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Carnets de JLK

  • De parrains à poulains

    Bastien01.jpgKis02.jpgConseils à un jeune écrivain de Danilo Kis
    Maxou33.jpg

    Retouches de JLK, 66 ans, dit Le Parrain (il Padrino)
    Ce qu'en pense Max Lobe, 26 ans, poulain de JLK. Ce qu'en pense Bastien Fournier, jeune écrivain romand de 32 ans piqué au jeu. Cet échange s'inscrit dans la persective de l'opération Parrains et poulains réunissant, au prochain Salon du Livre, cinq écrivains romands sexagénaires et cinq jeunes auteurs, à l'instigation d'Isabelle Falconnier.


    DK. - Cultive le doute à l’égard des idéologies régnantes et des princes.


    JLK. - Tâchons de parler ensemble un de ces soirs, Maxou, de ce qu'est réellement une idéologie...

    ML. - Il me semble qu'un écrivain se distingue d'un idéologue par sa façon de faire des constats. Ces constats sont nourris de doutes, qui ne vont jamais dans le sens de la langue de bois...

    BF.- Celui qui ne se méfie pas des princes, mais aussi des systèmes en place, des puissants, de tout ce qui est donné comme évident (critiques littéraires, éditeurs, directeurs de théâtre, libraires, jurés de prix, subventionnaires, vieux auteurs assis sur leurs anciens lauriers et placés dans les commissions, décideurs petits ou grands de toute sorte) n’a pas encore assez frotté son poil aux interlocuteurs auxquels a affaire celui qui se mêle d’écrire. Le doute résulte en l’occurrence de l’expérience. Je crains que le statut de prince dans ce domaine. n’ait pas grand-chose à voir avec celui d’idéologue.

    DK. - Tiens-toi à l’écart des princes.


    JLK. - Toi qui m'a sommé de m'acheter une cravate pour approcher le gouverneur du Katanga, en septembre dernier à Lubumbashi, comment pourrais-je t'en vouloir d'en avoir appris un peu plus, ce jour-là, en observant de près Moïse Katumbi ?

    ML. - Non, je crois que si on veut faire évoluer les choses, il faut compter aussi sur les "princes". Quitte à les critiquer, même avec virulence, mais il faut garder le contact avec cette composante de la réalité.

    BF. – Pourquoi ? Pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes, et peuvent se tromper comme les autres hommes. On le sait depuis Corneille. Pourquoi devrait-on plus que les autres les tenir à l’écart ?

    DK. - Veille à ne pas souiller ton langage du parler des idéologies.

    JLK. - Si ta langue est vivante elle devrait être assez forte aussi pour intégrer toutes les formes de langage, ne serait-ce que par l'ironie. Même de la novlangue des SMS et de Tweets on peut faire son miel sur Facebook et ailleurs.

    ML. - Tout dépend de ce qu'on fait du langage de l'idéologie. Celui-ci peut-être une partie de la vie. On peut jouer même avec le langage de la propagande, pour en montrer l'effet sur les gens. Quand on parle de "camarades", au Cameroun, ça sonne autrement qu'en Union soviétique...

    BF. – Qu’est-ce que le parler des idéologies ?

    DK.- Sois persuadé que tu es plus fort que les généraux, mais ne te mesure pas à eux.

    JLK. - Sourions, mon ami, des gendelettres qui se croient "plus fort" tout en craignant de se mesurer à Goliath alors que David l'a fait sans plume...
    ML. - Tout dépend du contexte. Cela paraît comique de se croire plus fort que des généraux, mais on peut y tendre à sa façon...

    BF. – Qu’ont à faire les auteurs et généraux ? Ils ne travaillent pas sur le même plan. Relisez la préface de Tacite, il l’explique très bien.

    DK. - Ne crois pas que tu es plus faible que les généraux mais ne te mesure pas à eux.


    JLK. - Sourions, mon ami, à ceux qui se disent plus faibles que les divisions de Staline - c'est encore une forme de vanité.

    BF. – Je me demande la raison de vouloir comme auteur se comparer en force aux généraux. Les généraux ne font pas d’art. Tous les auteurs ne font pas la guerre.

    DK. - Ne crois pas aux projets utopiques, sauf à ceux que tu conçois toi-même.

    JLK. - À toi qui sais qu'écrire est une utopie en mouvement et le projet de chaque jour, je filerai tantôt la variation claire-obscure de Michel Foucault sur le corps considéré comme une utopie habitable...

    ML. - L'utopie est le rêve que chacun de nous poursuis, et je crois forcément à celle qui m'anime. Quant aux projets collectifs, tout dépend là encore du contexte et de l'époque.

    BF. – Laisse-moi croire à ce que bon me semble.

    DK. - Montre-toi aussi fier envers les princes qu’envers la populace.

    JLK. - Nous pourrions aussi parler de cette notion de fierté, un de ces soirs, et de ce qui autorise un écrivain à qualifier les gens de "populace".

    ML. - Non je ne suis pas d'accord avec DK: je pense qu'il faut faire preuve d'humilité. Pour nous autres Camerounais, la fierté a toujours un parfum de bluff !

    BF. – Je ne suis pas fier envers la populace. Du reste il me semble qu’il faut être le même avec tout le monde si l’on ne veut pas se faire girouette. Hors sujet.

    DK. - Aie la conscience tranquille quant aux privilèges que te confère ton métier d’écrivain.


    JLK. - À toi qui viens d'un pays où la "promotion canapé" et le "piston" font partie des procédures d'avancement, je n'ai pas de conseil à donner, mais cette notion du "privilège" social mérite discussion.
    ML. - Oui, je suis de plus en plus conscient qu'être écrivain est un privilège, puisque ce métier me permet de m'exprimer, parfois au nom des autres. C'est donc aussi une responsabilité. Mais il faut rester serein par rapport au brillant social de ce "privilège".

    BF. – Je demande à voir quels sont ces privilèges.

    DK.- Ne confonds pas la malédiction de ton choix avec l’oppression de classe.

    JLK. - Là, je trouverais intéressant, Maxou, que nous parlions des écrivains africains politiquement engagés genre Mongo Beti et de ce que nous trouvons encore chez eux de bien éclairant en dépit de leur vocabulaire daté et de leurs préjugés de militants - je te vois sourire d'ici en retombant sur les lignes assassines du Rebelle de Mongo Beti contre Ahmadou Kouroma.

    ML. - Je ne comprends pas très bien la remarque. Pour moi, un choix n'est pas une malédiction mais une décision qui nous engage. Pour l'oppression de classe: connais pas.
    BF. – Je ne comprends pas : l’écrivain est-il privilégié, ou maudit ?

    DK. - Ne sois pas obsédé par l’urgence historique et ne crois pas en la métaphore des trains de l’histoire.

    JLK. - Nous parlions l'autre soir des croisements et autres collisions des trains historiques de l'Europe et de l'Afrique, et nous savons aujourd'hui qu'il est d'autres urgences historiques que les lendemains qui chantent, mais reparlons donc, un autre soir, de ce que signifie une métaphore et son bon usage...

    ML. - Je crois au contraire qu'il y a une urgence historique dans le sens du changement, mais il ne faut pas être trop naïf. Je crois au sens de l'histoire et la métaphore du train ne me dérange pas.

    BF. – Pas d’opinion.

    DK. - Ne saute donc pas dans les « trains de l’histoire », c’est une métaphore stupide.

    JLK. - Le "train" est aujourd'hui le "trend" et nous n'en sommes pas plus dupes toi que moi, mais on peut faire du "trend" une miniature et jouer avec, non ?

    ML. - Tout ce que j'écris se réfère, à mon petit niveau, à l'histoire qui est encore bien récente pour moi. Mais oui: j'aurais tendance à sauter dans le train!

    BF. – Pourquoi ignorer ce que nous avons sous nos yeux ?

    DK. - Garde sans cesse à l’esprit cette maxime : «Qui atteint le but manque tout le reste ».

    ML. -Mais c'est quoi "tout le reste" ? Si on vise un but, on le préfère évidemment à tout ce qui est à côté. Reste à savoir quelle priorité on se donne.

    BF. – Sauf si le but est l’art, l’œuvre, la beauté.


    DK. - N’écris pas de reportages sur des pays où tu as séjourné en touriste ; n’écris pas de reportages du tout, tu n’es pas journaliste.


    JLK. - C'est un préjugé littéraire d'époque que de décrier, après Mallarmé, l'universel reportage. Balzac est-il écrivain ou journaliste quand il écrit Illusions perdues, géniale peinture de l'expansion industrielle du journalisme ? Les notes respectives que nous avons prises à Lubumbashi sont-elles d'écrivains ou de journalistes ? Le mieux serait de relire les entretiens de Jacques Audiberti avec Georges Charbonnier où l'écrivain-poète-journaliste-dramaturge distingue nettement les degrés divers d'implication de ce qu'il appelle l'écriveur, l'écrivan et l'écrivain.

    ML. - Je ne suis pas tout à fait d'accord avec DK: il y a reportage et reportage. Je pourrais très bien me documenter sur une réalité que j'ignore par un reportage, en vue de l'écriture d'un roman. Mais le travail de l'écrivain se distingue en effet de celui du reporter.

    BF. – Les journalistes ont droit à la parole artistique comme les autres, touristes ou non.

    DK. - Ne te fie pas aux statistiques, aux chiffres, aux déclarations publiques : la réalité est ce qui ne se voit pas à l’œil nu.

    JLK. - Méfions-nous des frilosités esthètes des gendelettres qui ont peur des chiffres et des discours auxquels ils prêtent évidemment trop d'importance.

    ML.- Là, je suis plutôt d'accord avec DK. Si je parle d'un personnage au chômage dans une fiction, je ne vais pas encombrer le livre de statistiques ou de documents bruts.

    BF. – La réalité se voit aussi à l’œil nu. Ce qui ne se voit pas à l’œil nu est du domaine de l’interprétation, de l’opinion, du changeant. Une déclaration publique est un acte politique et en tant que tel un objet pertinent pour l’observateur de son temps.

    DK. - Ne visite pas les usines, les kolkhozes, les chantiers : le progrès est ce qui ne se voit pas à l’œil nu.

    JLK. - Pour ma part, mais je n'ai pas besoin d'insister avec un loustic de ton genre, j'irais plutôt fourrer mon nez partout et sans chercher le progrès nulle part puisqu'il va de soi quand on travaille.

    ML.- Là encore, je suis d'accord. Un romancier n'a pas besoin de faire de la prison pour parler du milieu carcéral. Il s'agit plutôt de feeling, par rapport à une situation humaine, et beaucoup d'écrivains parlent de situations qu'ils n'ont pas forcément vécues.

    BF. – Le progrès, c’est surtout, pour récuser le langage des idéologies, un concept qui commence à dater.

    DK. - Ne t’occupe pas d’économie, de sociologie, de psychanalyse. Ne te pique pas de philosophie orientale, zen-bouddhisme. etc : tu as mieux à faire.

    JLK.- Je ne sais absolument pas ce que tu aurais "de mieux à faire", étant établi que j'ai perdu mon temps à m'occuper l'esprit et le corps de toute sorte de sujets (de l'étude des fourmis à la gnose ou de la poésie t'ang à la webcamologie pathologique) qui m'ont tous apporté quelque chose y compris moult rejets et moult égarements momentanés.

    ML. - Il me semble au contraire qu'n a besoin d'un peut tout pour écrire. On peut ne pas lire Freud mai pourquoi pas ? Et pourquoi ne pas s'intéresser à l'économie puisque ça fait partie du monde qui nous entoure ?

    BF. – Rien de ce qui humain ne m’est étranger. Térence.

    DK. - Sois conscient du fait que l’imagination est sœur du mensonge, et par là-même dangereuse.

    JLK.- Méfie-toi des maximes littéraires équivoques style "l'imagination est soeur du mensonge" qui ne rendent compte ni de la réalité de l'imagination ni de celle du mensonge.

    ML. - Si l'imagination consiste à affabuler gratuitement, et par exemple à écrire que Paul Byia est un zoophile, d'accord. Mais je ne vois pas en quoi l'imagination, qui véhicule tout notre arrière-monde mental et sentimental, social ou culturel, serait dangereuse.

    BF. – L’imagination est la dignité de l’homme. Relever son danger, c’est maintenir les hommes à l’état de bêtes.

    DK. - Ne t’associe avec personne : l’écrivain est seul.

    JLK. - Georges Haldas me dit, lors de notre premier entretien (j'avais ton âge), qu'il y a "un diable sous le paletot de tout écrivain", donc attention aux associations sans recul ironique. Quant à la solitude, elle est parfois terrifiante (celle de Dostoïevski entouré de sa bruyante et ruineuse parenté) quoique pondérée par une présence douce (ce dragon d'Anna Grigorievna), mais n'en faisons pas un drame puisqu'on choisit d'écrire.

    ML. - Non, c'est tout faux: l'écrivain n'est pas seul, il a besoin des autres. Seul peut-être au moment d'écrire, et seul é signer son livre. Mais l'écrivain a besoin de rapports humains constants comme n'importe quel artiste, ou alors il vit dans une tour d'ivoire coupée du monde et risque la stérilité.

    BF. – Il y a des écrivains qui sont seuls et d’autres qui ne le sont pas. Il y en a de grands et des petits. De quel droit dire ce qu’est ou n’est pas un écrivain ?

    DK. - Ne crois pas ceux qui disent que ce monde est le pire de tous.

    JLK. - À la fin de sa vie, ma mère préférait les films d'animaux aux nouvelles, et la cruelle Patricia Highsmith me dit qu'elle n'osait pas regarder la télé à cause du sang. Quant aux généralités sur "le pire" et "le meilleur", ce sont aussi des ingrédients utiles dans le pot-au-feu de l'écrivain.

    ML. - On croit que ce monde est le pire de tous parce que celui du voisin nous semble meilleur. Mais je peux constater ensuite que le sort des autres est bien pire que les mien et changer complètement d'optique.

    BF. – De quels autres mondes parlons-nous ?

    DK.- Ne crois pas les prophètes, car tu es prophète.

    JLK. - Le côté sentencieux de Danilo Kis est assez typique de la société littéraire de l'Europe de l'Est se frottant à la culture française. Mais on pourrait aussi trouver cette emphase chez les adeptes nudistes de certains écrivains-prophètes anglo-américains. Cela dit que me répondrais-tu si je te disais comme ça: "Ne crois pas les griots, car tu es griot".

