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  • Comme une peur d’enfant

    Roth6.jpgSur Le complot contre l'Amérique, de Philip Roth

    Après la magistrale trilogie que forment Pastorale américaine, J’ai épousé un communiste et La tache, le plus grand écrivain américain vivant se livre plus intimement par le détour paradoxal d’une saisissante fiction historico-politique qui voit les Etats-Unis tomber sous la coupe d’un président pro-nazi en la personne de l’héroïque aviateur Charles Lindbergh…

    Les plus grands romans tiennent souvent à un sentiment fondamental, ressenti par un individu avec une intensité particulière, et dont l’expression, enrichie par une somme d’observations nuancées, fait ensuite figure de vérité générale. Dès la première phrase, ainsi, du Complot contre l’Amérique, Philip Roth inscrit ce qui est à la fois le plus « fictionnaire » et le plus directement autobiographique de ses romans (le narrateur se nommant Philip Roth), sous le signe de telle dominante émotionnelle : « C’est la peur qui préside à ces mémoires, une peur perpétuelle. Certes, il n’y a pas d’enfance sans terreurs, mais tout de même : aurais-je été aussi craintif si nous n’avions pas eu Lindbergh pour président, ou si je n’étais pas né dans une famille juive ? »
    Précisons aussitôt, cependant, que ce roman d’une narration toute calme et précise, ne tire aucun effet spectaculaire de cette peur d’enfant, qui reste le plus souvent latente, pour mieux ressurgir en certaines circonstances dramatiques. Du moins nourrit-t-elle certaines questions qu’on suppose l’enfant se poser avant de s’endormir : et si les vilains gestes, de rejet ou de mépris, que j’ai vu subir mes parents, si bons et si justes, se trouvaient soudain autorisés voire recommandés ? Et si la haine entrevue ici et là se généralisait ? Or, en dépit de la fiction historique (dès la Convention républicaine de Philadelphie, en 1940, qui voit Lindbergh choisi pour candidat à la présidence) et de l’ancrage particulier des Roth (dans leur quartier juif de Newark désormais bien familier à ses lecteurs), de telles questions retentissent dans l’esprit et le cœur du lecteur de manière immédiate. Et si la Suisse avait basculé dans le nazisme ? Et si nos parents si bons et si justes avaient été antisémites ? Pourquoi ne pas l’imaginer quand on lit, sous la plume de ce héros par excellence que figurait alors Charles Lindbergh, que l’Allemagne nazie menait, en 1939, « la seule politique cohérente en Europe », et que les Juifs, aux Etats-Unis, constituaient le danger numéro un ?
    Dans le très substantiel Post-scriptum du Complot contre l’Amérique, Philip Roth détaille les bases documentaires de son roman de pure fiction, qui éclairent notamment le conflit entre isolationnistes (Lindbergh entre autres, qui voyait en l’Allemagne un rempart contre le communisme) et antifascistes, et précise le rôle d’autres protagonistes, comme le journaliste Walter Winchell qui devient, dans le roman, le héraut de l’antifascisme fauteur, malgré lui, de véritables pogroms.
    Reste que l’essentiel du roman n’est pas, finalement, de l’ordre de la politique-fiction : il réside bien plutôt dans sa base absolument réaliste et véridique, reprenant et développant, à partir d’une famille et d’une communauté dont l’auteur est devenu le barde, la vaste chronique de l’Amérique de la seconde moitié du XXe siècle à laquelle se voue Philip Roth avec autant de sérieux et de lucidité que de talent littéraire et de cœur.
    Philip Roth. Le complot contre l’Amérique. Traduit de l’anglais par Josée Kamoun. Gallimard. Du monde entier, 475p.

  • Le livre du père

     

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    Patrimoine, de Philip Roth

    Récit des derniers temps de la saga terrestre d’Hermann Roth, père du grand romancier américain, Patrimoine est l’un des livres les plus attachants de Philip Roth, qu’on pourrait dire à la fois le livre de la filiation et de la reconnaissance, mais aussi de la bataille contre la mort.
    Cette « histoire vraie », comme la sous-intitule l’auteur, commence au moment où le vieil Hermann, en sa quatre-vingt-sixième année, voit sa « santé phénoménale» soudain ébranlée par une paralysie de la moitié de sa face liée à une « tumeur massive » au cerveau. Fortement secoué par la découverte des radios du cerveau paternel (siège d’une autorité tutélaire qu’il a vaillamment affronté en sa jeunesse), le fils se rapproche aussitôt de son père qui va s’en remettre à lui au gré d’une inversion de rapport aussi « classique » qu’ « unique » en l’occurrence.
    Car tout, à vrai dire, est « unique » chez Herman, formidable « tronche » dont l’écrivain retrace, au fur et à mesure de son déclin, le parcours et les contours de la personnalité. Dans la foulée, et par cercles concentriques, c’est le tableau d’une immense famille (les Roth constituant une tribu de centaines de personnes liées entre elles par des rites, des fêtes et même par un journal…) et de la communauté juive de Newark dont Herman fut le barde oral, que son écrivain de fils déploie avec force détails cocasses et autant de souvenirs kaléidoscopiques,en digne scribe.
    Après la magistrale trilogie américaine et, plus récemment, Le complot contre l’Amérique, autre sommet de l’œuvre à caractère autobiographique, la replongée dans Patrimoine nous conduit en son noyau tendre, intime et charnel, à la source bouillonnante d’une mémoire incarnée.
    De fait, Herman Roth apparaît ici comme l’incarnation même de la mémoire. « Etre vivant, pour lui, c’est être fait de mémoire : pour lui, si un homme n’est pas fait de mémoire, il n’est fait de rien. » Or cette mémoire n’est pas un refuge mais un partage, non du tout une exaltation du « bon vieux temps » mais une façon généreuse de tout revivifier ensemble.
    Réaliste comme l’aura toujours été son père, Philip Roth accompagne celui-ci dans son calvaire avec une attention émouvante, laquelle culmine au moment où le vieillard, pleurant comme un gosse, patauge dans ses excréments après avoir « chié dans son froc » et souillé tout l’appartement de son fils. Alors celui-ci de trouver les mots les plus justes pour reconnaître son « patrimoine » jusque dans cette merde paternelle.
    Pur de toute sentimentalité conventionnelle, et ne cachant rien ainsi de l’égocentrisme envahissant et de l’entêtement obtus du vieil homme, Philip Roth raconte les derniers jours de son père avec une délicatesse bouleversante, lui murmurant finalement « papa, il va falloir que je te laisse aller », puis « mourir est un travail, et c’était un travailleur… » avant de sentir, dans sa main, la vie quitter la main de son père.
    Philip Roth. Patrimoine. Folio, 252p.

  • Le rêve fissuré

     

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    J'ai épousé un communiste constitue  la suite de la fresque amorcée par Philip Roth avec Pastorale américaine.


    L'oeuvre de Philip Roth, déjà considérable, s'est déployée depuis quelques années avec une ampleur nouvelle, au double point de vue de l'expérience humaine et de sa mise en mots, qu'ont annoncé le bouleversant Patrimoine (l'un des plus beaux «livres du père» que nous ayons lus) et la non moins référentielle Opération Shylock.

    Avec la trilogie qu'inaugurait Pastorale américaine (parue aux USA en 1997), suivie de J'ai épousé un communiste (1999) et de The Human Stain (à paraître), Philip Roth, la soixantaine bien sonnée, mais retrouvant une sorte de nouvelle verdeur et de prodigieuse énergie, renouait à la fois avec sa jeunesse et avec un grand courant de la littérature américaine du XXe siècle qu'on pourrait dire des jeunes conquérants, de Thomas Wolfe (que Philip Roth a dévoré en son jeune âge et que sa traductrice semble confondre avec Tom Wolfe, auteur-vedette plus récent et nullement fondateur) à Saul Bellow, en passant par Ernest Hemingway.


    Pour tous ceux-là, le rêve américain n'était pas un vain mot. Le lyrisme candide, et l'extraordinaire puissance d'absorption et d'évocation de Thomas Wolfe, géant au sens physique et moral, sont souvent moqués aujourd'hui dans les universités américaines. Pourtant c'est avec cet ange pataud, loin des chichis de la postmodernité, que Philip Roth, écrivain hyperlucide, hyperintelligent et hypercultivé, auteur mondialement connu du Complexe de Portnoy, a choisi de renouer à sa façon en remontant aux sources de ses propres grandes espérances et de sa désillusion.

    Dans Pastorale américaine, Philip Roth raconte l'histoire d'un homme de bonne volonté, champion de sport et de patriotisme (le type du héros du Nouveau- Monde, assumant son origine de juif atypique) qui a cru à la légitimité de la guerre contre Hitler autant qu'à la démocratie américaine, et qui découvre soudain, dans les années 60, que sa fille est une terroriste. Ce qu'il y a de saisissant dans Pastorale américaine, c'est que tout se rejoue à travers le temps.

    De la même façon, dès le début de J'ai épousé un communiste, le récit des faits, remontant aux années 1948-1952, se revit au cours d'une série de conversations réunissant, six soirs de suite, en été 1997, Nathan Zuckerman et son ancien prof d'anglais Murray Ringold, actuellement âgé de 90 ans et lui racontant la vie d'Ira Ingold, son frère cadet, qui a été le mentor de Nathan en son adolescence. Or ce qui va corser cette conversation, c'est le mélange des souvenirs du jeune homme à la fois crédule et naïf, de plain-pied avec ce qu'il vit, le commentaire du frère aîné qui oppose sa lucidité à la passion folle d'Ira, et l'effet de distance des années qui rend sa portée réelle à chaque comportement.

    Philip Roth brosse, dans J'ai épousé un communiste, les portraits hautement représentatifs d'une dizaine de figures de l'épopée américaine d'après-guerre. Les deux frères Ira et Murray, le tout instinctif et le plus réfléchi, renvoient à la paire biblique de Caïn et d'Abel autant qu'aux frères Karamazov, sans qu'il n'y ait rien en cela de schématique. Ira est un fauve humain à la Cendrars qui trimballe un terrible secret en s'efforçant de concilier ses idéaux révolutionnaires et ses contradictions de séducteur. Murray, qui a senti le danger du fanatisme, défend la mesure civilisatrice contre la brute sous tous ses aspects. D'abord sous la coupe d'Ira, Nathan va rencontrer un pur révolutionnaire en la personne de Johnny O'Day, dont la rectitude a cependant quelque chose d'inhumain. Par la suite, le jeune homme va découvrir quelles turpitudes humaines cachent souvent les idéaux les plus purs. Du côté des femmes, qui comptent beaucoup pour Ira, le roman nous vaut au moins trois figures balzaciennes hors du commun en les personnes d'Eve Frame, la comédienne à jamais prise à son propre jeu, Sylphid sa fille frustrée et tyrannique, et Katrina l'horrible femme de pouvoir suintant le conformisme moralisant et l'auto-adoration.

    A un moment de rupture, quand Nathan Zuckerman entre à l'Université et s'entend dire par un jeune prof que la littérature «engagée» est condamnée d'avance (parce que la politique vise à la généralisation, tandis que la littérature vise au particulier), l'on sent tout l'univers du jeune homme osciller entre le «réel» , que symbolisent le syndicaliste O'Day et les ouvriers de la métallurgie, et un monde plus complexe où les passions humaines, fussent-elles taxées de «bourgeoises» par l'ascète stalinien, n'en sont pas moins omniprésentes.

    Ira Ringold, devenu Iron Rinn à la radio de l'époque, célèbre pour ses imitations de Lincoln, incarne à la fois, dans ce roman, la figure de l'indomptable et du faible, du révolutionnaire et du viveur, du réformateur et du jouisseur, dont l'union avec la belle Eve Frame, raffinée et honteuse de ses origines juives, ne peut qu'aboutir à la catastrophe. Ce qu'on remarquera dans la foulée, c'est que la lutte idéologique, là-dedans, comme souvent dans les pays de l'Est à la même époque, n'aura été qu'un prétexte à règlements de comptes personnels.

