
(Dialogue schizo)
Des poncifs liés à toute rentrée littéraire française, pointés par Pierre Assouline. Des remarquables retours de Martin Amis et Toni Morrison. Charles Dantzig et Pajak au mieux de leurs styles. De l’adulation convenue de Joël Dicker, qui pourrait « mieux faire »…
Moi l’autre : - Alors, tu as lu ce que Pierre Assouline dit, sur son blog de La République des livres, à propos des lieux communs marquant chaque rentrée littéraire française ? Comme quoi l’on publierait trop de livres, que chaque année verrait revenir les mêmes ou presque, que la moisson 2015 serait médiocre, que tout – choix des livres, distribution des prix, etc. - serait joué d’avance sous l’effet d’un complot parisien, enfin que cette rentrée nouvelle serait décidément sans surprise ?
Moi l’un : - Oui, j’ai lu ça et je souscris, même s’il y a du vrai dans ce qu’on peut reprocher au phénomène de la rentrée à la française (spécialité mondiale), dont la pléthore même contient le pire et le meilleur. On peut déplorer le surnombre, mais se plaindra-t-on de ce formidable choix ? L’important est de choisir. De savoir choisir. Et surtout de lire : de prendre le temps de lire…
Moi l’autre : - Notre ami JLK, sur ses blogs, a lui-même émis des doutes sur la qualité de la donne 2015…
Moi l’un : - Il a eu tort, et il le sait. Son souci a toujours été de résister aux enthousiasmes de commande et à l’engouement grégaire, donc il fait le mauvais esprit. Il fait son malin genre connaisseur. Mais sur quelle base alors qu’il a à peine lu (ou essayé de lire et pas pu continuer…) une quinzaine de livres sur les 589 parus.
Moi l’autre : - Tu es sûr du chiffre 589 ?
Moi l’un : - Absolument pas, mais c’est Assouline qui l’avance, relayant probablement, Livres-Hebdo, et cela n’a aucune importance…
Moi l’autre : - Venons-en donc à ce que tu disais du choix. Comment s’y prendre ?
Moi l’un : - Comme toujours : par ce qu’on sait déjà de tel ou tel auteur, ce qu’on grappille ici et là en matière de jugements et de rumeurs entre médias et librairies, le bouche à oreille et la « carotte » dans le gisement : on palpe, on hume, on tâte l’étoffe.
Lady L. entend Sorj Chalandon parler de Profession père à la radio et en touche un mot à JLK, qui lui achète le livre alors que lui-même est en train de lire Dantzig qui l’intéresse depuis des années, ainsi de suite. C’est comme ça, aussi, qu’il a acheté sans hésiter le nouveau roman de Martin Amis, La Zone d’intérêt, et Délivrances de Toni Morrison, sur la base de ce qu’il sait de ces grands auteurs (qu’il a d’ailleurs rencontrés) et de ce que les critiques en ont dit en langue originale…
Moi l’autre : - Et c’est ainsi que nous l’avons suivi dans ce premier choix des revenants « étrangers »…
Moi l’un : - Yes, sir.Avec la première surprise, contre l’inepte polémique qu’il a nourrie, de La Zone d’intérêt de Martin Amis, roman profondément dérangeant qui sonde l’abjection humaine par la peau, pourrait-on dire, un peu comme le Max Aue de Jonathan Littell l’avait endossée, mais dans un roman qui travaille la fiction d’une façon beaucoup plus ramassée que dans Les Bienveillantes, avec un travail sur la langue qui touche à la saleté originelle du langage nazi, litotes comprises…
Moi l’autre : - André Clavel a parlé, dans Le Temps, d’un roman dénué de tout intérêt…
Moi l’un : - Le problème de Clavel est d’être, comme toujours, à la traîne du parisianisme, et de lire les livres en diagonale.
Moi l’autre : - Comment expliquer le rejet, sans aucun argument, de Gallimard et de l’éditeur allemand ?
Moi l’un : - Je suppose qu’il y a là une question de prérogatives. Je ne veux pas accuser Claude Lanzmann, mais je me rappelle qu’il avait fait barrage au roman de Litttell, comme si un jeune Américain n’avait pas le droit de parler de « ça ».
Par ailleurs, Martin Amis ne minimise pas les souffrances du peuple polonais, comme Lanzmann s’y est appliqué. Mais il y a sûrement d’autres raisons. Il y a aussi ça que Martin Amis ne « sacralise » par la solution finale où seule l’extermination des Juifs serait en cause.
