
Sur le vingt-troisième roman d’Amélie Nothomb, Pétronille. De l’irrésistible humour de la romancière. Du jugement des cuistres et des qualité et limites d’un style unique.
(Dialogue schizo)
Moi l’autre : - Donc nous sommes d’accord avec la rumeur : le dernier Nothomb est du meilleur cru…
Moi l’un : - Tu ne m’en voudras pas de ne pas filer la métaphore sur le pétillant de la chose genre champagne, vu que les médias nous en ont saoulés.
Moi l’autre :- C’est vrai qu’à s’en tenir au premier buzz et au déferlement de pub déguisée que devient un peu partout la chronique des livres, on pourrait dire que ce « roman » se résume à la pétillance du champagne dont Amélie se gorge avec sa compagne de beuverie…
Moi l’un : - On pourrait croire aussi que les médias ont essoré toute surprise, avec la complaisante complicité d’Amélie, et qu’on peut se passer de lire Pétronille vu que la story est dévoilée de bout en bout. Donc je résume celle-ci vite fait : Pétronille évoque le besoin soudain d’Amélie Nothomb, au tournant de la trentaine et venant de s’installer à Paris, de se trouver un ou une bonne âme buveuse avec laquelle se siffler des flûtes, et voici donc Pétronille apparaître, étudiante sortie de milieu prolo et que les livres de Nothomb ont toujours fait se poiler, qui devient à son tour romancière – on sait déjà que le modèle est la jeune et craquante Stéphanie Hochet. Donc sachant tout ça, on pourrait se dire qu’en lire plus n’a guère de sens.
Moi l’autre : - Mais…
Moi l’un : - Comme tu dis l’ami : mais. Mais il y a la patte de Nothomb, la phrase de Nothomb,le ton absolument unique d’Amélie, l’humour et le sens de la pointe d’Amélie, sa débonnaireté et sa vacherie.
Moi l’autre : - Et ses dialogues !
Moi l’un : - Alors là, c’est le fil de la pointe. Et c’est ce qui fait de Pétronille une espèce de roman à la Compton-Burnett, en dessinant les deux protagonistes au fil du dialogue. Pas moyen de les confondre : Amélie ne parle pas comme Pétronille, et pas ça d’empâtement psychologique pour autant.
Moi l’autre : - Tout de même c’est limite light. Tu as cité la géniale Ivy Compton-Burnett, mais c’est quand même tois cran en dessous.
Moi l’un : - Yes sir,it is. Mais c’est néanmoins trois crans au-dessus de la plupart des dialogues filés dans le roman français actuel, quoiqu’en disent les cuistres plus ou moins chagrins ou jaloux..
Moi l’autre : - Et les formules de Nothomb !
Moi l’un : - Sa façon en deux phrases de distinguer l’émanation physique de la campagne anglaise, après la française. Je cite : « Avant la traversée de la Manche, les champs vides étaient tristes aussi, mais là, je sentais que leur tristesse différait. C’était du chagrin anglais »…
Moi l’autre : - Et le portrait de la chieuse punk !
Moi l’un : - En deux pages, toute la morgue d’une vieille star de la mode est épinglée dans l’expression de « rombière boulotte », dont il ne restera qu’un caca de sa chienne Beatrice…
Moi l’autre : - Du moins faudra-t-il les « insultes écossaises » de Pétronille pour pallier l’impuissance d’Amélie, trop bien élevée, à se défendre…
Moi l’un : - Et la visite du British Museum ensuite. Un petit morceau d’anthologie, avec chiquenaude en passant à « l’atroce effet Guide Bleu », aussi bien vu que la sinistre stalinienne débitant ses clichés sur la « conscience du bonheur perdu » des Allemands de l’Est.
Moi l’autre : - Aussi,c’est une belle histoire d’amitié. Pétronille est un pote épatant, si l’on peut dire.
Moi l’un : - La complicité des deux jeunes femmes, il faut le souligner, découle de leur passion commune pour la littérature. On est loin des bas-bleus, mais ce que René Girard appelle la médiation externe joue à plein. On ne verra jamais les deux lettreuses en rivalité mesquine : on dirait deux soldates réunies par un beau drapeau.
Moi l’autre : - Il y a aussi du Martine aux sports d’hiver…
Moi l’un : - Tu as tout à fait raison : il y a du Martine chez Nothomb. Ou des bonheurs de Sophie. Avec un air roman de jeunesse : quand Pétronille dit qu’elle va marcher dans le désert pour ne pas « devenir rance », ou quand elle prend le deuil après la mort de Jacques Chessex parce que celui-ci lui a écrit, après avoir lu son livre, qu’elle est à la fois un enfant et un ogre - on flotte dans l’épique juvénile.
Moi l’autre : - Il y a aussi une très belle page (126) sur l’amitié, présentée comme « cette étrange forme d’amour si mystérieuse, si dangereuse et dont l’enjeu échappe toujours »…
Moi l’un : - Oui, il y a toujours une page 126, chez Nothomb, qui relève d’un autre niveau de profondeur.
Moi l’autre : - N’empêche que c’est bien court !
Moi l’un : - C’est le régime Nothomb : un roman par année, lu en deux heures.
Moi l’autre : - Tu re trouves pas ça trop limité ?
Moi l’un : - Oui et non. On sera curieux de la voir avancer en âge et se prendre les pieds, une bonne fois, dans son pyjama d’écriture orange…
Moi l’autre : - La chute rappelle un peu la mort de l’auteur dans La Carte et le territoire
Moi l’un : - Disons qu’Amélie boxe dans une autre catégorie que Michel Houellebecq. Mais la paire vaut bien mieux que ce qu'en disent ses détracteurs cuistres ou chagrins…
Amélie Nothomb. Pétronille. Albin Michel, 168p.