    ML. -Je ne crois pas aux prophètes et ne me prendrai jamais pour l'un d'eux. En revanche, je crois aux bons anges qui nous protègent et nous assistent. Toutes les bonnes pensées et les bonnes paroles, les bons gestes des gens qui nous veulent du bien valent tous les prophètes et autre prêcheurs...

    BF.- Les prophètes finissent mal. Leurs ailes de géants les empêchent de marcher. A titre personnel je ne souhaite pas l’être, et je blâme ceux qui s’en piquent.

    DK.- Ne sois pas prophète, car le doute est ton arme.

    JLK. - Danilo Kis ne doit pas bien connaître les prophètes, qui sont fondamentalement des bêtes de doute...

    ML: - Ben voilà: le doute m'empêche d'être prophète, c'est ça que je crois.

    BF. – Le prophète Jonas doute : d’où le séjour comme Geppetto dans le ventre de la baleine.

    DK. - Aie la conscience tranquille : les princes n’ont rien à voir avec toi, car tu es prince.

    JLK. - Words, words, words, me répète volontiers notre amie la princesse bantoue à qui on ne la fait pas en matière de flatterie et, moins encore, de confusion des grades.

    ML. - Non, vraiment, ce mot de "prince" ne me convient pas, et surtout pas pour moi. D'ailleurs j'ai horreur de l'élitisme.

    BF. – Ces formulations paradoxales sont peut-être d’une profondeur insondable, mais elles deviennent vite fatigantes.

    DK. - Aie la conscience tranquille : les mineurs n’ont rien à voir avec toi, car tu es mineur.

    JLK. - Dans notre discussion prochaine sur les métaphores, n'oublions pas ces figures du kitsch littéraire: que l'écrivain est un mineur, un veilleur, un allumeur de réverbères, que sais-je encore que n'ont pas écrit Saint-Ex ou l'inénarrable Paulo Coelho.

    ML. - Je ne vois pas pourquoi je n'aurais pas la conscience tranquille, même par rapport à un mineur, et peut-être qu'un écrivain est un mineur à sa façon, mais je ne me vois pas descendre à la mine en réalité et la comparaison a quelque chose de trop "littéraire" pour moi...

    BF. – Les auteurs ne sont pas des mineurs, et ne s’exposent à aucun coup de grisou, à aucune silicose. Il y a tout de même des conditions plus difficiles que les autres.

    DK.- Sache que ce que tu n’as pas dit dans les journaux n’est pas perdu pour toujours : c’est de la tourbe.

    JLK. - Cette crainte implicite de ce qui serait "perdu" pour n'avoir pas paru dans un journal est un autre signe de l'incroyable vanité littéraire, qui prend ici un relief particulier au vu du bavardage généralisé des médias.

    ML. - Bah, si tu ne l'as pas dit cette fois tu le diras une autre fois. Rien ne se perd...

    BF. – Ce qui est dit dans les journaux sert souvent comme la tourbe dans la cheminée.

    DK. - N’écris pas sur commande.

    JLK. - Si la commande du tiers recoupe la tienne, n'hésite pas à écrire même si c'est mal payé ou pas du tout.

    ML. - Cela dépend évidemment de la commande. Si je reste libre d'écrire ce qui me chante: pas de problème. Cela peut même être stimulant parfois. Donc pas de règle.

    BF. – J’écris sur commande si je veux. Je ne sais pas ce que c’est qu’un écrivain, mais il me semble qu’il s’efforce avant tout d’être libre.

    DK. - Ne parie pas sur l’instant, car tu le regretterais.

    JLK. - Parie au contraire sur chaque instant, car chaque instant participe de l'éternité, surtout vers la fin.

    ML. - Parier sur l'instant: en tout cas pas.

    BF. – L’écrivain ne parie pas. Il crée.

    DK. - Ne parie pas non plus sur l’éternité, car tu le regretterais.

    JLK. - Parie également sur l'éternité, car c'est sous l'horizon de la mort qu'on écrit de bons livres, dont l'éternité est la plus féconde illusion.

    ML. - L'éternité, c'est quoi ? Qu'est-ce que j'en sais, moi.

    BF. – Même remarque.

    DK. - Sois mécontent de ton destin, car seuls les imbéciles sont contents.


    JLK. - Affirmer que "seuls les imbéciles sont contents" est une imbécillité comme nous en proférons tous à tout moment, mais il est vrai que l'insatisfaction est bonne conseillère, sans qu'on en fasse un procès du destin -un jeune écrivain n'a de destin que devant lui.

    ML. - Je ne suis pas mécontent de mon destin, mais le fait d'être mécontent peut être un ferment créateur, bien plus que l'autosatisfaction.

    BF. – L’insatisfaction provoque la souffrance. Le mécontentement engendre la frustration. Pourquoi haïr les écrivains au point de les priver de la perspective du bonheur ? Leur crime est-il si grave ?

    DK. - Ne sois pas mécontent de ton destin, car tu es un élu.

    JLK. - C'est ça mon poney: tu es un élu. Il y a aussi des peuples élus. Et des sentences réversibles aussi creuses dans un sens que dans l'autre.

    ML. - En effet, je me sens élu "quelque part".

    BF. – Par qui ?

    DK. - Ne cherche pas de justifications morales à ceux qui ont trahi.

    JLK. - Cette question de la trahison est délicate, parfois insondable. Dis-moi qui te dit que tu as trahi et je te dirai pourquoi il le dit. Ce n'est pas justifier du tout la trahison. C'est s'interroger sur la complexité humaine, à quoi s'attache la littérature. Iago en est un modèle, mais il en est mille autres aux motifs que la morale pourrait justifier parfois au dam des prétendus "fidèles".

    ML. - Oui, c'est une question complexe. Est-ce que le fait de trahir un régime tyrannique est une trahison ? Et le fait de ne pas être fidèle à un ami qui défend des idées indéfendables ou se comporte comme un salaud ? Il peut donc y avoir des justifications morales au fait de ne pas être fidèle à quelqu'un qui trahit un idéal...

    BF. – Rien n’est tout noir ou tout blanc...


  • Le point de vue du chat

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    Des chats et des hommes, de Patricia Highsmith

    Lorsqu’on lui demandait de se situer par rapport à l’assassin et à sa victime, Patricia Highsmith prenait plutôt le parti du chat, c’est à savoir qu’elle invoquait un sens commun certes épris de justice mais plus encore soucieux des égards que chacun doit à un être vivant, qu’il soit roi de Birmanie ou chat siamois. C’était aussi, en somme, le point de vue de l’écrivain non sentimental mais capable des sentiments les plus délicats.

    Dans Un truc rapporté par le chat, la première des nouvelles réunies dans ce recueil orné de quelques portraits de chats crayonnés par la romancière, une question morale est posée implicitement sous le regard d’un chat taiseux mais qui n’en songe pas moins peut-être (sait-on ?), laquelle consiste à démêler s’il faut absolument dénoncer le meurtrier, qui s’est lui-même désigné, d’un sale con, alors que les circonstances incitent à penser que l’élimination  du fâcheux pourrait rester justement impunie. La conclusion de la nouvelle chiffonnera les vertueux, qui pensent qu’une vie est une vie et qu’un meurtre est un meurtre, mais le chat n’a fait que fournir l’indice et il se tamponne les coussinets de ce qu’il adviendra du meurtrier-justicier, du genre sympa.

    La deuxième nouvelle implique plus directement le chat Ming, amoureux de sa maîtresse qui a le tort de l’être aussi d’un sinistre bipède prénommé Teddie. Ici, c’est le chat qui fait justice, et personne ne lui donnera tort.

    medium_Highsmith170001.JPGOr faut-il donner tort, précisément, à l’éditeur de ficeler cet ensemble un peu bancal de deux nouvelles déjà parues en recueils (La proie du chat et Le rat de Venise, épuisés dit-on, mais pourquoi ne pas les rééditer ?), d’une nouvelle inédite en français qui sent tout de même le fond de tiroir (Le nichoir était vide), de trois poèmes qui n’en sont pas vraiment en dépit d’une ou deux fulgurances  et d’un essai intitulé De l’art de vivre avec les chats qui marque bien, quoique sans originalité folle, ce qui distingue le chat du chien et de la machine à coudre ? Non, l’éditeur a raison : il fallait publier ce petit livre paru en allemand, à l’enseigne de  la grande maison Diogenes de Zurich, qui détient les droits mondiaux de dame Patty, sous le titre de Katzen. Il ne faut pas que la France soit trop à la traîne de la Suisse allemande dans la défense de Patricia Highsmith, en attendant la parution de la grande biographie annoncée de celle-ci où l’on apprendra quelle chatte chaude était cette souris d'encre recuite d’ambre de scotch…

    Patricia Highsmith. Des chats et des hommes. Traduit de l’anglais par Ronald Blunden, Calmann-Lévy,135p.     

     

  • Au tour du corps

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    Carnets du veilleur.
     
    1. Premiers signes, signaux et alertes, l’escalier vers un nouveau travail au bord du ciel...
    L’on peut en sourire ou grimacer d'humiliation: c’est pareil, c’est là, marque du Temps, gêne de sous le drap et courbatures d'avant l'aube, douleurs plus vives ensuite selon l'âge et les moments, et cela voudrait dire quelque chose - telle est la première évidence liée aux alertes initiales, cela râle au tréfonds, cela éructe et cela tousse, cela tend à déchirer le silence mais en deçà ou au-delà des mots et de tout langage articulé, bref le corps n’en peut plus de se taire et demande qu’on l’écoute, et déjà l’on pressent que ce sera tout un nouveau travail dès le premier obstacle du matin avec la montée vers le café et le travail hanté par l’obsession de tous les jours de trébucher dans le putain d'escalier dont les marches ne cessent, d’être ou de paraître plus hautes - mais la seule pensée du ciel s'accorde sereinement au silence du corps...
    2. Ce que cela demande et ce que cela raconte...
     
    Le premier travail relèvera d'un inventaire : telle est ma conviction remontant très loin selon l’expérience de ma mémoire qui date l'épisode à ma première opération d’enfant, l'année de la mort de Staline - l'enfant confronté à sa première chambre d’hôpital ou reposent et s'agitent une vingtaine de garçons en chemises indiscrètes (on voit les culs quand ils se lèvent), ensuite l'odeur de l’hôpital sera toujours la même mais la vision des grands blessés du pavillon de traumatologie de l’hôpital cantonal, à la fin des années 60, me restera comme l’image ineffaçable du silence assourdissant des corps des autres soumis à la torture - et toujours et encore la douleur des autres me fera souffrir plus que la mienne à jamais compensée par la présence, au bord du ciel, d'un livre à portée de main - Montesquieu (1684-1735) , l’entendait d’ailleurs ainsi...
     
    Peinture: Robert Indermaur.

  • Carnets du veilleur

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    (Aux éveillé(e)s et aux bienveillant(e)s)
     
    À La Désirade, ce 31 juillet 2026. - Le choc émotionnel lié à un film vu hier soir - intitulé Un 22 juillet et consacré au massacre d'une septantaine de jeunes Norvégiens, en 2011, par le néofasciste Anders Breivik - et la répercussion de celui-ci, dans un rêve extrêmement détaillé traitant de la réparation de ce qui ne va pas dans le monde à l' exclusion de toute violence révolutionnaire ou terroriste -, sont à l’origine de ma décision de ce matin – pas un nuage sur le lac et les montagnes d’en face sont juste voilées par une brume estivale – de tenir une nouvelle série de journaliers où je développerai mes idées épurées de toute idéologie, au fil de mes lectures et de mes rencontres - un nouveau carnet qui portera le titre de Carnets du veilleur...
     
     
    À la Désirade, ce 1er août 2026. - J’ouvre, ici, et maintenant, ce nouveau carnet que j’ai imaginé d’un veilleur d’aujourd’hui, dédié aux éveillé(e)s et aux bienveillant(e)s, tels étant les camarades de mon parti excluant l’esprit partisan, dont les figures tutélaires seraient un Charles-Albert Cingria et un Anton Pavlovich Tchekhov, le psalmiste et le frère humain...
    Ces notes d’ailleurs seront ce que mes notes ont toujours été depuis la fin des années 60, en ma première vingtaine, à savoir les notes d'un éveillé porté à la bienveillance, en dépit de son âge soumis à la confusion des sentiments - le premier des grands éveillés en lequel j’ai reconnu un maître à sentir autant qu’ à penser, étant Albert Camus dont à 16 ans j’ai mémorisé la formidable prose lyrique du Vent à Djemila - sa récitation publique m'ayant valu un prix de l’orateur en 1963.
    Le mufle chauve. - La répulsion quasi épidémique que m'inspire, non pas l’écrivain, mais le personnage de Gabriel Matzneff ou plus précisément sa personne, n’est pas tant liée à son état de pédophile – il préfère se qualifier de philopède, croyant que cela fait plus chic – mais à sa muflerie de ponte des lettres au-dessus de toute critique et à son crâne excessivement chauve jusqu’à l’obscénité du lombric bipède qu'aucun bonnet de coton ne suffit à occulter...
    Or la réapparition, ce soir sur YouTube, dudit mufle chauve assis à la table des invités de Bernard Pivot, à l’enseigne d’Apostrophes dont une brave séquence de l’édition se trouve insérée au fil du long entretien avec Alain Bauer consacré à l’affaire Epstein, m’a fait prendre conscience du fait que mon rejet de Matzneff relève d’une seule question de goût - comme lui-même affirme que violer des enfants khmères ou thaïlandais de 10 ou 12 ans n’est en somme qu’une question de goût, et partagé par ceux-là à ce qu’il prétend outrageusement.
    Mais peut-on s’en prendre à un homme de goût qui a signé d’aussi bons livres - je le reconnais pour le avoir parfois appréciés avant la plongée dans la médiocrité satisfaite des carnets du pédolâtre - que Nous n’irons plus au Luxembourg, Ivre du vin perdu, ou L’archange aux pieds fourchus, entre pas mal d'autres ? À cette question, d'innombrables téléspectateurs ont répondu en mitraillant Denise Bombardier, l’accusatrice de Matzneff sur le plateau d’Apostrophes, la taxant de mal baisée ou de nullité provinciale, avec le renfort de diverses éminences parisiennes tels un Beigbeder ou une Josyane Savigneau se la jouant beaux esprits à la coule.
     