Il va au fond d’une abjection composite, qui est au cœur de l’homme : le Mal est au cœur de l’homme et il repousse sans cesse, d’un consentement à l’autre, d’un génocide à l’autre.
Bref, c’est un livre sérieux, fondé sur des lectures sérieuses et une connaissance personnelle sérieuse du genre humain, et ce n’est pas seulement peu sérieux de le réduire à rien : c’est relancer l’abjection sur la formule nazie :circulez, y a rien à voir…
Moi l’autre : - D’aucuns regimbent à l’idée de lire un livre de plus sur la Shoah…
Moi l’un : - Ce n’est pas « un livre de plus », c’est un roman original, d’un auteur qui achoppe, avec son sens profond du comique, au tragique de la condition humaine. En outre, l’extermination des déportés, mise en parallèle avec l’exploitation industrielle de ceux-ci dans la « zone d’intérêt », renvoie à l’esclavagisme et aux purges organisées par Staline et Mao, entre autres monstres totalitaires. Or les exécuteurs de ceux-ci ont visage humain, et chaque romancier devrait achopper à cette réalité.
Moi l’autre : - On change de point de vue avec Délivrances de Toni Morrison…
Moi l’un : - Pas tant que ça ! À vrai dire on en revient à l’abjection humaine, présente aussi au cœur d’un enfant, et traitée avec la poésie sans pareille de la romancière noire.
Moi l’autre : - Le canevas du roman évoque les personnages et les situations d’une série américaine. N’est-ce pas« téléphoné » ?À la limite du cliché ?
Moi l’un : - Disons qu’on est sur le fil de la lame, mais le côté un peu convenu, en apparence, des situations et des personnages, est compensé par l’authenticité des sentiments et les vérités d’expérience qui se dégagent de la confrontation des personnages, autant que par la langue de la romancière.
Les thème de la délivrance, de l’exorcisme, du dépassement de l’horreur et de sa transmutation, du Mal relancé par la vengeance d’un enfant humilié ou par le racisme persistant d’une société, sont brassés et incarnés dans le jeu purificateur de la narration.
Pour le lecteur aussi, Délivrances est un livre qui délivre…
Moi l’autre : - Tout ça fait un beau début de rentrée en anglais dans le texte. Et en notre langue ?
Moi l’un : - Dans la foulée de notre compère JLK qui a longuement commenté, déjà, le mémorable Dictionnaire égoïste de la langue française, je placerai l’Histoire de l’amour et de la haine, de Charles Dantzig, au premier rang de ce qui fait le génie français.
C’est à la fois le livre d’un moraliste pénétrant et d’un poète, d’un observateur aigu de la société contemporaine et d’un vrai romancier pour aujourd’hui, avec des personnages beaucoup mieux individualisés et charnellement présents que ceux d’un Philippe Sollers, auquel la narration fragmentaire de Dantzig fait parfois penser; et puis ce roman respire merveilleusement.
Moi l’autre : - Le mariage pour tous en France te concerne à ce point ?
Moi l’un : - Absolument pas : je m’en fiche plutôt, ou disons que la lutte contre l’homophobie, très présente dans le roman, dépasse de loin le débat de société pour toucher, une fois encore, à l’abjection humaine aboutissant à l’exclusion raciste, comme dans Délivrances, ou à l’extermination, comme dans La Zone d’intérêt.
Il s’agit ici, comme le titre du roman l’indique, des multiples modulations de l’amour, dégagé de tout son marshmallow sentimental, et des sources de la haine, de la méchanceté et de la bêtise.
Moi l’autre : - Tu ne trouves pas qu’il y a quelque chose de Kundera dans l’économie du livre, entre essai et roman ?
Moi l’un : - Tout juste Auguste, mais à la française évidemment, même si l’on pense à la fois à De l’amour de Stendhal, et bien sûr à Proust, qu’à la littératureanglo-saxonne, avec un clin d’œil à Joyce et Virginia Woolf. À un moment donné, il est question de la gentillesse d’un des protagonistes, alliée à sa bonté. Il y a aussi de ça chez l’auteur…
Moi l’autre : - Bonté et gentillesse : on pourrait le dire aussi de Frédéric Pajak…
Moi l’un : - Certainement, et sans plus de sucre sentimental que chez Dantzig. N’empêche que, sous leurs arêtes vives et certaine noirceur pessimiste, les quatre volumes du Manifeste incertain sont d’un homme de qualité et de ce qu’on peut dire avec Villon d'un frère humain.
