Après les 100 premières pages de Fleurs, traité d’érotisme floral traversant « l’océan des fleurs » à partir des images de Gérard van Spaendonck et de toutes leurs interprétations poétiques (de Dante à Proust, ou des Chinois à Van Gogh), le parcours de l’écrivain creuse l’éternelle question du sens et du mystère de la création par les chemins de la Gnose, via les écrits retrouvés de Qumran, de la Bible et de Shakespeare, de Simone Weil et de ce qu'il appelle la mutation du divin. Avec l’infinie porosité du Big Will, Sollers en appelle à de nouvelles Lumières, à l’école de Sade et de Voltaire, tout en célébrant merveilleusement le style de Rousseau. Le style mode de vie : c’est la grande affaire de l’écrivain, l’éternel apprentissage du lecteur de Proust mais aussi de Fitzgerald, de Kafka ou du nihiliste Cioran, de Melville et de Joyce, entre cent autres, plus encore de Nietzsche le phare « français », gage de renouveau spirituel. Grande aventure de connaissance : renaissance par le style. Plus de 900 pages de découvertes tous azimuts, d'intelligence et de goût, dans la foulée de La Guerre du goût et d' Eloge de l'infini. Sollers n'aime pas qu'on le trouve meilleur essayiste que romancier, estimant que c'est tout un, mais cette trilogie suffit, déjà, à faire de lui un écrivain hors pair...

    Sciarini.jpgNous étions des passe-muraille, par Jean-Noël Sciarini. Ecole des loisirs, 178p.

    Châteaureynaud.jpgLe corps de l'autre, par Georges-Olivier Châteaureynaud. Grasset, 356p.

    Le départ de ce roman conjectural est vertigineux, qui fait que, d'un jour à l'autre, agressé au couteau par un skinhead, le critique littéraire Louis Vertumme,septuagénaire teigneux et redouté, surnommé "l'atrabilittéraire", se retrouve littéralement dans la peau de son agresseur, jeune et tatoué, tout en gardant son intelligence et sa culture de vieille ganache. En conteur roué, reprenant un thème à la Marcel Aymé mais à sa façon propre, Châteaureynaud mène admirablement le début de son roman où l'on voit l'esprit cultivé tâcher de se faire à sa carcasse de jeune barbare déjà compromis dans pas mal de plans foireux... Sur quoi le démon de la littérature reprend du poil de la bête, qui voit le jeune vaurien se transformer peu à peu en lecteur puis en auteur, au fil d'une narration de plus en plus caustique où le monde des lettres en prend pour son grade...     

    Modiano7.jpgL'Horizon, de Patrick Modiano. Gallimard, 171p. 

    On se retrouve dans l’univers de Patrick Modiano qu’on reconnaît les yeux fermés en respirant son « air » très particulier, comme nimbé de mélancolie, à la fois intime et vaguement étranger, dans un temps décalé, parcouru d’ombres douces. Tel est Bosmans, qui doit avoir passé la soixantaine et rassemble des bribes de scènes de sa lointaine jeunesse, où très vite apparaît le nom de Margaret, collègue de bureau à Paris d’un certain Mérovée et d’une certaine Bande Joyeuse à laquelle il ne tenait pas trop à se mêler, fréquentant à part «la Boche », selon le mot de Mérovée - cette Margaret Le Coz née à Berlin (?) et qui fut gouvernante à Lausanne un temps. Un amour de jeunesse ? Probablement, même si tout a « bougé » entre les faits et leurs réfractions parfois notés sur de petits cahiers. En ce temps-là ils se seront trouvés comme deux naufragés, lui maltraité par sa mère aux cheveux rouge et flanqué d’un défroqué, le pourchassant en quête d’argent; elle flottant un peu d’une place à l’autre, poursuivie par un drôle de type à manies et couteau. Et quarante ans après ? Bosmans revisite un décor changé, retrouve des personnages à peine reconnaissables, et pourtant...reconstruit une histoire qu’il aimerait ressusciter à Berlin avec Margaret qui s'y trouve peut-être, mais l’éternel retour est-il au programme ? Ce qui est sûr c’est que la fiction marque, chez Modiano comme chez Proust, autant sinon plus que ce qu’on dit le réel, et que la nostalgie de Bosmans gagne à son tour le lecteur, d'un passé restant peut-être à venir ?

     

    LireBenjamin2.JPGWalter Benjamin, par Howard Caygill, Alex Coles et Richard Appignanesi. Illustrations d'Andrzjej Klimowski. Rivages Poche/Petite Bibliothèque, 177p.

    Quoi, misérable, tu défends une traversée de la vie et de l'oeuvre de Walter Benjamin sous la forme d'une bande dessinée ? Et comment ! Et plutôt deux fois qu'une, tant ce petit livre est bien documenté, bien cadré dans sa présentation des ouvrages, des thèmes et des périodes, et surtout bien découpé dans son montage de séquences, de plans et d'images conçues par Klimovski. Un ABC de l'univers benjaminien ? Disons un premier repérage, qui gagnerait même, pour le néophyte, à être précédé par un sommaire encyclopédique genre wikipédia pour les grandes lignes. Mais pour qui viendrait, par exemple, de lire la somme de Bruno Tackels (Walter Benjamin, chez Actes Sud), ce film se lit avec beaucoup de plaisir et d'intérêt sans donner dans la facilité ni perdre le lecteur dans les embrouilles chères à WB...    

     

    Emmanuel.JPGFrançois Emmanuel, Jours de tremblement. Seuil, 175p.

    On pense évidemment au Conrad de Coeur des ténèbres, ou au Naipaul d'À la courbe du fleuve en remontant celui du nouveau roman de l'auteur de La Question humaine et de Regarde la vague, pour citer deux des meilleurs titres de François Emmanuel. Dès les premières pages, un malaise s'instaure à bord de la Katarina, bateau de croisière prévu pour l'agrément des nantis et qui se trouve bientôt entouré par la guerre à la suite de récentes péripéties politico-militaires. Sous le regard d'un reporter de télévision, les tribulations vécues par les membres de la croisière, où voisinent tel notable français sûr de ses droits et tel couple étrange formé d'un très vieil homme et de son accompagnatrice, ou encore tel écrivain dont le seul nom (Naginpaul) est immédiatement évocateur, entre autres voyageurs, se déroulent dans une espèce de climat irréel et plus que réel à la fois, où le grotesque de la situation ordinaire d'une "croisière de rêve" risque à tout moment de tourner au drame - tout cela que l'écriture très rythmée, lancinante et parfois même envoûtante de l'écrivain belge rend admirablement.

    Djian4.jpgIncidences, de Philippe Djian. Gallimard, 232p.

    Dans ce nouveau roman de l'écrivain "culte" qui se voudrait corrosif, et peut-être drôle, en donnant la pire image qui soit d'un enseignant égocentrique et nul porté sur la jeune chair et découvrant bientôt les charmes d'une quadra après avoir baisé à mort (?) et jeté une jeunote dans un trou noir, l'invraisemblance de la narration et la grossièreté du trait, la négligence extrême des phrases et l'absence de musicalité et d'intelligence de la composition ne tardent à consterner, au point que la lecture se poursuit sous le seul angle de la curisosité: jusqu'où ira-t-on dans le grotesque ? Comme le disaient un Walter Benjamin ou un Philippe Sollers, la pratique de la citation est le meilleur auxiliaire du critique, autant dans l'éloge que dans le constat de délabrement. Et voici donc cette seule phrase d'  Incidences: "D'un baiser, elle le renversait sur le lit et montait sur lui - et lui faisait vivre des moments au pied desquels il aurait, pour ainsi dire, plus ou moins déposé résolument son âme en temps normal, tandis qu'elle se trémoussait sur lui comme un ver en se pinçant les seins et qu'ils se sentait bondir en elle comme une fusée"...    

     

    Voituriez2.jpg Les lois de l'économie, de Tancrède Voituriez. Grasset, 201p.

    L'auteur, économiste de pointe, écrit avec un bonheur de trader enfin libéré du stress, qui aurait lu Paul Morand et quelques autres fins stylos de la ligne claire. Son dernier roman, en tout cas, est un pur égal nuancé d'amer chocolat pour dessert. C'est l'histoire au lendemain du crash de la banque d'affaires Lehman Brothers, des tribulations de Julien, qui grappille les millions dans une salle de marché de la Défense, en un moment de la crise où une petite erreur d'appréciation peut coûter son poste au responsable de la bourde, liquidé en moins d'une heure. Cela pour le fil rouge du roman, qui se faufile entre l'histoire de Susanna, belle Romaine qui a lâché le théâtre pour son trader au dam de son père communiste, et celle de Cortès le dramaturge à succès, créchant trois étages en dessous et en train d'achever une pièce qui réunit John Maynard Keynes et Virginia Woolf. La double compétence de Tancrède Voituriez, son autorité présumée dans le traitement du sujet (savoir: ce qui fait que les convictions de Keynes l'ont fait tantôt gagner un max et tantôt se crasher)  et sa malice dans le détail des situations et l'observation en finesse des personnages, nous vaut un roman frais et léger sur fond de désastre dont on est tout consolé de vérifier qu'il profite à d'aucuns, merci pour eux.Très brillant de papatte, Tancrède Voituriez ne cesse de nous faire glousser de rire et nous apprend deux trois choses sur les secrets de l'économie, qu'on se fera le même plaisir d'oublier vite fait...    

    Chessex2009.jpgLe dernier crâne de M. de Sade, de Jacque Chessex. Grasset, 170p.

    Le dernier crâne de M. de Sade relate les derniers mois de la vie du philosophe, de mai à décembre 1814, à l’hospice des fous de Charenton où il est enfermé depuis onze ans en dépit de son « âme claire ». Donatien-Alphonse François de Sade est alors âgé de 74 ans.  Son corps malade est brûlé dedans et dehors, « et tout cela qui sert d’enveloppe, de support corporel déchu à l’esprit le plus aigu et le plus libre de son siècle ». Il n’en continue pas moins d’assouvir ses désirs fous. Or, « un vieux fou est plus fou qu’un jeune fou, cela est admis, quoi dire alors du fou qui nous intéresse, lorsque l’enfermement comprime sa fureur jusqu’à la faire éclater en scènes sales ».

    Lesdites « scène sales » se multiplient avec la très jeune Madeleine,  engagée dès ses douze ans, fouettée, piquée avec des aiguilles et qu’il force à dire « ceci est mon corps » quand elle lui offre ses étrons à goûter. Et de se faire sodomiser par la gamine en poussant d’affreux cris. Et de la payer à grand renfort de  « figures », comme il appelle sur son Journal les espèces sonnantes qui suffisent à calmer la mère…

    Pour faire bon poids de perversité et de sacrilège, le « vieux fou » exige du jeune  abbé Fleuret  qui le surveille, autant que de ses médecins, de ne pas autopsier son cadavre et de ne pas affliger sa tombe d’aucune « saloperie de croix ». Et de conchier enfin la « sainte escroquerie de la religion »…Mais pourquoi diable Jacques Chessex est-il si fasciné par l’extravagant blasphémateur dont il compare le crâne à une relique, et dont il dit qu’il y a chez lui « la sainteté de l’absolu ». Le démon de l’écriture, et le défi à la mort, sont sans doute les clefs de ce quasi envoûtement, qu’il fait passer à travers son fétichisme personnel (vois, gentille lectrice, les obsessions du Chessex peintre…) et ses fantaisies baroques. « M. de Sade parle, les murs tombent, les serrures et les grilles cèdent, la liberté jaillit des fosses », écrit Jacques Chessex par allusion évidente à sa propre liberté d’artiste, maître de style souvent éblouissant en ces pages, et à sa propre approche de l’absolu. 

    Sperling2.jpg Mes illusions donnent sur la cour, de Sacha Sperling. Fayard, 265p. 

    À 18 ans, Sacha Sperling compose un roman des dérives adolescentes d'une fulgurante lucidité, dans la foulée du Bret Easton Ellis de Moins que zéro. D’une implacable acuité, le regard que Sacha porte sur son protagoniste vaut pour les enfants pourris-gâtés de son âge et les adultes. Or, il est le premier à ne pas se ménager : « Si vous me regardiez au moment où je vous parle, vous ne verriez rien. Rien d’intéressant». Mais tout de suite il faut le préciser : que Sacha Winter, narrateur du livre, 14 ans, n’est pas identifiable à Sacha Sperling, 19 ans aujourd’hui. Le Sacha du roman a des bleus au cœur, non sans raisons. Il y a chez lui du type de l’enfant de divorcés immatures qui fuit dans la musique abrutissante  et la défonce, les baises confuses, les frasques et les provocations signifiant autant d’appels au secours. Pas plus que ses parents largués, ni les kyrielles de psys qu’on lui colle depuis l’âge de quatre ans, ni les profs ne lui apportent ce qu’il demande au fond : une vie plus intense et plus vraie, de l’amitié et de l’amour peut-être, comme il les trouve chez son alter ego Augustin. Comme les Kids de Larry Clark ou les « zombies » de Bret Easton Ellis, le Sacha du roman incarne une adolescence à la fois blasée et sûre de rien, qui couche avant d’échanger ses prénoms et en souffre « quelque part », oscille entre vague bisexualité individuelle  et conformiste homophobie de groupe, sait tout par internet et patauge dans son bouillon d’inculture. Or ce qui stupéfie est la maturité avec laquelle, par la voix du Sacha de 14 ans, le jeune auteur module ses constats.

     

    Corbu06.jpg

    Saga, de Nicolas Verdan. Campiche,  200p.

    Nicolas Verdan ne manque pas de culot, ni de souffle non plus. Il en fallait pour se risquer à endosser la peau et se couler dans la psychologie d’un personnage aussi considérable, multiple, paradoxal que Le Corbusier, à la dépouille duquel Malraux s’est adressé comme à un monument national et que sa « petite mère », à passé nonante ans, continuait à juger et gourmander comme un garnement. Or, pour son troisième roman, après Le rendez-vous de Thessalonique, (paru chez Campiche en 2006, Prix Bibliomédia)  affirmant immédiatement un remarquable talent d’évocation, Nicolas Verdan a largement assuré ses arrières documentaires, comme en témoigne la très substantielle bibliographie des ouvrages consultés, pour se lancer à l'eau bonnement à poil, en rupture de chronologie et sans dates arrimant le récit (ce qui complique parfois un peu la tâche du lecteur), dans le sillage d’un jeune vieillard en caleçon de coton descendu, le matin du 27 août 1965, de son cabanon de trois mètres sur trois et des poussières, à Roquebrune-Cap Martin, pour y prendre à neuf heures son dernier bain dont on le retirera mort une heure plus tard.Comme on le devine, l’argument narratif tient dans ce temps d’une heure de nage durant laquelle toute une vie défile comme à travers l’esprit, le corps couvert d’yeux et les multiples palpeurs sentifis et cérébraux du poète-artiste-architecte-baiseur-bâtisseur-voyeur-voyant-voyageur. L’élément marin, dans lequel il se fond finalement (« car, pour finir, tout retourne à la mer », aura-t-il d’ailleurs écrit), sera celui-même du texte fluide et voluptueux, moiré, tourbillonnant, qui fait remonter ses paquets de souvenirs en pêle-mêle d’écume de mémoire, sans se diluer pour autant. C’est en effet un texte somptueusement ordonné dans son désordre apparent que Saga Le Corbusier, traçant son sillon avec la dernière énergie de ce grand animal conquérant.

    Zschokke.JPGMaurice à la poule, de Matthias Zschokke. Traduit de l'allemand par Patricia Zurcher. Zoé, 258p, Prix Femina "étranger" 2009. Le dernier roman de l'auteur bernois établi à Berlin enchante par sa malice mélancolique. Fait déjà très remarquable : que l’écrivain alémanique, publié par une éditrice genevoise, passe le cap des sélections parisiennes pour s’imposer avec un récit tout en finesse et en sensibilité, intitulé Maurice à la poule, déjà gratifié d'un Prix Schiller et bien dans la veine de cet héritier de RobertWalser.  On retrouve d’ailleurs un « zéro social » en la personne du protagoniste qui vivote dans un quartier périphérique de Berlin (comme l’auteur, d’ailleurs) en tant qu’écrivain public à la (très) petite semaine. Autant qu’à Walser le rêveur bohême, on pense au flâneur par excellence que fut un Walter Benjamin en lisant Maurice à la poule dont le ton et l’acuité douce-acides des observations comptent pour l’essentiel.

     

    Laferrière2.jpgL'énigme du retour, de Dany Laferrière. Grasset, 299p.

     

    Au premier regard, on pourrait être décontenancé par la forme de ce récit se déroulant sur la page comme un poème en vers libres, mais la substance émotionnelle de celui-ci, le souffle qui le traverse immédiatement, la cadence, le rythme et le jeu des images emportent le lecteur de la manière la plus immédiate et la plus naturelle. L'écrivain quinquagénaire, exilé depuis 1976, est soudain frappé par la nouvelle de la mort soliaire de son père, dans l'immensité de New York où, vieux révolutionnaire, il était lui aussi en exil d'opposant à la dictature haïtienne. Après une virée plein nord dans le froid et la neige, le fils revient à Montréal et bascule dans une vaste remémoration faisant alterner les séquences nostalgiques de son enfance et de sa jeunes en Haïti, et celles de la vie qui continue, ponctuées d'observations sur ce qu'est devenu le monde et ce qu'il est devenu lui-même, écrivain soucieux de son identité et brassant la réalité à pleines mains. Dans la filiation directe et revendiquée de Césaire en son Cahier du retour au pays natal, Dany Laferrière fait ici retour sur lui-même tout en parlant au nom de tous ceux qui ont été arrachés, de gré ou de force, audit pays natal. Un épisode déchirant entre tous: celui où il tambourine à la porte de son père, claquemuré dans sa chambre de Brooklyn, qui hurle, désespéré, qu'il n'a jamais eu ni fils, ni femme ni pays... 

    Ndiaye.jpgTrois femmes puissantes, de Marie Ndiaye. Gallimard. Très bien placé pour le prix Goncourt (décerné lundi prochain 2 novembre), le dernier roman de la romancière et dramaturge franco-sénégalaise mérite absolument cette consécration publique souvent discutable, tant son livre est sensible et intéressant, d'une admirable porosité psychologique et d'une langue non moins prégnante, à cela s'ajoutant un regard profond et nuancé sur les séquelles des migrations humaines et de l'aculturation. Loin de simplifier ou de flatter les trois destins de femmes que modulent les personnages de Norah l'avocate, revenue de France au Sénégal auprès de son despotique père tout décati, de Fanta la déçue, qui fait payer à son conjoint blanc Rudy, faible et pantelant d'amour, la déconvenue de son exil en France, ou enfin de Khady Demba, la plus poignante de ces trois figures, Marie Ndiaye, en éclaire les tribulations en multipliant les points de vue, mêlant réalisme et glissements oniriques ou fantastiques, sur fond de guerre des sexes et d'affrontements culturels. On pense au V.S. Naipaul d'  À la courbe du fleuve ou de Dis-moi qui tuer, pour les trajectoires désastreuses de personnages postcoloniaux,  parfois aussi au Simenon africain pour les atmosphères un peu poisseuses dans lesquelles se déroulent ces trois récits méandreux et lancinant par leurs notations, incessamment émouvants et "musicaux", puissamment significatifs aussi sans tomber dans la démonstration politiquement correcte. 