    C'est ainsi que, manipulée par un affreux couple (la romancière moralisatrice à succès, et son mari politicien, chroniqueur patriotard et futur député sous Nixon), Eve accepte de livrer Ira aux fauves en publiant un ouvrage de pure délation, J'ai épousé un communiste, dont elle n'a pas écrit une ligne mais qui va précipiter la ruine sociale de son mari avant que tout ne se retourne contre elle.

    Cependant le roman ne se borne pas à ces étroites largeurs de la vengeance personnelle. De fait, plus on entre dans la confidence de Murray, sans cesse corrigée par la vision de Nathan (et le lecteur lui-même ne cesse d'y ajouter son grain de sel), et plus on est confronté au caractère insondable, à la fois effrayant et bouleversant de la nature humaine.

    Qu'est-ce qui est trahison et qu'est-ce qui est vérité? Qu'est-ce qui est amour et qu'est-ce qui est crime? A la même époque, les mêmes pharisiens feignaient de croire que les «communistes» fomentaient la mort de la Nation, tandis que les mafieux et les lyncheurs de Noirs restaient impunis. Un livre, intitulé J'ai épousé un communiste, fit alors figure d'arme, désignant la haute trahison d'un conjoint qui eût pu finir sur la chaise électrique. Aujourd'hui, un autre livre paraît qui tire de cette matière une image vivifiante et fraternelle.

    Philip Roth, J'ai épousé un communiste. Traduit par Josée Kamoun. Gallimard. Collection Du Monde entier, 404 pp.

  • Dans la peau de tous

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    Après la Pastorale américaine et J'ai épousé un communiste, La tache conclut en beauté le triptyque de Philip Roth, au sommet de son art.
    La littérature nord-américaine de la première moitié du XXe siècle, comme l'entre-deux-guerres français courant de Proust à Céline et de Bernanos à Aragon, a été dominée par de très grands écrivains au rayonnement universel, tels William Faulkner et Ernest Hemingway, Thomas Wolfe ou John Dos Passos, entre autres, qui n'ont guère d'équivalents aujourd'hui, si l'on excepte, surclassant quelques auteurs également remarquables du genre de John Updike, Norman Mailer ou Gore Vidal, un Saul Bellow ou un Philip Roth.
    L'évolution de celui-ci est particulièrement intéressante, contrairement à celle de tant d'auteurs grisés puis défaits par le succès. Si la gloire a souri à l'auteur dès ses jeunes années, et notamment avec Portnoy et son complexe, essorant positivement le thème de la sexualité en milieu juif conventionnel, l'écrivain n'a cessé ensuite de varier et d'enrichir une oeuvre étudiant à la fois les déboires de l'individu (où la guerre des sexes tient une bonne part) et les séismes psychologiques et sociaux vécus par la collectivité dès les années cinquante.
    Après une série d'ouvrages qui suffiraient à établir une réputation d'auteur majeur (de L'écrivain des ombres à Opération Shylock en passant par La contrevie), Philip Roth a signé, avec Patrimoine, un bouleversant hommage à son père, ce petit artisan juif de Newark qui, en sa qualité de poète oral en phase avec tout un monde industrieux et pittoresque, lui a légué la vocation de héraut d'une communauté humaine balzacienne.
    Un grand dessein
    Or celle-ci ne se borne pas, dans l'oeuvre de Philip Roth, à une famille ethnique ou religieuse quelconque. Parfois classé «auteur juif», ce qui semble aussi réducteur que de classer Faulkner «auteur blanc» ou Flannery O'Connor «romancière catholique», Philip Roth semble avoir repris, avec le projet de sa Trilogie américaine, le flambeau de grands bardes tels Thomas Wolfe, dont il a réinvesti le souffle athlétique à sa façon, ou de ces impressionnants «sociologues» du roman américain que furent Theodore Dreiser, au début du XXe siècle, et John Dos Passos.
    A cet égard, la lecture de Pastorale américaine, couronnée par le Prix Pulitzer en 1998 et par le Prix du meilleur livre étranger en France, fut un véritable choc, tant le registre du romancier s'ouvrait soudain aux dimensions de l'histoire américaine contemporaine, des grisantes années cinquante aux lendemains qui déchantent du terrorisme incarné par une jeune révoltée, fille d'un héros de la patrie.
    Après ce formidable roman, à la fois généreux et tragique, qu'on pourrait dire du rêve américain fracassé, Philip Roth continua de sonder celui-ci en abordant, avec J'ai épousé un communiste, la sombre époque du maccarthysme à laquelle fait hélas penser le «revival» actuel du puritanisme et de la censure d'Etat. Or ce qui caractérisait, aussi, ces deux vastes romans «conduits» par le double romanesque de l'auteur, alias Nathan Zuckerman, c'est le va-et-vient à vigoureuses enjambées, à travers les années, et le regard porté, en perspective cavalière, sur l'évolution de la société américaine réfractée dans les milieux les plus divers, les familles, les couples et les coeurs.
    La souillure humaine
    Au moment où le misérable président Bush bis voudrait faire croire au monde que le Bien, la Liberté, la Vérité sont incarnés par les Etats-Unis, un romancier solitaire, mauvais coucheur, mais admirable connaisseur des ressorts du comportement humain, a entrepris avec La tache (en anglais The human Stain, qu'on pourrait traduire par la souillure humaine), troisième volet de sa Trilogie américaine, de traiter ce thème aujourd'hui central de l'indignation vertueuse et de la fausse pureté.
    Comme Saul Bellow, dans le mémorable Ravelstein, raconte les démêlés d'un grand humaniste d'aujourd'hui (Allan Bloom, pour mémoire) en prise avec le «politiquement correct», Nathan Zuckerman se met à l'écoute d'un vieux doyen d'université triplement «indigne» puisqu'il a osé bouleverser le petit confort des mandarins locaux encaqués dans leur paresse avant de critiquer ouvertement deux étudiants fumistes (mais Noirs, ce qu'il ignorait, ne les ayant jamais vus aux cours) et de s'amouracher d'une femme de ménage nettement plus craquante que les professoresses du campus, dont le vécu tragique (son mari est un ancien du Vietnam devenu fou furieux) rejoint celui de toute une société de floués.
    Comme les deux premiers ouvrages de la trilogie, La tache s'articule autour du «trou noir» d'un secret, qui oriente l'ensemble de la «lecture» faite par Philip Roth de notre société et de notre condition. A ceux qui rejettent la monstruosité sur les autres, aux «purs», dont nous sommes tous plus ou moins en certaines circonstances, à tous ceux qui n'en finissent pas de régler la question du mal en désignant le bouc émissaire de passage, le romancier tend un miroir humain, trop humain...

    Philip Roth. La tache. Traduit de l'anglais (remarquablement) par Josée Kamoun. Gallimard, Collection Du Monde entier, 441 pp.

  • Ceux qui se relookent

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    Celui tatoué de la tête aux pieds qui se fait greffer de petites cornes de chèvre bientôt  jalousées par un démon de piètre envergure influent dans les médias   / Celle qui ressemblait à Amanda Lear vieille quand elle est entrée dans la clinique du docteur Sudoku et qui a l’air maintenant d’un problème d’échecs non résolu / Ceux qui se sont retrouvés en combinant son émission de reconstruction faciale à elle et sa production de Maisons de rêve & Jardins cosmiques à lui / Celui qui a lancé l’idée-module selon laquelle le Sermon sur la Montagne pouvait tenir lieu de GPS spirituel / Celui qui compare les dommages collatéraux caudés à sa quatrième épouse par son deuxième lifting  à ceux de la Deuxième Guerre du Golfe / Celle qui apprend avec soulagement que les dents de devant très écartées de son sponsor et amant étaient appelées Dents du Bonheur par les sages de la Grèce antique / Ceux qui ont fait tatouer un troisième œil à leur chien du désert / Celui qui porte une cotte de maille d’origine pour marquer son attachement à la Deuxième Croisade où son ancêtre Aymeric est resté sur le carreau après avoir massacré moult infidèles / Celle qui se fait épiler à la cire à cacheter / Ceux qui savent qu’un bourdaloue est tantôt une tresse plus ou moins simple entourant un chapeau d’homme et tantôt un petit pot de chambre ovale / Celui qui affirme qu’un catogan ne peut avoir deux queues / Celle qui propose à son nouvel ami affilié aux Hell’s Angels de lui faire connaître les délices de Kaputt  / Ceux qui font repeindre les décors de leurs rêves à la veille de leur Lune de Miel, etc.   

  • Au plus-que-présent

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    La solitude n’est belle et bonne que peuplée et partagée, me suis-je dit un de ces jours de ces années-là, comme formulant un vœu, et le vœu commença de repeupler mon esseulement, et je recommençai de partager sans prendre et jeter, et je ressentis alors, et vraiment, le manque de Quelqu’un dans ma drôle de vie de ces années-là. Alors je cessai de me regarder, et du même coup je cessai d’être fasciné par les beaux corps et les beaux visages aux normes de ce temps-là.
    Or, il n’est aucune fascination dans la montée du paysage, me dis-je à l’instant de contempler la montée, cette nouvelle aube, de ce paysage d’automne dont l’émouvante beauté affleure toute chose.
    Un monde est en train de s’écrouler dans un ruissellement de chiffres et de chimères, me dis-je aussi à l’instant, un monde de chimères et de chiffres est en train de s’écrouler là-bas dans les quartiers d’affaires, un monde de chimères et de jacuzzis, un monde de frime et de primes fantasmées, mais la splendeur moirée de l’automne s’ouvre ici et maintenant sous nos yeux dans la simplicité de notre vie de gens ordinaires, et toute louange lui soit rendue – tel est notre présent, me dis-je en pensant à Ludmila : tel est notre plus-que-présent.
    De tout temps j’avais appris que tout serait compté et payé rubis sur l’ongle, me dis-je en dénombrant les touches de rubis dans le flamboiement fauve et or de l’automne, non rien de cela n’est gratuit, c’est rubis sur l’ongle que je sais que Grossvater eût payé l’Hôtel au Caire de ses rêves, si la Grande Guerre n’avait pas ruiné ses affaires, toute tractation de notre père et des pères de nos pères se réglait rubis sur l’ongle, et j’entends toujours, à l’instant, nos père et mère nous dire à l’avènement de tant d’automnes : regardez, mais regardez, ça n’a pas de prix…
    L’émouvante beauté de l’automne ne se paie que de notre regard, et cela regarde chacun, cela nous regarde : cette émouvante beauté nous regarde, me dis-je à l’instant après avoir tenté tant de fois de la peindre.
    Les vagues d’or et de pourpre ont affleuré après la première neige, tandis que les indices des chiffres et des chimères s’effondraient dans les quartiers d’affaires des grandes cités, toute la nuit les écrans silencieux ont affiché cet effondrement de chiffres et de chimères et voici s’ouvrir la grande fleur de l’automne à l’émouvante beauté.
    Le plus-que-présent affleure tandis que s’effondrent chiffres et chimères. Grossvater, père de notre mère, en eût tiré sa morale, selon quoi tout ce qui n’est pas payé rubis sur l’ongle, selon son expression, n’est que chimère vouée à s’effondrer, et notre mère, nous serinant les mêmes litanies, eût acquiescé, de même que notre père, parangon d’honnêteté et de régularité, et le père de notre mère, dit aussi le Président, et notre mère-grand et la plupart des gens ordinaires du quartier des Oiseaux, eussent acquiescé de concert : on ne promet pas d’œufs à deux jaunes, eussent-ils seriné aux raiders et aux traders des quartiers d’affaires du monde entier.
    Et je moralise à mon tour en me rappelant tout l’irréel de ma vie avant l’apparition de Ludmila dans ma vie et, dans notre vie, de l’Enfant, dont l’apparition m’a révélé la réalité qui est celle aussi de cet automne que nous vivons ici et maintenant, tandis que chiffres et chimères s’effondrent et que nos enfants repeuplent le monde.
    A l’instant le soleil, invisible encore, irradie déjà les forêts dont les vagues d’or et de pourpre roulent sous nos fenêtres, et cette houle de beauté homologuée beauté d’automne, selon le langage publicitaire, cette beauté-cliché, cette beauté de calendrier pour bureaux d’affaires, cette beauté que notre simple regard de gens ordinaires requalifie pourtant, cette beauté recapitalisée à l’instant par notre simple regard roule ses vagues des monts alentours aux baies et aux cités de là-bas, dans la brume de cet automne où l’élégie du temps qui fout le camp se mêle aux déplorations enragées des raiders et des traders et aux litanies des gens ordinaires s’estimant roulés et floués une fois de plus, et cette houle d’émouvante beauté et cette foule aux rumeurs inquiètes, cette élégie et ces litanies, cette gloire mordorée remontant à l’instant les pentes et cet écroulement de chiffres et de chimères sur les écrans des cités embrumées et dans tous les foyers des gens ordinaires, tout cela roule et me rappelle les vagues de la mer, à l’ouest d’Ouessant que mon grand-père, dit aussi le Président, me défiait de nommer…
    A l’instant, plein ouest, sous un ciel laiteux strié de traînées d’avions longs courriers qu’une bande de nuées en suspension sépare de l’immensité de brume bleutée du lac invisible, à l’instant je suis à des mondes du monde de mes sept ans, mais ici et maintenant me revient la voix du Président qui me faisait regarder la mer et me faisait voir, me faisait scruter et me faisait observer, me faisait observer et scruter, voir et regarder la mer où nous arrivaient de partout des vagues et des vagues, et voici les vagues de couleurs de l’automne roulant des monts boisés d’alentour vers les rivages embrumés de là-bas et se diluant là-bas dans les lointains, regarde cette émouvante beauté, ne perds rien d’aucun des ses éclats d’or ou de rubis, voici l’éclat de pourpre ou de feu d’un éclat d’automne qui te rend tous les automnes de nos vies. Toi-même que j’aime, comme ton grand frère défunt que j’aimais et tes sœurs que j’aime, tous nous sommes des éclats d’émouvante beauté.