Moi l’autre : - La première bordée polémique de Pajak, cuisinier d’expérience, contre la malbouffe et la gastronomie envahissante, est immédiatement jouissive !
Moi l’un : - Et loin d’être gratuite ou superficielle. Juger un peuple à sa cuisine est le début d’un art de vivre, et l’évocation suivante de la méga-croisière sur le Magnifica, des Canaries à Buenos Aires, est aussi d’un observateur aigu à la Houellebecq, autre esprit libre…
Moi l’autre : - De fait, lire Gobineau pendant que la croisière s’amuse rappelle les lectures de l’amer Michel, et l’on retrouve ici, après sa lecture de Walter Benjamin ou de Niezsche, la saisissante capacité de synthèse, simple mais jamais simpliste, d’un autodidacte bien plus crédible que nombre d’intellectuels à préjugés se contentant de cracher sur le« racialisme » de Gobineau.
Et puis il y a la part dessinée du récit, génial contrepoint !
Moi l’un : - Bon signe : les notes en marge du Manifeste incertain 4 sont aussi abondantes que celles qui enveloppent le « miroir » des pages de l’Histoire de l’amour et de la haine, sur les exemplaires du sieur JLK. Il va probablement y revenir en long et en large.
Moi l’autre : - Pour sûr ! Mais je présume qu’il sera plus bref en ce qui concerne le nouveau roman de Joël Dicker, surtout qu’il va jouer le gâte-sauce et que ce n’est pas pour le réjouir…
Moi l’un : - Voir un talent s’égarer dans la complaisance n’est jamais réjouissant. Or Le Livre des Baltimore est une sorte d’apothéose du convenu, qui a de quoi désoler ceux qui voyaient un avenir d’écrivain au brillant storyteller…
Moi l’autre : - Nous avions pourtant aimé La vérité sur l’affaire Harry Quebert !
Moi l’un : - Et comment ! C’était immédiatement captivant, les personnages en étaient intéressants et la construction diablement maîtrisée, même si la phrase restait lisse et fonctionnelle. Mais le « tribute to » aux auteurs américains (Roth, Salinger ou Irving) ou aux séries télévisées (à commencer par Twin Peaks ) avait du sens et la relation de Marcus Goldman avec son mentor ou sa mère avaient du relief…
Moi l’autre : - Tout cela qui, revisité, devient procédé dans Le Livre des Baltimore…
Moi l’un : - Tu me demandais s’il n’y avait pas quelque chose de « téléphoné » dans le roman de Toni Morrison, jouant elle-même sur la dramaturgie des séries, mais la pâte humaine et l’écriture de l’auteur déjouaient les clichés.
Tandis que Joël Dicker, avec son histoire d’adolescents magnifiques se retrouvant dans les demeures mirifiques de leurs extraordinaires aînés pleins aux as et débordant de sentiments incomparables, nous exténue de niaiserie dans le déjà-vu.
Avec le jeune romancier-à-qui-out réussit amoureux de la chanteuse-de-tous-les succès, en passant par le garçon né en milieu pauvre adopté par des riches et l’oncle riche recalé dans un supermarché, on a droit en bonus à des dialogues d’une indigence digne de Marc Levy ou Anna Todd !
Moi l’autre : - Le premier accueil des médias romands est non moins exténuant de complaisance.
Moi l’un : - C’est affreux ! C’est la curée des groupies médiatiques sur le millionnaire du laptop, le Federer de la nouvelle sitcom !
Moi l’autre : - Un tabloïd matinal nous apprend que le romancier écrit à 10.000 mètres du sol...
Moi l’un : - Hélas, on ne s’envoie guère en l’air dans Le Livre des Baltimore, conçu selon Dicker lui-même « comme une série à regarder en famille »…
Moi l’autre : - Tu as quelque chose contre les séries ?
Moi l’un : - Au contraire, mais pour Baltimore je préfère The Wire, en français À l’écoute, fabuleux scanner narratif d'une ville à tous les étages de la société, sous forme de docu-fiction en six saisons qui vaut tous les romans à succès flattant le public pour lui masquer la réalité...
Martin Amis. La zone d’intérêt. Calmann-Lévy.
Toni Morrison. Délivrances. Christian Bourgois.
Charles Dantzig. Histoire de l’amour et de la haine.Grasset.
Frédéric Pajak. Manifeste incertain 4. Noir sur blanc.
Joël Dicker. Le livre des Baltimore. De Fallois.