    Juger Gabriel Matzneff pour sa philopédie n'est pas du tout mon truc, pas plus que juger Montherlant ou Klaus Mann, Oscar Wilde ou le Charlus de Proust s'en prenant à un môme de moins de dix ans (on se rappelle la confidence outrée de Jupien), mais que Monsieur l'Auteur se disculpe au titre d'Auteur, précisément, en accablant ses semblables pédophiles de mépris - à eux la police, à lui l'absolution - m'est aussi insupportable que d'entrevoir sa calvitie et de constater une fois de plus sa muflerie policée, et dans la foulée me revient la tentative d'un Richard Millet de faire passer Anders Breivik pour un artiste tant son crime relevait des beaux-arts à la Thomas de Quincey - ah l'imbécillité crasse des écrivains , parfois, jusqu'aux plus stylés...
     
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  • Je me souviens de La Doulou

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    169586047_10226383326916369_8927542390072390659_n.jpg(Pour ceux qui savent ce qu'elle est, et surtout pour les autres))

    Je me souviens de ce qu’on m’a dit des cris de douleur de mon frère aîné, renversé par une voiture sur la Route d’En Haut et que j’étais trop petit pour visiter au pavillon de traumatologie avec notre mère « dans tous ses états »…

    °°°

    Je me souviens, plus encore que de la lecture du Petit Chose et des Lettres de mon moulin, de celle de La Doulou d’un Alphonse Daudet marquée au fer rouge de la torture quotidienne…

    °°°

    Je me souviens de l’air désolé de notre père, dans les périodes les plus dures de sa maladie, et de son air de s’excuser de « déranger »…

    °°°

    Je me souviens de la grande salle de l’hôpital cantonal aux vingt-cinq lits de petits lascars dont les plus mal en point étaient les moins bruyants…

    °°°

    Je me souviens de la douleur muette émanant du visage de cire fondue du petit Toupie, mon camarade de classe leucémique plus habile que moi au jeu du Mikado, auquel j’offris, lors de ma visite que je ne savais pas être la dernière, un Argus bleu ciel pour sa collection de papillons…

    °°°

    Je me souviens des rugissements de fureur et des hurlements de détresse quasi enfantine de mon vieux voisin de box, aux urgences du CHUV en je ne sais plus quelle année, auquel on venait d’apprendre en pleine nuit qu’on allait l’amputer de sa jambe déjà gagnée par la gangrène, et de son lit vide le lendemain matin.

    °°°

    Je me souviens, au lendemain de l’accident de moto qui m’amena inconscient au pavillon de traumatologie de l’ancien hôpital cantonal, de la douleur impuissante que j’éprouvai en découvrant l’état de mes jeunes voisins de chambre dont beaucoup ne marcheraient plus jamais – et la vision terrifiante de celui d’entre eux qui passait ses journées à plat ventre dont le dos nu sculpural était celui d’un athlète apprécié de sa société de gymnastique…

    °°°
    Je me souviens de la lecture de J’ai saigné, évoquant sous la plume de Blaise Cendrars la fin atoce de son jeune voisin de chambre, et du discours imbécile du gradé lui expliquant en passant que son martyre lui était offert par La France…

    °°°

    Je me souviens de la phase consternante de Ramuz, bien au cocon dans sa chambre de littérateur, au moment même où Cendrars se fait amputer, qui dit comme ça que oui, que c’est terrible, ces jeunes qui meurent de l’autre côté des frontières, mais qu’en somme savoir qu’ils meurent est presque aussi douloureux que mourir soi-même , n’est-ce pas…

    °°°
    Je me souviens de ce que je ne souvenais de rien quand mes camarades m’ont ramassé au pied des trente premiers mètres de la première longueur de l’arête W de l’Aiguille Purtscheller après un chute opportunément adoucie par la neige…

    °°°

    Je me souviens de l’effroi paralysant que j’éprouvai après le téléphone d’Hèlène m’apprenant, à mon bureau de chef de la culturelle du Matin, ce 16 août 1985, que mon ami Reynald n’était pas rentré de la course que nous devions faire ensemble au Mont Dolent et qu’il avait finalement décidé de faire seul…

    °°°

    Je me souviens du long silence et des larmes que nous avons partagés au sommet du Dolent, un mois près la mort de Reynald, avant que nous ne balancions ses cendres dans la face glaciaire par grand beau temps...

    °°°
    Je me souviens du corps prêt à être lavé de notre père, et de notre mère désignant ses multiples hématomes comme les stigmates d’un long martyre...

    °°°
    Je me souviens de la remarque de mon ami Dimitri, des mois après le grave accident qui lui valut des souffrances extrêmes, selon laquelle il lui avait fallu cette épreuve pour concevoir les douleurs du Christ sur la croix…

    °°°
    Je me souviens du regard un peu étonné de notre petite Sophie dans la nuit de son premier faux croup…

    °°°
    Je me souviens des éclats de rire argentins de la petite Louise à laquelle nous avions offert un Pégase bleu à crinière violette volant crânement au-dessus de son lit de douleurs à quelques semaines de sa mort annoncée…

    °°°
    Je me souviens que c’est grâce à l’immobiiisation forcée due à mon accident de moto que j’ai écrit mon premier livre en trois mois…

    °°°

    Je me souviens avec une extrême précision de chaque souffrance morale que j’ai pu infliger à ceux que j’aime, je me souviens aussi de leurs occasionnelles douleurs physiques, sans avoir rien retenu des miennes que le surcroît de lucidité et d’attention reconnaissante que mérite la bonne vie…

    °°°
    Je me souviens que nous aurons bien ri, certain soir à Cetona, au fin fond de la Toscane, quand Guido Ceronetti m’a lancé de sa voix aiguë et grave la fois : «La vie est vache !» , et que je lui ai répondu selon le code millénaire: «Mais rien ne vaut la vie !»…

    Sur La Doulou

    La Doulou d'Alphonse Daudet est l'un des rares ouvrages traitant directement et uniquement de la douleur physique. Le courage consiste à ne pas effrayer les autres.

    Du jour où la Douleur est entrée dans ma vie…

    A quoi ça sert, les mots ? Ils arrivent quand c’est fini, apaisé. Ils parlent de souvenirs, impuissants ou menteurs...
    Douleur toujours nouvelle pour moi et qui se banalise pour eux. Ils s’y habituent, moi pas…

    Croissance morale et intellectuelle par la douleur, mais jusqu'à un certain point.

    Extraits
    Retour de la douche avec X, un malade de la tête, que je réconforte — que je « frictionne » en chemin, pour le plaisir si humain de me faire de la chaleur à moi-même.

    … du jour où la Douleur est entrée dans ma vie…

    Ce que j’ai souffert hier soir — le talon et les côtes ! La torture… pas de mots pour rendre ça, il faut des cris.
    D’abord, à quoi ça sert, les mots, pour tout ce qu’il y a de vraiment senti en douleur (comme en passion) ? Ils arrivent quand c’est fini, apaisé. Ils parlent de souvenir, impuissants ou menteurs.

    Pas d’idée générale sur la douleur. Chaque patient fait la sienne, et le mal varie, comme la voix du chanteur, selon l’acoustique de la salle.

    Douleur toujours nouvelle pour celui qui souffre et qui se banalise pour l’entourage. Tous s’y habitueront, excepté moi.

    Douleur qui se glisse partout, dans ma vision, mes sensations, mon jugement ; c’est une infiltration.

    Et j’imaginais une conversation de Jésus avec les deux larrons sur la Douleur.

    Dans ma pauvre carcasse creusée, vidée par l’anémie, la douleur retentit comme la voix dans un logis sans meubles ni tentures. Des jours, de longs jours où il n’y a plus rien de vivant en moi que le souffrir.

    Ecrit pendant l’une de ces crises.

    Croissance morale et intellectuelle par la douleur, mais jusqu'à un certain point.

    La lutte, ce qu’il y a de plus affreux. Au moins, le jour où il n’y a plus moyen de bouger…

    Mon sosie. L’homme dont le mal se rapproche le plus du vôtre. Comme on l’aime, comme on le fait parler. Moi, j’en ai deux : un peintre italien, un conseiller à la Cour d’appel, qui, à eux deux, sont ma souffrance.

    Des enfants malades. Causé avec un petit. Certaine fierté dans ses douleurs. (Fragilité des os).

    Mais je souffre, moi aussi, et en ce moment ; mais j’ai pris l’habitude de garder mes souffrances pour moi ; quand la crise est trop forte et que je me laisse aller à une plainte un peu vive, c’est un tel bouleversement autour de moi ! « Qu’est-ce que tu as ? D’où souffres-tu ? » Il faut avouer que c’est toujours la même chose et qu’on serait en droit de nous dire : « Oh ! alors, si ce n’est que ça ! »

    Car cette douleur, toujours nouvelle pour nous, notre entourage y est habitué, elle deviendrait vite une fatigue pour tout le monde, même pour ceux qui nous aiment le plus. La pitié s’émousse. Aussi, ne serait-ce par générosité, c’est par fierté que je retiendrais mes plaintes, pour ne jamais lire dans les yeux les plus chers la fatigue ou l’ennui.

  • La beauté sur la terre

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    Carnets de Thierry Vernet


    Thierry Vernet s’est éteint au soir du 1er octobre 1993, à l’âge de 66 ans, des suites d’un cancer. Genevois d’origine, le peintre avait vécu à Belleville depuis 1958 avec Floristella Stephani, son épouse, artiste peintre elle aussi. Thierry Vernet avait été le compagnon de route de Nicolas Bouvier durant le long périple que celui-ci évoque dans L’Usage du monde, précisément illustré par Vernet.
    A part son œuvre peint, considérable, Thierry Vernet a laissé des carnets, tenus entre sa trente-troisième année et les derniers jours de sa vie, qui constituent une somme de notations souvent pénétrantes sur l’art et la vie.


    « La beauté est ce qui abolit le temps »

    « Je ne sais pas qui je suis, mais mes tableaux, eux, le savent ».

    « Mille distractions nous sollicitent. La radio, le bruit, le cinéma, les journaux Autrefois on devait être face à face avec son démon, on devait patiemment élucider son mystère. Maintenant, vite, entre deux distractions, on doit tout dire, avec brio de chic, faire son œuvre en coup de vent. A moins… à moins de résister aux distractions ».

    « L’Art commence quand, après une longue et patiente partie d’échecs, d’un coup de genou sous la table on fait tout valser ».


    « D’heureux malgré le doute, arriver à être heureux à cause du doute ».

    « Faire la planche sur le fleuve du Temps ».

    « C’est dans les larmes qu’on parvient à la géométrie ».

    « Aux gens normaux le miracle est interdit ».

    « Il suffit de voir qui réussit, et auprès de qui, pour être rassuré et encouragé ».

    « Nous vivons, en ce temps, sous la théocratie de l’argent ; et malgré soi on sacrifie de façon permanente à ce culte hideux ».

    « D’ailleurs c’est bien simple : ou bien les hommes sont ouverts, autrement dit infinis, ou bien ils sont fermés, finis, et dans ce cas on peut les empiler. Ou en faire n’importe quoi ».

    « Nous qui avons une patte restée coincée dans le tiroir de l’adolescence, nous en garderons toujours, sous nos rides, quelque chose ».

    « D’abord la sensation est souveraine, ensuite le tableau est souverain. Entre ces deux souveraientés, il y a la révolution ».

    « Dieu est éternel, le diable est sempiternel ».

    « En matière de peinture, la lumière n'a rien à voir avec l’éclairage ».

    « Quand son corps devient infréquentable, il convient de le servir poliment, juste ce qu’il demande, et de penser à autre chose, avec enthousiasme ».

    « Les visages : des ampoules électriques plus ou moins allumées ».

    « Les gens de la rue sont des bouteilles, des quilles, les automobiles des savons échappées de mains maladroites ; Dieu que le monde est beau ! »

    « Monsieur Pomarède, mon voisin retraité de la rue des Cascades, me voyant porter un châssis, me dit : « Vous faites de la peinture, c’est bien, ça occupe ! »

    « Une forme doit avoir les yeux ouverts et le cul fermé ».

    « Je me bats, et il est normal qu’à la guerre on prenne des coups ».

    « Ajouter ne serait-ce que sur 10cm2 un peu de beauté au monde, ce qui diminuera d’autant et probablement bien plus de sa laideur ».

    « Si l’on tue en soi-même l’espérance du Paradis, on n’hérite que de l’Enfer. C’est, me semble-t-il, le choix de notre civilisation ».

    « La foi en le vraisemblable ne nous sauvera pas de grand-chose ».

    « Votre société s’ingénie à rendre le désespoir attrayant ».



    « La mort, ma mort, je veux la faire chier un max à attendre devant ma porte, à piétiner le paillasson. Mais quand il sera manifeste que le temps est venu de la faire entrer, je lui offrirai le thé et la recevrai cordialement ».

    « Je suis un chiffon sale présentement dans la machine à laver. Lâche, hypocrite, flagorneur, luxurieux, cédant au moindre zéphyr de mes désirs et tentations diverses, comptant sur un sourire et mes acquiescements pour conquérir quelques cœurs utiles (et cela enfant déjà pour « m’en tirer » !). La machine à laver à de quoi faire. Mieux vaut tard que jamais.

    Le 4 septembre 1993, et ce fut sa dernière inscription, Thierry Vernet notait enfin ceci : « Je peins ce que je crois avoir vu. 4/5 de mon élan m’attache à notre vie et à tout ce qu’elle nous donne de merveilleux, mais 1/5 m’attire vers la vie éternelle d’où tant de bras se tendent pour m’accueillir ».

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    492232422.JPG1320679572.JPGÀ lire aussi: Correspondance des routes croisées, de Nicolas Bouvier et Thierry Vernet (1946-1964), fabuleux "roman" dialogué d'une amitié.