    Tout sera payé rubis sur l’ongle, me dis-je en me rappelant toutes ces années à racheter le temps, telle étant ma conviction que le temps peut être racheté, quoique sans prix.
    Il n’y a pas de temps mort. La seule apparition de Ludmila, un soir dans un bar, inaugure ce nouveau Compte: la plus émouvante beauté qui m’ait jamais été donnée, avec l’apparition de nos enfants et la disparition de nos mères et pères, ce double élan qui nous a fait nous reconnaître tout à coup, et toute notre vie depuis lors, tissée de nos lignes de vie entrecroisées, toute notre vie mêlant ses vagues et nous portant ou nous déportant, toutes cette houle nous roulant de par les foules et les jours et les heurts et les échappées, tout cela s’est inscrit et je le paie de chaque mot, enfin j’essaie, je voudrais, je m’efforce, en me rappelant notre mère penchée le soir sur son Livre de Comptes - moi qui ne suis que chimères sans chiffres j’aimerais de mes pauvres mots, m’acquitter rubis sur l’ongle de cette dette.

    (Extrait de L'Enfant prodigue, récit 2008-2009 en attente de publication).

  • Quignard entre signes et formules

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    Lecture de La barque silencieuse (4)
    Walter Benjamin était un inépuisable « releveur de signes », et c’est ce qu’on pourrait se dire aussi à propos des volumes du Dernier royaume, constituant un très vaste Labyrinthe verbal et narratif où tout stimule à la fois la sensation et la pensée au gré d’un constant mouvement de va-et-vient dans le Temps et les Questions posées à l'approche de la forêt allemande bien différemment qu’aux lisières des pinèdes ou sur le flanc mauve des dunes le soir : « La diachronie nous crée d’entrée de jeu une obligation d’alliance avec l’inconnu sous la forme du jamais visible ». Il en est ainsi à propos de l’hiver, selon lui la première expérience de la mort.
    Avant que le temps « fût pensé en Occident comme une fin », la mort s’éprouvait aux matins d’hiver de nos enfances où, stylisée comme sur un lavis-haïku chinois : « La terre craque sous les pas. La mare n’est jamais aussi propre que quand elle est gelée. Les feuilles ont disparu. Les fleurs, les oiseaux, les hommes, les noms, tout a disparu. Il fait si clair. »
    Cette clarté, qui n’est pas de la mort mais d’une pensée élucidée de la mort comme anticipée, est une des caractéristiques de l’écriture de Pascal Quignard, à cela près que si cette clarté contient son ombre elle joue sur le surgissement. On croit le Sud, ou plus exactement le Latin et le Grec, lumineux : ils sont à vrai dire noirs, ou disons qu’ils surgissent du noir comme l’éclair du premier sperme. C’est quand même autre chose que le français des terminaisons ou du verlan qui en est la distorsion enfantine. Or « la naissance s’oppose à l’enfance comme l’irruption à la répétition ». Le nouveau n’est pas le jeune comme se le figure les jeunistes de l’actuelle régression. « Le neuf ne répète pas, il invente », alors que le jeunisme rechique à n’en plus finir son vieux chewing-gum sans goût.
    Quignard10.jpgAinsi aussi de ce que relève PQ de la liberté selon l’esclave Epictète qu’elle a fait multiplier les formules : « Est libre celui qui n’a pas faim et qui est sans désir », « Est libre celui qui profite de la porte qui a été laissée ouverte (est libre celui qui se suicide) » ou bien encore cette formule retournée : « Tout homme est une citadelle remplie de tyrans qu’il faut faire sauter »...
    Selon qu’on suit Apollon ou Dionysos, on préférera la liberté « débâcle » ou la liberté « fil d’arête ». À ton chaos intérieur tu opposeras ce choix d’un parcours entre deux vertiges, ou bien de la race des réguliers tu fantasmeras sur l’anarchie…
    La Barque silencieuse ne flotte pas sur le vague. La vraie poésie a horreur du vague. Si les signes mènent aux formules, ce n’est pas pour arrêter la connaissance mais pour rendre l’approximation aussi intelligible qu’un début de conte, et le livre en est plein. J’aime beaucoup, ainsi, que la « haine merveilleuse » qui plonge Vernatus l’Edile dans la tristesse quand on lui apprend la mort de son ennemi juré, échappant de ce fait à sa vengeance et le privant d'un adversaire à sa mesure, prenne la forme d’un récit légendaire comme il en est trente-six autres là-dedans. Walter Benjamin, pour en revenir à lui, avait lui aussi ce génie des passages et cette façon d’animer et de réenchanter le monde qui nous entoure. Tels sont, dans la postérité de Montaigne, les releveurs de signes...
    La Barque silencieuse, Seuil, 2009.

  • Chiffonnier d'étymologies

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    Lectures de Pascal Quignard (3)

    On revient tout naturellement, ensuite, à Epicure, via l’examen des étymologies des mots suicide ou liberté. Ce n’est pas le Quignard que je préfère, chineur de savoirs un peu secs à mon goût, mais l’important tient à ce qu’il fera tout à l’heure de sa savante, voire doctorale inspection. La liberté de disposer de sa propre mort est en jeu. C’est un argument des associations actuelles d’assistance à la mort volontaire, genre EXIT, mais avec quelque chose d’acclimaté, d’organisé, de conditionné presque (comme on le dit des aliments ou des déchets carnés) de collectif et de normalisé qui évacue le tragique de la Décision et son tour philosophique. « Voici notre potion », entend-on dans la chambre à lumière tamisée où l’Accompagnant procède à l’ultime devoir de son contrat, et malgré la délivrance du sujet on ne peut retenir un sursaut d’horreur à l’idée d’une pratique généralisée multipliant la formule : « Voici notre potion »…

    Or, cela se passe plutôt, dans ces pages de La Barque silencieuse, sur les rives extrêmes où Mishima s’éventre en toute liberté avant le coup de sabre de l’Assistant.    

    « Le mot magnifique et liquide de suicide apparut au cœur du monde baroque », relève Pascal Quinard en rappelant que jusque-là juristes et prêtres parlaient par périphrases de mort « volontaire » ou « impétueuse ». Or, le mot de suicide introduit avec le sui la notion d’auto-immolation restituant à chacun son «mourir» propre, étant établi que « la mort est à notre disposition », fût-ce « dans l’impétuosité».

    Cela qui nous ramène au « self »,  vrai ou faux, au « sui» et au corps, à l’autonomie physique qui fixe la liberté selon les Grecs, ou à la libertas latine vue comme une « poussée continue, progressive, florissante, épanouissante, luxueuse, spontanée de la nature », à la solitude vécue dans la « joie de se retrouver seul » dans une présence érotique dilatée au large sens et sur le Weg ins Freie de Schnitzler, avec ce nouvel horizon clarifié du mot suicide : «Le suicide est certainement la ligne ultime sur laquelle peut venir s’écrire la liberté humaine. Elle n’est peut-être le point final. Le droit de mourir n’est pas inscrit dans les droits de l’homme. Comme l’individualisme n’y est pas inscrit. Comme l’amour fou n’y est pas inscrit. Comme l’athéisme n’y est pas inscrit. Ces possibilités humaines sont trop extrêmes. Elles sont trop antisociales pour être admises dans le code qui prétend régir les sociétés, Car un homme naît croyant comme un lapin est ébloui par les phares ». 

    Même bien courte, la formule est du délire perso de l’écrivain  chinant les réalités dans la vieille caisse à sable du langage, comme Walter Benjamin grappille les jouets anciens dans les vitrines de Paris ou Berlin. On leur emboite le pas avec de petits hourras d’enfants courant à la récréation…

     

    Quignard9.jpg7 autres citations de La Barque silencieuse (3)

     

    « Quand on glisse sa main un instant dans la mer, on touche à tous les rivages d’un coup. De même, le pied dans la mort, par laquelle on quitte le temps »

     

    « Quand elle mourut, il était si fou de son corps qu’il garda le crâne de son épouse ».

     

    «Caresser un crâne valait une prière aux yeux de Dieu ».

     

    « Au matin, avant que le soleil parût, les corneilles lui avaient déjà mangé les oreilles ».

     

    « Ne deviens pas toi-même mais deviens le soi, le self, le sui, l’objet sacré intime, la part incommunicable, le jadis ».

     

    « Que vaut la formule « chacun pour soi » si chacun se hait ?

     

    « Il y a une solitude antérieure au narcissisme ; une terrible extase infante ; un délaissement ; une désolation qui fait le début des jours, c’est presque une extase interne en amont de l’extase, en amont de la contemplation, en amont de la lecture »

     

  • Quignard éminent mineur

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    (Dialogue schizo)

     

    Moi l’autre : - Tu as noté récemment, à propos de Pascal Quignard, que c’était en France le plus grand écrivain du moment, mais je t’ai senti hésiter…

    Moi l’un : - C’est vrai que j’hésite. D’abord parce que ça fait toujours un peu cuistre de dresser des tableaux d’honneur, comme si l’on se posait en instance de consécration, ah, ah. Ensuite du fait que si Bernanos, ou Céline, ou Proust étaient encore en vie, j’en rabattrais naturellement sur ce diplôme de « grand écrivain ». Mais je retrouve celui-ci accolé aux œuvres de Houellebecq ou de Dantec, alors...

    Moi l'autre: - Alors tu forces la note ? 