    Haenel.jpgJan Karski, de Yannick Haenel. Gallimard. Ils n'ont rien fait ! Les Alliés n'ont rien fait pour sauver les Juifs Européens de l'extermination. Ni Rossevelt ni surtout Anthony Eden ne firent quoi que ce soit pour anticiper l'accueil des Juifs avant le génocide ni, dès qu'ils furent au courant du génocide en cours (dès 1943, le massacre de plus d'un million et demi de Juifs était connu), malgré les protestations de Churchill. Or l'action d'un homme, résistant polonais envoyé en mission dans le ghetto de Varsovie, en 1942, puis chargé de dire ce qui s'y passait aux leaders juifs du monde entier, aux Alliés et au gouvernement polonais en exil à Londres, aide à mieux discerner la stratégie clairement établie du "monde libre", fondée sur une sorte de déni d'urgence et de report à l'heure des comptes. Ce personnage, Jan Karski, apparaît à la fin du film Shoah de Claude Lanzmann, au fil d'un épisode réellement bouleversant. À la mémoire de ce "juste", en combinant faits avérés, chronique historique à plusieurs entrées, et développements relevant de la fiction où il endosse littéralement la peau de Karski - pour lui faire dire des choses qui peuvent parfois se discuter -, l'essayiste-romancier Yannick Haenel accomplit un travail de remémoration d'autant plus nécessaire que l'héroïsme et les souffrances du peuple polonais restent souvent occultés, comme on l'a vu récemment lors de la projection du film Katyn de Wajda. Malgré les spéculations de l'auteur, son ouvrage a le premier mérite, comme Les Bienveillantes de Jonathan Littell, de travailler la mémoire du XXe siècle, non pour se complaire dans la mauvaise conscience à bon marché mais pour rappeler ce qui fut et reste le propre de notre ingénieuse espèce...

     Perrin02.jpgLe dit du gisant, de Jacques Perrin. L'Aire. Si le premier livre de Jacques Perrin, grimpeur de pointe et non moins grand connaisseur de vins, commence par le récit d'une chute terrible dans une face nord des Aiguilles de Chamonix, c'est bien plus que la relation d'un accident de montagne et de ses séquelles, de l'antichambre de la mort à la reconstruction du protagoniste, que Le dit du gisant. De fait, ce livre à l'écriture étincelante, souvent poétique et cependant arrimée à l'anguleuse réalité, relève à la fois d'une vaste remémoration, englobant la génération des fans de rock des années 70-80, du journal de bord d'un rescapé du grand saut, et d'une chronique méditative largement ouverte à la vie qui continue, qu'on pourrait dire de type phénoménologique. Il y a de l'esthète et de l'ascète chez Jacques Perrin, sans que son récit ne s'égare dans la pseudo-mystique. Parfaitement rythmée, la narration joue volontiers sur le contrepoint et la fugue, avec quelquechose du parcours initiatique, le pied léger. C'est, indéniablement, une des belles suprises de la rentrée romande.

    Exit le fantôme, par Philip Roth. Gallimard, coll. Du monde entier.

    Roth2.jpgOn retrouve ici, immédiatement portée par un grand souffle narratif en dépit de la fragilité physique  du narrateur, ce qu'on pourrait dire la suite de la magistrale trilogie amorcée avec Pastorale américaine, redéployée ensuite dans J'ai épousé un communiste et dans La Tache, grand massif romanesque revisitant le deuxième demi-siècle de la vie aux Etats-Unis, dont Zuckerman (double de Philip Roth) reste évidemment le meneur de jeu. Comme dans les romans susnommés, la grande affaire d'Exit le fantôme est un rendez-vous avec le temps, lorsque le protagoniste retrouve New York après plus de dix ans d'exil dans sa thébaïde des Berkshires. Après les générations antérieures, c'est ici àla fois en amont et en aval que le rescapé du cancer poursuit sa conversation avec des amis perdus (le magnifique écrivain mentor-ami Lonoff et la femme qui lui survit) et d'autres plus jeunes qu'il rencontre (un couple d'écrivains et un terrifiant raseur vampirique), sur fond de réélection déprimante... Le prochain Nobel de littérature, dans quelques jours, ne saurait tomber mieux.   

    Quignard5.jpgLa Barque silencieuse, de Pascal Quignard. Seuil.

    On pourrait dire que c'est le plus dense et le plus beau des livres de cette rentrée française, si Pascal Quignard ne faisait pas figure d'auteur hors saison et hors norme, reliquait d'une société lettrée en voie de disparition. Mais s'il est plus proche de Montaigne ou de Walter Benjamin que d'un Michel Houellebecq ou que d'une Christine Angot, l'essayiste-conteur-poète-penseur nous réinstalle bel et bien au coeur du temps avec sa constellation de fragments méditatifs parfois frottés de lyrisme achoppant à l'origine des mots, tels le mot cercueil, le mot solitude, le mot élargissement, le mot suicide, le mot liberté, ainsi de suite. Sixième tome du cycle de Dernier royaume, dont le premier (Les Ombres errantes) a obtenule Prix Goncourt 2002, ce nouveau livre est de ceux qu'on emporte partout avec soi comme un viatique pour le consulter et l'annoter, y revenant à tout moment.

     

    Wabéri.jpgPassage des larmes, d'Abdourahman A. Wabéri.

    Au fil d'un récit vif et clair, alternant les deux voix de frères ennemis que tout sépare en apparence (l'un est docteur en sciences de la communication, l'autre croupit dans une prison de haute sécurité en tant que terroriste islamiste), l'auteur, né à  Djibouti en 1965, développe un roman épico-méditatif de très belle tenue. La première ligne narrative suit l'enquête d'un Djiboutien exilé à Montréal qui revient au pays en qualité d'espion économique chargé de glaner tous les renseignements utiles sur la situation en ce lieu d'un imminent bouleversement géo-strartégique. Or ses menées, entrecoupées des souvenirs personnels de son enfance et son adolescence de jumeau confiné dans l'ombre de son frère, sont observées, comme à travers les murs, par une espèce de double prisonnier, entièrement voué au Miséricordieux et fomentant la liquidation du "traître". La figure de Walter Benjamin, éternel exilé, marque les deux récits  de sa présence, moins paradoxale qu'il n'y pourrait paraître.  

    Abimi.jpg Le dernier échangeur, de Daniel Abimi. Campiche.

     La classe moyenne de notre bon vieux monde s'est méchamment encanaillée ces dernières décennies, comme l'a bien montré Michel Houellebecq, et ce mouvement de libération des moeurs, virant au nouveau conformisme "libertin", n'a pas épargné notre bonne vieille Suisse ni notre bonne ville de Lausanne. C'est du moins ce que le "fouille-merde" du protagoniste du premier roman de notre confrère Daniel Abimi, journaliste de terrain passé par dix ans d'humanitaire (ce qui peut aider en matière de lucidité désabusées), documente au passage après avoir été entraîné dans une suite de meurtres sordides affectant un groupe d'échangistes de nos régions dont le plus dénué de scrupules et un grand affairiste de l'immobilier régional, cocaïnomane et pervers polymorphe dont le lecteur se gardera de chercher le "modèle" pisque Le dernier échangeur n'est pas "à clef". Point d'intrigue trop sophistiquée non plus dans ce polar d'une écriture un peu jetée et pâtissant aussi d'un excès de localismes vaudois (de "gouille" à "déguiller", entre autres), mais remarquable en revanche par son climat de dèche et de mal-être, d'ennui vaseux et de médiocrité, sous un regard qui tire vers le burlesque ou vers la fraternité à la Deschiens... 

    Arditi.jpgLoin des bras, de Metin Arditi. Actes Sud.

    Le dixième livre de Metin Arditi, ingénieur en génie atomique d'origine turque et notable reconnu de la vie culturelle genevoise, est sans doute son roman le plus accompli, vivante et chaleureuse évocation des derniers feux d'un pensionnat pour jeunes gens chic des environs de Lausanne. Sous la forme d'un récit kaléidoscopique en brèves séquences, rappelant un peu le découpage cinématographique des Hommes de bonne volonté de Jules Romains, le livre fait défiler une belle brochette de personnages, de Mme Alderson la digne directrice de l'établissement à ses divers professeures et professeurs, plus ou moins typés voire extravagants, et à ses pensionnaires plus ou moins chahuteurs ou mal dans leur peau en dépit de leurs solides arrières financiers. Le roman prend corps au fil des pages, les dialogues très développés y ont doublé valeur narrative et musicale, et l'évocation de la bascule de deux époques est très bien marquée elle aussi, finalement consommée par le rachat américain de la maison. Surtout, la dimension affective et la pâte humaine des personnages donne au roman sa vérité vibrante et son épaisseur. Très belle avancée d'un romancier qui se dit avant tout un artisan, et dont on sent qu'il aime les gens. Une écriture fluide et claire lui a valu déjà pas mal de succès et de distinctions littéraires, dont le joili Prix Ronsard des lycéens...    

     

    Wiazemsky.jpgMon enfant de Berlin, d'Anne Wiazemsky. Gallimard.

    Héritière d'un nom célèbre, Claire Mauriac a connu la difficulté de porter celui qui faisait forcément d'elle "la fille de", forcément un bon parti bourgeois dont un certain Patrice était censé partager la vie en lui donnant le sien. Or la guerre permit à Claire d'échapper à ses chaperons de parents, via la Croix-Rouge française, qui la lança dans une aventure solidaire la conduisant finalement, en 1944-45, en pleine apocalypse berlinoise. C'est là que son parcours croisera celui d el'homme de sa vie, Yan Wiazemsky, prince de sang et de coeur, charmeur en diable, bel et bon sous tous rapports et la séduisant illico en se montrant absolument ignorant du nom de François Mauriac. De cette histoire forcément belle et intéressante (avec ce qu'elle dit notamment du sort des Allemandes promises au viol dès le déboulé des hordes russes), la fille de Claire tisse un vrai roman, en tout cas par la forme du livre qui emprunte aux confidences de la mère qu'on imagine, aux lettres de celle-ci à sa propre mère, à son journal épisodique et à une narration extérieure liant la gerbe. Plus qu'un récit de vie, il en résulte un bel hommage romanesque à des figures attachantes.  

     

    Chalandon.jpgLa Légende de nos père, de Sorj Chalandon. Grasset.

    Après le troublant Mon Traître, sondant les abysses d'une relation amicale sur fond de guerre civile irlandaise, c'est toujours dans l'équivoque des conduites personnelles sur fond d'Histoire, avec une grand hache, que Sorj Chalandon nous entraîne au fil d'une petite histoire tortueuse à souhait. Le roman s'ouvre sur ce pénible moment que représente la mort d'un proche (ici le père du narrateur) marquée par le sentiment lancinant d'un rendez-vous manqué, et d'autant plus que le défunt, taiseux, avait des choses à raconter de son passé de Résistant. Or c'est avec un autre présumé héros que le protagoniste, journaliste de seconde zone recyclé dans la rédaction de bios d'inconnus en veine de confessions, explore ce passé de l'Occupation en France, non sans surprises à la clef, où l'interrogation se porte avec force sur la légende de chacun et ce que cachent les monuments vénérés. Autre surprise pour qui ne la connaît pas encore: l'écriture de Sorj Chalandon, à la découpe remarquable, aux rythmes singuliers et aux formules souvent frappantes, prégnante, mordante même, et poétique à la fois.

    Holder.jpgBella ciao, d'Eric Holder. Seuil

    "Une seule femme possède en même temps le derrière arrogant d'une adolescente, l'épanouissement des maternités heureuses, les pattes d'oie, au coin des yeux, de qui a tellement aimé rire. La sienne, si on a eu la chance de la rencontrer tôt", écrit le narrateur de Bella ciao, écrivain quinqua qui a eu cette chance et l'a cabossée, cette chance, en plongeant peu à peu dans le vertige de l'alcool. "Elle était la femme de ma vie comme j'étais l'homme de la sienne. Seul un voile liquide nous séparait..." Jusqu'au jour où Mylena, n'en pouvant plus, lui dit comme ça: basta, j'en ai assez, un matin de quatorze juillet. Et lui de se retrouver nu et perdu, tout au fond d'un trou dont il va se sortir à la force des mains, en louant sa force de travail. Quelque part au bord de l'Atlantique, à Miéville-les-Bains, le protagoniste va jouer à cache-cache avec Myléna et ses enfants tout en se frottant à Franck, le vigneron qui l'épuise à fabriquer des pieds de vigne, et Michel son père. Les pognes en sang, notre écrivain se refera entre chaleur humaine du café du soir et rage de labeur (On ne travaille bien qu'avec la rage ! lui crie Michel), retours à sa belle farouche ou à ses enfants, retour à l'écriture aussi. Belle écriture, nourrie de tout un vocabulaire artisanal et terrien, mots du métier et des gens, des choses de la terre et des cadeaux de la vie. De beaux personnages aussi, très attachants et dessinés à la fine pointe sensible, hantent ce livre d'une densité déliée.    

    Amélie01.jpgLe voyage d'hiver, d'Amélie Nothomb. Albin Michel.

    Il est de bon ton, chez pas mal de purs littéraires, de faire la moue à la seule mention du nom  d'Amélie Nothomb, qu'ils n'ont souvent pas lue mais que son extravagant succès, et sa productivité métronomique (17 romans en 17 ans) irrite visiblement. Or si tous ses livres ne sont pas de qualité égale, la dame aux chapeaux voyants, genre sorcière d'Harry Potter, n'en a pas moins un talent très singulier. Parfois jetée d'apparence, son écriture court et vole et son esprit pétille et scintille, avec des traits fulgurants même s'ils n'éclairent pas longtemsp. Tout cela qu'on retrouve ici dans une espèce de conte-thriller traitant d'un projet d'attentat terroriste dicté par la déraison du coeur. Les plus succulents moments, à mon goût, découlent de la passion du protagoniste-narrateur pour l'amie jolie d'une romancière à bec-de-lièvre qui voit cet amour se faire sous ses yeux (ou plutôt ne pas oser se faire) de pucelle juste capeble d'écrire des romances sans les vivres. C'est drôle, très bien filé, cela se lit en deux heures et s'inscrit aussitôt dans une constellation dont l'ensemble fait bel et bien une oeuvre originale...

    L'Annonce, de Marie-Hélène Lafon. Buchet-Chastel.

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    On pense à Campagnes de Louis Calaferte en pénétrant, par une nuit formidablement évoquée - nuit d'une région particulière, à Fridières dans le Cantal, semblable à nulle autre - dans l'univers où se retrouve Annette et son enfant, dans un clan familial jalousement clos où l'intrdouit Paul, qu'elle a rencontré par le truchement d'une petite annonce. Dans cette bicoque de bourg étroite et rechignée où il y a un en-bas pour les uns et un enhaut pour les autres, que relie le journal en transit de l'un à l'autre avec ses nouvelles du monde, Annette fait ce qu'elle peut pour être admise de Nicole la soeur et des deux oncles aux figures tutélaires. Et le temps passe, le petit Eric grandit, la maison et le village et le monde traversent les saisons - tout cela que Marie-Hélène Lafon ressaisit dans une écriture âpre, serrée, à la fois très minutieuse et très rythmée. Un exergue annonce la couleur de ce sombre et beau roman, pétri d'humanité: Le papier est bon âne. Ce qu'on lui met sur le dos , il le porte. Tout le poids du monde ici, qu'un style allège pour le meilleur.  

     Milo, de David Bosc. Alia.

    Bosc.gifFrancis Ponge disait à peu près que le poète est au monde afin de prendre les mots dans son atelier et de les réparer, et c'est un mouvement qu'on retrouve dans le deuxième roman de David Bosc, à la fois par le travail de haute finesse de l'auteur sur l'écriture et par celui de son protagoniste, cassé lui-même, après une séparation, et revenant à la maison fracassée de son passé. Il faut citer immédiatement et entièrement le premier paragraphe de ce livre noir et lumineux à la fois, avant de le lire lentement et avec la plus grande attention aux phrases souvent aussi belles que des vers ou des fragments d'aphorismes, mais sans firitures pour autant: "J'allais dire que pour Emile, qui ne l'a pas vue finir, enmporté par la grippe à quatre-vingt-quatre ans, et pour Karine qui y a perdu son pucelage non loin de son anniversaire, l'année 1990 n'a guère eu de ressemblance. Les jours de pluie de mars, du même mois les heures où, quand même, on s'est chauffé le dos sous le blouson ou l'habit noir, à l'abri du vent. Pour le reste, et même les plus violeurs des événements, le plus obligatoires des misères ou des fêtes, l'écho que ça jetait dans leur crâne était trop différent, par exemple"...


    LireFauquemberg09.JPGMal Tiempo, de David Fauquemberg. Fayard.
    J’avais signalé le punch de David Fauquemberg après lecture de Nullarbor (Prix Nicolas Bouvier 2007), et le voici multiplié par dix, dans un roman tendu et captivant, vigoureux et subtil, formidable portrait d’un jeune boxeur cubain « par désespoir », dont l’honneur ombrageux sera en butte aux règles biaisées, voire pourries, de la politique et de la spéculation. Autre portrait non moins complexe, ici « en creux » : celui du narrateur, el Francés, proche sans doute de l’auteur. Passionnant, même pour un lecteur que The Game n’intéresse pas « en soi ». Michel Déon et le chroniqueur de L’Equipe ont raffolé de ce livre qui s’inscrit dans la filiation d’Hemingway et de Mailer !

    °°°
    Salvayre.jpgBW, de Lydie Salvayre. Seuil.
    On connaît le talent incisif, cinglant et pénétrant à la fois, de la redoutable Lydie Salvayre. À la férocité critique de cette intraitable observatrice des mondes actuels, s’ajoute ici une profonde tendresse de complicit puis les initiales BW désignent le nom de son compagnon de vie et de rages, mais aussi de passions (sauf celle du voyage, dont BW a l’apanage exclusif), qu’elle écoute et fait parler tout en ne se privant pas de la ramener. Grand voyageur à travers la vie, grand lecteur, grand amateur de femmes, BW fut un éditeur au sens le plus noble du découvreur. Or ce livre raconte son refus d’obtempérer et sa décision de rompre avec l’édition, au fil d’un portrait qui devient celui du nouveau dissident en société de consommation.


    Janovjak3.JPGL’Invisible, de Pascal Janovjak. Buchet-Chastel.
    On pense illico à Marcel Aymé en lisant le premier roman de Pascal Janovjak, à la fois pour sa modulation d’un thème cristallisant moult fantasmes (de puissance occulte ou d’assouvissement bestial), et pour sa verve de conteur. Le protagoniste est une sorte d’homme sans qualités à l’époque de Michel Houellebecq, invisible au figuré dans son état d’avocat d’affaires établi au Luxembourg, et qui le devient au propre en une nuit. Premier constat : Janovjak a la « papatte », son récit est d’un écrivain pur jus, avec un mélange de sensualité et d’humour détonant, à quoi s’ajoute une puissance d’évocation « physique » qui rend crédible le paradoxe initial : un corps invisible et qui continue de souffrir de fichues crampes d’estomac et en bave quand on s’assied dessus…

    Germain.jpgHors champ, de Sylvie Germain. Albin Michel.
    Coïncidence en liaison probable avec l’esprit du temps sensible au thème de la disparition (l’homme perdu dans la foule ou la femme constatant qu’on ne la voit plus au de-là de la cinquantaine…), Sylvie Germain, après L’Inaperçu, revient au thème de l’effacement, ici jusqu’à la dissolution finale du protagoniste, Aurélien de son prénom. Le roman part très bien, notamment avec de superbes page retrouvées du journal de son frère Noël, tabassé par des brutes est vivant désormais comme un presque légume, sur les bienfaits de la lecture et le bel avenir qu’il a devant lui… Du côté d’Aurélien, en une semaine, son sentiment de disparaître progressivement aux yeux des autres est bien perceptible, tout en restant un peu extérieur et par trop démonstratif. On a connu la romancière plus subtilement investie par son sujet, et son écriture moins « faite »…


    Revaz2.jpgEfina, de Noëlle Revaz. Gallimard, 182p.
    Après un premier roman, intitulé Rapport aux bêtes et souvent adulé, excessivement à mon goût en dépit de son originalité certaine, Noëlle Revaz n’a plus rien publié d’égal et l’on se demandait si elle ne resterait pas l’auteure d’un seul livre, « démolie » par un trop brillant début. Tout au contraire : Efina montre une neuve et irrésistible énergie, à quoi s’ajoute l’humour dévastateur des cœurs cabossés. Magnifique roman des relations mimétiques (dont René Girard a tout vu et tout dit) et de la guerre des sexes, Efina est également un double portrait de femme adorablement imbuvable et de comédien, imbuvablement adorable, au fil des années qui ont vu les trentenaires devenir, selon la règle, de futurs quinquagénaires…

    °°°

    Mauvignier.jpgDes hommes, de Laurent Mauvignier. Minuit.