  • Un verbe de vibrant cristal

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    Poésie de Maurice Chappaz


    « C’est du pur cristal qu’enfin nous respirons », écrivait Charles-Albert Cingria en 1953, une année avant sa mort, au jeune poète valaisan Maurice Chappaz qui venait de lui envoyer son Testament du Haut-Rhône. « Enfin, voilà une façon d’écrire qui fait exception et une fameuse dans la décevante production de l’époque – aussi bien en France que chez nous », ajoutait Cingria : « Vous êtes le seul à ne pas être déprimant».
    Ce double accent porté, par un immense poète méconnu du grand public qui n’a jamais écrit un seul vers, sur la pureté cristalline et le caractère tonifiant de l’écriture de Maurice Chappaz, pour un texte de haute qualité poétique mais ne ressemblant à rien de ce qu’on attend dans le genre – ni poème versifié, ni prose poétique non plus - vaut aujourd’hui encore et pour toute l’œuvre de Maurice Chappaz, de son premier texte publié, Un homme qui vivait couché sur un banc, à ses derniers écrits de nonagénaire encore vif d’esprit et de plume. Toute l’œuvre de Maurice Chappaz, qu’on pourrait situer dans un Valais «tibétain » et un temps qui serait à la fois celui des Géorgiques de Virgile et des géniales improvisations de Rimbaud, est aussi bien du même cristal, qu’elle se module en vers libres ou qu’elle se décline en chroniques, en récits épiques ou lyriques, et jusque dans son formidable Evangile selon Judas, paru en 2001 chez Gallimard et passé quasiment inaperçu de la critique française.
    De la découpe de cette écriture, de son ton et de sa musique, il faut donner immédiatement quelques exemples. Et du tout début pour commencer, avec ce qu’on pourrait dire l’entrée en lice du jeune poète, dans son premier texte publié en 1939 sous le titre d’ Un homme qui vivait couché sur un banc, d’ailleurs dédié à Cingria : « Il est temps d’entrer dans ce monde, d’allumer une cigarette et de tirer sur la fumée, sur le feuillage tremblant et bleu de l’air maintenant. Il s’agit de s’infuser ce qui est, et cet air du matin on le boit. » Tout de suite nous frappe le tour physique de la phrase de Chappaz, son recours à des éléments très concerts et sa transmutation simultanée en début de légende dorée. A l’école des poètes ou des chroniqueurs antiques, mais aussi des Riches Heures médiévales et du vélocipédiste Charles-Albert, Maurice Chappaz se présente d’emblée en troubadour anarchisant, passant par là comme le poète de Ramuz et notant cela simplement qui se trouve à sa vue : « Il y a des granges, des entrepôts, le char des paysans et les camions chargés de vivres qui démarrent dans les goudrons, tout un bazar d’étoffes, de charges de légumes, d’enfants des rues et les rudes travailleurs manuels ; la vie du peuple magnifique avec ses odeurs, sa peinture – odeur de foin, peinture de fruits ». Simple comme bonjour et telle sera la crâne représentation initiale du travail du poète : « Moi je m’étends sur un banc pour toute la journée. Rien faire, absolument rien faire ». Cela sonne, au seuil de la Deuxième Guerre mondiale et venant de la part d’un jeune fils d’avocat en vue, notable du Valais qui aimerait le voir se lancer dans le Droit et ne pas trop musarder, comme une déclaration d’indépendance et une prise de parole apparemment coupée des grandes préoccupations du monde. Pourtant, on verra par la suite que, loin de se cantonner dans une tour d’ivoire de littérateur, Maurice Chappaz jouera bel et bien son rôle dans la communauté, mais toujours en poète, voire en visionnaire.

    800f748821bf0a54ab555ff069305ea8.jpgL’attention au monde
    Un élément me semble fondamental dès l’entrée en poésie de Maurice Chappaz, et c’est son attention au détail des moindres choses, qu’il va saisir et « enluminer » par le truchement des mots et des images. Il le répétera d’ailleurs soixante ans plus tard dans son dernier opuscule, paru en 2007, au titre joyeusement provocant (Hors de l’Eglise pas de salut) par les temps qui courent : «le péché capital, le seul péché est le manque d’attention. Le temps présent se précipite telle une chute d’eau. Hâte-toi de puiser ! C’est-à-dire : sois attentif. » Or l’attention n’est pas que la consommation de la « chose vue » mais sa consumation et sa transmutation, qui fait que le spectacle le plus banal devient un fragment de tableau. Comme un livre d’image s’ouvre d’ailleurs Testament du Haut-Rhône, premier chef-d’œuvre: « Je loge à quelques lieues seulement de la forêt, au bout d’une prairie où les eaux s’évadent. Par les fenêtres ouvertes de ma demeure de bois (qui me porte et toute une famille d’enfants déguenillés, en train maintenant de dormir), on entend les clochettes d’un troupeau de chèvres qui se déplace sur les pentes ainsi qu’une eau courante ou un nuage de feuilles sèches ».
    Ou encore, revenant un peu plus loin « à la lisière d’une ville assez vaste » où il avoue passer « pour connaître des femmes », l’errant lyrique poursuit son début de chronique légendaire : « Une angoisse agréable me poussait à travers des parcs et d’anciens quartiers pour surprendre les échanges secrets de la foule dans lesquels, comme une once d’or, je pesais ma propre luxure et le deuil de mon enfance. Je fréquentais les jardins de lilas et l’extrémité d’une banlieue où s’amalgamaient quantité de boutiques et de cafés pareils aux boulettes d’ossements que rejette l’estomac des hiboux. » Or, ces clochettes des chèvres semblables, sur la montagne de l’aube qui pourrait être d’une aquarelle chinoise, à « une eau courante ou à un nuage de feuilles sèches », et ces boutiques et autres cafés « pareils aux boulettes d’ossements » déféqués par des oiseaux de nuit, sont du Chappaz le plus pur, comme le sont ces vers de Tendres campagnes à la dévotion de la femme aimée :

    « Mon désir d’elle
    la fait ressembler à une carafe d’eau glacée
    qui circule en plein midi
    à la terrasse d’un café.

    Mon désir d’elle la pose sur la table
    telle une cathédrale claire et fragile,
    le litre et le verre.

    Mais mes lèvres balbutient de soif
    et cette transparence est pour mon esprit
    une nuit au milieu du jour.»

    cbb03c58b5e689f0ab697859f36726bc.jpgUn franciscain nomade
    Pour marquer sa double rupture radicale d’avec son milieu de riches bourgeois et la vie de flambeur qu’il a menée jusque-là, le jeune Francesco Bernardone se met à poil sur la place d’Assise, en 1206, avant d’endosser la tenue du Poverello, et la même mue vestimentaire symbolique, au début d’Un Homme qui vivait couché sur un banc, scelle l’entrée du jeune homme de 23 ans dans ce que son ami Georges Haldas appellera plus tard « l’état de poésie ». Celui-ci n’aura rien d’académique ni moins encore de statique : ce sera une façon de vivre autant qu’une instance fondatrice de l’écriture.
    La vocation et le rôle du poète sont assez précisément définis par Chappaz dans ses premiers livres. Un homme qui vivait couché sur un banc évoque d’emblée la vie nouvelle d’un quidam qui se défait de « son habit fort civil » avec quelques jurons bien sentis (des « damned », des « christo », des « morbleu »…), pour revêtir le costume le plus simple. «Il libéra ses souliers d’une secousse et un instant il fut tout nu (rudement étrange, bonnes gens, Cicérons !) et un instant après chaussé d’espadrilles, vêtu d’un pantalon de toile bleue, d’un chandail et d’une vieille casquette, c’est-à-dire comme Jacques et comme Pierrot, ses amis». Et d’ajouter sur le même ton de romantisme bohème : « Mais par-dessus tout, ce qui est vraiment beau, ce qui est extra, comme disent les enfants et les poètes, c’est la liberté ». Plus tard, après « sept années de tourmente », Testament du Haut-Rhône donnera de la poésie et du poète une définition plus grave et déjà prophétique puisque « les poètes seront en fait des devins. » Rien là pour autant d’occulte, mais le « voyant » de Rimbaud reste proche, qui s’oppose aux « assis » de la société conformiste : « Nous explorons les gouffres légers de l’enfance, décelant comme la chouette des Ecritures les ordres sacrés aujourd’hui pareils à des débris fanés. (…) Ceux que leurs propres cités rejettent, ceux-là seul auront le pouvoir d’écrire et de tester pour le monde défunt. J’en salue les héritiers : des ouvriers d’usine, des bergers, des semeurs de seigle, des petits marchands d’abricots et de raisons ; notre histoire sera faite par eux et non plus par les avocats ».
    S’il y a du marginal errant en Chappaz, qui s’est heurté violemment à la volonté du père pour obéir à sa vocation, lui-même connaîtra cependant les responsabilités d’une charge de famille après son mariage avec S. Corinna Bille, en 1947, avec laquelle il aura trois enfants, et ne pourra donc passer sa vie « à ne rien faire, absolument rien faire ». L’expérience de la guerre, sa participation (de 1955 à 1958) à la construction du barrage de la Grande-Dixence, et le travail sur les domaines vignerons de la famille, constitueront, avec maintes virées proches et moult grands voyages autour du monde, autant d’expériences formatrices ou lucratives qui distinguent nettement son mode de vie de celui d’un homme de lettres, d’un professeur ou d’un journaliste, même si le poète écrivit lui aussi de nombreux articles et autres chroniques pour assurer la matérielle, tôt engagé en outre dans la défense de l’environnement naturel et culturel. Mais là encore, le combat de Maurice Chappaz s’inscrit dans l’ensemble d’une vision du monde marqué au sceau de la poésie. En dépit de son titre provocateur, le pamphlet qui a valu au poète haines privées et injures publiques, Les maquereaux des cimes blanches, est un poème autant qu’une attaque frontale des affairistes immobiliers et autres marchands du temple valaisan.
    « J’ai assisté à la fin des visages », écrit le poète furieux, rappelant les « visages sortis et imprimés dans les torrents de montagne », auxquels a succédé « l’effacement par la graisse ». Et d’assener : « Les plus importants de mes compatriotes portent ce masque de bandit propret. De bandit de bureau qui culotte l’illégalité ». Friedrich Dürrenmatt reprochait à la poésie romande de cultiver la « rose bleue » de l’esthétisme. On voit que Maurice Chappaz échappe à cette accusation. Au reste, il ne s’agit pas pour lui de s’opposer au progrès au nom du « bon vieux temps ». Bien plus : c’est une « fuite en avant » qu’il dénonce, dont nous voyons aujourd’hui les conséquences et l’extension mondiale.

    a35594237fb9c6bbcd191936a27e6adb.jpgDanses d’amour et de mort
    L’œuvre de Maurice Chappaz, dans sa double nature lyrique et prophétique, ne saurait être séparée de la tradition biblique et de la foi catholique, comme l’a fort bien illustré Christophe Carraud dans le premier essai substantiel consacré, en France, à l’écrivain valaisan. Cela ne fait pas pour autant de Chappaz un «poète catholique » comme on peut le dire d’un Claudel, au sens d’un auteur à «message». La théologie de Chappaz passe par la poésie et rejoint les chants et les sagesses du monde, de l’Orient arabe aux poètes T’ang, sans diluer ses dogmes pour autant. On pense en outre à la Vita nova de Dante et à l’Amour courtois des troubadours provençaux en lisant Tendres campagnes, où la Dame est à la fois désirée et sublimée par le chant.
    Cela étant, loin des tourments de conscience de l’âme romande, à dominante protestante, le catholicisme de Maurice Chappaz et plus encore sa poésie sont tissés de sensualité et de saveur. La langue poétique de Chappaz, jusque dans l’ Evangile selon Judas, est une fête. « La femme dans l’ombre où elle est nue /est comme le lourd printemps frais », écrit-il dans Verdures de la nuit, premier recueil marquant (daté 1938-1941) qui célèbre précisément La merveille de la femme et commence par cette invocation. « O juillet qui fleurit dans les artères /je désire toutes les choses /dans la rouge mémoire de mon sang/ bougent les limons et les chairs vivaces »…
    Or à la merveille est consubstantiellement liée la « miette d’ombre » symbole de corruption ou de mort, et toute danse de joie se poursuit dans la transe des danses de morts, comme dans la peinture médiévale et ses « grotesques » auxquels nous renvoient le recueil A rire et à mourir.
    « Quelle est cette idée de faire une œuvre avec de l’encre ! Personne n’écrit ainsi. Le chant vient du sang, sur les montagnes du cœur il coule et il arrose le monde. Il fait germer les pays, c’est lui qui procrée. Il envoie les pensées devenir des arbres, des oiseaux, saumons ou truites dans l’eau (comme dans les cascades spirituelles que tu essaies de remonter). Chaque signe a besoin d’une goutelette de sang pour être manifeste. »
    La poésie de Maurice Chappaz n’a pas d’âge ni ne s’est altérée d’année en année, dans son chant autant que dans ses récits à multiples ramifications. La meilleure preuve en est la prose étincelante d’invention de l’ Evangile selon Judas, publié par l’octogénaire, ou sa nouvelle approche des contes africains réunis dans Orphées noirs, l’année de ses nonante ans ! Bref, Chappaz est un poète savoureux et lumineux, profond et tonique jusque dans ses lettres à Gustave Roud, son ami et correspondant de longue date, ou dans Le livre de C. en mémoire de Corinna Bille, son Journal de l’année 1984 ou ces textes inspirés que sont L’Océan, magnifique évocation d’un grand voyage passant par New York (qu’il appelle « Nouillorque » !), Le garçon qui croyait au Paradis ou La mort s’est posée comme un oiseau.
    Dès le Testament du Haut-Rhône, la conscience d’une perte irrémédiable a marqué l’œuvre de Maurice Chappaz de son sceau, relançant ses mises en garde et ses colères. Mais la vie est bonne jusque dans l’évidence de notre fin : La mort est devant moi…

    « La mort est devant moi
    comme un morceau de pain d’épice,
    la vie m’a tournoyé dans le gosier
    comme le vin d’un calice.
    L’une par l’autre j’ai cherché à les expliquer.
    J’ai trempé le pain dans le vin,
    je me suis assis,
    j’ai fumé,
    J’étais sauvage avec les femmes,
    avec les mains, avec l’esprit.
    J’ai tâché de travailler à des œuvres qui respirent.
    Maintenant je cherche un parfum
    dans la nuit. »


    Bien enracinée dans sa terre d’origine et faisant écho aux préoccupations de notre temps, jusqu’à la ruade polémique, l’œuvre de Chappaz nous transporte à la fois autour du monde et hors du temps, ou plus exactement au cœur de ce noyau temporel que figure l’instant « éternisé » de la poésie. Ernst Jünger écrivait que celui qui touche au cœur de la réalité en atteint tous les points de la circonférence, et c’est exactement la vertu de la poésie à la fois engagée et dégagée de Maurice Chappaz, capable à tout coup, à partir du plus simple objet de tous les jours regardé avec attention, d’atteindre l’essentiel.
    Mourir c’est écrire, écrit enfin Maurice Chappaz… pour ne pas mourir :
    « Qui est-ce qui passe ici si tard ? Entre un genévrier et le saule tremblant sur le Haut-Rhône en 203o…
    Je suis parti au pays de la mémoire.
    L’écriture est une crevasse dans un glacier qui devrait être le ciel bleu. « Je suis seul comme Franz Kafka », dit Kafka. « Je vivrai plus longtemps que vous », répond Lorca aux miliciens qui l’agenouillent de force devant les fusils.
    Au revoir mes amis de l’azur, compagnons de la Marjolaine ! Les cloches de mon église ont sonné toutes seules. Je reviens sans que vous le sachiez et je l’ignore aussi ».