    Moi l’un : - Je dirais plutôt que j’essaie d’évaluer une œuvre littéraire absolument cohérente, intéressante et pure de tout compromis, comme l’est aussi celle d’un Richard Millet, entre autres, par rapport à une période d’eaux basses et de surévaluation médiatique qui fait un « grand écrivain » de Philippe Djian (que j’apprécie souvent, par ailleurs) ou de Christine Angot (doint je ne vomis pas tout). Fais un saut d’un demi-siècle ou un peu plus en arrière  et tâche d’imaginer quelle place occuperait Pascal Quignard dans le sommaire de la Nouvelle Revue Française…

    Moi l’autre : - Je le vois en très bonne place. Quelque part entre Charles-Albert Cingria et André Suarès. Maître prosateur et joyeux érudit. Mais dans le sommaire de la NRF, plutôt chéri de Paulhan et des lettrés  que des grands ponts à la Gide, plutôt enfilade de collines que Montagne.

    Moi l’un : - J’aime aussi cette notion du massif. Or, il y aurait pas mal de révision à faire, avec le recul, de ce point de vue. Je pense notamment à Ramuz, toujours considéré avec une certaine condescendance par nos amis français. Ou à Giono. Ou à Jules Romains, complètement snobé par tout un monde académique et parisien. Ou à Julien Green. Et bien entendu à Simenon… Simenon, Romains et Ramuz qui, soit dit en passant, étaient appréciés bien plus sérieusement par de grands écrivains « étrangers », comme Miller, Buzzati ou Dos Passos, que maints auteurs français plus en vue de la même époque. Mais je ne suis pas sûr que Miller, Buzzati ou Dos Passos eussent éprouvé le même enthousiasme pour l’œuvre d’un Quignard...

    Moi l’autre : - Là, tu mélanges les genres. Quignard n’est pas un romancier « massif » comparable à ces trois-là…

    Moi l’un : - Très juste Auguste : l’auteur de La barque silencieuse est essentiellement un essayiste-conteur-poète. Prosateur à pointes enfin. Or, à ces divers égards, c’est bel et bien ce qu’on peut appeler un grand écrivain, je dirai, comme pour Cingria, Suarès ou, en d'autres langues, Walter Benjamin, Ludwig Hohl ou Ramon Gomez de La Serna : grand écrivain mineur.

    Moi l’autre : - N’est-ce pas restrictif ?

    Moi l’un : - Pourquoi ? Tu as quelque chose contre les mineurs ?

  • Grand large du présent

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    Diachronies de Pascal Quignard. Lecture de La Barque silencieuse (2)


    Le considérable critique littéraire qu’était aussi (et surtout, peut-être) le romancier romand Jacques Mercanton a remarquablement parlé, à propos de T.S. Eliot, me semble-t-il, de ce qu’on pourrait considérer comme un provincialisme dans le temps.

    Mercanton0001.JPGComme il y a un provincialisme dans l’espace, qui nous sépare du canton ou du pays voisin, il y a un provincialisme dans le temps dont les effets se font sentir aujourd’hui par atrophie progressive de la mémoire, jusqu’à l’amnésie. L’effondrement de l’enseignement de l’Histoire y est évidemment pour beaucoup, qu’aggrave une nouvelle perception tribale de la réalité découpée en tranches d’âge parfois plus minces que celle d’une génération. Ce provincialisme dans le temps exclut évidemment tout sentiment de filiation et de continuité, ou alors le réévalue artificiellement selon les lois du marché de la nostalgie, qui signale la même perte par défaut, si l’on ose dire, tandis que la seule poésie continue de réitérer le Présent du verbe, qui est de tous les temps et de tous les lieux.
    Le premier regard jeté par le premier lecteur non averti (ne connaissant rien de l’auteur) sur La Barque silencieuse n’y verra peut-être qu’un chaos de séquences hyper-référentielles relevant de toutes les littératures littéraires, philosophiques ou historiques, alternant les lieux et les temps dans une apparente discontinuité, d’une écriture certes très belle (notre lecteur est sensible, comme il s’en trouve encore) mais pour signifier quoi ?
    Il faut lire le livre pour le dire – il faut vivre le livre pour en absorber la substance et le sens. Les pages consacrées ici à la solitude de la lecture (on peut y aller illico, pages 61 à 66) disent ou plutôt suggèrent - car les mots ne sont qu’une partie de ce qui est dit – le type de présence que dans le temps, on pourrait dire au cœur du temps que fonde la lecture. « Dans la littérature quelque chose résonne de l’autre monde », lit-on, puis « quelque chose se transmet du secret », mais on verra que cet autre monde et ce secret vont bien en deça de ce qu’on entend ordinairement, dans l’en deça de la parole, au fond du corps et même avant le corps et bien avant la parole. Dans cette approche du plus-que présent de la littérature, de la poésie et de tout ce qui pense de nous et en nous pour aboutir à l’approximation des mots, nous constatons une fois de plus, comme en relevant les yeux sur le mur de Lascaux, que le Contemporain Capital est là en déploiement rhyzomatique, qui a pour nom Tchouang-tseu ou Benedikt Spinoza, entre cent autres, l’inventeur de la fermeture éclair (whose Name is Whitcomb Judson) qui avait déjà trouvé onze acheteurs à la fin de l’année 1891, ou Socrate l’Athénien qui frotte ses chevilles quand le gardien vient lui ôter les fers et ressent alors l’élargissement du monde.
    « Socrate va mourir, écrit Pascal Quignard à la page 97 de La barque silencieuse, mais peu importe : il trouve du plaisir à frotter ses jambes nues abîmées dont on vient de retirer les fers ».

    Et la définition du mot élargissement complète ce Chapitre XXXII en paragraphes à méditer en mâchant un peu de réglisse comme lorsque nous découvrions Socrate dans la cour de récréation du collège où Jacques Mercanton avait officié : « Ecrire des romans ôte les fers. Les romans imaginent une autre vie. Ces images et ces voyages entraînent peu à peu des situations qui, dans la vie de celui qui lit, comme dans la vie de celui qui écrit, émancipent les habitudes de la vie ».

    Et ceci « Qu’est-ce qu’une autre vie sinon une autre intrigue linguistique ? »

    Et ceci encore : « Ecrire déchire la compulsion de répétition du passé dans l’âme.
    À quoi sert d’écrire ? À ne pas vivre mort. »

    Et cela :

    « Le large a inventé une place partout sur cette terre. Ce sont les livres. La lecture est ce qui élargit.

    Pascal Quignard. La Barque silencieuse. Seuil, 273p.

  • Sur La barque silencieuse

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    Lectures de Pascal Quignard (1)

    Dans la magistrale lecture d’un monde que constitue son essai biographique sur Walter Benjamin, Une vie à travers les livres, Bruno Tackels situe deux auteurs dans la postérité privilégiée de WB, pour lesquels le Temps, la Mort et la Mélancolie font figure d’instances fondatrices, à savoir W.G. Sebald le romantique et Pascal Quignard le baroque.
    Bien entendu, taxer Sebald de romantique et Quignard de baroque est par trop restrictif, mais disons que cela rend le ton dominant de leur oeuvre respective : crépusculaire pour le veilleur de toutes les destructions que fut l’auteur trop tôt disparu d’Austerlitz, et comme entée sur la luxure et la mort, la solitude et la merveille pour le poète-essayiste de La barque silencieuse et de plus de quarante autres ouvrages en archipel.
    Ceci dit, la traversée du Temps opérée par Pascal Quignard est aujourd’hui tout à fait unique, comme sa façon de trouvère de trouver ses phrase ou de grappiller ses mots dont il sonde les origines et module les développements, du cercueil à l’utérus et retour…
    Pour rendre le son et le sens de La barque silencieuse, de loin le meilleur et le plus beau livre paru en France cette fin d’été 2009, il ne serait que de pratiquer la méthode de WB consistant à citer et à citer et à citer encore en liant entre elles citations et citations.
    Je cite donc illico le début du chapitre premier où il est question de l’origine du mot corbillard, découlé de l’usage des coches d’eau porteurs de nourrissons menés de leurs nourrices à leurs mères de Corbeil à Paris entre la fin du XVIe et la fin du XVIIe où Furetière fixa le nom dans le marbre du papier : « J’aurai passé me vie à chercher des mots qui me faisaient défaut. Qu’est-ce qu’un littéraire ? Celui pour qui les mots défaillent, bondissent, fuient, perdent sens. Ils tremblent toujours un peu sous la forme étrange qu’ils finissent pourtant par habiter. Ils ne disent ni ne cachent : ils font signes sans repos ».
    Or tout fait signe dans la lecture du monde, du Temps, de la Mélancolie et de la Mort que constitue ce sixième tome du Dernier Royaume de Pascal Quignard, dont le premier (Les Ombres errantes, accessoirement gratifié du Prix Goncourt, faisant surtout honneur à l’Académie éponyme) parut il y a sept ans déjà. Sept ans que le crâne décharné et peint en noir de La Valliote, qui fut la femme la plus belle du monde baroque, posé sur le secrétaire du Temps enfui par l’abbé d’Armentières, attendait d’apparaître sur le papier liquide où la barque silencieuse ne dort que d’un œil.
    Ces propos décousus marquent le début d’une traversée de l’œuvre intégral du plus grand écrivain français, à mon goût, encore en vie et à l'exercice ce dimanche matin à 12h.13. Chaque livre de PQ fera l'objet de 7 notes, assorties de 7 citations.

    De La barque silencieuse (1)

    "Quel qu'il soit, quel que soit le siècle, quelle que soit la nation, tout enfant est d'abord un inconnu. Tout destin humain est: l'inconnu de la mise au monde confié à l'inconnu de la mort."

    "Une bêche, un sécateur, une hache pour le petit bois, deux bottes en caoutchouc pour la terre spongieuse, un parapluie jaune pour le ciel, un crayon à papier et le dos des enveloppes - la vie solitaire ne coûte pas extrêmement cher quand on la rapporte aux sept bonheurs qui l'accompagnent".

    "Naufragés sont les hommes, venus d'un autre monde, ayant déjà vécu, abordant une rive".

    "On appelle diable de poussière une petite tornade minuscule, haute comme deux ou trois hommes superposés, qui soulève la poussière ou la paille des champs au mois d'août".


    Pascal Quignard, La barque silencieuse. Seuil, 237p.

  • Un grand roman choral

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    Lark et Termite, de Jayne Anne Phillips : l’un des événements littéraires de la rentrée « étrangère »

    par Claude Amstutz

     

    Ce roman poignant à l’atmosphère faulknérienne – mais sans sa respiration pessimiste ou désespérée – prête sa voix à cinq personnages qui vont nous raconter une histoire qui les lie viscéralement les uns aux autres.

     

    La première voix est celle du caporal Leavitt tombé dans une embuscade au début de la guerre de Corée, réfugié dans un tunnel avec une petite coréenne dont il sauve la vie en la couvrant de son corps. Il se remémore sa rencontre avec Lola, son épouse enceinte laissée à Louisville et dont il pressent la naissance du fils qu’il ne connaîtra jamais. Malgré les horreurs de la guerre, certains passages sont d’une beauté à couper le souffle : La fille se mouille la main et la lui pose sur la gorge, sur la bouche. La nuit est sans nuages. Il ne voit pas le clair de lune mais il le sent qui luit sur la pâle paroi du tunnel.