    On se dit d’abord que l’auteur s’empêtre, se prend les pieds dans ses phrases et tourne autour du pot, tout au portrait d’une espèce de SDF empoisonnant son entourage familial, avec un premier esclandre qui devrait nous faire juger, plutôt, le milieu en question., Bernard, dit Feu-de-bois, ose offrir un cadeau coûteux à sa sœur. Scandale : d’où lui vient cet argent, lui qui ne cesse de nous pomper… Sur quoi le livre bascule, on se retrouve dans la nuit d’Algérie, quelques décennies plus tôt, et c’est un autre Bernard qu’on découvre, les tenants d’une autre tragédie à double face, la guerre et la jeunesse, des hommes jetés les uns contre les autres et l’école de la vie, comme on dit chez les scouts. À détailler, évidemment, pour la construction et la dentelle barbelée de l’écriture…

    Joris3.jpgLes hauts Plateaux, de Lieve Joris. Actes Sud.
    Après la mort de sa mère, avec laquelle le mésentente fut souvent explosive, Lieve Joris retrouve le Congo de son oncle belge évoqué dans le roman éponyme (Mon oncle du Congo) ou dans l’inoubliable Danse du léopard, du côté d’Uvira et de ses zones restées très dangereuses : plus précisément sur ces hauts plateaux où cohabitent des peuples « oubliés » par les colons ou plus souvent rétifs voire rebelles à leur enseignement. Avec un jeune guide, la voyageuse accomplit une sorte de voyage d’adieu rituel qui n’en est pas moins, aussi, la découverte de terres et de gens qu’elle sait observer dans les moindres détails de la vie, avec un sens du fait symbolique qui donne extrêmement de relief à certains épisodes, et par exemple avec les tournées des évangélisateurs en nouveaux marchands d’illusions préférés aux malheureux instituteurs. Très personnellement impliquée, Lieve Joris témoigne une fois de plus d’un gâchis humain et culturel qu’elle « vit » au milieu de tous les dangers, aussi ferme que poreuse.


    beigbeder.jpgUn roman français, de Frédéric Beigbeder. Grasset.
    Vous avez dit « roman » ? On m’explique que c’est pour entrer dans la course aux prix, et le fait qu’après Weyergans, dont le roman l’était tout aussi peu, la remémoration familiale de Beigdeber, amorcée lors d’une garde à vue (il s’est fait ramasser au petit matin des paumés cocaïnomanes tandis qu’un compère leur alignait un peu de neige sur un capot), tient plutôt de la chronique alerte à la néo-hussard et ferait un autre Goncourt bien parisien… FB aussi a la « papatte » chère à Sollers, il a le sens de la tournure et de la formule « à la française », il a un ton à lui, genre vilain canard honteux de son menton en galoche et de ses oreilles décollées, il croyait avoir tout oublié de ses jeunes années et profite de sa cellule pour en tirer quelques souvenirs marquants, et bien plus : un récit alterné présent-passé qui s’étoffe avec plus de sensibilité frottée de mélancolie que dans ses romans à personnages. Sous ses airs de dilettante, le cher « pipole» cache un écrivain. On l’a toujours traité en « petit frère », dont l’aîné serait ici un Bernard Frank…

    DeRoulet.jpgLe silence des abeilles, de Daniel de Roulet. Buchet-Chastel.
    S’il y a quelque chose d’un peu « téléphoné » dans la mise en place de cette fable romanesque retraçant la trajectoire d’un enfant du siècle nouveau, rejeton d’un paire de soixante-huitards caricaturaux à souhait, qui oscille lui-même entre la rébellion écolo et le néo-nazisme brouillon, le développement du nouveau roman de Daniel De Roulet vaut cependant par divers aspects. Malgré le récit trop elliptique de son développement personnel, le protagoniste Siddhârta (sic) Schweitzer, renommé Sid par sa grand-mère après l’abandon de ses parents et Sida (resic) par ses camarades d’école, se dégage de cette excessive stylisation au fil des pages, notamment par sa passion des abeilles, au contact de mentors d’occasion (aux States ou sur un alpage des Grisons) et d’une jeune Japonaise amoureuse qui résiste à ses dérives. D’une écriture parfois trop factuelle à mon goût, mais limpide et lumineuse, Daniel de Roulet dégage progressivement une atmosphère très particulière – un espace romanesque réel et personnel.

     

    Pour son premier roman, Jean-Noël Sciarini réussit l'évocation d'un amour fou transportant le jeune Jean, trop grand dans ses baskets mais hypersensible, vers Sarah, camarade aussi brillante que fragile. Elle a été arrachée à son enfance est-berlinoise après la chute du Mur et ne parvient guère à retrouver son équilibre en terre suisse romande. Or, bravant la loi des adultes, Jean va l'enlever à son encadrement psychiatrique pour la ramener à Berlin, au fil d'une fugue ardente et problématique à la fois qui tourne finalement court sous le poids du monde et de la maladie en dépit de l'élan qui porte les deux jeunes gens loin de la médiocrité et des conventions. Dense et intense, d'une belle écriture, ce roman dit, non sans pathos et quelques clichés, les désarrois de la jeunesse actuelle avec une force rebelle qui en impose.  

     

  • Un pas dans le vide

     
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    Chroniques de La Désirade (22)
     
    À propos de la perfusion de technologie à la pointe des aiguilles de Chamonix. Des mariés japonais dans le tube suspendu. Quand le franglais repart en flèche dans la pub, alors que la légende des héros s’entretient avec ferveur...
     
    Même pas peur les jolies Québécoises ! Elles ont fait le pas dans le vide après avoir fait le pied de grue dans la file d'attente: presque une plombe pour ça ! Et puis quoi ? Les Ricains l'avaient déjà fait au Grand Canyon, le coup de la cage en verre sur le vide. Sans corde ni piton tu surplombes mille mètres de gaz, comme on dit là-haut, avec Chamonix tout la bas. Mais même pas peur, et pas plus étonnant que tout le reste vu que tout le reste est déjà stupéfiant !
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    Et c'est vrai que c'est hallucinant, ce qui s'est passé en cinquante ans et des poussières entre là-bas et là-haut. Il y a cinquante ans nous en avions vingt et nous étions restés babas, déjà, dans la première benne remontant à la verticale le long des couloirs glacés de l'Aiguille du Midi, traversant ensuite le tunnel de roche et découvrant soudain le cirque ensoleillé des arêtes de neige et des flèches de granit, entre Requin et Mont maudit (rien que ces noms !), Grandes Jorasses et Dent du géant - cet opéra des pics selon l'expression du délicieux Samivel, et ensuite ce fut la sublime descente sur nos lattes, en zigzaguant entre les crevasses de la Vallée blanche avant l'immense coulée de la Mer de glace - le pied total que ç’a été et qu'on ne s'est pas privé de répéter !
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    Et voilà que désormais tu dois réserver ton Pass sur Internet ! Voilà qu’à ton arrivée tu fais le check à la borne, et que ça coince le lendemain au contrôle: donc retour à la borne, détour au premier guichet, pas d'opérateur, coup de fil à Bill Gates, sourires embarrassés: y doit y avoir un bug au camp de base et finalement: bingo le Pass est ok, passez !
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    Or après trente ans et des poussières, même pas blasés ! Et pas le cœur de faire la gueule aux accrocs du progrès présumé que le gentil Samivel, pressentant la chose, brocardait autant que nous autres il y a deux quarts de siècle. Mais bon: la roue a tourné et ça en jette quand même un max ! Même qu'à nos âges on réalise peut-être mieux qu'à vingt ou trente piges ce que ces pylônes, ces kilomètres de câbles, ces ascenseurs high tech et ces salles de réunions pour cadres en séminaires d'altitude côté italien (l'incroyable système de tours et de terrasses de la pointe Helbronner !), ces passerelles et ces tubes (les jeunes mariés japonais qui s'en servent de showcase !) ont de fabuleux en leurs réalisations techniques - et la meute en sera bluffée quand viendra la haute saison, et pour ce qui est de la convivialité des sardines téléportées, espérons que l'émeute soit éventée par le plan Vigipirate...
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    19399207_10213432913804135_7725683156098653460_n.jpgÀ vingt ans, écolos plus ou moins intégristes avant l'heure, nous étions très remontés contre l'invasion des cimes par la masse rampante à grand renfort de remontées mécaniques, mais L'ennemi à renoncé au téléphérique sur le Cervin et au métro débouchant au top du Mont-Blanc.
    Surtout, l'esprit des conquérants de l'inutile, comme les appelait le grand Lionel Terray, continue de faire florès. On ne fait pas que se marier dans le tube de l'Aiguille du Midi.
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    Sa face Sud, conquise et équipée par Gaston Rébuffat, autre figure légendaire de la grimpe dite artificielle, continue d'être très fréquentée par des gamins qui surgissent tout à coup sûr la terrasse jouxtant la cafète ou le Hall of Fame des héros. Or la mémoire de ceux-ci, soit dit en passant, est plus que jamais célébrée avec ferveur et un peu partout, des rues de Chamonix aux musées nombreux, y compris dans le galeries sommitales de l'Aiguille du Midi et de son homologue italienne. Le franglais a beau sévir dans la publicité, l'américanisation n'a pas tout nivelé dans la mémoire des Chamoniards, qui n'oublient pas non plus les héros américains ou italiens ( un Gary Hemming ou un Walter Bonati, entre tant d'autres !) ni les femmes ni les jeunes fous des nouvelles pratiques extrêmes...
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    Quant au pas dans le vide, nous l'avons zappé ! Pas envie de prendre la file ! Et le vide ne se regarde pas en chaussons sur une dalle de verre, ou alors ce n'est que du vide à l'œil !

  • Ceux qui voient le beau côté des choses


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    Celui qui apprend la lenteur / Celle qui découvre éabeauté du temps long / Ceux qui eussent aimé connaître leurs arrière-arrière-grand-parents des deux lits / Celui qui écarte ce qui ne peut être observé d’un geste sans impatience / Celle qui estime que le créationnisme est un positivisme crispé / Ceux qui pensent que toute science est aussi fiction / Celui qui à bout d’argument écrit une nouvelle / Celle qui ne méconnaît point le violent et le lui laisse entendre / Ceux qui se croient élus alors qu’ils sont juste un peu stressés / Celui qui estime juste et bon(à l’instar du professeur Alain Badiou) que la poésie en dit plus que la philosophie en se taisant au bon moment ou en chantant mais pas forcément / Celle qui aime tricoter des bas et des hauts / Ceux dont l’ardeur guerrière tend au plaisir de périr / Celui qui est si plein de l’idée qu’il a une mission à accomplir qu’il en oublie de s’y coller / Celle qui juge les philosophes antiques en fonction de leur position au niveau partage des travaux ménagers / Ceux qui freinent tout le temps sans le laisser passer / Celui qui aime le dimanche et le prolonge la semaine d’après /  Celle qui n’aimant pas la violence fait lamorte au cas où / ceux qui pratiquent l’hygiènede la bonne distance / Celui qui te voudrait partenair de délire et que ton sourire désarme / Celle qui a compris que la « personne » qu’ils appellent « Dieu » ne oeut être manipulée / Ceux qui ont passé de l’hystérie pseudo-religieuse à l’exaltation pseudo-culturelle / Celui qui est tellement fleur bleue que les myosotis en pâlissent / Celle qui sous Prozac accuse les adeptes du Valium d’hérésie / Ceux qui mangent  italien dans le restau slovaque tenu par un Japonais germanophone / Celui que sa belle-sœur salzbourgeoise ramène aux réalités de ce bas-monde / Celle dont le beau-frère est un parasite social (dit-elle) dont les poèmes ne se vendent même pas / Ceux qui sont essentiellement adonnés aux travaux de l’esprit mais qui devraient changer de linge de corps plus souvent quand même , etc. 

  • À l'ami disparu

    littérature,montagne

     

    A La Désirade, ce 18 août 2015

    C’est aujourd’hui, jour pour jour, il y a trente ans de ça, que l’un de mes plus chers amis de jeunesse est tombé au Mont Dolent, dans le massif du Mont-Blanc. Nous aurions dû partir ensemble mais je m’étais désisté la veille, pensant le rejoindre quelques jours plus tard. Le dimanche matin, sur les crêtes du Jura avec L. enceinte et notre petite fille de trois ans, j’avais désigné à ma bonne amie le minuscule triangle argenté du Mont Dolent, en évoquant le belle remontée d'arête que devait se payer Reynald à l’instant même - Reynald qui s’était déjà fracassé dans la face nord.

    Pour mémoire, je suis allé rechercher dans mes carnets de 85 les notes de ces jours affreux…

    littérature,montagne
    Impasse des Philosophes, le 10 août 1985. - Deux jours en haute montagne avec Reynald ont consommé de solaires retrouvailles sur l’arête reliant l’Aiguille du Midi à celle du Plan, deux mille mètres au-dessus de la lointaine rumeur de Chamonix et, de l’autre côté, des neiges éternelles de la Vallée blanche. Formidable parcours que ce fil de neige et de glace entre terre et ciel, avant la descente dans les séracs du Requin.

    littérature,montagneCrevés et radieux, nous avons cependant été secoués, au refuge, par la lourde ambiance liée à une chute mortelle dans la face sud de l’Aiguille du Fou, alors que la gardienne attendait des nouvelles d’une cordée d’amis à elle, disparue depuis hier aux Drus. Reprenant notre discussion de la veille à notre bivouac du Plan de l’Aiguille, nous avons alors évoqué, avec mon compère, les deux ou trois fois où, dans les Aiguilles dorées, sur la Haute Route ou au Miroir d’Argentine, nous avons vécu cette confrontation avec la mort, lui la prenant comme un défi à relever et moi comme l’ennemi à ne pas provoquer.

    littérature,montagneImpasse des Philosophes, le 19 août. - Reynald est mort. Mon cher compère de sac et de corde s’est tué hier au Mont Dolent, que notre première intention était de gravir ensemble dimanche prochain. Hélas il n’a pas eu la patience d’attendre: il est parti seul et, à proximité du sommet, a probablement dévissé sur l’ultime pan de glace pour se fracasser dans les séracs de la face nord, après 900 mètres de chute.
    Hier encore, comme nous avions profité du beau dimanche pour nous balader sur les crêtes du Jura, et sachant que notre ami envisageait de faire cette course, je montrais à mes beautés le minuscule triangle blanc bleuté du Dolent au milieu de la frise des Alpes. “Reynald doit être arrivé au sommet”, leur avais-je dit, alors qu’il gisait déjà au pied de la face nord.
    Dès qu’Hélène m’a téléphoné, ce matin, pour s’inquiéter du fait qu’il ne fût pas rentré, j’ai commencé de trembler comme une feuille, lui conseillant aussitôt d’alerter les guides du val Ferret. Pour ma part, je n’ai cessé de trembler en me rendant à la rédaction, d’où j’ai appelé le bureau des guides. L’hélico, dont j’entendais le bruit au téléphone, était justement en train de partir en recherche avec le guide Daniel Troillet. Deux heures plus tard, j’ai rappelé la centrale de sauvetage, dont le responsable a refusé de me donner plus de précision sous prétexte que je n’étais pas de la famille, tout en me laissant entendre que le pire était bel et bien arrivé, ce qu’un appel d’Hélène a confirmé à trois heures de l’après-midi.
    J’en suis resté complètement effondré. C’est mon plus cher ami de jeunesse qui nous est ainsi arraché, et quelle douleur pour Hélène et quel gâchis, quel triste héritage pour les petits. Or je n’arrive pas à y croire. Mais non, ce n’est pas possible: pas Reynald, avec lequel j’ai partagé tant de belles et bonnes choses, de la Haute Route à Mai 68, qui m’a si souvent aidé et que j’aidais il y a quelques jours encore à peaufiner un texte destiné à une revue médicale - mon petit frère des bons et des mauvais jours, avec lequel j’ai failli dérocher un autre radieux dimanche dans la face nord du Trident, et que j’avais retrouvé avec tant d’entrain et de belle humeur, il y a dix jours de ça, sur la fabuleuse arête Midi-Plan.



    (Soir). - Reynald est mort. Reynald est mort. Reynald est mort. Je pourrais me le répéter cent fois sans le croire: Reynald est mort. Il a fallu que je téléphone à tous ceux que j’aime pour le leur dire et le leur raconter, et lorsque je suis rentré à l’impasse des Philosophes, ce soir, enfin j’ai pu m’abandonner dans les bras de ma bonne amie également bouleversée, mais est-ce Dieu possible que Reynald soit mort ?

    Un pas la vie, un pas la mort

    Un pas la vie et nous étions ensemble, souviens-toi. Un pas la mort, et voici qu’il nous est arraché. Et que dire ? Quels mots trouver, qui ne se perdent dans ce grand vide ? N’y a-t-il pas que le silence pour exprimer ce que nous ressentons ?
    Un pas la vie et le jour se levait, souviens-toi, ce jeudi de grand ciel pur d’il y a deux semaines, jour pour jour. Il y avait si longtemps que nous parlions de repartir. Depuis vingt ans que nous avions scellé cette alliance d’une ferveur partagée contre tout ce qui pèse, cent fois nous étions montés ensemble vers cette lumière; mais tant de temps aussi nous avait séparés dans le labyrinthe de la ville, et voici que, sur l’arête sculptée entre deux vertiges, nous avions renoué ce lien.
    Un pas la vie, et c’était tout ce que nous avions partagé jusque-là. Il n’y avait pas, cette fois, à chercher le moins du monde son chemin. D’une flamme de pierre à l’autre on suit ce fil de neige comme vont les notes sur une portée, et de fait nous nous sentions pleins de musique. Ce n’était pas, cette fois, la paroi qui s’affronte de haute lutte, mais la seule mise à l’épreuve d’un équilibre de chaque instant, un pas la vie, un pas la mort.
    Un pas la vie et c’était ton étoile là-bas: l’amour d’Hélène et Léonard le petit prince, et Mélanie la benjamine au sourire joli. La veille au soir nous en parlions encore, de nos douces amies à tous deux, à voix alternées sur les hauts gazons de notre dernier bivouac, t’en souviens-tu ? Tu m’as alors confié ton désarroi devant la mort que tous les jours tu affrontais à l’hôpital. “Et que dire ? » me demandais-tu, « que dire à ceux-là qui te supplient du regard et dont tu sais que leurs jours sont comptés ?”
    Un pas la vie, et tu appelais chaque oiseau par son nom; et Léo, ta douce et Méla t’ont suivi sur le chemin des bois, qui n’oublieront jamais. Tu observais, et n’est-ce pas qu’observer c’est aimer déjà ? Tu regardais le monde, à ta façon tu l’embellissais, tu l’accueillais et le partageais.
    Mais voici que tu nous est arraché: un pas la mort, et quel mot pourrait conjurer le dernier pas de ta vie ?

    Impasse des Philosophes, ce 25 août. - Dimanche sous la pluie. C’est aujourd’hui que nous aurions dû monter au val Ferret pour rejoindre Reynald et les siens. Lui et moi étions censés faire le Dolent. Notre course serait donc tombée à l’eau et nous aurions passé une bonne journée entre amis, après quoi la vie aurait continué comme si de rien n’était...

  • La dame et la fouine

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    Chroniques de La Désirade (21)
     
    A propos de la stupéfaction réciproque vécue par Annie Dillard et telle fouine surgie d'un buisson d'églantines, et du miroir que nous tend l'animal sauvage. Une méditation remarquable sur la nécessité scellant la condition animale et notre vocation de liberté, premier chapitre d’un formidable recueil récemment réédité, Apprendre à parler à une pierre...
     