Or cette prévention était celle, aussi, de l'écrivain Jean-Christophe Rufin, avant qu'il ne se mette en route et se fasse rattraper, à l'étape d'Oviedo, par une spiritualité dont il se défiait jusque-là. Du récit limpide et réaliste qu'il a tiré de son périple, dont l'énorme succès l'a étonné, il a tiré une nouvelle version, illustrée par son ami le photographe québécois Marc Vachon, dont nous pouvons mieux apprécier l'apport sur les lieux mêmes.
Santillana del mar
Culture terrienne.
Les mots de nos vies
L'envolée de Carmencita. - Si l'on vous raconte l'histoire de Carmencita la vache volante, ne prenez pas votre air incrédule, et d'autant moins qu'on se trouve ici sur le chemin de Compostelle et qu'il ne peut qu'y avoir du miracle en suspension - c'est le cas de dire. Ainsi Carmencita, comme c'est arrivé à divers autres ruminants distraits, s'égara un jour dans la brume, glissa sur les hauts gazons et bascula dans le gouffre marin, sous les yeux épouvantés du jeune Pedro venu la chercher pour l'abreuvoir. Cependant la Vierge Marie, ce soir-là, fut émue par la prière du garçon, si bien que celui-ci, toujours à genoux, vit remonter Carmencita dans le prochain grondement du bufon et voler soudain au-dessus de lui, tournoyer là-haut et retomber enfin très en douceur, tout à côté de lui, juste un peu sonnée et sa jolie frange bouclée ruisselant d'eau de mer...
Version terre à terre. - Quant aux pancartes apposées à proximité des divers gouffres de ces abords de Llanes, elles se bornent à de plus ordinaires explications, invoquant la nature particulière du sous-sol local et à la conformation de ces "cheminées" de calcaire aboutissant, sous l'effet des déferlantes, à ces jets d'eau et de vapeur spectaculaires - le tout ayant été classé Monument naturel par la principauté des Asturies...

El nieto e l'abuelito. - Ce qu'il faut dire, c'est que l'oeil requis à Bilbao est essentiellement cérébral où confiné dans l'esthétique fonctionnelle, oscillant entre concepts et déco. Je vais faire figure d'attardé voire de réactionnaire mais je m'en balance: pour tout dire je préfère une évocation de Paul Klee signée par mon petit-neveu de 7 ans Adrien, ou une tapisserie de son arrière-grand-père André, à tous les chichis des Sol Lewitt et autres Franck Stella, pour ne citer que les plus illustres noms du lilliputisme artistique ricain. Ceci pour introduire au museo privado,et sans la moindre prétention snob, de La Casona de Andrin, aux objets intégralement rassemblés par la dona Hermana Grande de la Fuente, ma frangine... 
L'Oeil. - Avoir l'oeil, en matière de goût autodidacte, ressortit à la même donnée, innée ou acquise par éducation ou contacts, qu'avoir l'oreille en musique: on l'a ou on ne l'a pas. Or j'ose affirmer, sans esprit de clan ni chauvinisme familial particulier, que la maîtresse des lieux, à La Casona de Andrin, aura montré un goût raffiné dans ses multiples choix, qu'il s'agisse de la distribution des couleurs de chaque chambre (mais les Asturiens montrent l'exemple avec une propension remarquable à préférer le safran ou le rose saumon, le vert céladon ou le bleu cru pour le façades des maisons, aux sempiternelles nuances de gris ou d'ocre terne des murs d'un peu partout) à la foison de tableaux et d'objets réjouissant le regard sans la moindre affectation.
Nous sommes ces jours les seuls hôtes de la Casona de Andrin, mais je me plais à imaginer la ruche estivale où passent et reviennent des gens de toute sorte, y compris telle artiste ou tel écrivain amis, dont on retrouve les oeuvres aux murs ou dans les bibliothèques. Tout cela naturellement, en somme, comme partie prenante d'un certain art de vivre où les choses de la culture, les conversations, Mercedes Sosa en train de chanter à l'instantGracias à la Vida, la confiture de figue le matin et le vin de don Ramon en fin de soirée, les photos de la smala enfantine, un découpage de ma bonne amie ou une gravure de vieux maître flamand - tout cela fait symphonie... 
La formidable bâtisse qui abrite ces archives est un bel exemple de l'architecture indiana, construite par Inigo Noriega Laso en 1906. Le personnage lui-même, parti à 14 ans pour l'Amérique et qui joua un rôle important dans la révolution mexicaine tout en amassant une fortune colossale, est un bel exemple de ces aventuriers-bâtisseurs, ligués, dans chaque pays, en communautés solidaires, et revenus au pays fortune faite.