     

    Puis, c’est au tour d’une adolescente de 17 ans, Lark, le premier enfant de Lola, de prendre la parole, neuf ans plus tard. Animée d’une joie de vivre indéfectible, elle doit son nom – alouette, en français - à sa mère qui voulait qu’elle sache grandir en se gardant des dangers et soit capable de s’envoler. Son destin est lié à son petit frère Termite, handicapé mental et moteur presque aveugle, qui ne sait ni parler, ni marcher, auquel elle veut éviter coûte que coûte une institution spécialisée. Irradiant de lumière auprès de tous ceux qu’elle fréquente, elle n’est pas naïve pour autant et sa vision du monde demeure très concrète : La vie m’apparaît comme quelque chose d’immense, mais je ne suis pas sûre qu’elle soit longue, comme un ciel de saphir qui pèse au-dessus des têtes et toujours de l’eau sur les bords. Ce bord, c’est là où tout change d’une seconde à l’autre. Je sens qu’il se rapproche. Comme un bruit, comme le vent, comme un train dans le lointain. 

     

    Quant à Nonie, la sœur de Lola - envers laquelle elle nourrit d’obscurs ressentiments qui trouvent une explication dans la dernière partie du livre – elle aussi s’exprime. Avec beaucoup de dévouement, elle élève Lark et Termite comme ses propres enfants avec son compagnon Charlie,  afin d’honorer la promesse faite à sa sœur.

     

    La voix la plus impressionnante est celle de Termite, le fils de Leavitt, dont le nom fait référence à ses doigts qui bougent en tous sens et battent l’air comme les antennes d’un insecte. D’une sensibilité hors du commun – en particulier sa perception des sons et des couleurs - il semble tout connaître, tout savoir, tout comprendre. Son osmose avec Lark est magique : La pluie va mugir comme la mer dans les coquillages de Lark qu’elle lui colle près de l’oreille pour qu’il entende les vagues. Lark dit les océans cognent comme le sang dans les veines, et elle pose les doigts sur son poignet pour qu’il sente le fragile battement.

     

    La dernière, lointaine, est la voix de Lola qui n’a pas eu de chance. Ayant perdu l’homme qu’elle aimait, elle aspire à le rejoindre non sans avoir préalablement assuré l’avenir de ses enfants.

     

    La chronologie du récit n’est pas linéaire, la plupart du temps traversée par les réminiscences du passé. Tous les personnages – à l’exception de Lola – ont une faculté de survivre à tous les événements, les uns avec et par les autres, unis par des liens invisibles à tout jamais.

     

    Le point culminant du roman, dans les 50 dernières pages - une tempête dantesque - ramène à la surface des secrets de famille, des rancoeurs, des larmes, mais qui s’estompent en douceur, préfigurant le pardon ainsi qu’une forme de rédemption.

     

    L’écriture de Jayne Anne Philipps est audacieuse. Ses mots semblent forgés par la terre, matière vivante tantôt visuelle, tantôt sonore, comme un rayon lumineux qui traverse les ténèbres.

     

    Racontée de plusieurs points de vue, cette histoire offre aussi dans sa conclusion de nombreuses interprétations, dont celle-ci : Termite existe-t-il vraiment ? Comme Lark incarne la beauté du monde, est-il, lui, le miroir des autres, ou le symbole de la conscience, de la perception des choses, du temps ? Certaines visions de Termite peuvent le suggérer : Il voit son père se découper dans la lumière, il voit son père se retourner et s’éloigner. Son père a un fils comme lui et une fille comme Lark et il les emmène avec lui, il les conduit hors du tunnel.

      

    Phillips2.jpgJayne Anne Phillips. Lark et Termite. .Saluons au passage l’admirable traduction de Marc Amfreville, parfaite restitution du texte original. Christian Bourgois

     

    (Cet article est à paraître dans la 79e livraison du journal littéraire Le Passe Muraille, en octobre 2009. Merci à Claude Amstutz, libraire à Payot-Nyon, de sa collaboration précieuse.)

     

     

  • Ceux qui se défoncent au SCRABBLE

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    En mémoire de ma petite mère

    Celui qui laisse gagner son père afin de lui éviter les lazzis de ses camarades de chambrée à l’EMS Le point du Jour / Celle qui a demandé à ses fils de mettre son jeu dans le cercueil avant de cramer celui-ci / Ceux qui s’y sont mis après avoir convenu qu’ils étaient trop vieux pour le strip poker / Celui qui surprend sa mère à jouer seule en se traitant de tricheuse / Celle qui cuisine ses neveux sur leur vie amoureuse en profitant aussi de leur inculture / Ceux qui estiment qu’avec ce jeu-là pratiqué à grand échelle il y aurait moins de guerres / Celui qui travaille à la transcription du SCRABBLE en chinois mandarin / Celle qui préfère le Loto à cause (dit-elle) qu’on peut gagner un lapin / Ceux qui jouent par-dessus l’Atlantique en réseau vidéo multilingue / Celui qui estime que le Monopoly est plus formateur au niveau de la gestion de fortune / Celle qui s’est fait faire un étui de pécari pour ses voyages avec le Club du quartier des Oiseaux / Ceux qui estiment que ce jeu-là signale un supplément d’ambition culturelle appréciable chez un candidat beau-fils / Celui qui se demande où son fils cadet va chercher tous ses mots alors qu’il est si taiseux à l’ordinaire / Celle qui a toujours peur de voir son cousin Victor aligner un mot osé qui la ferait rosir / Ceux qui arrivent à faire jusqu’à des vingt parties par jour tellement ils s’ennuient dans leur mouroir qui ne donne même pas sur le lac / Celui qui ne ferait pas une partie sans cravate / Celle qui pouffe toujours quand ses partenaires se plantent / Ceux qui se gaussent de ces prétendus Docteurs en lettres incapables de leur en remontrer même en leur laissant le temps / Celui qui a exigé le remboursement de son matériel quand Monsieur Carrard (Docteur en linguistique) l’a jeté dans le feu de cheminée tant il était vexé de perdre contre un employé des Postes / Celle qui considère finalement que le jeu lui a permis de sauver son troisième et dernier mariage / Ceux qui sont tellement accros qu’ils ont cessé de sniffer, etc.

  • Ceux qui sont à fond bio

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    Celui qui parie pour une moralisation de la technique à brève échéance / Celle qui rampe le long de son abîme sans s’en douter au moment d’ingérer ses gélules de positivité / Ceux qui sont globalement pour la guerre bio à zéro morts zéro blessés / Celui qui trouve enfin sa vraie posture dans le dispositif / Celle qui gère la modulation de ses sourires de responsable adjointe des RH / Ceux qui s’en prennent virulemment au surfer qui sort sa clope dans le téléphérique bloqué de la Vallée Blanche / Celui qui estime qu’une vie sexuelle top branchée dépend beaucoup de la maintenance de son complexe physico-mental / Celle qui fait le test pour revoir un certain infirmier aux yeux verts qu’elle a rencontré au Place To Be / Ceux qui se rappellent le petit restau macrobiotique de la rue Pascal où ils mâchaient des noisettes avant de s’embrasser à pleines bouches / Celui qui a clairement refusé de boire son urine dans le même gobelet dont venait de se servir Jessica Dulaurier quitte à se faire traiter de petit bourge / Celle qui introduit l’huile de lin dans son hygiène de vie / Ceux qui font leur check up neural et spirituel chez l’astrologue Wenceslas Voyant / Celui qui pratique la NeuroSynergie pour mettre  un frein à sa compulsion de bouffe et retrouver sa ligne de sexa relax max / Celle dont l’aura a retrouvé sa billance depuis qu’elle utilise des produits sans phosphates, sans phtalates, sans éthers de glycol et sans formaldéhyde / Ceux qui prospectent les champs magnétiques du terrain vague jouxtant le 7e bloc de la ZUP où ils ont l’espoir de construire bientôt en collectif une maison passive avec isolation paille, etc.

     

    Image: Philip Seelen

  • Ceux qui se positionnent au niveau de la posture

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    Celui qui perpétue la fidélité au parti traditionnel des Du Laurier / Celle qui se range aux positions de son nouvel amant kurde / Ceux qui manifestent pour les Tibétains en refusant de manger chinois / Celui qui lance la scission Rupture pour la rupture / Celle qui ne peut pas admettre que cette gourde de Josiane ait fait de son ex un social-traître / Ceux qui sont restés procommunistes primaires tout en appréciant néanmoins  le style de Jean d’Ormessier et François Nourisson / Celui qui n’a jamais été du bon bord à aucun point de vue / Celle qui lisait ostensiblement La Croix pour faire chier son prof de maths résolument athée et moqueur à l’égard du surpoids des filles de la classe / Ceux qui ne savent pas mais en sont sûrs / Celui qui estime qu’on ne peut pas se taire quand on sait ce qu’on sait même si c’est plus compliqué / Celle qui ne fait de politique qu’en exerçant son droit de vote / Ceux qui votent viril / Celui qui se demande s’il doit descendre dans la rue pour donner l’exemple à ses élèves majoritairement indifférents / Celle qui se coiffe comme la fille Le Pen / Ceux qui estiment que le choix d’une voiture est un acte politique / Celui qui partage toujours les positions centre-droit de son premier moniteur de natation / Celle qui n’aime pas l’injustice / Ceux qui vocifèrent dès que les fiotes du groupe en appellent à la nuance / Celui qui soupçonne le pitbull du voisin d’en dessous d’être une taupe nazie / Ceux qui trouvent en Philippe Muray un styliste top / Celui qui se dit célinien pour choquer les collègues profs de gauche de sa femme Pénélope / Celle qui demande au groupe d’exiger l’autocritique de Fabien dont elle sent depuis quelque temps qu’il lui échappe au niveau idéologique / Ceux qui estiment que la politique est la continuation de la guerre des sexes par d’autres moyens / Celui qui a passé du col mao à la moustache gay / Celle qui s’affirme soudain du parti des mamans libertaires / Ceux qui lisent Dantec au Café du Théâtre pour affirmer leur néo-conservatisme tendance sioniste / Celui qui trouve Gabriel Fauré trop à droite / Celle qui voit en l’engagement communiste de Louis Aragon un affirmation compulsive de son attirance homosexuelle rétroactive pour le père absent / Ceux qui constatent une fois de plus ce matin que les montagnes s’en foutent, etc.  

    Peinture: Terry Rodgers.

            

     

  • Intimité

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    …Lui c’est le petit ami de l’aînée qu’on connaît juste de l’avoir vu deux trois fois, un garçon nature et capable dans sa partie à ce qu’on dit, et elle c’est L., tu sais bien, que j’appelle Lady L., et tout à l’heure ce sera la plus jeune qui se pointera avec sa soeur, et plus tard encore leur oncle, et ils seront tous penchés comme ça autour de la table, à faire ça comme s’il n’y avait que ça à faire…

    Image : Philip Seelen

  • Ceux qui arpentent les déserts urbains

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    Celui qui a conservé l’appareil dentaire de sa mère adoptive hélas électrocutée dans sa baignoire sabot / Celle qui tricote un bonnet de laine non dégraissée à son neveu Paulin / Ceux qui cultivent de l’herbe dans les serres de leur bisaïeul aveugle / Celui qui ne supporte pas l’éthanol que lui offre son cousin iranien avec des loukoums au drôle de goût / Celle qui écrit des poèmes en se faisant masser par un jeune Peuhl dont les mains s'égarent agréablement / Ceux qui ne jurent que par les meubles en rotin / Celui qui s’est adapté à sa belle-famille foncièrement Mac alors qu’il reste PC de cœur / Celle qui entend faire soigner sa fille kleptomane par l’hypnose / Ceux qui se partagent la garde des enfants illégitimes du Bloc B/4 de la Cité Joyeuse / Celui qui fait des mèches violettes à sa logeuse en train de blanchir grave / Celle qui a toujours parié pour le Pire en espérant que le Meilleur la démente / Ceux qui se tapotent les joues en public par mimétisme sarkozien / Celui qui oublie de boire pour oublier / Celle qui ne fait pas ses cinquante-sept ans en dépit de ses cernes d’irrécupérable alcoolo et de la peau de son visage qu’on dirait du faux cuir genre skaï / Ceux qui ont choisi de ne plus consommer de laitages par conviction diététique et spirituelle à la fois / Celui qui va manger la jacinthe décorative de la table où on la relégué avant de lui servir une escalope d’on ne sait quoi non sans le regarder de travers / Celle qui ne supporte plus le tic-tac de la pendule neuchâteloise de sa mère sourde et taiseuse de surcroît  / Ceux qui s’inscrivent au parti populiste en sorte d’en remontrer à leur fils effrontément souverainiste et probablement attiré par les jeunes caporaux de l'Armée du Salut dont il est lui-même major estimé / Celui qui profite des Fêtes pour faire les à-fonds de son Mobilhome baptisé La Mulette / Celle qui cite Goethe comme quoi la couleur serait la souffrance de la lumière sans voir du tout en quoi (se dit-elle in petto) / Ceux qui n'ont plus les moyens d'entretenir un majordome depuis la ruine de la Banque Lehman's Brothers / Celui qui se lance dans le rachat des fonds pourris en spéculant sur son adhésion récente à l'Eglise du Nouveau Bénéfice  /  Celle qui s’agenouille dans la Maison du Père tandis que le fils de sa sœur divorcée qu’elle a traîné jusque-là ne cesse de protester qu’il n’est pas l’enfant de Marie qu’elle croit nom de Dieu / Ceux qui rêvent de dormir une fois sous les ponts pour voir si Jésus se décide enfin à leur donner un coup de pouce, etc.