    Il est peu d'écrivains de ce temps qui, avec autant d'intensité de présence que de poésie dans l'expression, parlent de la nature en général, et de la vie sauvage en particulier, et sachent en dire le mystère et l'unicité comme le fait Annie Dillard, sur une arête qu'on pourrait dire à équidistance des univers physique et métaphysique, sans rien d'éthéré ni de lourdement descriptif: juste comme c'est, entre la fougère et l'étoile.
     
    À cet égard , le premier texte du recueil de proses-poèmes-reportages-méditations intitulé Apprendre à parler à une pierre est immédiatement saisissant, et déjà par le contraste entre la rêverie crépusculaire à laquelle se livre l'auteure au bord d'un immense étang de faible profondeur (“il n'a pas plus de quinze centimètres de profondeur et six mille feuilles de nénuphars en recouvrent la surface”) , non loin de la banlieue habitée  de Tinker Creek, dans un décor qui a “cet air de nonchalance propre aux miracles”, et tout à coup l’apparition !
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    “Une fouine ! Je n'en avais jamais vue à l'état sauvage. Celle là mesurait trente centimètres de long, elle était mince comme une courbe, comme un ruban de muscles, brune comme du bois d'arbre fruitier, couverte de douce fourrure, alerte. Son visage était féroce, petit et pointu comme celui d'un lézard; il aurait fait une bonne pointe de flèche”.
    Annie Dillard à le génie des qualificatifs et des images, qui fait de sa prose un constant sujet d'étonnement. L'épisode à d'ailleurs commencé par une évocation des affects de la fouine, notamment accrochée par ses crocs au bras d'un naturaliste ou au cou d'un aigle, et la voici frappée de stupeur devant l'humaine créature: “Notre regard était celui de deux amants , ou de deux ennemis mortels, qui se rencontrent à l'improviste sur un chemin envahi par l'herbe, à un moment où chacun pensait à autre chose: une décharge à l'estomac" . Et cela encore de non moins vif: “Nos regards se verrouillèrent l'un a l'autre et quelqu'un jeta la clef “.
    Quelqu'un jeta la clef ! Sur quoi, après la disparition de la fouine , commence une réflexion de haut vol ou l'écrivain constate que rien ne servira de chercher à s'identifier au fascinant animal en buvant du sang chaud ou en tenant sa queue bien droite, alors qu'elle a “peut-être quelque chose à apprendre de l'insouciance, de la pureté d'une vie qui se déroule entièrement dans le monde des sens, sans part pris ni justifications. La fouine vit dans la nécessité, alors que nous vivons dans le choix ; nous haïssons la nécessité mais nous mourons finalement dans ses griffes de la manière la plus ignoble. J'aimerais vivre comme je le dois, de même que la fouine vit comme elle le doit”.
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    Et la réflexion de Dillard de s'étendre, comme par cercles concentrique, à notre vocation particulière de nous libérer de la nécessité, sur le ton de conversation amicale, presque intime, qui lui est propre: “Nous le pourrions, vous savez. Nous pouvons vivre comme nous le voulons. Des gens font bien voeu de pauvreté, chasteté et obéissance - et m’aime de silence - en toute liberté. Toute la difficulté est de traquer l’appel intérieur d’une manière habile et souple, de repérer le point le plus tendre et le plus vivant, de se brancher sur cette pulsation. Cela s’appelle céder, et non pas combattre. Une fouine n’”attaque” rien du tout; une fouine vit comme elle est censée vivre, cédant à chaque instant à la parfaite liberté de la seule nécessité”.
     
    Et l’envolée finale: “Je pense qu’il serait bon, juste, obéissant et pur d’attraper au vol le nécessité qui nous est propre et de ne pas la laisser échapper, de nous laisser ballotter partout où elle nous entraîne. Alors, même la mort, ce vers quoi nous marchons quelle que soit notre façon de vivre, ne pourra nous en séparer. Saisissez-la, laissez-la se saisir de vous et vous emporter très haut, jusqu’à ce que vos yeux soient brûlés et tombent; laissez votre chair musquée partir en lambeaux et laissez même vos os se désarticuler, s’éparpiller, se disperser dans les champs, les champs et les bois, légèrement, sanspensées, de n’0importe quelle hauteur, de la hauteur o?u volent les aigles”,
    Je lis cette page tissée de si profondes résonances au coin de notre forêt, tandis que le jour décline sur le haut-lac. Ah mais damned ! le fox Snoopy vient de filer comme un bandit vers les fourrés. Gare à la fouine! me dis-je alors en redoutant l'éventuelle rencontre. Et puis non, voici notre petit chasseur qui revient, après un quart d'heure, quémander son biscuit domestique. Allons bon : chacun sa nécessité...
    Annie Dillard. Apprendre à parler à une pierre; expéditions et rencontres. Traduit de l’anglais par Béatrice Durand. Christian Bourgeois, Titres 186, 2017.

  • Orphée et la fac

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    Chroniques de La Désirade (20)
     
    À propos d’un congrès universitaire de poésie à Boston et du préjugé opposant lyrisme échevelé et sages études. De la vraie poésie qui va partout et des fourmis pénétrant dans une figue…
     
    Un poète de ma connaissance vient de participer, à Boston, à un congrès universitaire de poésie. J'ai sursauté en l'apprenant, car ces deux entités, l'université et la poésie, me semblent a priori incompatibles, ou disons qu'imaginer leur rencontre, à Boston, heurte ce qui n'est sûrement qu'un préjugé de ma part.
    Manque d'ouverture alors ? Je ne l'exclus pas. Je me fais, souvent encore, une idée peut-‘être trop romantique de la poésie (« Dans ma soupente / on a la gueule en pente », etc.), et de l'université une représentation trop rigide.

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    Après tout, l'un de mes poètes européens préférés, le Polonais Adam Zagajewski, est un universitaire reconnu « à l'international », et le poète de ma connaissance revenu de Boston est lui même prof de poésie dans la fac de lettres de Lausanne-City, où se tiendra d'ailleurs la prochaine édition du congrès inauguré sur la Côte Est; et je vois en lui l'un des rares poètes romands vivants qui me parlent.
     
     
    Comme nous sommes un dimanche je peux révéler son nom: Antonio Rodriguez, qui vient de publier un nouveau recueil intitulé Après l'union et qui me parle vraiment comme me parlent vraiment un Philippe Jaccottet, un Jacques Roman, un Pierre-Alain Tâche ou un Frédéric Wandelère, tous plus ou moins adoubés par nos universitaires bon teint.
    Et puis quoi, ne suis-je pas allé présenter, moi-même en personne, le poète en prose Charles-Albert Cingria, en 1981, au multi-séminaire de la Modern Language Association, à Houston ? Alors pourquoi frémir en apprenant l'existence d'un congrès universitaire de poésie ? Pourquoi pas une chaire de slam ou de rap ? Pourquoi pas une danse du ventre de Sylviane Dupuis (poétesse romande prisée des universitaires) au prochain congrès de poésie universitaire de Lausanne ?
    J'ai l'air de railler, alors que je m'interroge plutôt en toute bonne foi (si,si) sur la compatibilité du poétique et de l'académique. Façon « sauvage », en somme, d'interroger mes préjugés et ceux de la plupart des lectrices et lecteurs de poésie autant que des poétesses et des poètes, sans parler du public qui voit de la poésie un peu partout, etc.
     
    Or ma conviction profonde est que le poétique, comme l'Eros énergumène (titre d'un recueil plus ou moins mémorable de feu le poète Denis Roche), va partout, comme le plus clair soleil à travers les salons de massage en enfilade ou les cellules de nonnes taiseuses, de même qu'il y a partout du faux et du chic chiqué, de la rhétorique de cour ou de basse-cour à dindes et dindons, du mâchefer ou du diamant prompt dans les parleries orales des pays chauds .
    Adonis.
    Je dois avouer, moi qui me suis mortellement ennuyé à l'université (mais c'est ma seule faute, j'étais un sale gamin, je l'admets, ne prenant mes vrais cours qu'à l'écart), que l'essentiel de ce qu'on appelle aujourd'hui la poésie m'ennuie pareillement, dont seules quelques voix proches me parlent ou, « à l'international », un Adam Zagajewski ou un Cees Nooteboom, un Adonis ou un Mahmoud Darwich, un Jacques Réda ou une Sylviane Plath - qui n'est plus de ce monde mais survit mieux que tant de prétendus intervenants du spectacle en exercice -, ou enfin une Annie Dillard dont la poésie ne se donne qu'en prose, comme celle de Proust, et dix ou cent autres mais guère plus...
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    « Car la poésie est l'essentiel » pontifiait Ramuz le sédentaire terrien, sur quoi Cingria le céleste velocipédiste ajoutait: « …ça a beau être immense, comme on dit : on préfère voir un peuple de fourmis pénétrer dans une figue ».

  • Sacrée bonnes femmes !

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    Chroniques de La Désirade (19)
     
    À propos de l'ordre divin visant à confiner l'impure créature à sa place. Des luttes impies de la fin des sixties, jusqu’au vote accordé aux femmes suisses en février 1971 (!) et d'un film de 2017 qui fait un tabac chez les Suisses et jusqu’à New York...
     
    Cela commence par les vociférations lancinantes de Janis Joplin à Woodstock, sur fond d'images vintage de gentils hippies à poil, et cela s'achève avec Aretha Franklin invoquant le Respect. La même année, de jeunes Helvètes de tous les sexes baisaient en ville de Zurich et fumaient du H en écoutant les Doors ou quelque Raga, tandis qu'au village nos hommes, suant à la sueur de leur front, comme c'est écrit dans La Bible, rappelaient à leurs épouses l'ordre divin de leur obéir et de se la coincer.
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    Ces effets de contraste saisissants, exacerbés par la contiguïté du temps et de l'espace, pourraient se multiplier aujourd'hui aux quatre coins du monde mondialisé ou l'on apprend au même instant sur nos smartphones, qu'une jeune Pakistanaise violée est condamnée pour incitation à la débauche, et qu'une politicienne serbe homosexuelle est en passe de devenir première ministre, etc.
    Nous savons tout ça, rien de nouveau sous le ciel du Macho éternel, le maillage de la Toile est censé nous informer de tout en temps réel et pourtant non: le filet a des trous et ce sont peut-être des fenêtres. Pour y jeter ce qu'il nous reste de bribes de mémoire ou au contraire pour tâcher de mieux voir ce qui est ou ce qui a été.
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    La littérature et ce qu'on appelle l'art nous proposent de telles ouvertures. Et des livres pour nous dire autrement ce qui a toujours été dit ou pressenti, et ce film qui refait à sa façon le récit d’un moment de l'éclosion féministe au nom du droit le plus élémentaire de liberté et d'égalité, en Suisse cette année-là, trois ans après les manifs de 68 - nous avions vingt ans et des poussières et c’était à côté de chez nous !
    Le cinéma suisse de ces années-là s’est fait connaître (avec Alain Tanner, Michel Soutter, Claude Goretta, Francis Reusser, Patricia Moraz et quelques autres, dans le sillage de Godard, sans oublier, à Zurich, le maitre du documentaire Richard Dindo, et Fredi M. Murer, auteur de L’Ame soeur, vrai chef-d’oeuvre de ces années-là), par leur engagement idéologique globalement gauchiste et leur façon déborder des thèmes sociaux ou politiques en phase avec l’esprit frondeur du temps.
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    Or L’Ordre divin, plus de quatre décennies après cette époque quasi légendaire, et parfois surévaluée du point de vue artistique - combien de démonstrations manichéennes ou lourdement didactiques, de scénars mal fichus et de dialogues artificiels-, en retrouve l’essentiel de l’esprit quant à l’approche politique de l’époque, mais comme au-delà (ou en deçà) de toute idéologie réductrice, dans la pleine pâte de la vie des gens, avec des personnages certes “typés” mais aussi “vrais” que dans les films de Ken Loach, des situations non moins significatives et une empathie humaine constamment frottée de traits comiques.
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    Une femme, Petra Biondina Volpe, signe cette comédie à la fois débonnaire, pétrie d’un humour populaire alémanique très particulier, que module merveilleusement le schwytzertütsch (dialecte très expressif et variant selon les régions), mais parfois aussi grinçante, comme lorsque trois des villageoises se retrouvent à une manif zurichoise puis dans un atelier où une prêtresse hippie leur fait découvrir, miroir en mains, la nature bellement animale de leur chatte et les fait “verbaliser” leur aspiration à l’Orgasme...
     

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    Nora, la protagoniste centrale de L’Ordre divin, est une ménagère apparement comme les autres (campée par l’actrice allemande Marie Leuenberger avec un mélange d’énergie et de sensibilité sans faille), qui aime son grand beau Jules chef d’atelier dans une petite fabrique tenue par un dragon en jupon reproduisant tous les poncifs du patriarcat et proclamant que, du vote, les femmes ne veulent pas, point.
     
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    Or Nora subit, à la maison, le despotisme borné de son vieux beau-père (qui lit des magazines pornos en cachette), lequel a perdu sa ferme reprise par son fils écrasé lui aussi par la dureté des temps. Et voici qu’autour de Nora, qui rêve de prendre un travail au bourg (on est en Appenzell, ou par là-bas dans la Suisse profonde de Robert Walser ou Jeremias Gotthelf), ce que son mari ne veut pas (et le mari, c’est la loi), se regroupent deux ou trois autres femmes, dont sa belle-soeur écrasée elle aussi par les travaux de la ferme, une ancienne tenancière de café libérée par la mort de son tyran domestique et fumant le cigare, ainsi qu’une Italienne fille de saisonniers revenue en Suisse pour repartir de zéro dans le café en question; à celles-là s’ajoutant la jeune teenager aux beaux yeux, fille du fermier rugueux, qui en pince pour un artiste motard à longs cheveux et le suit à Babylone (Zurich-City) avant de se faire enfermer comme on le faisait en ce temps-là des “traînées” se livrant à la copulation base et tâtant du cannabis...
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    Nora, dans la foulée, a découvert le féminisme et profite d’une absence de son conjoint “au militaire” pour fomenter un mouvement local aboutissant à une grève des femmes genre Lysistrata d’Aristophane - un vrai régal même si ça frise la caricature -, la suite et fin “historique” de ces tribulations à la fois locales et universelles se trouvant évoquée par des collages d’archives où l’on voit apparaître les premières politiciennes suisses, etc.
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    Lorsque Nora passait l’aspirateur dans la Stube (salle commune), son beau-père en pantoufles levait les pieds. C’était avant. Après, elle l’a collé à la vaisselle avec ses fistons. Et comme, entre temps, le jules de Nora a découvert avec celle-ci que le tigre qu’elle avait entre les jambes désirait lui aussi rugir, la vie a pris le dessus tandis qu’une négresse soul chante Respect à perdre haleine, amen...
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  • À bas les jeunes ! Mort aux vieux !

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    Chroniques de La Désirade (18)

    Sur les notions de gâtisme et de jeunisme. Du provincialisme dans le temps. De l'âge qui ne fait rien à l'affaire, etc.

     

    Le gâtisme est une manifestation de l'imbécillité humaine qui remonte à la plus haute Antiquité, souvent liée à l'altération des facultés de l'individu Madame ou Monsieur, donc souvent admis avec un certain sourire, même si taxer quelqu'un de gâteuse ou de gâteux ne relève pas vraiment du compliment.
    Il en va tout autrement du jeunisme (ou djeunisme) qu'on ne saurait attaquer de front sans passer pour chagrin voire sénile. Le jeunisme pourrait être dit l'affirmation gâteuse de la supériorité de la jeunesse, mais il ne faut pas trop le claironner. Il faut dire que le djeunisme (ou jeunisme) découle de la source même du Progrès. Beaucoup plus récent mais probablement aussi répandu à l'heure qu'il est que le gâtisme, le jeunisme est apparu et s'est développé au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale, essentiellement dans les pays riches, à commencer par l'Occident. Le jeunisme s'est en effet imposé avec l'avènement de la nouvelle catégorie sociale qu'est devenue la jeunesse dans la deuxième moitié du XXe siècle, bénéficiant d'un minimum de liberté et d'argent de poche qui faisait d'elle, désormais et pour la première fois de l'Histoire, un nouveau client. Incidemment, le jeunisme consiste essentiellement à flatter ladite jeunesse en tant que nouvelle clientèle et qu'image idéalisée de l'Humanité nouvelle. Le jeunisme n'a rien à voir avec l'amitié que la jeunesse mérite au même titre que toute catégorie humaine aimable. Le jeunisme est menteur et démago. À bas le jeunisme ! À bas les jeunes se croyant supérieurs aux vieux ! À mort les vieux se la jouant "djeune".

    Un provincialisme dans le temps

    L'esprit du jeunisme est sectaire et tribal alors qu'il se croit universel - c'est à vrai dire une sorte de provincialisme dans le temps. Le grand poète catholique anglais T.S. Eliot (on peut être Anglais, catholique et poète) estimait que s'est développé, au XXe siècle, une sorte nouvelle de provincialisme qui ne ressortit plus à l'espace mais au temps. Ce provincialisme dans le temps nous cantonne pour ainsi dire dans l'Actuel, coupé de tout pays antérieur. Il est devenu banal, aujourd'hui, de pointer l'amnésie d'une partie de la jeunesse actuelle alors même qu'on invoque à n'en plus finir le "devoir de mémoire". Mais est-ce à coups de "devoirs" qu'un individu découvre le monde qu'il y a par delà sa tribu ou sa secte ? Je n'en crois rien pour ma part, et d'abord parce que je refuse de me cloîtrer dans aucune catégorie bornée par l'âge.

    Charles-Albert Cingria disait qu'il avait à la fois 7 et 700 ans et je ressens la même chose en profondeur. La littérature a tous les âges et reste jeune à tous les âges. Il saute aux yeux que le vieil Hugo ou le vieux Goethe sont plus jeunes que les jeunes gens qu'ils ont été. Or je vois aujourd'hui que les provincialisme dans le temps n'est pas l'apanage du seul jeunisme mais affecte, en aval, une réaction à celui-ci qui confine à un nouveau gâtisme. On voit en effet se répandre, surtout en France, la conviction que plus rien ne se fait de bien, notamment en littérature, chez les moins de 60 ans. Tout le discours de Modernes catacombes, de Régis Debray, s'appuie sur ce constat désabusé. Après nous le Déluge ! Jean-Luc Godard dit à peu près la même chose du cinéma. Et je m'exclame alors: à bas la gâtisme ! Mort aux vieux se croyant supérieurs aux jeunes !

  • Mémoire vive (109)

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    Kamel Daoud en exergue de Mes indépendances : « Que faire d’un jardin s’il n’a pas la surface entière de votre pays ? Que faire d’une maison si vous ne pouvez pas vous sentir libre ni heureux dès que vous en franchissez la porte ? »

     

    Ce samedi 1er avril.- La blague serait que Donald Trump ne fût qu'une farce de 1er avril, mais la réalité de cette mascarade risque de durer plus longtemps, et que s’aggrave ce qui est à prévoir par l'imprévisible annoncé. Le pire n'est pas atténué quand il s'affiche, et le ton de la chanson ne trompe pas en l'occurrence même relevant de la forfanterie narcissique et de la goujaterie provocatrice.

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    Pas moins hideux qu'un Poutine en tenue de motard roulant les mécaniques (mais cette affirmation de la Force me semble moins perverse il me semble chez le Russe), le bateleur à groin laqué de la Maison-Blanche inquiète précisément par sa propre revendication de l'imprévisible, genre Néron fardé et chef de guerre de télé-réalité. Reste à savoir s'il n'est qu'un leurre de façade, et qui tire alors les ficelles du pantin, ou si sa folie parano entraînera ceux qui le manipulent à pire qu'il ne saurait faire seul ?