    Pour Lire Maurice Chappaz (choix succinct)

    Un Homme qui vivait couché sur un banc, [Revue Suisse romande], 1939. Castella, Albeuve, 1988.
    Verdures de la Nuit, Mermod, Lausanne, 1945. Castella, Albeuve, 1988.
    Testament du Haut Rhône, Rencontre, Lausanne, 1953 et 1966. Fata Morgana, 2003.
    Portrait des Valaisans en légende et en vérité, L’Aire, 1983.
    Les Maquereaux des cimes blanches, Galland, Vevey, 1976. Zoé, Genève, 1984, 1994.
    Maurice Chappaz, pages choisies. L’Age d’Homme, Poche Suisse, 1988
    Le Garçon qui croyait au paradis, L’Aire, 1995.
    La Mort s’est posée comme un oiseau, Empreintes, Lausanne, 1993.
    Evangile selon Judas. Gallimard, 2001.
    Maurice Chappaz, par Christophe Carraud. Seghers, 2005.
    Ce texte a paru dans la revue ProLitteris.

  • Fraternel Jean Vuilleumier

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    Auteur d’une œuvre romanesque aussi importante qu’inaperçue, le critique et romancier genevois s’est éteint dans sa 79e année, en juin 2012. Hommage à un frère humain,

    « L’écrivain écrit par besoin, voilà qui semble généralement admis. Mais quelle est la nature de ce besoin ? Face à la souffrance du monde, quelle peut être sa légitimité ». Ainsi Jean Vuilleumier commençait-il de répondre, il y a quarante ans de ça, à la question « Pourquoi j’écris ? » que lui avait posée Franck Jotterand au fil d’une série publiée par la Gazette littéraire, publiée en recueil en 1971. Au terme de sa réponse, le Vuilleumier trentenaire concluait en ces termes applicables à toute son œuvre ultérieure : « Le besoin d’écrire répond à quelques questions essentielles. Mais le meurtre et l’injustice ne renvoient pas à l’ailleurs de la guerre ou de la révolution.Ils sont perpétrés ici, chaque jour, dans le texte des vies les plus banales. (…) C’est aux confins du silence, au bord d’un vertige toujours suspendu, que l’écriture peut se permettre de surgir, sans illusion ni emphase, rachetée, si elle doit l’être, par la conscience de sa dérisoire insuffisance ».

    À l’époque où il écrivait ces mots, Jean Vuilleumier dirigeait les pages littéraires de la Tribune de Genève. Avec Georges Anex et quelques autres, c’était alors l’un des chroniqueurs les plus attentifs de la littérature française et romande. Il n’avait que deux romans à son actif : Le Mal été (L’Age d’Homme, 1968) et Le Rideau noir (L’Aire/Rencontre, 1970), mais sa réflexion oriente toute son œuvre ultérieure. Il était en outre déjà proche de Georges Haldas, dont il partageait l’attention aux « vies perdues », la révolte contre un monde de plus en plus déshumanisé et superficiel, et le goût de la bonne cuisine. Or, une année après la mort tragique de Vladimir Dimitrijevic, qui publia tous ses livres avec la complicité de Claude Frochaux, sa disparition est l’occasion de rendre hommage à un homme discret et à son œuvre comptant plus de trente romans et récits dont l’ensemble constitue la fresque minutieuse et pointilliste d’un univers soumis à ce que Peter Handke (auquel il ressemble parfois) appelait « le poids du monde »

     

    Le meurtre derrière les géraniums

    Lorsque Jean Vuilleumier se demande, à 35 ans, ce que l’écrivain peut « face à la souffrance humaine», il ne se paie pas de mots. Nous l’avons vu bouleversé par la tragédie des moines trappistes de Tibéhirine, massacrés par un groupe islamiste en 1996, qu’il évoque dans un livre, mais la  plupart de ses romans modulent une souffrance plus intime et quotidienne, et de pauvres drames que Georges Haldas disait relever du « meurtre sous les géraniums ». De L’écorchement (Prix Rambert 1974) au Combat souterrain (Prix des écrivains de Genève 1975) ou au Simulacre (Prix Schiller 1978), et dans les vingt-cinq livres suivants, l’écrivain genevois  poursuit l’observation clinique de tous nos asservissements quotidiens, nos faillites, nos engluements, notre torpeur ou nos velléités d’action généreuse - notre aspiration à « être plus » malgré tout. Analyste lucide d’un certain syndrome d’impuissance paralysant beaucoup d’auteurs romands, sous l’effet de ce qu’il appelle Le complexe d’Amiel (L’Âge d’Homme, 1985), Jean Vuilleumier incarnait lui aussi, à sa façon, une « conscience malheureuse », dont le délivrait pourtant un intense désir de lumière et de pureté qui l’a fait se passionner pour les « silencieux » et les mystiques.

    L’homme était débonnaire et gentiment marié, Pécuchet souriant aux côtés du fulminant Bouvard qu’incarnait son ami Haldas, auquel il consacra un ouvrage référentiel : George Haldas ou l’Etat de poésie (L’Age d’Homme 1985). Le critique littéraire de La Tribune de Genève n’a pas connu de successeur de sa qualité. L’écrivain reste à découvrir, pour beaucoup, dans ses livres sans pareils.      

  • Ces dames au cœur vert

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    LittératureLes Bonnes Dames, par Bruno Pellegrino

    Il y a des livres dont on peine à expliquer pourquoi on les aime. Le sujet qui nous touche, le style qui résonne de façon particulière, avec une certaine justesse de ton, la manière dont le récit est mené, oui, mais on sent que l’on aime ce livre pour d’autres raisons, sans pouvoir les expliquer – de ces raisons qui se ressentent, qui ne s’analysent pas. C’est le cas du dernier roman de Jean-Louis Kuffer, Les Bonnes dames. Depuis Le Viol de l’Ange en 1997, l’auteur n’avait plus publié de roman. C’est avec bonheur qu’il revient à ce genre – après avoir écrit des nouvelles et s’être attaché à la publication de ses carnets –, avec l’histoire en trois parties de trois vieilles femmes qui effectuent trois voyages.
    Il y a Clara la philosophe, craintive et prudente, adepte de la formule bien vaudoise du « mais mais mais », qui pense très souvent à son cher et regretté Paul-Louis. Sa sœur, Lena, qui a passé sa vie à porter secours aux orphelins, qui n’en est pas moins toujours gaie et décidée à « faire de son mieux jusqu’au bout ». Enfin Marieke, la « fofolle » hollandaise, qui trouve qu’ « en France, cela ondule mieux qu’en Suisse ». Trois femmes dont les vies sont, pour la plus grande partie, derrière elles, mais qui ne s’avouent pas vaincues pour autant ; trois femmes qui portent avec elles leurs deuils, leurs regrets, leurs souvenirs (lorsque ceux-ci n’ont pas glissé dans un trou de mémoire) ; en somme, trois vieilles dames comme on en connaît tous, et pourtant on est ici bien loin de la caricature.
    Le livre s’ouvre sur un premier voyage, une excursion que font Clara et Marieke « de l’autre côté » du Léman, en France voisine ; un épisode plein d’humour qui annonce, en miniature, le second voyage : des vacances à trois en Egypte, pour réaliser ce vieux rêve, et puis se prouver que l’on en est encore capable. Le troisième voyage, lui aussi à destination de « l’autre côté », ne s’effectue qu’en solitaire. D’abord Clara, puis Marieke : les vieilles dames meurent. Reste Lena, qui « baisse », certes, mais qui se dit qu’elle n’a rien à regretter : « Je dois l’avoir un peu cherché, d’être restée simplement ce que j’ai toujours été. »
    Cependant, ce n’est pas autant dans les événements racontés que réside l’intérêt de ce livre (dont le contenu latent important – foule de détails, de références – laisse penser qu’il aurait pu être largement plus développé), que dans la manière dont ils sont rapportés, notamment par un discours indirect très présent dans tout le texte, qui reproduit les expressions et intonations de ces vieilles dames. Ainsi rendus, les personnages (qui sont, on le sent, et l’auteur d’ailleurs ne s’en cache pas, largement inspirés de personnes existantes) n’en deviennent que plus familiers, plus vrais – réels et sincères.
    Aussi bien dans Les Bonnes dames que dans Le Viol de l’Ange, Jean-Louis Kuffer porte un certain regard sur le monde, qu’il transmet notamment à travers l’un des personnages, romancier, qui écrit le texte qu’on lit, au fur et à mesure. Il en résulte une sorte de vertige, une efficace mise en abyme, qui ancre encore plus le roman dans la réalité, lui donne un poids particulier. De même, il y a cette intention de faire sentir la multitude de choses qui se jouent simultanément dans le monde, les pensées qui germent dans des têtes différentes, en des endroits différents, au même moment ; ce qui se noue quelque part, ce qui se résout ailleurs, ceux qui vont se coucher pendant que d’autres se lèvent… Une façon de percevoir la société d’aujourd’hui, où tout le monde peut tout savoir sur tout le monde, et où l’on n’a pourtant jamais aussi peu connu ses propres voisins.
    Les bonnes dames ont traversé le XXème siècle, et elles continuent à vivre avec ce temps qui n’est plus le leur, ouvertes à l’homosexualité, à internet, aux SMS… Clara va « parfois jusqu’à voter socialiste », les statues de singes du Denantou lui rappellent les membres du Conseil fédéral, à qui elle a d’ailleurs « fait une lettre (…) pour le mettre en garde (…), une lettre de réclamation, pour l’aide aux vieux ». Jamais elles ne perdent leur intérêt pour le monde.
    Mais sans considérer la lecture en filigrane qui peut s’en faire, ce texte est avant tout un roman, une histoire où trois bonnes dames nous montrent qu’il n’est jamais trop tard pour entreprendre, pour être jeune. Optimistes, battantes, révoltées et amoureuses de la vie, jusqu’au bout.
    Finalement, si l’on aime certains livres pour des raisons difficiles à déterminer, c’est peut-être que cela tient tout simplement au regard de l’auteur, sa manière de nous décrire son monde. Un regard qui nous plaît, qui correspond au nôtre : en l’occurrence, le regard jeté sur ces femmes, tendre, bienveillant, et jeune, un regard qui traque l’humour et le drame, et le rend dans une langue vivante, une langue orale, de chair, qui, mieux que tout autre discours, permet à ces bonnes dames de s’incarner sur le papier et de poursuivre leur route, en compagnie de leurs morts retrouvés.


    Jean-Louis Kuffer, Les Bonnes dames, Bernard Campiche Editeur, 2006, 160 pages. Http://www.campiche.ch
    Bruno Pellegrino, 18 ans, vient de passer son bac. Cet article a paru dans le No 72 du Passe-Muraille


     

  • Ceux qui ont mal

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    En mémoire de Louis Soutter
    Celui qui baise les mains des pauvres / Celle qui vaque nue à ses occupations ménagères sans se soucier de ses voisins malais / Ceux que paralyse la stupeur dans les jardins de la clinique / Celui qui s’échappe de l’angoisse par des vocalises / Celle qui vend les aquarelles de son frère dans les auberges de l’arrière-pays où commence de se répandre la rumeur que ça pourrait valoir quelque chose plus tard / Ceux qui estiment que le peintre excentrique de l’asile voisin constitue ne devrait pas être autorisé à fréquenter l’église publique / Celui que la Mélancolie étreint depuis l’âge de sept ans / Celle qui prie debout sur le mur du cimetière / Ceux qui n’ont pas été avertis par leur tuteur de la mort de leur père / Celui qui s’achète des cravates voyantes par lots de cent / Celle qui raffole des tenues démodées de son cousin au melon prune / Ceux qui reçoivent les factures des cadeaux onéreux que leur envoie leur neveu Thompson / Celui qui demande volontiers l’impossible même si ce n’est pas français / Celle qui lance une rose bien rose à son ami soliste de l’Orchestre du Kursaal / Ceux qui disent qu’ils ne croient plus en Dieu d’un ton menaçant / Celui dont l’encre noire fait exploser le bouquet de fleurs de la tante Bluette / Celle qui a photographié le tableau de son père avant de le revendre à un prix surfait / Ceux qui se demandent qui est ce gros type élégant à Panama qui vient rendre visite au dingo de l’asile / Celui qui peint des Christs que les paroissiens trouvent trop tristes / Celle qui prend sur ses genoux son grand fils de 33 ans / Ceux qui confisquent le crucifix de la folle / Celui qui n’ose pas dire à sa logeuse qu’il n’a jamais connu la Femme au sens biblique / Celle qui pose en deuil pour son frère divorcé dont l’ex se dit veuve / Ceux qui donnent des leçons de musique (Guitare Fender et pianola) aux fils du jardinier / Celui qui se dit le descendant de Goya par sa mère et par le noir de sa palette / Celle qui se sent peu de chose à côté de son cousin marchand de couleurs en gros / Ceux qui estiment que c’est vers 1904 que le violoniste dingo, qui arrêtait l’Orchestre de la Suisse romande pour lui faire écouter tel ou tel passage de Beethoven, a raté sa carrière d’interprète pour se lancer dans celle de peintre raté, etc.