Toute l’humanité résumée dans les autoportraits de Rembrandt.









Moi l’autre : - Le Milou, comme Max appelle JLK avec son insolence de créature de la forêt, en a profité pour rappeler que c’est à Morges, précisément, qu’il a rencontré Max Lobe pour la première fois, avant de l’accompagner dans la composition de 39, rue de Berne. Et maintenant, le Maxou fait sa star sur les quais sans perdre de son bon naturel ni de sa lucidité de fils de sa mère. La Trinité bantoue est un autre sacré bouquin !
Moi l’un : - C’est la plus Munro de toutes, et je sais que c’est ce genre d’histoires que JLK va raconter dans La vie des gens, son recueil en préparation. Le thème d’Alice Munro est : ce que la vie a fait de nous à travers les années. Et Julien Bouissoux dit ça merveilleusement dans Ma prunelle, récit d’une fille moche qui raconte son premier amour pour un type, un peu gauche à l’époque, devenu quelqu’un au cinéma. Tout ça dit en fines brèves phrases extraordinairement précises, limpides et pleines de blessures non dites. Mais quand on chiale,dans les nouvelles de Julie Bouissoux, comme le voiturier dans la plus mystérieuse de ces histoires, à Los Angeles, intitulée Valet parking, on chiale sec.
Moi l’un : - Y a de quoi, et moi je vois en Julien, comme en Dunia Miralles et en Olivier Sillig, dont j’ai commencé ce matin le roman noir, en Philippe Testa, en Antoine Jaquier et en Jacques Tallote – tous deux absents -, entre autres, un réel renouveau de L’Âge d’Homme qui ne peut que réjouir les vieux sangliers à la JMO ou à la JLK… 
J'y allais donc à reculons, le noeud au ventre, mais pas envie du tout, et je me suis retrouvé là, très gentiment accueilli par les dames de Payot, et finalement très content du climat bon enfant de tout ça, content de faire connaissance avec Dunia Miralles, ma voisine de gauche, l'auteure d'Inertie, récit prenant d'une femme qui a de la peine à vivre, d'une écriture pure et dure à la Bukowski, et bientôt intrigué par mon voisin de droite, ce Julien Bouissoux dont il me semblait que le nom me disait quelque chose, en train de lire Seeland de Robert Walser.
Et voici que revenant, hier soir, de cette première épreuve adoucie, après avoir écoulé sept de mes immortels chefs-d'oeuvre, je trouve le livre de Julien, Une autre vie parfaite, dans les envois récents de L'Age d'Homme, pour commencer de le lire. J'y reviendrai plus souvent qu'à mon tour. Je n'en ai pas encore lu les neuf nouvelles, mais j'affirme haut et fort que Janvier et Un homme à la mer, deux d'entre elles, relèvent de la meilleure littérature, du côté d'Alice Munro ou de Michel Houellebecq en plus fin, plus doux, plus tendrement mélancolique. Si j'étais un jeune réalisateur, je ferais illico un court métrage de Janvier. Pour Un homme à la mer, ce serait plus coton vu que ça se passe dans la tête flottante du narrateur. 
Mi piace il titolo del diario famoso di Cesare Pavese, Il mestiere di vivere. Un grande filosofo tedesco attuale, Peter Sloterdik,intitola il suo proprio patchwork Le linee ed i gorni. E Dino Buzzati : In quel preciso momento.
L'échappée libre vue par Isabelle Falconnier, dans L'Hebdo du 15 mai 2014.

Notes en chemin (127)
Souvenir de Sogno. – En fermant les yeux je revois le plan-séquence au panoramique tournant de 360° scandé par un trot de cheval et marquant l’arrivée à Soglio, dans le filmViolanta de Daniel Schmid, du personnage incarné par François Simon, dont il me semble qu’il fermait alors, lui aussi, les yeux.
Jouve à L’Âge d’Homme.– « Maladie ! Canicule ! Catastrophe ! », s’exclame Pierre Jean Jouve à son arrivée, dans la Rolls du palace lausannois Beau-Rivage, au pied de la tour du Métropole où l’attend Vladimir Dimitrijevic, qui vient de publier la traduction, par le poète, duLulu de Wedekind, adapté à l’opéra par Alban Berg.
Moi l’un : - Jacques Poget, l’un des organisateurs du Livre sur les quais, a même classé JLK « diariste ». Ce qui est à la fois vrai et restrictif, et notamment pour ce qui concerne L’échappée libre, dernière production de la firme JLK, dont la partie relevant du journal intime/extime est assez minime : disons une vingtaine de pages sur 420, alors que l’ensemble est plutôt un montage transgenre, si j’ose dire... 