    Une belle âme s'étonnait l'autre jour que nous projetions de nous rendre sous peu aux States tant que ce monstre poudré y règne, mais quoi encore ? Que ne faudra-t-il pas pour dorloter nos bonnes consciences ?

    °°°

    Jules Renard dans son Journal : « On entre dans un livre comme dans un wagon, avec des coups d’œil en arrière, des hésitations, l’ennui de changer de lieu et d’idées. Quel sera le voyage ? Quel sera le livre ? »

    °°°

    Un poème m’est venu ce matin d’une coulée, qui me semble pas mal. Je l’ai intitulé Le silence des arbres et voici ce que ça donne :  

      

    Le silence des arbres

    Tu ne pèses pas lourd,

    mais ces os empilés,

    ces mains qui décapitent,

    ces fosses refermées,

    ces murs dynamités

    disent ce que tu es.

     

    Nous qui n'avons de mots

    que ceux que tu nous prêtes,

    nous t'écoutons pleurer,

    te plaindre, tempêter,

    geindre puis menacer;

    comme l'ange et la bête,

    faire ce que tu hais.

     

    Comme la femme au puits

    ou le poète hagard

    nous restons éveillés

    mais nous ne disons mot

    qui ajoute à tes cris

    le vacarme du sang.

     

    Cependant tu le sais:

    tu sais notre clairière.

    Ton poids n'est qu'un refus.

    Le silence t'attend.

    Il n'est point de barrière

    pour ce qui souffle en toi.

     

    (La Désirade, ce 2 avril 2017).

     

    Ernst Jünger, sur les progrès de la prose : « La bonne prose est comme le vin, elle continue à vivre et évolue comme lui. Elle a des phrases qui ne sont pas encore vraies, mais qu’une vie mystérieuse amène à la vérité. »

    °°°

    Un nouveau poème m’est venu ce matin d’une traite, ou presque, à la lecture des récits de John Berger réunis sous le titre discutable de D’ici là (pour Here is where we meet !).

    Je lui fais écho en y mêlant mes propres résonances:

     

    L’enfant à la Dame

    Dès qu'ils tournent le dos

    je fais rimer l'hermine.

    La Dame m'a reçu

    de son air enjoué,

    me voyant si féru

    de l’ ancien instrument

    à presser le papier

    où les mots sont restés.

    Et ce nom d'Engadine.

     

    L'objet n'est pas perdu.

    Chaque ville a son air,

    je traduis: son hermine.

    Peste soit des notaires

    opposés à la rime

    alternant les molaires

    et les fines canines

    au sourire de travers.

     

    Donc à Silvaplana

    m'attendait la Joconde

    au sourire de garçon.

    À sa dent ébréchée

    tenait ce charme tendre

    qui ne dit pas son nom.

     

    Mais c’est à Cracovie

    pour la première fois

    qu'au temps des jours de plomb

    j'ai fait rimer par cœur

    la candeur et l'hermine.

     

    Tout est recopié

    d'un vieil antiphonaire.

    Et pensant à la Dame

    à l'hermine j'écris

    à celui que j'étais

    quand je n'étais rien

    qu'un enfant solitaire.

     

    Le présent est un don

    que nous rendons à qui

    de la Dame à l'hermine

    rappellera le nom.

    Unknown - copie 2.jpeg 

     

    °°°

    Relevant un vers de Zagajewski à propos de son enfance au violoncelle, j’esquisse un poème où le nom surgi de Salamanque cristallise aussitôt une série d’image me rappelant notre bref séjour auprès de Sophie l’étudiante.  

     

    Les étourneaux de Salamanque

    Pour Sophie, en 2002.

     

    Tu es l'enfant de la forêt,

    l'esprit secret du violoncelle

    né bien avant je crois

    ta seconde naissance.

     

    Mais peu se le rappellent,

    ce temps de gestes un peu fous

    dans le chaos rebelle

    des étourneaux de Salamanque.

     

    L'ombre du temps durcira

    cette cire de l'enfance,

    mais au bois tu seras

    fidèle à ton insouciance.

     

    Quant au brouillard de Salamanque

    dans lequel tu flottais

    jeune étudiante entre deux temps,

    gracieuse, tu a su

    sans le vouloir le dissiper.

     

    Le violoncelle ignore

    à ce qu'on dit tout bas

    le montant de son compte en banque,

    ce qu'il fut avant d'être fait,

    et caetera et caetera.

     

    Le violoncelle ignore

    ce que sa voix pourtant rappelle

    aux cœurs des étudiants

    de la volée de Salamanque.

     

            °°°

    Dillard7.JPGMon problème avec Annie Dillard, dont la lecture de la traduction des Vivants m'enchante autant que me frustre celle de The Abundance, c'est que sa langue est trop profonde et d'une poésie trop originale pour mon pauvre anglais, même si la puissance expressive du récit, la ressaisie diversifiée et pénétrante de ses personnages, la splendeur de ses évocations de la nature sauvage, la précision documentée de son « reportage » sur la vie des pionniers à la fin du XIXe, dans ces rudes régions de la baie de Bellingham, au nord de Seattle, enfin l'incomparable beauté de sa langue, justement, passent grâce à l'excellence de la traduction de Brice Matthieussent, mais sans doute y a-t-il des pertes par rapport à l'original ? Ce qui est sûr est que ça m'impatiente d'améliorer mon english vu que l'essentiel de cet auteur, selon moi des plus importants, ne m'est pas aussi accessible en v.o qu'en traduction.

    °°°

    100095643.jpgMarcel Proust, dans La Prisonnière : « Le seul véritable voyage, le seul bain de Jouvence, ce ne serait pas d'aller vers de nouveaux paysages, mais d'avoir d'autres yeux, de voir l'univers avec les yeux d'un autre, de cent autres, de voir les cent univers que chacun d'eux voit, que chacun d'eux est. »

    °°°

    Proust se méfie de l'amitié, et comme je le comprends. Ce que Voltaire en dit est d'une justesse un peu amère mais non moins utile à titre préventif: «  Mon Dieu gardez-moi de mes amis; quant à mes ennemis je m'en charge ».

    Pour ce qui me concerne cependant je n'ai pas eu à affronter de vrais ennemis, et quant à mes amis je leur suis resté fidèle tant qu'ils ne me forçaient pas à me trahir au nom, précisément, de l'amitié.

    °°°   

    La première fois que je suis revenu des States, en 1981, tout m'a semblé comme réduit aux proportions d'un modèle réduit, mais c'est dans le métro de Tokyo, quelques années plus tard, qu'une autre sorte de modification, d'ordre physique et psychique à la fois, m'a confronté à la relativité de ce que représente notre infime personne à la mesure vertigineuse des deux infinis. Autant dire que je m'attends à d'autres vacillements prochains.

    17862803_10212752626477377_5148516103059380865_n.jpgOr je retombe à l'instant sur cette note prise à La Nouvelle-Orléans en janvier 1981, qui me semble se situer dans un juste rapport aux choses : « Sur un mur en lettre immenses il est écrit : THE CHURCH THAT BINGO BUILD. Et plus loin : INVEST YOUR MONEY IN GOD. Entre les deux inscriptions se tient, sur le trottoir, une créature décharnée aux orbites creuses et aux bras tuméfiés de cent stigmates bleu et noir, dont le caddie contient tout le bien ».

    Ce vendredi 7 avril. – Mon frère Pierre aurait eu 75 ans aujourd’hui, et j’en aurai 70 dans deux mois. C’est à n’y pas croire. Serions-nous plus proches s’il avait survécu ? Je me le demande. Ce n’est pas sûr, mais le contraire ne l’est pas non plus. Et notre père ? Oui, sans doute, je me serais encore rapproché du vieil homme, et de notre mère aussi probablement. Quant à moi, j’espère être encore de ce monde quand le premier enfant de nos enfants naîtra, en octobre prochain, en espérant que nos autres enfants connaîtront eux aussi cette joie et nous permettront de la partager.

    °°°

    J’ai commencé ce matin le nouveau livre de Jérôme Meizoz, Faire le garçon, qui m’a immédiatement parlé même si nos vécus, comme on dit, et plus encore nos ressentis, sont fort différents. Son thème, interrogeant la part féminine qu’il y a en lui, en contraste avec la distribution habituelle des rôles conformes à la séparation des sexes et au bon fonctionnement de la société, est habilement distribué par un contreppoint opposant une série d’enquêtes, qui tendent au roman familial  valaisan, et une suite d’épisodes de roman qui a valeur de complément d’investigation par la fiction narrative.    

    °°°

    Mes derniers poèmes me sont venus d’une seule coulée, par enchaînement de mots quasiment spontané, si ce n’est que je les réordonne en fonction de rythmes et des rimes, du sens (ou du nonsense) et des sonorités, au fur et à mesure de leur apparition.

    Je ne sais trop ce qu’est au juste la poésie, mais je crois savoir, ou disons que je sens ce qu’elle n’est pas, ayant souvent constaté, dans tel ou tel recueil, qu’elle n’est pas là malgré la volonté de l’auteur de faire poétique.

    °°°

    Mary Shelley à propos de la lecture, six mois après la noyade magnifique du génial poète végétarien, dans une lettre à son amie Jane Williams aussi veuve qu’elle: «J’espère que vous lisez, car les livres nous font vivre dans un monde apaisé ». 

    °°°

    Cioran en ses Syllogismes de l’amertume, avec son style toujours trop bien filé à mon goût d’incurable optimiste n’appréciant même pas le chocolat amer : «Au temps où l’humanité, à peine développée, s’essayait au malheur, nul ne l’aurait crue capable d’en produire un jour en série ». 

     

    Ce lundi 10 avril. - Déjeuner ce midi avec Metin Arditi. Parfait. Voilà de l’honnête homme comme je l’apprécie. Deux heures durant, en dégustant un lunch japonais à vrai dire médiocre, nous n’avons abordé que des sujets intéressants et, à un moment donné, il m’a fait éclater d’un rire retentissant à propos d’une blague concernant les vieux vêtements de Ruth Dreifuss, dont quelqu’un se demande ce qu’elle fait quand ils sont usagés, à qui l’on répond qu’elle les porte…  

    Bref, j’apprécie autant son esprit vif que ses vastes connaissances et son intérêt pour les gens et les choses de la vie.

    Mon millionnaire préféré - le seul que je connaisse au demeurant - me parle d’abord d’un texte de l’économiste John Kenneth Galbraith sur l’histoire de l’euphorie financière et des crises, à dater de celle de la tulipe, en Hollande, au XVIIe siècle, jusqu’au scandale de Swissair et à la catastrophe de 2008, qui nous fait conclure à l’éternel piège de l’hybris. Puis il me raconte comment l’écriture de son Dictionnaire amoureux de la Suisse (qui lui a pris neuf ou dix mois) l’a empêché d’écrire autre chose, et me demande notre adresse postale pour m’envoyer son nouveau livre, consacré à son père. Je lui évoque alors le chapitre Tous les jours mourir de Par les temps qui courent, et par conséquent la dernière journée que nous avons passé avec notre père à nous. Nous parlons aussi de nos enfants respectifs (il sera bientôt arrière-grand-père, et nous grands-parents), de sa naturalisation (où il dit à un élu vaudois qui l’interrogeait à ce propos, que devenir Suisse lui permettrait de critiquer librement ce pays), entre autres sujets dont nous partageons l’intérêt, etc.

    °°°

    Dans un message qu’il m’envoie ce soir, l’ami Claude Amstutz me dit qu’il est en train de lire le Dictionnaire amoureux de la Suisse, que les libraires et les littéraires, me dit-il, snobent à l’envi, alors que lui l’apprécie tout en regrettant que l’auteur soit si prétentieux. Ce que je conteste aussitôt dans ma réponse, l’assurant du fait que Metin est sûr de lui  (?) voire satisfait, mais prétentieux : non. Orgueilleux, pas vaniteux. Comme me le disait notre pasteur Pierre Volet quand je lui demandais ce qui distingue le vaniteux de l’orgueilleux : le premier se vante alors qu’il n’y a pas de quoi, alors que l’autre a lieu de faire la roue, etc.  

    °°°

    Balzac lucide et comme pour se consoler peut-être : « Sur le terrain du cœur, un homme médiocre peut l’emporter sur le plus grand artiste. Là est la justification des femmes qui aiment les imbéciles ».

    °°°

    17952846_10212752627357399_6366568067216393019_n.jpgPâques 2017. - Quand on lui demandait l'heure qu'il était, Ella Maillart répondait: il est maintenant. Or maintenant que Pâques se lève sous un ciel de tout le temps, je retrouve mes notes prises à La Nouvelle-Orléans le lendemain du Nouvel-An de mes 33 ans, une année pile avant de retrouver un flirt de nos dix-huit huit ans, ma bonne amie, alias Lady L., que je ne quitterais plus jusqu'en ce jour où nous bouclons nos valises pour rejoindre, en Californie, la première de nos deux infantes qui avait trois mois à la mort de mon père il y a de ça 33 ans et des poussières - mais comment dire tout ça dans le transit temporel chahuté de nos vies ?

    °°°

    464662_3571837741469_1823881449_o.jpgL'exercice de la notation , autant que le journal intime où les carnets volants, est le plus souvent tenu pour un art mineur, mais comment ne pas voir que tout part de ces traces de mains aux parois de Lascaux ou d'Altamira, me disais-je hier en (re)lisant les pages des Jeunes filles en fleur ou le peintre Elstir raconte, dans son atelier plein de ses marines, ce que dit vraiment le porche roman de l'humble église de Balbec si mal observée par son jeune interlocuteur ; et les pages consacrées à ce début de temps retrouvé constituent l'exemple même de l'exercice d'attention auquel j'entends me plier aux States en déployant mon effort d'échapper aux clichés qui ne disent rien.

    °°°

    Nous débarquerons demain à San Diego, dont le nom rappelle la colonisation catholique de la Côte ouest, et nous passerons notre première nuit en vue du port militaire plus que jamais en exercice, non sans penser aux nouveaux dangers que laisse craindre, plus qu'au temps de l'intronisation du cow-boy californien, le nouvel Ubu de la ploutocratie impériale; cependant nous nous réjouissons de vivre l'aujourd'hui de demain en notre fugace temps humain...

    °°°

    J'avais 33 ans cette année-là et je prenais au stylo des notes que je recopiais sur mon Hermès Little Boy a capot cabossé, sans imaginer qu'un jour nous skyperions et grappillerions nos impressions sur nos smartphones avant de les balancer sur le Cloud.

    Mais voici qu'il est maintenant et que nous continuons de laisser venir l'immensité des choses, etc.

     

    °°°


    Je suis toujours éberlué, à la lecture de Proust (dans les Jeunes filles en fleur) par l’extraordinaire capacité qui est la sienne de recomposer tout un monde détaillé par l’effet d’une prodigieuse imagination à la fois concrète et abstraite, qui multiplie (notamment) les métaphores et les analogies avec une sorte d’extralucidité à large diffusion.

    °°°

    Je me suis dit cette nuit en subite lucidité d'insomnie, entre trois et quatre heures du matin, que jamais je n'aurai vraiment aimé le voyage. Voyager est assommant. La vogue actuelle des récits de voyage m'insupporte presque autant que l'irruption d'un paquebot américain dans la lagune vénitienne, et je me suis rappelé cette nuit que jamais je n'aurai vraiment su voyager faute d'oser aborder les gens et de me décarcasser sans argent.

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    Il y a plus de cinquante ans que je me joue la comédie d'aimer ça mais à présent ça suffit: je vais donc essayer vraiment de noter ce que je ressens sans exagérer ni dans le sens de l'exaltation ni moins encore dans celui de la déploration morose, juste dire ce qui est et comment c'est, juste se rappeler ce qui a été et comment cela n'en finira qu'à la fin du tour du jardin.

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    Une certaine année, notre père a constaté qu'il ne pourrait plus désormais faire le tour de son jardin, et ce fut ensuite comme s'il s'éloignait de nous et de lui-même, sans un mot pour l'exprimer, mais je revois son regard et son silence me parle toujours.

    Je me rappelle aussi leurs voyages de retraités en divers pays lointains, malgré sa maladie à lui, ses multiples opérations et ses angoisses à elle, tous deux curieux d'Italie ou de temples mexicains, remuant leurs vieilles nageoires dans les lagons ensoleillés des Antilles ou les baignoires de boue israéliennes, ne dédaignant ni les groupes ni les troupes et revenant fatigués mais heureux, selon leur expression, comme des milliers et des millions de voyageurs organisés que pour ma part j'ai toujours fuis.

    18301156_10212919907539299_530397096971348237_n.jpgCe qu'il y a de pire dans le voyage c'est de voyager seul, mais voyager à deux n’est souvent qu’un enfer augmenté. Voyager seul, quand on ne sait pas bien s'y prendre, relève au départ du cauchemar angoissant, car il faut partir et l'on fait mine à soi-même de s'en réjouir, après quoi ce ne sont que tracas jusqu'au moment où l'on a posé ses affaires et qu'enfin l'on se retrouve là, peu importe où, que ce soit en Andalousie ou au Japon, dans ce pub de Sheffield où sur les crêtes de haute Toscane, et là c'est comme partout : je suis chez moi comme partout et je ne suis plus que reconnaissance devant cela simplement qui m'attendait en silence. Et dans cet état chantant voyager seul, à deux ou plus si affinités, redevient une grâce...

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    Je décrie le tourisme en cela qu'il est le contraire du voyage quand il se fait à la masse. Le Grand Tour de jadis était une découverte de chaque jour, et lente, et fervente, tandis que l'évasion de la meute est invasion distraite et pillage d'images et simulation festive ou festivalière - à vomir de plaisir.

    °°°

    Virgile en poète bucolique à la chinoise : « Ici pourtant tu pourrais reposer avec moi cette nuit, sur le feuillage vert. J’ai pour nous des fruits mûrs, des châtaignes fondantes, du lait caillé en abondance. Dans le lointain déjà fument les toits des fermes et du sommet des monts tombent en grandissant les ombres ».

    Ce lundi 17 avril. – During the flight to London I read a nice short story by John Cheever, about the sudden love between a charming young lady and a lad, despite of her mother’s choice – but her mother precisely changes her mind in a quite funny way, and the pretentious man she had first elected becomes a bit angry, etc.

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    Dans la foulée, je lis aussi les premiers chapitres de L’Adieu à Saint-Kilda, premier récit-roman d’Eric Bulliard dont le thème (l’abandon d’une île des Hébrides extérieures par ses derniers habitants, au début des années 30) et l’écriture, vigoureuse et vibrante, m’intéressent et m’épatent aussitôt.

    Dans le vol nocturme de Londres à San Diego, je regarde plusieurs films dont un seul jusqu’au bout en dépit de sa qualité moyenne, à savoir le remake des Sept mercenaires, qui m’amuse à vrai dire plus que le biopic très décevant consacré à Thomas Wolfe, dont j’attendais évidemment beaucoup, après la première déception que m’a valu le feuilleton musical très conventionnel de La La Land, bonnement insupportable en version française…

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    San Diego, ce mardi 18 avril.
    - Après notre installation, hier soir, dans le Mariott low cost du front de mer, nos enfants nous ont accueillis dans leur spacieuse maison des hauts de San Diego dont j’ai admiré ce matin l’harmonieuse urbanisation des alentours, dans le genre classe moyenne aisée, au milieu de vastes pelouses et sous de hauts arbres, avec piscine et tennis, jeux d’enfants et bancs pour amoureux néo-romantiques et autres seniors.

    Notre chère fille, hier soir, est venue nous chercher à l’aéroport et j’ai été bluffé de la voir zigzaguer avec aisance sur l’autoroute à cinq pistes, mais ce n’était qu’un premier aperçu de la brillante intégration du jeune couple dans l’american way of life, qui n’a d’ailleurs rien de stupéfiant après un séjour d’une année, mais tout de même : Sophie en Amérique !