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  • Balzac empereur de papier

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    Ce mercredi 20 mai. – Le journal de bord de l’humanité que constitue la Littérature avec une grande aile (l’image est de John Cower powys) s’est enrichi, le 20 mai 1799, d’une sorte d’empereur plumitif en la personne d’Honoré Balzac, qui s’ajouta lui-même une particule comme Napoléon se couronna lui-même – le futur grandgousier des lettres (la Comédie humaine compte au moins 140 titres) déclarant crânement que ce que le Corse n’avait pu accomplir avec l’épée le serait sous sa plume.
    Mais qui lit encore Balzac, s’enquiert alors l’imbécile préposé au Nivellement contemporain. Moi, répond fièrement notre amie la Profesorella, connue de ses étudiants de l’université de Pise (où elle, enfant maltraitée à la Dicken) tenait à mains sûres la chaire de littérature française, et elle le confirme aujourd’hui en octogénéreuse à l’eoil clir : moi j’ai lu TOUT Balzac, et parfois plusieurs fois si tu me cherches en détail…
     
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    Et pourquoi lire Balzac aujourd’ui ? demandait le courriériste littéraire Bernard Pivot à l’écrivain Michel Butor qui venait de consacrer TROIS ouvrages au même Titan comme on n’en fait plus. Parce que c’est intéressant.
    Ah bon, tu es en train de relire Les Trois mousquetaires ? Mais ça ne fait pas le poids, hein, à c’oté d’Illusions erdues, n’est-ce pas ? même si c’est intéressant bien plus qu’on ne le dit, et que, fort de ses plus de 400 romans, Dumas a lui aussi du monstre balzacien, auquel Pietro Citati, dans Le Mal absolu, le rattache en disant d’un Vautrin, comme Milady est l’incarnation du mal absolu au féminin, qu’il est bel et bien lui aussi une figure majeure du mal en sa dégaine de séducteur diabolique…

  • Petite maison

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    Frères et sœurs
    (Chronique des tribus)
     
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    Avant l’apéro ses deux sœurs étaient apparues , ce jour-là où ils s’étaient retrouvés tous quatre, avec le conjoint de la puînée qu’on appellera Bob le débonnaires, coiffées l’une et l’autre avec un même chic dans le finish du brushing qu’on les eût dit apprêtées pour un concours, toutes deux pimpantes et rajeunies sous leur bref gazon capillaire - coupées courtes à la garçon mais à fines boucles sur le devant et nuances de teintures presque dorées chez la blonde aînée aux yeux verts et presque bleutées chez la plus brune mais sans rien de trop sophistiqué chez aucune des deux, disons sainement élégantes voire sport chic mais en douceur et comme en vraies sœurs complices quelques part, et tout le repas, bœuf bourguignon du bon Bob fin échanson par ailleurs, se passerait ainsi dans la même convivialité sans apprêt à parler d’un peu tout et d’un peu tous, des plus anciens aux plus jeunes de la smala se voyant de loin en loin sans trop de mariages ou d’enterrements à vue de nez proche et tant de souvenirs partagés partis de la maison et y revenant, casa plutôt heureuse en somme à l’image de leurs enfance de boomers de milieu moyen le plus souvent laissés libres de folâtrer par les près et les bois d’alentour - et tu te souviens de cette bedoume de Marijo ? Que oui lance Bob elle se prétendait mon béguin, et le grand Polo ? Ah l’actuaire Il a fait fortune ! Et le frère de Simon qui s’est pendu, ? Devenu prof de latin son père sevère prof de grec, et celle-la qui nous a fait un cancer, et l’autre voisin tout gentil qu’on ne savait pas homo comme ça s'est découvert, et la maraude dans les cerisiers, et le délire tout autour de tout ce nouveau bâti n'importe comment, j’te dis pas le prix de l’immobilier, mais t’as vu là-bas la petite maison dans la folie de béton - on dirait qu’elle tient bon mais jusqu’à quand ça faut pas rêver... Eh mais quoi ça va pas, toi, tu deviendrais pas rabat-joie ? 

  • Bacon

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    Leur cri dit une telle horreur


    qu’aucun espace circonscrit,


    chapelle vaticane ou palais babylonien,


    ne peut le contenir sans la folle beauté


    de la couleur à l’état pur...


    Sur sa chaise électrique


    le pape hurle à la vie,


    tout à fait seul là-haut


    dans ses marbres hallucinés,


    et le chien martyrisé lui fait écho - 


    La mort n’est jamais invitée...


    L’alcool fort et l’orgie de chair


    illuminent le tableau.


    L’atelier creuset de tout ça


    est un bordel immonde,


    mais de cette gadoue


    est né l’enfant du monde...

  • Nihilisme balnéaire

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    Régals mortels et autres velléités d'en finir...
    À La Désirade, ce mercredi 22 juillet. – Je nous observais hier, le Marquis et moi, d’un œil curieux frotté de malice ironique, sur la terrasse agréablement ombragée jouxtant le petit port de plaisance de Pully, à parler suicide et nihilisme en sirotant nos apéros (lui à la bière et moi à la Suze), à propos d’Albert Caraco et d’Emil Cioranescu dit Cioran, mais aussi de Roland Jaccard le disciple de celui-ci et qui se posait un peu en Caraco dilettante impatient de se supprimer à la fin des vacances), et je me disais in petto, après que les compères eurent passé commande de plats italiens - paccheri à la Sorrentina - à la serveuse asiatique, qu'il serait énorme que leurs voisins en tenues d’été, la plupart aux têtes blanches, les entendant «échanger» à propos de si graves sujets, se mêlassent au débat grave avec le point de vue de l’ancien fondé de pouvoir de telle ou telle banque prospère ou de la retraitée des postes aux fins de semaines souvent occupées à soulager ses filles de leur progéniture, sans parler de tous les autres clients de la terrasse supposés tenir à la vie ? Le concert que ça ferait !
     
    Dans la foulée, j’étais tenté de rappeler aux commensaux que c’était en ces lieux, d’autres étés, que, descendu de sa suite du Lausanne-Palace à huit cents balles la nuit, le regretté Roland venait passer ses après-midi à la piscine toute voisine et se déchaîner sur la table de ping-pong, en face de l’un ou l’autre des grands intellectuels locaux de ses amis (un Michel Thévoz ou un Etienne Barilier en caleçons décents) avant de se prélasser sur quelque solarium voisin me rappelant les étalages de nudités des entraîneuses du Tabaris ou du Brummel se faisant brunir avant le turbin au temps (années sixties) de notre adolescence où les plus cracks roulaient les mécaniques en slip minimum – notre façon à nous de ne pas en finir avec la bonne vie estivale…

  • Encore une journée divine

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    À la Désirade, ce mardi 21 juillet. – Mal partout ce matin. Bémol à la joie quand les rotules grincent et lancinent comme les chevilles, que des fers à béton te cisaillent mollets et jarrets, et que le souffle s’essouffle à te courir après alors que tu te traînes à peine…
    La Nature n’a-t-elle donc trouvé aucun compromis entre le lombric et la gazelle dans la conception de nos articulations ? Du moins la joie te revient-elle sur ton balcon en forêt d’où comme chaque matin tu découvres le val suspendu et là-bas la rive arborée de Clarens et son cimetière où reposent Amiel et les Nabokov, le lac au-delà et l’ubac de Saint-Gingolph au pétillement d'infimes pastilles (les maisons des gens d’en face), puis la remontée des bois savoyards et là-haut le Château et les roches d’Oche sur lesquelles flotte un nuage de soie floche conforme à un début de journée d’été et que ne voient ni le ver solitaire ni la bondissante gazelle que rien ne distrait de sa quête de fraîches feuilles dans la savane lointaine...
    Ce midi rendez-vous avec le Marquis, mon ami cher depuis cinquante ans, et que je voussoie toujours malgré notre complicité à peu près totale, juste nuancée par nos éducations respectives (il est Français et catholique et je suis Helvète protestant), et là je me dis qu’à nous deux nous avons 163 ans et que c’est pas mal pour de vieux enfants mais une paille à la mesure des millénaires et des continents, et quel bol, quel pot d’avoir un ami avec qui parler sans se surveiller de tout ce qui nous chante, nous fait déchanter du monde immonde, et bien plus ardemment de tout ce qui nous enchante…
     
    (Soir) - J'ouvre tout à l'heure le Journal de Julien Green n'importe où et je tombe sur ces lignes: "La vie n'est jamais si belle que lorsqu'elle s'éloigne de ce qu'on appelle la vie. Que signifie dans l'éternité le Putsch de Hitler, les mutineries à bord de croiseurs anglais, la chute de la livre ? Tout est ailleurs. Rien n'est vrai que le balancement d'une branche dans le ciel". Or c'est exactement les mots que j'attendais ce soir après les moments d'épiphanie de la journée, même à midi sur la terrasse bondée du restau donnant sur le petit port, où nous parlions avec le Marquis de ce qu'a été le monde de nos aïeux et de ce qu'il est devenu, lui estimant que la perte est irrémédiable et moi protestant que nous ne savons pas ce qu'il en sera des enfants de nos enfants - lui se régalant de son plat italien et moi du mien tandis qu'un bambin se chamaillait avec un petit chien, etc.

  • Musiques de l'enfance

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    Retours rêveurs à propos du Pain de Coucou de JLK...
    par Fabrice Pataut
    C’est un monde en même temps dur et floconneux où l’on met volontiers une laine, où l’on croise des vélocipédistes, où tout du ciel aux champs se trouve d’un coup laqué par une averse de beau temps. Personne ici n’enfile un pull ou ne fait de bicyclette sous une pluie réparatrice. Que non. Nous sommes sur le terrain familier des plus innocentes nourritures terrestres, faites de plaisirs loufoques, de charmants petits gâteaux licencieux, de joues vermillon, de bons légumes et de messes moins ennuyeuses qu’il n’y paraît.
    Nous y sommes parce qu’un verbe simple nous y conduit, qui s’autorise parfois de discrets imparfaits du subjonctif et prend les allures d’une fable pleine d’une belle tendresse, sans paraboles ni plaidoiries.
    Le Bon Dieu à barbe blanche et l’odieux Ponce Pilate sont ses habitants au même titre qu’une sympathique Putzfrau, toute italienne dans le verbe, et une tante Greta qui recommande fermement la propreté des parties génitales, lequelles seront invisibles et aussi immatérielles que possible.
    La loi du Seigneur dont Grossvater fait grand cas en période de vacances est stricte, mais elle est pure, aussi. Un certain nombre de choses doivent l’être tout autant de manière que la pureté d’ici-bas, moindre parce que matérielle mais néanmoins désirable, soit fortifiée : l’alignement symétrique des chaussons avant le coucher, le nettoyage des parquets, la croix blanche du drapeau suisse.
    Il y a bien sûr, des résidents d’un autre genre dont l’ours en peluche, le mâni. N’a-t-il pas lui même un nom qui, bien que commun plutôt que propre, s’il n’est biblique, semble l’être, comme celui, disons… d’Ézechiel ? On le croirait sans difficulté.
    Tous se retrouvent dans la Stube, la chambre commune : on y parle, on y coud et lit le journal, on y rêve des bonnes friandises du Tea-Room, on y joue du piano, assez mal semble-t-il, mais con sentimento, ce qui excuse non sans verve toutes les fautes de style.
    Et puis, fatalement, après Grossvater et Grossmutter, on retourne à la Rouvraie où la semaine et le dimanche sont bien différents. Modernes, en quelque sorte, et décoré d’anachroniques fossiles : Bruno le guitariste, le hongrois Janos, alter ego rêvé sans succès sur les bancs de l’école, le très riche Monsieur de Warra, au nom inflexible et froidement exotique, avec son couple de lévriers et son imposante Cadillac.
    Il y a quelque chose de Chardin dans la douceur des lumières et le détail des objets moindres sortis de l’ombre, un goût pour l’éphémère qui persiste.
    On pensera sans cesse après avoir fermé à regret Le pain de Coucou, à la mort de Toupie, le nain pâle en duffle-coat malmené par ses camarades dans la cour de récréation, victime d’un caillot au cerveau. L’air de rien, JLK prend soin à ce propos de parler de curée. Il y a bien sûr la course, l’encerclement de la bête, l’expédition punitive répétée par goût pour la méchanceté. Mais aussi, quand le maître doit annoncer la mort du garçon le jour où personne ne l’a touché et demande à toute la classe de se lever pour faire silence, l’objet même de l’abjecte moquerie, et comme une partie de l’animal abattu dans ses affaires de classe esseulées sur le banc. La curée, en troisième lieu, est le moment de la distribution. Qui donc aura droit à un morceau de Toupie, ne serait-ce qu’une p’tite lichette ?
    JLK ne le dit pas. Les trois sens du mot circulent ici en toute liberté. Comme les abominations de l’enfance sont aussi nombreuses et répétitives que ses plus chers délices et que JLK sait être discret, il passe son chemin et nous laisse les goûter seuls. Ce sont les nôtres, bien sûr, le bien commun de l’humanité. Très injustement partagés, il faut bien dire, et qui, parce que le style y est, se transforment, impénitents, en œuvre d’art.
    F.P.
    Jean-Louis Kuffer, Le Pain de coucou, L'Âge d'homme, 1983. Prix Schiller. Réédité dans la collection Poche suisse.

  • Ceux qui ont eu chaud

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    Celui qui y serait resté s’il n’avait pas été mis à l’ombre/ Celle dont le cœur de glace la protège des canicules et des amours torrides / Ceux qui restent climatosceptiques pour affirmer leur indépendance d’esprit confortée par un ventilateur ad hoc / Celui qui a tout le temps été en chaleur en dépit de son éducation darbyste / Celle qui a renoncé à ses vacances en Équateur / Ceux qui se les gèlent dans leur cercueil climatisé / Celui qui vous répète que Naomi Klein l’avait bien dit dans ses livres ce qui vous fait ni chaud ni froid / Celle qui réchauffe l’atmosphère de la salle de paroisse en ouvrant les fenêtres / Ceux qui ont une canicule d’avance sur la Hotline / Celui qui est trop cuit pour s’apercevoir de rien / Celle qui a vu le glacier fondre et s’en est plainte aux responsables quitte à jeter un froid / Ceux qui nous rappellent que les glaciations ont parfois commencé comme ça mais pas toujours / Celui qui a esquissé la classique danse de la pluie sur sa pelouse puis est allé se rafraîchir dans son living avec le non moins classique Martini on the rocks / Celle qui répète chauffe Marcel à ce Monsieur Proust que même ses filles déguisées en garçons laissent froid / Ceux que la canicule fatigue plus que le cunilinguisme / Celui qui se dégèle un hot-dog qu’il savoure dans sa chambre froide de légiste assermenté / Celle qui fait une gâterie au saint de glace / Ceux qui ne jurent que par les films de Clim Novak, etc.