La Casona de Andrin, où nous créchons ces jours, fut elle-même construite à la fin du XIXe siècle par un militaire revenu d'Amérique du Sud, comme en témoignaient encore force malles et autres objets de voyage retrouvés dans ses greniers. Nous saluons sa mémoire d'un pacifiste garde-à-vous...
Admirable Altamira. - On a beau se trouver dans une grotte reproduite à l'identique dans les soubassements bétonnés d'un vaste musée ultra-moderne: la vision des peintures rupestres et autres graffiti retrouvés, à la fin du XIXe siècle, dans la grotte d'Altamira, ne laisse d'émouvoir par la grâce de ses représentations animales (plus quelques formes anthropomorphiques) datant de 30.000 à 10.000 ans. La datation de ces merveilles a suscité maintes polémiques, autant que l'interprétation de leur fonction et de leur signification, mais on en sait un peu plus au fil des recherches, et par exemple que les animaux peints ne sont pas forcément des animaux chassés...
Chambres d'hôtes. - Dans le genre Bed and Breakfast, la Casona de Andrin accueille chaque année des gens de toute sorte, dont les voix murmurent encore de chambre en chambre. Les chambres de la vie communiquent à tout moment, pour la énième fois j'écoute Paco Ibanez moduler sa Triste historia, à l'instant même où j'entrouvre ce livre d'un certain J.L. Rodriguez Garcia, dédicacé à ceux de la Casona comme esta historia triste, intitulé Al final de la noche et dont je ne comprends que deux mots sur trois de la présentation, notant qu'à la fin de cette nuit romanesque, "en la soledad y en la extension amenazadora de la noche, acaso pueda aun brillar una luz, que anuncie el comienzo de un dia hermoso"...
Segretos abiertos


Voilà du sublime... - Hier par exemple, dimanche de pluie, aurons-nous fait quarante bornes, sous la conduite de don Ramon de La Fuente, jusqu'au Molin de Mingo, haut-lieu de la cuisine terrienne des Asturies qu'on atteint par des chemins bordés de précipices, dans la montagne aux loups et aux ours, franchissant enfin le torrent aux saumons et débouchant sur un méplat entouré de farouches monts boisés aux brumes vaguement chinoises; et c'est là, loin de tout, que nous aurons découvert cette auberge à peu près pleine d'Asturiens connaisseurs, pour y goûter d'abord le meilleur fromage du monde, selon les gens du cru (et du cuit), au nom de gamonedo et sous sa forme apprêtée en Crema de queso.
La Casona de Andrin. -
Les mots de la maison

Quant à l'Authentique évoqué par le Polonais, comment ne pas voir, en de tels lieux littéralement colonisés par l'industrie touristique, qu'il tient, sinon du folklore genre réserve d'Indiens, d'une réalité bien précaire, qu'on se réjouit évidemment de voir survivre mais qu'on respectera d'autant mieux qu'on n'en fera pas un objet de culte...
Ma bonne amie cherchait un hôtel acceptant les chiens, pas trop cher et ouvert en cette saison. Faute de mieux, on a passé sur le "pas trop cher" pour deux nuits à un tarif tout de même modeste selon les critères helvètes: niveau trois étoiles, 120 euros la nuit + petit dèje. Ma bonne amie y ayant trouvé le confort qu'elle désirait pour se reposer de 1500 bornes de conduite, depuis une semaine, et la vieille ferme basque, absolument au-then-tique, ne manquant pas de charme, je n'allais pas faire le protestant gâte-sauce malgré le peu de goût que j'ai pour le luxe rustique. Mais quel objet d'observation pourtant ! Pour un peu, j'ajouterai un chapitre à La Carte et le territoire de Michel Houellebecq, rubrique La Ferme garantie H.Q.E. (Haute Qualité Environnementale), avec installation géothermique, isolation de toiture au chanvre, poubelle en osier dans les chambres pour tri des déchets recyclables, système automatique d'arrêt de l'électricité quand vous sortez, gel de douche biodégradable et parking non goudronné. Le dalaï-lama est invoqué au début de la présentation du Domaine de Bassilour marqué au sceau de l'éco-label européen. On imagine, en prenant son petit dèje à 11 euros, ce que fut cette grande ferme basque jouxtant un vrai château comme il y en a un peu partout en France. Un extraordinaire objet, suspendu au mur de la salle commune aux immenses piliers de pierre, pourrait trouver sa place dans un musée d'art contemporain: superbe ensemble de planches ondulées aux mille pierres serties, évoquant des lames. Le jeune Suédois y voit un outil de traitement des peaux de moutons. Possible. Où est l'authentique explication ? Dans notre chambre admirablement rustique aux poutres apparentes et baignoire à sabots garantis vieille France que les au-then-tiques paysans de Bidarte n'ont pas dû connaître, le chien Snoopy, sous son baldaquin éco-label, médite...