    °°°

    18193718_10212857020447161_6194623633631593475_n.jpgAu premier jour de ce nouveau périple américain au niveau du couple, un peu plus d'un an après celui qui nous conduisit du plus haut des Pays-Bas au plus bas du front de mer breton, par Bruges et Cabourg avant le retour diagonal par la douce France aux bourgs plus ou moins déprimés si bien observés par l'acide Michel Houllebecq, de Nantes à Nemours et jusqu'aux collines de Côte d'or et aux bords de Saône inondés, je me dis que sans l'increvable Lady L. je serais resté en ce que Robert Walser appelait son « modeste coin », tout à mon indolence naturelle.

    Et me voici prié de me bouger en Californie, non mais ! Enfin voilà que ce matin, des grandes baies de notre quinzième étage du Marriott donnant sur la baie de San Diego, sur fond de sourd grondement des avions semblant plonger en pleine ville, un regain d'énergie m'est pour ainsi dire infusé par le mouvement concerté de l'immense ville...

     

    Or tout aussitôt on est supposé réviser ses préjugés ! Illico l'observation rapprochée s'oppose aux généralisations devenues de plus en plus abusives, notamment via les réseaux sociaux, et c'est ainsi qu'hier, découvrant l'urbanisation middle classs superbement agencée , sur les hauts montueux de San Diego où notre fille aînée et son compagnon se sont installés pour quatre ans (
    notre ingénieur de beau-fils se trouvant représenter en Californie la plus fameuse firme suisse de machines à plier le carton), l'occasion nous aura été donnée d'apprécier l'intelligence d'un plan de quartier rompant avec l'ordinaire chaos de tant de banlieues développées n'importe comment, tel que je l'ai observé, des années 60 à nos jours, aux alentours de la maison de notre enfance...

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    La notion de beau quartier ne m'a certes jamais fait rêver, mais comment décrier le projet d'un quartier à mieux habiter ? Ceci noté sans la moindre intention de conclure quoi que ce soit sur la supériorité des suburbs californiens par rapport à leurs homologues lausannois ou même danois, non plus qu'à l'habitus des médinas ou des industrieuses termites…

    Autre observation dans la foulée : la façon des Américains de porter des shorts, même financiers en retraite ou jeunes théologiens, à quelque chose d'aussi démocratiquement rassurant que l'entregent immédiat des Américaines de tous âges. Je me l'étais dit il y a plus de trente ans au Texas ou à Boston, puis à Los Angeles et à Santa Barbara un lustre plus tard, mais une fumeuse ou un fumeur n'étaient pas encore considérés, en ces temps préludant seulement à la political correctness, comme autant de meurtriers en puissance à chapitrer. En revanche on se réjouit, aujourd’hui, de constater le recul de l'obésité des enfants et les progrès de la méditation non sectaire dont notre fille aînée illustre le souriant bienfait, etc.

    San Diego, 20 avril. – Flying to Frisco. Began to read Chomsky’s last book about The End of the American Dream. Good english exercise fo me. Close to Jean Ziegler’s chapter about The Empire’s Strategy in his own last book.

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    San Francisco, ce 21 avril. – Ce n'est pas d'un coup, comme peut apparaître soudain New York de plein fouet, de face ou de profil, que la splendeur de San Francisco se révèle, mais plutôt au gré de multiples déplacements de points de vue, de rudes montées et de vertigineuses descentes, de parcours latéraux et de mouvements giratoires, entre autres traversées encaissées ou laissant subitement fuir le regard vers des percées lointaines, et le cumul de ces vues se constitue alors en sensation d'ensemble dont l'exaltation se fixe mieux avec le recul d'un bateau faisant le tour de la baie, d'un pont suspendu à l'autre, sur le roulis des eaux fraîches et sous les claques du vent.

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    17990990_10212812647777872_7545574583726446076_n.jpgLes francophones moyens que nous sommes, qui plus est de la classe 68, sont censés trouver Frisco (la seule abréviation fait initié, n’est-ce pas) forcément sublime, avec tout l'afflux de références contre-culturelles liées aux mythes d'une génération rompant les amarres de la conformité, mais ce nouvel alignement ne sera pas le nôtre: nous ne ferons pas forcément pèlerinage aux lieux supposés de la bohème mirifique et des légendes vivantes, nous irons où ça nous chante et sans airs entendus, et c'est ainsi qu'hier nous aurons trouvé plus de belle et bonne vie sur les quais d'Embarcadero grouillants de multiples populations bigarrées aux langues de tous les continents que par les ruelles taguées de l’Art Street certifié, les hauts d'Ashbury aux nostalgies hippies homologuées ou les cafés de Castro et ses vieux gays forcément libérés - et demain nous irons par les jardins du Golden Gate ou de Presidio de préférence à Sausalito et sa légende réchauffée, mais gardons-nous pour autant de renoncer à aucun détour improvisé, via City Lights allez donc ! ni aucune surprise.

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    °°°

    Se retrouver soudain dans le noir des volées d'escalier de bois d'un vieil hôtel style 1900 et des poussières soudain privé de l'usage de son ascenseur de collection, où se voir soudain coupé de toute connection Internet dans l'Etat de la planète où se forge notre avenir numérique : telle fut aussi bien, hier, la surprise paralysant soudain toute une colline à la suite d'une monumentale panne d'électricité. Evohé ! Miracle: la Machine a encore ses failles, sans parler de notre mère la Terre dont les humeurs ne sont point encore tout à fait sous contrôle ainsi que les sismologues, prévenants sinon avenants, l’envisagent pour les temps peut-être prochains...

    Ce dimanche 23 avril. – Au cœur de la ville-monde, dans le prodigieux labyrinthe architectural que déclinent deux siècles de styles dégageant une identité sans pareille, une exposition rapprochant deux maîtres de la couleur et du trait irradie ces jours les murs blancs de l'un des plus beaux musées d'art contemporain qui soient.

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    Rapprocher deux peintres tels que le Français Henri Matisse (1869-1954) et l'Americain Richard Diebenkorn (1922-1993) paraît aller de soi quand on découvre le magnifique ensemble de leurs œuvres continuant pour ainsi dire de dialoguer tant d'années après la mort des deux artistes habités par le même besoin de célébrer la vie par la couleur, mais c'est surtout l'effet révélateur de cette mise en rapport qui enchante, faisant mieux voir la beauté selon Matisse par le regard du plus inspiré de ses admirateurs tout en parcourant, à travers cette filiation unique, un itinéraire illustrant, en deux suites de séquences très représentative, l'évolution non linéaires de deux psalmistes de la couleur qui furent aussi des inventeurs de nouvelles perspectives spatiales, entre figuration épurée et stylisation abstraite.

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    Deux grands nus féminins, deux « portraits » de fleurs d'un même adorable intimisme, deux intérieurs à l'espace réinventé comme dans un rêve éveillé rigoureux et flottant dans une dimension parallèle illustrent, entre cent autres exemples, ce merveilleux dialogue non concerté où les notions de maître et de disciple s'effacent dans l'affirmation parente de deux visions irréductiblement personnelles, et ça chante et ça danse dans la même poésie radieuse, sensuelle et pensive.

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    Le foyer de culture vibrionnant de City Lights Books n'est pas qu'un mythe littéraire de plus évoquant une période de créativité hors norme : c'est LA librairie cristallisant, dans un quartier à bigarrures métissées de Chine et d'Italie, une passion de la littérature qui reste vivace selon toute évidence. À preuve: le choix exceptionnel de livres « à lire absolument» qui échappent aux automatiques et souvent débilitants « coups de cœurs » des derniers succès, sous le signe de la qualité, d'une curiosité sans cesse relancée et de la production la plus récente, notamment en matière de pensée et de poésie en volcanique activité.

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    La danse sur le volcan est alors doublement évoquée par les essais très présents en ce lieu d'un Noam Chomsky , constatant la fin du rêve américain sans ignorer pour autant les forces vives s'opposant à l'écrasante religion du dieu Dollar, et d'une kyrielle d'auteurs vivants - tel le New Yorkais David Shapiro dont City Lights Books vient de publier In the Memory of an Angel - toujours soutenus par la légendaire maison du Mathusalem jamais aligné de ce haut-lieu, en la personne du nonagénaire Lawrence Ferlinghetti.

    Un préjugé rassis voudrait que nos cousins d'Amérique, mâcheurs de chewing-gum ou d'insipide marshmallow, fussent pauvres de mémoire et moins portés que nous autres à défendre les valeurs d’intelligence et de sensibilité distinguant l'humaine créature de la brute épaisse, mais l'inculture crasse de l'ubuesque Président actuel ne saurait faire référence !

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    Ce lundi 24 avril. – Nous avons quitté San Francisco ce matin, en Chevy de location, à destination de la petite station côtière de Capitola, où nous allons passer la nuit dans un BnB ravissant, en bordure boisée d’un   quartier de maisons de bois multicolores dominant la baie des hauts d’une petite falaise. Ledit quartier a un passé de prestigieuse villégiature puisque la célébre Mary Pickford y a séjourné au même titre que le gangster Al Capone. Notre petit studio douillet fleure plutôt la classe moyenne supérieure goûtant le kitsch mignard, mais le lieu ne manque pas de charme et nous passons un bon moment au Paradise Beach, comme s’intitule le restau de poissons dont la terrasse domine le petit estuaire.

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    Quant à la nouvelle étape de notre périple américain, le long de la toujours ébouriffante côte Ouest, elle nous a fait découvrir, sur les hauts de la Carmel Valley où se tastent des vins tout à fait recommandables, des crêtes d'un inimaginable vert tendre nous évoquant à la fois les bords de ciels irlandais et les hautes terres toscanes du côté de Montalcino.

    Or, ces résonances de couleurs et de saveurs parentes ne vont pas sans vifs contrastes de nature et de culture - la tosillada mexicaine d'hier soir, arrosée de Merlot de la région, dans l'espèce de saloon de western du Runnig Iron -, et les arbres géants faisant parfois voûte au-dessus de la Cabrillo Highway (dite aussi Route 1), entre San Francisco et Big Sur, autant que l'immensité de l'océan aux eaux tour à tour placides et déchaînées n'auront cessé de nous dépayser et de nous tonifier dans la même alternance de décentrage et de remise au point.

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    De façon significative, ainsi, le voyage activement vécu - et non subi passivement comme par trop de nos congénères processionnant aujourd'hui aux ordres de leurs Tours Operators - a toujours la vertu de nous resituer dans l'espace et le temps , et c'est ainsi bon pied bon œil que, tout à l'heure, nous reprendrons à l'envers la piste désormais macadamisée des plus ou moins bienfaisants colonisateurs catholiques et apostoliques de jadis, next stop San Luis Obispo...

    18033154_10212791420567205_4883725497744732148_n.jpgBref l'expression-cliché « que du bonheur » s'imposerait dans la foulée même sans avoir pu saluer, dans leurs sanctuaires respectifs, les papillons monarques déferlant en ces lieux entre l'automne et la fin de l'hiver, ni les mémoriaux fléchés des grands dissidents plumitifs que furent Jack London, à Sonoma, John Steinbeck a Salinas ou Henry Miller le faune génial cher à Cendrars mais dont la mythique cabane de Big Sur est ces jours inaccessible du fait des intempestifs ravages naturels de l’hiver dernier.

    Enfin pour nous recentrer mieux encore, les mots des poètes nous tiendront lieu de boussole de secours, à commencer par ces quelques vers du beatnik bientôt nonagénaire Lawrence Ferlinghetti: « The world is a beautiful place / to be born into / if you don’t mind happiness not always being /so very much fun/ if you don’t mund a touch of hell / now and then /just when everything is fine / because even in heaven / they don’t sing all the time... »

    18157578_10212857018687117_4867426181680986179_n.jpgCe mardi 25 avril, à Carmel. – Je suis saisi, quasiment envoûté par la (re)découverte de la nature en parcourant les grands espaces califoniens, aujourd’hui jusqu’à Big Sur et ensuite sur les hauts de Carmel - tout cela si tonique et revigorant. En outre composé, la nuit dernière, ce qui me semble un assez beau poème. Nous ne saurons pas encore dimanche, 1er mai de manifs anti-Trump prévues à Los Angeles, pour quelle figure de leur avenir les Français auront voté une semaine plus tard, confrontés à l'alternative de la démagogie raciste recyclant les vieux démons vindicatifs, et d'un vrai pari pour l'avenir dépassant le clivage idéologique de la gauche et de la droite. Mais dire qu’il y en a qui hésitent !

    Denis_de_Rougemont.jpgIl y a quarante ans de ça, Denis de Rougemont, grand penseur d'une Europe des cultures qui excluait la réussite d'une union fondée sur le profit et le nationalisme, publia un livre intitulé L'Avenir est notre affaire, dont les positions radicales en matière d'écologie firent ricaner à gauche comme à droite.

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    Or, parcourant la sublime côte des Etats-Unis avec la femme de ma vie, incarnation même de l'équilibre et de la lucidité généreuse jamais piégée par aucune idéologie politique ou religieuse, dont le grand-père maternel hollandais fut un socialiste convaincu et l'aïeul paternel un officier Suisse pro- nazi, je ne cessais d'égrener, comme l'écho d'une vérité simple, les mots d'un poème d'un des beatniks dont je me sentais si proche dans ma vingtaine, tandis que Neil Young chantait de sa voix haut perchée dans notre Chevy de location - et ces mots signes Lawrence Ferlinghetti disaient à peu près : "Le monde est un magnifique endroit où naître / si l'on admet qu'il n'est pas fait que de plaisir ", etc.

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    Il est cinq heures du matin à Santa Barbara, je pianote ces observations sur mon I-Phone avant de les balancer sur mon laptop MacPro via cloud, je pense à l'enfant qui agrandira notre famille en octobre prochain et le courage de nos deux filles contribue à retenir nos vieilles peaux du côté de la vie et de ses lendemains, autant qu'une précieuse anthologie poétique publiées à l'occasion des 69 ans de l'édition-librairie City Lights Brooks réunissant des poèmes d'auteurs non alignés de tous les pays, d'Allen Ginsberg à Rafael Alberti en passant par Jacques Prévert et Paul Celan, Pier Paolo Pasolini et Hans Magnus Enzensberger, Dino Campana où William Carlos Williams, entre tant d'autres.

    Ce recueil de plus de 300 pages m'aura accompagné sur plus de 1000 kilomètres de San Francisco à San Diego ou nous serons de retour la semaine prochaine, et je fais mienne la pensée introductive de Ferlinghetti situant la poésie hors des replis provinciaux ou académiques et réaffirmant que "tant qu'il y aura de la poésie il y aura de l'inconnu, et tant qu'il y aura de l'inconnu il y aura de la poésie".

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    Débarquant hier dans le paradis pas tout à fait artificiel de Santa Barbara, je repensai au roman de mon ami Jean-Michel Olivier intitulé L'amour nègre, qui brasse avec l'ironie critique de rigueur la matière la plus contemporaine omniprésente en Californie, comme le font également de nouveaux auteurs tels Quentin Mouron (qui m'était lui aussi bien présent lors de notre folklorique escale à Los Alamos) ou Antoine Jaquier dont le nouveau roman, Légère et court vêtue, rappelle lui aussi l’observation frontale de la réalité propre aux écrivains ou aux cinéastes américains, en s'attachant à un couple d'enfer à la Sailor et Lula, entre Lausanne et Paris.

    Enfin je me rappelle ce matin l'ordre donné par Che Guevara - que je n'ai jamais considéré comme un modèle pour ma part - à un Jean Ziegler de se camper « dans le cerveau du monstre » pour mieux l'affronter. Telle est aussi bien la situation d'un Noam Chomsky dans l'Amérique de Donald Trump, et tel notre refus de tout consentement.

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    Si l'avenir est notre affaire, puisse ladite affaire ne pas se réduire au plan mondialisé des affairistes à la Trump & Co, mais nous sommes confiants n'est-ce pas; même sans nous leurrer sur l'éternelle rapacité du cretinus terrestris, l'humanité de bonne volonté survit vaille que vaille et tiens, voilà qu'un autre Ricain, poète juif new yorkais de premier rang, nous chante quelques mots à se graver au cœur:

     

    Cathedral

     

    And oh the difficult languages !

    and oh the easy languages!

    Then you left.

     

    When you were a boat

    and I was à boat

    we hid so much and so well we were finally

     

    unable to find ourselves at all

     

    Yes we left the keys

    your fingers were our cathedral

    because everything you did was sacred to me.

     

    °°° 

    Je craignais un peu de m’ennuyer au fil du programme « nature » de notre périple, mais c’est bel et bien le paysage, les arbres immenses et les multiples verts des collines dominant Carmel, après notre virée à Big Sur, qui nous tonifient le plus ; en outre, et de façon plus générale, je me sens bien en Californie, autant à cause du décor naturel que de la tournure réellement démocratique des relations humaines, pour autant que nous puissons en juger en ne faisant que passer ; mais le fait est que les gens sont ici plus avenants et cordiaux qu’en France ou en Angleterre, notamment…

    Ce jeudi 27 avril. – Ce soir à Santa Barbara, après une longue étape à travers les montagnes boisées et ensuite par les vastes plaines cultivées se déployant au sud de Salinas entre de hautes collines m’évoquant tantôt la Toscane et tantôt les crêtes du Jura.

    Quant à la ville mythique (la série, etc.), j’en redécouvre la très plaisante et centrale rue piétonne, après avoir poussé une pointe jusqu’au théâtre Arlington où nous avions fait escale avec l’Orchestre de la Suisse romande en 1987. Note au passage : que l’accès abusif à la piscine turquoise de l’hotel où nous sommes descendus est qualifié de criminel par une pancarte…

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    Los Angeles, ce samedi 29 avril. - Lady L. nous a conduits hier à bon port en fin d’après-midi, se débrouillant avec maestria dans la circulation sur cinq pistes. La ville-labyrinthe me semble moins polluée qu’il y a trente ans et nous avons pris nos quartiers dans un très agréable petit hôtel de Beverly Hills, dont la cuisine italienne nous a régalés, avec du vin californien non moins bienvenu.

    L’événement du jour a été la visite, cet après-midi, du fabuleux Getty Center des hauts de Los Angeles, dont l’architecture du bâtiment, la collection de peintres européens (entre autres) et les expositions temporaires (notamment sur les Breaking news) nous ont passionnés et ravis.

    Comment rester serein dans un monde agité ? Comment accueillir la beauté en milieu factice ? Comment partager ses émotions de manière personnelle et juste ?

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    18193700_10212895865618266_3087864173033441167_n.jpgTelles sont les questions que je me posais à la proue de l'espèce de grand vaisseau blanc du Getty Center surplombant l'immensité bleutée de Los Angeles, encore sous le coup des sensations violentes et des très douces émotions liées à la traversée des quartiers les plus huppés du monde occidental - les incroyables palais de tous les styles alignés le long de Sunset Boulevard et Bel-Air, sur les hauteurs de Beverly Hills et Hollywood -, le trafic routier frénétique mais dénué d'agressivité et l'apparition de ce magnifique ensemble de bâtiments blancs jouant avec la lumière et se dressant au milieu de grands jardins suspendus au-dessus de la ville déroulant là-bas ses scintillements jusqu'au ruban juste visible de l'océan, enfin l'entrée dans le dédale frais de la pure beauté rassemblée, paradoxe non moins saisissant que tout le reste, par un magnat du pétrole qui rêva quelque temps de devenir écrivain en sa candide jeunesse avant de se lancer plus crânement dans l'accumulation d'une fortune colossale lui permettant ensuite, en collectionneur passionné d'art antique et autres fins produits du génie humain de tous les siècles, de nous offrir tout ça en partage.

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    En d'autres temps un peu plus moralisants qu'aujourd'hui, les belles âmes que nous étions se demandaient s'il était acceptable d'admirer des œuvres d'art collectionnées par de richissimes industriels, parfois marchands d'armes ou même ex-nazis ? C'était le temps où l'on hésitait aussi à camper sur les plages d'Espagne ou de Grèce jouxtant les prisons du général Franco ou des colonels fachos - et l'autre jour une vieille libraire nattée me demandait encore s'il était admissible d'aller nous balader dans l'Amérique de Trump...