     

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  • Profondeurs de Simenon

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    À propos de La Chambre bleue, l'un des romans les plus purs de la série des "romans durs" en sa paradoxale douceur.
    À La Désirade, ce lundi 20 juillet.- Le bleu pur du ciel de ce matin convient à la fête de sainte Marina, bergère d’Antioche dont un préfet romain s’enticha non sans lui commander d’adorer ses dieux, ce qu’elle refusa au point d’être trempée dans l’huile bouillante et d’y périr en l’an 290, ainsi en allant-il des tribulations sous le ciel du plus pur azur qui, ce matin me ramène à La chambre bleue de Georges Simenon, qu’on pourrait dire le roman d’un homme à la fois innocent et par trop dépendant d’une maîtresse qui le possède et le pousse au crime par passion jamais vraiment partagée.images-88.jpeg
    La chambre bleue est ce lieu d’une dualité élémentaire qu’on peut dire celle du sexe, lieu de refuge en plein jour et de menace latente, où la nuit du sexe apparaît entre les jambes impudiquement écartées d’une femme d’où coule encore le filet de semence de son amant, comme une preuve (pense-t-elle) de l’Amour les emportant tous deux pour toujours, croit-elle.
    Vous pouvez regarder ailleurs, mais cela revient au même, vous pouvez faire les innocents, comme on dit, ou vous pouvez juger ou condamner, peu importe, à vrai dire, d’ailleurs vous n’avez rien à dire, et ce que disent le juge ou le psychiatre, l’inspecteur de police ou le témoin ne compte guerre, aux yeux de Tony Falcone, à côté de celle qui se pose quand il se rappelle, de son enfance, que le contenu d’un sachet rempli de poudre bleue peut donner au linge un tel blanc.
    Quant à la chambre bleue, elle rappelle en somme le blanc de la conscience de Tony – sans parler des blancs de sa mémoire -, au lieu présent du plus grand plaisir qu’il ait jamais éprouvé., sans penser du tout (quand il y pense) que ce plaisir soit aussi grand que la vie ordinaire auprès de son épouse Gisèle et de leur fille, loin de la chambre bleue…
    La chambre bleue est le lieu oì se consomme la décision de la grande Andrée, fille de résistant que Tony n’a jamais touchée depuis leur enfance, à son dépit de femelle négligée, et qui l’attrape un soir et le prend littéralement et va le tenir en le flattant et le mordant en même temps. Or vous sentez d’avance que tout ça va mal finir. Il n’y a pas à proprement parlé de suspense mais les questions de l’inspecteur et du juge anticipent l’action et l’on comprend que ce qui se passe au présent est déjà du passé au regard du futur procès.
    Sacré Simenon ! La chambre bleue date de 1963, composée à Noland, au pays de Vaud. La plupart des Vaudois ont de Simenon une représentation sommaire d’auteur à succès à pipe débonnaire, sans rien de commun avec un grand écrivain à la manière, par exemple, d’un Marcel Proust. Or la chambre bleue, imaginée à quelques pas des eaux plates du Léman, est un roman bien plus substantiel et pénétrant qu’il n’y paraît d’abord, raconté d’une façon qui ne le cède en rien aux subtilités narratives du roman de la même époque qui se croyait le seul « nouveau ». D’une écriture qu’on a dit plate alors qu’elle n’est que limpide et lisible avec ses « mots-matière », ce récit d’un malentendu fondamental, dont le personnage rappelle de loin celui de L’étranger d’Albert Camus, à cela près qu’il tangue entre le piège de la passion et la fausse sécurité de la vie famillale ordinaire – jamais vécue par Meursault -,me semble l’un des meilleurs de la série des « romans durs » de Simenon en sa paradoxale douceur…
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    Images: peinture de Picasso et château d'Echandens, dit Noland.
     

  • Proust au café

     
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    Proust chez Weber, par Léon Daudet
     
    Le café nous a donné l’exquis Verlaine et le grand et pur Moréas, le salon, Robert de Montesquiou et je ne sais combien de Muses inutiles ou comiques. Je me représente assez bien l’immortalité sous la forme d’une dame de comptoir, adressant à quelques clients de choix de petits signes plein de bienveillance.
    Vers 7 heures et demie arrivait chez Weber un jeune homme pâle, aux yeux de biche, suçant ou tripotant une moitié de sa moustache brune et tombante, entouré de lainages comme un bibelot chinois. Il demandait une grappe de raisin, un verre d’eau et déclarait qu’il venait de se lever, qu’il avait la grippe, qu’il s’allait recoucher, que le bruit lui faisait mal, jetait autour de lui des regards inquiets, puis moqueur, enfin de compte éclatait d’un rire enchanté et restait. Bientôt sortaient de ses lèvres, proférées sur un ton hésitant et hâtif, des remarques d’une extraordinaire nouveauté et des aperçus d’une finesse diabolique. Ses images imprévues voletaient à la cime des choses des gens, ainsi qu’une musique supérieure, comment on raconte qu’il arrivait à la taverne du Globe, entre les compagnons du divin Shakespeare. Il tenait de Mercutio et de Puck, suivant plusieurs pensées à la fois, agile à s’excuser d’être aimable, rongé de scrupules ironiques naturellement, complexe, frémissant et soyeux. C’était l’auteur de ce livre original, souvent ahurissant, plein de promesses : Du côté de chez Swann, c’était Marcel Proust...

  • Flafla et piapia

     
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    Claironnée par les médias, la transition des éditions locales B.C, aux mains de l'aspirant éditeur A.B., poète à ses heures, tourne court avant sa première parution. Les nains de jardin ont fait mieux...
    Les médias ont fait tout un foin, il y a quelque temps, à propos de l’intenion de l’éditeur local B.C. septuagénaire, de transmettre la direction de sa maison à l’employé d’édition trentenaire A.B., poète à ses heures, après 40 ans d’activités et quelque 500 livres publiés.
    Dans l’ensemble, les médias, très élogieux à l’égard des éditions B.C., qu’ils ont généralement ignorées jusque-là à quelques exceptions personnelles près, se sont réjouis du transit annoncé entre le vieux B.C, et le jeune A.B. , conformément à l’idée reçue selon laquelle une jeune pousse incarne le renouveau au dam des vieilles branches.
    Or tout semblait baigner dans le ciel radieux de l’avenir quand nous avons appris, à l’insu des médias, que le projet claironné avait capoté à la suite de dissensions de plus en plus orageuses, ponctuées par toute une correspondance ou les services de Chat GPT semblent avoir joué un rôle déterminant, sur fond de dissensions relevant de la complexion nerveuse peu compatible des deux parties et plus encore de leur philosophie entreprenauriale et éditoriale - l’un plutôt vieille école locale misant de plus en plus sur le polar sympa et le récit de vie qui-vous concerne, et l’autre ne jurant que par le sujet porteur «banquable », le Marketing et le Coaching win-win d’auteurs (et autrices) relookés à l’international.
    Mais que fichent donc les médias ?

  • Lumière de Verlaine

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    Ne lui parlez plus de larmes et n'en attendez pas de sa part, et quant aux crachats c'est comme les larmes: de la matière d'auréole, plus il était insulté et plus sa musique s'épurait, plus on le traînait dans la boue dont lui-même se saoulait à merci, et plus à son front de pierre affleurait comme une transparence de coeur et d'indulgence, à ses lèvres de nouveaux silences déchiffrés entre ses plus beaux vers - et qu'y a-t-il de plus beau que les vers de ce poète de caniveau ?
    Peinture George Rouault: Verlaine de faubourg, 1914.

  • Folie des hauteurs

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    images-75.jpeg« Pour tout dire, et vous me connaissez, nous avait-elle lancé à la table dès l’apéro – la table qui, à part moi, ne la connaissait guère que par ses éditos dans Le Monde et par la célébrité de sa mère, alors qu’elle venait de publier un livre que j’étais le seul jusque-là à avoir chroniqué - écrire équivaut pour moi à me jeter du haut de la tour Eiffel », et j’avais pensé un peu perfidement, les yeux flottant sur son brushing et le verre d’Americano qu’elle avait en main : la Tour Eiffel ça te fait 330 mètres antennes comprises, mais même si tu je jettes du premier étage, à 57 mètres, tu risques d’y laisser ta plume, ma chère Claude…
    Claude S. était la fille de Nathalie S. la romancière super connue et encore très lue dans les collègs américains, mais le talent de Claude se concentrait dans l’exercice de la chronique, d’un spectre peut-être moins large que celles de son époux Jean-François R., et d’une inspiration spirituelle moins pure que celle des méditations très médiatisées de son beau-fils le moine bouddhiste Matthieu R. , mais enfin j’ai apprécié qu’à la fin du frichti haut de gamme , au Richemond, m’identifiant comme le mec qui avait écrit le papier le plus cool sur son livre, et malgré le gag de la tour Eiffel, Claude S. se serre contre moi et me prie de lui faire découvrir le jet d’eau de Genève et autres mauvais lieux de la cité de Calvin…

  • De si bonnes nouvelles

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    Un coup de gueule d'Alexandre Voisard. Retour à Marcel Aymé. Un grand auteur snobé à redécouvrir fissa...
    À La Désirade, ce lundi 13 juillet. – L’agréable fraîcheur de ce matin, sur les hauts gazons, contraste avec la touffeur d’en bas, hier soir, dont je suis remonté pour me baigner les pieds à l’eau froide salée aux cristaux de la mer Morte, en lisant un fragment de carnets d’Alexandre Voisard qui recoupe en somme ma réflexion de ces jours sur les errances pompeuses de la Poësie poétique et de ses sectateurs divers: « Je ne supporte pas qu’on me convoque au nom de la poésie, comme on appelle les citoyens au nom de la Patrie. Je ne digère plus qu’on qu’on m’envoie « des sentiments fraternels en Poésie ». Ces impudeurs me dégoûtent. Que ces messieurs-dames d’abord se mettent au travail et qu’ils écrivent ce qu’ils ont à dire sans se contraindre à coller une étiquette sur leurs fioles. Qu’ils écrivent ! »
    Ces mots me requinquent comme de poursuivre, à présent, la lecture des 1353 pages des Nouvelles complètes de Marcel Aymé, parallèlement à celle du Confort intellectuel du même auteur aux yeux apparemment clos (mais voyant tellement plus large et profond que tout un chacun), fort connu de son vivant et même célébré en 1949 où l’essai parut (un an avant le triomphe de Clérambard à la Comédie des Champs-Elysées) mais longtemps snobé par les élites littéraires « à la coule » le taxant de réactionnaire sans l’avoir lu, limite « facho » n’est-ce pas (n’avait-il pas rendu visite à l’affreux Céline au Danemark, en 1951) alors que ses nouvelles expriment sa détestation de toutes les idéologies de droite autant que de gauche, sans parler des romans, comme Uranus, qui sondent la vilenie idéologico-politique de l’époque, à large base de délation et de fausse vertu; mais ce même Marcel Aymé, auquel nous avons emprunté le titre d’une de ses nouvelles (Le Passe-Muraille) pour le journal littéraire que nous avons animé vingt ans durant (et qui reste disponible en format numérique), ce même parangon d’indépendance intellectuelle et de liberté verbale (sa prodigieuse faconde à double souche paysanne et parigote) est par trop oublié de nos jours et je me fais un devoir d’aider à y surseoir…
    PREMIER INVENTAIRE. - C’est dans le métro parisien, à l’été de 1974, que mon ami Pierre Gripari, sursautant en apprenant que je ne connaissais ni Brûlebois ni Maison basse , la double crème des crèmes du Marcel des champs et de son double citadin, m’a fait sur un calepin une première liste des romans de Marcel Aymé que je devais lire illico presto pour mon agrément et le salut de mon âme, à savoir Le Moulin de la sourdine (roman jurassien au tréfonds troublant voire déchirant), Travelingue (un plan-séquence mémorable côté cinéma avec son ouverture pantelante), La Vouivre (retour à la magie tellurique des contes anciens) et Le Vaurien - tu m’en diras des nouvelles…
    À propos ds nouvelles, la quatrième de l’intégrale, intitulée Retraite de Russie, est une défense des roux et un coup de pied où je pense à ceux qui se vantent de pisser le plus haut - revigorant !

  • Ce que dit le silence

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    « Qui sait, dit Euripide, il se peut que la vie soit la mort et que la mort soit la vie »
    (Léon Chestov, Les révélations de la mort)
     
     
    Pour Emilia, en mémoire de Pierre-Guillaume.
     
    La suprême ignorance est là,
    de ne plus savoir si
    de la nuit avant l’heure,
    ou du jour et ses leurres
    sont ce qu’ils sont ou ne sont pas…
     
    L’étrange chose qu’une rose
    qui ne parle qu’en soi
    et dont jamais aucune foi
    n’osa dire qu’elle dispose…
     
    Les mots ne voulaient dire que ça:
    qu’ils savent qu’ils ignorent
    que le silence dort,
    et que la mort n’existe pas…
     
    Peinture JLK: Al Devero.

  • Comme aux ciels étoilés

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    On les aura laissé tout seuls
    faute de temps pour ça,
    pour le uns retirés dans les bois,
    es autres aux abris
    de fortune des oubliés;
    ils se seront éteints discrets,
    modestes et secrets,
    frémissants en leurs humbles voiles
    dans le doux charroi des étoiles …
    À quoi avait pense son père,
    seul avec son cancer,
    du peu de nouvelles des siens;
    pensait-il à son propre père
    en son dernier asile ?
    et qui viendra me voir ce soir,
    demande-t-il à son miroir
    évitant son regard…
     
    Les nébuleuses remuant
    au ciel indifférent
    n’ont que faire de vos sentiments
    d’enfants de tous les âges
    passant de merveille en carnage ,
    et pourtant soyeuses au regard,
    comme liées entre elles,
    elles vous font lever les yeux
    scintilants autant qu'elles...
     
    Peinture: Vincent Van Gogh, La nuit étoilée.