Passent les grues cendrées. - Nous avons pensé d'abord, à l'arrêt dans les Landes, que c'étaient des outardes. Des oies sauvages. Les yeux au ciel, les entendant cacarder de loin (les oies cacardent, affirme le dictionnaire), puis déployant leurs formations géométriques en V ou en Y à systèmes variables, nous avons pensé à des bernaches. Bernique: c'étaient, dixit Wikipédia, probablement des grues cendrées. Mais pour l'Authentique, on prendra langue avec des connaisseurs...
Tout cela nous a émerveillés. Bordel que la France est belle! Et ils se plaignent. Avant-hier encore au zinc du bar jouxtant le Super-U d'Arès, le tenancier quadra Léon de Laval nous disait sa honte d'être Français: que les Français sont des feignants, que l'attentisme est la Formule de la France actuelle, que les forces vives de la nation sont taxées et pressurées. Et comme on les comprend tous tant qu'ils sont ! Mais aussi: ruades! Français, soyez plus fiers ! Assez de jérémiades ! À tant vous croire supérieurs aux autres vous avez oublié que vous n'êtes qu'une


Notre projet à nous ne comporte aucun risque à vrai dire: nous avons choisi, simplement, de partir quelque temps à travers la France, l'Espagne et le Portugal, sans autre intention que de parcourir et découvrir des lieux encore inconnus, au gré de nos envies ou de nos intuitions. Or après cinq jours à peine il nous semble, déjà, avoir tiré le meilleur profit de ce début de périple, et les mots de Nicolas Bouvier sont là pour nous conforter aussi bien: "Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu'il se suffit à lui-même. On croit qu'on va faire un voyage, mais bientôt c'est le voyage qui vous fait, ou vous défait".
Palimpseste. - 
Un hôtel, bien noté pour sa table, qui "fait ses courses" un samedi soir à 17heures, voilà qui eût pu nous inquiéter, voire nous impatienter après une journée plus que remplie de belles découvertes, du marché matinal de Blois à la descente de la Loire via Chenonceau et La Devinière de Rabelais, les coteaux d'Anjou, Montsoreau et les tapeurs de pommes des caves creusées dans le tuf du même beau blanc crémeux que les petits bourgs se succédant - nous aurions pu faire aussi grise mine qu'aux quelques ondées du jour, mais non: Pierre arrivait bel et bien sur sa pétarelle, suivi bientôt d'autres jeunes gens affables au possible, puis du chef Régis LeGain, et deux heures plus tard tout un monde de dîneurs débonnaires se régalaient de concert - et ce soir tel vin d'Anjou nous parut le plus pur nectar...
Et quelle plus belle et bonne manifestation, alors, de cette Qualité, que la Tapisserie de l'Apocalypse de Jean de Bruges et de cent mains tisserandes anonymes, exposée au formidable Château d'Angers, et déployant son extraordinaire bande dessinée où tous les effrois et les douleurs d'un siècle de guerre et de peste, de famine et de massacres, se mêlent aux appels à l'espérance et au recours à la grâce ?
Hiéroglyphe
Une fielleuse appréciation découverte sur Tripadvisor, réceptacle internautique des avis portés sur les auberges du monde entier, a beau décrier le château de Pélavé et son hôtelier hors norme: nous avons rencontré, sous son premier abord un rien bourru, la moustache en bataille et le verbe très libre, un honnête homme chaleureux régnant sur une maison remarquable, au milieu d'un grand parc, sous des arbres immenses et d'un confort parfait malgré l'absence de tout élévateur mécanique - rédhibitoire pour d'aucuns.
Mais tout de même: un hôtelier qui vous laisse "fermer" sa maison sans vous connaître depuis plus de deux jours, après vous avoir dit son impatience de se mettre enfin à écrire, non comme tout le monde mais au moins aussi bien que Chateaubriand, Voltaire ou Victor Hugo: vous ne le trouverez pas en option de n'importe quel voyage organisé...