    Comme si les States se réduisaient au gesticulant Ubu de la Maison-Blanche, et comme si l'art appartenait à ceux qui l'achètent ou n'était qu'objet de spéculation idéologique - l'art sacré n'est propriété d'aucune église - ou financière.

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    Les débats sur l'élitisme de l'art, de la même façon, m'ont toujours paru le fait de gens que la quête de sens ou de beauté ne touche pas, et le grand poète de cinéma Pier Paolo Pasolini, intellectuel radical et plus artiste tu meurs, a dit ce qu'il fallait sur le caractère absolument irrécupérable de la poésie et de l'art, lesquels vous confrontent à vous-même devant une peinture rupestre de Lascaux, tel autoportrait hilare de Rembrandt ou telle nuit étoilée de Munch.

    Le mérite particulier des collections privées par rapport aux grands musées nationaux, tient au choix souvent personnalisé de tel ou tel mécène, plus ou moins entouré de conseillers avisés, et cela nous vaut, au Getty Center, un choix qui substitue souvent l'originalité surprenante à la quantité, ou la sélection la plus exigeante à l'entassement déploré par un Thomas Bernhard dans son fameux Maîtres anciens.

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    Ici, plus qu'une flopée de maîtres du Quattrocento, c'est UN Masaccio (Saint André) ou UN Carpaccio (Chasse sur la lagune) qui nous enchantent, ou diverses merveilles antiques ou médiévales très choisies, ou ce jeune hallebardier de Pontormo, ou ce paysage presque abstrait de Corot, ou cette formidable entrée du Christ à Bruxelles de James Ensor, ou cet autre Christ en croix du Greco, ou ce Christ en gloire limousin du XIIe siècle ou la Dame Brunet de Manet, entre autres Turner et Böcklin et cette drôle de tête cornue sculptée dans le bois par Gauguin ou ce Satan exultant de William Blake !

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    Tout ce bonheur est augmenté par la gratuité de l'entrée en ces lieux et par là débonnaireté radieuse d'un public de tous les âges, à cela s'ajoutant l'autorisation de capter toutes les images qu'on veut et même de se procurer, à l'hyperboutique riche en ouvrages autrement référentiels sur la peinture, la photo et le bricolage créatif tous azimuts, cet album exaltant la cuisine selon Monet...

    18198515_10212895866218281_276943201993853368_n.jpgEt la vue de là-haut, et le ciel en dessus et les anges dorés se la coulant douce dans le bleu, etc.

     

     

    °°°

    Un poncif de longue date affirme que tout est possible aux States, et sans doute y a-t-il du vrai dans ce cliché. Mais qu'en est -il en réalité ? Je me le demandais tandis que nous traversions les hautes terres montueuses, tantôt couvertes de forêts d'une splendide sauvagerie et tantôt évoquant les crêtes de Toscane où les campagnes roulant sous le ciel de l'Alentejo portugais, avec une sensation d'intense liberté butant cependant, à tout moment, sur des panneaux d'interdiction et des clôtures cadenassées interdisant l'accès de voies secondaires qui autoriseraient la moindre échappée hors de la route principale. Visez donc le prochain chemin de traverse et ça ne manquera pas : NO TRESPASSING.

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    Que cela signifie-t-il ? Que l'interdiction de passer quadrille jusqu'aux étendues semblant désertiques et devenues propriétés privées ? Je me garderai de généraliser mais je traduis une sensation forte de liberté sous condition sans cesse relancée par des mises en garde aux termes légalement contraignants. Si vous enfreignez l'interdiction d'accéder à telle piscine de rêve jouxtant un hôtel, vous commettrez ainsi une "criminal " action, pas moins. Et tentez d'allumer une clope dans les rues de San Luis Obispo : même criminal tango ! Et pourtant quelle réelle impression de liberté en parcourant cette décoiffante Côte Ouest ! Et qui m'empêchera de penser ce que je dis et de dire ce que je pense !?

    Avec le dédain des anciens riches snobs, pas mal d'Européens continuent de tenir la culture américaine pour une sorte de sous-produit, quitte à se ruer aujourd'hui sur ses objets les plus "vintages.

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    Au cœur de la petite ville simili-danoise de Solvang, l'on trouve ainsi un bazar américain cumulant tous les vieux gadgets de la vie pratique célèbrés par la télé depuis les années 50, entre autres enseignes métalliques de pubs légendaires et collection de CD de bons vieux rocks.

    Pour 14 dollars, nous avons donc pu nous replonger, sur la fameuse route côtière Number One, dans l'atmosphère lyrico-protestataire des hits de Neil Young à la voix de tête d'éternel ado; et comment ne pas tomber ensuite sous le charme de la rue piétonne de Santa Barbara où les boutiques les plus chics alternent avec des cafés fleurant la bohème estudiantine.

    À cette enseigne, c’est par exemple celui dans lequel une petite bibliothèque défraîchie propose deux gros volumes décatis de la Recherche du temps perdu en anglais dans les texte, un exemplaire du Trial de Kafka et un recueil de légendes anglaises illustré par le magicien Arthur Rackham...

    Ensuite nous voilà à la boutique du Getty Center de Los Angeles, encore sous le coup de la découverte de la phénoménale collection de peinture européenne et passionnés par une exposition photographique consacrée aux Breaking News, où je tombe sur un essai de John Berger qui évoque les grands imagiers de la photo américaine.

    Enfin, pour la touche finale, ce sera un détour par Hollywood Boulevard qui nous vaudra quelques visions oscillant entre le super-kitsch du recyclage cinématographico-commercial et le délire visuel de certaines scènes à la Fellini, etc.

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    Où bien c'est cette bonne et belle rencontre en 3D, ce dimanche soir, d'un vieil « ami Facebook » au prénom de William, partageant avec moi l'« amitié » non moins virtuelle de Naomi Klein, l'essayiste canadienne anticapitaliste très active sur le terrain écolo - lequel Bill se pointe à notre hôtel avec une bouteille de vin rouge de Sonoma avant de partager, avec Lady L., un savoureux repas à l'italienne bien arrosé !

    Peut-on être poète après Shakespeare ? À quoi mène la critique virulente de l'empire américain par Noam Chomsky (avec lequel William a longuement dialogué par courriels avant d'en être déçu, mais ça sussi pourrait se discuter…) et de quoi sera fait l'avenir de nos enfants - Bill et sa moitié ont deux filles, comme nous ?

    C’est de cela, entre beaucoup d’autres choses, que nous avons parlé quatre heures durant en nous découvrant de multiples points de vue convergents en dépit de nos trajectoires si différentes - lui est né au Canada, a émigré en Israël et a fait retour aux States après l'assassinat d'Itzhak Rabin...

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    À ceux qui prétendent que Facebook est un réseau social juste bon à canaliser la jactance actuelle, et qu’Internet est une poubelle, je répnds que c'est par mon blog perso et ensuite sur Facebook, justement, sur l'injonction amicale de l'hyperactif François Bon, que j'aurai rencontré Bona Mangangu l'artiste congolais retrouvé un jour à Sheffield, que mes relations se sont poursuivies avec le poète luxembourgeois Lambert Schlechter, et que se sont multipliés les échanges avec le non moins épatant Maveric Galmiche qui vient de fêter ses vingt ans - sans compter tant d’autres complices de divers pays et moult jeunes filles en fleurs de tous les âges...

    On a beau ne pas vouer un culte aveugle à la technologie de pointe et au transhumanisme à venir: c'est bel et bien par Messenger que nous resterons in touch avec William, sur WhatsApp que nous ne cessons de communiquer avec nos infantes et leurs Jules, et via Cloud que je balancerai ces notes d'un nouveau jour se levant sur L.A dont nous partirons tout à l'heure pour San Diego - so have a good day and farewell !

     

    °°°

    Noam Chomsky, dans son Requiem for the American Dream : « A significant part of the American Dream is class mobility : you’re born poor, you work hard, you get rich. The idea that it is possible for every one to get a decent job, buy a home, have their children go to school. It’s all collapsed ».

    Or, aux yeux de William et de nos enfants établis pour quatre ans aux States, la conclusion « all collapsed » ne passe pas la rampe, pas plus que les gesticulations du redoutable pantin de la Maison-Blanche…

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  • Ceux dont la vie est un panorama

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    Celui qui a un nain de jardin dans la tête / Celle qui ne supporte plus les rangements silencieux de ses voisins Gantenbain / Ceux qui plient leurs vêtements par ordre de grandeur avant d’avoir un Rapport / Celui qui pratiquait le nudisme au Monte Verità vers 1925 et en déduit la performance sensationnelle de ses 105 ans / Celle qui a cessé de fumer le cigare à 87 ans / Ceux qui estiment qu’on ne peut être à la fois Tessinois et rappeur / Celui qui félicite le patron de l’Auberge de l’Ange pour la tenue de ses WC / Celle qui regarde les gens qui l’entourent dans la benne du téléphérique du Säntis (37 putains de francs suisses aller-retour) en se disant que ce serait tragique de se fracasser dans les rochers avec des gens si comme il faut / Ceux qui se demandent ce que mâchent les chèvres / Celui qui encourage les randonneurs à photographier sa ferme fleurie et son chien Luppi / Celle qui a sa chambre attitrée au Waldhaus de Sils-Maria même quand elle séjourne à Saint-Barth / Ceux qui fréquentent le séminaire de gestion mentale à la Pension du Commendatore Panzerotti / Celui qui s’endort pété à l’ecstasy dans son costume traditionnel du Toggenbourg / Celle qui préfère les joueurs de jass aux pécore du Canasta Club / Ceux qui prétendent que les culs des vaches suisses sont plus nets que ceux des moutons d’Ouessant / Celui qui lit et annote le Kierkegaard de Jean Wahl au bord de la rivière avant de s’apercevoir qu’une baïonnette y est immergée / Celle qui a rencontré l’homme de sa vie sur le quai de Gondenbad en 1973 et qui y revient après sa mort tragique en Vespa / Ceux qui n’ignorent rien de Paris Hilton dans leur alpage des hauts de Grindelwald / Celui qui parle volontiers de son adhésion à la théosophie aux clients du minigolf dont il est le gardien / Celle qui a offert gratos ses services de lingère émérite au tribun nationaliste Blocher / Ceux qui refusent de visiter la collection d’art Bührle au prétexte qu’un marchand d’armes ne peut être un collectionneur fiable / Celui qui revoit l’expo Munch de Bâle pour la septième fois / Celle qui tapine dans les musées d’art contemporain / Ceux qui estiment qu’un Giacometti ferait quand même bien sur leur pelouse de la Côte Dorée tout en hésitant sur le prix / Celui qui invoque les Puissances Supérieures en parcourant le Sentier Santé de Saint-Moritz / Celle dont le père et les deux oncles sont morts de silicose dans le tunnel dont on fête le centenaire / Ceux qui ne kiffent pas les diminutifs dont les Alémaniaques gratifient toute chose, du Blümli au Schatzeli et du Chäsli au Bettmümfeli, en passant par le Stocki du Vatti…

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  • Alors là, tu m'étonnes !

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    Chroniques de La Désirade (17)
     

    À propos d’un certain blasement morose sévissant par les temps qui courent, notamment en zones privilégiées,
    et de l’importance de s’y opposer. Comment y parvenir quand on a toute la vie devant soi et plus si affinités, dans le sillage d’un sublime vélocipédiste du nom de Charles-Albert Cingria…
     
    medium_CINGRIA5_kuffer_v1_.4.jpgDe Dieu mais tu vois ce que je vois ce matin dans les rues de ce matin et sur les places de ce matin et aux guichets de ce matin : j’en crois pas mes yeux, non mais je me pince, et sur les arbres de ce matin, et le long du fleuve et des heures de cette matinée, t’as déjà vu tout ça toi, et là dans les snacks et les cantines, et là-bas dans les hostos de midi et les baraques de l’asile, et l’après-midi les enfants dans les jardins municipaux, non mais dis-moi pas, toi, que t’as déjà vu ça…
     
    Tu me dis que tout a été dit et qu’on ne te la chantera plus, tu me dis que tu viens de « refaire Cuba » et que c’est plus ça, tu me dis que le cinéma est fini et qu’y a plus rien à attendre des kids, et moi je te réponds que tu te fourres le doigt dans l’œil, mais je sais même plus à qui je parle tellement t’écoutes pas et ne veux rien voir – et pourtant je vais pas te lâcher mon cher toi…
     
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    Non mais t’as lu ça : « Et puis il y a une descente, jusqu’à un torrent et un pont. Je crois que c’est une frontière de rossignols, cet endroit, car l’on ne peut s’empêcher de prendre pied pour rendre hommage à un concert d’oiseaux si impressionnant… Ou bien c’est ce grand frémissement subit d’en haut des peupliers qui n’est pas des oiseaux mais le vent que je ne sens pas parce que je vais avec, qui me pousse et fait que je vais si vite » ?
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    T’as déjà lu ça d’un type en vélocipède qui te le griffonne juste en passant : « L’écriture est un art d’oiseleur, et les mots sont en cage avec des ouvertures sur l’infini », avant de faire étape au café suivant et de constater : « Le vin, c’est quelque chose d’arabe et d’immatériel d’abord » ?
    T’as déjà lu ça de n’importe qui le soir qui se retrouve dans n’importe quelle ville : « Il y a un droit à exister et à se perdre dans la foule sans avoir à rendre compte de rien ni à personne. Sa vie, on la fait. Pas une vie de famille, une vie de fil d’astre et d’itinéraire précis dans le moite piétinement humain » ?
     
    Et toi qui te dis perdu si t’es pas connecté, ça te rappelle rien ce que note aussi le même vélocipédiste au coin du bois, vers la frontière des rossignols : « Ce qui me passionne dans la vie – qui est poème, rien que poème, mais n’allez pas me demander une définition de la poésie que vous ne comprendriez pas – est d’un ordre tellement précis et impérieux que je m’étonne que l’on puisse accorder une seule minute à cette insupportable station dans le piétinement et le gloussement que le bavardage vous commande » ?
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    T’as déjà lu ça dans ta boutique râleuse de boutiquier de la routine : « Ainsi est le cri doux de l’ours dans la brume arctique. Le soleil déchiqueté blasphème. Le chien aboie à théoriques coups de crocs la neige véhémente qui tombe. Les affreuses branches noires s’affaissent. La glace équipolle des fentes en craquements kilométriques. Un vieux couple humain païen se fait du thé sous un petit dôme. Un enfant pleure. C’est le monde » ?
    Dis-moi, camarade, t’as déjà lu quelque chose comme ça : «On se promène ; on est très attentif, on va. C’est émouvant jusqu’à défaillir. On passe, on se promène, on va et on avance. Les murs – c’est de l’herbe et de la terre – ont de petites brèches. Là encore, on passe, on découvre. On devient Dante, on devient Pétrarque, on devient Virgile, on devient fantôme. De frêles actives vapeurs, un peu plus haut que la terre, roulent votre avance givrée. Je comprends que pour se retrouver ainsi supérieurement et ainsi apparaître et ainsi passer il faut ce transport, cet amour calme, et ce lointain feutré des bêtes, ce recroquevillement des insectes et cette nodosité des vipères dans les accès bas des plantes ; ces bois blancs, légers, vermoulus ; cette musique tendre des bêtes à ailes : ces feux modiques et assassins d’un homme ou deux arrivés de la mer, qui ont vite campé et qui fuient » ?
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    Tu tombes des nues mais je me réjouis tellement de te voir tout à coup t’étonner : « Les arbustes s’évasent, font de larges brasses à leurs bases. Il y a là des places où des oiseaux ventriloques, simplement posés à terre, distillent une acrobatie infinitésimale. C’est à perdre haleine. L’on n’ose plus avancer. Pourquoi se commet-on à appeler ça mystique ? C’est dire trop peu. Bien plus loin cela va et bien plus humainement à l’intérieur, au sens où ce qui est humain nécessite aussi un sang versé des autres, dont le bénéfice n’est pas perdu puisqu’il chante et appelle et charme et lie ; véritablement nous envahissant comme aucune écriture, même celle-là des orvets, cette anglaise pagayante, appliquée, construite, rapide, fervente, au couperet de la lune sur le doux trèfle, n’a le don de le faire. On a cru tout découvrir : on a poétisé la note subtile avec des coulements persuasifs entre les doigts. Ce n’était rien. Le cœur n’était pas en communication avec d’autres attaches profondes, ni le pied avec une herbe assez digne, ni ce cri enfin, ce cri désarçonnant de l’Esprit qui boit l’écho ne vous avait atteint, malgré de démantibulés coups de tambour, faisant véhémente votre âme, marmoréens vos atours, aimable votre marche, phosphorescente votre substance, métallique votre cerveau, intrépide votre cœur, féroce votre conviction, apaisé, concentré, métamorphosé votre être. Il fallait cette avance, ces lieux, cette modestie, ces atténuations, la paix, la mort des voix, l’insatiable fraîcheur du silence et de l’air et de l’odeur de mousse et de terre et d’herbe de ces nuits saintes. Sans retour possible, sans lumière, sans pain, sans lit, sans rien… »
    Tu n’en crois pas tes yeux et je t’aime un peu mieux de le recevoir, et pour cette fois ça finira comme ça : «Quand Rossignol tombe, un ver le perce et mange son cœur. Mais tout ce qu’il a chanté s’est duréfié en verbe de cristal dans les étoiles ; et c’est cela qui, quand un cri de la terre est trop déchirant, choit, en fine poussière, sur le visage épanoui de ceux qui aiment ».
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    (Toutes les citations de ce texte sont de la main de Charles-Albert Cingria; dessins de Jean Dubuffet et Géa Augsbourg; peintures de JLK)

  • Panique à bord

     
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    Chroniques de La Désirade (16)
     
    De l’urgence d’assommer les pauvres et de manger les enfants des migrants, avec l’aide des blocs identitaires inspirés par Donald Trump & Co. Comment le mouvement Panique, après Topor et Arrabal, dans le sillage de Desproges et Reiser, reprend du poil de la bestiole avec Philippe Besson, après que Jonathan Swift eut fait bien plus fort !
     
    « Assommons les pauvres ! », s’exclamait crânement Baudelaire un siècle avant Mai 68, dont les militants marquèrent une pendable tendance à se soucier des classes défavorisées et autres chômeurs, voire techniciens de surface de couleur, femmes et minorités plaintives, alors que s’inverse enfin la tendance.
     
    Le nouveau Président des Etats-Unis d’Amérique a donné le ton en cinq mois qu’il estime, lui-même en personne, les plus constructifs de l’histoire des States, en pointant les ennemis basanés de l’homme blanc et en rendant aux riches, et plus encore aux richissimes ce qu’ils méritent : à savoir le premier rang.
    Ne se contenant point de bombarder les civils arrogants de Syrie, il les a judicieusement désignés comme vecteurs de terrorisme, avec la même sagacité qu’il a mise à fustiger le peuple iranien et les ennemis de l’Arabie saoudite, notre amie et meilleure cliente, Amerloques et Suisses en joint venture. Le poète avait compris que nos prétendues victimes sont des bourreaux avérés : assommons donc les pauvres !
     
    Dans la foulée de ces réjouissantes initiatives, l’on ne peut que saluer celle d’une nouvelle génération à noble vocation identitaire, décidée à épurer les mers et les terres des éléments incontrôlables d’une migration à dominante criminelle du fait de ses nombreuses femmes et de ses proliférants rejetons. Ainsi a-t-on pu observer avec soulagement, tout récemment, une levée de fonds destinée à armer des commandos de jeunes gens sains de corps et surtout d’esprit ( !) bien résolus à en découdre avec les sournoises organisations de sauvetage prêtant la main à l’invasion. Panique à bord !
     