  • Au niveau de la Trinité

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    … Je ne saisis pas bien, Raymonde,  ce que sous-entend ta mère : a-t-elle deviné que tu étais en espérance, estime-t-elle déjà que je mange pour deux ou envisage-t-elle de jouer le Tiers inclus de notre ménage après nous avoir avancé les fonds propres de la Villa Les Soucis ?...

    Image : Philip Seelen

  • Les Perdus éperdus

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    Julien Mages exprime les désarrois de notre époque en crise. Les Perdus, en création à Vidy, confirment un grand talent en expansion

    Clodo-métro-dodo pourrait être leur devise. On ne sait d’où ils viennent, pas plus qu’ils ne savent où ils vont. Ils n’on rien, ils sont « largués », ils sont exclus, aux confins de la misère. Ils constituent l’allégorie vivante des oubliés de la prospérité. Il y a là Adam et une femme seule, un jeune homme, un certain Thyrésias et une petite fée. Vagues rejetons de Beckett qu’on dirait tournant en rond sur La Route de Cormac McCarthy, ils subissent la loi d’un fantomatique Système dont ils ne savent très bien ni ce qu’il est ni si l’on peut en sortir. Adam, qui annonce le commencement « déjà commencé », semble le croire, qui disparaît quelques temps comme au temps où il était petit « au jardin », avant de revenir pour la suite du jeu dans lequel entrera un enfant bientôt mort d’inanition mais dont on célébrera, par retournement panique de rite, la mort à Noël...
    Mages2.jpgIl y a vingt, trente ans, on se fût « libéré » de cette dèche en s’en remettant à un anti-système existentiel ou politique. Mais là, mystère et boule de Terre polluée: on est sous les étoiles contaminées et le bébé des lendemains qui déchantent ne fera que trois p’tits tours en landau voltigeur avant de s’en aller. Dans l’hésitation des mots et des rituels parodiés, entre balbutiements de vieux enfants et vitupérations de révolte relancée, la partition de Julien Mages évoque plus qu’elle n’analyse ou conclut, chatoie et bégaie à la fois, se déploie en brèves polyphonies vocales puis s’ouvre comme une fleur d’espoir inespéré.
    Julien Mages, de toute évidence, est un auteur dont la voix, autant que la vision, en imposent par la pureté et l’originalité de son inspiration et de son expression. L’intelligibilité verbale de son texte n’est pas toujours immédiate et complète, mais le « dessous » et l’aura de sa langue dépassent les mots, relayés par la mise en scène, que l’auteur signe avec maestria. Par ailleurs, l’interprétation compte aussi pour beaucoup, modulée par cinq jeunes comédiens (Marika Dreistadt, Anaïs Lesoil, Frank Arnaudon et Roman Palacio, tous sortis de la Manufacture avec Julien Mages, ainsi que David Pion) jouant dans la même intensité aiguë.
    Comme l’avait signalé, dans les colonnes de 24Heures, mon confrère et ami Michel Caspary, évoquant les premiers travaux de Julien Mages, celui-ci impose désormais sa présence au premier rang de la création théâtrale romande.

    Mages3.jpgLausanne, Théâtre de Vidy, Salle de répétitoion, jusqu’au 9 octobre. Tlj à 19h30. Relâche le 20 et les lundis. Réservations : www.vidy.ch

  • Le bleu de l’âme

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    … Non, je ne vois aucune beauté dans la guerre, nulle ruine ne sera chantée, mais ton geste est plus fort que la mort, ta grâce déploie partout le ciel pur ce matin des faucons assassins, tu as lavé le ciel de tes larmes et tu as lavé le sang de la terre, l’odeur de phosphore demeure mais le ciel se reflète en toi…
    Image Philip Seelen

  • La saga de Lady Blues

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    Alain Gerber a ressuscité Billie Holiday entre dèche, gloire et passions, sur les ailes de la musique. Il vient de publier un nouveau pavé, chez Albin Michel, simplement initulé Blues.

    La figure fascinante de Billie Holiday (1915-1959), mélange de fragilité et de violence, de grâce et de trouble, dont la sensibilité catastrophique aura marqué sa voix sans pareille et précipité ses multiples casses, est inséparable d’une destinée dont elle-même a tissé (ou fait tisser) la légende dans Lady sings the blues. On connaît les grands traits de la vie, fracassée par la drogue, de la plus grande chanteuse de blues du XXe siècle, que seule la musique aura sauvée de ses démons, jusque dans ses apparitions les plus pathétiques. Déjà largement documentée, notamment par Donald Clarke dans Wishing on the Moon. The Life and Times of Billie Holiday (Viking Press, 1994) et par Christian Gauffre dans un CD-livre référentiel (Billie Holiday, Vade Retro/Jazz Magazine, 1995), la vie passionnée et la passionnante carrière de Lady Day (comme l’appela Lester Young qui l’aima et la fuit à l’apparition de la première seringue) a en outre inspiré maints auteurs, dont un Marc-Edouard Nabe, et tout récemment encore paraissait une nouvelle « évocation » biographique de Véronique Chalmet, à la fois claire et sommaire, confortant la légende plus que ne l’éclairant de nouveaux aperçus.
    Si paradoxal que cela puisse paraître, c’est cependant par le biais de la fiction en pleine pâte, il est vrai fondée sur une immense connaissance du jazz et de son histoire, que le plus « américain » des romanciers français, Alain Gerber réinvestit le monde de Billie Holiday et de ses proches, qu’il fait parler en alternance. Billie elle-même, tantôt canaille et bouleversante, évoquant un personnage « noir » de Chester Himes ou Ring Lardner, mélange de femme-enfant blessée et de furie, d’artiste et de sorcière, est « vécue » de l’intérieur par le romancier, comme l’est aussi Sadie la mère douloureuse, à laquelle sa fille se reproche d’avoir « planté cette putain de seringue dans le cœur ». Au même premier rang des présences les plus vibrantes, tant du point de vue existentiel et affectif que pour sa relation au jazz, Lester Young nous en apprend aussi beaucoup sur la quête éperdue de Billie et sur ses regrets d’avoir négligé sa Lady, tout à sa « musique über alles », cette « fille qui se roule les yeux doux toute seule, qui trinque toute seule, qui danse doute seule, qui s’épouse toute seule et fait la noce toute seule dans son coin, Makin’Whopee… ».
    Mais cette « histoire d’amours » mêlant le sordide et le sublime, la prescience enfantine de la mort (qu’Alain Gerber nous dit avoir vécu lui-même avec une intensité foudroyante, et que Billie découvre avec sa mémé Mattie qui la terrifie en essayant de l’entraîner dans la tombe…) et la découverte précoce de l’abjection humaine, d’un bordel l’autre, se déploie et se nuance aussi par les comparses d’un récit à multiples voix, dont celle de la journaliste-romancière noire Melissa, par contrepoint, éclaire de sa lucidité le « rêve américain », qu’elle juge « grossier et primitif », autant que le mentir-vrai de Billie dans ses confessions à William Dufty, véritable auteur de Lady sings the Blues…
    « Je ne suis pas poète, nous dit Alain Gerber, mais ce qui m’a quand même intéressé dans le roman, c’est de faire dire aux mots ce que les mots ne sont pas capables de dire. C’est d’ailleurs la définition qu’on donne de la musique...»
    Or le romancier torrentiel du Faubourg des coups-de-trique et du Plaisir des sens, entré en littérature sous le patronage de Faulkner, Hemingway et Thomas Wolfe avec La couleur orange (premier titre, datant de 1975, d’une œuvre qui en compte vingt-cinq et vingt autres recueils de nouvelles ou d’essais sur le jazz), donne sa pleine mesure dans la saga de Lady Day. Après les figures de Louie (Armstrong), Chet (Baker) et Charlie (Parker), celle de Billie Holiday revit magnifiquement en dépit de la distance séparant le modèle déjanté de son peintre : «Je vois ces gens vivre et se défoncer, je ne vis absolument pas leur vie de dingues, mais j’essaie néanmoins de les rejoindre en écrivant. De la même façon, je fais de la batterie depuis plus de quarante ans, et je ne suis toujours pas fichu de jouer. Jouer de la musique est un truc tellement mystérieux, au sens le plus fort, presque au sens religieux »…
    Or il y a bel et bien du feu sacré dans la passion vouée par Alain Gerber aux gens autant qu’à la musique. Passion communicative…

    Alain Gerber. Lady Day. Fayard, 609p.
    Véronique Chalmet. Billie Holiday. Payot, 198p.

  • Ceux qui parlent en dormant

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    Celui qui est sous l’eau / Celle qui rêve à la Ville Sainte / Ceux qui font la paix dans le désert blanc / Celui qui parcourt tous les Calvaires d’Espagne / Celle qui drague entre les tombes / Ceux qui s’estiment les Remparts du Bien Foncier / Celui qui ne supporte pas l’odeur des tenniswomen / Celle qui fait ses lessives en tenue de latex / Ceux qui refusent l’absolution de l’évêque Boubacar Lomé invité à la chapelle des Augustines / Celui qui joue du banjo pour sa cousine trisomique / Celle qui a calculé que le ventilateur la décapiterait avant Minuit / Ceux qui fument de l’opium au Danemark / Celui qui sait tout du Grand Sylvain / Celle qui prétend avoir connu Soubise et ses oignons dans une vie antérieure / Ceux qui ont des fesses à la douceur de bourses en pis de chamelles / Celui qui légifère en fonction des avancées de son cancer du pylore / Celle qui pique les fleurs en papier de la salle d’attente du Docteur Belouga / Ceux qui se font tartir au bord de la mer Caspienne / Celui qui exterminait les hannetons du Champ Dessous au printemps 1955 / Celle qui tire la langue à l’abbé Charrat / Ceux qui se sont rencontrés à l’Amicale des éleveurs de vers à soie / Celui qui rêve d’emballer la caissière bègue de la COOP / Celle qui découvre que le Centre de sophrologie de V. est un vecteur de rencontres échangistes / Ceux qui hantent les tea-rooms de veuves encore faisables / Celui qui fait observer à sa voisine de palier Nadine Cruchon que la pie jacasse elle aussi mais est fidèle / Celle qui croyait que Nadine était une gousse / Ceux que Nadine Cruchon a déçus / Celui qui a repeint son violon aux couleurs de l’Equateur / Celle qui a envoûté Beckham par télépathie afin qu’il marque contre l’Equateur / Ceux qui n’ont jamais su où se trouvait l’Equateur ni les Pouilles / Celui qui a passé toute son enfance dans une township / Celle qui répertorie les blogs sataniques / Ceux qui rompent le pain de l’amitié, etc.