La Venise verte. - 

Trou de mémoire. - Le nom de Nevers chante à la mémoire, on se rappelle le nom d'Elle,dans Hiroshima mon amour ou la duchesse aux yeux verts de Dumas, et l'on est d'autant plus étonné de constater, en compulsant le Guide bleu, que nulle allusion, pas la moindre n'est faite au bombardement des Alliés, en juillet 1944, visant les dépôts ferroviaires de la ville et qui détruisit en bonne partie la cathédrale Saint Cyr-Sainte Julitte, qui reste aujourd'hui encore en chantier malgré la reconstruction et l'ajout de vitraux contemporains remplaçant les anciens, soufflés, entre autres "dommages collatéraux". Bref, ledit Guide bleu, parfois utile en ceci ou en cela, montre décidément ses limites, ici au bord du déni de mémoire... 




HAUTES TERRES. - On n'a pas eu à le regretter. De Dieu quand même que le monde est beau, s'est-on dit ensuite, passé le premier virage de la route dévalant des monts d'où le dernier des crétins arrivant en face à toute blinde nous aura ratés de peu, mais de là-haut déjà se déployait la haute lice flamboyante des vignobles de Lavaux tissée d'or et de pourpre, que nous avons traversée d'une traite de route en autoroute jusqu'au Jura et au-delà tandis que je lisais, pour nous deux, l'étrange histoire de Louisa, dans la nouvelleEmportés d'Alice Munro, première des Open secrets mal traduits par Secrets de polichinelle, où il est question des errances et aberrances de l'amour...




Petites gueules noires.- C'est elle, Jana la Tchèque, quadra mariée en ces lieux depuis une vingtaine d'années et qui connaît, d'expérience, le caractère farouche des habitants du lieu, qui m'a fait visiter les petites salles de la vieille maison de pierre et de bois à trois étages, conservée en l'état de ses diverses pièces (cuisine commune pour deux familles, chambres à coucher mais aussi classe d'école), elle aussi qui, la première, m'a révélé l'existence des spazzacamini, enfants de la misère commis en petits groupes émigrants au ramonage des cheminées - la taille des plus petits favorisant évidemment le nettoyage des conduits les plus étroits - dont témoigne aujourd'hui une exposition en ces murs et toute une littérature.
Une autre Suisse. - D'aucuns ne voient de la Suisse que sa façade rutilante et satisfaite, et pas mal de nos compatriotes s'en frottent la panse en invoquant leur seul mérite. Or je n'aurai pas l'hypocrisie de leur cracher dessus, bénéficiant comme tous de notre prospérité récente, mais le souvenir des petits spazzacamini, figures à la Dickens dont on n'a longtemps parlé qu'avec honte tant ils symbolisaient la misère de ces régions, me rappelle que mes grands-pères maternel et paternel, contraints eux aussi à l'émigration, se sont connus en Egypte où ils travaillaient dans l'hôtellerie, comme, me raconte Jana la Tchèque, de nombreux émigrés tessinois ont fait souche en Californie ou ailleurs. Nul folklore avantageux, au demeurant, dans ces remémorations, mais tels furent les faits, qui nuancent l'image d'une Suisse née coiffée...


Goliarda est une artiste intello de haute volée, fille de grands militants du socialisme historique et elle-même célèbre à un moment donné sur les planches italiennes (elle fut en outre l'assistante de Luchino Visconti), qui s'est fait volontairement foutre en taule en chapardant les bijoux d'une amie friquée, et ce livre magnifique raconte comment, de la dépression où elle s'enfonçait, elle s'est sauvée en se mêlant aux femmes "perdues" de Rebibbia, voleuses ou junkies, meurtrières ou "politiques" liées au terrorisme de la fin des années 70 - telle étant l'université de Rebibbia, prison romaine pour femmes où Goliarda en apprend un bout de plus sur la vie.
Femme de bronze. - Et cela s'est fait comme ça: le temps de mon pèlerinage à Morcote, alors que je m'attardais dans le petit cimetière lacustre à terrasses superposées jouxtant l'église de Sant'Antonio Abate accrochée à la pente: le soleil a fendu la grisaille pour se poser sur cette femme de bronze noir, comme enclose dans son silence compact et doux à la fois, parfaite de forme et comme hors du temps, signée Henry Moore et veillant sur le repos durable de je ne sais quel riche notable du nom de Carlo Bombieri.

E la nave va...