    Vous avez dit panique ? C’est le mot ! Baudelaire a retrouvé la vieille veine noire du cœur populaire : dire le pire pour exorciser l’horreur. Retourner les belles paroles comme peau de lapin et clamer tout haut ce qui fait remugle dans le plus bas instinct.
    Le Mouvement Panique, très précisément, constitué par les affreux-jojos que furent (notamment) Roland Topor et Fernando Arrabal, à la bascule de Mai 68, a fait des petits dans le dos du cynisme en se montrant pire que celui-ci. Et voici Desproges le louche et Reiser l’affreux, entre autres Cabu et Wolinski heureusement neutralisés. Et l’amer Michel Houellebecq évidemment…
    Philippe Claudel.
     
     
     
    Blague à part, et même si la dérision a ses limites, ainsi qu’on l’a vu dans certaine dérives de Charlie Hebdo précisément, l’humour noir conserve sa validité tonique quand il affronte le monstre froid, comme l’illustre Inhumaines, le dernier livre de Philippe Claudel travaillant lui aussi au retournement de l’abjection contemporaine.
    Le ton est illico donné avec Plaisir d’offrir : « Hier matin j’ai acheté trois hommes. Une tocade. C’est Noël. Ma femme n’aime pas les bijoux. Je ne sais jamais quoi lui offrir. La vendeuse me les a emballés. Ce n’était pas simple. Ils résistaient un peu. Sous le sapin, ils prenaient de la place », etc.
    Ensuite ça grince un peu plus : « Morel du service comptabilité a épousé une ourse. Nous sommes allées au mariage. Une imposante cérémonie. Les mariages mixtes se multiplient et ne choquent plus personne », etc.
    Ou dans Renouvellement des générations : « Les vieux sont un problème. Où les mettre, Ils ne se reproduisent pas mais sont tout de même de plus en plus nombreux. Le monde va crever sous le poids des vieux. Et puis des pauvres aussi », etc.
    C’est ça liquidons les vieux et les pauvres !
    Et sur le thème du suicide assisté : «Hier soir Turpon du service expédition nous a invités pour son suicide. Nous étions une vingtaine. Rien que des intimes. Sa femme avait préparé des canapés au tarama », etc.
    Tout ça n’est pas léger-léger, et ça se répète parfois dans le scabreux convenu. En petite phrases teigneuses. Comme ça. Avec quelque chose dessous, cependant, qui fait mal. Dans Chasseurs de vieux, Dino Buzzati avait fait pareil en plus fin et plus détaillé.
     
    Mais avant même Baudelaire un autre bel esprit, du nom de Jonathan Swift, avait fait florès avec sa « modeste proposition pour empêcher les enfants des pauvres en Irlande d’être à charge à leurs parents et à leur pays et pour les rendre utiles au public » en les mangeant:
    « J’accorde que cet aliment sera un peu cher, et par conséquent il conviendra très-bien aux propriétaires, qui, puisqu’ils ont déjà dévoré la plupart des pères, paraissent avoir le plus de droits sur les enfants (…) Un enfant fera deux plats dans un repas d’amis ; et quand la famille dîne seule, le train de devant ou de derrière fera un plat raisonnable, et assaisonné avec un peu de poivre et de sel, sera très-bon bouilli le quatrième jour, spécialement en hiver ».
    C’est cela, Monsieur Trump, et vous autres charmants amis des blocs identitaires : assommons les pauvres et mangeons les enfants des migrants !

  • Comme un lundi

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    Chroniques de La Désirade (15)
     
    Quand la serendipity se trouve relancée à côté du Bout du monde, chez Cedric Simon l'architecte apiculteur fou de livres. De Walden au mariage de l'ourse en passant par le rêveur Duval, la géniale Annie Dillard et le Zibaldone de Leopardi...
     
    Ceux qui tirent la gueule le lundi sont à plaindre et d'autant plus que c'est tous les jours qu'ils freinent à la montée avant de s'éclater d'ennui le week-end. Mais plus que les plaindre, on devrait les enterrer comme autant de morts-vivants, et comme ça fait du monde ça ferait de la place.
    images-1.jpegCette solution nous est suggérée par Philippe Claudel dans son dernier livre intitulé Inhumaines, que mon amie-Facebook par moi surnommée la belle Brabançonne m'avait recommandé, et sur lequel je suis tombé samedi dernier en découvrant la nouvelle bouquinerie de Cedric Simon, immédiatement avenant et aussi fou de livres que je le suis depuis l'âge de raison (donc ça va faire 60 ans mercredi), juste à côté du Bout du monde genre café bohème hors d'âge, et à l’enseigne de L’Imprudence.
    Le dernier Claudel me fait penser à du Reiser à la kalache ou à cette nouvelle de Bukowski où un couple de barjos se fait servir un morceau d'autostoppeur congelé dûment arrosé de bière.
    Dans Inhumaines, le mariage pour tous se fait avec des animaux domestiques ou sauvages (une ourse fait l'affaire en l'occurrence) et les SDF sont reclassés en fonction de leur potentiel commercial sur le marché de l'art; le problème de l'élimination des pauvres et des vieux est envisagé sans états d'âme, et quand un mec s'aperçoit qu'il n'a plus de queue c'est pour s'en réjouir vu que c'est un problème de moins et que Calvin Klein reste au top.
     
    Il ne m'a pas fallu 7 minutes pour découvrir, dans la nouvelle bouquinerie de Cedric Simon, une sorte de bibliothèque personnelle aux rayons propices à qui veut refaire son miel. Un premier regard sur la longue table d'accueil et pof, voici que je tombe sur le livre du rêveur Duval que je voulais justement commander la veille sur Amazon (shame !), au titre insolent (Et vous, faites-vous semblant d'exister ?) et à la préface engageante signée Denis Grozdanovitch, l'exemplaire tout neuf étant à 7 balles...
    Ensuite le Claudel, et le pavé mythique du plus glorieusement méconnu des trésors de savoir non aligné dont le titre, Zibaldone, annonce la nature de fourre-tout évoquant à la fois Montaigne et les modernes fragmentistes à la Cioran ou Ceronetti, et Walden de Thoreau l'auteur-fétiche d’Annie Dillard et bingo: Apprendre à parler à une pierre de celle-ci, non mais Monsieur Cedric vous voulez ma ruine ?
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    C'est donc lundi et faut que je réponde un mot gentil à Dominique Bourgois qui m'a envoyé, pendant notre voyage aux States, deux nouveaux titre de Dillard parus en poche, m'annonçant dans la foulée que tout reparaîtrait sous cette forme.
    Or trouver, juste à côté du Bout du monde, un architecte (c'est sa profession) apiculteur fou de lecture connaissant Annie Dillard, m'a d'autant plus réjoui que jusque-là seuls l'artiste outsider Christine Sefolosha et ces autres fous de livres que sont le poète luxembourgeois Lambert Schlechter et le libraire genevois Claude Amstutz partageaient ma passion pour cet auteur également trop méconnu.
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    Il est rare qu'une librairie soit à la fois l'émanation pour ainsi dire corporelle, ou le reflet de l'âme du ou de la libraire. Or il y avait de ça à La Pensée sauvage du regretté Philippe Jaussy, et c’est ce qui saisit illico dès la première visite de L’Imprudence, où je m’impatiente de me repointer imprudemment avant lundi prochain.
     
    Post Scriptum: L’Imprudence se trouve évidemment à Vevey (Suisse du sud-ouest), à 100 mètres des quais où voisinent les bustes de Gogol et Eminescu, autre cinglés notoires...

  • Nouvelles d’Irlande

    littérature

    William Trevor et Joseph O'Connor

    Il semble que certains pays, à l'image d'individus, soient dotés de talents particuliers, et c'est ce qu'on pourrait se dire à propos de l'Irlande en matière de littérature, qu'il s'agisse de son fonds populaire de chansons et de légendes ou de la magnifique pléiade d'auteurs qui en est issue, d'Eugene O'Neill à James Joyce ou de Yeats à Seamus Heaney, en passant par Oscar Wilde, Samuel Beckett ou John McGahern.

    Aujourd'hui encore, de nombreux écrivains manifestent cette vitalité très singulière, et de nouvelles preuves éclatantes nous en sont données par deux auteurs proches à divers égards en dépit de leur différence d'âge: William Trevor (1928-2016) et Joseph O'Connor (né en 1963).

    littérature

    De William Trevor, nous connaissions déjà quelques romans, tel le poignant En lisant Tourgueniev (Phébus, 1993) qui nous plonge dans la douce folie poétique d'une femme hypersensible qu'écrase son milieu grossièrement puritain, avant de découvrir le nouvelliste exceptionnel de Mauvaises nouvelles (Phébus, 1999) et plus encore de Très mauvaises nouvelles, qu'un chroniqueur du New Yorker a qualifié de «plus grand auteur vivant de nouvelles de langue anglaise».

    littératureObservateur d'une rare finesse, que son oreille rend capable de rendre toutes les nuances du parler propre à ses personnages fort variés, généralement entre très petite et très moyenne bourgeoisie, William Trevor a également un sens aigu des situations symboliques. Ses nouvelles sont donc à la fois chargées émotionnellement et intéressantes du point de vue social ou psychologique, sans jamais donner dans la démonstration. En outre, ce sont des bijoux du point de vue de l'élaboration, où la concision (maestria du dialogue) va de pair avec la force d'évocation plastique et la profondeur de la perception et de la réflexion.

    La première des dix Très mauvaises nouvelles réunies ici, intitulée Torridge, est exemplaire à cet égard. Comme dans le film Festen, son thème est le dévoilement public d'un secret refoulé et la mise en cause de l'hypocrisie sociale. Humilié en son enfance, le dénommé Torridge (surnommé «Porridge» pour son visage évoquant un pudding) fait scandale, trente ans plus tard, à la fin d'un repas où ses anciens camarades de classe et leurs familles l'ont invité pour se payer sa tête une fois de plus Or, à la veulerie grasse de ses condisciples, Torridge oppose la finesse acquise d'un homme libre, qui fracasse le conformisme ambiant par la révélation d'un drame remontant aux années de collège et impliquant les moeurs des admirables pères de famille.

    Cependant, rien n'est jamais simple dans la psychologie des personnages de Trevor, qu'il s'agisse (Amourettes de bureau) de telle jeune secrétaire culbutée sur la carpette le lendemain de son entrée en service par un séducteur «marié à une malade», ou (dans Une nature compliquée) de tel monstre d'égoïsme, esthète et glacial, dont on découvre soudain qu'il pourrait être humain en creusant la moindre.

    Les personnages de William Trevor ont tous quelque chose de vieux enfants perdus, comme le trio de l'incroyable Présente à la naissance, où le baby-sitting et les soins palliatifs se fondent à l'enseigne d'un délire inquiétant, la grosse «limace blanche» qui se prélasse (dans O, grosse femme blanche!) dans le parc d'une école où un enfant battu se meurt, les couples débiles (dans Le pique-nique des nounours) qui se retrouvent avec leur mascotte sous le regard assassin d'un des conjoints, ou cette paire de doux dingues (dans Les péchés originels d'Edward Tripp) dont le mysticisme fêlé détermine la conduite délirante.

    S'il lui arrive d'être aussi méchant qu'une Patricia Highsmith, dont il est souvent proche par la noirceur autant que par la sourde compassion - comme dans la terrible Rencontre à l'âge mûr où un type vieillissant doit servir d'alibi adultérin à une horrible mégère -, William Trevor pratique à vrai dire cette «bonne méchanceté» qui nous blinde, à doses homéopathiques, contre l'adversité et le mal rampant. Ses nouvelles, comme celles d'une Flannery O'Connor, sont ainsi de sacrés toniques.

    A cours d'une croisière touristique qui les fait se rencontrer à Ispahan, deux personnages de William Trevor (dans une des Mauvaises nouvelles) échangent ces paroles: à la femme qui demande «pourquoi pensez-vous que je vous ai confié ce secret?», l'homme répond «parce que nous sommes des navires qui se croisent dans la nuit».


    littérature


    Or, ce dialogue pourrait être tenu par les protagonistes d'Inishowen, nouveau roman de Joseph O'Connor qui, après le mémorable Desperados (Phébus, 1998) déploie plus amplement encore sa vision de l'Irlande et de l'homme contemporain dans un roman reprenant mine de rien, sous les aspects de la violence et de la déglingue contemporaines, les grands mythes de Roméo et Juliette et de Tristan et Iseut.

    Inishowen, marque de whiskey, est aussi le nom d'un petit port du Donegal, au nord de l'Irlande, où un nourrisson de sexe féminin fut abandonné à la veille de la Noël 1948 et où un adolescent, fils d'un flic de Dublin et tué par des mafieux traqués par celui-ci, a été enterré un peu moins d'un demi-siècle plus tard. C'est à Inishowen qu'Ellen, prof de gauche mariée à un spécialiste de chirurgie plastique établi à New York, retrouve la trace de sa mère par l'entremise d'un couvent. A Inishowen, aussi, que Martin Aitken, policier très engagé dans la lutte antiterroriste et antimafieuse, récemment divorcé et relevant d'un alcoolisme lourd, rêve en ces jours de Noël 1994, de se rendre sur la tombe de son garçon. Le hasard fait ces deux destinées se croiser à Dublin, où Ellen, en phase terminale de cancer du pancréas, tombe dans une rue, où Martin la relève.

    Ces deux êtres blessés, pétris de la même pâte hypersensible, passeront une nuit ensemble allongés l'un à côté de l'autre, avant que l'ombre de la mort ne les rattrape, l'un par la maladie et l'autre par un tueur. S'ils ne se connaissent que le temps d'une trop brève rencontre, le lecteur les aura plus longuement approchés, le temps du roman, compris et aimés. Mais Inishowen n'est pas qu'une histoire d'amour «possible» non réalisée: ce sont aussi de multiples non-rencontres réalisées. Entre Ellen l'idéaliste aux sentiments délicats et son époux philistin, aux vues bornées de matérialiste. Entre le même pleutre menteur et son fils Lee ou sa fille Elizabeth. Entre Martin et Valerie que la violence du monde ont séparés.

    Avec l'Irlande convulsive en toile de fond, bordélique mais combien vivante aussi, et tel regard latéral sur une Amérique dont les familles apparemment policées n'échappent pas à une sorte de nouvelle barbarie (un repas de Noël assez carabiné chez les Amery), Joseph O'Connor nous prouve une fois de plus que le roman, par le truchement de personnages puissamment incarnés, peut avoir valeur à la fois de sismographe social et d'école de la sensibilité, de miroir des moeurs et des valeurs d'une époque.

    William Trevor, Très mauvaises nouvelles, traduit de l'anglais par Katia Holmes. Phébus, 250 pp.
    William Trevor, Ma maison en Ombrie, réédition en poche. Phébus, Libretto, 240 pp.

    Dernier recueil paru : Hôtel de la lune oisive, Phébus.

    Joseph O'Connor, Inishowen, traduit de l'anglais par Gérard Meudal et Pierrick Masquart. Phébus, 518 pp.

  • Au plus que présent

     

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    Les fulgurants paradoxes d'Annie Dillard

    D'innombrables livres actuels ne visent qu'à l'évasion et à l'oubli du réel, tandis que ceux d'Annie Dillard nous y ramènent à tout coup, et particulièrement cet ensemble fascinant de fragments et variations sur de mêmes thèmes que constitue Au présent.
    Mais attention: le réel d'Annie Dillard n'a rien à voir avec ce qu'on appelle «le quotidien», entre psychologie de sitcom et plaisirs minuscules. Ce que son regard isole est à la fois réel et inconcevable, qui renvoie au grand pourquoi de toute chose et au comment vivre la vie qui nous est donnée. Pourquoi par exemple y a-t-il au monde, nom de Dieu, des nains à tête d'oiseau, nos frères humains avérés dont les rares qui ne meurent pas en bas âge peuvent atteindre 90 centimètres? Eh bien, au nom même de Dieu, le Talmud stipule une bénédiction appropriée à chaque personne atteinte d'une malformation congénitale. Ainsi sera-t-il recommandé de bénir la naissance de l'enfant à fentes brachiales de requin et à longue queue, le bébé frappé du syndrome de la marionnette («apparemment, prévient le médecin, le rire n'est pas lié à un sentiment de joie») ou le nourrisson sirénomèle qui n'a qu'une jambe et dont le pied est tourné vers l'arrière.
    Evoquant le silence professionnel qui entoure de telles naissances, Ernest Becker, cité par l'auteur, affirme que «si l'homme devait appréhender pleinement la condition humaine, il deviendrait fou». Or l'homme loue Dieu. Saint Paul écrit aux chrétiens de Rome: «Et nous savons qu'avec ceux qui l'aiment, Dieu collabore en tout pour leur bien.» Ce qui fait bondir Dillard: «Et quand donc, au juste? J'ai raté ça.» Et d'ajouter qu'au fil de ses longs voyages autour du monde elle a «vu les riches fermement établis renvoyer les affamés les mains vides», alors que tous, pêle-mêle, se partageaient biens spirituels et déboires physiques en toute injustice «divine»...

    Est-ce à dire qu'Annie Dillard rejette toute divinité et toute spiritualité? Au contraire, elle y puise et y plonge à tout instant, avec une sorte de jubilation mystique qui la rapproche de Teilhard de Chardin (l'un de ses champions avec le Baal Shem Tov des Hassidim) qu'elle cite à tout moment dans ses pérégrinations paléontologiques ou ses visions prémonitoires (longtemps interdites de publication par l'Eglise). Passant sans transition d'une histoire naturelle du sable ou de l'observation des nuages à l'évocation du parking jouxtant l'étable légendaire où le Christ gigota, des sacrifices humains consentis par le premier empereur de Chine autant que par Mao à l'accouplement des martinets en plein vol, des statistiques dont on ne peut rien faire («parmi les 75 bébés nés aujourd'hui aux Etats-Unis, un trouvera la mort dans un accident de voiture») au paradoxe apparent d'un Dieu tout-puissant qui n'en demande peut-être pas tant, Annie Dillard ne cesse de nous déconcerter et de nous bousculer, mais aussi de nous remplir les poumons du souffle de sa pensée et de sa parole.
    Grande voyageuse au propre et au figuré, reliant à tout moment les deux infinis pascaliens, le froid glacial du cosmos et les nappes ardentes de la vie animée, l'empilement des strates d'occupation humaine (soixante couches dans la grotte française de la Combe Grenal) et le présent multiple qu'elle vit et que nous vivons au même instant, cette aventurière de l'esprit a précisément le mérite de nous rendre le monde et notre vie plus que présents.
    Annie Dillard, Au présent. Traduit de l'anglais par Sabine Porte. Christian Bourgois, 220 pp.

  • Pêcheur de perles

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    Les pêcheuses de perles de l’île de Liam m’invitent à participer à leur plongée nocturne.

    Elles se montrent honorées de me voir bander lorsqu’elles m’oignent de graisse de baleine, mais ensuite nos corps ne sont plus dévolus qu’aux gestes de la conquête silencieuse.

    Le royaume où nous descendons n’est plus tout à fait de ce monde, et pourtant les corps paraissent se fondre là-bas dans la substance originelle de l’univers.

    La perle est comme une dent de dieu dans la bouche de l’océan, que protègent des légions de murènes. L’arracher à la nuit est tout un art. Je sais qu’un faux mouvement serait fatal. Je n’ai cependant qu’à imiter scrupuleusement les plongeuses qui me surveillent sous leurs lunettes à hublots.

    De temps à autre je sens la caresse des seins ou des fesses d’une sirène qui remonte, la perle entre les dents.

    J’ai remarqué leur façon de se tenir à la corde comme à un pal et de se la glisser parfois dans la fente.

    L’eau de la surface mousse à gros bouillons jouissifs sous les lampes des sampans. C’est un plaisir grave que de replonger après avoir repris son souffle sous le dôme ruisselant d’étoiles de la mer de Chine.

    (Extrait de La Fée Valse, recueil paru aux éditions de L'Aire en mars 2017)