  • Au niveau du chien

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    Où le chien Fellow se livre à des révélations sur sa vie antérieure. Qu’un voeu sincère est parfois exaucé par le Créateur. Des conseils adressés par le chien à ses maîtres.

    Cette odeur de soupe à la courge m’a rappelé quelque chose de mon autre vie, à l’époque refoulée du vieux dégoûtant, lorsque j’allais me réfugier chez la Zia. Comme à l’ordinaire, cependant, cela reste confus à l’état de veille; je suis trop plein de cette odeur ronde et dorée qui m’est venue par lampées de la table. Ce n’est qu’en dormant que je ferai revenir les images, mais pour le moment attention: voilà du nouveau.
    Cela provient de la cuisine. Monbijou, une fois n’est pas coutume à midi, donne dans la viande préparée. Elle a mis son tablier et Belami chantonne sur la table. Tout à l’heure, me touchant du bout d’un pied, il a sursauté, puis sa main m’a caressé et je l’ai entendu dire affectueusement «Well, mais voilà mon vieux Fellow!», puis il m’a pris entre ses jambes et je me suis laissé faire comme un bon chien à son maître.
    Je n’ai d’ailleurs pas à faire semblant, puisque bon chien je suis en effet, à proportion des soins attentifs qui me sont prodigués par mes maîtres; et j’y suis d’autant plus sensible, en y songeant au cours de mes longues après-midi solitaires, que le souvenir de ma vie passée se trouve comme exalté par mon nouvel état.

    Une précision biographique s’impose alors: je fus une orpheline attouchée par un vieux dégoûtant, puis une fille angoissée que le corps des beaux garçons rapprochait de Dieu, puis une étoile montante de l’art lyrique des années 1890, puis une diva réclamée sur toutes les scènes, et Dieu me combla jusque post mortem puisque aussi bien Il savait, comme je le répétai maintes fois aux journalistes, que je rêvais de me réincarner sous la forme d’une petite chienne, si possible anglaise. Au demeurant, que cette nouvelle vie qui m’est accordée le soit dans la peau d’un mâle écossais ne m’a jamais fait problème; et de mon point de vue actuel non plus: rien à redire au fait qu’une partie de mes souvenirs soient d’un soprano colorature au nez de gourmet et dont la mémoire des yeux est une véritable Laterna Magica.

    Lorsque Monbijou réapparaît dans ma zone d’observation, tandis qu’un cliquetis de vaisselle se fait entendre là-haut, c’est comme le bouquet d’odeurs d’une maison entière qui me revient: ce sont les rôtis des dimanches de la Zia, les dimanche heureux durant lesquels le vieux dégoûtant me laissait tranquille, tout occupé qu’il était par les Affaires du Ciel; et la Zia me consolait: «mais non que tu n’es pas une chienne, chante-moi plutôt quelque chose...» Car à l’époque seule la Zia était sensible à ma voix, tandis que le vieux dégoûtant n’y voyait que ruse du Mauvais.
    Le vieux dégoûtant voyait le mal partout, et comme, adolescente, j’attirais tous les garçons du bourg, il ne cessait de me traîner à confesse et de m’obliger à lui mentir afin qu’il pût me châtier selon son penchant. En outre, je le répète, le vieux dégoûtant ne considérait pas d’un bon oeil le don de la nature qui faisait de ma voix celle que les foules allaient adorer dans mes années de célébrité. Bref, le ressouvenir de l’odeur de rat crevé du vieux dégoûtant me soulève le coeur, tandis que celui des parfums de la Zia me ramène à ceux de mes maîtres actuels, la sainte alliance Hermès et Guerlain plus les essences de santal de Dark Lady et le Chipie de Sweet Heart.
    Je savoure donc ma vie actuelle. Et c’est cela, soit dit en passant, que je m’efforce de dire et de répéter à mes maîtres du fond de mon regard et par toutes les ondes dont je les enveloppe comme d’écheveaux de tendresse: savourez, savourez mieux, savourez encore mieux le moment qui passe et trépasse
    A cet égard, je suis obligé de constater les incessants progrès de Belami sur les voies de l’insouciance et de la paresse sybaritique, tandis que Monbijou continue de s’inquiéter et de se soucier, de prendre sur elle tout le faix du monde et d’en redemander s’il vous plaît. Bref il n’est pas de jour où je ne m’associe occultement à Belami pour souhaiter que de temps à autre Monbijou se laisse aller au divin je m’en fichisme de l’étoile et de l’oursin.

    En attendant j’aime à les promener tous les jours et je rends grâces aux odeurs de partout. J’aime aussi me vautrer auprès des demoiselles et recevoir leurs hommages qui me rappellent les câlineries des mes admiratrices dans ma loge de la Scala, quand elles arrivaient par troupes et me submergeaient de compliments et de baisers. Comme il est doux, quand Belami cesse enfin de rester à sa table à faire je ne sais quoi, qu’il branche son AZ 9055 Philips et qu’il me rejoint dans le salon pour se délecter à l’écoute d’Amadeus ou de Puccini, comme il est doux de se repasser ainsi ses vies.
    Je sais maintenant qu’il suffit de s’en rêver une pour l’avoir. Or si Dieu me prête une autre vie encore, je voudrais retrouver bientôt mes maîtres dans un nouveau cycle d’avatars mais d’égal degré, afin que les relations en soient facilitées. Ne ferions nous pas de charmantes otaries à nous cinq ? Ou pour de plus longs périples, la vie de baleine à bosse ne nous conviendrait-elle pas mieux encore ?
    De ma place sous la table je vois, à l’instant, leurs pieds se trouver, qui se sont cherchés quelque temps. Je sens qu’ils viennent de prendre la bonne décision. Dans un instant il y aura de belles odeurs de corps se partageant l’élixir d’amour. O que de douces remémorations l’apparition des corps nacrés entretient en ma mémoire italienne d’Ecossais à courtes pattes ! O que j’aimais m’allonger dans ma vie passée, après la griserie des salles bondées, sous la dure cambrure d’un choriste de Cavalleria rusticana, et combien j’approuve aujourd’hui les soupirs de mes maîtres, quels bons chiens ils sont quand ils se couchent...

    Sablier.jpgCette nouvelle est extraite du recueil intitulé Le sablier des étoiles, paru chez Bernard Campiche en 1999. Elle a été inspirée par le chien Fellow, alias Filou, qui a quitté ce monde dans la matinée du 16 septembre 2009.


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  • Au nom de Claire

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    Anne Wiazemsky revisite le grand amour de sa mère

    ROMAN  Dans Mon enfant de Berlin, la romancière rappelle que « la fille de Mauriac » fut surtout une femme remarquable.

    C’est un livre à la fois intéressant et très attachant que Mon enfant de Berlin d’Anne Wiazemsky, dont le nom ne lui a pas fait vivre le sort de sa mère trop souvent réduite à être considérée comme « la fille de Mauriac ». Attachant, ce récit « romanesque » l’est par son ton et la tendresse qui le traverse, découlant de l’affection mais aussi de l’admiration qu’Anne Wiazemsky voue à une femme subissant encore le poids d’une société bourgeoise patriarcale où les parents exerçaient une forte pression pour « bien » marier leurs enfants, et particulièrement leurs filles. Or Claire Mauriac, chaperonnée par des parents qu’elle voussoie, aurait dû épouser un certain Patrice, bien sous tous rapports, quand la guerre survint et, pourrait-on dire, « libéra » la jeune fille de son milieu. Engagée dans la Croix-Rouge française, elle vécut ainsi une fin de guerre à la fois mouvementée et intense, même dangereuse quand elle donna sa pleine mesure dans les ruines de Berlin où, du même coup, le destin lui fit rencontrer l’homme de sa vie, Yvan Wiazemski, Russe de naissance, surnommé Wia par tout le monde et dégageant immédiatement un charme fou.   

    Pour raconter la lumineuse histoire d’amour, sur fond de décombres, qu’auront amorcée ses parents en 1945, Anne Wiazemsky entrecroise les fils narratifs des tribulations de Claire, vue de l’extérieur et des citations de son journal intime ou de lettres échangées avec les siens, surtout avec sa mère. Par ailleurs, on imagine les récits de Claire à sa propre fille, qui nourrissent une autre part intéressante du roman, touchant à la situation des Berlinois (et surtout des Berlinoises !) à l’arrivée des Russes vengeurs et violeurs. Or la lumière, plus que les ombres, baigne ce beau roman « pour mémoire ».

     

    Anne Wiazemsky. Mon enfant de Berlin. Gallimard, 247p.  

  • Fellow’s Blues

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    …Il regardait vers la forêt, ce matin, comme jamais, comme s’il voyait LA forêt, et la mer derrière la forêt, et le désert au-delà de la mer et le ciel au-dessus des arbres, il ne nous entend plus depuis quelque temps ni ne nous voit plus bien non plus, mais ce matin il regardait là-bas et il voyait quelque chose qui ne nous apparaissait pas, il entendait quelque chose que nous n’entendions pas, on eût dit que sa plainte était un appel à Dieu sait qui ou quoi ?
    Image : Philip Seelen

  • L'Invisible est parmi nous

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    RENCONTRE Ecrit à Ramallah, le premier roman de Pascal Janovjak, jeune écrivain slovaco-franco-suisse, oppose l’humour et la dinguerie sensuelle au poids du monde.

    Pascal Janovjak vient de publier son premier roman à Paris, en même temps qu’une cinquantaine d’autres romanciers nouveaux. Gare à l’invisibilité ! Or le titre de son livre, plus d’un siècle après le fameux Homme invisible de H.G. Wells, sera-t-il démenti par sa verve gouailleuse, son ton vif à la Marcel Aymé ou son grand thème revisité avec brio ? C’est tout ce qu’on peut souhaiter à ce trentenaire Slovaque par son père, Français par sa mère et Suisse par son passeport, établi à Ramallah depuis quatre ans avec sa compagne travaillant, à Gaza notamment, sur le front de l’humanitaire.
    «Ramallah, raconte le jeune écrivain de passage à Lausanne, c’est une vigne folle devant la fenêtre et la rue, son vacarme incessant et ses passants. Après la misère du Bangladesh où nous avons vécu, qui semble une fatalité, nous sommes ici confrontés à la violence de l'homme sur l'homme, à l'occupation froide et réfléchie, et ces conversations quotidiennes qui débouchent toujours sur la destruction d'une maison, la perte d'un travail, la mort d'un proche ».
    Quand on lui demande comment l’idée de L’Invisible lui est venue au point le plus «visible» de l’actualité internationale, Pascal Janovjak répond : « La Palestine est une région lourde de préoccupations concrètes, où il est trop souvent question de vie et de mort. L’Europe, par contraste et vue à travers mon écran d’ordinateur, m’est soudain apparue comme un monde lisse, translucide, obnubilé par des abstractions : chiffres du chômage, ventes d’Iphone, fluctuations des valeurs boursières… Dans cet univers, l’homme invisible avait peut-être quelque chose à dire. Par ailleurs il est étrange de se savoir le point de mire de l'actualité, mais comme à côté de celle-ci, du fait de notre condition privilégiée d'Européens qui peuvent foutre le camp à tout moment. Cette liberté de mouvement est sans doute ce qui nous sépare le plus des Palestiniens, mais ils ne nous en tiennent pas rigueur. S’ils ne se font aucune illusion sur ce que les Occidentaux peuvent vraiment apporter, l'accueil est toujours chaleureux. Il est difficile de rentrer à Gaza, même pour nous, mais j'aime y aller, les conversations y sont d'une richesse rares, comme concentrées sur l'instant présent. »
    Comme Sylvie Germain dans son dernier roman, Hors champ, Pascal Janovjak renvoie à un sentiment général d’invisibilité: «Quand je déambule dans Paris, Bâle ou Lausanne, je ressens la légèreté du touriste tout en ayant l'impression de traîner le poids d'une expérience qu'il est difficile de partager. Etrange sensation aussi de travailler pendant plus d'un an sur un livre, et d'entrer ensuite dans un libraire exposée chaque semaine à une marée de livres. Pourtant, c'est dans l'écriture que je peux véritablement partager quelque chose. Je ressuscite actuellement le monstre de Frankenstein, qui me semble être à l'image du monde d'aujourd'hui : terrible, fragmenté, fascinant… »
    Quant à la signification globale de L’Invisible, son auteur conclut : « Je crois que ce livre insiste, en négatif, sur la valeur de l’engagement, de la proximité humaine, non pas pour des raisons morales préétablies mais plutôt pour une question de survie individuelle… »