Au val farouche.- Il y avait de quoi s'étonner, sans doute, de ce que, parallèlement à la funeste autoroute du Gothard dont l'encombrement vaudrait des heures d'attente à ceux qui s'y agglutinaient, sinuait la plus aimable route nationale, fluide comme une onde, où je me lançai donc avec allégresse jusqu'au pied des roides premières pentes où zigzaguait, presque à la verticale, la route latérale du fameux Maderanertal annoncé. J'écris fameux non sans ironie, sachant le val farouche absolument ignoré de la horde autoroutière, accessible en circulation alternée tant sa route vertigineuse est étroite, défiant tout croisement et entrecoupée de minces galeries donnant sur le vide, mais accédant finalement à la merveille d'un val suspendu largement ouvert à l'azur. 
Martin Suter, Montecristo. Traduit de l’allemand par Olivier Manonni. Christian Bourgois, 337p. 

Tel est Tell. - Je ne pouvais mieux tomber que sur l'hôtel Tell de Seelisberg pour y passer la nuit, ayant à lire la dernière pièce de mon cher compère René Zahnd, précisément consacrée à Guillaume Tell. La coïncidence était épatante, et d'autant plus que René, dont la dernière pièce jouée, Bab et Sane - dialogue savoureux de deux gardiens de la villa lausannoise de Mobutu, qui a beaucoup tourné en nos contrées et en Afrique -, a toujours cultivé le goût libertaire des personnages hors normes (d'Annemarie Schwarzenbach à Thomas Sankara) dont Tell est une sorte de parangon.
Le miel du gourou. - Le lieudit Seelisberg désigne la montagne au petit lac dont on découvre en effet, dans un sorte d'écrin de verdure bleutée, les eaux absolument limpides qui accueillent, comme dans l'orbe parfait d'un miroir, le reflet dédoublé des monts alentour et du ciel. D'une parfaite sérénité, l'endroit porte naturellement au recueillement. 


Les agités. - L'obstacle majeur à la diffusion lumineuse de l'ange - ce qui revient à parler de l'art ou de la poésie -, est l'agitation imbécile, laquelle procède de la vanité et de l'envie, qui participent elles-mêmes des composants de la basse passion de posséder ou de soumettre ou de s'en mettre pleine la panse ou de s'éclater comme on dit.
Messagers.- La grâce n'est pas toujours où les spécialistes en la matière la situent, même si les saintes et les saints homologués dans les cultes divers ne sont pas sans mérites avérés, mais la percevoir suppose d'abord qu'on se calme, qu'on se taise, qu'on écoute, qu'on se montre plus attentif même en pleine disco ou dans la tonitruance du stade en folie après un but de rêve: les messagers sont parmi nous mais nous ne savons point les voir ni les accueillir. Or il importe de discerner plus clairement ce qui nous en empêche, et ensuite cela pourrait aller mieux.

Or parcourant, ensuite, le dédale de la forteresse séculaire du Château royal dominant le port de Collioure, je me suis rappelé les derniers jours d'Antonio Machado et de sa mère, dans un petit hôtel où leur exode aboutit en février 1939, dans les conditions les plus précaires (le poète et son frère José se prêtant leur seul pantalon encore présentable pour apparaître en public...) et le climat de désespoir que Pablo Neruda évoque dans un hommage: "La guerre civile - et incivile - d'Espagne agonisait de cette manière: des gens à demi prisonniers étaient entassés dans des forteresses quand ils ne s'amoncelaient pas pour dormir à même le sable. L'exode avait brisé le coeur du plus grand des poètes, don Antonio Machado. Ce coeur avait cessé de battre à peine franchies les Pyrénées. Des soldats de la République, dans leurs uniformes en lambeaux, avaient porté son cercueil au cimetière de Collioure. C'est là que cet Andalou qui avait chanté comme aucunautre les campagnes de Castille repose encore".
Couleurs de Collioure. - Et dans le même petit livre racontant Les derniers jours d'Antonio Machado, publié par Jacques Issorel aux éditions Mare Nostrum en 2002, avec toute une série de témoignages sur les circonstances de cette triste et noble fin dégagée de ses fables posthumes, le poète Gumersind Gomila ajoute ces mots défiant le temps qui passe, devant la première humble tombe que remplacerait plus tard un monument plus solennel : "Surl a pierre tombale bien déserte, / sans aucune date ni aucun nom, / toute blanche, en marbre, / la lune se plaît car elle luit. / Et elle vit pour toi la lune claire / et chaque étoile vit pour toi, / et tout respire la poésie /comme si ta parole se répandait".