  • Contre la Poésie poétique (tout contre)

     
    De la pureté selon les poètes, et des faits. Du mal au pied et des échappées aux fenêtres. Contre le désespoir. Propos malséants.
    COMME UN LUNDI. - Il n’y a d’abord que du blanc aux hublots, puis les détails montent avec les herbes et les oiseaux, et bientôt c’est tout un nouveau lundi qui se présente au corps: mal de chevilles et de rotules, souffle restreint et j’entends là-bas, dans le couloir glorieux d’un passé relativement proche, les poètes Jaccottet et Celan regretter le « dimanche de l’être » qu’aura été le lendemain qui chante en date d’hier, quand il leur est apparu une fois de plus qu’il fallait « dépouiller le Vieil Homme », non du tout au sens brutal des gangs de youngsters mais à celui de la Bible et du Coran - et voici donc ce nouveau lundi sans un vêtement de nuit !
    La dernière image que j’avais du dimanche précédent était celle du désespéré peint par ma vieille amie imaginaire Marie-Hélène, figurant en somme l’état du monde : la suite de la cata à Gaza, le séisme et ses répliques à Caracas où, dans les décombres, une mère et son nouveau-né venaient d’être arrachés miraculeusement – le désespéré était nu comme Eve au premier jour, c’étaient des faits et l’Aspiration des poètes à une eau plus pure et toute neuve m’en imposait de moins en moins – cette pureté me semblant un leurre, comme d’un monde fait de seul sucre pur et rien avec, pas un serpent sous la dent...
    Je regarde alors par la fenêtre : quel flot, quel flux, quel fleuve, quelles fleurs, quels lentes lueurs d'éclairs du côté des guerres !
    Le kitsch est à son comble avec l’invasion, sur le Réseau, du Tout Poétique se donnant pour élément d’un marketing supérieur en cela d’abord qu’il est accessible à toustes - le Tout Poétique est votre affaire d’un clic, vous répétez toustes que la Meuf est l’avenir du Keum et que la Lune est bleue comme un orage, et tout ça se prouve par Insta - mais pourquoi pas ? À vrai dire la Poésie ne sait pas elle-même ce qu'elle est, donc n'attendez pas d'elle la moindre dénégation alors qu'elle ne cesse par ailleurs de regarder ailleurs précisément...
    Enfin sérieux :tu reprends Les Fleurs du mal dès le début quand Le Prince des Poètes (comme le proclament les sachants) s’adresse Au Lecteur, et tu lis :
    « La sottise, l’erreur, le péché, la lésine,
    Occupent nos esprits, et travaillent nos corps,
    Et nous alimentons nos aimables remords,
    Comme les mendiants nourrissent leur vermine »…
    Tagadam / tagadam, le tramway nommé Poésie est lancé sur les rails du dodécassyllabe : pas moyen de ne pas voir tout de suite le tableau grave, avec tous les objets d’impiété, le vice et le péché, les vils pleurs et nos taches étalées, l’oreiller du Mal et Satan en DJ : « C’est le Diable qui tient les fils qui nous remuent », bref tout ça ressorti au forceps du vieux ventre fripé de la chipie Sacristie et qui sonne si creux sauf ces deux vers qui nous ramènent en somme à table :
    « Nous volons au passage un plaisir clandestin
    Que nous pressons bien fort comme une vieille orange »…
    La voilà bien la Poésie : le plaisir clandestin, le fruit et la bête !
    Cependant le terrien Marcel Aymé n'en veut rien entendre: la Poésie selon Baudelaire ne passera pas. Avec ses sabots de bon sens hérité des cantons de l'Est - on oublie trop souvent que le drôle est né à Dole -, et frotté de culot parisien, Marcel Aymé le modéré montre les dents quand on lui sort un sonnet de Baudelaire en exemple de la plus Haute Poésie, pour conclure à la perversion du sens et de toute sensibilité fine dans les fumées d'un langage égaré par le romantisme et se complaisant dans le vague et l'informe des entités spongieuses (la femme fatale et la beauté funeste, la solitude et le vague à l'âme) où l'obscurité devient la norme et défie toute parole claire...
    Le Poète évidemment n’en fait qu’à sa tête et reprenant son luth, y va de sa déclamation ressassés au fil des ans par des milliers d’innocents au Tableau noir :
    « Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre »…
    Alors Monsieur Lesage de pouffer et de trépigner, argüant qu’un « rêve de pierre » ne saurait être (trois vers plus loin) « éternel et muet ainsi que la matière » et rappelant qu’au « bon langage ordinaire » on dit « muet comme une carpe ou « comme une tombe » alors que ce rapprochement d’amour et de matière, même sil vous a « un fumet philosohique », est trop lourdement chevillé et relève de la « recherche inutile ».
    Dans la foulée, je précise que Monsieur Lesage est le protagoniste ronchon du Confort intellectuel de Marcel Aymé, concentré de propos « politiquement » incorrects et poétiquement – c’est moi qui souligne - stimulants.
    De toute évidence, Monsieur Lesage préfère s’abreuver à la fontaine de La Fontaine qu’aux eaux mêlées et selon lui frelatées de ce qu’on dit la Poésie Moderne, du romantisme au surréalisme en passant par Baudelaire et compagnie, mais ce « bourgeois cul et poussiéreux », selon l’expression de Marcel Aymé lui-même à la dernière ligne de son essai, n’est-il qu’un philistin qui ergote et radote ? Pas sûr !
    SAVOIR ET SENTIR. – Je les entends déjà se récrier, eux qui se disent de l’inconfort et de l’intranquillité : réac ! Eux qui prétendent tout oser (oser la différence, oser la transgression, oser le risque d’oser !) je les vois d’ici se liguer au nom de la Poésie Poétique, et voici qu’après Baudelaire ils psalmodient les yeux aux cieux :
    « Je sais que vous gardez une place au Poëte
    Dans les rangs bienheureux des saintes Légions
    Et que vous l’invitez à l’éternelle fête
    Des Trônes, des Vertus, des Dominations »…
    Sans blague, je le cite de mémoire après l’avoir récité à treize ans, au Tableau noir, devant mes camarades médusés, et la suite en pompe :
    « Je sais que la douleur est la noblesse unique
    Où ne mordront jamais la terre et les enfers,
    Et qu’il faut pour tresser ma couronne mystique
    Imposer tous les temps et tous les univers. »
    Or je sais que Monsieur Lesage a raison en me rappelant ce galimatias doloriste, tout en lui opposant ma religion secrète, limpide et toute d’émotion simple que modulent Le Dormeur du val de l’affreux Arthur et Gaspard Hauser chante de l’odieux Verlaine…
    Voilà comme je l’entends plus que jamais quand me reviennent les vers simples et bons de ces deux malandrins, que j’ai mémorisés à jamais en mon âge tendre et qui me tiennent lieu de Sentiment.
    Oui, je sais que Monsieur Lesage à raison, mais je sens qu’il a tort…
     
     

  • Olé, Lélo !

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    À La Désirade, ce mercredi 7 juillet 2026. - Dès mon retour à ma table au biord du ciel, ce matin, je reviens à Lélo dont je vais tâcher de rappeler tout ce qu’elle représente, à mes yeux, après avoir revu, hier soir, le docu sur Netflix dont j’ai mieux distingué, après mon premier bond d’enthousiasme, les qualités indéniables et les failles.
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    Quant à ces faiblesses, elles me semblent essentiellement liées à la faute de goût qui a poussé la réalisatrice, Emmanuelle de Riedmatten, à « théâtraliser » plusieurs séquences de la vie de Lélo et à prêter à celle-ci les traits de deux actrices dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles n’ont aucune affinité physique avec l’ « original ».
    Pire: une scène de triolisme érotique, associant Lélo à Albert Moravia et son rival Paolo, est figurée par trois paires de jambes nues inégalement velues, et l’on verra même une Lélo à poil peindre en se déhanchant comme une vahiné d’atelier…
    Dommage, car l’intention initiale est des meilleures et la réalisation satisfaisante dans les grandes largeurs à quelques détails près, dont le sous-titrage négligé qui transforme par exemple Philippe Jaccottet en Jacques Côté…
     
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    Pour ma part, le seul nom de Lélo me ramène à « toute une époque », comme on dit, qui était celle du Lausanne des années 1950 à 1970 où l’on dénombrait plus de 20 galeries d’art et tout un public avisé, des chroniqueurs compétents (un Paul Budry au premier rang) et des artistes ou des écrivains de qualité, dont un Cingria qui avait salué les qualités de Lélo avec laquelle il aura bu quelques verres (et peut-être plus) avec Budry sur quelque terrasse de Saint-Saphorin…
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    C’est avec le cri joyeux de « Cachou ! » que les gosses de Saint- Saph accueillaient Charles-Albert remontant à pied la venelle pentue du bourg pour se pointer chez Lélo,
    non sans s’arrêter devant la vieille fontaine où, en nage sous son béret, il sortait rituellement la fameuse boîte de cachous fleurant la réglisse dont il distribuait chaque fois une poignée aussitôt éparpillée entre les petites mains des rejetons de vignerons le remerciant d’une seule voix qui faisait rire Lélo malgré sa piètre santé de ces temps-là, « merci Cachou ! »
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    Ces détails m’ont été rapportés par notre ami le bon docteur Emile Moeri, cardiologue attitré de Cingria et proche de Lélo Fiaux à laquelle il prodiguait aussi conseils et soins gratuits, recevant d’elle en retour des toiles ou des objets peints de sa main, comme le bel abat-jour présenté dans le docu où le fils d’Emile, mon compère Tonio, lit également une lettre de son père à Lélo et présente une très belle petite crucifixion évoquant de loin un Goya – l’un des maîtres implicites de l’artiste, au même titre variable qu’un Delacroix ou qu’un Pierre Bonnard.
     
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    À propos de peinture, hélas, l’on ne saurait dire que la présente approche de Lélo Fiaux soit d’un apport bien conséquent, faute de bons cadrages -les citations visuelles sont bien trop rapides et jamais identifiées - et de commentaires dépassant les généralités et les platitudes. Le contexte vivant de l’artiste est en revanche mieux situé, grâce surtout aux propos précis et conséquents d’un Bertil Galland ou, plus anecdotiques, aux témoignages d’un Philippe Jaccottet (le fameux Jacques Côté !) ou des peintres Pietro Sarto et Jean Lecoultre. Dans la foulée, l’on rencontre Jean Eicher, dit Jeannot Loiseau, dont le grand talent est trop brièvement évoqué et le personnage à peine esquissé alors qu’il incarnait bel et bien la bohème artiste dont Lélo Fiaux était un peu l’égérie et la « performeuse », selon le vocabulaire actuel, toute d’instinct et de primesaut, etc.
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  • Faits divers d'été

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    Ce jeudi 2 juillet. – À la peine ce matin en dépit de l’insolente splendeur du jour au balcon en forêt de La Désirade : peine à se lever et peine à marcher, peine à gravir les marches de plus en plus hautes du maudit escalier, peine de rotules et de mollets et autres jarrets au semblant d’exercice suédois pratiqué face à l’impertinent Panorama (Das Leben ist KEIN Panorama, sagte Arthur Schopenhauer), peine en somme partout et de quoi s’en réjouir comme un fou – tout cela profitant absolument à l’Esprit.
    L’Esprit est en effet en toi de toute sa force douce et tu entends encore, de l’autre jour, la voix de ton petit-fils A. te murmurant comme ça, au moment de quitter le petit gang et sa nouvelle maison du bonheur, qu’on a encore besoin de toi Papito – non mais des fois !
    Les enfants sont ces jours au jardin tout à l’insouciance de l’été, loin du terrible monde (ce qu’on apprend tous les jours des séquelles de l’affreux séisme de Caracas) le journal local s’attarde ce matin à la pendable ladrerie de l’Etat lésinant sur la climatisation des asiles de vieux du canton, tu vois d’ici ces gueules de fonctionnaires bien ventilés dans leurs bureaux frais comme des cimetières, alors que les vieilles peaux innocentes sont livrées à la cruelle canicule, tu restes conscient de tout ce qui bien plus que toi se trouve ce matin à la peine en ce monde aux dehors rutilants, sur quoi tu relève les yeux de tes fichus carnets sur le triple bleu du lac aux reflets verts et des verts paradis du ciel aux reflets bleus où palpite le cœur de ton cœur et la lumière de ta vie…

  • La bourde de la gourde

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    À relever, au fil des premières séquences du film documentaire consacrée à la grand artiste romande Lélo Fiaux (1909-1964), et diffusé sur Netflix sous le titre Lélo, Liberté et peinture, cette énormité proférée par une prétendue peintre (elle peint des lacs et des flaques conceptuelles) au nom de Caroline B. à propos d'une des créatrices les plus authentiquement engagées de ce pays de nains de jardin, au triple plan de la vitalité de coeur et de corps, de la réalisation artistique la plus exigeante et de la liberté existentielle incarnée loin des chiens et chiennes de garde de l'art aligné selon les lois du néo-conformisme et du Marché. Olé Lélo ! Olé olé...

  • Surprise du jour

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    Découverte d'un film documentaire ressuscitant sur Netflix (!) la personne haute en couleurs et l'oeuvre non moins admirable de Lélo Fiaux, grande artiste vaudoise oubliée à redécouvrir absolument. À partir d'une intention très louable, et fort appréciable par sa documentation visuelle, la chose pèche en revanche à divers égards...
    Ce dimanche 5 juillet. – Mon dimanche pantelant, titubant, chancelant, tousseux et dolent a été sauvé, cet après-midi, par la découverte à vrai dire ahurissante et non moins réjouissante d’un film documentaire diffusé par Nertflix et tout consacré à Lélo Fiaux, à sa vie de bohème et de poivrote inspirée, amante de Moravia et grand frangine attentionnée de l’adorable Jeannot Loiseau – lequel m’a longueement parlé d’elle sous les oliviers de Grignan -, revivant ici par le truchement d’un grand choix d’images d’époque évoquant ses multuples pérégrinations – de Papeete à Saint-Saphorin en passant par l’Andalousie, et autant de peintures et d’aquarelles tirées de son œuvre aussi profuse qu’oubliée aujourd’hui....
     
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    740769961_10245425415436681_2561248196942664502_n.jpgSurprise dans la surprise et qui m’a ravi autant que stupéfait: la séquence où apparaît mon ami Tonio lisant un texte de son paternel (Emile Moeri, cardiologue de Charles-Albert Cingria et grand ami de Lélo, dont il a collectionné les toiles), bref j’étais à moitié bon à jeter ce matin aux déchets carnés et je revis ce soir comme un ressuscité…
    Post scriptum du soir: quant à la qualité réelle de ce documentaire fleurant l'amateurisme provincial, avec des lacunes et des séquences de théâtralisation frisant le grotesque (trois paires de jambes nues figurant une situation de triolisme amoureux, ou cette actrice jouant Léo déguisée en clownesse), le soussigné préfère ne pas en parler un si beau dimanche...