    Janovjak3.JPGUne invisibilité qui se soigne

    L’invisible est parmi nous. Le sentiment de n’être plus rien, le constat que son visage ou son âge ne correspondent plus aux canons publicitaires font que tout un chacun se croit inaperçu et non reconnu. D’où la nécessité vitale de passer chez Delarue ou Foucault, de publier vite un livre ou de recenser vite 30 millions d’amis sur Facebook…

    Dans L’invisible de Pascal Janovjak, le protagoniste apparaît initialement dans une invisibilité de quidam perdu dans la foule sur le grand échiquier de la Réussite. Devenu invisible d’un jour à l’autre, mais restant sujet à des crampes d’estomac et des érections têtues, l’avocat d’affaires végétant au Luxembourg bascule soudain dans l’invisible. Jouer avec ce nouvel état, pénétrer incognito dans le disque dur de son collègue ou dans le lit d’une belle convoitée : c’est le fantasme délicieux dont Pascal Janovjak fait son miel imaginaire. On ne déjoue pas mieux les lois de la nature et de la société.

    Janovjak a la « papatte », son récit est d’un écrivain pur jus, avec un mélange de sensualité et d’humour détonant, à quoi s’ajoute une puissance d’évocation « physique » qui rend crédible la conjecture  initiale : un corps invisible et qui continue de souffrir quand on s’assied dessus…

    Le final de L’Invisible est d’un vieil écrivain tchékhovien de 34 ans qui tend la main fraternellement aux invisibles de ce bas monde : haut les coeurs ! 

     

    Pascal Janovjak. L’Invisible, Buchet-Chastel, 300p. 

    Ces articles ont paru dans l'édition de 24Heures du 12 septembre 2009.

     

     

     

  • Des temps de lire

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    A propos de la rentrée littéraire 2009 et de diverses autres choses...

     

    Dialogue schizo (7)

     

    Moi l’autre : - Et là nous faisons quoi, ce dimanche ?

    Moi l’un : -  Nous continuons de lire, compère : nous commençons de lire Bella ciao d’Eric Holder, qui démarre très bien, nous poursuivons la lecture de Milo de David Bosc, du très dense et sensible qui se lit très lentement, nous poursuivons la lecture de L’Annonce de Marie-Hélène Lafon, qui se révèle l’une des belles découvertes de ce début d’automne dans le plus âpre Cantal, nous retapons nos notes sur la lecture de Beigdeber qui nous a « décu en bien », comme on dit en pays romand, et celle de Nothomb – même constat -, après quoi nous offrons un peu de viande crue au chien Fellow, bientôt treize ans d’âge et qui décline tout doucement, nous allons faire une balade en forêt jusqu’à la coupe de bois aux souches géantes propices à la méditation stoïque, nous nous accordons deux ou trois heures de peinturlure durant lesquelles nous nous sommes promis de réécouter le prodigieux exercice de profération de Serge Merlin lisant Extinction de Thomas Bernhard, nous continuons de lire Bella Ciao d’Eric Holder, puis ce sera le temps de rédiger trois nouveaux Panoptico’ns, enfin nous reverrons sur notre laptop quelques grands moments de L’Homme aux mille visages, et notamment la bouleversante dernière suite de séquences, enfin ce sera  le temps des blogs et du clabaudage en roue livre sur Facebook…

    Moi l’autre : - Bref, le classique dimanche à ne rien faire…

    Moi l’un : - Disons : à faire ce qu’on aime, avec ton consentement apollinien.

    Moi l’autre : - C’est vrai que de te voir faire ce que tu aimes me repose. Et puis j’apprécie ta façon de vivre la rentrée. En somme, tu ne te donnes même pas la peine de faire croire aux gens que tu lis plus  que d’habitude…  

    Moi l’un : - Je laisse ce genre d’acrobaties à Pierre Bayard. Note que j’ai la chance de n’être pas trop harcelé par ma rédaction, qui me demande juste, avec un peu plus d’insistance que naguère de parler de ce dont on parle, et pourquoi en faire une crise si ce dont on parle est intéressant ?

    Moi l’autre : - Tu ne crains pas d’être taxé de complaisance ?

    Moi l’un : - Pas si ce que j’écris correspond à ce que je pense.

    Moi l’autre : - Tu vas vraiment dire ce que tu penses de Beigdeber et de Nothomb ?

    Moi l’un : - Je l’espère bien, mais avec cette nuance que le manque de place fera peut-être que je manquerai de nuances. Le tout est d’éviter la langue de bois publicitaire. Quant au manque de place, il sera bien plus frustrant sur d’autres lectures, comme La barque silencieuse de Quignard. Et quand je relise mon commentaire critique, amputé de moitié, paru hier sur L’Invisible de Janojvajk, dans 24 Heures, je me sens un poil mal même si l’on me serine gentiment qu’« au moins ce sera lu »…Enfin c’est ça ou rien, me dis-je, et je préfère « ça » à rien.

    Moi l’autre : - Et tes grandes lectures dans tout ça ?

    Moi l’un : - Alors c’est là que ça craint, comme on dit. Parce qu’il me reste 300 pages du remarquable Walter Benjamin de Bruno Tackels à prendre en notes, et qu’il y a six mois que je me promets de transcrire celles de De la violence à la divinité, le multipack monumental et pour moi fondamental de René Girard. Et tant d’autres, en attendant la prochaine rentrée…  

    Moi l’autre : - Plus tout ce qui vient dans la foulée et sans s’annoncer…

    Moi l’un : - C’est ça, retourne le coupe-papier dans la plaie : le nouveau Christian Bobin tout en aphorismes angéliques, et Le Jeu de l’ange de Zafon dont on me dit qu’il faut ab-so-lu-ment le lire, et le Finkielkraut, et le Patrick Besson - allez break, on va se croquer un pavé de bœuf et un haricot bien gras !

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  • Ceux qui se la jouent Tarantino

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    Celui qui n’admet plus l’impolitesse ni la grossièreté nom de Dieu toi qui m’envoies la porte du métro à la gueule je t’explose le crâne avec ma batte / Celle qui conserve les scalps de ses conquêtes dans des bocaux de formol / Ceux qui vengent les violés et les humiliés avec leur mitrailleuse à canons sciés / Celui qui descend le sniper du clocher en fauchant celui-ci avec son trax XLL / Celle qui traite la nouvelle responsable des RH de murène toxique / Ceux qui rasent le crâne de la collabo du patron nazi / Celui qui rêve qu’il injecte du sang d’esclave noir dans le bras blanc de Frau Goebbels / Celle qui a joué de son irrésistible sourire de Lolita pour attirer le télévangéliste pervers dans le cabanon de jardin où se tapissent les furets à dents de requins / Ceux dont le détecteur d’hypocrisie déclenche des sirènes lancinantes à travers tout Davos et environs / Celui qui loue un avion pour larguer les invendus de son premier livre sur le stade où Arielle Dombasle donne ce soir son dernier Top Peep Show / Celle qui se prête à la séance de SM virtuel que lui impose le Cavaliere jusqu’au moment de sortir de sous le lit sa tronçonneuse à zobs  de marque italienne / Ceux qui en sont encore à regretter dans leur fauteuil roulant ou leur grabat d’octogénaires de n’avoir pas flingué l’Immonde quand il était à moins de trois mètres d’eux et sans gardes du corps assez dégourdis / Celui qui assiste à la représentation du dernier Tarantino entre ses filles Dark Lady, laquelle se régale un max, et Sweet Heart, qui répète quelle horreur quelle horreur aux moments gores / Celle qui se lèche les babines quand Brad Pitt exhibe le scalp d’un jeune soldat bavarois dont les trois enfants garderont un chic souvenir / Ceux qui apprécient l’humour panique de l’affreux-jojo sans en redemander tous les jours, etc.

     

  • Sublimation

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    …Mon œuvre poëtique est toute spirituelle d’inspiration, toujours j’ai cherché, dans le monde qui nous entoure, et les êtres, et les choses de ce monde, l’Âme essentielle de ce monde que ma Muse et mon Art m’ont permis de chanter dans mes poëmes, ainsi peut-on dire que ma Poësie est l’émanation toute désincarnée et toute spirituelle des Fleurs du Jardin, des Fruits du Jardin et du cul du Jardinier…
    Image : Philip Seelen

  • Cabanes d'écriture

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    L’éditrice Vera Michalski a posé la première pierre de La Maison de l’écriture, à Montricher, sur les hauts jurassiens du lac Léman. Du jamais vu…Michalski3.jpg

     

    Michalski7.jpgUne feuille blanche insérée dans une grande pierre qui s’intégrera, elle-même, dans le mur d’une bibliothèque : tel est le symbole qui a marqué hier, au lieudit Bois-Désert, au-dessus de Montricher (Suisse, canton de Vaud), le premier geste concret qui devrait aboutir, dans 18 mois, à l’inauguration de la Maison de l’Ecriture, première du genre.

    De fait, s’il existe des quantités de résidences d’écrivains de par le monde, c’est la première fois, selon l’architecte Vincent Mangeat, qu’un ensemble habitable, incluant des « cabanes » suspendues toutes semblables (le confort en plus…) à celles de nos enfances, entre autres multiples lieux de travail ou de rencontre, sortira de terre à la  seule dévotion de l’écriture et de ses pratiques.

    Sept ans après le décès prématuré de l’éditeur Jan Michalski, son épouse réalise ainsi leur rêve commun à l’enseigne d’une Fondation qui développera une activité débordant largement nos frontières. Un grand prix littéraire international et un programme de bourses et d’aides financières compléteront l’accueil des écrivains résidents (cinq personnes à la fois, dont un couple, pendant trois mois). Des lieux d’expositions, un scriptorium commun, des salles pour ateliers d’écriture, une bibliothèque et l’ancienne chapelle tutélaire reconstruite, notamment, feront de ce lieu le contraire d’un espace clos : un foyer de création et d’échange.

    Saluant avec reconnaissance cette entreprise hors du commun, Michel Desmeules, le syndic de Montricher, a rappelé le rayonnement affectif lié au nom de l’ancienne colonie de Bois-Désert, chère à la mémoire de nombreux Vaudois. Du point de vue de Sirius, Vincent Mangeat s’est imaginé au milieu des premiers auteurs résidents en décembre 2012, dressant un bilan technico-poétique en perspective cavalière… Tant il est vrai que l’architecture passe par les mots du rêve et de l’utopie, ici en « filant la métaphore urbaine » d’une micro-cité. Quant au communicateur de Losinger Construction, Hervé Corne, il  a souligné la « fantastique aventure artistique» que représente le projet impliquant aussi les « challenges » techniques d’une architecture d’avant-garde. Dans un environnement sublime, entre les dernières ombres de la « forêt noire » jurassienne et les lumières « méditerranéennes » du Léman, selon les termes de Vincent Mangeat, les bagnards de la plume auront de quoi rêver… 

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